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12:38 29 janvier 2011
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CHAUVELIER, Françoise – Les Racines empêchées
Mardi 7/12/99 La « Sorbonne du désert »
« Le poète se doit d’être mélancolique… » Ainsi commence le manuscrit qu’Abidine a posé sur le tapis devant ses jambes croisées. Sa gandoura blanche accroche la lumière qui rentre en un grand faisceau doré par la porte ouverte et s’attarde sur la tête de l’homme penchée sur le livre. Lumières et ombres dessinent chaque pli du vêtement, viennent caresser les feuillets couverts d’une belle calligraphie que l’humidité ourle par endroits de marges indéchiffrables, et s’estompent dans un ultime soupir sur les dessins ocres des coussins épars de la pièce. « Que ce livre ne quitte jamais la maison de ton aïeul », lui avait recommandé son grand-père, « et qu’il reste ouvert à tous ceux qui cherchent le savoir… » Dehors, le sable enserre chaque jour un peu plus Tichit, et les euphorbes étouffent puis meurent sous la marche inexorable des dunes. Le ciel est voilé d’une fine poussière sèche qui s’affole par moments en toupies rageuses. On n’entend plus guère les femmes et les enfants depuis longtemps dans cette ville presque abandonnée des hommes après avoir été désertée par Dieu ; Seul, Abidine veille sur les manuscrits anciens qui sont la mémoire du désert. De son index sec et ridé, il souligne les rêves que ses ancêtres ont transcrit jadis dans leur belle sagesse, sachant combien il est impossible de vivre au monde quand on ne sait pas le rêver. L’encre de charbon de bois est pâle et pourtant si présente qu’Abidine croit en sentir le parfum un peu âcre, celuilà même qui imprégnait le châle de laine que sa grand-mère Ouma ne quittait jamais quand elle s’installait dans la cour pour écraser les grains de blé avant de cuire le pain. Les galets qu’elle utilisait étaient polis comme les mains qui les frottaient sur la pierre usée. La farine, douce caresse blanche s’éparpillait autour de ses robes, poussière de vie, promesse de nourriture. Ouma était aveugle mais d’aussi loin qu’Abidine arrivait elle reconnaissait son pas et tournait vers lui la tête, enfant élu parmi tous les enfants comme si la connivence qui les unissait avait tissé entre eux un fil invisible. Ouma est morte depuis longtemps et Abidine a toujours la nostalgie de cette femme qu’une grâce infinie avait accompagnée toute sa vie. Dans le silence de la pièce, il tourne une page du manuscrit et là, son coeur s’arrête de battre. Il manque un feuillet, pas un des plus beaux peut-être de ce recueil, mais qui porte tout de même des en-têtes calligraphiés aux tons rouge sombre. Hier justement, un homme est venu et a demandé à voir la bibliothèque ; il a feuilleté ce livret; il n’est pas resté longtemps. Abidine est sorti préparer du thé et chercher quelques morceaux de charbon de bois pour ranimer le kanoun. Quand il est rentré avec la petite théière en émail bleu, l’homme détaillait à la loupe les enluminures de la première page. Fermant le livre avec précipitation il avait réclamé un ouvrage de commentaires du Coran écrit par Abu Hilal Al- Askaro en 1020 de l’ère chrétienne mais n’y avait jeté qu’un coup d’oeil rapide. Abidine était un peu étonné de son peu d’intérêt pour cette pièce, la mieux conservée de sa bibliothèque… La conversation s’était portée sur l’absence de pluies, la santé de la famille qu’un long exil maintenait à Oualata. Puis l’étranger était reparti sans même achever le troisième verre de thé qu’Abidine lui avait versé, prétextant la longueur du chemin à parcourir avant la tombée de la nuit. Il en existe tant de ces citadins pressés qui ne savent plus prendre le temps de lire et sur lesquels la force d’un mot ou la courbe parfaite d’une lettre passent sans laisser la moindre trace tant ils sont pleins de la vacuité qui les habite. Les mains d’Abidine tremblent alors qu’il reprend l’ouvrage à son début, persuadé que son visiteur a perturbé l’ordre des feuillets. La page de garde est bien là avec ses enluminures aux couleurs fanées, mais il lui est impossible de retrouver celle qu’il cherche. Il reprend plusieurs livres, en déplace d’autres, vérifie le couffin où sont entreposés les manuscrits qui doivent être traités contre les termites, celui où d’autres attendent la restauration de leur reliure en peau de gazelle. Le feuillet est introuvable. Le coeur de l’érudit bat dans sa poitrine à grands coups sourds et profonds au point que sa vue s’obscurcit. Il chancelle un instant, vacille d’émotion et de révolte face à ce double sacrilège. Il ne suffit pas qu’il ait échoué à préserver la mémoire écrite de son peuple, il a fallu qu’il laisse dérober un des textes honorant le Coran ! Parce qu’il faut bien que ce soit le visiteur de la veille qui soit à l’origine de cette disparition ! Personne d’autre n’est venu ! Abidine est glacé d’un frisson sans fin. Désemparé, il retourne les coussins, soulève les tapis. Puis mû par une détermination soudaine, il jette son burnous sur ses épaules et sort. Devant lui les dunes ondulent à perte de vue. Abidine saisit son bâton de berger, celui qu’il utilisait autrefois quand il sortait le troupeau de chèvres du village, suivant les longues ruelles étroites qui descendent sur le flanc du piton rocheux sur lequel est perché un petit groupe de maisons. Il avait coutume de mener ses bêtes aux abords de la palmeraie, là où la très relative humidité du lieu permettait à quelques touffes d’herbes grises de pousser. Parfois il les conduisait le long de la piste qui relie Tichit à la ville la plus proche, mais il évitait de s’éloigner, gardant au fond de lui les traces de la peur ancestrale du désert qui habite les nomades qui se sont sédentarisés. Abidine descend vivement ; sa gandoura et son burnous palpitent comme les ailes affolées d’un grand oiseau qui se serait égaré. L’homme est sec et haut, il marche droit, poussé par l’urgence de sa certitude. Son instant de faiblesse est passé, il avance sur la piste en allongeant le pas, soumettant son âge à sa volonté de récupérer au plus vite le trésor qu’on lui a dérobé. Il a sauvé tant de livres de la mort… Ce n’est pas un étranger qui va dépouiller le village de son passé ! À l’horizon le ciel écrase ses bleus de plus en plus sombres sur les dunes mordorées qui poursuivent leur propre infinitude. Déjà quelques ombres se posent au revers des crêtes puis glissent doucement vers la piste. Celle-ci se déroule entre les deux rangées de pierres qui la balisent. Parfois elle traverse en creux un oued, parfois elle monte et permet à Abidine d’apercevoir encore Tichit derrière lui. Les fumées s’élèvent des toits plats puis s’étalent en une feuille d’argent si fine qu’on dirait la tranche d’une lame de couteau au dessus du village. Quelques points lumineux apparaissent au fur et à mesure que les hommes rentrent et allument les lampes à pétrole pour faire reculer les ombres mouvantes de la nuit. La piste dévide son ruban, clair encore, mais l’homme sent déjà peser sur ses épaules une fatigue sournoise qui mouille son regard. C’est un érudit capable de rester assis des heures durant pour déchiffrer des manuscrits de religion, d’astronomie, de poésie; cependant il a perdu avec l’âge la résistance de son corps dont il était si fier. Un peu plus loin sur la droite, la piste se sépare en deux, un côté permet aux véhicules de circuler, l’autre serpente en coupant directement entre les dunes; seuls les hommes et les animaux peuvent l’emprunter. Abidine s’y engage en s’appuyant plus fermement sur sa canne. Son burnous est lourd et ses pieds butent parfois sur les petites touffes d’herbes sèches que le sable enlise impassiblement, avec cette lenteur que la mort met à faire toute chose dès l’instant où elle sait que rien ne viendra contrecarrer ses projets. Il semble à Abidine que la piste était plus praticable du temps de sa jeunesse. Il veut rejoindre une palmeraie dans laquelle il sait l’eau pure et la présence d’anciens dattiers. Ce sont ceux de son père et il venait avec lui parfois jusqu’en cet endroit pour faire la récolte, avant que la famille ne décide de l’envoyer à la ville pour étudier. Depuis il n’a pas fait souvent le chemin, trop pris par ses élèves, trop absorbé pas ses efforts pour lutter contre le temps qui ronge les trésors qu’il a répertoriés auprès de chaque famille, ces livres qui ont fait autre fois la gloire de Tichit et que les habitants défendent avec foi. Il aime ces femmes et ces hommes simples, rudes à la tâche, et qui ne laisseraient partir pour rien au monde les manuscrits que leurs aïeux leur ont confiés et que leur envient depuis leur notoriété nouvelle tous les musées du monde. Abidine avance maintenant avec difficulté, le froid de la nuit l’engourdit sournoisement. Il souffle un instant, reprend courage en songeant aux bruissellements de l’eau qui se fraye un chemin dans les goulettes de boue séchée que son père avait construites pour dispenser un peu de fraîcheur aux palmiers. Il aime l’idée de passer une nuit dans l’oasis ainsi qu’il le faisait autrefois, avec pour toit le ciel et pour musique le bercement des étoiles. Une fois, alors qu’il était encore un enfant, il avait eu tellement peur des craquements du désert qu’il avait décidé de garder les yeux ouverts, de lutter contre le sommeil pour surveiller l’arrivée du jour. Il se souvient des parfums de l’aurore et du silence tombé brutalement sur la palmeraie dans l’instant qui avait précédé l’apparition du soleil. C’est à ce moment qu’il avait compris que la mémoire des siens était à protéger, non pas tant des autres qui vivent au-delà de l’Adrar que les caravanes ont traversé pendant des siècles, mais plus encore de l’oubli dans lequel chaque peuple tend à laisser glisser sa propre histoire. Ecolier à cette époque, il s’était juré de revenir un jour à Tichit pour enseigner à son tour le devoir de mémoire et déposer entre les mains des enfants le patrimoine de leurs aïeux. Abidine réfléchit, cherche dans ses souvenirs, il ne reconnaît pas les lieux; la piste lui semble plus encaissée entre les dunes ; elle se confond déjà avec celles-ci, s’égare par moment puis file dans des directions peu cohérentes. Le soleil a disparu mais le ciel d’un sombre gris bleuté ne laisse paraître aucune étoile. Le vieil homme sait bien que les premiers palmiers n’apparaissent qu’au dernier moment, alors que l’on est déjà arrivé… Mais… comme il est fatigué ! La lassitude de toute une existence de travail l’étreint d’une douceur étrange, presque une indifférence qui ressemblerait à de la soumission, à l’acceptation d’une fin. Il a froid et le désir de marcher pour retrouver le feuillet aux calligraphies rouge sombre s’est retiré de lui comme un vague quitte la plage, la laissant livrée à elle-même. Sur le côté de la piste le sable fait un creux qui invite au repos. Il pose le sac qu’il portait en bandoulière et s’assied. Il va se donner quelques minutes de répit, juste quelques instants pour reprendre des forces et tirer à lui sa volonté qui lui échappe. Les joues émaciées sont plus creusées que de coutume, les paupières bistrées s’abaissent sur un regard vert qui semble détaché du monde et tourné vers l’intérieur. Abidine est suspendu à son propre souffle comme si toute sa vie y était concentrée. Il ramène autour de ses jambes repliées son burnous de laine et pose sa tête sur ses genoux. Il ne sait plus bien pourquoi il est là… et il est si bon d’y être. Pourquoi se hâter, pourquoi se refuser une halte, juste une petite halte… Une infinie langueur le pénètre. Les crêtes des dunes frissonnent sous le vent et dans une ruelle de Tichit, la porte de la maison qu’Abidine n’a pas fermée en partant bat doucement.
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12:40 29 janvier 2011
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17/11/2000 Fleurs de poussière
Le jour se lève à peine et déjà le boulevard est encombré de voitures. Les conducteurs sont seuls le plus souvent, les joues fraîchement rasées ou poudrées mais grises de la fatigue des heures de travail à venir. Ils sont désoeuvrés, elles sont hargneuses. Chacune et chacun occupés de manies, doigts irrités qui tambourinent le volant ou toilettent le nez, les oreilles, bouches sanglantes qui s’ouvrent en grands bâillements sur les heures manquantes de ce mauvais sommeil qu’ont les êtres qui ne peuvent plus rêver. Les uns tentent d’inutiles et complexes manoeuvres ; les autres parlent des autres avec des mots énormes. Tous font cette humanité que le désoeuvrement pousse à l’animalité. Serge regarde son frère assis à ses côtés qui tente de faire bonne figure sans parvenir à dissimuler son inquiétude. - Tu crois que ça va être long ? Quelle barbe ces examens médicaux; et ce corps qui te tire vers le bas, là… Pas sympathique tout de même, je le traitais bien, on s’entendait quoi ! Voilà qu’il m’impose ses humeurs, il me flanque ses douleurs et ses spasmes à la figure…Comme si je n’avais que ça à faire, m’occuper d’histoire de tuyauterie. Tu sais qu’au 17ème siècle les savants croyaient que… Serge donne un brusque coup de volant. Tu as eu peur l’autre jour ? Quand ? Tu sais bien, quand tu as eu ton malaise. J’ai cru mourir. Oui, j’ai eu peur. Je me suis garé le long du trottoir, j’ai voulu sortir de la voiture mais je n’y arrivais pas. C’est une fille qui m’a vu… Elle était belle ? Ah, parce que tu crois que j’avais la tête à ça ! Ben tu allais rudement mal alors. Non sérieux je te jure, la vie coulait à mes pieds, elle me quittait, j’étais vidé. Enfin la fille m’a vu ; elle m’a aidé à m’asseoir sur le trottoir et elle a appelé les pompiers. Puis je lui ai demandé de téléphoner à la maison, je ne pouvais pas tant je tremblais. Et la fille ? - Quoi la fille ? elle a attendu les secours et elle a suivi jusqu’à l’hôpital. Alors ? Elle était bien ? Tu es incroyable toi ! Si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer, rien que pour t’entendre poser des questions pareilles. Elle m’a dit qu’elle était plumassière. Plumassière, tu te rends compte ! C’est quoi, plumassière ? Elle s’occupe des costumes de théâtre. Elle sélectionne des plumes, les coud pour en habiller les vêtements ; il paraît que le plus difficile, c’est le travail du duvet parce qu’il est impossible de coudre les rachis sur le tissu et que la colle les abîme. Alors il faut préparer… Ça m’aurait étonné que tu ne te mettes pas à divaguer à propos d’un tel boulot ! il faut toujours que tu causes de choses dont personne n’a rien à faire et tu n’es pas fichu de me dire comment elle était cette fille. Tu es vraiment un plumitif toi ! Laisse un peu les choses comme elles vont, arrête de les décortiquer. Je ne vois pas le rapport avec ce que je te disais Voilà, tu recommences ! Il te faut des rapports, des raisons, des causes et des explications ! Tu te souviens quand on était gosse ? Il y avait cette femme, tu sais la grosse voisine qui avait des seins pas possibles… Elle te demandait d’aller chercher son mari au café. Et tout ce qui tu trouvais à faire c’était de le ramener en lui tenant des discours à n’en plus finir pour qu’il ne se rende pas compte, qu’il n’ait pas à rougir devant un gamin, alors qu’il était ivre et ne fichait rien de ses journées. Tu lui en posais tant de questions, qu’arrivé au bout du chemin, il était persuadé que c’était toi qui avais besoin de lui et qu’il avait fait oeuvre utile auprès de la jeunesse ! Même son propre fils ne voulait plus y aller. Mais toi, tu étais toujours prêt à le faire. N’empêche qu’à chaque fois on loupait la sortie de l’école des filles à cause des discours que tu tenais au vieux. Adrien sourit. Tu te souviens de ça ? on avait 8 ans, 10 peut-être. Tu étais amoureux de Souad, tu disais qu’elle sentait le sucre. Oui. Et en classe l’instituteur me filait des claques en se plaignant de ce que je n’étais pas toi. Tu te rends compte ? Je peux dire que tu as vraiment encombré mon existence. C’est vrai Serge ; mais tu t’es bien rattrapé plus tard.Heureusement que nous n’étions pas tous aussi agités que toi à la maison, notre pauvre mère ne savait plus quoi faire. À quelle heure, ton rendez-vous ? 7h30. Tu crois que ça va être long ? Tu verras bien, du calme. Je suis à ta disposition toute la journée, cette nuit aussi et demain encore s’il le faut. Mais il n’est pas question que je reste là-bas cette nuit ! Tu feras ce qu’on te dira, pour une fois. Et c’est moi qui aurai l’honneur de voir cela : Adrien en personne ne dirigeant plus ses troupes, se soumettant aux exigences des autres ! Pour rien au monde je ne louperais ça. Là, tu t’avances beaucoup ! Grand frère, le moment est venu pour toi d’avoir cette sagesse que tu prônes à qui veut l’entendre et surtout à qui ne veut pas l’entendre ! Serge repère une place qui se libère juste devant lui. Il manoeuvre avec souplesse. Il a un profil couronné de cheveux noirs et drus que quelques traits gris découpent comme les pans d’un bonnet. La peau claire est tendue à l’extrême sur l’arête du nez, les joues sont creuses, la bouche et les yeux rieurs toujours en mouvements pour décortiquer des graines de tournesol et regarder les femmes. Adrien c’est Serge encore mais un peu en décalage. Ses paupières bistrées semblent protéger des frémissements, des émotions trop subtiles pour supporter les courants d’air de l’existence au quotidien. Serge est déjà sorti de la voiture et fourrage dans les poches de son blouson à la recherche de cigarettes. De toutes façons tu ne pourras pas fumer à l’intérieur. Tu as raison, mais ne commence pas à être désagréable. Allez, on y va. Les deux frères montent côte à côte et entrent dans le hall d’accueil.
Bon et alors en cas de décès, on prévient qui ? La petite vieille est assise, là, sur une chaise. Elle a une mine toute chiffonnée et le regard délavé par la vie plus que par la cataracte. Ses yeux ont dû être bleus en une autre époque, du temps où elle se dépêchait le soir pour aller voir à la sortie du travail les films de Gabin. Maintenant c’est la télévision qu’elle regarde, mais Gabin n’y est pas souvent… Enfin elle n’est pas sûre. Parfois elle se demande si elle le reconnaît bien chaque fois. Ce n’est plus comme avant. Enfin… Elle ne sait pas trop ce qu’est cet avant dont elle n’a guère l’occasion de parler ; d’ailleurs elle n’a pas l’occasion de parler tous les jours. Hier, avant-hier, en fait il y a bien longtemps déjà que la vie fait page blanche pour elle. Bien sûr elle y inscrit tout de même des choses sur ces pages ! La visite chez le médecin deux fois l’an, surtout pour la vaccination contre la grippe en septembre ; puis la poste toutes les semaines ; l’après midi du jeudi est consacré au rami et il lui faut prendre le bus pour aller jusqu’au foyer. Elle y a ses habitudes et retrouve toujours les mêmes partenaires. Il n’y a que des femmes. De toutes façons dans sa vie, il n’y a eu que des femmes depuis l’âge de vingt ans. Ce n’est pas que les femmes lui plaisent plus que les hommes…Non mais voilà, ça ne s’est pas fait. Tout de même elle n’a pas à se plaindre, elle a une bonne retraite. Le dimanche elle a ses petits extras. Elle prend une religieuse à la pâtisserie, juste en dessous de chez elle. Elle en aime surtout le glaçage au fondant qui recouvre le chou à la crème comme une écorce moelleuse ciselée de fissures toutes fines. Après le déjeuner elle fait ses achats : elle remplit ses bons de commande, vérifie dans ses catalogues les prix, les avantages, les réductions. Elle n’abuse pas mais elle se fait plaisir et c’est un plaisir qui dure ; de la découverte des nouveautés, en passant par la lecture des descriptifs jusqu’à la réception du paquet, elle a du temps pour en profiter ! C’est vrai il faudrait qu’elle lève un peu le pied parce que l’appartement n’est pas très grand et raisonnablement il n’y manque vraiment plus grand chose. Ça fait 50 ans bientôt qu’elle monte son petit ménage. - Vous pouvez me donner le nom de la personne à prévenir au cas où… Mais mon petit je ne connais personne moi ! Et puis pourquoi voulez-vous qu’il m’arrive quelque chose ? Madame c’est obligatoire, je dois remplir toute la fiche. Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse moi, je ne connais personne. Ce n’est pas mon boucher qui vous aidera « au cas où » comme vous dites ; pas plus que mes partenaires de rami. Je ne les vois que le jeudi de 15h à 17h alors vous savez…d’abord on ne sait même pas où on habite les unes les autres. Et puis il ne faut pas être bileux comme ça ! Le médecin m’a dit de venir. Moi je ne l’avais même pas vue cette grosseur. Ça doit faire longtemps que je vis avec. Mais les médecins vous savez comment c’est, ils font des histoires de rien. Et puis je n’ai pas voulu le contrarier, il est si gentil. La petite dame semble toute ravigotée à tant parler. Elle n’a pas souvent des occasions pareilles et il faut dire qu’elle ne les provoque pas non plus ; elle aime trop sa tranquillité. Mais tout de même, face à des circonstances exceptionnelles, il s’agit d’être à la hauteur. Elle a replié ses jambes sous sa chaise, tiré sa jupe grise sur ses genoux et posé sa valise sur le côté. Une belle valise toute neuve qu’elle n’a même pas pu remplir avec le peu d’effets qu’on lui a demandé d’apporter. Elle aurait bien voulu prendre sa nouvelle liseuse rose bordée de satin, mais ça n’était pas sur la liste et elle a eu peur que ça fasse trop frivole pour un hôpital. Elle a aussi laissé chez elle le livre qu’elle a emprunté la semaine passée, on ne sait jamais il pourrait être égaré. La bibliothèque c’est le mardi, le même jour que le marché, comme ça elle n’a pas besoin de sortir deux fois. Serge et Adrien passent devant elle au pas de charge. Il y en a qui ont l’air bien pressé, vous avez remarqué. Peutêtre qu’ils vont faire une visite. Avec moi vous savez, les visites ne vous dérangeront pas dans votre travail. J’espère qu’il y a la télévision dans les chambres parce que ça m’embêterait de louper mon feuilleton. Mais dites moi mon petit, ce n’est pas vous au moins qui faites les piqûres ? Vous m’avez l’air bien jeunette. Non non, ne vous inquiétez pas je suis la secrétaire du docteur, je ne m’occupe que des papiers. À ce propos vous avez votre carte de sécurité sociale ? La petite vieille se tasse un peu sur sa chaise. Non, je ne l’ai pas. Mais madame, ma collègue a bien insisté hier quand elle vous a appelé. Il faut cette carte, sinon on ne peut rien faire. En face de la secrétaire la vieille femme frissonne un peu, ses épaules semblent se voûter comme si tout le corps occupait soudain moins d’espace, comme s’il rentrait à l’intérieur de luimême en se rétractant ; ses mains roulottent le bord de son cardigan. Un long instant elle paraît absorbée par son geste machinal puis relève la tête. Mademoiselle… je n’ai pas retrouvé ma carte. Vous comprenez, je l’ai cherchée partout ! Moi si ordonnée… je ne comprends pas. J’étais sûre de l’avoir mise dans le deuxième tiroir de ma commode. C’est là que je range tous mes papiers importants mais je ne l’ai pas retrouvée… Mademoiselle vous savez, en la cherchant je…j’ai mis la main sur ma facture de téléphone… je ne comprends pas je l’avais oubliée et c’est aujourd’hui le dernier jour pour payer. Bien sûr j’ai fait un chèque vite, mais… D’habitude j’envoie toujours mon règlement au début de mois et là… Je ne sais pas où j’ai mis ma carte. Elle regarde vaillamment la jeune femme les yeux pleins de larmes, le désarroi au bord des lèvres, écrasée par une soudaine conscience de sa propre solitude qu’elle portait crânement cinq minutes auparavant. Vous allez me renvoyer chez moi ? Je crois… Je ne me sens pas très bien. Ne vous faites pas de soucis, vous êtes là, on vous garde et pour cette carte, on verra plus tard. Je vais vous conduire à l’étage, là on s’occupera de vous.
Dans la grande salle d’attente que Serge a vite déserté pour aller fumer une cigarette, Adrien tente de s’occuper. Il a déjà feuilleté tous les vieux journaux dans lesquels les grands de ce monde font du temps qui passe une histoire atemporelle. On ne sait plus à les regarder ainsi glacés en poses mondaines, si les générations de princesses et de rois ont changé : même sourire carnassier, même contentement de soi, même attitude, même discours sans objet. Rien décidément qui dit grand chose de l’humanité, de ses bonheurs et de ses dérives. Adrien a épuisé aussi tous les méandres des fentes du mur en face de lui. Il se désole un peu d’être seul dans la pièce tant il a l’intuition que l’attente sera longue. Il rêvasse, le regard accroché au coin de ciel gris suspendu au dessus de l’immeuble qui côtoie l’hôpital… Il a 6 ans et s’ennuie ferme sur le siège N° 14 ou N° 27 du bus en partance pour Casablanca. Le soleil est au plus haut, d’un blanc métallique qui terrasse chaque ombre et la pousse en des coins reculés, ne laissant aucun espace aux couleurs du monde. La chaleur claque en coups de fouets silencieux et hommes et bêtes se hâtent vers l’heure de la sieste, vers ce moment d’obscurité qui fera répit aux corps. Adrien a bien une heure d’attente devant lui, une heure pleine, c’est sûr, avec le cuir craquelé du siège qui chauffe ses fesses et lui donne déjà l’impression d’avoir mouillé sa culotte. Après, quand le bus sera prêt à partir, quand son client sera enfin arrivé, la chemise baillant sur son gros ventre ballonné, quand Adrien sera tant abruti qu’il fera ses premiers pas sur le trottoir brûlant en titubant, quand les rideaux de la boulangerie qui sont un véritable déjeuner de soleil seront légèrement entrouverts, alors ce sera la fête. Adrien ferme les yeux et calcule : avec un franc il pourra s’acheter un roudoudou à la grenadine et une giclette à la menthe, ou alors deux chewing-gum gagnants et un rouleau de réglisse. Peut-être qu’on lui donnera 10 ou 20 centimes en plus. Dans ce cas ce sera une boule de coco, une rose, à moins que… C’est vrai que ce n’est pas de tout repos ce boulot et on ne peut pas dire que le salaire soit conséquent. Adrien sourit tout seul en se souvenant du jour où le car est parti sans que le voyageur dont il avait la charge de garder la place soit venu la prendre. Il s’était endormi et toutes les femmes étaient installées depuis un petit moment, encombrées de paquets et de nouvelles qu’il fallait colporter au plus vite. Les hommes comme à l’habitude s’attardaient dehors pour ne monter qu’au dernier coup de klaxon du chauffeur destiné à appeler les retardataires. Adrien s’était bien tourmenté un peu de ne pas voir arriver son client alors que le car était déjà aux trois quarts plein, mais le bourdonnement de la conversation ajouté à la chaleur l’avait bercé suffisamment pour qu’il sombre dans un sommeil délicieux où il ne se contentait plus de convoiter une énorme glace mais la mangeait à petit coups de langue précis et langoureux. C’est la sensation d’un léger mal au coeur qui l’avait réveillé à la sortie de la ville après que le car ait déjà effectué toute la descente qui conduisait à la route principale. Le chauffeur avait accepté non sans moquerie de le déposer juste devant le parc Mohamed V et c’est à pied qu’Adrien avait dû regagner le bastion St Sébastien, étourdi et en nage, furieux de tout ce temps perdu, oublieux de ces bonheurs qu’il avait toujours –quand il gardait ainsi la place d’un autre pendant l’heure du déjeuner– à rêver de voyage sans fin et de pays sans nom qui accompagnaient en image sa dégustation anticipée de sucreries sublimes. Cette fois là, il avait bien eu le rêve mais la boule de coco et le réglisse lui avaient échappé, il avait eu l’ombre sans la réalité. Aujourd’hui Adrien considère qu’il avait eu le meilleur.
