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(O) CHAUVELIER, Françoise – Déraillage en règle

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18:36
4 décembre 2008


Victoria

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Déraillage en règle.

Le train grignote la côte avec ardeur. Un tout petit train, cinq wagons pas plus et tout le monde à l’intérieur. Des bébés rieurs et des vieux ronchons, à moins que ce ne soit l’inverse, des hommes que le sérieux coince sous leur col de chemise à l’aide d’une cravate qui se veut fantaisie et des femmes chics, ou d’autres qui ne le sont pas. Bref c’est un véritable concentré d’humanité qui se trouve là rassemblé pour ce voyage. Le problème vient de ce que ces gens ont bien du mal à tenir leur place et déjà un grand-père vêtu de sa cotte bleue est malmené par un drôle de blondinet dodu, lui-même quelque peu écrasé par sa propre mère. Il faut dire que la pente est raide. Une vache a entamé le même parcours et on la voit, tenace mais déjà lointaine qui gravit ce terrain pas possible avec l’obstination des bovins éclairés par Panurge. Ce que mouton peut pourquoi une vache ne le pourrait-elle pas ? Sauf que là, il s’agit de grimper et non de se jeter dans le vide, et que c’est Panurge qui a les allures échevelées de qui veut gagner à tout prix. L’enjeu est de taille : le premier arrivé en la gare de S. sera fêté une semaine durant. Bien évidemment on peut demander en quoi consistera le prix, quelles seront les réjouissances, qui organise cette folle course et qui même l’a décidée, mais ce sont des propos sans importance aussi personne ne cherche à y répondre. Le petit train jubile et se fait sourd aux récriminations des voyageurs qui ne cessent de glisser, rouler, tomber les uns après les autres et les uns sur les autres. On a même ouvert les portes séparant les wagons et mis des barrières de sécurité afin que le maximum de personnes s’accumule à l’arrière. Il paraît que la locomotive aura ainsi plus d’allant pour reprendre son souffle. Mais rien ne semble corroborer l’affaire, la décision a probablement une explication uniquement psychologique. Ramassant ses forces la locomotive rugit. Elle a tant fait jusqu’ici que le dernier raidillon lui paraît maintenant insurmontable. Pourtant il ne s’agit pas de se laisser abattre ! On voudrait bien voir ça, un train battu par une vache et qui plus est, pas de toute première jeunesse ! Devant la chaudière on y va à grands coups de pelletées de charbon, mettant les bouchées doubles pour parvenir en haut le plus vite possible. Tout d’un coup la machine semble renâcler, manifestant sa mauvaise humeur par de curieux essoufflements. Un moment après, alors qu’il ne reste que quelques centaines de mètres à franchir avant de se laisser couler sur la pente descendante, le petit train frémit semblable à l’ animal dont on caresse le flanc à rebrousse-poil et s’arrête au bord de l’apoplexie. Le foyer ronfle comme un gros homme pris en flagrant délit de sieste sur son lieu de travail et cependant, rien ne se passe. La fumée blanche crachée par la locomotive jaillit toujours sans plus ébranler le train qui a un air de guingois suspect. A l’arrière du dernier wagon chacun récupère son bien, qui un bras allant avec tel corps, qui un bébé un peu écrasé que deux ou trois taloches bien appliquées devraient remettre en état demarche, qui sa canne ou son chapeau. Bref on s’active, on se déplie, on se défroisse, on se hâte d’aller aux nouvelles. Et les nouvelles ne sont pas bonnes. Pendant ce temps la vache fait son bonhomme de trajet, mamelles ballotantes et oreilles pliées par l’effort. Elle a presque rattrapé la moitié de son retard mais la faim justifiant les moyens, elle a conscience qu’à ce rythme jamais elle ne pourra tenir. Il lui faut manger impérativement. Or l’opération se fait toujours en plusieurs étapes seulement là, elle n’a pas franchement le temps d’y réfléchir. Elle ne se souvient plus d’ailleurs comment les choses se passent entre bonnet, caillette, feuillet et panse. Heureusement la nature a paré au plus urgent et voilà notre mammifère tout occupé à mâchouiller le reliquat d’un vieux fond d’herbes broutées une paire d’heures auparavant. Cette activité, placide par excellence, ne l’a pas arrêté dans son élan et ses pattes fines tricotent du chemin avec une belle constance. Passant à côté du train dont elle ignore superbement la présence dans la mesure où elle a l’habitude d’être elle-même à l’arrêt et de le regarder passer, elle parvient en haut de la côte. Elle a certes le museau un peu plus humide que d’habitude etses flancs se soulèvent en mouvements précipités. Et là, oh merveille ! Devant elle une belle descente toute verte et toute moelleuse l’invite à se laisser glisser.De son côté le petit train se désole. Sans que rien ne l’explique les roues arrière de la dernière voiture ont commencé à prendre la clé des champs. Tout le monde est descendu et ça discute ferme. Fallait-il laisser les gens s’accumuler ainsi à l’extrême bout du train ? Ne devait-on pas se méfier de cette course singulière qui remet en cause les évidences de tous les jours ? Une vache n’est-elle pas faite pour regarder passer les trains ? Et d’ailleurs qu’y a-t-il à gagner qu’il ait fallu se dépêcher autant pour arriver les premiers ? Somme toute, ne serait-il pas plus judicieux de s’arrêter et d’attendre le prochain troupeau qui ne manquerait pas de cheminer par là ? Dans le petit village de S. toute la population fête la vache. On a entouré ses cornes de papiers argentés et sur son front on a posé une tache couleur safran. Ses sabots ont été lustrés et passés au cirage noir. Sur son dos elle porte un sari rouge qui se soulève doucement, mêlant ses parfums d’encens à ceux du collier de fleurs de jasmin dont on a entouré son cou.

19:14
4 décembre 2008


Victoria

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