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(O) CHAUVELIER, Françoise – Métro fantôme

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18:55
4 décembre 2008


Victoria

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Métro fantôme


Tout le monde sort de la rame du métro dans les bruits habituels. Appels sonores, rires intempestifs, paroles qui flottent comme dragons rampants. Les confidences circulent sur le dos des passants, et le vent  roule les ourlets des jupes des filles et plaque les cheveux des jeunes gens. Il est comme ça le métro, mutin, malin, pas sérieux  du tout, il faut  juste s’habituer.
Accessoirement le métro a pour fonction de rouler et il le fait généralement très bien. D’ailleurs pour cette raison on n’en parle jamais. Seulement s’il traîne un peu, la rumeur le saisit au ventre et lui tord les boyaux. « Quoi, qu’est-ce qu’il fout ? Je vais être en retard au boulot… ». «Il», désigne le conducteur. On ne sait rien de lui, est-il marié, a-t-il des enfants ? Et si c’était une femme ! Certains consultent leur montre avec un grand geste du bras pour ne pas lâcher leur attaché-case, d’autres déplient leur journal avec agacement.
C’est ça le métro. Il vous donne aussi des sueurs froides, parce que vous allez louper votre rendez-vous d’amour ou parce qu’un inconnu vous demande l’heure. Le métro irrite. Et de même qu’il est impossible de repérer la mer au seul baiser d’une gouttelette absorbée par le sable, personne ne peut distinguer une rame qui arrive d’une rame qui part. Alors les gens courent, on ne sait jamais. Bien évidemment ils poursuivent autre chose mais sans le savoir, et ils râlent. Leurs humeurs bileuses font des chapelets de mines renfrognées.