Dans le hall la jeune femme saisit la valise et la petite vieille lui emboîte le pas puis glisse son bras sous celui de la jeune femme en un geste timide et presque suppliant. Quelques heures plus tard sur le trajet du retour Adrien est silencieux. Qu’est-ce qui ne va pas ? Rien. Tu souffres. Non. Alors qu’est-ce que tu as ? Tu devrais être content ; ils ont fini par accepter que tu signes la décharge et t’ont laissé sortir. Oui. Ingrat va ! je t’ai attendu tout ce temps et maintenant tu se sors pas un mot. Il n’y a rien de plus insupportable qu’un bavard muet. Le boulevard est presque aussi encombré que le matin mais l’atmosphère y est différente. Sur les trottoirs des hommes ramassent des cageots vides, balaient des papiers, des fruits et des légumes avariés. Un homme sans âge, un cabas de plastique sous le bras, prospecte méticuleusement chaque tas hétéroclite, se saisit d’une pomme, d’un chou pas trop abîmé. Pauvre type… Et encore celui-là a l’air de s’en sortir pas trop mal. Eh bien voilà ! rien de tel qu’une grande cause pour te faire retrouver la parole. Serge, tu sais ces examens, c’était vraiment horrible. Tu es un paquet de chair ; personne ne te dit rien. On te manipule dans tous les sens, sans te regarder. On ne te traite jamais comme une personne. Tu plaisantes ? Tu crois qu’ils ont le temps de s’occuper des états d’âme en plus ! Tu as vu l’usine que c’est cet hôpital ! Ça n’arrête pas de défiler. Des femmes armées de poussette se dépêchent vers les crèches et les écoles des plus petits. Elles portent encore dans leurs yeux un peu de la langueur de ce début d’après-midi, le trouble de ce temps d’oisiveté volé entre deux tournées de machines à laver et la préparation du souper, la mauvaise conscience de ces quelques instants libérés nouée à la jouissance de ce pur espace vacant à elles seules consacré. C’est le plus beau moment de la journée cette heure. Pourquoi dis tu ça ? Regarde toutes ces mères comme elles sont. Magnifiques encore de tant de rêves…Quand les espoirs, les projets plutôt, prendront le pas sur les rêves, les choses vont se gâter. C’est l’affaire de deux ou trois gosses en plus. Regarde… On dirait qu’elles ont l’éternité devant elles, et je suis sûr que déjà elles n’en sont plus vraiment conscientes. Quel dommage de laisser filer ce bonheur, de le diluer sans même s’en rendre compte dans la tiédeur du quotidien. Tu ne changes pas Adrien, toujours aussi sentimental. Tu te rappelles, sur la place en bas de la maison, la petite Faustine qui était blanche comme le lait… Le seul baiser que tu t’autorisais c’était par tronc de platane interposé ! Comme c’était drôle de vous voir chacun d’un côté de l’arbre ! vos bras en faisaient à peine le tour, vos doigts s’effleuraient tout juste et vous restiez ainsi de profil la joue contre l’écorce, en profils inversés séparés par deux immenses espaces rugueux. Et c’était toujours la même joue, tu sais pourquoi ? Non Faustine disait que ça nous porterait chance ; mais je crois que c’était surtout pour surveiller l’épicerie de son père ; elle avait peur qu’il nous surprenne. Il n’y avait pourtant pas grand-chose à surprendre. Nouer des amours enfantines autour du plus gros platane de la place publique…
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12:41 29 janvier 2011
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Jason
Jason, viens voir ! Dans son fauteuil, Jason se tasse, les oreilles griffées par la voix criarde. - Qu’est ce que j’avais besoin d’amener cette hystérique ici ! Ca va faire deux jours qu’elle est là, pas moyen de la déloger ; et j’en ai déjà par dessus la tête de ses nichons ! Faut que je trouve une solution, elle me bouffe, elle m’englue. Une jeune femme rentre dans la pièce et se plante devant Jason, la mine boudeuse. Pourquoi tu viens pas ? Je m’ennuie toute seule. Elle se laisse glisser par terre et pose sa tête sur les genoux de l’homme, le pouce dans la bouche. Tu m’aimes plus ? Jason ne peut s’empêcher de loucher dans le décolleté qui baille à portée de main. Jason Sois gentille, laisse moi tranquille, j’ai des problèmes. C’est quoi tes problèmes ? Les flics. Comment ça les flics ? J’ai fait un truc, oh pas grave mais… bon tu sais ce que c’est. Sûr qu’ils m’ont repéré. Je les attends d’un moment à l’autre. Mais t’es fou ! Pourquoi tu dis ça ? Y’a rien à craindre, j’ai assuré mes arrières. Et moi, tu y as pensé à moi ? J’ai pas de papiers, tu le sais ! T’aurais pu me prévenir avant de m’amener chez toi. Ben, excuse, j’avais oublié. Mais qu’est ce que tu risques ? Une ou deux heures au poste, pas plus. T’es fou ! C’est la reconduite à la frontière dans la journée. Ils m’ont foutue dehors déjà trois fois ; et ils m’ont prévenue, j’ai pas intérêt à croiser leur chemin. Ben alors… peut-être que tu devrais prendre un peu le large … avant. Sûr que je ne vais pas traîner là. T’es incroyable toi ! Les mamours d’accord mais si on me renvoie je fais quoi, moi ? Allez je file tout de suite . La jeune femme se lève et sort précipitamment. Il vaut mieux que j’embarque aussi mes affaires tu ne crois pas ? Oui, t’as raison, on ne sait jamais. Dis tu m’appelleras pour me dire quand je pourrais revenir ? Je t’appellerai, promis. Ne traîne pas maintenant ! De toute façon je sais ou te retrouver ; tu retournes cantiner chez Josette ? Josette, Josette, tu en as de bonnes toi. Elle en a assez Josette de voir ma figure tous les jours. C’est petit chez elle et elle se plaint de ce que je lui prends son « espace vital » comme elle dit. Jason ne répond pas. Question espace vital, il sait ce qu’il en est ! Jamais il n’a eu de copine aussi encombrante que celle-ci. Bien roulée, ça, rien à dire, tout ce qu’il faut, un sans-faute. Mais quelle plaie avec ses « mon minet » par-ci, « mon minet » parlà. Sans compter tous ses falbalas qu’elle laisse traîner partout ! Même le lit est envahi par un énorme ours en peluche dont elle ne se séparerait pour « rien au monde » paraît-il. À y repenser, Jason a des frissons d’agacement. Bon, alors, tu viens me dire au revoir tout de même. C’est qu’elle va être triste ta moumoune à rester loin de toi. Jason se lève avec empressement. Il a trop peur qu’elle change d’avis et dans ce cas il sent bien qu’il ne pourrait plus se contrôler ; elle a une vraie tête à claque cette fille. Il rêve un peu au plaisir qu’il aurait à lui coller quelques baffes ; ça l’excite de l’imaginer avec ses grands yeux de porcelaine comme des billes, la bouche ouverte sur une objection que de toute manière elle ne formulerait pas. C’est comme ça les faibles, ça appelle les coups. Jason songe malgré lui au regard que lui a lancé le vieux il y a une semaine à peine, dans ce petit village minable en plein désert mauritanien. Il avait déjà perdu un temps fou à faire semblant de s’intéresser à tous les livres que l’ancêtre gardait dans sa bibliothèque et voilà que l’imbécile lui versait un troisième verre de thé à la menthe. Dans sa poche le document volé lui brûlait les côtes, il fallait prendre le large et vite. Un instant, Jason avait eu envie de frapper le vieux ; ça l’avait même fait bander. J’y vais mon minet, tu vas me manquer tu sais. Devant la porte d’entrée, Jason se prête aux câlineries de la jeune femme, bien décidé à ne pas perdre patience et tout gâcher par un mot, un geste… ou plutôt par une absence de mots et de gestes. Il se colle contre la fille et lui pétrit les fesses. C’est tellement convaincant qu’il finirait presque par y croire lui-même. Quoi qu’il en soit, son départ va laisser un vide et il ressent presque déjà un manque, un vague à l’âme… enfin, un vague au corps, il ne faut pas exagérer. Dans ses bras, la fille commence à mollir et Jason voit le moment où elle va différer son départ. Allez, il faut que tu te sauves, ça serait trop bête de te faire coincer maintenant. Une dernière tape sur la croupe et Jason referme la porte sur les talons de la jeune femme. Il s’étire de tout son corps et passe dans la salle de bains. Il aime la tête qu’il voit dans la glace, cheveux courts, mâchoire carrée, le nez droit et les lèvres minces, prêtes à s’étirer en un sourire que Jason veut ravageur. Il vérifie la netteté de ses dents. Il s’agit de faire bonne impression tout à l’heure. Il a rendez-vous avec un homme très riche dans un restaurant discret et cossu. Jason adore ces déjeuners dans des lieux feutrés et chics, le cérémonial de l’apéritif –lui boit toujours alors de l’eau, ça fait sérieux– puis les valses silencieuses des serveurs qui soulèvent des couvercles argentés immenses pour découvrir avec des mines de conspirateurs d’infimes portions de viande délicates ou de poisson aux parfums subtils. Jason apprécie la finesse de ces mets ; pourtant systématiquement, quand il sort d’un de ces rendez-vous d’affaire, il a l’impression d’avoir encore plus faim après le repas qu’avant. Aussi file-t-il directement dans la première brasserie venue où il commande un double jambon-beurre et une bière. Là il mastique à pleines dents son sandwich, faisant glisser chaque bouchée à longues gorgées de bière. Ses doigts laissent sur le verre des traces grasses et il dissimule à peine les hoquets qui le prennent parfois à manger si goulûment. Le type avec lequel il a rendez-vous l’a contacté six mois auparavant. Il avait eu vent des activités de Jason et de sa propension à aimer les coups risqués dès l’instant où ça pouvait lui rapporter gros. L’homme était visiblement très au fait des dernières affaires réalisées par Jason dont le milieu du commerce de l’art avait longuement commenté l’adresse et la perspicacité. Il faut dire que le jeune homme s’était formé très tôt sur le terrain, et que tout en n’étant pas toujours très regardant, il sentait de façon intuitive les coups fourrés qu’il valait mieux éviter. Il avait ainsi dissuadé un de ses clients qui voulait acquérir un incunable concernant la fresque du monastère copte de Baouît, incunable dont l’origine faisait l’objet de constantes controverses et dont on parlait un peu trop au goût de Jason. Il avait jugé inopportun le moment de faire une transaction. Son client de l’époque avait opposé une certaine résistance avant de se ranger à son avis et bien lui en avait pris. A peine deux semaines plus tard, la police arrêtait un homme accusé de sortir illégalement du pays l’ouvrage qui avait été pourtant dûment payé. Depuis ce temps la réputation de Jason s’était affirmée et il avait, grâce au bouche à oreille, de plus en plus de contacts intéressants. Flûte, 12h30… Il ne faut pas que je traîne, ces gens là n’aiment pas attendre… la ponctualité des autres, ça leur donne le sentiment de leur importance. S’il n’y que cela pour les disposer à mettre un zéro de plus sur mes chèques, ça vaut le coup ! Déjà la journée a bien commencé ; Valérie est partie d’elle-même ! la seule évocation de l’arrivée des flics a suffi, je ne pensais pas que ce serait aussi efficace. En fait rien ne leur permet de remonter jusqu’à moi ; il n’empêche, il faut que je fasse doublement attention, parce que le vieux, je suis sûr qu’il avait un appareil photographique à la place des yeux. L’annonce de la disparition du document est déjà parue dans la presse, je n’aime pas ça. C’est mentionné aux pages arts mais tout de même, je ne pensais pas qu’il y aurait autant de rumeurs à ce propos. Mon client doit être au courant aussi… j’espère qu’il ne va pas prendre peur maintenant, et se dédire. Cette feuille de papier c’est de la dynamite. Les fous de Tichit y tiennent comme à la prunelle de leurs yeux et tous les musées du monde donneraient cher pour savoir ce qu’il est devenu. Ça peut m’envoyer en taule pour un bon bout de temps. Jason marche à grandes enjambées. Il ne sent pas la douceur du soleil qui lisse les troncs des arbres nus, il n’entend pas les moineaux tout excités de ce semblant de printemps précoce. Sa bonne humeur s’est un peu effilochée ainsi que les nuages qui s’étirent dans le ciel pour mieux filer vers le large, comme si leur stationnement au dessus de la ville avait par trop duré. Pour la première fois depuis des jours et des jours les trottoirs sont secs et les talons des passants claquent joyeusement. À la terrasse des cafés des gens s’attardent avec nonchalance sous les calorifères qui dispensent des ondes chaudes qu’un coup de vent frais dissipe parfois sans prévenir. On voit déjà des cols de chemises ouverts, des visages offerts à la tiédeur de l’air. Les femmes semblent s’installer dans l’incontournable espace préalable aux vacances ; elles ont déjà les gestes et les regards de celles qui ont tout leur temps, mais sont encombrées encore de postures qui disent les lourds manteaux d’hiver, les mollets pris dans les bottines. Elles redécouvrent leur corps et ne savent pas bien encore s’en servir. Au-dessus des toits le ciel hésite comme devant une page vierge ; il compose avec tout ce qui passe, nuages et panaches de fumées, vols puissants de corbeaux et ces taches de bleus qui font et défont d’impossibles mosaïques toujours en mouvements. Des couples flânent le long de la Seine insensible aux impressions du ciel et qui roule imperturbablement ses eaux plombées entre les murs de ciment. Parfois, une péniche semble vouloir couper cette masse dont elle ne fait qu’agiter lourdement la surface sans changer en rien sa consistance. Jason traverse maintenant la place des Vosges en coupant au plus court. Il résiste au plaisir de passer devant les deux ou trois galeries dont il sait qu’elles exposent des objets et tableaux qui sont passés par ses mains. De même il ne s’attarde pas à écouter le bruit sec que font les petits portillons qui clôturent la place quand un promeneur les laisse se refermer automatiquement derrière lui. Il a depuis longtemps enfoui sous les années les humiliations de son enfance, lorsque sa mère, engagée par quelque famille de la grande bourgeoisie, lui donnait rendez-vous près du bac à sable en face de la synagogue et qu’il y arrivait escorté de sa grand-mère qui lui donnait ses dernières recommandations. Surtout ne t’avise pas d’aller l’embrasser ! si on la surprenait occupée d’un autre enfant elle risquerait de perdre sa place. Mais pourquoi les gens ne m’aiment pas ? demandait alors Jason tout juste âgé de cinq ou six ans. Ce n’est pas qu’ils ne t’aiment pas, mais ta mère est embauchée pour s’occuper de leurs enfants à eux, pas de toi. Oui, mais c’est ma mère à moi ! Mon petit, ça ne change rien à l’affaire. Ecoute moi, sinon je ne t’y emmène pas. Ainsi l’enfant accroché à la main de sa grand-mère longeait les arcades et pénétrait dans le square. La vieille femme s’installait sur un banc et sortait son tricot. Il semblait à Jason que c’était toujours le même et il aurait été incapable d’en dire la couleur. Simplement à mesure que les années passaient, il avait un pull toujours à sa taille et plus riche d’une teinte nouvelle qui n’allait pas forcément bien avec les anciennes. Un jour à quatorze ans, au cours d’une violente altercation il avait rompu ce travail de Pénélope, décrétant qu’il ne porterait plus de pulls faits main et que la mode était au sweat. Depuis, sa grand-mère lui avait acheté pour chacun de ses anniversaires un de ces polos épais et noirs dont il aimait à penser qu’ils lui donnaient un genre rebelle. Dans le bac à sable Jason sortait de son pochon une petite pelle et un râteau, deux voitures miniatures et une moto qui n’était pas à proportions mais qui arborait des pneus en vrai caoutchouc. L’enfant s’appliquait à lisser des avenues et des ruelles, des places et des ronds-points, des parkings et des aires de stationnement limité. Il codifiait tout cela de façon maniaque, presque obsessionnelle, avec le sentiment qu’il se préparait ainsi à devenir un policier de grand renom, mi-justicier mi-tyran. Le peu de véhicules dont il disposait constituait une certaine entrave à sa mégalomanie mais il n’était pas en panne d’imagination pour justifier le calme de sa ville de sable. Généralement il était trop absorbé pour voir arriver sa mère et le signe de sa présence, c’était d’abord les deux enfants blonds qui rentraient dans le bac à sable en criant et en se disputant. Ils bousculaient sans ménagement les installations de Jason pétrifié par un sentiment d’injustice intolérable à voir ses travaux ainsi saccagés et par une gêne, de la honte presque, face à la tolérance bienveillante de sa mère qui ne sermonnait jamais ces enfants si mal élevés. Parfois ceux-ci lui proposaient un jeu commun et Jason regardait du côté de sa grand-mère pour savoir ce qu’il devait répondre. Sa mère, à l’autre bout du même banc, faisait comme si elle ne connaissait pas la vieille femme mais parfois Jason voyait ses lèvres bouger. Cependant jamais il n’avait pu entendre ce qu’elle disait. Alors il la regardait intensément dans l’attente d’un miracle qui viendrait d’elle ou de lui. Il espérait vaguement qu’elle le prendrait dans ses bras ou que lui-même, porté par une émotion bouleversante, poserait sa tête au creux de son épaule. Il était toujours un peu déçu du calme qui présidait à ces rencontres, incapable qu’il était d’imaginer une émotion chez sa mère tant chez lui elle se faisait attendre. Cependant après un temps plus ou moins long, il se passait effectivement quelque chose au fond du coeur de Jason. Sa mère appelait les petits dont elle avait la garde, elle essuyait leurs mains, secouait le sable de leurs vêtements et sortait d’un sac de papier des chocolatines dorées desquelles deux barres de chocolat dépassaient à chaque bout. La jalousie pinçait si violemment Jason qu’il appelait sa grand-mère d’un ton hargneux, exigeant de rentrer à l’instant même, prétextant la bêtise des jeux, l’ennui, la fraîcheur du temps. La grand-mère se levait à contre coeur et ils partaient tous deux main dans la main. Puis Jason était devenu trop grand pour aller au square, il avait fini par oublier ces rencontres furtives et non déclarées avec sa mère après les avoir refusées. Plus tard c’est sa grand-mère qui lui avait appris la mort de celle qui avait dû –qui aurait dû– être sa mère. De l’autre côté de la place, Jason pénètre dans le Pavillon de la Reine. Il aime à penser que le léger mouvement de tête que le portier lui adresse est un signe de reconnaissance. Il y a là en effet des habitués dont Jason estime faire partie. Il traverse le premier salon orné de boiseries anciennes et se dirige vers la salle à manger, accompagné d’un valet.
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12:42 29 janvier 2011
| Carole
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Adrien
Adrien referme son journal. Il est temps de se mettre au travail. Il a déjà pris beaucoup de retard sur cette étude entamée il y a huit mois et son éditeur s’impatiente ; il ne lui a pas encore fourni le moindre projet détaillé. D’abord il a dû reprendre tous ses questionnaires… pas assez précis, manquant de pertinence. Puis les interviewés lui ont fait faux bond plusieurs semaines de suite ; ébranlés par la première expérience ils n’avaient pas envie de reprendre tout à zéro. Plus que de la réticence…de la résistance. Pas étonnant, les questions les touchent directement, elles vont à l’essentiel, leurs origines, leur identité, et justement l’identité dans leur pays d’accueil c’est bien ce qui leur pose problème. Puis c’est lui, l’enquêteur, qui est tombé en panne… une journée d’hôpital pour couronner des semaines de douleurs et de fièvres… Adrien reprend le journal qu’il a posé sur son bureau. Quelque chose le tracasse. - S’il y a quelque quarante mille manuscrits anciens en Mauritanie, je ne vois pas pourquoi le vol d’une seule page d’un de ces livres fait tant de bruit… surtout que l’ouvrage en question, tout en étant fort beau, est dans un très mauvais état paraît-il. Adrien retrouve l’article qu’il a parcouru distraitement tout à l’heure. « Dépourvu d’enluminures remarquables mais avec de beaux en-têtes calligraphiés, le livre se réduit en fait à quelques feuillets fortement attaqués par les termites et sur lesquels l’équipe chargée de cataloguer les manuscrits de Tichit a repéré des listes de noms et de prénoms toujours usités dans la région. « Mais c’est un dictionnaire, un dictionnaire de noms de famille, ce bouquin ! incroyable ! ça fait trois ans que je travaille sur la place des noms dans l’identité sahraoui et je n’ai jamais entendu parler de l’existence de tels livres dans cette région ! je suis nul ! Il faut absolument que j’en sache plus ! Adrien est complètement excité par ce qu’il vient d’apprendre et les retombées qu’il imagine pour ses recherches. Si cet ouvrage recense les noms de famille qui sont sillonné le Sahara occidental pendant des siècles, s’il y a la liste des membres de communautés qui faisaient circuler les manuscrits savants plus ou moins cachés parmi les recueils d’actes notariés, alors ça veut dire… ces tribus nomades ont été contraintes de faire halte durablement en Mauritanie, probablement quand les plus jeunes ont définitivement perdu le goût des longs voyages. C’est donc là, à Tichit, que je dois reprendre la filiation des noms qui me posent tant de problèmes ! Oui enfin, tu es bien malin Adrien, mais à Tichit justement une partie du document n’y est plus ! ça n’est pas possible qu’au moment où j’entrevois une solution, elle m’échappe. Il faut que je me débrouille par n’importe quel moyen pour en savoir plus ! Adrien récupère son carnet de téléphone sous une pile instable de livres. La voie officielle… voyons… lui, ça va me prendre deux heures de parlottes pour du vent… toujours au courant de tout et ça se résume en général à très peu… Celui-là ? pourquoi pas ? mais je n’ai déjà pas assez de temps pour moi et il va me demander de rédiger deux ou trois articles pour sa revue ; je n’ai pas envie de faire encore le nègre pour lui. Elle ? non, c’est langue de bois et compagnie. Et ceux-là ? des margoulins, pas des chercheurs… non… Adrien découragé repose son carnet. « C’est bien beau l’intransigeance, la pureté, mais là mon vieux, tu es mal parti ! pourtant il doit bien y avoir un moyen. Un papier comme celuilà ne disparaît pas dans la nature sans laisser de trace ! Et Serge ? voilà c’est Serge qu’il faut que j’appelle ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Serge va savoir, lui, ça n’est pas possible autrement. Sûr qu’il va se moquer de moi mais tant pis. Le commerce qui vole au secours de la science, je l’entends déjà dégoiser ! J’espère qu’il aura le triomphe modeste tout de même. Serge, c’est le type qu’il me faut ; si lui n’est pas au courant, personne d’autre ne le sera. Vingt ans dans le milieu de l’art, à la tête d’une troisième galerie, il connaît tous les réseaux ! C’est l’homme de la situation et pour le coup je m’en fiche si la situation n’est pas toujours très nette. » Adrien balaie d’un grand mouvement tous les papiers qui encombrent son bureau, faisant une belle pagaille dans les statistiques et les considérations générales déjà rédigées sur l’identité du peuple sahraoui, les compte rendus d’interviews et les extraits de presse. Adrien n’a jamais été un forcené de l’ordre et il passe beaucoup de son temps à rechercher les textes et les papiers dont il a besoin. En général il finit toujours par mettre la main dessus quand il s’est enfin résigné à ne plus les retrouver. Son travail s’en ressent, il avance par à-coups avec des moments lumineux d’intelligence et des passages brouillons qui lassent le lecteur. Ce qu’écrit Adrien lui ressemble, même si la nature de ses travaux ne se prête guère aux changements d’humeur cyclothymiques. Tout se passe comme s’il ne pouvait mener ses recherches que sous la pression constante de l’urgence et d’un certain déséquilibre entre lui et le monde, lui et les autres. La sonnerie du téléphone retentit pour la cinquième fois. « Allez Serge, fais un effort, réponds… » Adrien imagine son frère à l’autre bout de Paris, son frère encore étalé dans son lit, un bras probablement au travers du corps d’une femme. Une pointe d’envie qui se transforme aussitôt en un violent sentiment de solitude lui étreint le coeur. Il repose le combiné du téléphone les yeux soudainement pleins de larmes, renvoyé brutalement à sa propre image par l’image de son frère. Il est un époux et un père aimé, un chercheur reconnu pour l’originalité de ses théories… Alors…qu’est-ce qui ne va pas ? Adrien se lève et s’étire pour chasser le poids de cette amertume dont il ne sait pas le nom. « Décidément, je file un mauvais coton moi. J’ai une sensibilité à fleur de peau, une vraie midinette. C’est plutôt l’âge d’ailleurs ! Me voilà comme ma pauvre mère, Notredame- de-la-larme-à-l’oeil. Je suis fatigué, immensément fatigué. Je voudrais me retrouver quarante ans en arrière, les volets de ma chambre clos sur le soleil de midi, un trait de lumière pour couper la pénombre, un livre. Et le monde qui cesse d’exister, les heures qui n’ont plus de noms, pure durée étale sur laquelle je posais des mots ; bonheur absolu d’une solitude pleine où je me suffisais tant à moi-même que pour m’y arracher je devais me faire violence. Je voudrais ces longues après-midi d’été après les courses folles sur le port et les plongeons crâneurs dans l’eau lourde et épaisse qui venait s’écraser mollement comme du plomb fondu sur les flancs des bateaux. Je voudrais sentir les relents d’huile d’olive tapis dans les coins de la cuisine et voir les mouvements jaunes de l’attrape-mouche gluant accroché sous la suspension au dessus de la table. Je voudrais entendre les rauques chuchotements de…comment s’appelait-il déjà… ah oui José, José qui voulait que j’aille avec lui sous les oliviers pour jouer aux cartes et qui m’appelait tout bas pour ne pas éveiller tout la ruelle. Il n’y avait pas de risque que j’accepte ! Ma mère me l’interdisait sous prétexte que le soleil et la chaleur étaient dangereux pour la tête. Mais surtout j’avais l’univers pour moi tout seul dans les quelques livres dont je disposais et il ne m’en fallait pas plus pour vivre les plus grandes aventures. En fait, ce que je voudrais, c’est toute mon enfance dans les mains, là, chaque souvenir comme un grain d’ambre pour accompagner mes jours, chaque image du passé même le plus sombre comme une perle de miel pour combler mon présent, mon histoire jusqu’à ce jour en un bouquet sur lequel poser mes yeux quand ceux-ci ne savent plus rêver de nouveaux paysages et que le vertige noue ma gorge sur une tristesse trop âpre pour être négligée. Bon allez… ce n’est pas comme ça que je vais avancer dans mes recherches. » Adrien s’ébroue et quitte la fenêtre qui encadre le lac devant la maison. Plus loin sur la droite des immeubles se pressent en rangs serrés et austères. On aperçoit au-delà de leur masse claire la bretelle de l’autoroute du sud. Au bout de celle-ci, six ou sept heures plus loin, les cigales doivent déjà chanter et l’odeur chaude des buis autour des cimetières accompagne les femmes vêtues de noir qui vont changer l’eau des fleurs dans les églises et gratter la cire qui a débordé des bougeoirs soutenant les cierges. Adrien a repris le téléphone, il appelle de nouveau Serge. Salut, c’est ton frère préféré. J’ai besoin de toi, je peux venir ? Tu as vu l’heure ? Evidemment j’ai vu l’heure ! Tu ne vas pas me faire croire que tu dors encore ! Tu n’as donc rien à faire ? Justement, moi je vais te donner de l’occupation. Attends, attends… qu’est-ce que tu me racontes ? Tu m’as l’air complètement excité. Il y a trois jours tu étais mourant et là tu parais déborder d’énergie. Ecoute, Serge, c’est sérieux. J’ai vraiment besoin de toi ; c’est à propos de mon travail de recherche, tu sais ? Je bloque sur un problème de transmission de certains noms depuis des mois et là ce matin je lis dans le journal qu’un manuscrit, enfin un feuillet, a disparu, à Tichit, en Mauritanie. Il fait partie de ces bibliothèques du désert que différents organismes soutiennent pour aider au catalogage, à la restauration, à la conservation etc. Tu vois de quoi je parle ? Il s’agit de milliers de livres dont certains sont très anciens et traitent de religion, d’astronomie, de poésie… Bref, il paraît qu’à Tichit la page d’un manuscrit a disparu. Cette disparition est une véritable catastrophe parce que si j’ai bien compris, la page manquante est probablement ce qui me permettrait de compléter mes listes de noms de famille. Je ne peux pas laisser passer une occasion pareille ! Jamais je n’arriverais à démontrer les raisons pour lesquelles on trouve au Sahara certains patronymes bien particuliers qui sont en quelque sorte des exceptions si… Bon ça va, abrège les explications ! Qu’est-ce que tu veux exactement ? Je veux tout savoir sur ce manuscrit et surtout sur le feuillet volé. Il y avait des tas de documents bien plus riches d’un point de vue calligraphique et ornemental, sans compter tous ceux qui ont un réel contenu historique, religieux ou scientifique. Toi tu es bien placé pour te renseigner, tu connais tous les acheteurs potentiels et pas mal de vendeurs. Il faut que tu m’aides Serge, sois sympa. Ne t’emballe pas, je n’ai pas encore ouvert le moindre journal depuis ce matin. Tu me laisses prendre mon café et après je m’occupe de ton affaire. Dépêche toi je t’en prie. Adrien ça fait plus de trois ans que tu bosses sur des histoires de noms, tu n’es pas à une heure près ! Et je croyais que le médecin t’avait conseillé la patience ? Ça te manque toujours à ton âge, cette vertu ? Va te faire voir ! Tu peux me rendre service, non ! Du calme, je m’occupe de toi, promis. Lorsqu’Adrien raccroche, il tremble d’impatience, le regard perdu par delà ses songes d’horizons fuyant sous les ondulations infinies du sable, très loin du côté de Tichit.
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12:43 29 janvier 2011
| Carole
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Sentes parallèles
À la sortie du restaurant il pleut, une petite bruine insidieuse et collante qui agace le visage. « C’est bien ma veine » pense Jason Le repas ne s’est pas déroulé comme il aurait voulu. Son client était en retard et dès son arrivée l’a prévenu qu’il était pressé. Les serveurs ont tardé à apporter les plats et Jason a dû attendre le début du repas pour aborder le vif du sujet, ainsi que l’a toujours exigé l’étiquette qu’il s’est lui-même imposée pour ce genre de rendez-vous. C’est un principe dont il a maintes fois constaté qu’il est toujours apprécié comme signe de délicatesse pas ces gens importants souvent peu délicats eux-mêmes avec la législation, ou en tout cas peu scrupuleux quant à l’origine de ce que Jason leur propose. Mais là, Jason lui-même a dû ronger son frein. Surtout pour ce que ça a donné ! Le type avait déjà pris sa décision avant de me voir. Tous les risques et tout le boulot c’est pour moi, et après Monsieur a des états d’âme. Il a beau dire que je lui avais garanti qu’il n’y aurait pas de vagues… je suis sûr de mon coup, on ne peut pas remonter jusqu’à moi. C’est un frileux, tous de la même espèce… leur force c’est juste leur fric. Jason écarte sans ménagement un petit garçon qui s’est arrêté sur son chemin, face à lui. Il lui semble vaguement que le môme lui a demandé quelque chose, mais il n’est pas d’humeur. C’est pas un mec, ce type. Il n’a pas tenu parole et il est déjà mort de trouille rien que de m’avoir rencontré. « Il faudra voir à espacer quelque temps nos contacts ». Tu parles ! Je n’ai pas besoin de lui, je peux en trouver d’autres qui n’hésiteront pas à rajouter une commission supplémentaire pour cette seule page de manuscrit. Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ces gens de la haute… soit disant prêts à tout au nom de l’art, de la beauté, mais ils se dégonflent à la moindre rumeur. Un jour il viendra me manger dans la main celui-là. Jason se dirige vers le Louvre. Il a renoncé au taxi. La colère le propulse avec rage entre badauds et parapluies, il bouscule les gens sans ménagement et passe devant les terrasses des cafés sans un coup d’oeil pour les âmes esseulées qui sont habituellement l’objet essentiel de ses préoccupations.
