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CHAUVELIER, Françoise – Les Racines empêchées

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12:38
29 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

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1

CHAUVELIER, Françoise – Les Racines empêchées

Mardi 7/12/99
La « Sorbonne du désert »

« Le poète se doit d’être mélancolique… » Ainsi commence
le manuscrit qu’Abidine a posé sur le tapis devant ses jambes
croisées. Sa gandoura blanche accroche la lumière qui rentre en
un grand faisceau doré par la porte ouverte et s’attarde sur la tête
de l’homme penchée sur le livre. Lumières et ombres dessinent
chaque pli du vêtement, viennent caresser les feuillets couverts
d’une belle calligraphie que l’humidité ourle par endroits de
marges indéchiffrables, et s’estompent dans un ultime soupir sur
les dessins ocres des coussins épars de la pièce. « Que ce livre ne
quitte jamais la maison de ton aïeul », lui avait recommandé son
grand-père, « et qu’il reste ouvert à tous ceux qui cherchent le
savoir… »
Dehors, le sable enserre chaque jour un peu plus Tichit, et
les euphorbes étouffent puis meurent sous la marche inexorable
des dunes. Le ciel est voilé d’une fine poussière sèche qui s’affole
par moments en toupies rageuses. On n’entend plus guère les
femmes et les enfants depuis longtemps dans cette ville presque
abandonnée des hommes après avoir été désertée par Dieu ; Seul,
Abidine veille sur les manuscrits anciens qui sont la mémoire
du désert. De son index sec et ridé, il souligne les rêves que
ses ancêtres ont transcrit jadis dans leur belle sagesse, sachant
combien il est impossible de vivre au monde quand on ne sait
pas le rêver. L’encre de charbon de bois est pâle et pourtant si
présente qu’Abidine croit en sentir le parfum un peu âcre, celuilà
même qui imprégnait le châle de laine que sa grand-mère
Ouma ne quittait jamais quand elle s’installait dans la cour pour
écraser les grains de blé avant de cuire le pain. Les galets qu’elle
utilisait étaient polis comme les mains qui les frottaient sur la
pierre usée. La farine, douce caresse blanche s’éparpillait autour
de ses robes, poussière de vie, promesse de nourriture. Ouma était
aveugle mais d’aussi loin qu’Abidine arrivait elle reconnaissait son
pas et tournait vers lui la tête, enfant élu parmi tous les enfants
comme si la connivence qui les unissait avait tissé entre eux un
fil invisible. Ouma est morte depuis longtemps et Abidine a
toujours la nostalgie de cette femme qu’une grâce infinie avait
accompagnée toute sa vie.
Dans le silence de la pièce, il tourne une page du manuscrit et
là, son coeur s’arrête de battre. Il manque un feuillet, pas un des
plus beaux peut-être de ce recueil, mais qui porte tout de même
des en-têtes calligraphiés aux tons rouge sombre. Hier justement,
un homme est venu et a demandé à voir la bibliothèque ; il a
feuilleté ce livret; il n’est pas resté longtemps. Abidine est sorti
préparer du thé et chercher quelques morceaux de charbon de bois
pour ranimer le kanoun. Quand il est rentré avec la petite théière
en émail bleu, l’homme détaillait à la loupe les enluminures de la
première page. Fermant le livre avec précipitation il avait réclamé
un ouvrage de commentaires du Coran écrit par Abu Hilal Al-
Askaro en 1020 de l’ère chrétienne mais n’y avait jeté qu’un coup
d’oeil rapide. Abidine était un peu étonné de son peu d’intérêt
pour cette pièce, la mieux conservée de sa bibliothèque… La
conversation s’était portée sur l’absence de pluies, la santé de la
famille qu’un long exil maintenait à Oualata. Puis l’étranger était
reparti sans même achever le troisième verre de thé qu’Abidine lui
avait versé, prétextant la longueur du chemin à parcourir avant
la tombée de la nuit. Il en existe tant de ces citadins pressés qui
ne savent plus prendre le temps de lire et sur lesquels la force
d’un mot ou la courbe parfaite d’une lettre passent sans laisser
la moindre trace tant ils sont pleins de la vacuité qui les habite.
Les mains d’Abidine tremblent alors qu’il reprend l’ouvrage à son
début, persuadé que son visiteur a perturbé l’ordre des feuillets.
La page de garde est bien là avec ses enluminures aux couleurs
fanées, mais il lui est impossible de retrouver celle qu’il cherche.
Il reprend plusieurs livres, en déplace d’autres, vérifie le couffin
où sont entreposés les manuscrits qui doivent être traités contre
les termites, celui où d’autres attendent la restauration de leur
reliure en peau de gazelle. Le feuillet est introuvable. Le coeur de
l’érudit bat dans sa poitrine à grands coups sourds et profonds
au point que sa vue s’obscurcit. Il chancelle un instant, vacille
d’émotion et de révolte face à ce double sacrilège. Il ne suffit pas
qu’il ait échoué à préserver la mémoire écrite de son peuple, il a
fallu qu’il laisse dérober un des textes honorant le Coran ! Parce
qu’il faut bien que ce soit le visiteur de la veille qui soit à l’origine
de cette disparition ! Personne d’autre n’est venu ! Abidine est
glacé d’un frisson sans fin. Désemparé, il retourne les coussins,
soulève les tapis. Puis mû par une détermination soudaine, il jette
son burnous sur ses épaules et sort.
Devant lui les dunes ondulent à perte de vue. Abidine saisit
son bâton de berger, celui qu’il utilisait autrefois quand il sortait
le troupeau de chèvres du village, suivant les longues ruelles
étroites qui descendent sur le flanc du piton rocheux sur lequel
est perché un petit groupe de maisons. Il avait coutume de mener
ses bêtes aux abords de la palmeraie, là où la très relative humidité
du lieu permettait à quelques touffes d’herbes grises de pousser.
Parfois il les conduisait le long de la piste qui relie Tichit à la
ville la plus proche, mais il évitait de s’éloigner, gardant au fond
de lui les traces de la peur ancestrale du désert qui habite les
nomades qui se sont sédentarisés. Abidine descend vivement ;
sa gandoura et son burnous palpitent comme les ailes affolées
d’un grand oiseau qui se serait égaré. L’homme est sec et haut, il
marche droit, poussé par l’urgence de sa certitude. Son instant
de faiblesse est passé, il avance sur la piste en allongeant le pas,
soumettant son âge à sa volonté de récupérer au plus vite le trésor
qu’on lui a dérobé. Il a sauvé tant de livres de la mort… Ce n’est
pas un étranger qui va dépouiller le village de son passé !
À l’horizon le ciel écrase ses bleus de plus en plus sombres
sur les dunes mordorées qui poursuivent leur propre infinitude.
Déjà quelques ombres se posent au revers des crêtes puis glissent
doucement vers la piste. Celle-ci se déroule entre les deux
rangées de pierres qui la balisent. Parfois elle traverse en creux
un oued, parfois elle monte et permet à Abidine d’apercevoir
encore Tichit derrière lui. Les fumées s’élèvent des toits plats
puis s’étalent en une feuille d’argent si fine qu’on dirait la
tranche d’une lame de couteau au dessus du village. Quelques
points lumineux apparaissent au fur et à mesure que les hommes
rentrent et allument les lampes à pétrole pour faire reculer les
ombres mouvantes de la nuit. La piste dévide son ruban, clair
encore, mais l’homme sent déjà peser sur ses épaules une fatigue
sournoise qui mouille son regard. C’est un érudit capable de
rester assis des heures durant pour déchiffrer des manuscrits de
religion, d’astronomie, de poésie; cependant il a perdu avec l’âge
la résistance de son corps dont il était si fier.
Un peu plus loin sur la droite, la piste se sépare en deux, un
côté permet aux véhicules de circuler, l’autre serpente en coupant
directement entre les dunes; seuls les hommes et les animaux
peuvent l’emprunter. Abidine s’y engage en s’appuyant plus
fermement sur sa canne. Son burnous est lourd et ses pieds butent
parfois sur les petites touffes d’herbes sèches que le sable enlise
impassiblement, avec cette lenteur que la mort met à faire toute
chose dès l’instant où elle sait que rien ne viendra contrecarrer
ses projets. Il semble à Abidine que la piste était plus praticable
du temps de sa jeunesse. Il veut rejoindre une palmeraie dans
laquelle il sait l’eau pure et la présence d’anciens dattiers. Ce sont
ceux de son père et il venait avec lui parfois jusqu’en cet endroit
pour faire la récolte, avant que la famille ne décide de l’envoyer
à la ville pour étudier. Depuis il n’a pas fait souvent le chemin,
trop pris par ses élèves, trop absorbé pas ses efforts pour lutter
contre le temps qui ronge les trésors qu’il a répertoriés auprès
de chaque famille, ces livres qui ont fait autre fois la gloire de
Tichit et que les habitants défendent avec foi. Il aime ces femmes
et ces hommes simples, rudes à la tâche, et qui ne laisseraient
partir pour rien au monde les manuscrits que leurs aïeux leur ont
confiés et que leur envient depuis leur notoriété nouvelle tous les
musées du monde. Abidine avance maintenant avec difficulté, le
froid de la nuit l’engourdit sournoisement. Il souffle un instant,
reprend courage en songeant aux bruissellements de l’eau qui se
fraye un chemin dans les goulettes de boue séchée que son père
avait construites pour dispenser un peu de fraîcheur aux palmiers.
Il aime l’idée de passer une nuit dans l’oasis ainsi qu’il le faisait
autrefois, avec pour toit le ciel et pour musique le bercement
des étoiles. Une fois, alors qu’il était encore un enfant, il avait
eu tellement peur des craquements du désert qu’il avait décidé
de garder les yeux ouverts, de lutter contre le sommeil pour
surveiller l’arrivée du jour. Il se souvient des parfums de l’aurore
et du silence tombé brutalement sur la palmeraie dans l’instant
qui avait précédé l’apparition du soleil. C’est à ce moment qu’il
avait compris que la mémoire des siens était à protéger, non pas
tant des autres qui vivent au-delà de l’Adrar que les caravanes
ont traversé pendant des siècles, mais plus encore de l’oubli dans
lequel chaque peuple tend à laisser glisser sa propre histoire.
Ecolier à cette époque, il s’était juré de revenir un jour à Tichit
pour enseigner à son tour le devoir de mémoire et déposer entre
les mains des enfants le patrimoine de leurs aïeux.
Abidine réfléchit, cherche dans ses souvenirs, il ne reconnaît
pas les lieux; la piste lui semble plus encaissée entre les dunes ;
elle se confond déjà avec celles-ci, s’égare par moment puis file
dans des directions peu cohérentes. Le soleil a disparu mais le ciel
d’un sombre gris bleuté ne laisse paraître aucune étoile. Le vieil
homme sait bien que les premiers palmiers n’apparaissent qu’au
dernier moment, alors que l’on est déjà arrivé… Mais… comme il
est fatigué ! La lassitude de toute une existence de travail l’étreint
d’une douceur étrange, presque une indifférence qui ressemblerait
à de la soumission, à l’acceptation d’une fin. Il a froid et le désir de
marcher pour retrouver le feuillet aux calligraphies rouge sombre
s’est retiré de lui comme un vague quitte la plage, la laissant
livrée à elle-même. Sur le côté de la piste le sable fait un creux
qui invite au repos. Il pose le sac qu’il portait en bandoulière et
s’assied. Il va se donner quelques minutes de répit, juste quelques
instants pour reprendre des forces et tirer à lui sa volonté qui lui
échappe. Les joues émaciées sont plus creusées que de coutume,
les paupières bistrées s’abaissent sur un regard vert qui semble
détaché du monde et tourné vers l’intérieur. Abidine est suspendu
à son propre souffle comme si toute sa vie y était concentrée. Il
ramène autour de ses jambes repliées son burnous de laine et pose
sa tête sur ses genoux. Il ne sait plus bien pourquoi il est là… et
il est si bon d’y être. Pourquoi se hâter, pourquoi se refuser une
halte, juste une petite halte… Une infinie langueur le pénètre.
Les crêtes des dunes frissonnent sous le vent et dans une ruelle
de Tichit, la porte de la maison qu’Abidine n’a pas fermée en
partant bat doucement.