Le métro se vide. Pas l’ombre de l’ombre d’un quidam. Le silence se déploie douillettement sur les quais, les lumières se tamisent. Pour les lumières rien n’est moins sûr…ce ne sont peut-être que rêves de distrait. Il en faut bien quelques uns pour traîner leurs guêtres ici et laisser filer des bouts de songe. Généralement on les reconnaît grâce au livre qu’ils ont à la main. Regardez les attentivement. Très vite ils font semblant de lire, parfois ils tiennent leur livre à l’envers ou ont l’air beaucoup trop concentrés. A moins qu’ils ne dorment. Ça rêve les dormeurs !
Imaginons une distraite, tout encombrée d’un énorme sac à main dans lequel elle plonge régulièrement la main afin de vérifier la présence de son ticket de transport ou de sa carte bancaire, ou de tout autre chose lui faisant défaut. Il n’est pas sûr d’ailleurs qu’elle s’en souvienne elle-même parce qu’en fouillant son bagage, elle retrouve son rouge à lèvre, un petit  carnet dans lequel elle doit absolument noter quelque profonde réflexion, un vieux chewing-gum jamais utilisé mais martyrisé par plus de voyages qu’il ne pouvait en supporter. C’est délicieusement bordélique un sac de femme.
La rêveuse distraite monte dans la rame immobile du métro qui vomit son flot d’humains odorants et bruyants. Elle s’installe avec la satisfaction de qui a une place assise. Elle peut même poser son sac sur le siège d’à coté, étaler ses jambes, s’offrir un beau moment d’absence aux autres et un beau moment de présence à soi. Alors qu’une petite lumière rouge tient compagnie à la sonnerie de départ, les portes claquent. Il faut croire que le bruit strident a une fonction supérieure à celle de la lampe. Ou que cette lumière n’est pas suffisamment explicite. A moins qu’elle ne le soit trop, rappelant à certains les quartiers de prostituées signalant par des couleurs identiques les rythmes de leurs activités. A moins encore que ce ne soit trop onéreux pour la Ratp d’installer une ligne de lampions rouges bien serrés au dessus des portes et de substituer à ce cri, violant l’oreille même d’un sourd,  trois ou quatre notes de chanson. Cependant il n’est pas sûr qu’à l’usage ce ne soit pas lassant, aussi faudrait-il changer souvent ce qui deviendrait vite ritournelle. Mais alors les gens prendraient ça pour la musique de leur voisin et l’agressivité augmenterait à proportion. Il est probable que les instances décisionnelles ont pris tout cela en compte et ont choisi de ne pas agir.
La distraite prête à partir est confortablement installée. Pour un peu, un léger agacement grignoterait son apparente passivité. Les distraits et les distraites ont tant à faire, un boulot,  un rendez-vous ou quoique ce soit d’autre. Eux aussi sont  confrontés à ces démangeaisons sentimentales qui affectent les êtres humains dans leur grande majorité. De toute façon ils ont leur activité de prédilection, rêver tout éveillé. La nuit ils ne gèrent pas grand-chose, comme tout le monde d’ailleurs, et ce n’est pas ce qui les gêne le plus dès l’instant où ils ont leur quota de songes. Par contre qu’un métro démarre, et ils s’envolent. Souvent les gens s’imaginent que la distraction rêvante est le produit d’un manque de concentration, or rien n’est plus faux. Elle nécessite un effort de chaque instant pour ne pas se laisser prendre aux multiples filets du quotidien : comment résister à l’attrait du journal de la voisine assise à côté, sans compter qu’il permet de se mettre au courant des nouvelles du jour, comment ne pas sourire de la tendresse d’un père pour son enfant, comment ne pas avoir le cœur serré devant la détresse d’une femme en déroute ? Non, rêver est un travail à plein temps.
Ainsi cette professionnelle patentée de la pensée inconstante suit-elle le mouvement du métro démarrant dans un léger soupir. A peine s’étonne-t-elle de l’état de solitude qui l’environne que déjà la rame ralentit. Tout accaparée de ses réflexions elle ne s’en aperçoit guère, mais le silence qui s’écrase autour d’elle finit par lui ajuster le regard. C’est étrange tout de même cet espace de vide total, cette curieuse absence d’humains. Tournant la tête d’un côté, puis de l’autre, force est de constater que ce métro est déserté, livré au grand calme de l’abandon. Tout juste a-t-elle le désir de replonger en elle-même, peut-être amorce-t-elle déjà un petit bout de rêve, mais la curiosité est la plus forte. La distraite se dirige vers l’avant du train. Elle constate l’absence de conducteur mais trouve vite une explication logique à ce phénomène. Elle s’apprête à se rasseoir pour poursuivre ses méditations itinérantes. Seulement son regard est attiré au-delà de la vitre. Le tunnel frémit, la rame immobile est enveloppée de lumières blanchâtres, sorte d’anges ou d’enfants sortant des limbes qui s’étirent en fantômes muets. Ces vigies attentives et tremblantes veillent les rails qui brillent d’un bel éclat mat et vont s’éteindre discrètement dans le gouffre noir où pâleur des unes et douce luminescence des autres se confondent. Sur les côtés les éclairages sont plus vifs et leurs formes dessinent un cône ressemblant à ces pitons de granit, ces pains de sucre que représentent souvent les peintres chinois pour illustrer leurs calligraphies. A l’arrière de ce serpent allongé sur une centaine de mètres, les spectres blêmes se pressent de nouveau en foule confuse. Puis tout doucement, le métro part, il part en sens inverse en se déportant légèrement sur la droite.

A croire que rêves et distractions procurent des ivresses insoupçonnées, tant cette déviation est légère et si peu perceptible qu’on en doute dans l’instant où elle se produit. Probablement ne s’agit-il que d’une illusion qui caresse la peau des songeurs, à moins que ce ne soit un courant d’air frôlant leur âme, quelque vertige inconnu ou un pas maladroit qui fait tanguer, une poussière soudain posée sur un œil sensible ?
 Le délice d’une aventure le partage à un certain trouble. Qu'est-ce que ce mouvement amorcé et sitôt arrêté ?
Dans le bruit grinçant des roues sur le métal et la voix feutrée annonçant le départ imminent du train et invitant chacun à surveiller ses bagages, la rêveuse a à peine repris conscience que des faces hilares et des doigts pointés la désignent aux rires de la foule. Les portes de la rame s’ouvrent. Dommage, il ne lui reste plus qu’à chercher une fois encore les traces de ses songes écrasés par la charge au galop du principe de réalité.


19:20
4 décembre 2008


Victoria

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