C’est incroyable cette histoire Il fallait bien que ça arrive. Rien ou presque n’a filtré de cette découverte de manuscrits en Mauritanie pendant des années ; mais il ne faut pas être niais, il y avait plus de gens qu’on ne le pense qui étaient au courant. Tu comprends bien que ça n’était pas que des scientifiques. Les amateurs d’art, les vrais, ceux qui ont de gros moyens ont des antennes partout. Pas une peinture, pas une feuille de papier ne bouge sans qu’ils en soient avertis ! Tu ne crois pas que tu forces un peu le tableau ? Ne sois pas naïf Adrien. Ça fait suffisamment de temps que je navigue dans le milieu. Bon en tout cas moi je préfère ne pas savoir… Il n’empêche ! tu m’as tiré du lit à pas d’heure et ce n’est pas juste pour que nous prenions le petit déjeuner ensemble tout de même ! D’accord mais moi ce qui m’intéresse c’est Tichit ; du moins cette histoire de page arrachée d’un manuscrit dont pour ainsi dire personne n’avait entendu parler jusque là et qui d’un seul coup fait la Une des journaux. Attends ! la Une des journaux spécialisés, pas plus. Oui, mais tout de même ! tu sais ce que j’ai pensé… on pourrait faire un petit voyage tous les deux. Ecoute il y a tellement longtemps que je n’ai pas pris de vacances et plus encore qu’on ne s’est pas retrouvé tous les deux. Tu te souviens quand… Va directement aux faits. …Je voudrais aller en Mauritanie. Rien que ça ! et moi qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? J’ai besoin de toi. Il faut que je sache exactement en quoi consiste ce manuscrit. Il n’y a que là-bas je pourrais l’apprendre. Puis toi avec ta connaissance des marchés de l’art tu me seras utile… Et tu as vraiment besoin de raisons pour décider de m’accompagner ? Allez Serge… Ce voyage ce sera aussi une promenade…on reviendra un peu sur notre enfance… Tichit c’est en Mauritanie je te rappelle ! Je sais. Mais on pourrait y aller en faisant une étape au Maroc. D’ailleurs il ne doit pas y avoir beaucoup de vols directs depuis Paris ! Tu es incorrigible. On pourrait commencer tout de même par glaner quelques renseignements ici, tu ne crois pas ? Toi, non, tu te vois tout de suite sur les routes. Ce n’est pas la porte à côté la Mauritanie ! Puis je croyais que tu étais débordé de travail ? Justement, j’ai besoin à tout prix de savoir ce qu’il en est de ce document. Où mieux l’apprendre sinon sur place ? Au fond ce dont tu as envie, c’est de rencontrer des gens pour les écouter, pour te raconter, c’est d’ouvrir des portes pour entrevoir un peu de toi-même. Tu as toujours été ainsi ! Et tu veux que je sois l’oreille attentive dont tu ne peux pas te passer, comme lorsque nous étions petits et que tu me pinçais le soir, une fois la lumière éteinte, pour que je ne m ‘endorme pas pendant que tu racontais des histoires que tu inventais au fur et à mesure et qui n’en finissaient pas. Tu exagères ! Non, souviens-toi. Chaque nuit tu ajoutais un nouveau personnage pour corser l’aventure, et si j’avais le malheur de repérer une contradiction tu prétendais que je n’avais pas écouté attentivement. Admettons que j’ai nostalgie de ces moments et que je veuille les retrouver… On n’a plus huit ans Adrien. Tu es chargé de famille, on travaille tous les deux. Justement, quand on travaille il faut des vacances ! Tu es têtu mais je reconnais que l’idée me séduit. Quand estce que nous partons ? Adrien est épaté comme chaque fois par la promptitude de son frère. Il pense ne pas pouvoir obtenir de réaction conforme à ses désirs et Serge balaie d’un mot les objections qu’il a luimême élevées, il s’enthousiasme dans l’instant pour la proposition qu’il rejetait la minute d’avant. Une fois lancé, plus rien ne fait obstacle à sa fougue, il est capable de mettre sur pied n’importe quel projet en un temps record. Il faut que je t’explique pourquoi ce document volé à Tichit me semble aussi important pour mon travail. Si les nomades, sans lieu d’attache par définition, se sont sédentarisés à Tichit ils ont nécessairement gardé les textes fondateurs, mythiques et réels relatifs à leurs origines. Pour eux c’était le seul moyen de nommer ces origines alors même qu’elles ne devaient pas renvoyer à des lieux géographiques identifiables, du moins de façon précise. Dans ces conditions… Ne te fatigue pas Adrien, on va y aller à Tichit ! Tu n’as pas besoin de justifier professionnellement ce voyage, du moins auprès de moi. On part tous les deux c’est décidé. Je vais passer prévenir Julien, il s’occupera de la galerie pendant mon absence et je commence à faire la liste de ce qu’on doit emporter. Tu sais que j’ai toujours mon 4X4 ? Ça fait bien longtemps qu’il n’a pas roulé sur autre chose que de la route goudronnée. On y va en voiture ? Tu vas voir… on va descendre plein sud, la France, l’Espagne, on traverse à Gibraltar, puis le Maroc en suivant la côte et… On passera à… Je te vois venir… ce n’est pas un pèlerinage qu’on va faire Adrien ! On aura tout le temps de traquer nos souvenirs pendant qu’on roulera. Enfin on verra !… Si tu y tiens… Serge ajoute ces derniers mots pour suivre son frère dans le voyage que sa mémoire a déjà amorcé. Il devine à l’avance combien ce périple sera riche d’émotions et de sens pour Adrien qui répugne tant à s’éloigner de Paris plus de trois jours. Et je te préviens, bagages minimum ; pas question que tu emportes ta bibliothèque avec toi. Bon, mais pour le moment j’ai à faire. Je te propose qu’on se donne deux jours pour nous organiser chacun de notre côté et on se retrouve après pour mettre les détails au point. Serge se lève et s’apprête à quitter le bureau d’Adrien. Ah ! au fait, si tu changes d’avis d’ici là, pense à me prévenir… je ne vais pas y aller tout seul à Tichit !
Quittant la rue de Rivoli, Jason prend la rue de l’Arbre-sec. Il espère encore arriver à temps pour rencontrer un ancien client qui s’est offert une galerie comme on s’offre une fille, un caprice. Jason n’aime pas l’individu, hâbleur et sûr de lui, donneur de leçons et sans classe. Jason, qui a plutôt des allures de petite frappe est paradoxalement sensible à la distinction des gens, des hommes en particulier. Il ne peut renoncer pour lui-même à certains gestes et cultive avec difficulté un vocabulaire châtié et une expression raffinée ; côté vestimentaire il a réglé le problème en s’en tenant une fois pour toute à la couleur noire, pantalon ou jean, pull ou chemise et veston, été comme hiver. Il a ainsi un genre qui ne correspond en fait en rien à ce qu’il est. Ni intello ni religieux, ni anarchiste ni bohême, ni poète, il aime cependant l’idée qu’il puisse quelque instant passer pour tel. Celui qu’il va voir a tout de l’aristocrate dégénéré qui se complait à s’encanailler ou du moins croit le faire et ne prend jamais en réalité le moindre risque. Une ou deux fois il a invité Jason à des soirées. Ce dernier s’y était ennuyé ferme mais il avait eu l’occasion de rencontrer quelques personnes avec lesquelles il avait échangé des cartes de visite. Jason presse le pas. Il aimerait bien arriver avant la fermeture. À mesure que le temps passe sa colère tombe et une sorte de désarroi sournois fait son lit de l’échec du rendez-vous précédent. Sur le coup Jason a été furieux du refus de son client et peutêtre plus encore du flegme dont celui-ci a fait preuve pour lui notifier sa décision, comme si les heures d’avion aller-retour, le taxi dans ce désert plein de sable, l’attente dans le gourbi que le vieux appelait pompeusement bibliothèque, puis les salamalecs autour de ce thé imbuvable, comme si tout cela n’était rien, ni fatigue ni émotion, ni temps ni souci. Jason s’est promis qu’un jour c’est lui qui regarderait avec la même morgue ce type, mais en attendant il lui faut trouver de quoi écouler sa marchandise et il ne peut guère se permettre de faire la fine bouche. Devant la vitrine du magasin la grille est déjà baissée. Et flûte ! Il fout rien ce type! Ça prétend diriger une galerie, ça n’y connaît rien et c’est même pas capable de respecter des horaires d’ouverture ! Jason reste planté là dans le vague espoir de voir l’homme en question revenir. Sur le trottoir d’en face deux femmes arrivent en babillant, les bras chargés de sacs qui proviennent visiblement des magasins chics de la rue St Honoré, juste à côté. Jason en pleurerait. Il a lui-même une fortune entre les mains et n’a pas de quoi payer son loyer le mois prochain. Il ne sait pas trop comment ça s’est fait, mais ce matin son dernier relevé bancaire lui indiquait un découvert bien plus important que ce qu’il pensait. Avec la vente de son document il devait se remettre à flot et investir pour ne plus avoir à penser aux huit ou dix mois à venir. Là, tout est remis en question. L’idée de manquer d’argent le désoriente totalement, il n’a plus de repères. Le restaurant, les virées avec des filles, pas des greluches, non, de vraies femmes, le sentiment d’appartenir au monde des nantis… tout cela lui échappe. À la vue de deux agents qui approchent en discutant, Jason se retourne et fait mine de s’absorber dans la contemplation de la vitrine derrière laquelle sont exposés des objets d’art.
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12:44 29 janvier 2011
| Carole
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Itinérance
Ainsi Serge et Adrien quittèrent Paris la tête pleine de projets, ces souvenirs habités de rêves que les hommes aiment à poser sur leur présent pour en combler les vides.
La ville est noyée dans une nuit de rafales pluvieuses. Sur le périphérique quelques insomniaques déprimants lancent leurs voitures en d’aléatoires embardées pour tuer les petites heures du matin. Tu es bien ? Serge conduit, Adrien soupire d’aise. Il y a quinze jours je n’aurais jamais pensé partir avec toi. Fabuleux ! L’idée de ce temps entre parenthèses, entre deux lieux. On va se régaler tu vas voir… plus d’urgence, plus d’obligation, le temps libre par excellence et… Doucement, on est tout de même partis dans un but bien précis. Tu n’as pas oublié ? ! Tichit ! Je sais, je sais ! Mais ça ne m’empêche pas de me sentir totalement disponible à… à moi-même en fait. Je passe toutes mes journées vissé devant mon bureau. Je n’ai parfois pas de résultats tangibles pendant des semaines, des mois alors tu comprends… C’est magnifique ce voyage à venir, déjà entamé mais encore à faire, suspendu aux paysages qui ne sont pas encore nés et que nos yeux vont faire advenir. Serge sourit. Il est lui-même heureux de ce moment. Les essuie-glaces contre la pluie obstinés, les glissières de sécurité filant retrouver la ville loin derrière eux, l’habitacle bleu de la voiture tel un tendre cocon… Adrien est silencieux. Bercé par le bruit régulier du moteur il écoute la sérénité inhabituelle dont il est envahi. Lui qui déteste tellement les départs qu’il vit toujours comme des déchirures sans savoir véritablement ce dont elles le séparent, il lui semble au contraire être accompagné cette fois-ci. La nuit encore dilue Blois sous la pluie, puis l’aube déjà avancée suggère Bordeaux. Il a dû somnoler. Ce sont maintenant les forêts de pins des Landes, Biarritz, St Jean de Luz. On s’arrête et tu prends le volant ? Toujours d’accord pour filer sur Madrid ? C’est tout de même plus raisonnable que de prendre par le Portugal. J’aurais aimé passer par Evora. Les glycines doivent y être en fleurs et les maisons fraîchement chaulées. A cette saison, les clochers des églises sont couronnés par les nids des cigognes qui nourrissent leurs petits. Tu peux voir aussi les plus belles filles du pays à la sortie de la messe. En été tu n’as aucune chance, il n’y a que des vieilles drapées dans leurs voiles noirs ! Parce que l’été les demoiselles perdent la foi ? raille Serge qui ne doute pas de lancer ainsi son frère sur un de ses chevaux de bataille. Arrête ! Il faut voir les processions de Pâques au Portugal c’est quelque chose d’inouï. Chaque village rivalise pour faire défiler les chars les plus somptueux avec profusion d’ors et de fleurs. Curieux peuple, marin et pourtant si fort attaché à sa terre, partagé entre fastes extravagants et mélancolie… la saudade… J’ai lu quelque part que l’âme lusitane et l’âme juive étaient soeurs. Par quel mystérieux chemin la rencontre s’est-elle faite ? Au début les califes étaient tolérants à l’égard des juifs installés au Portugal. Ceux-ci étaient les premiers à publier des ouvrages imprimés, livres de prières, traités de médecine etc. Mais les relations ont vite dégénéré. Seulement les fados sont toujours les pleurs de la conscience douloureuse que les hommes ont de leur destin et la musique klezmer fait toujours couler les larmes des mariées ! D’un côté comme de l’autre le même bouleversement quand tu écoutes… Pour le moment Adrien je n’entends que mon besoin urgent d’un bon café ! On fait une pause, tu veux ? Je suis fatigué. Quelques instants plus tard les deux hommes sont attablés. Un peu étourdis de tous ces kilomètres parcourus dans l’habitacle bleu de leur voiture, ils regardent autour d’eux les rares voyageurs formant un ensemble hétéroclite silencieux dont les gestes semblent effectués au ralenti. Un enfant pleure doucement, sans conviction, devant une tasse de chocolat. Il est posé là entre le père et la mère, présence presque incongrue tant il est menu et ignoré dans la vaste salle qui ne ressemble ni à un hall de gare ni à celui d’un aéroport, sorte de non-lieu en tout lieu identique où des silhouettes sans étoffe se croisent, vont et viennent en un lent ballet que ne gouverne aucun sens. Une demi-heure plus tard Serge et Adrien ont repris la route. De Madrid où ils s’arrêtent pour dormir ils ne voient rien. Pour le moment ils roulent le plus efficacement possible en se relayant toutes les deux heures pour ménager leurs forces. Lorsque Serge ne conduit pas il reste éveillé la plupart du temps et s’active à mille occupations sérieuses et futiles. Il fait des mots croisés puis décide dans l’instant qui suit de dormir, ce qui déclenche une mise en condition sophistiquée, coussin derrière la nuque, recherches infinies de la position idéale, blouson pour occulter la lumière du jour. En général à peine installé, Serge décide qu’il est bien plus urgent de vérifier les kilométrages et les temps d’arrêt qu’ils peuvent s’octroyer. Il se lance alors dans de savants calculs qui pourraient laisser penser que la totalité du parcours prévu est remis en cause tant il propose d’alternatives, d’hypothèses, de solutions nouvelles avec une constance indéfectible. Adrien a très vite compris que ce n’était là que prétexte à jouer avec les chiffres tout en tripotant quelques uns des multiples gadgets, compteur, GPS et autres instruments de mesure dont son frère raffole et qu’il apprend à manipuler alors que lui même n’en soupçonnait pas seulement l’existence jusqu’à ce voyage. Bref, Serge au repos c’est très fatigant pour qui aime le calme, il n’a de cesse de trouver de quoi dépenser son énergie qui semble vouloir faire exploser l’habitacle du véhicule. Adrien s’est habitué très vite à ce remue-ménage, continuant de parler ou de se taire sans se laisser perturber par les agitations de Serge. Il résiste au plaisir de rêver lorsqu’il conduit, parce qu’il s’est aperçu combien alors il peut être en retrait par rapport à ce qu’il fait. Sur un court trajet ça n’a guère d’incidence mais là, la situation est différente. Il réserve donc aux plages de temps libres ses songeries indéfiniment rebrodées sur les mêmes étoffes, ne parvenant jamais à aller au bout de l’une d’entre elles tant la fiction est tenace face à la réalité qui résiste, l’une ne le cédant jamais à l’autre. La somnolence un peu comateuse dans laquelle il s’enfonce régulièrement se mêle aussi de la partie, l’obligeant par la suite à reprendre le canevas de ses rêves et de sa vie pour en démêler les fils et les disposer en de subtiles combinaisons. Il est alors silencieux de façon si intense que Serge s’inquiète de son état. Ça va ? Oui, oui je dors, murmure Adrien soucieux de préserver l’intimité nécessaire au développement particulièrement délicat d’un beau moment onirique. Tu dors les yeux ouverts toi maintenant ? … Trop tard la vision a fui, effarouchée par l’irruption de la voix de Serge. Non… enfin je rêvassais. C’est d’ailleurs absolument nécessaire ne serait-ce que pour ton propre bien! N’as-tu pas déjà suggéré qu’il fallait que je commence à économiser ma salive en vue de la traversée du désert ? Tu n’as pas changé Adrien, c’est pour cela en fait que j’ai décidé de partir avec toi ! Tu te rends compte, il nous suffisait de prendre l’avion et nous étions à Tichit en un rien de temps. Mais j’aurais loupé tes monologues sans fin et tes silences sans fond. Comme lorsque nous étions gosses. Qu’est-ce que tu as pu m’agacer parfois quand tu restais des heures sans dire un mot à plat ventre sur le sable ! Je me souviens, ça n’était pas encore les vacances et il n’y avait personne sur la plage. Je m’embêtais ferme. Tu ne voulais rien faire. Ou alors tu parlais, si plein de tes mots qu’il n’y avait de place pour rien d’autre, surtout pas pour mes interruptions. Un jour tu t’es mis en colère à la suite d’une de mes questions que tu jugeais tellement idiote qu’elle te semblait être une injure à tes discours. Tu est bien le même ! Le pire, le plus beau, c’est que j’aime cela aujourd’hui et c’est maintenant vraiment que je m’en rends compte. Il aura fallu tout ce temps pour que nous devenions frères toi et moi ! Dis-moi, on fera halte à Mazagan ? Tu veux dire El-Jadida ? Arrête, tu as très bien compris. Tu y tiens visiblement. Pas toi ? Je n’y ai pas les mêmes souvenirs que toi si c’est cela que tu veux dire. Ou alors je suis encore trop jeune pour que ma mémoire soit sensible à ce lieu. Nous y avons vécu tout de même plus de douze ans. Tu parles pour toi. Mais Serge, ce sont tes racines ! Mes racines, tu sais très bien que je les ai plantées plus tard et ailleurs. Ne sois pas déçu. Je comprends ta nostalgie, sache que la mienne est posée sur d’autres paysages. Tiens, j’en viens à parler comme toi ! C’est drôle, avec toi je baigne dans un univers complètement étranger au mien, comme si les mots ne pouvaient que prendre des libertés avec leurs sens usuels ; ils vagabondent et ça m’oblige à aller les chercher là où je n’ai pas l’habitude de les trouver. Bien… bien… tu sais causer toi ! Derrière l’accent moqueur du ton d’Adrien la tendresse est présente. Les deux frères se découvrent au travers de ce voyage des complicités dont ils ne savaient pas l’existence. Ils connaissaient plus leurs différents et leurs divergences que la promiscuité de l’adolescence avait révélés et que l’âge adulte avec son lot de charges professionnelles et familiales s’était chargé d’entériner. Depuis quelques jours ils se réapprivoisent avec une émotion non dissimulée, s’étonnent des proportions énormes qu’a pu avoir tel événement pour l’un alors que l’autre a tout oublié, de ce que derrière l’enveloppe dont chacun est affublée il puisse y avoir un être qui ne correspond ni à l’étiquette censée l’identifier ni à l’image trouble et mouvante des souvenirs. On s’arrêtera à El-Jadida bien sûr. Quand je te dis que mes racines n’y sont pas, j’exagère, elles n’y sont plus et…pas encore. Probablement n’ai-je pas réglé tous mes comptes avec cette période. Mais je sais qu’un jour j’aurai sans réticence le désir de revenir moi aussi. Ce jour là… Bon allez trêve d’attendrissement. Avant de bivouaquer dans le berceau de notre chère famille il faut déjà que nous procédions aux dernières vérifications approfondies pour nous lancer dans cette traversée du pays dans de bonnes conditions. On trouvera ce qui pourrait nous manquer à Tanger. On se donne vingt quatre heures de pause, d’accord ? La journée passée à Tanger a été très remplie. Adrien ne soupçonnait pas la quantité de détails auxquels il fallait penser avant de partir dans le désert. Serge avait déjà fait les préparatifs nécessaires à Paris mais il tenait à ce que tout soit vérifié méticuleusement. Il avait par le passé effectué des périples de cette envergure et c’est bien le goût de ce qu’il avait alors connu en émotions qui l’avait poussé à suggérer à Adrien cette longue descente en voiture depuis Paris jusqu’en Mauritanie. Il prétendait qu’on ne saurait approcher les hommes et les pays en se contentant de descendre d’un avion parce qu’il est nécessaire que le voyageur se transforme, se dépouille de la part la plus artificielle de son être s’il veut être sensible à ceux au devant desquels il va. Cette préparation, disaitil, cette quasi-initiation demande du temps, des efforts, des peines même et des plaisirs dont il ne faut pas faire l’économie. Homme de la ville Serge n’allait pas jusqu’à prôner la marche à pied comme seul véritable rythme permettant ce dépouillement de soi, mais il était persuadé que toutes les contraintes matérielles que connaît le voyageur chargé de son propre déplacement jouaient un rôle propédeutique des plus bénéfiques. Adrien, pourtant fort peu pressé de se frotter à des problèmes d’organisation de voyage, avait été tout de suite séduit par la position de son frère. Convaincu que voyager c’est aller autant à la rencontre de soimême qu’à la rencontre d’autrui, il avait abondé dans le même sens que Serge, sans imaginer un instant la complexité des choses à régler. Lors des semaines de préparatifs avant le départ il avait été tenté à plusieurs reprises de remettre en cause le projet mais à chaque fois il avait été retenu par le caractère de grande vérité dont ce projet lui semblait porteur. Lui pour qui chaque jour est un voyage à la recherche de soi-même et qui ne quitte guère un rayon de cinq cents mètres autour de l’appartement qu’il occupe si ce n’est pour se rendre à Paris dans ses quartiers de prédilection depuis plus de trente ans, lui donc se retrouvait engagé dans une itinérance autrement éprouvante. Et il voyait au bout de ce périple les manuscrits de Tichit luttant contre l’ensablement et l’oubli. Cette image pour Adrien valait qu’on lui consacre tous ses efforts sans compter sa peine.
Il fait beau ce jour-là sur El-Jadida , beau comme toujours, le soleil d’hier à demain lourd est sur les épaules. Aux terrasses des cafés des touristes tentent de capter les moindres rayons en étalant leurs chairs blanches et indécentes. Sur les trottoirs, des enfants à la peau mate rasent au contraire les murs pour échapper à la lumière solaire et font ainsi d’étranges parcours déchiquetés dans l’ombre violente et sans demi mesure que tracent les avancées des toits. C’était au temps de Mazagan. Dans la ville les plus pauvres traînaient autour des poubelles à la recherche d’un morceau de pain ou de quelques olives qui ne seraient pas trop passées et dont le goût pimenté ferait un instant oublier la faim. Ils sillonnaient les rues étroites, obéissant derrière un apparent désordre, aux règles et à la hiérarchie propres à chaque bande, parodie cruelle du monde des grands. L’enfant adorait ce jour de la semaine. Il fallait garder de l’appétit pour le repas du soir auquel tous les vendredis sa mère consacrait une attention particulière. Aussi lui donnaitelle toujours un sandwich pour son déjeuner avec l’autorisation de se promener dans le quartier avec ses copains le temps de le manger. C’était chaque fois le même ravissement quand il faisait l’inventaire des rondelles de tomates, des cubes de concombre, sans oublier l’incontournable feuille de laitue sur laquelle reposait un petit morceau de thon, voire un quart d’oeuf dur, le tout couronné par un de ces piments doux d’un vert si tendre qu’il était presque ému d’avoir à le manger. Il partait dans la rue, économisant son plaisir, le faisait durer, goûtant chaque saveur de cette nourriture qu’il pouvait consommer à sa guise, triant et gardant le meilleur pour la fin tout en humant l’air salin qui venait du port. Souvent il se laissait distancer par les autres, tout occupé qu’il était de ces raffinements de gourmet qui l’empêchaient d’avaler goulûment son sandwich… De toutes façons, il l’avait déjà vu ce nouveau bateau arrivé dans la matinée ! Puis il n’allait pas lever l’ancre aujourd’hui !… Il aimait aussi sans vraiment s’en rendre compte cultiver un peu sa différence, à la fois rassembleur d’une meute de gamins en culottes courtes qui ne faisait peur qu’à elle-même dans les jeux héroïques de l’enfance, et solitaire pour mieux parcourir les champs de ses rêves. Souvent la tête brûlée et le premier de la classe cédaient ainsi la place au petit garçon grave et déjà en colère contre la vie. L’absinthe qui allongeait le café du père dès le matin, la silhouette de la mère penchée sur des ouvrages de couture quand il n’y avait plus d’argent à la maison, les frères et les soeurs qui s’endormaient les yeux pleins de larme et le ventre vide, mais aussi les jours de fête et d’abondance où tout semblait si absurdement facile, cela donc traçait jour après jour des sillons profonds et irrémédiables dans le coeur juste sensible de l’enfant. Depuis un moment il se sentait observé, peut-être même suivi. Il tira crânement sur le col de son polo et allongea le pas avec l’air de celui qui ne s’en laisse pas conter… Mais décidément ce sandwich n’avait pas la saveur des bons jours et il mastiquait avec difficulté, un goût crayeux dans bouche. Au moment même où il allait se retourner, un éclair blanc l’aveugla… Son corps s’affaissa tout doucement, sans violence, sur le bord du trottoir au milieu des rondelles de tomates que l’agresseur s’efforçait de récupérer le plus vite possible avant de s’enfuir avec son butin. Bientôt on n’entendait plus que le bruit de sa course et par terre une large tache rouge s’élargissait lentement, comme au ralenti. Dans le silence retrouvé de la rue, le soleil versait une chaleur de plomb et autour des lèvres de l ’enfant perlaient des gouttes de sueur. Au café quelques pas plus loin, le père refaisait le monde avec tout l’enthousiasme des naïfs qui se font gruger leur vie durant par des indélicats sans états d’âme. Il songeait à rentrer chez lui, la tête agitée de nouveaux projets qui devaient assurer sa fortune, et rêvait déjà de lendemains d’opulence. Il sortit sur le pas de la porte et vacilla un peu sous la violence du soleil, clignant des yeux pour les accommoder à cet espace de clarté aveuglante qui rejetait loin en arrière la fraîcheur sombre du café. Il avança doucement les oreilles pleines encore de tous ces mots qu’on avait dits et des claquements que faisaient les dominos sur les tables de formica. Plongé dans ses rêveries il faillit buter sur le corps de l’enfant. Il se jeta sur lui, le prit dans ses bras, hurlant qu’on lui avait tué son fils… Et aux fenêtres on se penchait curieux et compatissant. Le père avait glissé ses bras sous le corps du petit dont les jambes se balançaient, abandonnées au rythme de la marche désordonnée de l’homme affolé. Il courait: « il est mort, il est mort ! » et c’est cette voix blessée qui sortit l’enfant de son évanouissement… Une forte odeur ferreuse, insistante, acheva de lui faire reprendre connaissance. Et derrière la douleur que l’enfant ressentit et qui s’appropria sa tête dans l’instant même de son réveil, il y avait comme un étrange frisson de plaisir. Les bras du père étaient si doux, si tendres. Il fait beau aujourd’hui encore sur El-Jadida. Aux terrasses des cafés les touristes étalent leurs chairs blanches et indécentes. Dans la ville, les plus pauvres traînent toujours autour des poubelles à la recherche d’un morceau de pain. Et dans le coeur d’Adrien devenu homme, il y a encore l’odeur du sang mêlée à la nostalgie de ces bras si doux, si tendres… Mais le père n’est plus là. C’était au temps de Mazagan.
Adrien ne sait pas combien de temps il a dormi. La voiture est à l’arrêt sur le bas côté de la route et Serge n’est pas là. « Pourquoi cette scène là… » songe-t-il en sortant pour s’étirer. « J’ai tant d’autres images liées à cette ville. Ce jour là j’ai senti que mon père m’aimait, ce doit être pour ça…» Serge sort à l’instant d’un petit chemin transversal. Alors bien dormi ? C’est à ton tour de prendre le volant. Il ne faut pas qu’on traîne si tu veux t’arrêter un peu dans le berceau familial !
Regarde ! j’avais oublié, c’est exactement cette vision des remparts qu’on avait depuis le car ! Tu te souviens ? C’était la première sortie scolaire à laquelle nous allions ! On arrive bientôt ? Dans une vingtaine de kilomètres. Pas plus ? Il me semblait qu’on avait fait un voyage qui avait duré des heures pour venir ici. Moi aussi. Mais Adrien, n’oublies pas ! On ne s’attarde pas à El-Jadida ! Pas question d’aller faire la tournée des uns et des autres, de leur ombre et de leur trace. Il faut qu’on avance, le plus difficile est devant nous. Je sais, on passe comme ça, juste pour… voir. Les rues ne vont pas filer à l’anglaise, ne t’inquiète pas ! Puis tu as toujours prétendu que les souvenirs n’avaient pas grand chose à voir avec les yeux., alors… Tu as raison, je veux juste passer… tout de même.
Ils ne se sont pas arrêtés très longtemps à El-Jadida. Adrien a voulu qu’ils circulent en voiture dans quelques unes des rues de leur enfance mais il semble presque malheureux d’être là et Serge était plus ému qu’il ne peut le reconnaître. Des bouffées d’odeurs leur caressent le visage de souvenirs, sans qu’ils aient le temps de s’y préparer, des images voilent leurs yeux sans qu’ils parviennent à démêler ce qui vient de leur mémoire de ce qui est réalité. Un peu perdus, ils ressentent un grand étourdissement d’être à la fois tellement au bord d’eux-mêmes et si dépourvus de repères que la certitude d’exister leur échappe, diluée dans cette tension, cette distorsion, entre le passé et le présent. Sans un mot ils quittent la ville poursuivis par l’entêtant et douceâtre parfum des troènes en fleurs qui scellent la confusion des temps.