12:40
29 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

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2

17/11/2000
Fleurs de poussière

Le jour se lève à peine et déjà le boulevard est encombré de voitures.
Les conducteurs sont seuls le plus souvent, les joues fraîchement
rasées ou poudrées mais grises de la fatigue des heures de travail
à venir. Ils sont désoeuvrés, elles sont hargneuses. Chacune et
chacun occupés de manies, doigts irrités qui tambourinent le
volant ou toilettent le nez, les oreilles, bouches sanglantes qui
s’ouvrent en grands bâillements sur les heures manquantes de ce
mauvais sommeil qu’ont les êtres qui ne peuvent plus rêver. Les
uns tentent d’inutiles et complexes manoeuvres ; les autres parlent
des autres avec des mots énormes. Tous font cette humanité que le
désoeuvrement pousse à l’animalité.
Serge regarde son frère assis à ses côtés qui tente de faire bonne
figure sans parvenir à dissimuler son inquiétude.
- Tu crois que ça va être long ? Quelle barbe ces examens
médicaux; et ce corps qui te tire vers le bas, là… Pas sympathique
tout de même, je le traitais bien, on s’entendait quoi ! Voilà qu’il
m’impose ses humeurs, il me flanque ses douleurs et ses spasmes à
la figure…Comme si je n’avais que ça à faire, m’occuper d’histoire
de tuyauterie. Tu sais qu’au 17ème siècle les savants croyaient que…
Serge donne un brusque coup de volant.
Tu as eu peur l’autre jour ?
Quand ?
Tu sais bien, quand tu as eu ton malaise.
J’ai cru mourir. Oui, j’ai eu peur. Je me suis garé le long du
trottoir, j’ai voulu sortir de la voiture mais je n’y arrivais pas. C’est
une fille qui m’a vu…
Elle était belle ?
Ah, parce que tu crois que j’avais la tête à ça !
Ben tu allais rudement mal alors.
Non sérieux je te jure, la vie coulait à mes pieds, elle me
quittait, j’étais vidé. Enfin la fille m’a vu ; elle m’a aidé à m’asseoir
sur le trottoir et elle a appelé les pompiers. Puis je lui ai demandé
de téléphoner à la maison, je ne pouvais pas tant je tremblais.
Et la fille ?
- Quoi la fille ? elle a attendu les secours et elle a suivi jusqu’à
l’hôpital.
Alors ? Elle était bien ?
Tu es incroyable toi ! Si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer,
rien que pour t’entendre poser des questions pareilles. Elle m’a dit
qu’elle était plumassière. Plumassière, tu te rends compte !
C’est quoi, plumassière ?
Elle s’occupe des costumes de théâtre. Elle sélectionne des
plumes, les coud pour en habiller les vêtements ; il paraît que le
plus difficile, c’est le travail du duvet parce qu’il est impossible de
coudre les rachis sur le tissu et que la colle les abîme. Alors il faut
préparer…
Ça m’aurait étonné que tu ne te mettes pas à divaguer à propos
d’un tel boulot ! il faut toujours que tu causes de choses dont
personne n’a rien à faire et tu n’es pas fichu de me dire comment
elle était cette fille. Tu es vraiment un plumitif toi ! Laisse un peu
les choses comme elles vont, arrête de les décortiquer.
Je ne vois pas le rapport avec ce que je te disais
Voilà, tu recommences ! Il te faut des rapports, des raisons, des
causes et des explications ! Tu te souviens quand on était gosse ? Il
y avait cette femme, tu sais la grosse voisine qui avait des seins pas
possibles… Elle te demandait d’aller chercher son mari au café. Et
tout ce qui tu trouvais à faire c’était de le ramener en lui tenant des
discours à n’en plus finir pour qu’il ne se rende pas compte, qu’il
n’ait pas à rougir devant un gamin, alors qu’il était ivre et ne fichait
rien de ses journées. Tu lui en posais tant de questions, qu’arrivé au
bout du chemin, il était persuadé que c’était toi qui avais besoin de
lui et qu’il avait fait oeuvre utile auprès de la jeunesse ! Même son
propre fils ne voulait plus y aller. Mais toi, tu étais toujours prêt à
le faire. N’empêche qu’à chaque fois on loupait la sortie de l’école
des filles à cause des discours que tu tenais au vieux.
Adrien sourit.
Tu te souviens de ça ? on avait 8 ans, 10 peut-être. Tu étais
amoureux de Souad, tu disais qu’elle sentait le sucre.
Oui. Et en classe l’instituteur me filait des claques en se
plaignant de ce que je n’étais pas toi. Tu te rends compte ? Je peux
dire que tu as vraiment encombré mon existence.
C’est vrai Serge ; mais tu t’es bien rattrapé plus tard.Heureusement
que nous n’étions pas tous aussi agités que toi à la maison,
notre pauvre mère ne savait plus quoi faire.
À quelle heure, ton rendez-vous ?
7h30. Tu crois que ça va être long ?
Tu verras bien, du calme. Je suis à ta disposition toute la
journée, cette nuit aussi et demain encore s’il le faut.
Mais il n’est pas question que je reste là-bas cette nuit !
Tu feras ce qu’on te dira, pour une fois. Et c’est moi qui aurai
l’honneur de voir cela : Adrien en personne ne dirigeant plus ses
troupes, se soumettant aux exigences des autres ! Pour rien au
monde je ne louperais ça.
Là, tu t’avances beaucoup !
Grand frère, le moment est venu pour toi d’avoir cette sagesse
que tu prônes à qui veut l’entendre et surtout à qui ne veut pas
l’entendre !
Serge repère une place qui se libère juste devant lui. Il
manoeuvre avec souplesse. Il a un profil couronné de cheveux
noirs et drus que quelques traits gris découpent comme les pans
d’un bonnet. La peau claire est tendue à l’extrême sur l’arête du
nez, les joues sont creuses, la bouche et les yeux rieurs toujours en
mouvements pour décortiquer des graines de tournesol et regarder
les femmes. Adrien c’est Serge encore mais un peu en décalage.
Ses paupières bistrées semblent protéger des frémissements,
des émotions trop subtiles pour supporter les courants d’air
de l’existence au quotidien. Serge est déjà sorti de la voiture
et fourrage dans les poches de son blouson à la recherche de
cigarettes.
De toutes façons tu ne pourras pas fumer à l’intérieur.
Tu as raison, mais ne commence pas à être désagréable. Allez,
on y va.
Les deux frères montent côte à côte et entrent dans le hall
d’accueil.