Ils longèrent la côte sur plus de 800 kilomètres. Ils avaient décidé de descendre jusqu’à El Aajun. Là ils laissèrent l’océan à ses vagues et obliquèrent plein sud-ouest pour traverser le Sahara occidental et entrer en Mauritanie à Choûm. Ils ont compté six ou sept jours de voyage entre pistes et routes plus ou moins goudronnées. Puis ce sera la dernière partie de leur périple, Atâr, Tidjikja, Tichit enfin. Quatre jours devraient suffire. Ils ont prévu des impondérables, pannes, manque d’approvisionnement en essence nécessitant une attente ou un détour, incidents divers. Serge a prévenu Adrien, le voyage ne peut qu’être éprouvant et déjà tous deux mesurent combien cela peut être vrai. Serge ne cesse d’évoquer les dunes mouvantes qui campent et itèrent indéfiniment les mêmes mouvements sur la route de Choûm. Les légendes à leur propos sont nombreuses qui racontent des histoires d’esprits et de forces vitales habitant chaque élément de l’univers. Adrien est plus inquiet de la quantité de mines qui truffent cette région que du risque de rester bloqué par ces dunes itinérantes. Il aime d’ailleurs l’image de ce sable en marche vers des destinations non identifiables, ces déplacements indolents et silencieux de milliards de petits grains dorés indifférents aux hommes et aux bêtes qui depuis une éternité passent là et disparaissent sans laisser la moindre trace. Tu sais pourquoi le monde minéral fascine l’homme ? Adrien et Serge roulent avec précaution sur une piste défoncée en tôle ondulée. Vas-y, explique. C’est sa totale étrangeté qui nous fascine, sa singularité totale par rapport à nous. Les animaux, les plantes même nous interpellent, nous répondent, nous contestent d’une manière telle que nous y reconnaissons toujours quelque chose de nous-même. Les pierres elles, sont dans une absolue indifférence à notre égard, elles ne nous parlent pas. De façon dérisoire les hommes prétendent lire en elles leur histoire, mais ils n’y voient que ce qu’ils y mettent eux-mêmes c’est à dire des jalons pour donner un sens et une dimension à l’écoulement de leur propre temps. L’histoire des roches ? La géologie ? Pauvres tentatives humaines pour se repérer… L’homme ne sait pas vivre sans balise et sans position. L’idée même du vide le saisit d’un vertige si angoissant qu’il doit se caparaçonner s’il ne veut pas mourir de ce vertige. Et l’imagination humaine travaille à inventer des caparaçons exactement comme elle travaille à façonner en homme l’image obsédante du vide. Tes caparaçons préférés, ce sont lesquels ? C’est bien le problème, je les choisis mal et je ne choisis pas ceux qui pourraient m’ancrer solidement dans l’existence. Comme une famille, une maison, un métier ? Par exemple Pourtant tu as une femme et des enfants, un boulot, un appartement… Oui mais je n’ai pas les idées qui vont avec ! Qu’est-ce que tu veux dire ? Les idées habituelles sur toutes ces choses ? Les préjugés, les poncifs ? Oui c’est ça. Pourtant quand tu t’y mets, tu es capable de quelques bons clichés bien droits dans leurs bottes toi aussi ! N’importe quoi ! ! Tu en connais beaucoup des types aussi soucieux que moi de nuances, de subtilités ? Serge éclate de rire. Tu ne changes pas Adrien, ton amour-propre est toujours aussi chatouilleux ! Non mais c’est vrai, là tu exagères ! Allez ne te fâche pas ! garde le sens de l’humour. Quand nous étions encore tout petits, qu’est-ce qu’on a pu te faire marcher comme ça ! Tu te mettais dans ces colères effroyables chaque fois que tu étais vexé. Ça nous protégeait pour un temps de ton droit d’aînesse et de ta science. Reconnais au moins… Laisse tomber, Adrien. C’était juste pour parler. Sous leurs yeux des kilomètres de paysages défilent des heures durant, engendrant un lourd engourdissement de l’esprit qui vagabonde sans but ni cohérence. Souvent l’un et l’autre restent silencieux, le corps ballotté par les cahots du véhicule et la tête pleine de songeries décousues au milieu du halo doré de poussière en suspension dans l’habitacle de la voiture. Parfois ils ferment toutes les vitres et les ventilations pour se protéger mais leurs cheveux sont toujours poudrés de sable et ils boivent régulièrement pour éviter de sentir crisser leurs dents tant le sable est fin et pénétrant. Ils alternent fréquemment les périodes de conduite et de repos. Serge vérifie systématiquement avec cartes et boussole les directions prises, inquiet dès que la piste ou la route ne va pas exactement dans le sens voulu ? Adrien est plus serein, son inexpérience lui donnant une innocence qui le protège des soucis que connaît son frère. À la tombée de la nuit, ils s’arrêtent près d’une de ces petites gargotes qui jalonnent les étapes de leur voyage. En général ils dorment à la belle étoile, préférant le ciel et leurs épais duvets aux draps douteux des chambres. Ils sont si fatigués qu’ils ne s’attardent dans la salle où se retrouvent les voyageurs nomades et touristes que le temps d’avaler un bol de riz au gras ou de mil aux fèves dans lequel se perdent quelques morceaux de gombos ou d’aubergine. Après une douzaine de jours, ils arrivent en vue de Tichit. La ville semble prise dans la terrible étreinte des dunes qui l’entourent et forcent leur passage jusque dans les rues, envahissant les cours et certains rez-de-chaussée de maison. Il est midi, le soleil écrase une lumière blanche sur chaque mur, chaque arbuste, interdisant la moindre ombre, débusquant le moindre recoin. Il n’y a pas un signe de vie. Adrien retient son souffle tant le silence est pesant. On est arrivés. Tu es sûr que c’est Tichit ? On se croirait à un bout du monde. Mais lequel ?… On dirait une ville morte… il n’y a personne… C’est une ville en train de mourir, son agonie dure depuis des décennies. Ils ont coupé le contact en arrivant sur ce qui leur semble être la place principale de la cité déserte. Au bout d’un long moment, débarrassés du bruit du moteur qui perdurait dans leur tête, ils entendent le gémissement du vent. C’est lugubre. Non… c’est beau, d’une beauté délétère. Regarde ! La gendarmerie est là. Allons-y. Ça m’étonnerait qu’il y ait quelqu’un. Tentons notre chance. De toutes façons, on ne peut rien faire d’autre. Il n’y a personne pour nous indiquer où se trouve la bibliothèque et je suppose qu’il n’y a pas de panneau de signalisation. Puis il faut déclarer notre visite. Dans la grande pièce sombre un ventilateur brasse lourdement l’air. Un homme est assis derrière une petite table de bois blanc. Il boit du thé. Bonjour. Bonjour, asseyez-vous.
Une heure plus tard Adrien et Serge ressortent de la gendarmerie. Ils ont dû décliner leur identité, répondre à un questionnaire en trois exemplaires puis préciser oralement l’objet de leur venue. Le policier a semblé méfiant quand ils ont dit venir pour voir la bibliothèque et la profession de chercheur d’Adrien ne l’a pas vraiment amadoué. Il a été plus séduit pas contre par le récit de leur voyage. Il n’y en a pas beaucoup qui se lancent dans un circuit pareil. On sait, mais on voulait prendre des vacances, n’être occupé de rien. Quand on reste sur place, c’est presque impossible. Alors on s’est dit que si nous roulions avec pour seul but d’arriver à Tichit, on ne ferait rien d’autre. c’est ce qui s’est passé. On a juste bavardé… pendant des milliers de kilomètres ! Et comme ça vous demandez l’autorisation de rester pour faire des recherches à la bibliothèque ? Oui, si c’est possible. Mon frère repartira en avion. Son travail l’attend à Paris. Mais il voudrait trouver un guide pour le raccompagner jusqu’à Tidjikja. Et votre propre voiture, qu’est-ce que vous allez en faire ? Je vais la lui garder le temps de mon séjour ici. Après, on verra. Je crois que je rentrerai aussi en avion. On ne peut pas toujours être en vacances et le voyage est long ! Je vais appeler quelqu’un qui vous conduira chez le vieil Abidine. C’est notre bibliothécaire. Avant votre départ il faudra venir vous présenter ici. Bien sûr. Je n’oublierai pas. Dehors l’air est blanc de chaleur immobile. Le vent est tombé laissant la place au soleil encore au zénith. Un gamin s’approche d’eux et leur fait signe de les suivre. Laissant le 4×4 sur la place ils se dirigent vers une ruelle qui serpente entre les maisons aux murs verts et aux lourdes portes de bois ornementées. Après quelques minutes de marche qui les mettent en nage, le jeune garçon désigne une construction de pierre blanche et repart aussitôt sans avoir prononcé un mot. Serge et Adrien avancent et pénètrent dans une cour qui surplombe le désert. Là sous un acacia un homme se tient assis sur une natte. Penché sur un livre aux enluminures pourpres, il suit du doigt le texte en murmurant une mélopée lente et sourde. Entrez et asseyez-vous. Je vous attendais. On m’a annoncé votre arrivée. L’homme a relevé sa tête et son regard croise celui d’Adrien. Il paraît que vous êtes un savant et que vous venez ici pour travailler. Serge est resté un peu en retrait. Il remarque que d’énormes volets de bois occultent la porte derrière le vieillard. Installez-vous vous aussi, dit-il en s’adressant à Serge. Je crois que nous avons beaucoup à parler. Nul ne peut prétendre avoir accès aux livres s’il ne cherche le savoir, mais nul ne peut le refuser à ceux dont l’âme a soif de connaissance. Il faut que je sache ce que vous cherchez. Je m’appelle Abidine et j’ai la charge des manuscrits. C’est une tâche écrasante. Les derniers mots se sont achevés dans un soupir de lassitude et le vieil homme semble absorbé par quelque souci enfoui au plus profond de lui-même. Je sais, murmure Adrien.
La nuit est tombée sur Tichit. Il a fallu tout ce temps pour que chacun se découvre et raconte l’itinéraire qui a présidé à leur rencontre, ici, à des milliers de kilomètres de Paris. Il a fallu toute la sagesse d’Abidine pour calmer l’excitation d’Adrien et toute la passion de celui-ci pour convaincre Abidine de la possibilité de faire une enquête pour tenter de retrouver le manuscrit volé. Il a fallu tout le bon sens de Serge pour apaiser la conscience meurtrie du vieux sage et la fougue débridée d’Adrien ; et pour proposer un plan d’action en tant soit peu cohérent. Les trois hommes se sont mis d’accord sur un certain nombre de choses. Ils ont décidé de garder le secret de leur enquête personnelle. La police agit de son côté, lançant des investigations qui peuvent être bénéfiques mais Abidine n’y croit guère. Il n’est pas question de donner aux représentants de la loi l’occasion de penser qu’on l’estime peu capable dans cette affaire. De plus les susceptibilités sont fréquentes dans ce milieu et il est préférable de mener des recherches sans que cela se sache. Serge, convaincu que le document ne peut pas faire l’objet d’une vente en Mauritanie, propose de repartir sur Paris d’où il pourrait obtenir des renseignements si le présumé voleur est français comme le laisse supposer l’usage de cette langue lors de sa venue ici. Adrien a décidé de rester ici. C’est de toutes façons le lieu idéal pour poursuivre ses travaux. Il est temps de dormir. Vous êtes mes hôtes. Auparavant je vais vous faire venir de quoi manger. Je suis très frugal moi-même mais vous êtes jeunes et vous devez avoir faim. Abidine verse dans les petits verres opaques un dernier filet de thé presque noir tant il était fort et sucré. - Voilà qui me suffit, dit-il en trempant ses lèvres dans le breuvage, mais si vous me le permettez j’aimerais rester en votre compagnie pendant votre repas. Votre jeunesse m’est d’un beau réconfort.
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12:45 29 janvier 2011
| Carole
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Contours
Serge remonte le col de son blouson. L’air est frais, avec des allures de printemps qui n’y croit pas encore et pousse des nuages frisquets devant un soleil tout pâlichon, délavé par des semaines de pluies. Dans le square les arbustes commencent à pointer leurs bourgeons entre jaspe vert tendre et satin moiré vert de gris. Le bac à sable est silencieux, les balançoires immobiles. Seul un vieil homme sur un banc salue à bout de bras une cour de pigeons qui se dandinent autour des miettes de pain qu’il a dispersées devant ses pieds. Serge est passé par sa galerie hier soir, dès sa descente d’avion. Julien a paru surpris de le voir, il le pensait parti pour un périple plus long. Il se débrouille bien, il a réalisé la vente d’un croquis pour lequel Serge avait amorcé des négociations qui semblaient ne pas devoir aboutir. Serge s’est empressé de le confirmer dans ses fonctions de responsable de la galerie en lui annonçant son désir de prolonger ses vacances. Ce midi, il a décidé d’aller rendre visite à quelques confrères ; c’est l’heure propice aux propos anodins autour d’une tasse de café. Généralement on y apprend les mouvements du marché de l’art, les visées des uns, l’état d’avancement des ventes de tels autres, les contacts en cours relatifs aux acquisitions, les difficultés avec le fisc, l’état d’esprit des acheteurs, leurs enthousiasmes et leurs frilosités. Bref, c’est le moment idéal pour sentir l’atmosphère et se mettre au courant des dernières nouvelles, celles que les journaux spécialisés n’évoqueront que dans les semaines à venir. A plusieurs occasions Serge a pu constater combien ces entretiens informels, sur le pas de la porte d’une galerie ou au coin d’un comptoir de bar sont déterminants. Sa plus belle affaire, c’est d’ailleurs comme cela qu’il l’a réalisée, après avoir passé une bonne heure à bavarder de tout et de rien, de rien surtout, du moins en apparence. Serge sait le goût qu’ont ses comparses pour le dévoilement de leurs stratégies commerciales ; en faisant allusion à tel client prestigieux, à telle oeuvre connue, ils ont l’impression qu’un peu de gloire et de beauté rejaillit sur eux. Ils se sentent grandis de cette fréquentation avec les fortunes de ce monde et les chefs d’oeuvre dont le mérite essentiel à leurs yeux est d’être reconnus comme tels. Ils n’ont même pas conscience de cet état de fait, trop occupés qu’ils sont de comptabiliser par le menu le degré, la qualité, la nature de l’intimité qu’ils entretiennent avec de richissimes clients au nom soi-disant de la seule beauté. Ils vivent ainsi dans une illusion totale dont ils sont les auteurs et qu’ils se hâtent de dénoncer chez tout autre n’appartenant pas à leur fratrie. Entre eux aussi d’ailleurs, ils se détestent et se jalousent avec une constance qui n’a d’égale que l’application qu’ils mettent à dissimuler ces sentiments. Serge sourit en pensant qu’il retrouve là, avec les adultes, ce qu’il ne supportait pas chez les filles quand il était à l’école primaire et préparait le certificat d’étude. Il avait été souvent en butte à leurs moqueries dès qu’il avait l’ambition de faire le justicier en dénonçant les propos acerbes de certaines filles contre l’une d’entre elles. A l’instant où, convaincu de la vérité de son combat, il avertissait du danger celle qui était menacée d’exclusion, toutes les filles sans exception et comme par enchantement se retournaient d’un bloc contre lui. La manoeuvre le prenait toujours au dépourvu et il rageait de ce qu’aucune ne semblait capable d’avoir la moindre notion de droiture. Depuis, il en avait gardé l’impression d’une versatilité féminine certaine, ce qui n’était pas sans l’arranger dans la conduite de sa propre vie en lui donnant une justification toute trouvée pour consommer les femmes avec une grande légèreté sans avoir jamais à s’engager auprès d’elles de quelque manière que ce soit.
A « La Palette » Serge retrouve deux collègues. Tiens, je croyais que tu étais parti en vacances, c’est Julien qui me l’avait dit. Je ne fais que passer. J’ai déjà pris trois semaines mais ça fait tellement longtemps que je ne me suis pas arrêté que je ne vais pas reprendre tout de suite. Julien se débrouille très bien d’ailleurs. Moi, je vais traîner encore un peu, je vais peut-être rester sur Paris. Tu n’étais pas parti à l’étranger ? avec ton frère ? Si si, mais tu sais ce que c’est… on s’aime bien, on est content de se voir. Seulement il ne faut pas que ça dure trop longtemps. Tu étais où ? On est allés un peu du côté de l’Espagne, on y a de la famille éloignée là-bas. Lui, il continue à jouer le touriste, je crois que ça l’arrange bien. Sa femme ne le fait plus rêver, elle est gentille, mais le mariage, ça use !… Serge se plaît à parler ainsi, dans l’air du temps, l’air de ce que tout le monde entend, attend, l’air des poncifs, des propos conformes, préformés aux goûts et dégoûts de la moyenne de l’humanité. Il tait le bonheur d’avoir été aux côtés de son frère pendant le long périple qui les a amenés jusqu’à Tichit, le plaisir de ces nuits étalées sur des centaines de kilomètres passées à rouler vers le sud, la lumière bleue du tableau de bord et le monde en ombres chinoises de chaque côté de la route. Il ne dit rien des lettres d’amour rédigées par Adrien lors de chaque étape et qu’il signait de son propre nom pour, finalement, ne pas les poster à celle à qui il les destinait, les jugeant trop belles et disproportionnées par rapport à la vague tendresse faite d’une part non négligeable d’habitude qu’il a pour une certaine Aurélia dont il a parlé à Adrien. Serge avait été bouleversé par la ferveur de l’écriture de son frère, voyant en celle-ci l’expression d’un âme toujours aussi sensible qu’il y a quarante ans, lorsque Adrien passait des nuits blanches pour être en harmonie avec la violence de la dernière de ses passions amoureuses. Serge avait découvert avec émotion que son frère était toujours le coeur pur plein d’excès et d’exigences qui ne fait jamais spontanément la part du rêve et de la réalité. Adrien avait saisi la boutade de Serge -suggérant qu’il rédige lui-même ces lettres- avec un sérieux immédiat et s’était mis au travail dans l’instant même. Ainsi jour après jour Serge signait ce que son frère écrivait et annonçait l’expédition de ce courrier qu’il cachait en fait dans ses bagages. Tu rêves ou quoi ? Pardon. Que veux-tu les vacances ! Je te demandais pourquoi tu voulais passer trois semaines en famille, toi qui prétends toujours que la famille c’est bien seulement de loin ! Non, on est resté trois quatre jours seulement. Sinon on a fait du tourisme, églises, musées, les trucs habituels quoi ! J’ai un peu regardé pour ma galerie aussi ; mais bon, tu sais ce que c’est, je n’avais pas la tête à ça. Il ne faudra pas que tu tardes trop à t’y remettre, ça bouge toujours autant ici ; tu tournes les yeux cinq minutes et une vente te passe sous le nez. Tiens l’autre jour, j’ai loupé une aquarelle que je guettais depuis quelques mois. Ma femme voulait aller au baptême d’un neveu, on est parti vendredi dans l’après-midi, pour éviter les bouchons et on est rentré lundi matin. Eh bien tu vois, ça a suffi pour que l’affaire se fasse dans mon dos. Je n’avais pas pensé à laisser mes coordonnées et le gars a eu besoin d’argent frais dans le week-end. Comme je ne m’étais pas engagé ferme, je n’ai pu rien dire. Oui je sais. Mais là je reste sur Paris, pour me remettre dans le rythme. La conversation traîne d’un sujet à l’autre. Serge en est à son troisième café, son voisin de droite trempe sa moustache dans sa deuxième bière et celui de gauche sirote son quart Vittel. Avant il buvait une coupe -de champagne bien évidemment- et une autre en fin d’après-midi. Puis il a eu des déboires…quelques démêlés à propos de droits de succession. Entre temps son estomac est devenu fragile…l’explication pour renoncer au champagne l’oblige maintenant à avaler son grand verre d’eau tous les jours. Il aurait pu se rabattre sur le café mais ça n’était guère crédible médicalement parlant. Et surtout ça aurait induit un mélange des genres ; or les Vertel sont galéristes et experts en art depuis trois générations au moins ; le café, ça ne marque pas la différence, ça peut même faire franchement prolétaire, il y a tellement de brocanteurs maintenant. Dis moi Vertel, tu l’a vendu ton immense Toffoli ? Ne m’en parle pas, j’ai failli le garder sur les bras cette fois encore. Les gens parlent beaucoup comme ça, mais après quand il s’agit de prendre une décision, c’est autre chose. Enfin me voilà tranquille, j’en suis débarrassé. Là ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce qu’il advient de ce feuillet daté du onzième siècle et qui a disparu de Mauritanie il y a juste un peu plus d’un mois. Tu vois de quoi je parle ? Non, pas bien, raconte. Vertel balaie du regard la salle du café et se penche vers Serge. Tu as bien lu les journaux ! mais l’essentiel n’y est pas, tu dois t’en douter. Il paraît que le gars qui a fait le coup travaille pour le compte d’un type de la haute. Tu le connais ? Bon…ce ne sont pas des choses à dire…mais entre nous là… je crois qu’il était client de ma galerie…enfin de la galerie, du temps de mon père… La voix de Vertel n’est plus qu’un souffle. Serge émet un sifflement d’admiration. Vertel se redresse, prend confiance, Serge le sent prêt à s’épancher un peu plus. Le problème ensuite, ce sera de faire la part de vérité et de vantardise. Vertel est comme ça, il ne peut pas s’empêcher de forcer le trait, d’enjoliver, de déplacer même –Adrien dirait transposer- les faits pour se retrouver en position de proximité avec eux. Ben vas-y raconte ! Doucement, ça ne se déballe pas sur la place publique des choses comme ça. Ce que je disais c’est juste histoire de parler. Moi, je suis toujours en vacances, je n’ai pas envie de remettre le pied à l’étrier tout de suite. Puis tout de même, tu sembles bien au courant. Normal ça te concerne un peu en quelque sorte. Là tu ne crois pas si bien dire. Figure-toi que le petit Jason… Ce n’est pas que je m’ennuie mais il faut que j’y retourne. Et puis je la connais ton histoire Vertel. Allez à plus tard les amis. Eh Serge, ne tarde pas trop à revenir, on s’ennuie sans toi ! Fournié, le buveur de bière, se lève et enfile son veston à carreaux. Serge l’aime bien ce type, avec ses pantalons de golf à toute saison, ses cravates lavallière qui semblent sortir du coffre à habit de son grand-père et lui donne des allures de rapin qu’il cultive avec un grand plaisir non dénué d’une certaine ironie à son propre égard. Serge se retourne du côté de Vertel, un peu inquiet de ce que la confidence ait pu avoir été interrompue par la sortie de Fournié. Il n’ose relancer la discussion, ne voulant en rien laisser voir quelque intérêt que ce soit pour l’affaire mais, guidé par sa connaissance fine des hommes, il décide de revenir à son comparse lui-même. C’est vrai qu’avec toi en tout cas on ne peut pas s’ennuyer ! Tu as toujours une histoire à raconter ! Une galerie de père en fils depuis des générations, ça n’est pas rien. Tu as toujours vécu dans le milieu de l’art, tu as vu défiler des tas de gens… Vertel est ravi. Il considère encore Serge comme le petit nouveau qu’il faut initier et il se juge le plus apte à le faire. Oui alors je te disais que j’avais vu Jason la semaine dernière. C’est qui ce Jason ? Enfin tu le connais bien, le courtier de Lessage ! A vrai dire c’est plutôt son commissionnaire, c’est lui qui va chercher les cafés, porte la recette à la banque et reçoit parfois les coups de téléphone quand Lessage n’est pas là. Mais il n’a jamais fait la moindre transaction lui-même. Seulement il paraît que le père Lessage a fait une boulette sur son contrat d’embauche et a écrit « courtier » au lieu de « coursier ». Je me souviens à l’époque, l’histoire avait fait le tour de la profession. Alors il n’est plus tout jeune ce Jason, parce que Lessage c’est presque la génération d’avant ! Détrompe-toi, il a dans la trentaine, pas plus, mais il avait été pris dès 14 ou 15 ans. C’est le fils d’un client qui n’arrivait à rien avec lui ; il faisait les quatre cents coups à l’école et le père l’a placé là pour avoir la paix. Tu dois le connaître, je te dis. Il traîne toujours dans le coin. Il n’est pas dévoré par l’ambition dis donc, pour continuer à promener ses cafés et des demis après quinze ans de bons et loyaux services ! Là je ne m’avancerai pas trop. Je te disais justement…lorsque je l’ai rencontré la semaine passée il n’avait pas l’air dans son assiette. On parle de choses et d’autres… Tu sais, à force d’être toujours dans le même milieu on finit par apprendre beaucoup sur le terrain et ça je m’en suis tout de suite rendu compte pour Jason. C’est drôle je le l’avais pas vu depuis longtemps et je n’aurais pas imaginé qu’il soit tant informé du marché de l’art. Il ne faut rien exagérer, il y a beaucoup de gens qui s’y intéressent de plus ou moins près. Non, ce n’est pas ça. Comment te dire ? Il m’a posé deux ou trois questions qui m’ont fait tiquer. Tu vois, par exemple, il était au courant pour les bibliothèques du désert, or peu de gens le sont, du moins l’étaient jusqu’au vol de ce document. Explique, je ne suis pas rapide et je reviens de vacances. Tu sais qu’on a retrouvé dans la région de Chinguetti en plein milieu du désert mauritanien des manuscrits qui datent du Moyen-Age au moins. On pense même qu’il en est de plus anciens. On en a parlé dans les années 198 0 je crois, parce que l’Unesco les a classé patrimoine culturel de l’humanité. Depuis quelques associations et fondations aident sous différentes formes l’institut mauritanien de recherche scientifique à cataloguer ces livres, à les mettre sur microfilms aussi. Puis il faut les restaurer, les déposer dans des lieux garantissant leur conservation, éliminer les termites…Bref tu vois d’ici, c’est un travail de longue haleine mais on peut dire qu’il a été effectué jusque là dans la plus totale discrétion. En France par exemple il n’y a qu’au plus haut niveau de l’inspection générale des bibliothèques qu’on savait un peu de quoi il s’agit ! Et alors ? Il y a quelques semaines à Tichit une page d’un de ces manuscrits disparaît et depuis c’est l’effervescence. Qui les garde ces ouvrages ? Les vieux ! Comment ça les vieux ? Il paraît que c’est une tradition qui remonte au Moyen-Age. C’est parmi les plus âgés celui qui est reconnu le plus sage qui a la charge de chaque bibliothèque qui ne doit en aucun cas quitter le village où elle se trouve. D’ailleurs les organismes officiels sont reçus avec une pléthore de précautions et les gens sont très jaloux de leurs prérogatives. On n’a pas pu sortir les livres pour les expédier ailleurs afin de les restaurer. Tu te rends compte, on est même en train de former des locaux dans les métiers du livre pour qu’ils s’en occupent eux-mêmes. Il paraît qu’il y a déjà quelques relieurs très compétents. Ça me paraît en effet une solution intelligente. Tu parles ! Tous les musées du monde sont à l’affût et proposent leurs services en échange de quelque exemplaire. Tu exagères. Mais Jason ? Qu’est-ce qu’il a à voir avec cette histoire ? C’est drôle…il m’a demandé si je connaissais un client prêt à aligner un chiffre avec beaucoup de zéros pour une oeuvre exceptionnelle. Et ça, c’était juste après qu’on ait parlé de la Mauritanie. Je ne me souviens plus d’ailleurs comment le sujet est venu mais je t’assure que pour un coursier, il avait des connaissances et pas de celles qu’on trouve dans les revues d’art, même spécialisées ! Par contre ce dont je me souviens c’est qu’il n’a pas répondu quand je lui ai demandé s’il cherchait quelqu’un pour son patron. Il n’avait pas l’ai pressé avant, et là d’un seul coup il file en me disant qu’il a un rendez-vous. Il l’aura oublié et s’en sera souvenu au dernier moment, c’est tout. Tu pourrais me dire alors pourquoi il n’a pas répondu à ma question ? Qu’est-ce que tu imagines ? Rien, mais… bon… ça m’a paru bizarre sur le coup. C’est vrai que maintenant je ne vois plus du tout pourquoi j’ai eu cette impression ! C’est idiot ! Tu as les nerfs sensibles, tu devrais partir en vacances à ton tour ! Moque toi ! Mais je serais toi je me méfierai tout de même. Des types comme ce Jason il y en a plusieurs, et des fois on les embauche quand il y a un coup de feu. Ils apprennent mine de rien, ils regardent travailler en prenant des airs d’arriérés et puis un jour ils t’ouvrent une galerie juste en face de la tienne. Là, tu rigoles moins. Moi je n’ai pas ce problème, mon boulot c’est une véritable institution. Mais pour les jeunes comme toi, le métier a des risques et il y en a plus d’un qui s’est retrouvé sur la paille sans avoir rien vu venir. On te pique ta clientèle et tu es le bec dans l’eau avec aucun moyen de… Serge n’écoute plus… Jason… le nom lui dit quelque chose mais il ne sait pas mettre un visage dessus. Vertel pérore avec le ton du maître qui condescend à initier l’élève, le geste ample, le verbe haut, il en a même oublié son quart Vittel. Serge se garde bien de l’interrompre pour partir ; le bonhomme ne manque pas de finesse et serait capable de se demander ce qui justifie une telle précipitation chez quelqu’un qui est en vacances. Serge tient à lui donner l’impression qu’aucun de ses propos n’a retenu son attention plus que les autres. Derrière les vitres du café le jour s’efface lentement devant les premières brumes du soir qui s’accrochent autour des lampadaires sur la place.
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12:46 29 janvier 2011
| Carole
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Tichit
Aujourd’hui mardi… Le vent doit souffler comme chaque jour sur Dakhla et ses falaises battues par la solitude de la mer. Le premier convoi a certainement déjà quitté la ville, laissant derrière lui des nuages de sable suspendus en quête d’horizons plus sereins. De janvier à mars les tempêtes sont terribles dans la région, et il faudra bien trois jours de voyage pour arriver jusqu’à Nouadhibou. Là, la caravane se disloquera pour se refaire avec d’autres camions, d’autres véhicules tout terrain, colonies de chenilles infatigables qui serpenteront plein sud vers Medercha, Saint Louis, et plus à l’est vers Atar, Chinguetti, Ouadane. Assis sur le seuil de la porte Adrien imagine des voyages. Le mouvement des dunes accompagne les battements de son coeur. Il a lu pendant trois heures dans la bibliothèque avec Abidine et l’or terni du sable apaise la brûlure de ses yeux. Depuis une dizaine de jours il est installé chez le vieil homme et passe ses journées avec lui, classant et répertoriant les manuscrits, mettant de côté les textes qui lui semblent importants pour ses recherches. Mais à mesure que le temps avance il a moins de hâte à les consulter. Il est pris par le rythme de ce pays de sable que son hôte lui raconte et qui fait un doux vertige à l’âme dont il ne peut se lasser. Le soir, lorsqu’Abidine revient de la mosquée tous deux s’installent dans la cour et Adrien attend. Il attend qu’Abidine convoque les gens de ce lieu, ses parents et grands-parents, ses oncles et tous ceux qui, plus ou moins affiliés à la famille, ont laissé trace de leur passage dans sa mémoire. Adrien sait que le temps d’analyser les manuscrits viendra, que le temps de l’écoute laissera place au temps de l’étude ; il sait qu’Abidine sera là pour le guider en lui livrant tout son savoir et il sait encore qu’il ne lui faut pas bousculer ce temps préalable de paroles. Surtout, il sait enfin qu’il n’a pas –qu’il n’a plus- le moindre désir de le faire. Bien sûr ses recherches sont toujours présentes à son esprit et souvent Abidine et lui discutent filiation, évolution des patronymes ; mais il ne met à cela aucune hâte et n’a pas encore pris la peine de regarder de près les textes qu’Abidine lui a conseillé de consulter. Il aime par dessus tout lire les parchemins qui racontent le lent cheminement des caravanes d’est en ouest puis d’ouest en est, à l’époque où c’est le pas des bêtes et des hommes qui disait les heures et les jours. Il a suivi ainsi deux voyages d’une même famille et a vu naître une fille, Oumia. C’est d’ailleurs la sonorité de ce nom qui a appelé Abidine une fois encore vers les murmures de sa mémoire. Pour Adrien il a rêvé tout haut sa grand-mère, ses robes colorées et son regard aveugle qui voyait au delà de la lumière du soleil et de l’ombre de la nuit. Près d’Abidine, Adrien se sent redevenir enfant. Le vieil homme se substitue à la figure de son propre père dont l’image toujours idéalisée échappe de plus en plus aux soupçons de souvenirs cruels attachés aux dernières années et qu’il n’était jamais parvenu à chasser jusque là. Ou peut-être encore, ces souvenirs troubles trouvent-ils enfin une place où se poser dans sa mémoire que n’agitent plus de vaines révoltes. Le désert aussi procure à Adrien un sentiment d’apaisement. Incommensurable, sans fin ni limite, sans contour, figé dans sa propre immensité mouvante, insaisissable, paradoxalement ce désert lui semble le seul lieu où il se trouve, se rencontre, se reconstruit, se reconnaît. Il est point de départ pour penser sa propre vie, il indique la direction qu’elle va prendre, il est mesure de ses ambitions et de ses exigences, il est consolation de ses erreurs et de ses échecs. Ce désert lui donne un vrai temps, pour la première fois, le temps d’exister. Mais dis-moi Adrien, c’est toujours moi qui parle, c’est toujours moi qui raconte la vie. Dis à ton tour ! C’est comment Paris ? Moi, je suis resté à la ville juste le temps d’étudier. L’instituteur avait insisté pour m’y envoyer ; ça ne faisait pas vraiment l’affaire de mon père, mais l’idée que je devienne maître d’école… il ne pouvait pas résister, tous les autres pères l’enviaient. Et vous êtes parti longtemps ? Six ans, et je ne rentrais pas souvent. Ma mère préparait une soupe, que sa propre mère faisait… de la harira je crois, je ne me souviens plus bien. Elle la préparait avec des fèves et de l’huile, des épices. Je détestais ça mais pour elle c’était une façon de marquer mon retour comme si elle voyait dans celui-ci son propre retour vers son pays. Elle n’y est jamais repartie ; je ne sais même pas en fait pourquoi elle est arrivée là, comment elle connu mon père qui l’a amenée à Tichit. Le plus triste vois-tu, c’est que je ne connais pas la recette de cette harira, et ça n’est pas un plat d’ici. Parfois quelque épice chatouille mon nez, une bouffée de coriandre ou de kamoun, une trace qui éveille un instant, une situation. ?je vois ma mère découpant avec parcimonie des petits cubes de tomates, mais c’est tellement éphémère ! Je n’arrive pas à mettre un nom, une date ; c’est comme si on entrouvrait devant tes yeux un coffre rempli de tous tes rêves pour le refermer aussitôt. Allez, je suis trop bavard. Raconte, toi. Il n’y a pas grand-chose à raconter. Dis-moi un peu de ta vie, les gens que tu connais, tes enfants… Je n’ai pas la tête à ça. C’est si loin, ou plutôt je me sens tellement ailleurs. Ta place est pourtant là-bas Adrien, tu le sais. Oui, mais des fois on n’a pas le corps et l’âme au même endroit. Souvent même… Oui, c’est vrai. Les vrais bohèmes ne bougent pas beaucoup mais ils sont toujours en voyage d’eux-mêmes, de leurs amis, de leur famille, du monde quoi ! Adrien, raconte-moi alors un de tes voyages. À l’horizon le ciel a pris des teintes marines au dessus des maisons que les points jaunes et vacillants des lampes piquent autour de la mosquée. On entend encore des moutons bêler et déjà les femmes appellent les enfants, dispersés sitôt le dîner achevé, pour les faire dormir. C’est l’heure qui clôt la journée et ouvre ce temps particulier fait de conciliabules sur les terrasses et de menus travaux. Quand les mains ne sont pas occupées, les hommes fument et laissent s’échapper de leurs lèvres des serpents bleutés et indécis. Le parfum du tabac se mêle à l’odeur de la poussière adoucie par les effluves des premiers lauriers roses en fleur. Je pourrais vous dire… c’est l’histoire… enfin ce n’est même pas une histoire. C’est une femme qui pense toujours qu’elle va mourir. Et elle va mourir ? Comme tout le monde. Mais elle, elle croit toujours que ça va se produire dans les heures ou les jours qui viennent. Et quand elle n’y pense plus, c’est qu’elle est occupée de l’idée qu’on va la mettre en prison. Et pourquoi elle irait en prison ? Oh, elle a plein de raisons pour y aller. Des histoires d’argent, des histoires politiques. Mais bon, elle n’y va jamais, enfin du moins pas depuis qu’elle y a passé quelques semaines pour des raisons que je ne connais pas bien. Elle y a laissé en tout cas une part d’elle-même. Moi à sa place… Bon, la prison ici ça n’a rien à voir certainement. Je me serais rapatrié entier et le plus vite possible ! Je sais. Ça n’est pas pareil pour elle. Elle perd même son ombre et ne sait où elle l’a laissée. Puis quand elle ne pense pas risquer la prison, elle est en colère, ou elle est malheureuse. Ça n’est pas pareil. Si, pour elle ça devient la même chose. Il n’y a que la couleur qui change. La colère est rouge. Enfin… elle ne vire pas au rouge mais ses idées, oui ! C’est une couleur qui refuse toutes les autres. Et aussi on ne peut rien dire quand elle est triste, on dirait que la mer quitte ses yeux. Elle a les yeux bleus ? Non, marrons mais ça ne change rien. Déjà dans la colère elle est aveugle, alors vous savez la couleur de ses yeux ? Volcans éteints, oui c’est ça. C’est de quelle couleur un volcan éteint ? Abidine écoute, il écoute les silences suspendus aux paroles d’Adrien. Et la mélancolie lui fait des vagues dans le regard. Il faut que tu l’aimes pour dire des choses pareilles. Oui je l’aime. Infiniment. C’est ta femme ? Non. Alors ? Elle existe cette femme ? Alors rien. Un jour… Quoi un jour ? Un jour elle va mourir, ou moi. C’est pareil… Non ce n’est pas pareil. Vous savez il y a des soirs comme ça qui sont trop difficiles, qui vous font peine à porter. Vous écoutez de la musique, vous lisez un livre qui peut même vous faire rire mais après ça vous fait des soirs d’émotions trop pleines et vous avez envie de mourir. Ça fait quoi une envie de mourir pour toi? Ça fait comme lorsque vous ne savez plus le sens du mot avenir. C’est difficile à imaginer. Ça fait comme lorsque vous ne pouvez plus te souvenir du goût de la vie. Alors vous ne pouvez plus la désirer, vous comprenez. Et si le désir de la vie est en panne, c’est que vous avez déjà commencé à mourir un peu, ou que ça ne va pas tarder. Ne vous inquiétez pas, je surveille ça de près ! Adrien a lancé sa dernière remarque sur un ton plus léger. Tu as vu ; elle est bizarre ton histoire ! Tu commences par me parler d’une femme qui pense toujours à la mort et tu ne cesses en fait de me parler de toi. Je sais. Peut-être qu’à force je suis devenu elle, tellement mêlé à elle que je ne peux plus me penser sans elle. Au travers d’elle, je me sens exister. Oui, c’est ça. Vous savez que j’écris ? Non, je ne vous l’ai jamais dit. Mais si, tu es chercheur et tu écris un livre sur… Non, ce n’est pas de cela dont je te parle. J’écris autre chose que pour les recherches. Une vraie écriture en quelque sorte. Raconte ! Moi je ne connais plus tout ce qui se fait. Quand j’étais à l’école, on lisait des romans bien sûr et j’en ai fait lire à mes élèves. Je recevais « L’actualité littéraire » un journal de quatre pages et je n’en loupais pas une ligne ! Mais c’est loin déjà tout cela ! Maintenant je ne sors plus d’ici. Les habitants de Tichit ont besoin de quelqu’un pour organiser la bibliothèque, distribuer les tâches, trier les manuscrits, indiquer les restaurations à effectuer. Ils m’ont désigné et c’est peutêtre la tâche la plus noble que j’ai jamais eue à effectuer. C’est un véritable sacerdoce ! Pour un peu… Depuis des siècles les hommes de ce pays se sont légués de génération en génération le devoir de veiller sur leur bibliothèque. Je n’ai pas fait autre chose depuis plus de quinze ans et c’est ma fierté. Je comprends. Alors dis-moi mon fils, tu écris quoi ? Justement j’écris ce que je vous ai raconté. L’histoire de la femme ? Ça ne doit pas être très gai. Tu n’as pas l’air d’aimer beaucoup la vie, toi ! La question ne se pose pas, ou du moins pas dans ces termes. Je voudrais écrire, je voudrais la vérité de la vie et l’écrire. J’essaye sans grand succès. Comment ça ? J’écris peu. Puis surtout je n’arrive pas à une écriture absolue, définitive, une écriture après laquelle rien de même nature ne soit possible. Mon fils tu as des ambitions qui n’ont pas de sens. Sois toimême, tout simplement. Justement, c’est cette simplicité que je cherche. Si j’y parviens un jour, j’aimerais que ce soit le nom de cette femme qui la signe parce que c’est elle qui en serait le véritable auteur. Elle m’a conseillé déjà la correspondance, puis la nouvelle, le policier, les classiques. Je me suis un peu essayé à quelques uns de ces genres après les avoir beaucoup lus. Si au moins je retrouvais le bonheur de lire. Il m’a été gâché par la douleur de ne pas savoir écrire. Qui te dit que tu ne sais pas écrire ? J’écris d’instinct des mots qui disent un peu du monde, de ses couleurs, mais je ne sais pas écrire un début, un milieu, une fin. Je me souviens quand j’avais ma classe. Au mois de mai je projetais un film aux enfants. Quel bonheur pour eux, c’était une vraie fête !J’aimais au cinéma ce mot « fin » qui explosait sur l’écran et s’approchait à toute vitesse des yeux des spectateurs. Ecrire vous voyez, ce serait ça : un début, un milieu et une fin comme dans un film. Mais l’écriture est au delà de ce mouvement qui fait un tout. Pourtant ta langue est celle de ta famille Adrien, celle de ta mère, ta langue maternelle ; elle est don de tes parents, elle fait tes racines et constitue à ce titre un tout. Vous parlez comme cette femme parce que vous mêlez aussi langue et écriture. L’écriture est différente ; elle correspond à la part muette de soi-même. L’écriture est une sorte d’entre-deux, de déchirure qu’il faut constamment raccommoder. Elle évoque l’indicible, les racines qu’on n’a pas justement et qu’on se cherche sans jamais les trouver. Toi Adrien, tu as mal. Oui, mal à mon identité, ma non-identité plutôt. À mon âge j’en suis encore à me demander qui je suis. Mes ancêtres et mes descendants ne me suffisent pas pour répondre à cette question. Qui suis-je ? Là tu vois, impossible de me défiler. Tout ce qui peut contribuer à résoudre ce problème est de ma seule responsabilité. Inutile que j’aille fouiller mon passé, que je me cherche une histoire fondatrice. Je suis nu, vierge, mon histoire est celle de mon seul présent. Et mon présent justement .. Je n’en suis pas particulièrement fier. C’est pour cela que tu as envie parfois de disparaître ? Oui. Et faute de le faire, je tourne en rond. Mais tu as bien objectivement des souvenirs, tout de même… une famille ! Oui mais dans ce cas précis ça ne veut pas dire grand chose. Ces souvenirs ne suffisent pas à me faire vraiment exister. C’est étrange… je me nourris plus des souvenirs de cette femme, c’est au travers d’eux que je reviens à ma propre histoire. Ça se fait sans que je le veuille… Je la place, elle et sa vie, immanquablement sur le chemin de ma vie. Il faut qu’elle vive… j’ai tant besoin de la certitude de son existence pour continuer à vivre moi-même. Il faut que je sache qu’elle existe : chaque jour j’ai besoin de ce savoir, et chaque nuit aussi. Si je pouvais dormir, longtemps, très longtemps… je n’aurais pas besoin de compter les heures pendant lesquelles la conviction de son existence m’échappe. Et si elle venait à disparaître Adrien ? Je me tue. Je me tais. Ça dépend. Ça dépend de quoi ? Ça dépend de ce que ceux qui m’aiment sont capables de supporter… mon absence ou mon silence… définitifs. Mon fils, il y a beaucoup à faire ici. Reste parmi nous. Chaque jour t’apportera son lot de difficultés à résoudre… le travail peut être une vertu dans certaines situations. Je sais… je sais. À Paris je travaille déjà beaucoup ! Oui mais ça ne t’empêche pas de penser. Ici tes pensées seront plus légères, tes peines moins lourdes à porter. Tu verras, tu seras apaisé sans même chercher à l’être. Le désert murmure sa présence et accompagne les hommes dans chacun de leurs gestes. Ici, tu ne seras jamais seul, jamais au bord de toi. Le pays est si vaste… il te ramènera toujours à toi-même, sur tes propres traces. Devant les deux hommes le ciel a fondu ses ailes de plomb sur les dunes et noyé les reliefs dans ses ombres à peine bleutées. Le village a arrêté chaque geste, chaque mouvement, chaque bruit, et au plus profond du lointain c’est à peine si on entend les soupirs des chacals. Le monde est suspendu, immobile au dessus de cette heure avant que ne recommencent les cris et les frémissements du désert.
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12:47 29 janvier 2011
| Carole
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Tracées I
Ce soir, Serge s’est promis de passer voir Marianne, sa belle-soeur, et ses neveux. Il a pour eux quelques souvenirs, en attendant le retour en voiture d’Adrien. Le retour d’Adrien, c’est justement l’objet de la visite que Serge veut faire. L’idée d’annoncer que l’époux- et le père- ne regagnera le foyer que plus tard ne lui sourit pas outre mesure. Serge n’avait pas pensé au départ que ce voyage les secouerait tous deux autant. Généralement c’est Adrien qui parlait et Serge l’accompagnait dans son monologue par une écoute dont il ne se croyait pas capable. Leur enfance, leurs parents, les autres frères et soeurs… Les années de fac avec ses foisons d’idées brassées à pleine tête des heures durant, et le monde qui ne cessait de s’accoucher dans la douleur et la déception de ce qu’il était somme toute encore bien loin de ce que l’on pouvait en avoir espéré. Adrien parlait aussi du présent, de son présent, à l’exclusion presque totale des siens… Peut-être faut-il savoir perdre un temps ses enfants pour pouvoir les rencontrer véritablement de nouveau un jour… ? Si tel est le cas, Serge estimait que le moment était venu pour Adrien de perdre de vue ses fils, mais il lui semblait- et ce n’était pas sans un certain malaise- qu’il les avait perdus aussi de coeur. Quant à Marianne, elle n’était apparue que comme mère des enfants et parfois comme collaboratrice pour quelque vague projet d’ordre plutôt matériel. Pendant ces dizaines d’heures de voyage, enfermés dans la voiture ainsi que dans un cocon, ainsi que dans des bras presque maternels, bercés pas la douceur du chauffage ou de l’air, se nourrissant au gré de leur seule fantaisie et sans souci aucun d’équilibre alimentaire, Adrien et Serge avaient fait le tour de la vie, tour d’horizon souvent bouché, du moins obscur, mais qui laissait tout de même entrevoir des confins lumineux tant Adrien avait l’art de fondre en une même pâte rêve et réalité. Serge n’avait guère échappé à la magie de son verbe et maintes fois il s’était surpris à réfléchir- de façon tout à fait pragmatique comme à son habitude- aux moyens de concrétiser les fantaisies et les songes dont Adrien semblait se repaître. Quand il avait quitté son frère quelque 72 heures plus tôt celui-ci semblait pacifié ; le voyage l’avait rendu à lui-même… Mais il était loin de l’avoir mené aux siens !
D’une cabine téléphonique, Serge appelle sa belle soeur. Bonjour, c’est Serge. …Vous êtes rentrés ? mais quand ? Attends… Moi je suis rentré mais Adrien est encore là-bas, il ne va pas tarder… Il va bien ? Oui bien sûr, il a seulement encore pas mal de boulot et… Tu es où toi ? Juste en bas de chez vous. Je me proposais de monter cinq minutes pour… D’accord mais pas plus, je dois sortir et les enfants ne sont pas là. Je ne veux pas te déranger. Non, non… Monte. En raccrochant Serge pousse un soupir. Un peu courte peutêtre son appréciation à propos d’Adrien et de sa femme. Marianne non plus n’a pas l’air de souffrir particulièrement de l’absence de son mari. Il est vrai que vivre avec Adrien au quotidien doit relever du sacerdoce.
Bon j’espère qu’il va me téléphoner pour me dire quand il rentre. Ça avance au moins ses recherches ? C’est la première fois, au moment où Serge s’apprête à partir, que Marianne évoque le travail de son mari. Tout le temps -fort court certes mais tout de même- de la discussion Serge a eu le sentiment que ces deux-là mènent une vie en parallèle sans jamais beaucoup se rencontrer. En sortant de l’immeuble il songe avec une bouffée de tendresse à son frère… Et c’est à cet instant précis qu’il a une idée soudaine. Jason, Jason… Bien sûr… C’est le type qui essayait de piquer dans la caisse de Marianne quand elle tenait sa librairie. Je me souviens maintenant, je venais juste pour déposer les enfants. Ils n’avaient pas encore le droit de rentrer tout seuls de l’école cette année-là… Serge marche à grandes enjambées. Jason, il sait où il peut le trouver. Il a ses quartiers du côté de Saint Michel. À moins que depuis il ait changé. « Ce serait étonnant, parce que ce gars, il faisait un sacré complexe par rapport aux étudiants et il cherchait à les épater avec son fric. À l’époque pourtant, il ne gagnait pas grand-chose chez Lessage. C’est bien pour ça d’ailleurs qu’il essayait d’arrondir ses fins de mois… Il n’empêche, pour les étudiants il était quasiment riche ! Ça vaut peut-être le coup de tenter quelque chose par là. Et puis quoi faire d’autre ? Enfin…, ce n’est pas par hasard que Vertel m’a parlé de lui ! c’est justement parce qu’il me racontait ce qu’il savait à propose du vol de Tichit. Par ailleurs l’affaire est d’une telle envergure… Je ne vois pas Jason là-dedans ! Et ce n’est pas parce qu’il n’était pas des plus honnêtes qu’il a obligatoirement continué sur cette voie ! On peut changer en quinze ans. » Vers le quartier latin comme d’habitude il y a affluence malgré l’heure. Il ne faut pas trop espérer rencontrer autre chose que des touristes qui déambulent, désoeuvrés ou ivres de fatigue, lassés par une journée de visites de monuments, saturés de boutiques, d’achats, de dépenses et pourtant encore prêts à écouter les faux grecs, les faux italiens qui veulent à tout prix leur fourguer leurs sandwichs et autres pizzas. C’est au fond d’une petite gargote branchée que Serge aperçoit Jason, entouré de gens, hommes et femmes, visiblement plus jeunes que lui mais qui ne semblent guère être plus étudiants que lui. Serge s’approche pour s’installer à la table d’à côté, laissant à Jason le temps de le voir mais faisant mine lui-même de ne pas le reconnaître. Il n’a guère changé à vrai dire et a gardé le même style qu’il avait quelques années auparavant, tout de noir vêtu. Le visage s’est affirmé, empâté peut être. Serge craint d’avoir pris lui-même un coup de vieux plus conséquent qui empêcherait Jason de mettre un nom sur sa tête. Quoiqu’il en soit, en admettant même qu’il le reconnaisse, il n’est pas certain qu’il le lui fasse savoir. Il est possible aussi qu’il cherche carrément à l’éviter. Tiens, mais c’est Serge ! qu’est-ce que tu fais ici ? Jason a repéré au premier coup d’oeil Serge et il se lève pour lui tendre la main. Il n’a pas oublié l’épisode scabreux de la librairie où, instinctivement, il avait classé Serge dans la catégorie des hommes qui ne sont pas franchement légalistes, après que celui-ci se soit contenté de récupérer l’argent volé et de lui coller son poing dans la figure tout en lui faisant déballer son pedigree, nom adresse âge etc, alors qu’il pouvait le conduire directement chez les flics. Je traîne, je suis en vacances. Et toi ? Toujours chez Lessage ? Tu sais ce que c’est… la place n’est pas mauvaise et le patron m’envoie de plus en plus souvent pour suivre les ventes aux enchères. Ça me plaît. Moi, je ne serais pas resté !… radin comme il est, tu n’as aucune chance de faire fortune… Pourtant on dit qu’il dort sur un matelas de billets ! Oh ça tu sais, c’est la légende. Les affaires marchent bien c’est vrai, mais il y a plus de monde sur la place maintenant. Et ta galerie, ça tourne ? Oui bien sûr… j’ai quelqu’un qui s’en occupe quand je pars et j’envisage d’embaucher une autre personne. Ça te tenterait ? Ça serait autre chose qu’avec Lessage… Peut-être mais ça me convient assez là-bas… J’ai beaucoup de temps de libre. Et tu en fais quoi de ton temps ? Je bricole à droite et à gauche. Bien … allez, bonne soirée ! Non, viens avec nous ; c’est juste des connaissances. Qu’est-ce que tu veux boire ? Serge s’installe à la table. Il est étonné de la facilité avec laquelle les événements se sont enchaînés. Il va devoir jouer serré maintenant ; il s’agit de ne pas lâcher Jason, et de ne pas l’inquiéter tout en le cuisinant pour apprendre ce qu’il a à voir avec le manuscrit de Tichit… si tant est qu’il ait à y voir quelque chose. Bon alors raconte tes vacances. Rien de spécial ; je suis parti avec mon frère, tu sais… le mari de la libraire. Jason, gêné, s’empresse de l’interroger. Et vous êtes allés où ? On a fait un périple vers le sud, un peu l’Espagne. Moi j’adore l’Espagne ! La femme minaude, voulant capter l’attention de Serge. J’y suis allée au moins cinq ou six fois et chaque fois c’est un vrai bonheur. Le soleil, la musique, les corridas surtout… vous aimez les corridas ? Jamais vu. Alors vous ne connaissez rien à l’Espagne, je vous assure ! Chacun y va de son commentaire, pour , contre, la cruauté des hommes, la bêtise des animaux, les mots circulent… Les idées s’échappent là où elles peuvent. Serge est légèrement grisé par l’atmosphère de volière qui règne dans le restaurant. Il est pris d’une irrésistible envie de dormir mais il ne peut lâcher l’occasion de faire parler Jason. Tiens au fait Jason, je vais peut-être revoir l’organisation de la galerie. Maintenant les gens aiment que ça bouge, que ça change vite ; ils n’ont pas envie de trouver la même chose d’une visite à l’autre. Je vais donc cibler des objets un peu plus modestes, des toiles et des sculptures à prix plus abordables que ce que je fais actuellement… Je voudrais que ça tourne. Tu aurais peut-être intérêt à ouvrir ta galerie à des choses plus diverses alors… parce que la sculpture et la peinture c’est tout de même limité si tu veux présenter des oeuvres plus abordables. Certainement… mais je n’ai pas vraiment d’idées encore. Faut que je réfléchisse… Tu peux toujours regarder du côté des objets d’orfèvrerie. Tu as des confrères qui font ça. Oui… mais moi ça n’est pas vraiment mon rayon. Je pensais un peu aux bouquins, surtout depuis que le comte de Laye a vendu sa bibliothèque. J’ai vu des choses superbes chez lui ! J’ai vaguement entendu parler de cette vente. Il paraît que Mr de Farago a acheté deux elzévirs du 17ème siècle. Qui c’est ce Mr de Farago ? C’est une des grosses fortunes de Paris, fortune ancienne… mais le nom lui est très récent. Comment ça ? C’est un type qui a fini par imposer l’usage d’une particule devant son nom… enfin ça n’est pas son vrai nom. Il n’empêche, il a pignon sur rue et il fait tout pour qu’on oublie ses origines. Tu parles, il ne sort pas de la cuisse de Jupiter ! Mais c’est incroyable des trucs pareils ! tu connais du beau monde Jason… La femme à la corrida… Décidément elle ne peut pas la boucler plus de cinq minutes ! Serge fait celui qui n’a pas entendu. Et d’où vient-il ce noble tout neuf ? Tu parles, il suffit de remonter deux générations pour trouver dans sa famille des bougnoules. Sous l’injure du mot Serge se crispe, prêt à bondir, ses mains blanchissent autour du verre qu’elles serrent, serrent… S’il n’avait l’intuition que Jason peut le mener quelque part, même sans le savoir… il lui ferait ravaler ses mots d’un geste…« Du calme Serge, du calme. Tu le dérouilleras après… Adrien, grand frère, regarde comme je suis raisonnable… C’est un authentique con doublé d’une ordure ce type » Serge a pris le temps de respirer en regardant dans la salle, comme si les propos de Jason n’avaient pas grande valeur pour lui… c’est juste histoire de parler… il ne faut pas donner de l’importance à la conversation ni focaliser l’attention. Quand il reprend la parole, Serge a tout de celui qui cause sans vraiment se soucier du sujet. Quoique tu dises Jason, les gars qui peuvent se payer des fantaisies à ces prix, nobles ou pas nobles ils m’épatent. Parce que je suppose que ça n’était pas donné ces elzévirs ! C’est quoi des elzévirs ? Cocotte faudrait voir à te cultiver un peu ! Je croyais que tu étais étudiante. Jason ne peut s’empêcher de parader devant les autres. Il est flatté de ce que Serge et lui soient visiblement les seuls à comprendre ce dont il est question. Sans prendre la peine de répondre à la femme il se retourne sers Serge. Honnêtement je ne suis pas au fait des tarifs qui se sont pratiqués mais je peux t ‘assurer que le gars a vraiment les moyens de les allonger. Tu le connais bien ? Je ne savais pas que tu fréquentais les gens de la haute… Serge hésite… La perche tendue est un peu grosse, Jason risque de tiquer, pris de soupçon devant l’insistance de Serge. Mais il ne résiste pas au plaisir d’en imposer aux autres et il est à mille lieues de penser que Serge est en chasse de renseignements. D’ailleurs Serge lui-même lance des coups de sonde dans le vide, sans trop savoir ce qu’il espère pêcher. Il a juste au fond de lui le sentiment que Jason peut le brancher sur quelque chose concernant le document volé à Tichit. Il imagine des informations que Jason aurait eues par indiscrétion. Je ne le connais pas vraiment… mais on a failli faire affaire tous les deux un jour… Serge émet un sifflement admiratif. Dis donc je ne pensais pas que tu pouvais traiter maintenant toi-même avec des clients de cette pointure ! Je comprends que tu ne veuilles pas bouger de chez Lessage. Attends ça n’est pas vraiment ça… tu sais, Lessage, des fois… enfin bon… c’était plutôt de personne à personne quoi. Tu veux dire que le de Farago n’est pas le client de ton patron ? Bien sûr que si mais là sur ce coup… enfin pour cette affaire… enfin bon… enfin tu comprends. J’avais un truc à lui proposer. Mais ça ne s’est pas fait… Serge sent qu’il marche sur le fil d’un rasoir. Jason n’a rien dit et pourtant Serge a la certitude que son histoire n’est pas sans rapport avec ce qui l’intéresse. Il ne peut pas dire objectivement pourquoi mais il en a l’intime conviction. Il s’agit de ne pas effrayer Jason, de le pousser à la confidence jusqu’au bout sans lui laisser deviner l’intérêt qu’il porte à ce mystérieux Mr de Farago. Le jour où on connaîtra les moyens de faire affaire à tous les coups Jason… Moi-même je fais chou blanc souvent, alors… La soirée se traîne et Serge ne pense plus qu’à une chose, rentrer chez lui. La bande commence à se disloquer ; Les uns ont un train à prendre pour d’improbables banlieues situées si loin que Serge se demande si c’est encore en France tant la façon de les évoquer par certains laisse supposer un autre monde ; les autres prétextent des travaux à achever, un ultime rendez-vous à ne pas manquer. A les entendre maintenant Serge comprend l’impression désagréable qu’il a eue dès le moment où il s’est installé à leur table. Chacun des convives est frustré de n’avoir pas eu la vedette et le lui fait sentir comme si leurs journées n’avaient de sens que par ces rencontres nocturnes autour d’un verre. Jason de son côté tente vainement de les retenir, pressentant que son avenir est plus avec eux qu’avec Serge. Serge n’a été que l’occasion tout à fait ponctuelle et même exceptionnelle de se faire mousser pendant quelques heures, aussi est-ce sans conviction qu’il lui propose sa nouvelle adresse. Serge jette un coup d’oeil sur sa carte de visite. Dis donc tu as même des cartes de visite, toi ! Et tu es installé à la Défense !… ça n’est pas donné là-bas… Sûr, mais que veux-tu je vis seul, je n’ai pas de famille à charge… D’accord, il n’empêche… Attends ! je ne suis pas du côté de la Grande Arche moi. On trouve des petits logements abordables dans les rues de traverse, je t’assure. Je m’en doute. Ce n’est pas comme de Farago, il ne se gêne pas lui. Il est royalement installé rue St Honoré, tu sais à côté du 115, là où il y a la vieille pharmacie ? Oui je vois. Tu est déjà allé chez lui ? Deux ou trois fois pour lui porter des tableaux. Ce doit être somptueux. Je n’ai pas eu vraiment le temps de voir parce qu’il m ‘a reçu entre deux portes. Les deux hommes sortent du restaurant. Tu vas où ? Serge –simple automatisme– a posé la question alors que les derniers clients se séparent sur de vagues saluts sans conviction. C’est l’heure où chacun dépose les armes et réintègre son propre visage, peau chiffonnée de fatigue contre allure fringante, solitude incontournable contre rires partagés. L’opération est malhabile, hésitante, entre chien et loup. Le ciel au-dessus de la Seine est sali de traînées blafardes qui souillent la brillance des étoiles en tirant derrière elles des ombres indécises. « Il est trop tard pour commencer, trop tôt pour finir » pense Serge en se dirigeant vers Notre-Dame. Il a le vague sentiment que Jason le suit quelques pas en arrière sans que vraiment l’un ou l’autre ait décidé quoi que ce soit. Je crois que je vais aller dormir, je suis crevé. C’est ça les vacances, ça t’épuise. Allez, salut, à la prochaine ! Non, attends !… À plus tard vous autres, même heure demain. Jason a accéléré le pas pour être à la hauteur de Serge. Je croyais que vous alliez finir la soirée ailleurs avec tes amis. Ils vont faire la gueule… j’ai l’impression qu’on leur a plutôt cassé les pieds à parler boulot. Ne t’inquiète pas. Tu sais ce sont des mômes encore ; aucun ne travaille et leurs études, ça ne les épuise pas. Tous des fils à papa ; ils font traîner les choses. Ils jouent un peu aux fauchés parce que dans leur milieu ça fait genre, mais je te garantis que dans dix ans ils gagneront deux fois plus que toi, études achevées ou pas. Tu les vois tous les jours ? Oui quasiment. Ils sont sympas et ça me sort de l’ambiance Lessage. Avec lui tu comprends, je n’ai pas franchement l’occasion de rigoler. Et ses clients bourrés de fric me donnent tous l’impression d’avoir avalé un manche à balai. Avec le dixième de ce qu’ils peuvent claquer par mois, je te jure que je m’amuserais autrement qu’eux ! Tu n’es pas trop à plaindre d’après ce que tu m’as dit… Serge regrette dans l’instant même sa remarque. Depuis le début de la soirée il a multiplié les réflexions relatives à l’argent, un peu trop souvent à son goût. « Je dois me faire des idées. Il ne peut pas continuer à piquer dans les tiroirs-caisses, c’était un truc d’ado ça. Pourtant il a un sacré train de vie pour un coursier, même avec de l’ancienneté. Il a dû se racheter une conduite depuis le temps. Mais il ne fait pas net ce type, je ne sais pas, une impression. Je ne le sens pas. » Alors je lui ai dis… Excuse moi, je ne t’écoutais pas. Après tout ce vacarme dans le restaurant et ce calme maintenant… Je te disais que je lui ai signifié clairement son fait au client. Quel client ? Ben, De Farago ! Tu comprends il me demande de faire des démarches pour lui, une grosse affaire qui m’a occasionné des frais importants, et au dernier moment il se défausse. Moi je me retrouve avec la marchandise sur les bras ! Serge s’est arrêté de marcher. « Du calme, ne fais pas de gaffe. Si ça se trouve tu te fais un cinéma pour rien. » Et pourquoi il a laissé tomber ? Au dernier instant Serge a renoncé à la seule question qu’il voulait vraiment poser concernant la nature de la marchandise. Mais même pour la question somme toute banale dont Serge s’est contenté, Jason ne semble pas pressé de répondre. « Il devient farouche on dirait. » … Tu sais ça arrive à tout le monde ce genre de mésaventure. De toutes les façons c’est mauvais pour l’image du client, pas pour la tienne ! Regarde après ce qui se passe. Les noms de ceux qui lâchent une affaire sans prévenir circulent entre les collègues, et il faut reconnaître qu’on se serre les coudes dans la profession face à un type qui a fait des crasses. Oui c’est vrai. Il n’empêche ! Écoute, on ne peut pas travailler comme des fonctionnaires, on est obligé de prendre des risques. La plupart de nos affaires, on les fait sur la parole donnée, pas sur des papiers en triple exemplaire dûment signés. D’accord mais… ce coup-là, il me reste en travers de la gorge. Je comptais sur une rentrée d’argent moi ! Serge ne peut pas s’aventurer plus loin. Il a bien tenté de noyer le poisson avec son discours sur la solidarité professionnelle, mais Jason semble mal à l’aise, méfiant presque. Ne t’inquiète pas, tu la placeras ailleurs ta marchandise. Tu crois ça toi ! C’est sorti d’un seul coup, avec une telle violence que Serge ne peut manquer de remarquer que le ton a changé. Il ne résiste pas à l’occasion qui se présente. Qu’est-ce que tu devais donc lui fournir à ton De Farago ? … Il faut que tu voies auprès des collègues, tout se vend tu le sais bien, même s’il faut souvent du temps. Enfin là… Bon, il faut que j’y aille. À la prochaine. Jason a tourné les talons avant que Serge ait le temps de réagir, laissant en suspens la tension qu’a visiblement provoqué l’indiscrétion de la dernière question. Serge prend le chemin le plus court pour rentrer chez lui. La fatigue, le projet d’un long bain très chaud et d’un bon bouquin pour terminer la soirée reculent devant l’excitation. Il flaire un histoire pas claire du tout, et en même temps il doit bien reconnaître qu’il n’est pas plus avancé qu’au début de sa rencontre avec Jason. « Ce n’est pas par lui qu’il faut que je commence. Il ne va pas me lâcher un mot de plus et il va finir par trouver que j’insiste un peu trop. De Farago… Jamais entendu parlé de lui. Pourtant je dois pouvoir trouver ses coordonnées. Après il me faudrait un motif pour le rencontrer. Enfin, de là à apprendre ce qu’il voulait acquérir auprès de Jason ! Mais si je ne tente rien de son côté, je ne vois pas comment je vais avancer. Décidément Adrien a toujours des idées incroyables et il sait toujours aussi me les refiler. Lui, il est tranquillement là-bas, à boire verre de thé sur verre de thé en devisant avec le vieil Abidine, et moi je suis censé faire le détective ici. Bon sang, ce document il faut bien qu’il soit quelque part. Toute la question est de savoir si Jason est assez tête brûlée pour un coup pareil. Trouver quelqu’un pour aller voler un vieux manuscrit à des milliers de kilomètres d’ici ! À moins qu’il n’y soit allé lui-même. Ça me paraît délirant ! Et si on lui a proposé une fortune pour prendre un risque pareil ? Quoiqu’il en soit je ne comprends pas pourquoi on pourrait tant vouloir un bout de papier vieux de sept ou huit siècles avec une simple liste de noms !Le type qui a consulté les manuscrits de Tichit a eu l’occasion de prendre des pages infiniment plus intéressantes d’après ce qu’a expliqué Abidine. » Serge n’a plus du tout sommeil. Arrivé chez lui il allume son ordinateur et fouille dans les annuaires. Trouver l’adresse de De Farago est l’affaire de quelques minutes, d’ailleurs Jason la lui avait donnée approximativement. Puis sur l’écran il fait défiler tous les mots qu’Adrien lui a demandé d’enregistrer avant de partir. Pour la plupart d’entre eux il s’agit de noms de famille et de noms de villes : Merzouza, Rissani, Tafilelt, puis Zouerata, Atar, Akjonjt, Hamody ould Mahmoud, Brahim ould Eldeba, Moussa ould Zefda… Serge parcourt ces listes dont il a été question avec son frère durant tout le voyage vers Tichit. C’est surtout Sijilmassa qui retient son attention. Adrien lui a raconté que la cité fondée au huitième siècle servait de base de départ aux grandes caravanes qui exportaient des métaux, l’or en particulier, du sel et des dattes, des étoffes aussi vers le Mali. Il fallait au moins deux mois de marche dans le désert pour y parvenir. Côté Mauritanie c’est la ville d’Aoudaghost fondée deux siècles plus tard qui constituait le point de rencontre du monde noir et du monde arabe. D’après Adrien, lors d’un des multiples conflits qui opposa les Almoravides et les Almohades, des milliers de personnes se sont déplacées ou ont été exilées dans ces immenses régions désertiques. Certaines tribus nomades se sont sédentarisées en fonction des rapports de force. Des contingents de troupes constituées d’ethnies diverses ont sillonné le désert dans un sens ou dans l’autre selon leurs revers de fortune. Serge est découragé devant la complexité de l’histoire de ces pays. Il se demande comment il a pu se laisser convaincre par Adrien sur la base d’informations aussi pauvres pour s’engager dans une enquête dont il ne voit même pas quels rapports précis elle peut avoir avec le récit que son frère lui a fait des rivalités entre tribus arabo-berbères, grandes familles maraboutiques et autres chérifs alaouites. « Comment s’y retrouver ? Il n’y a qu’un intello de chercheur pour vouloir comprendre des trucs pareils ! D’un côté plus de dix siècles d’histoire et de l’autre un patelin dont tout le monde se met à parler parce qu’on y a perdu une feuille de papier ! Et comme par hasard il faut que ce soit mon frère qui décrète que trois années de travail de la plus haute importance dépendent de ce même bout de chiffon ! Puis moi je fonce tête baissée avec en bandoulière l’enthousiasme de mon frère et au poing la certitude que rien ne peut me résister ! Tu vieillis Serge, mais tu n’as pas gagné en réflexion ! Qu’est-ce que je peux bien trouver ici à Paris comme explication à la disparition d’une page arrachée à un vieux manuscrit planqué dans une bourgade dont les neuf dixièmes de l’humanité ignorait avant le vol jusqu’à l’existence ? Je déraille même franchement au point de me mettre dans la tête qu’un petit coursier comme Jason puisse être au courant et même,…oui dis le, le ridicule ne tue pas…qu’il puisse en être l’auteur ou le commanditaire ! C’est vraiment n’importe quoi ! ! ! Demain j’appelle Adrien et je lui remets les pieds sur terre. De toutes façons il va avoir amassé des informations probablement très intéressantes pour son boulot, il n’aura pas perdu son temps. Et puis moi, il faut que je retourne m’occuper de ma galerie. » Serge se lève et s’étire en baillant à pleine bouche. La fatigue lui est tombée d’un seul coup sur les épaules. Il éteint son ordinateur et sans même passer par la salle de bain il se couche de tout son long sur le lit.