Bon et alors en cas de décès, on prévient qui ?
La petite vieille est assise, là, sur une chaise. Elle a une mine
toute chiffonnée et le regard délavé par la vie plus que par la
cataracte. Ses yeux ont dû être bleus en une autre époque, du
temps où elle se dépêchait le soir pour aller voir à la sortie du
travail les films de Gabin. Maintenant c’est la télévision qu’elle
regarde, mais Gabin n’y est pas souvent… Enfin elle n’est pas
sûre. Parfois elle se demande si elle le reconnaît bien chaque
fois. Ce n’est plus comme avant. Enfin… Elle ne sait pas trop ce
qu’est cet avant dont elle n’a guère l’occasion de parler ; d’ailleurs
elle n’a pas l’occasion de parler tous les jours. Hier, avant-hier,
en fait il y a bien longtemps déjà que la vie fait page blanche
pour elle. Bien sûr elle y inscrit tout de même des choses sur ces
pages ! La visite chez le médecin deux fois l’an, surtout pour la
vaccination contre la grippe en septembre ; puis la poste toutes les
semaines ; l’après midi du jeudi est consacré au rami et il lui faut
prendre le bus pour aller jusqu’au foyer. Elle y a ses habitudes et
retrouve toujours les mêmes partenaires. Il n’y a que des femmes.
De toutes façons dans sa vie, il n’y a eu que des femmes depuis
l’âge de vingt ans. Ce n’est pas que les femmes lui plaisent plus
que les hommes…Non mais voilà, ça ne s’est pas fait. Tout de
même elle n’a pas à se plaindre, elle a une bonne retraite. Le
dimanche elle a ses petits extras. Elle prend une religieuse à la
pâtisserie, juste en dessous de chez elle. Elle en aime surtout le
glaçage au fondant qui recouvre le chou à la crème comme une
écorce moelleuse ciselée de fissures toutes fines. Après le déjeuner
elle fait ses achats : elle remplit ses bons de commande, vérifie
dans ses catalogues les prix, les avantages, les réductions. Elle
n’abuse pas mais elle se fait plaisir et c’est un plaisir qui dure ;
de la découverte des nouveautés, en passant par la lecture des
descriptifs jusqu’à la réception du paquet, elle a du temps pour
en profiter ! C’est vrai il faudrait qu’elle lève un peu le pied parce
que l’appartement n’est pas très grand et raisonnablement il n’y
manque vraiment plus grand chose. Ça fait 50 ans bientôt qu’elle
monte son petit ménage.
- Vous pouvez me donner le nom de la personne à prévenir au
cas où…
Mais mon petit je ne connais personne moi ! Et puis pourquoi
voulez-vous qu’il m’arrive quelque chose ?
Madame c’est obligatoire, je dois remplir toute la fiche.
Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse moi, je ne connais
personne. Ce n’est pas mon boucher qui vous aidera « au cas où »
comme vous dites ; pas plus que mes partenaires de rami. Je ne les
vois que le jeudi de 15h à 17h alors vous savez…d’abord on ne sait
même pas où on habite les unes les autres. Et puis il ne faut pas être
bileux comme ça ! Le médecin m’a dit de venir. Moi je ne l’avais
même pas vue cette grosseur. Ça doit faire longtemps que je vis avec.
Mais les médecins vous savez comment c’est, ils font des histoires de
rien. Et puis je n’ai pas voulu le contrarier, il est si gentil.
La petite dame semble toute ravigotée à tant parler. Elle n’a
pas souvent des occasions pareilles et il faut dire qu’elle ne les
provoque pas non plus ; elle aime trop sa tranquillité. Mais tout
de même, face à des circonstances exceptionnelles, il s’agit d’être
à la hauteur. Elle a replié ses jambes sous sa chaise, tiré sa jupe
grise sur ses genoux et posé sa valise sur le côté. Une belle valise
toute neuve qu’elle n’a même pas pu remplir avec le peu d’effets
qu’on lui a demandé d’apporter. Elle aurait bien voulu prendre sa
nouvelle liseuse rose bordée de satin, mais ça n’était pas sur la liste
et elle a eu peur que ça fasse trop frivole pour un hôpital. Elle a
aussi laissé chez elle le livre qu’elle a emprunté la semaine passée,
on ne sait jamais il pourrait être égaré. La bibliothèque c’est le
mardi, le même jour que le marché, comme ça elle n’a pas besoin
de sortir deux fois.
Serge et Adrien passent devant elle au pas de charge.
Il y en a qui ont l’air bien pressé, vous avez remarqué. Peutêtre
qu’ils vont faire une visite. Avec moi vous savez, les visites
ne vous dérangeront pas dans votre travail. J’espère qu’il y a la
télévision dans les chambres parce que ça m’embêterait de louper
mon feuilleton. Mais dites moi mon petit, ce n’est pas vous au
moins qui faites les piqûres ? Vous m’avez l’air bien jeunette.
Non non, ne vous inquiétez pas je suis la secrétaire du docteur,
je ne m’occupe que des papiers. À ce propos vous avez votre carte
de sécurité sociale ?
La petite vieille se tasse un peu sur sa chaise.
Non, je ne l’ai pas.
Mais madame, ma collègue a bien insisté hier quand elle vous
a appelé. Il faut cette carte, sinon on ne peut rien faire.
En face de la secrétaire la vieille femme frissonne un peu,
ses épaules semblent se voûter comme si tout le corps occupait
soudain moins d’espace, comme s’il rentrait à l’intérieur de luimême
en se rétractant ; ses mains roulottent le bord de son
cardigan. Un long instant elle paraît absorbée par son geste
machinal puis relève la tête.
Mademoiselle… je n’ai pas retrouvé ma carte. Vous comprenez,
je l’ai cherchée partout ! Moi si ordonnée… je ne comprends
pas. J’étais sûre de l’avoir mise dans le deuxième tiroir de ma
commode. C’est là que je range tous mes papiers importants
mais je ne l’ai pas retrouvée… Mademoiselle vous savez, en la
cherchant je…j’ai mis la main sur ma facture de téléphone…
je ne comprends pas je l’avais oubliée et c’est aujourd’hui le
dernier jour pour payer. Bien sûr j’ai fait un chèque vite, mais…
D’habitude j’envoie toujours mon règlement au début de mois et
là… Je ne sais pas où j’ai mis ma carte.
Elle regarde vaillamment la jeune femme les yeux pleins de
larmes, le désarroi au bord des lèvres, écrasée par une soudaine
conscience de sa propre solitude qu’elle portait crânement cinq
minutes auparavant.
Vous allez me renvoyer chez moi ? Je crois… Je ne me sens pas
très bien.
Ne vous faites pas de soucis, vous êtes là, on vous garde et
pour cette carte, on verra plus tard. Je vais vous conduire à l’étage,
là on s’occupera de vous.