La femme a posé sur sa poitrine un livre, très gros, très lourd ; Serge voudrait bien s’en débarrasser mais il n’arrive pas à le soulever. Il essaye d’amadouer la femme pour qu’elle l’aide ; elle reste à côté de lui sans rien faire. Elle ressemble à la petite statue qu’il a vendue il y a quelques mois à un amateur de sculptures grecques qui voulait faire l’acquisition d’une sibylle de Cumes pour compléter sa magnifique collection d’objets antiques. Serge n’était pas sûr de la fonction divinatrice de la statue qui intéressait son client, mais celui-ci avait été séduit pas sa grâce un peu raide qui indiquait une origine remontant à la fin de la haute antiquité. Un des bras était cassé et cela rendait plus touchante encore cette représentation de la figure féminine confrontée aux mystères pour lesquels les anciens venaient la consulter. Sa petite taille indiquait par ailleurs qu’elle ne provenait probablement pas d’un temple mais de l’autel d’une demeure privée. Dans son sommeil Serge s’agite, il étouffe sous le poids du livre qui est ouvert ou fermé sans que jamais personne n’intervienne pour qu’il en soit ainsi. La femme –qui avait disparu un instant– dépose à côté du livre un fagot de bois mort. Un homme, très vieux, est là aussi ; il confectionne d’autres fagots mais Serge ne sait pas où il prend le bois. C’est un saint, Serge ne peut en douter sans qu’il ne sache là encore d’où lui vient cette certitude. Le livre écrase de plus en plus Serge qui cherche son souffle, mais ce sont des flammes qui sortent de sa bouche. Soudain un bruit l’arrache au sommeil, il se redresse, haletant, les yeux grands ouverts, il allume en tremblant sa lampe de chevet. Dans ses mouvements inconscients il a renversé la pile de livres qui trône à la tête de son lit. Trois heures du matin. « Je suis idiot, mais je suis complètement idiot ». Totalement réveillé il jaillit de son lit. « Il est là, le point de départ de son enquête ! Ce n’est pas Jason qui est intéressant, ce n’est que de son client que peut venir une explication… de De Farago ! Pourquoi un type peut-il vouloir la page de ce fichu manuscrit au point de risquer d’être impliqué dans une histoire de vol ? Doucement… encore faut-il que ce soit bien là l’objet de la transaction avortée dont m’a parlé Jason. Mais si c’est le cas, et si j’arrive à savoir pourquoi un homme ayant une position sociale des plus respectables veut acheter ce document alors… C’est vrai que ça fait beaucoup de conditions… Au fait, Jason m’a bien dit que son client avait changé de nom ou quelque chose comme ça… Oui c’est vrai, il disait qu’il avait auparavant un nom d’Arabe, enfin de « bougnoule » selon son expression… Le salaud, il ne perd rien pour attendre. Mais De Farago alors, ce doit être un arabe ! Bon et alors ? A quoi ça m’avance s’il est arabe ? Décidément je n’arrive à rien. En plus je ne dors pas… » Serge déambule à grands pas en fourrageant dans ses cheveux. Mais enfin, je me suis réveillé d’un seul coup en me traitant d’imbécile parce que la solution du problème m’est apparue comme une évidence, et me voilà de nouveau au point mort… Pourquoi ai-je eu la certitude de tenir le bon bout de l’affaire il y a un instant à peine? Serge prend une feuille et un crayon, bien décidé à procéder méthodiquement pour retrouver l’intuition qui vient de le jeter au bas de son lit. Il se dirige vers la cuisine. Dans la pièce sombre l’écran de la cafetière affiche l’heure et clignote en attendant le moment prévu pour déclencher le réchauffement de l’eau nécessaire au café. « C’est bien ma veine » soupire Serge qui ne sait toujours pas comment changer le programmateur depuis qu’il a fait l’acquisition de la machine. « Et pourquoi je n’aurais pas le droit de prendre un café avant 6h40 ? » Il arrache le fil de la prise et le replace aussitôt. Il est persuadé que plus l’opération est rapide moins le programme sera bouleversé, mais en général tout s’annule avant qu’il ait eu le temps de rebrancher l’appareil. Dans ces cas-là, il lui faut attendre la visite de quelque ami qui remet la pendule à l’heure et implacable, décide que 6h40 est vraiment la bonne heure pour le café. Serge a demandé parfois de programmer sur 7h, mais il arrivait alors toujours en retard à la galerie. Il a essayé 6h15 mais là c’était trop tôt et ça le mettait de mauvaise humeur. Donc il finit toujours par annoncer l’heure habituelle comme une évidence… Ce qui n’empêche pas ses amis de se moquer de lui et de son incompétence notoire dans le domaine de la technologie avancée. Cette fois-ci encore c’est une opération manuelle qui va lui permettre d’obtenir la tasse odorante et corsée qu’il convoite. « J’aurais dû garder ma chaussette en coton. D’accord question hygiène c’était loin d’être génial, mais au moins je n’ai jamais eu de problème avec. Les filtres en papier c’est bien joli mais il ne faut pas oublier d’en acheter. Et là ! le programme, les bitoniaux ! il faut avoir fait Normale Sup pour avoir droit à un café ! » Serge a commencé à suivre des stages de formation pour utiliser son ordinateur tant il se sent idiot face à tout engin doté de plus de deux ou trois boutons. L’appareil est resté plusieurs mois dans son carton puis il a trôné sur la descente de lit quelques semaines et récemment il est monté dans la hiérarchie et a eu droit à une place sur le bureau. Depuis Serge prend des cours d’informatique.« La cafetière après ne devrait plus me poser de problème. C’est curieux qu’Adrien sache si bien se débrouiller avec son ordinateur… on ne peut pas dire qu’en dehors de ses bouquins il soit particulièrement futé. Il sait à peine changer un pneu de voiture et je ne pense pas qu’il ait souvent utilisé le moindre tournevis. C’est vrai qu’il s’en sort parce qu’il en a vraiment besoin pour son boulot… Moi aussi d’ailleurs… mais quelle barbe cet engin ! je n’arrive pas à m’y faire. » Devant sa tasse de café Serge commence à aligner les données dont il dispose et qui pourraient le mettre sur la piste. D’un côté De Farago, riche, a changé de nom ou a fini par faire admettre l’usage d’une particule devant son nom, je ne sais plus bien ce qu’a raconté Jason… d’origine arabe, habite rue St Honoré, amateur d’art, plus particulièrement de vieux manuscrits probablement- il aurait acheté deux elzévirs au Comte de Laye… Etait en affaire avec Jason directement, sans que visiblement le patron de celui-ci soit au courant mais il a laissé tomber. De l’autre côté Jason, coursier, travaille dans une vieille maison qui a une clientèle fidèle, pour un salaire qui n’a pas dû être souvent réactualisé ; visiblement toujours séduit pas le milieu estudiantin, flambeur, logeant vers la Défense et de son propre aveu à la recherche d’argent ; n’a pas répondu quand je lui ai demandé la nature de l’objet de la transaction mais a dit avoir engagé de gros frais en vue de la réaliser ; se fait visiblement du souci pour replacer sa marchandise auprès de quelqu’un d’autre… Bon alors qu’est-ce qui me reste comme information… Ah oui le témoignage d’Abidine : un inconnu est arrivé à Tichit pour visiter la bibliothèque et consulter quelques ouvrages, il a tenu entre ses mains le manuscrit duquel la page volée a été arrachée, mais il semblait plus intéressé par les enluminures de la page de garde que par la feuille en question. Il a d’ailleurs consacré peu de temps à ce livre pas plus qu’au somptueux commentaire du Coran qu’il a réclamé tout de suite après le retour d’Abidine parti préparer du thé. Abidine a été dérouté par son attitude : « Il fallait bien que ce soit un connaisseur pour réclamer par exemple l’exégèse d’Abu Hilal Al-Askaro mais un connaisseur ne se serait pas contenté d’un coup d’oeil. Et puis cette impolitesse, partir sans même avoir bu son verre de thé… ou son ignorance des lois de l’hospitalité ». Quant à la description physique de l’inconnu, pas grand chose. Abidine a été incapable de donner le moindre renseignement significatif. « C’était un grand type assez costaud »… mais la couleur des yeux, la forme du visage, avaient totalement échappé au vieil homme. « Je suis désolé, j’écoutais son âme et pour ça je n’avais pas besoin de le regarder vraiment. Ah si ! nous avons parlé en français mais ça ne veut pas dire grand chose ici » Serge soupire en pensant à ces propos échangés alors que Tichit se couchait silencieusement sous le crépuscule tiède qui roulait par vagues successives les parfums des orangers en fleurs et du jasmin. « J’écoutais son âme … si peu de mots pour dire tant de choses ! je comprends qu’Adrien apprécie cet homme et n’ait pas envie de rentrer. Ils sont bien ensemble… Et quand Adrien reviendra, il aura à son tour fait provision d’histoires. Je suis sûr qu’il en aura autant à me raconter qu’il y a de grains de sable dans le désert. Tout lui est bon, et avec Abidine il est dans son pays. Bon mais me voilà à rêver à mon tour, ça devient une maladie familiale ! En tout cas ce n’est pas comme ça que je vais avancer dans mon enquête. Admettons donc pour l’instant que ce soit Jason en personne qui ait volé cette page de manuscrit. D’abord il fallait en connaître la teneur sinon ça n’a aucun sens… Tichit ça n’est pas la porte à côté. Puis il n’y avait pas beaucoup de gens au courant de l’existence de ces bibliothèques du désert et de celle-ci en particulier. En plus il fallait savoir que le texte visé se trouvait là… » Serge se prépare une deuxième tasse de café très doucement, comme s’il voulait ne pas bousculer l’idée qui fait son chemin en lui. « Obligatoirement le commanditaire du vol connaissait exactement le lieu et la nature de ce qu’il voulait obtenir. Il devait drôlement y tenir pour lancer une expédition pareille étant donné la valeur très relative de ce feuillet… Attention Serge la valeur relative d’accord si, ainsi que l’expliquent les articles que j’ai lus, on prend pour critères la qualité et la quantité des enluminures. Là, il n’y en avait pas, ou alors juste un en-tête à la calligraphie un peu plus sophistiquée que le reste du texte. Mais il y a des tas d’autres possibilités qui peuvent justifier sa valeur. Il faut que je reprenne ce qu’Adrien m’a raconté à ce propos. Heureusement qu’il a eu l’idée de tout noter… Il est bordélique au delà de toute prévision mais il a de bons réflexes pour certaines choses. Ce doit être son travail de chercheur qui l’a habitué à ce genre de démarche. » Serge est retourné dans la pièce qui lui sert de chambre et de bureau. « Voilà ce que je cherche… Le livre dont une des pages a disparu se compose de feuillets sur lesquels on trouve des listes de noms et de prénoms encore utilisés à notre époque. L’ouvrage daterait du 11 ou 12ème siècle… .C’est ce détail qui excitait tellement Adrien. Je ne comprends pas l’intérêt d’une page en particulier pour quelqu’un d’autre qu’un type faisant des recherches sur les problèmes de filiation, les patronymes etc. Le sujet est pointu et Adrien prétend qu’ils ne sont pas plus d’une poignée à travailler sur cette question. Et si De Farago en faisait partie ? Adrien le saurait, il me l’aurait dit, c’est donc peu probable. Mais après tout, on ne sait pas ce qu’il fait ce noble tout frais… Il y a bien des gens bourrés de fric qui sont numismates et bougrement spécialistes dans leur domaine. Il faut que je le vois à tout prix celui-là. Serge est content de sa décision. « J’ai bien mérité un complément de repos », songe-t-il en éteignant les lumières avant de se recoucher, l’esprit tranquille.
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12:48 29 janvier 2011
| Carole
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Tracées II
Deux jours plus tard Serge est assis dans un salon clair dont les fenêtres ouvrent sur un petit jardin frais. Autour de lui peu de meubles, une console avec un très beau cendrier en pâte de verre, trois fauteuils régence et une bibliothèque de même époque, des livres, tous spécialisés, des iconographies essentiellement. L’ensemble, très neutre, pourrait laisser penser à la salle d’attente d’un médecin dans quelque quartier huppé de la capitale. Serge est encore étonné de la facilité avec laquelle il a obtenu un rendezvous pour rencontrer De Farago. Il a simplement téléphoné et après avoir décliné son identité et sa profession, il a fait un rapide exposé de son projet. Envisageant la spécialisation de ses activités des galériste il a décidé de faire quelques sondages auprès de collectionneurs afin de voir si ceux-ci étaient portés vers des oeuvres dont il aimerait s’occuper. De Farago n’a pas semblé surpris le moins du monde et n’a pas cherché à savoir qui pouvait lui avoir adressé Serge. Ce dernier d’ailleurs ne s’était pas attardé au téléphone. En face de lui l’homme est vêtu d’un pantalon gris et d’une chemise bleue. Les yeux sont presque noirs à force d’être bleus eux aussi, la peau est mate. Serge n’a pas prévu de plan pour cette rencontre, il a décidé d’y aller à l’intuition. De toutes façons – et c’est bien ce qui l’a fait tant rire ce matin alors qu’il se préparait et faisait le bilan de ce qu’il savait- il n’a pas tellement d’autres possibilités que celle de se laisser porter par les évènements. Certes il est à peu près certain que De Farago a été en contact avec Jason ; celui-ci n’a probablement pas menti à ce propos… ou du moins Serge ne parvient pas à trouver les raisons qui l’auraient poussé à le faire. Mais pour tout le reste, en l’occurrence le possible rapport entre le couple De Farago –Jason et le manuscrit de Tichit, il n’y a rien. « Rien de rien… des impressions, ça oui… des intuitions que je baptise hypothèses pour que ça fasse plus sérieux, mais en fait rien… du vent en quelque sorte, des chimères que rien ne peut accrocher solidement à la réalité des faits. Je me découvre songe-creux, moi qui ai toujours prétendu avoir les pieds sur terre ! Faut-il qu’Adrien ait été convaincant pour que je prenne rendez-vous avec un parfait inconnu sur la seule base d’une histoire que j’ai pour ainsi dire montée de toute pièce à partir du seul événement objectif dont je dispose, et que tout le monde peut objectivement admettre, le vol d’une page de manuscrit ! ! ! Ainsi vous envisagez de vous spécialiser ? Et dans quel domaine ? Serge est tiré de la rêverie dans laquelle il commençait à s’abîmer alors que De Farago décrivait par le menu les méandres des passions de tout collectionneur. Il faut que je vous remercie d’autant plus d’avoir accepté de me consacrer une part de votre temps alors que je n’en suis qu’au stade de la prospection. Ma galerie marche plutôt bien et je pourrais continuer sur ma lancée. Mais d’une part j’aime innover et d’autre part la profession évolue vous savez. De nombreuses galeries s’ouvrent même si beaucoup disparaissent très vite. Quoi qu’il en soit, ce serait intéressant me semble-t-il de définir un créneau où puissent se retrouver de véritables collectionneurs. Les rencontres entre ceux qui achètent et ceux qui vendent doivent pouvoir se faire sans qu’il y ait d’obstacles majeurs. Or l’obstacle par excellence pour un galeriste c’est le manque de moyen, vous me le concéderez aisément. Donc j’aimerais garder un éventail assez large, diversifié, pour que chaque client entrant dans ma galerie ait des chances de trouver l’objet qui lui convienne et par ailleurs, il me faudrait un domaine de prédilection qui satisfasse des connaisseurs prêts à s’investir… Et vous ne pensez à rien en particulier ? Il y a des domaines très porteurs actuellement… Les bronzes par exemple. Mais je n’ai jamais eu de véritable goût pour ce type d’expression artistique et ce n’est pas une question d’époque. Sans compter que la situation de ma galerie et sa surface éliminent un certain nombre de possibilités. La statuaire néoclassique, en fait tout travail de l’ophite, du cipolin ou de la brocatelle m’intéresse et j’ai quelques belles pièces actuellement. Mais de là à me spécialiser dans ce domaine ! Les contraintes d’espace sont trop importantes. Non, vous voyez, je pencherais plutôt vers les miniatures du début du 19e, Lemoine, Rochard. Les travaux sur vélin m’intéressent plus que ceux effectués sur émail. Ou alors, dans un domaine totalement différent la gravure sur bois, et plus spécifiquement même les livres à figures. J’aime l’idée de cette association entre textes et images. J’ai d’ailleurs un livre d’heures superbement illustré initialement acheté pour la galerie, mais je l’ai mis de côté. Il me serait difficile de le voir partir. C’est bien là le problème ! Mais je suppose que je serais capable de me faire une raison si je fais le choix de cette spécialité. Quoi qu’il en soit il faut que je prenne en compte mes propres goûts, mes connaissances et mes ignorances pour les confronter à ce que peut désirer une clientèle. Ça justifie encore plus si besoin est la nécessité de cette…, de ce sondage disons… auprès d’amateurs éclairés. Je vous entends bien. Mais n’est-ce pas toujours ainsi que procèdent la plupart de vos collègues ? Dans une certaine mesure, oui ; mais en dehors des galeries qui ont une longue histoire derrière elles, la plupart des autres évoluent tout de même en fonction des mouvements, constatés, du marché de l’art. En général les vieilles maisons donnent un certain élan mais ce sont les acheteurs surtout qui décident de ce qui va se vendre et donc de ce qu’ils vont eux-mêmes acheter. Or vous savez très bien que le lien, la rencontre, entre l’oeuvre et le galeriste doit être fort. On ne vend pas bien ce qu’on n’aime pas… à la limite on a presque piètre estime pour l’amateur dont on ne partage pas en partie les goûts. Il n’y a que dans le domaine de l’art me semble-t-il que les relations entre deux personnes puissent être presque totalement déterminées par la seule communauté du jugement esthétique. En effet, c’est bien pour cela par exemple que moi-même, je n’entre jamais dans un certain nombre de galeries. Des fois c’est dommage, parce que je passe à côté de belles choses. Oui, c’est certain mais en même temps le collectionneur n’a pas souvent envie de se disperser… La multiplication des galeries a un gros inconvénient pour nous, même si à première vue et à court terme ça semble avantageux. On s’éparpille en effet, on se laisse distraire par des oeuvres qui nous séduisent. J’ai un ami qui s’est déplacé en Italie pour une mosaïque murale – qui avait fait l’objet d’une transaction laborieuse – et qui est rentré avec une lampe de bureau de style Liberty ! Il était enchanté, mais ça a duré quinze jours ! Maintenant il ne cesse de regretter et cherche à la recaser pour revenir à ses vraies amours. Et pour nous la vente d’une chose signifie souvent la nécessité du rachat d’une autre dont on n’a pas forcément envie ! C’est la loi du commerce ça ! Mais il est vrai qu’en disposant de beaucoup –trop peut-être– de sources, nous dévoyons souvent notre passion. On devient consommateur en quelque sorte, oui… C’est bien le mot, puisqu’on achète ce qu’on n’aurait pas acheté en temps ordinaire. On sait qu’on va se lasser de l’objet parce qu’il est une fausse réponse à notre désir et c’est autant d’argent détourné de notre passion véritable. C’est même un détournement du désir en fait ! Vous savez, les collectionneurs sont souvent des obsessionnels. Ils achètent en général avec méthode, ordre, avec obstination et il ne faut pas l’oublier, avec parcimonie. C’est parce qu’ils ne font pas d’épargne sur le dos de leur passion qu’ils mettent justement une telle minutie dans la recherche de l’objet de leur désir. Et parfois dans leur quête ils se laissent charmer par autre chose. Une galerie qui offrirait un éventail de réponses cohérentes par rapport à cela vous semblerait donc tout à fait utile ? Je vois que vous avez visiblement beaucoup réfléchi à la question. Mais croyez-vous possible et surtout souhaitable de créer les conditions qui reviendraient, dans une certaine mesure, à canaliser encore un peu plus les goûts des gens ? Oh attention… il ne s’agirait pas d’une entreprise systématique de rationalisation des passions ! ! ! Non je pense plutôt à la mise en place d’un espace qui répondrait de certains désirs, désirs de tableaux ou de boîtes à musique, désir de livres ou de médailles. Pour moi une galerie c’est un engagement en faveur d’un intérêt disons… esthétique. Mais les engagements n’ont jamais fait vivre quand ils se font dans ces termes-là. C’est pour cette raison que je n’envisage la spécialisation que si je parviens véritablement à cerner, au moins de façon approximative les comportements en matière de goût des collectionneurs. Vous avez les pieds sur terre… Bien obligé, ma galerie c’est mon oeuvre et c’est mon capital. J’aime assez votre regard sur le marché de l’art, sur les rôles respectifs des professionnels et des collectionneurs. Cependant il ne faut pas se leurrer. Des deux côtés, on peut faire des rencontres fabuleuses parce qu’on a à faire à des gens habités par leur passion mais on découvre aussi des individus qui se servent de l’art juste pour cacher leur… âpreté au gain. Vous comprenez combien dans ces conditions on peut apprécier une démarche comme la vôtre. Ça ne veut pas dire pour autant que la situation évolue et continuera nécessairement de le faire dans le sens que vous évoquez… Serge tout au plaisir de cette conversation avec De Farago a quelque peu oublié la raison pour laquelle il a cherché à rencontrer le collectionneur. La dernière réflexion de celui-ci le ramène d’une certaine façon à son problème mais il ne sait pas comment il pourrait s’y prendre pour aborder le sujet. Avec le recul et ce temps de discussion, Serge ne voit plus sa démarche sous le même jour. Elle lui semble absurde même, tant il dispose de trop peu d’éléments pour la justifier. Et De Farago lui est sympathique. C’est un homme intelligent avec des raisonnements trop fins pour être ceux d’un arriviste sans principes. Il ne se prend pas au sérieux mais tient à ses idées et Serge apprécie son ton posé presque autant qu’il aime malgré lui la fougue souvent exagérée des discours – de longs monologues souvent – de son frère Adrien. Il regarde sa montre. Monsieur De Farago, je ne voudrais pas abuser plus de votre temps… Certes j’ai beaucoup à faire mais venez au moins jeter un coup d’oeil sur ma collection. Parce que, si je ne me trompe, vous êtes tout de même venu dans le but d’apprendre l’objet de ma passion, et je ne vous l’ai toujours pas dit ! Ce sera avec plaisir. Je vous suis ? Les deux hommes quittent le salon. Le bureau dans lequel ils pénètrent est une immense pièce avec trois bibliothèques qui encadrent une lourde table de bois dont le style évoque plus une utilisation dans la cuisine d’un château que dans une pièce destinée à l’écriture et à la lecture. Voilà mon musée personnel. Derrière les portes vitrées des bibliothèques, sur les fauteuils, par terre en piles bien rangées il y a là des centaines d’ouvrages et de revues. Tous, du moins c’est ce qui semble à Serge, sont consacrés à la généalogie. Revues internationales et nationales, traités, guides, romans aussi, pas un texte ne semble consacré à autre chose. De Farago entraîne Serge vers une des bibliothèques. Vous trouverez ici ma collection proprement dite. J’ai essayé de remonter le plus loin possible dans l’histoire de la généalogie et je suis particulièrement fier de ce petit opuscule français début 18e. Ce sont les premiers pas quelque peu conséquents de cette nouvelle science pour l’époque. J’ai aussi un des ouvrages de William Dugdale et un traité de Christophe Gatterer. De Farago désigne du doigt tel ouvrage, frôle le dos de cuir de tel autre. Parfois il sort un livre des étagères et l’entrouvre, le feuillette doucement sans dire un mot puis le repose. Serge est fasciné par l’air recueilli que le beau visage de cet homme prend alors. Il ne lui pose aucune question, tout à l’écoute des chemins de la passion à l’oeuvre. Il sent en De Farago une formidable conviction, un élan puissant qui l’attache à ces livres et au-delà de ceux-ci aux histoires des hommes qui naissent et meurent en se transmettant un nom autour duquel se cristallise leur identité. Vous savez j’ai abordé ce domaine dans une grande innocence. Je n’avais à priori aucun goût pour la généalogie. C’est une grandtante, tout le monde l’évitait tant elle barbait les uns et les autres avec ses histoires, toujours les mêmes et qui n’évoquaient pour nous qu’un passé inconnu, c’est cette grand-tante qui m’a conduit malgré moi à la généalogie. Un jour, pour fêter ses quatre-vingtquinze –ou quatre-vingt-seize ans je ne sais plus bien– je lui ai offert un de ces dessins naïfs en forme d’arbre avec des médaillons qu’il fallait compléter, une table d’ascendance comme on en propose parfois aux enfants. Elle avait reçu des tas de cadeaux, un châle du Cashmire, un collier, une superbe loupe parce que sa vue défaillante l’empêchait de lire les caractères trop petits. Toute la famille était là dans un joyeux brouhaha autour de la table chargée de cristaux et de fleurs et elle, elle était comme isolée au milieu de tous, regardant l’arbre généalogique les larmes au bord des yeux. À un moment elle a levé la tête et nos regards se sont croisés. « Tu m’aideras mon petit Yannis, dis tu m’aideras ? » at- elle murmuré. Le lendemain elle est tombée malade. Elle est morte quelques semaines plus tard. Serge ne dit mot, De Farago après un long silence reprend : J’ai commencé à acheter quelques bouquins, je ne savais rien de la généalogie et très vite c’est l’histoire de cette discipline qui m’a passionné. Selon les pays elle peut être très différente. En Angleterre par exemple et en Allemagne, les généalogistes ont beaucoup étudié à partir des travaux de la biologie et de la génétique. C’est une science vous comprenez ! En France par contre c’est vite devenu un commerce. Comment ça un commerce ? … De Farago se retourne vers Serge. Tenez lisez ça. Il s’agit d’un article tout récent sur la Mongolie. Saviez-vous que les Mongols commencent tout juste de retrouver le droit de porter un nom de famille ? L’indépendance de la Mongolie Extérieure au début du vingtième siècle a été suivie d’une succession désastreuse d’évènements qui ont tous conduit, directement ou indirectement à l’éviction des patronymes. Vous imaginez, plus de soixante pour cent des gens ignoraient tout de leur nom de famille dont l’usage avait été interdit en 1925 par le régime bolchevique ! Bien évidemment ils portaient un prénom, souvent le même d’ailleurs, au nom de la nécessité d’effacer toute trace de féodalisme. Vous vous rendez compte du travail de clarification des identités qu’il faut maintenant mener pour établir des états civils dignes d’une démocratie ! Sans compter que dans certaines régions la consanguinité est très forte, et pour cause, les hommes et les femmes ne sachant rien des patronymes de leurs aïeux. Vous avez l’air au fait de la question. Cette histoire me passionne en effet. Et derrière le problème du nom c’est celui des langues, des écritures, de la littérature qui est soulevé. Il paraît qu’au début des années 90 quand les Mongols ont reconquis le droit de porter un nom ils ont voulu en grande majorité prendre le Nom, celui de Gengis Khan. Il y a ainsi des milliers de Borjigon, le Loup Bleu. Maintenant on envisage d’inventer des patronymes pour distinguer les tribus, les fratries, les clans, les familles. Un nom pour l’identité d’un homme… De Farago achève ces derniers mots d’un ton rêveur. Ils ont fait le tour de la pièce et Serge est convaincu maintenant que si la généalogie est bien la passion de son hôte il y a derrière celle-ci beaucoup plus que l’intérêt d’un érudit. Je ne voudrais pas abuser de votre temps… Serge interrompt le songe du collectionneur. Je vais vous accompagner. J’ai passé un excellent moment mais je ne sais pas si je vous ai été vraiment utile ! C’est le risque avec les gens qui ont un hobby, ils parlent, ils parlent et oublient en grande part leur interlocuteur. Ce sont des solitaires que leur passion suffit à combler et le dialogue bien souvent n’existe qu’entre eux et celle-ci. Dehors des bouts de soleil sont accrochés aux angles des immeubles et se traînent paresseusement dans l’eau des caniveaux. « Serge mon vieux, j’ai l’impression que tu devrais revoir le petit Jason. Ça finit peut-être par faire beaucoup de coïncidences toutes ces intuitions à propos des relations entre lui et De Farago… Pourtant ce type est un pur, j’en mettrais ma main au feu. En tout cas, il semble rudement au point sur les questions de généalogie… Mais pourquoi aurait-il pu vouloir faire l’acquisition -surtout dans ces conditions- d’un manuscrit d’un intérêt somme toute relatif même pour cette région de Mauritanie ? Non, décidément je n’en vois pas… Cependant… » En un geste familier Serge remonte le col de son blouson. « Le repérage des ancêtres renvoie toujours au repérage de sa propre identité… C’est Adrien qui a dû me dire cela, ou quelque chose d’approchant. »