Dans la grande salle d’attente que Serge a vite déserté pour
aller fumer une cigarette, Adrien tente de s’occuper. Il a déjà
feuilleté tous les vieux journaux dans lesquels les grands de ce
monde font du temps qui passe une histoire atemporelle. On
ne sait plus à les regarder ainsi glacés en poses mondaines, si les
générations de princesses et de rois ont changé : même sourire
carnassier, même contentement de soi, même attitude, même
discours sans objet. Rien décidément qui dit grand chose de
l’humanité, de ses bonheurs et de ses dérives. Adrien a épuisé
aussi tous les méandres des fentes du mur en face de lui. Il se
désole un peu d’être seul dans la pièce tant il a l’intuition que
l’attente sera longue. Il rêvasse, le regard accroché au coin de ciel
gris suspendu au dessus de l’immeuble qui côtoie l’hôpital…
Il a 6 ans et s’ennuie ferme sur le siège N° 14 ou N° 27 du
bus en partance pour Casablanca. Le soleil est au plus haut, d’un
blanc métallique qui terrasse chaque ombre et la pousse en des
coins reculés, ne laissant aucun espace aux couleurs du monde. La
chaleur claque en coups de fouets silencieux et hommes et bêtes
se hâtent vers l’heure de la sieste, vers ce moment d’obscurité qui
fera répit aux corps. Adrien a bien une heure d’attente devant
lui, une heure pleine, c’est sûr, avec le cuir craquelé du siège qui
chauffe ses fesses et lui donne déjà l’impression d’avoir mouillé sa
culotte. Après, quand le bus sera prêt à partir, quand son client
sera enfin arrivé, la chemise baillant sur son gros ventre ballonné,
quand Adrien sera tant abruti qu’il fera ses premiers pas sur le
trottoir brûlant en titubant, quand les rideaux de la boulangerie
qui sont un véritable déjeuner de soleil seront légèrement
entrouverts, alors ce sera la fête. Adrien ferme les yeux et calcule :
avec un franc il pourra s’acheter un roudoudou à la grenadine et
une giclette à la menthe, ou alors deux chewing-gum gagnants
et un rouleau de réglisse. Peut-être qu’on lui donnera 10 ou 20
centimes en plus. Dans ce cas ce sera une boule de coco, une rose,
à moins que… C’est vrai que ce n’est pas de tout repos ce boulot
et on ne peut pas dire que le salaire soit conséquent.
Adrien sourit tout seul en se souvenant du jour où le car est
parti sans que le voyageur dont il avait la charge de garder la place
soit venu la prendre. Il s’était endormi et toutes les femmes étaient
installées depuis un petit moment, encombrées de paquets et de
nouvelles qu’il fallait colporter au plus vite. Les hommes comme
à l’habitude s’attardaient dehors pour ne monter qu’au dernier
coup de klaxon du chauffeur destiné à appeler les retardataires.
Adrien s’était bien tourmenté un peu de ne pas voir arriver son
client alors que le car était déjà aux trois quarts plein, mais le
bourdonnement de la conversation ajouté à la chaleur l’avait
bercé suffisamment pour qu’il sombre dans un sommeil délicieux
où il ne se contentait plus de convoiter une énorme glace mais
la mangeait à petit coups de langue précis et langoureux. C’est
la sensation d’un léger mal au coeur qui l’avait réveillé à la sortie
de la ville après que le car ait déjà effectué toute la descente qui
conduisait à la route principale. Le chauffeur avait accepté non
sans moquerie de le déposer juste devant le parc Mohamed V et
c’est à pied qu’Adrien avait dû regagner le bastion St Sébastien,
étourdi et en nage, furieux de tout ce temps perdu, oublieux
de ces bonheurs qu’il avait toujours –quand il gardait ainsi la
place d’un autre pendant l’heure du déjeuner– à rêver de voyage
sans fin et de pays sans nom qui accompagnaient en image sa
dégustation anticipée de sucreries sublimes. Cette fois là, il avait
bien eu le rêve mais la boule de coco et le réglisse lui avaient
échappé, il avait eu l’ombre sans la réalité. Aujourd’hui Adrien
considère qu’il avait eu le meilleur.

Dans le hall la jeune femme saisit la valise et la petite vieille lui
emboîte le pas puis glisse son bras sous celui de la jeune femme
en un geste timide et presque suppliant.
Quelques heures plus tard sur le trajet du retour Adrien est
silencieux.
Qu’est-ce qui ne va pas ?
Rien.
Tu souffres.
Non.
Alors qu’est-ce que tu as ? Tu devrais être content ; ils ont fini
par accepter que tu signes la décharge et t’ont laissé sortir.
Oui.
Ingrat va ! je t’ai attendu tout ce temps et maintenant tu se sors
pas un mot. Il n’y a rien de plus insupportable qu’un bavard muet.
Le boulevard est presque aussi encombré que le matin mais
l’atmosphère y est différente. Sur les trottoirs des hommes
ramassent des cageots vides, balaient des papiers, des fruits et des
légumes avariés. Un homme sans âge, un cabas de plastique sous
le bras, prospecte méticuleusement chaque tas hétéroclite, se saisit
d’une pomme, d’un chou pas trop abîmé.
Pauvre type… Et encore celui-là a l’air de s’en sortir pas trop
mal.
Eh bien voilà ! rien de tel qu’une grande cause pour te faire
retrouver la parole.
Serge, tu sais ces examens, c’était vraiment horrible. Tu es un
paquet de chair ; personne ne te dit rien. On te manipule dans
tous les sens, sans te regarder. On ne te traite jamais comme une
personne.
Tu plaisantes ? Tu crois qu’ils ont le temps de s’occuper des
états d’âme en plus ! Tu as vu l’usine que c’est cet hôpital ! Ça
n’arrête pas de défiler.
Des femmes armées de poussette se dépêchent vers les crèches
et les écoles des plus petits. Elles portent encore dans leurs yeux
un peu de la langueur de ce début d’après-midi, le trouble de ce
temps d’oisiveté volé entre deux tournées de machines à laver et
la préparation du souper, la mauvaise conscience de ces quelques
instants libérés nouée à la jouissance de ce pur espace vacant à
elles seules consacré.
C’est le plus beau moment de la journée cette heure.
Pourquoi dis tu ça ?
Regarde toutes ces mères comme elles sont. Magnifiques
encore de tant de rêves…Quand les espoirs, les projets plutôt,
prendront le pas sur les rêves, les choses vont se gâter. C’est
l’affaire de deux ou trois gosses en plus. Regarde… On dirait
qu’elles ont l’éternité devant elles, et je suis sûr que déjà elles n’en
sont plus vraiment conscientes. Quel dommage de laisser filer
ce bonheur, de le diluer sans même s’en rendre compte dans la
tiédeur du quotidien.
Tu ne changes pas Adrien, toujours aussi sentimental. Tu te
rappelles, sur la place en bas de la maison, la petite Faustine qui
était blanche comme le lait… Le seul baiser que tu t’autorisais
c’était par tronc de platane interposé ! Comme c’était drôle de
vous voir chacun d’un côté de l’arbre ! vos bras en faisaient à
peine le tour, vos doigts s’effleuraient tout juste et vous restiez
ainsi de profil la joue contre l’écorce, en profils inversés séparés
par deux immenses espaces rugueux.
Et c’était toujours la même joue, tu sais pourquoi ?
Non
Faustine disait que ça nous porterait chance ; mais je crois que
c’était surtout pour surveiller l’épicerie de son père ; elle avait
peur qu’il nous surprenne.
Il n’y avait pourtant pas grand-chose à surprendre. Nouer
des amours enfantines autour du plus gros platane de la place
publique…

12:41
29 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

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3

Jason

Jason, viens voir !
Dans son fauteuil, Jason se tasse, les oreilles griffées par la voix
criarde.
- Qu’est ce que j’avais besoin d’amener cette hystérique ici !
Ca va faire deux jours qu’elle est là, pas moyen de la déloger ; et
j’en ai déjà par dessus la tête de ses nichons ! Faut que je trouve
une solution, elle me bouffe, elle m’englue.
Une jeune femme rentre dans la pièce et se plante devant
Jason, la mine boudeuse.
Pourquoi tu viens pas ? Je m’ennuie toute seule.
Elle se laisse glisser par terre et pose sa tête sur les genoux de
l’homme, le pouce dans la bouche.
Tu m’aimes plus ?
Jason ne peut s’empêcher de loucher dans le décolleté qui
baille à portée de main.
Jason
Sois gentille, laisse moi tranquille, j’ai des problèmes.
C’est quoi tes problèmes ?
Les flics.
Comment ça les flics ?
J’ai fait un truc, oh pas grave mais… bon tu sais ce que c’est.
Sûr qu’ils m’ont repéré. Je les attends d’un moment à l’autre.
Mais t’es fou !
Pourquoi tu dis ça ? Y’a rien à craindre, j’ai assuré mes
arrières.
Et moi, tu y as pensé à moi ? J’ai pas de papiers, tu le sais !
T’aurais pu me prévenir avant de m’amener chez toi.
Ben, excuse, j’avais oublié. Mais qu’est ce que tu risques ? Une
ou deux heures au poste, pas plus.
T’es fou ! C’est la reconduite à la frontière dans la journée.
Ils m’ont foutue dehors déjà trois fois ; et ils m’ont prévenue, j’ai
pas intérêt à croiser leur chemin.
Ben alors… peut-être que tu devrais prendre un peu le large
… avant.
Sûr que je ne vais pas traîner là. T’es incroyable toi ! Les
mamours d’accord mais si on me renvoie je fais quoi, moi ? Allez
je file tout de suite .
La jeune femme se lève et sort précipitamment.
Il vaut mieux que j’embarque aussi mes affaires tu ne crois
pas ?
Oui, t’as raison, on ne sait jamais.
Dis tu m’appelleras pour me dire quand je pourrais revenir ?
Je t’appellerai, promis. Ne traîne pas maintenant ! De toute
façon je sais ou te retrouver ; tu retournes cantiner chez Josette ?
Josette, Josette, tu en as de bonnes toi. Elle en a assez Josette
de voir ma figure tous les jours. C’est petit chez elle et elle se
plaint de ce que je lui prends son « espace vital » comme elle dit.
Jason ne répond pas. Question espace vital, il sait ce qu’il en
est ! Jamais il n’a eu de copine aussi encombrante que celle-ci.
Bien roulée, ça, rien à dire, tout ce qu’il faut, un sans-faute. Mais
quelle plaie avec ses « mon minet » par-ci, « mon minet » parlà.
Sans compter tous ses falbalas qu’elle laisse traîner partout !
Même le lit est envahi par un énorme ours en peluche dont elle
ne se séparerait pour « rien au monde » paraît-il. À y repenser,
Jason a des frissons d’agacement.
Bon, alors, tu viens me dire au revoir tout de même. C’est
qu’elle va être triste ta moumoune à rester loin de toi.
Jason se lève avec empressement. Il a trop peur qu’elle
change d’avis et dans ce cas il sent bien qu’il ne pourrait plus se
contrôler ; elle a une vraie tête à claque cette fille. Il rêve un peu
au plaisir qu’il aurait à lui coller quelques baffes ; ça l’excite de
l’imaginer avec ses grands yeux de porcelaine comme des billes,
la bouche ouverte sur une objection que de toute manière elle ne
formulerait pas. C’est comme ça les faibles, ça appelle les coups.
Jason songe malgré lui au regard que lui a lancé le vieux il y a
une semaine à peine, dans ce petit village minable en plein désert
mauritanien. Il avait déjà perdu un temps fou à faire semblant
de s’intéresser à tous les livres que l’ancêtre gardait dans sa
bibliothèque et voilà que l’imbécile lui versait un troisième verre
de thé à la menthe. Dans sa poche le document volé lui brûlait les
côtes, il fallait prendre le large et vite. Un instant, Jason avait eu
envie de frapper le vieux ; ça l’avait même fait bander.
J’y vais mon minet, tu vas me manquer tu sais.
Devant la porte d’entrée, Jason se prête aux câlineries de la
jeune femme, bien décidé à ne pas perdre patience et tout gâcher
par un mot, un geste… ou plutôt par une absence de mots et
de gestes. Il se colle contre la fille et lui pétrit les fesses. C’est
tellement convaincant qu’il finirait presque par y croire lui-même.
Quoi qu’il en soit, son départ va laisser un vide et il ressent
presque déjà un manque, un vague à l’âme… enfin, un vague au
corps, il ne faut pas exagérer. Dans ses bras, la fille commence à
mollir et Jason voit le moment où elle va différer son départ.
Allez, il faut que tu te sauves, ça serait trop bête de te faire
coincer maintenant.
Une dernière tape sur la croupe et Jason referme la porte sur
les talons de la jeune femme.
Il s’étire de tout son corps et passe dans la salle de bains. Il
aime la tête qu’il voit dans la glace, cheveux courts, mâchoire
carrée, le nez droit et les lèvres minces, prêtes à s’étirer en un
sourire que Jason veut ravageur. Il vérifie la netteté de ses dents.
Il s’agit de faire bonne impression tout à l’heure.
Il a rendez-vous avec un homme très riche dans un restaurant
discret et cossu. Jason adore ces déjeuners dans des lieux feutrés
et chics, le cérémonial de l’apéritif –lui boit toujours alors de
l’eau, ça fait sérieux– puis les valses silencieuses des serveurs qui
soulèvent des couvercles argentés immenses pour découvrir avec
des mines de conspirateurs d’infimes portions de viande délicates
ou de poisson aux parfums subtils. Jason apprécie la finesse de
ces mets ; pourtant systématiquement, quand il sort d’un de ces
rendez-vous d’affaire, il a l’impression d’avoir encore plus faim
après le repas qu’avant. Aussi file-t-il directement dans la première
brasserie venue où il commande un double jambon-beurre et une
bière. Là il mastique à pleines dents son sandwich, faisant glisser
chaque bouchée à longues gorgées de bière. Ses doigts laissent sur
le verre des traces grasses et il dissimule à peine les hoquets qui le
prennent parfois à manger si goulûment.
Le type avec lequel il a rendez-vous l’a contacté six mois
auparavant. Il avait eu vent des activités de Jason et de sa
propension à aimer les coups risqués dès l’instant où ça pouvait
lui rapporter gros. L’homme était visiblement très au fait des
dernières affaires réalisées par Jason dont le milieu du commerce
de l’art avait longuement commenté l’adresse et la perspicacité. Il
faut dire que le jeune homme s’était formé très tôt sur le terrain,
et que tout en n’étant pas toujours très regardant, il sentait de
façon intuitive les coups fourrés qu’il valait mieux éviter. Il avait
ainsi dissuadé un de ses clients qui voulait acquérir un incunable
concernant la fresque du monastère copte de Baouît, incunable
dont l’origine faisait l’objet de constantes controverses et dont
on parlait un peu trop au goût de Jason. Il avait jugé inopportun
le moment de faire une transaction. Son client de l’époque avait
opposé une certaine résistance avant de se ranger à son avis et bien
lui en avait pris. A peine deux semaines plus tard, la police arrêtait
un homme accusé de sortir illégalement du pays l’ouvrage qui
avait été pourtant dûment payé. Depuis ce temps la réputation de
Jason s’était affirmée et il avait, grâce au bouche à oreille, de plus
en plus de contacts intéressants.
Flûte, 12h30… Il ne faut pas que je traîne, ces gens là
n’aiment pas attendre… la ponctualité des autres, ça leur
donne le sentiment de leur importance. S’il n’y que cela pour
les disposer à mettre un zéro de plus sur mes chèques, ça vaut
le coup ! Déjà la journée a bien commencé ; Valérie est partie
d’elle-même ! la seule évocation de l’arrivée des flics a suffi, je