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12:50 29 janvier 2011
| Carole
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Le parfum de la mémoire
Ce soir Jason traîne du côté du quartier latin. Il n’a pas envie de sa solitude, il n’a pas le désir de la compagnie habituelle. La journée chez Lessage a été pénible ; le patron de mauvaise humeur n’a pas cessé de rouspéter, se plaignant des uns et des autres, les clients ont été rares et l’un d’entre eux s’est montré franchement désagréable avec Jason quand il a légèrement rayé le cadre d’un tableau en l’installant sur le siège arrière de la voiture. Et puis surtout le manque d’argent devient difficilement gérable pour Jason qui a négligé de longues semaines durant ses habituels démarchages personnels pour se consacrer exclusivement à la commande du manuscrit de Tichit. Il n’a pas eu l’idée de diminuer son train de vie, et comme l’affaire a tourné court il se retrouve dans une situation délicate avec un document dangereux pour lui et dont il ne sait quoi faire. Il lui semble avoir fait le tour de toutes les possibilités qu’il a de le revendre et ça s’est soldé par un échec. Il a bien essayé d’en analyser les raisons les plus diverses mais il retombe toujours sur le même constat : ce feuillet a fait parler de lui, trop de l’avis de la poignée de spécialistes qui auraient pu s’y intéresser. Si encore il avait dérobé le manuscrit dans son intégralité ! Là avec cette page unique, il ne peut trouver preneur tant le risque est disproportionné par rapport à l’intérêt de ce seul papier. Son client avait des raisons bien précises pour le vouloir mais Jason ne s’était pas donné la peine de les connaître. Il est maintenant dans l’impossibilité de le recontacter, à moins de transgresser la règle absolue de ce commerce ce qui le mettrait définitivement sur la touche, et il se retrouve avec quelque chose qui ne présente plus du tout la même valeur pour d’éventuels autres amateurs. Il a fallu aussi que sa copine l’appelle et il a dû subir tous ses reproches en silence. Ce n’est pas le moment de se la mettre à dos il risque d’avoir besoin d’elle très vite s’il est contraint dans les jours à venir de quitter un peu précipitamment son logement. Le matin même il a reçu une nouvelle lettre de rappel, le téléphone n’ayant pas été payé depuis deux mois. Bref les lampions et les odeurs de nourriture dans le dédale des petites rues ne parviennent pas à calmer ses inquiétudes et lui donner la moindre raison d’être content de lui. Quelques rues plus loin, Serge se promène. Il a renoncé à son blouson tant l’air est doux, il marche en pensant à sa rencontre avec De Farago. Adrien lui a téléphoné aujourd’hui et Serge lui a longuement raconté son entrevue. Adrien a manifesté un intérêt très vif voulant tout savoir, exigeant les répliques dans leur détail et leur intégralité. Il a fallu que Serge répète, précise, recommence. Adrien semblait complètement excité et il a raccroché en disant qu’il rappelait dans une heure. Bien évidemment ce n’est que quatre heures plus tard que le téléphone a de nouveau sonné. Adrien avait sa voix autoritaire des grands jours, celle qu’on ne discute pas et Serge a été surpris par sa propre attitude toute d’écoute et d’obéissance, comme lorsqu’ils étaient enfants et qu’Adrien sortant d’une période d’isolement se mettait à donner des ordres à ses frères, à tout régenter en n’admettant aucune contestation. Serge avait mis longtemps à lui pardonner ce trait de caractère et même s’il en comprend les raisons dans les circonstances présentes, il s’est d’abord senti hérissé par le ton utilisé par son frère. « Je l’adore et qu’est ce que j’ai envie de lui rentrer dedans parfois ! Le temps a beau passer je ne supporte pas qu’il me commande!» Serge sourit. Il avait, malgré son agacement, attendu le deuxième appel et celui-ci avait été riche en nouvelles. Adrien avait travaillé avec Abidine sur les listes de patronymes qui constituaient l’essentiel du manuscrit de Tichit, ou du moins de ce qui en restait. En faisant l’inventaire attentif des listes, Abidine avait évoqué le cas de certains patronymes dont on se souvenait mais dont l’usage était tombé peu à peu en désuétude dans la région. Les familles concernées avaient bien gardé le souvenir et la trace du nom de leurs ancêtres mais elles-mêmes ne l’utilisaient plus guère. Ce qui avait frappé Abidine c’est que ces familles avaient un point commun : au moins un ou deux de leurs membres de la génération précédente s’étaient exilés et ceux qui étaient restés n’avaient pas de nouvelles. Serge se souvient : c’est exactement en entendant ces remarques qu’il a compris de façon brutale et lumineuse le rapprochement qu’il n’avait fait qu’imaginer jusqu’ici entre le client de Jason et la disparition de la page du manuscrit de Tichit. Impatient de pouvoir réfléchir tranquillement aux perspectives qui semblaient pouvoir s’ouvrir à partir de l’information donnée par Abidine, il avait simplement suggéré l’hypothèse d’une concordance entre le vol et l’identité de De Farago. Adrien avait tout de suite repris l’idée à son compte et Serge, tout à sa découverte, n’avait même pas songé à lui reprocher cette appropriation. Après le ton autoritaire elle venait à point déposer une touche supplémentaire qui complétait le portrait d’Adrien tel que Serge l’avait gardé en mémoire, portait qui relevait plus en grande part de l’imaginaire de l’enfant qu’avait été Serge que de la réalité de ce qu’était devenu Adrien. « Petit con » pensa Serge en raccrochant et il y avait dans ces mots une grande tendresse colorée d’une insoupçonnable pointe de jalousie. Serge passe devant le petit restaurant dans lequel il avait discuté toute la soirée avec Jason et ses amis quelques jours plus tôt. Visiblement Jason n’est pas encore arrivé mais de toute façon Serge n’a aucunement l’intention de l’aborder ici. « Trop de monde, des gens qu’il connaît. Il risque de faire le petit coq devant eux, et j’ai l’impression que le vais devoir le secouer un peu pour qu’il me dise tout ce qu’il sait. Je suis convaincu que c’est bien De Farago qui voulait faire l’acquisition de ce manuscrit et que c’est bien Jason qui s’en est occupé. Ça a suffisamment duré, il va falloir qu’il parle le petit Jason ! » Dans la rue les gens déambulent comme s’ils avaient l’éternité pour horizon. Paradoxalement Serge est pris aussi de cette nonchalance propre aux gens qui sont tout occupé de la vacuité du temps et donnent vacances à leurs soucis. Pourtant derrière son indolence affichée il sent un curieux mélange fait de l’excitation et de la grande tranquillité que connaissent les gens qui se savent tout prêts de leur but. Quelque centaines de mètres plus loin Jason, insupporté par le bruit et le mouvement, se dirige vers l’île de la cité. Sur la place Notre Dame des oiseaux font de grands vols étales au dessus des pavés et les nuages grimpent en d’imaginaires collines des hauteurs indéterminables. Jason avance vers la rue de Saint Louis en l’île, le vent froisse la Seine. Sur le pont un saltimbanque ralentit ses gestes disloqués pour retenir un public incertain qui surveille le ciel devenu menaçant. À la terrasse des cafés touristes et habitués se côtoient sans se mêler. Ils se juxtaposent dans un même élan de convention qui veut que les premiers aiment à penser qu’il y a probablement parmi les seconds quelque parisien authentique et célèbre et que les seconds aient besoin que les premiers soient le miroir qui renvoie le reflet de l’intelligence, de la beauté, de l’authenticité dont ils estiment être les modèles naturels. Il y là dans ce triangle que font les trois cafés à auvent rouge plus de snobisme que dans la totalité des lieux les plus huppés de Paris parce que les hommes et les femmes jouent ici constamment une pièce dont l’auteur est absent, une pièce pour laquelle il n’y a pas d’auteur. Les touristes frissonnent de ce que leur regard peut croiser celui d’un parisien, d’un « vrai » parisien, de ce qu’un de ces derniers puisse même avoir le désir de regarder l’un d’entre eux qui serait ainsi élu et par là même différencié du troupeau des anonymes. Quant aux familiers de ce lieu, ils jouissent de ce qu’ils offrent de par leur seule et simple présence ici cette familiarité en spectacle alors qu’ils affectent un total désintérêt pour de telles considérations. Serge s’installe à la terrasse d’un café et allume une cigarette. Il songe aux quelques mois qu’il a passés dans la ville de B. alors qu’il n’avait pas encore 18 ans. Pour épater une fille, il lui donnait rendez-vous juste avant l’heure d’aller au lycée dans le bar de l’hôtel le plus chic de la ville. Il buvait un café, elle le fixait avec des yeux immenses qui parlaient de bien au delà de ce qu’il était capable de concevoir, et lui fumait des cigarettes blondes très fines qui avaient un goût douceâtre qu’il détestait mais jugeait indispensable au cadre. Il regardait sur un pied d’égalité les hommes et femmes venus prendre ici un petit déjeuner pour parler affaires, n’ayant même pas conscience de ce qu’il pouvait passer pour leur fils et de ce qu’il n’était pas à sa place ici. D’ailleurs il ne songeait plus à son rôle dès qu’il avait franchi la porte du bar en tenant la fille par le coude avec une autorité affirmée. Il suffisait alors qu’il rencontre un copain de classe se dirigeant lui aussi vers le lycée de l’autre côté de la place pour qu’il oublie aussitôt sa compagne qu’il traitait avec négligence sitôt qu’il savait avoir été vu avec elle alors qu’ils sortaient de ce bar. Serge sourit des souvenirs qu’il a de cette époque. La fille qu’il courtisant s’est mariée il y a longtemps déjà. Elle a probablement des enfants. Il l’a perdue de vue et songe qu’ils ne se reconnaîtraient peut-être pas s’il se croisaient aujourd’hui. Serge ne se lasse pas du ballet codifié qui se déroule sous ses yeux. Il a bien repéré quelques belles mais il n’a pas envie de tenter une approche tant il se sent autre depuis son retour de Mauritanie, depuis ce voyage avec Adrien, depuis sa rencontre avec De Farago. Le monde lui semble déplacé, en décalage par rapport aux lieux qu’il occupait auparavant. Postures instables et inhabituelles, élancements à la poursuite d’ombres non identifiées, Serge ne sait ce qui des choses ou de lui esquisse des déséquilibres et des troubles ne laissant place à aucune des évidences qui balisaient jusque là son existence. Soudain parmi la foule de badauds qui se disloque sur le pont Saint Louis Serge aperçoit Jason. Il appelle le garçon de café et règle sa consommation. Il n’a pas réfléchi à ce qu’il voulait faire et attend que Jason traverse le pont et s’engage sur le quai de Bourbon pour se lever. Il le suit alors, remarquant au passage combien le ciel s’est assombri encore. « À moins que ce ne soient les arbres » pense-t-il en laissant Jason marcher quelques mètres devant lui. Il avance sur le trottoir de gauche le long du parapet en bas duquel les eaux de la Seine roulent lourdement leur mascaret noir né du passage lumineux d’une péniche pleine de musiques et de bruits d’assiettes. Quelques pas plus tard Serge interpelle Jason. Jason se retourne inquiet puis soulagé en reconnaissant Serge qu’il attend. Les deux hommes se trouvent à la pointe extrême de l’île sur une sorte de petite place occupée de bancs déserts. Ça tombe bien je voulais te voir, j’ai envie de te parler. Jason hésite. Ah ! ? Et qu’est-ce que tu as à me dire ? Serge sent que Jason vient de se trahir sans le vouloir, il s’est immédiatement cru interpellé malgré la formule anodine de Serge ; il n’a pas pensé un instant que Serge avait envie de profiter de la rencontre pour parler, tout simplement. Ecoute on en vient directement aux faits, ça sera plus simple pour toi comme pour moi. Mais je… Ne te fatigue pas. Moi j’ai des questions à te poser et j’ai bien l’intention que tu y répondes. Rien ne t’autorise à me forcer si je n’ai pas envie de te répondre. Jason, dans ton intérêt tu vas me dire ce que je veux savoir, et rapidement. Il n’y a pas de Médée cette fois encore pour t’aider à sauver ta peau. Pour parler clair, tu choisis : ou on va chez les flics, là tout de suite tous les deux et j’expose mon histoire. Je te rappelle que j’ai été sympa il y a quelques années mais il ne faut pas abuser. Ou tu te confies sans tricher. Jason regarde à droite, à gauche. Le cadre que forme le quai de Bourbon est désert et si l’on entend le brouhaha de la foule, il n’y a pas l’ombre d’un passant par ici. Mais je n’ai rien à confier moi ! C’est vrai j’ai fait une connerie avec le tiroir caisse mais c’était il y a longtemps, c’est de la vieille histoire. Et puis pourquoi tu me chercherais des noises maintenant. On est des copains tout de même non ? Tu sais des copains comme toi, j’évite. Je ne te veux pas de mal mais je veux des renseignements et pour les voir je suis prêt à faire ce qu’il faut. Jason a reculé progressivement dans l’angle le plus profond de la petite place et il a maintenant le dos collé au parapet. Serge est face à lui, tranquille, bien appuyé sur ses jambes et il n’espère qu’une chose : pouvoir coller quelques baffes à Jason qui commence à transpirer. La menace des flics, Serge sait qu’il ne pourra pas la mettre à exécution. C’est trop contraire à ses principes et puis il est convaincu que ça ne fera pas avancer les choses. Il n’a que des soupçons, il n’a aucune preuve. Il veut retrouver le manuscrit de Tichit, il veut le rapporter directement à Abidine. « Ainsi la boucle sera bouclée et c’est ainsi que les choses doivent se faire ». En face de lui Jason n’en mène pas large ; le teint plombé il essaie de donner le change mais sans y croire. Alors là je comprends rien ! On se retrouve après des années, on prend un pot ensemble, on passe une soirée à discuter entre copains et là tu me menaces de je ne sais quoi… si tu crois que… Réponds à mes questions, c’est tout ce que je te demande. Et pourquoi je répondrais à tes questions ? Et d’abord quelles questions ? Justement ! la première : qu’est-ce que c’est la marchandise dont tu m’as parlé et qui te reste sur les bras ? Allez réponds ! Serge se rapproche encore de Jason. Tu veux que je t’aide ? Serge tente le tout pour le tout. Tichit ça te dit quelque chose ? Dépêche-toi, je n’ai pas beaucoup de patience. Je reviens d’un petit voyage de quelque milliers de kilomètres, alors tu comprends… Et le vieux Abidine n’a pas envie d’attende plus longtemps. Qu’est-ce que tu racontes… je comprends rien à tes histoires. C’est toi qui va en avoir des histoires. Là tu vois, ton affaire est d’une autre pointure que celle du tiroir-caisse et je risque d’être moins magnanime que la dernière fois. Mais… Pas de mais, je veux des faits. Je passe à la seconde question, ça te sera peut-être plus facile. De Farago était bien ton commanditaire pour la marchandise ? Euh… ben… tu vois… Oui ou non ? Le ton ne laisse guère d’espoir à Jason. La nuit est tombée… Serge a bien une tête de plus que lui. Jason commence à paniquer. Il a toujours été assez couard face aux bagarres possibles. Serge le sent prêt à craquer. Alors ? Oui Tu vois, ce n’est pas difficile. On revient à la première question, la nature de la marchandise dont il n’a pas pris livraison ? Tu sais, il collectionne des trucs… alors… tu vois… moi j’ai juste été l’intermédiaire et… Arrête tes conneries ! Je sais que De Farago est collectionneur. Qu’est-ce que tu devais lui apporter ? Rien… juste un document… ça n’a pas vraiment de valeur. Et tu l’as eu où ce document sans grande valeur ? Je connais un gars qui m’a… Ne recommence pas à baratiner Jason. Où ? Ça vient d’un manuscrit ancien mais c’est pas d’ici. C’est peutêtre même pas authentique, ça vient de chez les négros et avec eux on sait ja… Le coup est arrivé si brutalement que Jason n’a eu le temps ni de finir son mot ni de fermer la bouche. Le deuxième coup le cueille alors qu’il tente de revenir de sa stupeur. Celui là c’est pour le bougnoule, tu te souviens ? Mais ça va pas, t’es fou ou quoi ? Jason est au bord des larmes, il renifle. Ne pisse pas en plus dans ta culotte, garde ton énergie pour me raconter. Quel manuscrit ? Où ? Quand ? Et si tu n’es pas trop con tu peux même me dire pourquoi pendant que tu y es. Jason qui s’était affaissé au pied du parapet se redresse doucement, le bras en défensive devant le visage. De Farago voulait un manuscrit. Il suivait depuis le début cette histoire de bibliothèques du désert. Il m’a demandé si je pouvais lui procurer un de ces livres. Je suis parti en Mauritanie et… Doucement ! Commence par le début. Je veux tout savoir. En détail et dans l’ordre. Tiens viens, il y a des bancs, on va s’asseoir. Et ne fais pas l ‘imbécile. Je cours vite ! Ils se dirigent vers un banc, une silhouette apparaît sous les arbres suivie d’une autre. Une femme qui promène son chien. Serge perçoit le parfum qui la précède. Il la suit du regard. Elle avance doucement, distraite. Des étoiles poudroient le ciel, plus loin, au dessus de la Seine. Les bruits de la nuit sont retenus, suspendus sitôt ébauchés, Serge attend qu’ils retombent. Ça fait un long silence palpable, à l’étoffe lourde, ouatinée. Alors… Alors Jason parle. Il raconte les petits trafics en sous-main court-circuitant son patron, le carnet d’adresses qu’il a fini par se constituer et la grande affaire de sa vie, amorcée il y a des mois ; les contacts avec De Farago, la préparation de son voyage sur Tichit et le prétexte des vacances à prendre pour expliquer son absence. Il raconte toutes les difficultés qu’il a dû surmonter, les risques qu’il a pris, le retour sur Paris avec dans sa poche le feuillet volé puis l’échec de la transaction dont tous les termes avaient été fixés avant son départ. Insensiblement il est passé du récit à la plainte et à la dénonciation de l’abus dont il est persuadé qu’il est l’unique victime innocente. Serge est écoeuré de ces confidences qui disent tout de la veulerie de ce voleur minable, de cet homme sans principe qui geint de ce qu’on puisse le traiter comme tel. Jason a fini par se taire, épuisé, sans ressort, après avoir dévidé le fil de ce qu’il considère comme une injustice scandaleuse source de tous ses malheurs. Bon, on y va. On va où ? Chez toi ! Mais… mais pourquoi ? Je récupère le document et je vais le remporter là où tu l’as pris. Et moi ? Quoi, toi ? Ben… et l’argent ? Quel argent ? Je crois que tu n’as pas bien compris mon petit Jason. Tu vas me donner le manuscrit et tu vas rester bien sage en te faisant discret. C’est ce que tu as de mieux à faire. Je te préviens. Tu as tout intérêt à ne pas faire d’entourloupes. Il y a beaucoup de monde qui aimerait bien t’entendre et ça ne pourra t’apporter que des ennuis. Ce document va repartir à Tichit même si je dois d’abord pour cela te flanquer une raclée que tu n’oublieras pas de sitôt.
Quelques heures plus tard rue Saint Honoré, Serge sonne à la porte de De Farago. Il a à peine dormi après avoir abandonné Jason à ses lamentations. La page du manuscrit était glissée entre deux catalogues de chez Christie’s. L’appartement faisait négligé mais Serge y a remarqué quelques beaux meubles 18ème de style anglais et des bibelots en nombre trop important pour justifier leur fonction décorative en ces lieux. Arrivé chez lui Jason a bien tenté une ultime négociation pour obtenir ce qu’il appelait une compensation en échange du feuillet, mais l’attitude de Serge ne lui a guère laissé le temps de développer son argumentation. Tu t’en tires à bon compte, tu as intérêt à en avoir conscience. Et je serais toi, je garderais ça en mémoire. Des fois que l’histoire se répéterait, il vaux mieux que tu en aies tiré des leçons ! Les trottoirs ont été lavés de frais et il flotte dans l’air un parfum de printemps timide et hésitant mêlé à l’odeur des premières bouffées de cigarette échappées de la brasserie d’à côté Serge n’a pas eu à insister pour obtenir un rendez-vous d’urgence avec De Farago. J’attendais votre appel. … ? Venez le plus tôt possible, je vous expliquerai. Serge n’avait pas cherché à en savoir plus sur le moment.Sitôt rentré chez lui il avait réservé une place d’avion pour Nouakchott et voyant qu’il disposait en matinée de quelques heures avant son départ il avait tenté sa chance auprès de De Farago. Entrez. Allons directement dans le bureau. Serge suit le collectionneur et se retrouve dans la pièce aux bibliothèques. Vous vouliez me voir… J’ai beaucoup réfléchi depuis notre précédente conversation. Serge n’a pas encore prononcé un mot. Me permettrez-vous de vous raconter une histoire ? Vos heures sont précieuses je sais, vous m’avez dit lors de votre très tardif appel que vous partiez aujourd’hui en Mauritanie. Mon histoire part de làbas justement et il est juste qu’elle m’y ramène mais ça je ne l’ai pas compris tout de suite. Il m’a fallu du temps. Votre venue a joué un grand rôle aussi, celui de catalyseur en quelque sorte. On peut effacer les traces écrites de son passé, la mémoire demeure. Moi je voulais deux choses impossibles et contradictoires. Après avoir changé de nom pour couper tout lien avec mon passé j’ai voulu posséder des signes matériels attestant de la réalité de ce même passé. Les deux hommes sont assis de part et d’autre de l’énorme table de bois qui fait fonction de bureau. Pourquoi avez-vous changé de nom ? Pour une double raison douloureuse, invivable, du moins c’est ce que j’ai cru pendant longtemps. Mais fuir ce que l’on est est impossible et c’est encore plus impossible de vivre avec l’idée que l’on a effectivement choisi la fuite. Il faut jouer un rôle, se composer des attitudes. La confusion entre réalité et fiction devient telle… J’ai gagné beaucoup d’argent, j’ai été reçu par la grande bourgeoisie et la noblesse qui ont vécu toute leur vie au milieu de beaux objets, on ne m’a jamais assimilé aux nouveaux riches produits par la Bourse ou le Net. C’est comme si j’avais toujours fait partie de ce monde. Mais vous savez où je suis né ? À Lekhcheb, près de Tichit. Mon nom, mon vrai nom, me semblait ne désigner que cela, mon pays, et mon Pays pour ces gens… vous comprenez ! Puis ce nom, mon nom dit aussi l’infamie, celle de mon père. Je ne pouvais pas vivre avec elle, je ne pouvais pas la porter. Alors un jour j’ai voulu tout effacer. Mon père, mon pays, mes origines. J’ai quitté très jeune ma famille, je suis parti pour la France, j’ai changé de nom, je me suis fait un nom, ici, un nom qui a fait taire tout le passé. Mais le passé est têtu. Depuis des années il revient, sans raison extérieure, objective. Non, il est revenu tout seul et peu à peu il m’a occupé l’esprit. Il m’appelle. C’est peut-être l’âge simplement, mais je ne crois pas. Tout ce que j’ai voulu taire s’est mis à faire de plus en plus de bruit. Personne n’est au courant. On dit juste que je deviens plus… absent, que je suis de plus en plus occupé de ma seule passion, la généalogie. C’est seulement mon passé qui reprend sa place. Alors ? Alors ? C’est simple. Un jour j’ai pris conscience de l’intérêt que le monde des historiens, des collectionneurs, des amateurs d’art, portait aux manuscrits anciens que l’Etat mauritanien redécouvrait dans les vieilles cités longtemps oubliées de l’Adrar, entre les déserts de Majabat El Koubra et d’Aouker. Je me suis souvenu que ma mère me parlait toujours du ksar de Tichit. Son propre grand-père y était mort alors qu’il assurait la conservation des manuscrits de la ville. Elle racontait qu’il lui avait lu un soir la liste des noms des femmes et des hommes qui composaient notre famille. Elle décrivait avec admiration le recueil, les en-têtes, la calligraphie rouge sombre et surtout elle parlait sans cesse du troisième feuillet, celui sur lequel figurait les patronymes de notre lignée. C’est un peu d’elle même qui était dans ces pages vieilles de plusieurs siècles. Du moins elle s’y inscrivait avec un grande ferveur. Elle récitait des noms… Hamody fils de Mahamoud… Swefiga fille de Zedfa…Elle aimait raconter cela. Je la vois encore assise dehors dans la cour, tout occupée à tresser les cheveux d’une de mes soeurs. Inlassablement elle racontait. Elle disait les caravanes marchandes de trente mille chameaux transportant du sel, de la laine, le mil et l’orge ; elle disait encore l’ivoire et les plumes d’autruche qui étaient rapportés du sud, comme si ce commerce avait été de son époque. Elle vivait son présent les yeux éblouis de ce passé qu’elle-même n’avait pas connu et moi je l’écoutais bouche bée, et je haïssais plus encore mon père tôt disparu dont nul n’évoquait jamais le nom tâché d’une faute irrémédiable jamais nommée. Ici je suis devenu celui que vous voyez devant vous. Pourquoi avez-vous désiré entrer en possession de ce manuscrit ? La voix de ma mère me manquait. Comment dire ?… J’avais tout effacé de mon passé mais depuis quelque temps sa voix me murmurait de nouveau notre histoire. J’ai eu envie de renouer avec elle. Ne vous suffisait-il pas de retourner en Mauritanie ? Non, ce n’est pas cela que je voulais. Je me suis pas naïf… Quand on part de son pays c’est toujours un exil, on est porté hors de soi en même temps qu’on porte ses pas hors des frontières. Il n’y a pas de retour possible et pas de terme non plus à la nostalgie de ce pays perdu. Mais cela, je ne l’ai compris que plus tard. Revenir à Lekhcheb n’aurait pas de sens, ce serait courir après des ombres cachées derrière des apparences de retrouvailles… Vous comprenez ? Oui… Et vous avez pensé… Excusez-moi… J’ai cru qu’en m’appropriant ce feuillet du manuscrit, un peu de mon pays, de mon histoire, viendrait à moi. Je comprends, et je sais pour Jason… J’ai récupéré le document. Vous voulez le voir ? Vous l’avez ici ? Il est chez moi mais nous avons le temps d’y aller avant que je prenne l’avion. Ecoutez… non… je ne veux pas le voir. Je ne l’ai jamais vu et jamais je n’aurai dû avoir ce désir de le posséder en propre. Vous allez le remporter, ainsi que vous l’avez décidé, sa place est là-bas. Deux choses avant que nous nous quittions, deux choses qui n’ont aucun rapport l’une avec l’autre, je vous en donne ma parole. Je suis prêt à aller faire une déposition concernant le vol, c’est vous qui devez prendre la décision… Comme c’est curieux cette folie qui s’est emparée de moi ! Je suis heureux que vous ayez récupéré le document et je ne comprends pas comment j’ai pu en arriver à cette extrémité. On peut se tromper beaucoup dans la vie, il était temps que je le sache. Par ailleurs prenez cela. De Farago tend une grosse enveloppe marron à Serge. Je n’achète pas votre silence. C’est le double de ce que je devais remettre à Jason en plus des frais que je lui ai versé pour son voyage. Ah ! parce que vous lui avez déjà versé quelque chose ? Bien sûr. Le menteur… Ce n’est pas ce qu’il a prétendu… C’est pourtant ce qui s’est passé. J’avais tout pris en charge. Cette enveloppe, j’aimerais qu’elle soit remise au conservateur en même temps que la manuscrit. Voilà… Vous savez tout. Vous me tiendrez au courant de votre décision ? Quelle décision ? Vous voulez dire pour une éventuelle déposition ? Oui. Ne craignez rien, je ne vais pas m’enfuir ! On ne s’enfuit jamais une deuxième fois quand on sait l’inutilité de la fuite. Ne dites rien. Me permettez-vous de revenir vous voir avec quelqu’un après mon retour de Tichit ? Si vous le désirez, bien sûr. J’aurais grand plaisir à parler encore avec vous. Qui est-ce ? Adrien, mon frère. Il est chercheur… Vous devriez vous entendre tous les deux. Tout son travail porte sur des problèmes de patronymes et la question de l’identité occupe presque à elle seule la totalité de son existence. D’après ce que j’ai compris avec lui mais aussi avec vous, la question est infinie et sans réponse. Sans réponse peut-être en effet, et pourtant personne ne peut définitivement choisir d’en faire l’économie.