ne pensais pas que ce serait aussi efficace. En fait rien ne leur
permet de remonter jusqu’à moi ; il n’empêche, il faut que je fasse
doublement attention, parce que le vieux, je suis sûr qu’il avait
un appareil photographique à la place des yeux. L’annonce de la
disparition du document est déjà parue dans la presse, je n’aime
pas ça. C’est mentionné aux pages arts mais tout de même, je ne
pensais pas qu’il y aurait autant de rumeurs à ce propos. Mon
client doit être au courant aussi… j’espère qu’il ne va pas prendre
peur maintenant, et se dédire. Cette feuille de papier c’est de la
dynamite. Les fous de Tichit y tiennent comme à la prunelle de
leurs yeux et tous les musées du monde donneraient cher pour
savoir ce qu’il est devenu. Ça peut m’envoyer en taule pour un
bon bout de temps.
Jason marche à grandes enjambées. Il ne sent pas la douceur
du soleil qui lisse les troncs des arbres nus, il n’entend pas les
moineaux tout excités de ce semblant de printemps précoce. Sa
bonne humeur s’est un peu effilochée ainsi que les nuages qui
s’étirent dans le ciel pour mieux filer vers le large, comme si leur
stationnement au dessus de la ville avait par trop duré. Pour la
première fois depuis des jours et des jours les trottoirs sont secs
et les talons des passants claquent joyeusement. À la terrasse des
cafés des gens s’attardent avec nonchalance sous les calorifères qui
dispensent des ondes chaudes qu’un coup de vent frais dissipe
parfois sans prévenir. On voit déjà des cols de chemises ouverts,
des visages offerts à la tiédeur de l’air. Les femmes semblent
s’installer dans l’incontournable espace préalable aux vacances ;
elles ont déjà les gestes et les regards de celles qui ont tout leur
temps, mais sont encombrées encore de postures qui disent les
lourds manteaux d’hiver, les mollets pris dans les bottines. Elles
redécouvrent leur corps et ne savent pas bien encore s’en servir.
Au-dessus des toits le ciel hésite comme devant une page vierge ;
il compose avec tout ce qui passe, nuages et panaches de fumées,
vols puissants de corbeaux et ces taches de bleus qui font et défont
d’impossibles mosaïques toujours en mouvements. Des couples
flânent le long de la Seine insensible aux impressions du ciel et
qui roule imperturbablement ses eaux plombées entre les murs de
ciment. Parfois, une péniche semble vouloir couper cette masse
dont elle ne fait qu’agiter lourdement la surface sans changer en
rien sa consistance.
Jason traverse maintenant la place des Vosges en coupant au
plus court. Il résiste au plaisir de passer devant les deux ou trois
galeries dont il sait qu’elles exposent des objets et tableaux qui
sont passés par ses mains. De même il ne s’attarde pas à écouter le
bruit sec que font les petits portillons qui clôturent la place quand
un promeneur les laisse se refermer automatiquement derrière lui.
Il a depuis longtemps enfoui sous les années les humiliations de
son enfance, lorsque sa mère, engagée par quelque famille de la
grande bourgeoisie, lui donnait rendez-vous près du bac à sable
en face de la synagogue et qu’il y arrivait escorté de sa grand-mère
qui lui donnait ses dernières recommandations.
Surtout ne t’avise pas d’aller l’embrasser ! si on la surprenait
occupée d’un autre enfant elle risquerait de perdre sa place.
Mais pourquoi les gens ne m’aiment pas ? demandait alors
Jason tout juste âgé de cinq ou six ans.
Ce n’est pas qu’ils ne t’aiment pas, mais ta mère est embauchée
pour s’occuper de leurs enfants à eux, pas de toi.
Oui, mais c’est ma mère à moi !
Mon petit, ça ne change rien à l’affaire. Ecoute moi, sinon je
ne t’y emmène pas.
Ainsi l’enfant accroché à la main de sa grand-mère longeait les
arcades et pénétrait dans le square. La vieille femme s’installait
sur un banc et sortait son tricot. Il semblait à Jason que c’était
toujours le même et il aurait été incapable d’en dire la couleur.
Simplement à mesure que les années passaient, il avait un pull
toujours à sa taille et plus riche d’une teinte nouvelle qui n’allait
pas forcément bien avec les anciennes. Un jour à quatorze ans,
au cours d’une violente altercation il avait rompu ce travail de
Pénélope, décrétant qu’il ne porterait plus de pulls faits main
et que la mode était au sweat. Depuis, sa grand-mère lui avait
acheté pour chacun de ses anniversaires un de ces polos épais
et noirs dont il aimait à penser qu’ils lui donnaient un genre
rebelle. Dans le bac à sable Jason sortait de son pochon une
petite pelle et un râteau, deux voitures miniatures et une moto
qui n’était pas à proportions mais qui arborait des pneus en
vrai caoutchouc. L’enfant s’appliquait à lisser des avenues et des
ruelles, des places et des ronds-points, des parkings et des aires de
stationnement limité. Il codifiait tout cela de façon maniaque,
presque obsessionnelle, avec le sentiment qu’il se préparait ainsi
à devenir un policier de grand renom, mi-justicier mi-tyran. Le
peu de véhicules dont il disposait constituait une certaine entrave
à sa mégalomanie mais il n’était pas en panne d’imagination pour
justifier le calme de sa ville de sable. Généralement il était trop
absorbé pour voir arriver sa mère et le signe de sa présence, c’était
d’abord les deux enfants blonds qui rentraient dans le bac à sable
en criant et en se disputant. Ils bousculaient sans ménagement
les installations de Jason pétrifié par un sentiment d’injustice
intolérable à voir ses travaux ainsi saccagés et par une gêne, de
la honte presque, face à la tolérance bienveillante de sa mère qui
ne sermonnait jamais ces enfants si mal élevés. Parfois ceux-ci
lui proposaient un jeu commun et Jason regardait du côté de
sa grand-mère pour savoir ce qu’il devait répondre. Sa mère, à
l’autre bout du même banc, faisait comme si elle ne connaissait
pas la vieille femme mais parfois Jason voyait ses lèvres bouger.
Cependant jamais il n’avait pu entendre ce qu’elle disait. Alors il
la regardait intensément dans l’attente d’un miracle qui viendrait
d’elle ou de lui. Il espérait vaguement qu’elle le prendrait dans
ses bras ou que lui-même, porté par une émotion bouleversante,
poserait sa tête au creux de son épaule. Il était toujours un peu
déçu du calme qui présidait à ces rencontres, incapable qu’il était
d’imaginer une émotion chez sa mère tant chez lui elle se faisait
attendre. Cependant après un temps plus ou moins long, il se
passait effectivement quelque chose au fond du coeur de Jason. Sa
mère appelait les petits dont elle avait la garde, elle essuyait leurs
mains, secouait le sable de leurs vêtements et sortait d’un sac de
papier des chocolatines dorées desquelles deux barres de chocolat
dépassaient à chaque bout. La jalousie pinçait si violemment
Jason qu’il appelait sa grand-mère d’un ton hargneux, exigeant
de rentrer à l’instant même, prétextant la bêtise des jeux, l’ennui,
la fraîcheur du temps. La grand-mère se levait à contre coeur et ils
partaient tous deux main dans la main. Puis Jason était devenu
trop grand pour aller au square, il avait fini par oublier ces
rencontres furtives et non déclarées avec sa mère après les avoir
refusées. Plus tard c’est sa grand-mère qui lui avait appris la mort
de celle qui avait dû –qui aurait dû– être sa mère.
De l’autre côté de la place, Jason pénètre dans le Pavillon de
la Reine. Il aime à penser que le léger mouvement de tête que
le portier lui adresse est un signe de reconnaissance. Il y a là en
effet des habitués dont Jason estime faire partie. Il traverse le
premier salon orné de boiseries anciennes et se dirige vers la salle
à manger, accompagné d’un valet.

12:42
29 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

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4

Adrien

Adrien referme son journal. Il est temps de se mettre au travail. Il
a déjà pris beaucoup de retard sur cette étude entamée il y a huit
mois et son éditeur s’impatiente ; il ne lui a pas encore fourni
le moindre projet détaillé. D’abord il a dû reprendre tous ses
questionnaires… pas assez précis, manquant de pertinence. Puis
les interviewés lui ont fait faux bond plusieurs semaines de suite ;
ébranlés par la première expérience ils n’avaient pas envie de
reprendre tout à zéro. Plus que de la réticence…de la résistance.
Pas étonnant, les questions les touchent directement, elles vont à
l’essentiel, leurs origines, leur identité, et justement l’identité dans
leur pays d’accueil c’est bien ce qui leur pose problème. Puis c’est
lui, l’enquêteur, qui est tombé en panne… une journée d’hôpital
pour couronner des semaines de douleurs et de fièvres…
Adrien reprend le journal qu’il a posé sur son bureau. Quelque
chose le tracasse.
- S’il y a quelque quarante mille manuscrits anciens en
Mauritanie, je ne vois pas pourquoi le vol d’une seule page d’un
de ces livres fait tant de bruit… surtout que l’ouvrage en question,
tout en étant fort beau, est dans un très mauvais état paraît-il.
Adrien retrouve l’article qu’il a parcouru distraitement tout à
l’heure. « Dépourvu d’enluminures remarquables mais avec de
beaux en-têtes calligraphiés, le livre se réduit en fait à quelques
feuillets fortement attaqués par les termites et sur lesquels l’équipe
chargée de cataloguer les manuscrits de Tichit a repéré des listes
de noms et de prénoms toujours usités dans la région. « Mais
c’est un dictionnaire, un dictionnaire de noms de famille, ce
bouquin ! incroyable ! ça fait trois ans que je travaille sur la place
des noms dans l’identité sahraoui et je n’ai jamais entendu parler
de l’existence de tels livres dans cette région ! je suis nul ! Il faut
absolument que j’en sache plus !
Adrien est complètement excité par ce qu’il vient d’apprendre
et les retombées qu’il imagine pour ses recherches.
Si cet ouvrage recense les noms de famille qui sont sillonné le
Sahara occidental pendant des siècles, s’il y a la liste des membres
de communautés qui faisaient circuler les manuscrits savants
plus ou moins cachés parmi les recueils d’actes notariés, alors ça
veut dire… ces tribus nomades ont été contraintes de faire halte
durablement en Mauritanie, probablement quand les plus jeunes
ont définitivement perdu le goût des longs voyages. C’est donc
là, à Tichit, que je dois reprendre la filiation des noms qui me
posent tant de problèmes ! Oui enfin, tu es bien malin Adrien,
mais à Tichit justement une partie du document n’y est plus ! ça
n’est pas possible qu’au moment où j’entrevois une solution, elle
m’échappe. Il faut que je me débrouille par n’importe quel moyen
pour en savoir plus !
Adrien récupère son carnet de téléphone sous une pile instable
de livres.
La voie officielle… voyons… lui, ça va me prendre deux heures
de parlottes pour du vent… toujours au courant de tout et ça se
résume en général à très peu… Celui-là ? pourquoi pas ? mais
je n’ai déjà pas assez de temps pour moi et il va me demander
de rédiger deux ou trois articles pour sa revue ; je n’ai pas envie
de faire encore le nègre pour lui. Elle ? non, c’est langue de bois
et compagnie. Et ceux-là ? des margoulins, pas des chercheurs…
non…
Adrien découragé repose son carnet. « C’est bien beau
l’intransigeance, la pureté, mais là mon vieux, tu es mal parti !
pourtant il doit bien y avoir un moyen. Un papier comme celuilà
ne disparaît pas dans la nature sans laisser de trace ! Et Serge ?
voilà c’est Serge qu’il faut que j’appelle ! Pourquoi n’y ai-je pas
pensé plus tôt ? Serge va savoir, lui, ça n’est pas possible autrement.
Sûr qu’il va se moquer de moi mais tant pis. Le commerce qui
vole au secours de la science, je l’entends déjà dégoiser ! J’espère
qu’il aura le triomphe modeste tout de même. Serge, c’est le type
qu’il me faut ; si lui n’est pas au courant, personne d’autre ne le
sera. Vingt ans dans le milieu de l’art, à la tête d’une troisième
galerie, il connaît tous les réseaux ! C’est l’homme de la situation
et pour le coup je m’en fiche si la situation n’est pas toujours très
nette. »
Adrien balaie d’un grand mouvement tous les papiers qui
encombrent son bureau, faisant une belle pagaille dans les
statistiques et les considérations générales déjà rédigées sur
l’identité du peuple sahraoui, les compte rendus d’interviews et
les extraits de presse. Adrien n’a jamais été un forcené de l’ordre
et il passe beaucoup de son temps à rechercher les textes et les
papiers dont il a besoin. En général il finit toujours par mettre
la main dessus quand il s’est enfin résigné à ne plus les retrouver.
Son travail s’en ressent, il avance par à-coups avec des moments
lumineux d’intelligence et des passages brouillons qui lassent
le lecteur. Ce qu’écrit Adrien lui ressemble, même si la nature
de ses travaux ne se prête guère aux changements d’humeur
cyclothymiques. Tout se passe comme s’il ne pouvait mener ses
recherches que sous la pression constante de l’urgence et d’un
certain déséquilibre entre lui et le monde, lui et les autres.
La sonnerie du téléphone retentit pour la cinquième fois.
« Allez Serge, fais un effort, réponds… »
Adrien imagine son frère à l’autre bout de Paris, son frère
encore étalé dans son lit, un bras probablement au travers du
corps d’une femme. Une pointe d’envie qui se transforme aussitôt
en un violent sentiment de solitude lui étreint le coeur. Il repose
le combiné du téléphone les yeux soudainement pleins de larmes,
renvoyé brutalement à sa propre image par l’image de son frère.
Il est un époux et un père aimé, un chercheur reconnu pour
l’originalité de ses théories… Alors…qu’est-ce qui ne va pas ?
Adrien se lève et s’étire pour chasser le poids de cette amertume
dont il ne sait pas le nom. « Décidément, je file un mauvais coton
moi. J’ai une sensibilité à fleur de peau, une vraie midinette. C’est
plutôt l’âge d’ailleurs ! Me voilà comme ma pauvre mère, Notredame-
de-la-larme-à-l’oeil. Je suis fatigué, immensément fatigué.
Je voudrais me retrouver quarante ans en arrière, les volets de
ma chambre clos sur le soleil de midi, un trait de lumière pour
couper la pénombre, un livre. Et le monde qui cesse d’exister,
les heures qui n’ont plus de noms, pure durée étale sur laquelle
je posais des mots ; bonheur absolu d’une solitude pleine où je
me suffisais tant à moi-même que pour m’y arracher je devais
me faire violence. Je voudrais ces longues après-midi d’été après
les courses folles sur le port et les plongeons crâneurs dans l’eau
lourde et épaisse qui venait s’écraser mollement comme du
plomb fondu sur les flancs des bateaux. Je voudrais sentir les
relents d’huile d’olive tapis dans les coins de la cuisine et voir les
mouvements jaunes de l’attrape-mouche gluant accroché sous la
suspension au dessus de la table. Je voudrais entendre les rauques
chuchotements de…comment s’appelait-il déjà… ah oui José,
José qui voulait que j’aille avec lui sous les oliviers pour jouer aux
cartes et qui m’appelait tout bas pour ne pas éveiller tout la ruelle.
Il n’y avait pas de risque que j’accepte ! Ma mère me l’interdisait
sous prétexte que le soleil et la chaleur étaient dangereux pour
la tête. Mais surtout j’avais l’univers pour moi tout seul dans
les quelques livres dont je disposais et il ne m’en fallait pas plus
pour vivre les plus grandes aventures. En fait, ce que je voudrais,
c’est toute mon enfance dans les mains, là, chaque souvenir
comme un grain d’ambre pour accompagner mes jours, chaque
image du passé même le plus sombre comme une perle de miel
pour combler mon présent, mon histoire jusqu’à ce jour en un
bouquet sur lequel poser mes yeux quand ceux-ci ne savent plus
rêver de nouveaux paysages et que le vertige noue ma gorge sur
une tristesse trop âpre pour être négligée. Bon allez… ce n’est pas
comme ça que je vais avancer dans mes recherches. »
Adrien s’ébroue et quitte la fenêtre qui encadre le lac devant
la maison. Plus loin sur la droite des immeubles se pressent en
rangs serrés et austères. On aperçoit au-delà de leur masse claire
la bretelle de l’autoroute du sud. Au bout de celle-ci, six ou sept
heures plus loin, les cigales doivent déjà chanter et l’odeur chaude
des buis autour des cimetières accompagne les femmes vêtues de
noir qui vont changer l’eau des fleurs dans les églises et gratter la
cire qui a débordé des bougeoirs soutenant les cierges.
Adrien a repris le téléphone, il appelle de nouveau Serge.
Salut, c’est ton frère préféré. J’ai besoin de toi, je peux venir ?
Tu as vu l’heure ?
Evidemment j’ai vu l’heure ! Tu ne vas pas me faire croire que
tu dors encore ! Tu n’as donc rien à faire ? Justement, moi je vais
te donner de l’occupation.
Attends, attends… qu’est-ce que tu me racontes ? Tu m’as l’air
complètement excité. Il y a trois jours tu étais mourant et là tu
parais déborder d’énergie.
Ecoute, Serge, c’est sérieux. J’ai vraiment besoin de toi ; c’est
à propos de mon travail de recherche, tu sais ? Je bloque sur un
problème de transmission de certains noms depuis des mois et là
ce matin je lis dans le journal qu’un manuscrit, enfin un feuillet, a
disparu, à Tichit, en Mauritanie. Il fait partie de ces bibliothèques
du désert que différents organismes soutiennent pour aider au
catalogage, à la restauration, à la conservation etc. Tu vois de quoi
je parle ? Il s’agit de milliers de livres dont certains sont très anciens
et traitent de religion, d’astronomie, de poésie… Bref, il paraît
qu’à Tichit la page d’un manuscrit a disparu. Cette disparition est
une véritable catastrophe parce que si j’ai bien compris, la page
manquante est probablement ce qui me permettrait de compléter
mes listes de noms de famille. Je ne peux pas laisser passer une
occasion pareille ! Jamais je n’arriverais à démontrer les raisons pour
lesquelles on trouve au Sahara certains patronymes bien particuliers
qui sont en quelque sorte des exceptions si…
Bon ça va, abrège les explications ! Qu’est-ce que tu veux
exactement ?
Je veux tout savoir sur ce manuscrit et surtout sur le feuillet
volé. Il y avait des tas de documents bien plus riches d’un point
de vue calligraphique et ornemental, sans compter tous ceux qui
ont un réel contenu historique, religieux ou scientifique. Toi tu
es bien placé pour te renseigner, tu connais tous les acheteurs
potentiels et pas mal de vendeurs. Il faut que tu m’aides Serge,
sois sympa.
Ne t’emballe pas, je n’ai pas encore ouvert le moindre journal
depuis ce matin. Tu me laisses prendre mon café et après je
m’occupe de ton affaire.
Dépêche toi je t’en prie.
Adrien ça fait plus de trois ans que tu bosses sur des histoires
de noms, tu n’es pas à une heure près ! Et je croyais que le
médecin t’avait conseillé la patience ? Ça te manque toujours à
ton âge, cette vertu ?
Va te faire voir ! Tu peux me rendre service, non !
Du calme, je m’occupe de toi, promis.
Lorsqu’Adrien raccroche, il tremble d’impatience, le regard
perdu par delà ses songes d’horizons fuyant sous les ondulations
infinies du sable, très loin du côté de Tichit.