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12:51 29 janvier 2011
| Carole
Modérateur
| | Paris | |
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Un si mélancolique bonheur
L’avion se pose dans un doux feulement retenu sur la piste de l’aéroport qui prolonge le ciel en un long ruban gris. Le crépuscule suspend encore ses ombres au-dessus de la ville La ville de Saint Exupéry… Serge s’étire, peu pressé de sortir de l’avion qui l’a amené directement de Paris. Cinq heures de voyage ont suffi pour changer l’atmosphère, les couleurs et les parfums. Serge est un peu amolli, ralenti dans ses gestes et ses décisions. Il doit repartir de Nouakchott dès sept heures le lendemain et n’a en cet instant qu’une envie, dormir. Il a réservé une chambre pour la nuit et espère vaguement ne pas avoir à trop parlementer avec le chauffeur de taxi pour s’y faire conduire. Le temps de sortir de l’aéroport la nuit est tombée. Serge aperçoit de loin les deux minarets de la mosquée saoudienne, puis se laisse porter dans les rues qui se coupent à angle droit avec une régularité jamais prise en défaut. Arrivé dans sa chambre il prend rapidement une douche froide et s’endort avant même de s’apercevoir que la pièce n’a pas de fenêtre. Dehors, les étoiles veillent. Le lendemain le soleil caresse déjà les figures géométriques qui ornent les maisons de pierre et d’argile de Tidjikja lorsque Serge se rend sur la place du marché. Au bord des toits d’étonnantes gargouilles racontent des histoires de pluies improbables et le lit de la rivière suit imperturbablement son chemin solitaire et sec depuis plusieurs mois. Serge a rendez-vous avec un guide recommandé par celui qui l’avait raccompagné jusqu’à Tidjikja lors du premier voyage sur Tichit. Il avait trouvé la veille en arrivant à l’hôtel un message lui indiquant l’heure et le lieu où il devait rencontrer l’homme. La place est frémissante de bruits, de couleurs et de mouvements. Les camions et taxis-brousse manoeuvrent au milieu de la foule, déposant des passagers, chargeant des sacs de riz et des guirlandes de piments séchés d’un rouge sombre. Des hommes au teint clair déambulent sans bousculer les plis bleus de leur sarouel et leurs boubous damassés confèrent à leur démarche une noblesse inimitable. Un groupe de femmes telles des frégates fendant les eaux avec leurs mélafas colorés conduit une bande d’enfants aux yeux espiègles et à l’allure appliquée. Ils portent leurs petits cartables avec un grand sérieux, ne jetant qu’un regard sur les marchands de noix de cola mais se poussant du coude dès qu’ils pensent ne plus être surveillés. Sur des étals des tas de dattes, des piles de paquets de thé, des céréales, des légumes et des fruits bien alignés donnent l’image d’une certaine abondance. L’eau est rare ici comme dans toute cette région même si la palmeraie offre l’impression d’une production extraordinaire pour qui arrive directement du désert, et chacun sait combien la nature est peu généreuse dès que l’homme ne se met pas totalement à son service. Pour la plupart, les vendeurs ont la peau sombre et Serge devine derrière l’animation générale une subtile hiérarchie qui règle les moindres relations entre tous les membres de cette population. Alors, toubab on y va ? Serge se retourne. L’homme est grand, sec, son chèche blanc souligne la couleur métallique de ses yeux. J’ai appris le français chez les soeurs, ça fait bien longtemps ! Mais je ne rate jamais une occasion de le parler. Une fantaisie de mon père… Remarquez je suis allé aussi à l’école coranique ! Mon père travaillait dans l’administration française comme commis, il pensait que ses enfants devaient parler la langue de ses employeurs. Il n’y a qu’avec ma mère qu’il a rencontré des obstacles majeurs. Il lui faisait réciter des listes de mots nouveaux tous les jours mais elle, elle préférait nous écouter parler. Elle disait que ça faisait sérieux mais que ça ne faisait pas une musique très joyeuse. Vous parlez drôlement bien ! Je lis aussi. Un blanc est arrivé ici un jour et il m’a demandé de le conduire au Mali. C’était un vieil homme tout menu ; Il avait entre autre une énorme malle intransportable tant elle était lourde. Bien sûr j’ai voulu le convaincre qu’on avait intérêt à se charger plutôt d’eau, d’essence et de ravitaillement en quantité suffisante pour se lancer dans cette expédition. C’était il y a longtemps et il y avait moins de routes, moins de véhicules à moteurs, les pistes étaient souvent très éprouvantes à cette époque si on ne voyageait pas à dos de chameaux. Bref je voulais qu’il laisse sa malle ou qu’il l’allège. Mon fils, m’a-t-il dit, je ne peux pas laisser ça derrière moi, je ne reviendrai pas : je vais finir un travail que j’ai commencé il y a vingt-cinq ans à Sangha, ça m’occupera tout le temps qu’il me reste à vivre. Je voudrais bien achever mes recherches sur les Maisons de la Parole et je vais avoir besoin de tout ça. Il avait ouvert sa malle et me montrait des piles de papiers couverts d’une écriture minuscule, des livres. Il en a sorti deux tout écornés, les Dialogues de Platon et Madame Bovary puis il me les a tendu. Je les emmène toujours avec moi depuis qu’on me les a offerts… ça fait presque cinquante ans, a-t-il rajouté dans un murmure. Gardez-les, je vous les donne. On peut vivre toute une vie à ne lire que ces deux livres là. Serge regarde le guide qui semble plongé dans ses souvenirs. Et vous l’avez conduit au Mali ? Oui, le trajet a été pénible, il faisait chaud et le vieil homme souffrait énormément. Il était fatigué mais à chaque halte il semblait reprendre des forces et il me parlait pendant des heures de Flaubert et de Platon, totalement oublieux de son épuisement. Quand nous sommes arrivés à Sangha, j’ai voulu lui rendre les livres mais il a refusé. « C’est à vous maintenant de continuer à vivre avec eux. » m’a-t-il dit. Alors depuis ce temps je les ai toujours avec moi… Bon il faut partir, on a 250 kilomètres à faire et si tout se passe bien, on devrait être à Tichit ce soir. Je croyais qu’il nous faudrait plutôt deux jours. Enfin… c’est ce qu’on a mis mon frère et moi avec notre guide la première fois que nous sommes allés à Tichit. Je sais, Kosa m’a expliqué. Vous veniez de rudement loin ! Vous me raconterez ça en route, ça n’est pas fréquent de voir des touristes débarquer ici directement de Paris avec leur propre voiture ! Moi après, je continue sur Oualâta, j’y ai de la famille. Les deux hommes s’installent, Serge n’a qu’un sac à dos et le véhicule a déjà son chargement d’eau et d’essence. C’est un toutterrain qui garde encore fière allure au regard de la plupart de ceux qui circulent sur la place malgré son aménagement vétuste et sommaire. Après quelques heures de route Serge a le sentiment de n’avoir jamais quitté le désert depuis des semaines. Il a raconté son périple depuis la France jusqu’à la Mauritanie, reprenant sans même s’en rendre compte les mots et les impressions d’Adrien. Il n’y a que le motif réel du voyage qu’il n’a pas évoqué. Mais là aussi il a du mal à faire la part des choses et à distinguer objectivement les raisons réelles qui les ont conduit à faire des milliers de kilomètres en voiture au lieu de prendre l’avion, et même à décider de ce déplacement alors que la solution du problème se trouvait à Paris. Pareillement, il sent bien que ce deuxième voyage pour Tichit aurait pu être évité s’il s’était placé dans la seule perspective de l’efficacité. Mais justement, toute cette affaire relève d’un autre registre. Depuis l’appel d’Adrien il y a maintenant deux mois, Serge est convaincu que tous deux n’ont raisonné qu’à partir de leur seule affectivité. La récupération du manuscrit conclut de façon heureuse ce qui a été un temps très intense de rencontre entre les deux hommes, autour de leur passé commun et d’un présent, dont chacun séparément voyait le caractère délétère en ce qu’il les éloignait tous les jours un peu plus de leur vérité. La conclusion heureuse de l’aventure aurait pu ne pas être et cela n’aurait en fait rien changé à cette histoire. Plus jamais ils ne redeviendraient ce qu’ils étaient en train de devenir, Serge en est persuadé. C’est d’ailleurs maintenant que Serge comprend vraiment le désir d’Adrien de passer par la ville dans laquelle ils avaient vécu quand ils étaient enfants. Ce désir, Serge l’a à son tour et il sait que seule la nostalgie qu’il en a rend le bonheur possible. Il croyait qu’il lui faudrait du temps pour revenir à ce passé mais le passé l’a rattrapé en silence au travers des émotions de son frère, un peu comme l’attachement du vieux chercheur pour deux livres s’est glissé dans le coeur du guide qui le conduit maintenant à Tichit. L’impression de solitude que ressent Serge dans ce désert n’a rien à voir avec celle contre laquelle il s’est tant battu ces dernières années alors même qu’il menait une vie de célibataire très entourée. Il a fait la paix avec lui-même et se sent fort d’une tranquille assurance. C’est « la route de l’Espoir », vous savez pourquoi on l’appelle comme ça ? J’ai lu un truc là dessus, je ne me souviens plus bien. Autrefois les caravanes qui allaient au Mali et au Niger passaient par là, les oasis servaient de halte, on y trouvait de l’eau de la nourriture et toute la luzerne nécessaire aux caravaniers était cultivée par des esclaves noirs. C’est à partir de là aussi que se sont diffusées les règles de l’Islam parce que c’était les seuls points de rencontre entre les nomades de tribus différentes. Une caravane partait tous les ans pour La Mecque. Puis cette route nous relie à la mer. Enfin… Les choses ont bien changé. Les cultivateurs sont trop peu nombreux pour s’occuper des palmeraies, la pluie se fait rare. Quand elle tombe le sel remonte à la surface et brûle la terre. Puis les dunes de sable avancent toujours un peu plus. Vous avez vu, à Tichit ? Oui. On dit que sept villes s’y superposent, englouties inexorablement par les sables les unes après les autres. Mon frère prétend que le désert rêve et que c’est pour cela que les dunes se déplacent toujours. Les ombres commencent à s’allonger quand apparaissent les premiers signes de l’arrivée sur Tichit, fantôme de ville où une poignée de maisons belles encore luttent contre l’ensablement. Des palmiers étranglés à mi-hauteur par le sable gémissent en fouettant le ciel de leurs palmes torturées. Serge reconnaît la ruelle qui grimpe vers le groupe d’habitations serrées autour de la petite place sur laquelle Abidine a l’habitude de s’installer le soir pour reposer son regard sur les moutonnements du désert. Il descend de voiture et règle son guide, cet original amoureux de la langue française. Il ouvre son sac à dos et en sort un petit recueil des poésies de Supervielle qu’Adrien lui avait conseillé de lire lors de leur premier voyage à Tichit. Tenez. Je suis sûr que mon frère aurait aimé vous le donner. Il me disait que c’était un vrai livre de voyage. Je ne l’ai pas depuis cinquante ans mais vous verrez, il y a des choses très belles. Merci. Vous savez beaucoup de livres circulaient à dos de chameau autrefois dans cette région avant qu’elle ne meure étouffée par le sable et la sécheresse. C’est pareil pour les hommes, sans les mots des livres ils se meurent peu à peu et quand ils finissent par s’en apercevoir il est trop tard, ils sont étouffés par les habitudes, par les préjugés… par tout ce qui encombre la vie. Les livres font garder les yeux ouverts. C’est fou la beauté du monde quand on le regarde vraiment ! Il faut qu’Adrien vous rencontre, vous êtes exactement le type à raconter le genre de choses qu’il adore. Je peux vous prendre au retour. Appelez la gendarmerie de Oualâta quand vous voudrez repartir. Il aura fini son travail votre frère ? Oui il l’aura fini, même si c’est un boulot sans fin. Mais dites-moi si ce n’est pas indiscret, pourquoi êtes-vous revenu le chercher ? Il ne peut pas revenir en France tout seul ? Non, ça n’est pas ça… C’est une longue histoire… Je vous la raconterai un jour, j’en suis sûr. Bon… Au revoir, à la prochaine. Le taxi-brousse redémarre doucement dans la lumière mauve presque nacrée qui glisse entre les maison penchées sur leurs cours intérieures et se saisit des milliers de particules de poussière pour en faire le temps d’une poignée de minutes autant de chrysolithes à la recherche de quelque étoffe précieuse afin de la parer. Serge reprend son sac et commence à monter vers la maison d’Abidine.
-C’est toi Serge ? Serge a repéré bien avant d’entendre la voix la tache claire de la chemise d’Adrien. Oui, c’est moi. Serge… tu vas bien ? Oui. Je l’ai apporté comme promis. Je n’étais pas fier à la douane, le camouflage n’est pas fabuleux. Serge, Abidine ne s’est pas levé aujourd’hui. Il a beaucoup de fièvre. Il fait peine à voir. La nuit est tombée totalement, les étoiles tremblent et au loin les chacals hurlent brièvement. Tu as fait bon voyage tout de même ? Ça me fait plaisir que tu sois déjà là. Je me fais du souci pour Abidine. Tu vas lui apporter le manuscrit dès que je l’aurai dégagé de son déguisement. Tu sais j’ai hésité entre une BD porno et celle de Lauzier sur la politique française en Afrique. Tu cherchais les ennuis ? Je plaisante voyons ! J’ai été très raisonnable, j’ai choisi une histoire de la musique avec des feuillets déjà bien jaunis. Ça m’a facilité les choses parce qu’il y avait pas mal d’illustrations protégées par une feuille de papier bible et j’ai pu ainsi insérer le document sans trop de problème. T’es un chic type Serge, parce que si tu te faisais piquer à la douane avec ça ce n’est pas de simples ennuis que tu aurais eu… Je sais mais il n’y avait pas d’autre solution, du moins pour Abidine. Il a déjà tant de mal à imposer le respect de la tradition qui interdit le départ des manuscrits hors de cette ville. Hier il m’a annoncé qu’il s’était donné encore une semaine avant de demander la réunion du conseil des sages. Il veut remettre sa charge à quelqu’un qui en soit plus digne que lui m’at- il dit. Le problème c’est qu’il culpabilise complètement à propos de ce vol et personne ne peut le convaincre que ce qui s’est passé aurait pu arriver à n’importe qui d’autre. Oui, sauf que les autorités mauritaniennes et même les instances internationales restent fondamentalement convaincues que ces bibliothèques du désert ne peuvent vraiment pas être correctement entretenues et protégées du sable, des termites et des voleurs si elles ne sont pas regroupées en un lieu officiel et mises sous la tutelle d’un organisme étatique qui en aurait la charge. Sans compter que l’Etat mauritanien voit déjà les retombées économiques d’un tel regroupement qui permettrait à des milliers de touristes et quelques poignées de chercheurs de venir facilement dans une ville qui pourrait les accueillir afin d’admirer ou d’étudier ces manuscrits. Tu comprends bien qu’en l’état actuel des choses les touristes ne vont pas se déplacer massivement dans le désert où les conditions de voyage ne sont pas évidentes, pour aller voir quelques vagues bouquins. Oui je sais. Mais ce que je sais aussi c’est la force du lien qui attache ces femmes et ces hommes aux manuscrits qui leur ont été transmis de génération en génération. Ces livres sont la mémoire écrite de leur peuple. Ces livres sont leur dignité et leur identité par delà les aléas de l’histoire, les périodes de crise, les colonialismes. Ces livres enfin sont les traces de ce qu’ils ont toujours honoré Dieu. Je ne comprends pas bien. Pourquoi des listes de patronymes seraient le signe de ce que leurs ancêtres honoraient les préceptes de la religion ? ça me dépasse… L’absence de postérité est une malédiction divine. Sourate 58, troisième verset. Là tu m’épates. Non j’ai beaucoup écouté Abidine. Sourate 58 je te disais donc : « Celui qui te hait mourra sans postérité » Il faut que les hommes disent et fassent savoir qu’ils se sont multipliés par la grâce de Dieu et que cette multitude se voue à Dieu. Le manuscrit visé par le voleur est justement constitué de textes qui font le compte de la postérité de ce peuple, autrement dit qui font la preuve que ces hommes et ces femmes se sont multipliés ainsi que le veut le Seigneur et parce que le Seigneur les couvrait de sa bienveillance. Or ce dernier point à lui seul atteste du mérite de ce peuple ; il le faut bien en effet puisque Dieu leur a accordé sa clémence et sa miséricorde en leur permettant effectivement de se multiplier. Tu m’as tout l’air du spécialiste en exégèse coranique ! Attends ce n’est pas tout ! Le voleur n’a subtilisé qu’un feuillet du manuscrit. Or quand tu m’as téléphoné pour m’expliquer ton intuition et comment tu avais fini par faire le lien entre ton passionné de généalogie et ce feuillet c’est là que j’ai compris. Et le pire tu vois, c’est que très vite Abidine m’avait mis sur ma piste, mais ni lui ni moi ne le savions. Tout le temps de l’hégémonie française les différents castes du pays ont été utilisées pour asseoir la domination de l’administration française et en 1960 au moment de l’indépendance, certains mauritaniens ont senti que leur avenir était peut être compromis s’ils restaient ici. Il paraît qu’ils ont été assez nombreux parmi les plus favorisés par le colonialisme à partir. Quelques uns se sont donc installés en France et Abidine me citait le cas de familles qui n’ont plus jamais entendu parler de leur parent exilé malgré leurs recherches, les échanges de courrier entre ambassades etc. Des rumeurs circulaient à cette époque, on parlait de disparitions non volontaires, d’enlèvements… enfin tu vois. Mais il y a une chose dont Abidine est sûr : il y a au moins deux ou trois membres d’ethnies de la région du Tagart qui sont partis mais sous un autre nom. Je ne sais plus comment il l’a appris, une histoire complètement extravagante mais qu’importe. Ton… comment déjà ? De Farago. C’était obligatoirement notre homme, tout le désignait, tout concordait. Tu comprends, à partir du moment où un type qui a tout fait pour qu’on oublie d’où il vient au point d’effacer son nom de famille… Adrien, on reparlera de tout ça après, tu veux. Je sui fatigué et puis le vieil Abidine mérite qu’on lui apporte enfin sa page manquante. Tu as raison. Je suis tellement content ! ; Serge ouvre son sac à dos et en sort le livre d’histoire de la musique dans lequel il a caché la page volée du manuscrit. Tu arrives à la repérer ? Non, où est-ce que tu l’as mise ? Regarde ! Attention décolle les pages doucement, le feuillet est au milieu, entre Sainte Colombe et Marin Marais, entre le voleur et le volé ! Quel goût du détail! Tu es un raffiné ! Tu peux te moquer ! Je te signale que mon histoire de la musique vient de subir là une sacrée dévaluation ! Parce que ça fait partie de ton fonds ? Evidemment ! Et ça coûte cher un bouquin comme ça ? Bien sûr, cinq ou six mille francs… Mais tu es fou, tu ne pouvais pas choisir autre chose ? Je ne te comprends pas Serge, tu es parti en m’expliquant qu’il faudrait probablement que tu te serres un peu la ceinture en vue des changements que tu envisageais et là tu… Arrête de t’exciter Adrien, je plaisantais. Tu es incroyable, toi. Tu n’as aucun sens des réalités. Tu peux faire un brillant cours d’économie marxiste mais tu n’as pas la moindre idée du prix d’un livre ! Je suis content que tu sois là, on va recommencer à se chamailler, ça me manquait ! pourtant j’ai vécu de beaux jours dans cette maison. Tes travaux ont bien avancé ? Oui j’ai trouvé des choses fabuleuses dans la bibliothèque. Puis j’ai découvert en Abidine un être d’exception. On a passé des heures à lire dans le plus grand des silences et des heures encore ici, sur cette même terrasse, à parler en regardant la nuit s’installer, défroisser le ciel et le tendre bien plat au dessus de Tichit, à écouter les murmures des ombres, les soupirs des oiseaux, les plaintes des palmiers sous le vent, et le bruit feutré du sable qui respire à mesure qu’il avance et envahit les rues et les maisons. Dépêchons-nous d’aller porter ça à Abidine. Je suis sûr que la vue de ce feuillet va le faire sortir de son lit. Serge et Adrien pénètrent dans la maison. La première pièce étroite est chaulée de frais et les murs sont nus en dehors d’une immense photographie noir et blanc représentant une femme debout à côté d’une porte. On peut voir tous les détails du bois, les noeuds, émouvants de fragilité par rapport à l’aspect très massif de l’ensemble, clenche et loquet compris. La femme au contraire semble un peu floue, comme si le photographe avait réglé son objectif sur le système de fermeture de la porte. L’idée fait sourire Adrien qui y pense chaque fois qu’il passe dans cette pièce. Au bout d’un couloir éclairé par la lune qui éclabousse le sol de formes d’une clarté laiteuse, la porte d’une autre pièce est ouverte. Là se tient Abidine, les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, le souffle court. Il me semblait avoir entendu du bruit. C’est juste moi dit Serge en s’avançant vers le vieil homme. Il lui tend le feuillet glissé entre deux morceaux de papier de soie. Voilà c’est pour vous. Abidine prend délicatement la page. Merci, merci. J’ai beaucoup prié pour connaître cet instant. Sans vous… Allons il n’est pas l’heure de s’attendrir. Je vais remettre ce manuscrit là où il doit être et après nous boirons du thé. Tu dois être fatigué mon fils après ce voyage. Abidine retourne dans la pièce qu’il a quittée quelques instant auparavant. Sous la lumière des lampes à pétrole les tapis semblent assoupis tant leurs couleurs sont fondues ensemble en un bel ocre mordoré. Tu n’as pas eu de tempêtes de sable ? Allez viens, installe-toi près de moi. Tu vois le manuscrit est là. Comme moi il attendait, il était amputé d’une part de lui-même. On ne devrait jamais arracher la page d’un livre. Où est Adrien ? Il est parti préparer du thé. C’est bien. On va l’attendre et puis tu raconteras. Dans la pièce les manuscrits sont groupés ainsi que Serge les avait vus la première fois. Les couffins qui contiennent les ouvrages à traiter contre les termites ou ceux dont les reliures doivent être restaurées sont alignés le long du mur. Un courant d’air un peu frais pénètre par la porte qui ouvre sur le désert et s’enfuit en traînant derrière lui quelques rayons de lune par le couloir qui mène à la terrasse. Sur une table de bois épais Serge reconnaît le matériel d’écriture de son frère, un stylo plume dont il ne se sépare jamais et une petite boite qui contient sa réserve de cartouches d’encre. Il est un peu ému de trouver ces objets là tout en ayant le sentiment qu’ils y sont vraiment à leur place. Un léger parfum de musc se mêle à l’âcreté plus prononcée du charbon de bois dont les murs, les tapis, les livres sont imprégnés. Adrien apporte le kanoun et la théière bleue, tire vers les deux hommes déjà installés le plateau avec les verres à thé et le sucre, puis il s’assied à son tour. Alors ? On t’a attendu avant de commencer. Le silence est bon qui fait un écrin pour les belles actions. Mes fils, je ne pourrai jamais rembourser la dette que j’ai envers vous. Si. Adrien a laissé échapper cette réponse murmurée comme s’il avait peur de briser l’harmonie de la nuit. - Si ; vous allez rembourser votre dette et vous savez comment. Tu as raison Adrien. Je vais continuer à m’occuper de la bibliothèque, je n’ai pas le droit de m’en désintéresser. Ce serait un mensonge parce que je tiens à chacun de ces manuscrits. Ce serait aussi une lâcheté parce que les femmes et les hommes de ce pays ont besoin des mots qui nourrissent leur mémoire. Ce serait une offense à Dieu. Il est dit : « Lorsque le ciel se fendra, que les étoiles seront dispersées, que les mers confondront leurs eaux l’âme verra ses actions anciennes et récentes. Ce jour là l’âme ne pourra rien pour l’âme ». C’est maintenant que je peux quelque chose. Serge intervient Des livres circulent toujours sur la route de l’Espoir au travers des déserts de Mauritanie. Et tout le long des pistes du Sahara, d’est en ouest et d’ouest en est des caravanes transportent des millions de mots, j’en suis sûr. Cependant nous ne le savons pas parce que nous ne faisons pas attention et nous ne les voyons pas. Tu sais Adrien, le chauffeur qui m’a déposé ce soir à Tichit voyage toujours avec deux livres qui l’accompagnent sur toutes les routes, deux bouquins tout jaunis, Flaubert et Platon que lui a donné un vieil homme qui allait au Mali. Alors, moi je lui ai donné le recueil que tu m’avais prêté avant que nous quittions Paris et que j’avais remis dans mon sac pour continuer d’apprendre ce poème, tu sais ? : « Il vous naît un ami , et voilà qu’il vous cherche Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux Mais il faudra… qu’il soit… » Après j’ai oublié. … « qu’il soit touché comme les autres Et loge dans son coeur d’étranges battements Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécu. » Tu le connais par coeur? Oui, c’est dans « Les Amis Inconnus ». Au dessus des verres le thé coule en longs jets fumants et mousseux qui bousculent sur les bords transparents de minuscules bulles dorées qui disparaissent en d’âpres parfums sucrés. Dehors le vent s’est levé et souffle dans les maisons abandonnées qui gémissent leur solitude. La flamme des lampes vacille et couche les ombres des trois hommes sur les murs pour veiller les manuscrits. Abidine a disposé les plis de sa gandoura blanche sur ses jambes repliées. Son visage éclairé par un rayon de lune ressemble à quelque moulage à la cire perdue et son corps est comme une âme de terre compacte sur laquelle le temps aurait posé ses traces. Pendant ce temps à Paris, une femme veille. Elle a pleuré et ri. Elle a lu et mangé, elle a dormi. Peu. Elle a fait tous les gestes de la vie, laver du linge, préparer un repas, brosser ses cheveux. Elle a rêvé d’un homme dont l’absence est brûlure de plomb chauffé à blanc. Et sans savoir s’il reviendra un jour elle s’est dit : « Je l’attends ».
Françoise Chauvelier, Paris, 16 Août 2001
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