12:43
29 janvier 2011


Carole

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Paris

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Sentes parallèles

À la sortie du restaurant il pleut, une petite bruine insidieuse et
collante qui agace le visage.
« C’est bien ma veine » pense Jason
Le repas ne s’est pas déroulé comme il aurait voulu. Son client
était en retard et dès son arrivée l’a prévenu qu’il était pressé.
Les serveurs ont tardé à apporter les plats et Jason a dû attendre le
début du repas pour aborder le vif du sujet, ainsi que l’a toujours
exigé l’étiquette qu’il s’est lui-même imposée pour ce genre de
rendez-vous. C’est un principe dont il a maintes fois constaté
qu’il est toujours apprécié comme signe de délicatesse pas ces gens
importants souvent peu délicats eux-mêmes avec la législation, ou
en tout cas peu scrupuleux quant à l’origine de ce que Jason leur
propose. Mais là, Jason lui-même a dû ronger son frein.
Surtout pour ce que ça a donné ! Le type avait déjà pris sa
décision avant de me voir. Tous les risques et tout le boulot c’est
pour moi, et après Monsieur a des états d’âme. Il a beau dire que
je lui avais garanti qu’il n’y aurait pas de vagues… je suis sûr de
mon coup, on ne peut pas remonter jusqu’à moi. C’est un frileux,
tous de la même espèce… leur force c’est juste leur fric.
Jason écarte sans ménagement un petit garçon qui s’est arrêté
sur son chemin, face à lui. Il lui semble vaguement que le môme
lui a demandé quelque chose, mais il n’est pas d’humeur.
C’est pas un mec, ce type. Il n’a pas tenu parole et il est déjà
mort de trouille rien que de m’avoir rencontré. « Il faudra voir
à espacer quelque temps nos contacts ». Tu parles ! Je n’ai pas
besoin de lui, je peux en trouver d’autres qui n’hésiteront pas à
rajouter une commission supplémentaire pour cette seule page de
manuscrit. Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ces gens de la haute…
soit disant prêts à tout au nom de l’art, de la beauté, mais ils se
dégonflent à la moindre rumeur. Un jour il viendra me manger
dans la main celui-là.
Jason se dirige vers le Louvre. Il a renoncé au taxi. La colère
le propulse avec rage entre badauds et parapluies, il bouscule les
gens sans ménagement et passe devant les terrasses des cafés sans
un coup d’oeil pour les âmes esseulées qui sont habituellement
l’objet essentiel de ses préoccupations.

C’est incroyable cette histoire
Il fallait bien que ça arrive. Rien ou presque n’a filtré de cette
découverte de manuscrits en Mauritanie pendant des années ;
mais il ne faut pas être niais, il y avait plus de gens qu’on ne le
pense qui étaient au courant. Tu comprends bien que ça n’était
pas que des scientifiques. Les amateurs d’art, les vrais, ceux qui
ont de gros moyens ont des antennes partout. Pas une peinture,
pas une feuille de papier ne bouge sans qu’ils en soient avertis !
Tu ne crois pas que tu forces un peu le tableau ?
Ne sois pas naïf Adrien. Ça fait suffisamment de temps que je
navigue dans le milieu.
Bon en tout cas moi je préfère ne pas savoir…
Il n’empêche ! tu m’as tiré du lit à pas d’heure et ce n’est pas juste
pour que nous prenions le petit déjeuner ensemble tout de même !
D’accord mais moi ce qui m’intéresse c’est Tichit ; du moins
cette histoire de page arrachée d’un manuscrit dont pour ainsi
dire personne n’avait entendu parler jusque là et qui d’un seul
coup fait la Une des journaux.
Attends ! la Une des journaux spécialisés, pas plus.
Oui, mais tout de même ! tu sais ce que j’ai pensé… on
pourrait faire un petit voyage tous les deux. Ecoute il y a tellement
longtemps que je n’ai pas pris de vacances et plus encore qu’on ne
s’est pas retrouvé tous les deux. Tu te souviens quand…
Va directement aux faits.
…Je voudrais aller en Mauritanie.
Rien que ça ! et moi qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ?
J’ai besoin de toi. Il faut que je sache exactement en quoi
consiste ce manuscrit. Il n’y a que là-bas je pourrais l’apprendre.
Puis toi avec ta connaissance des marchés de l’art tu me seras
utile… Et tu as vraiment besoin de raisons pour décider de
m’accompagner ? Allez Serge… Ce voyage ce sera aussi une
promenade…on reviendra un peu sur notre enfance…
Tichit c’est en Mauritanie je te rappelle !
Je sais. Mais on pourrait y aller en faisant une étape au Maroc.
D’ailleurs il ne doit pas y avoir beaucoup de vols directs depuis
Paris !
Tu es incorrigible. On pourrait commencer tout de même par
glaner quelques renseignements ici, tu ne crois pas ? Toi, non, tu
te vois tout de suite sur les routes. Ce n’est pas la porte à côté la
Mauritanie ! Puis je croyais que tu étais débordé de travail ?
Justement, j’ai besoin à tout prix de savoir ce qu’il en est de ce
document. Où mieux l’apprendre sinon sur place ?
Au fond ce dont tu as envie, c’est de rencontrer des gens pour
les écouter, pour te raconter, c’est d’ouvrir des portes pour entrevoir
un peu de toi-même. Tu as toujours été ainsi ! Et tu veux que je sois
l’oreille attentive dont tu ne peux pas te passer, comme lorsque nous
étions petits et que tu me pinçais le soir, une fois la lumière éteinte,
pour que je ne m ‘endorme pas pendant que tu racontais des histoires
que tu inventais au fur et à mesure et qui n’en finissaient pas.
Tu exagères !
Non, souviens-toi. Chaque nuit tu ajoutais un nouveau personnage
pour corser l’aventure, et si j’avais le malheur de repérer une
contradiction tu prétendais que je n’avais pas écouté attentivement.
Admettons que j’ai nostalgie de ces moments et que je veuille
les retrouver…
On n’a plus huit ans Adrien. Tu es chargé de famille, on
travaille tous les deux.
Justement, quand on travaille il faut des vacances !
Tu es têtu mais je reconnais que l’idée me séduit. Quand estce
que nous partons ?
Adrien est épaté comme chaque fois par la promptitude de
son frère. Il pense ne pas pouvoir obtenir de réaction conforme
à ses désirs et Serge balaie d’un mot les objections qu’il a luimême
élevées, il s’enthousiasme dans l’instant pour la proposition
qu’il rejetait la minute d’avant. Une fois lancé, plus rien ne fait
obstacle à sa fougue, il est capable de mettre sur pied n’importe
quel projet en un temps record.
Il faut que je t’explique pourquoi ce document volé à Tichit
me semble aussi important pour mon travail. Si les nomades,
sans lieu d’attache par définition, se sont sédentarisés à Tichit ils
ont nécessairement gardé les textes fondateurs, mythiques et réels
relatifs à leurs origines. Pour eux c’était le seul moyen de nommer
ces origines alors même qu’elles ne devaient pas renvoyer à des
lieux géographiques identifiables, du moins de façon précise.
Dans ces conditions…
Ne te fatigue pas Adrien, on va y aller à Tichit ! Tu n’as pas
besoin de justifier professionnellement ce voyage, du moins
auprès de moi. On part tous les deux c’est décidé. Je vais passer
prévenir Julien, il s’occupera de la galerie pendant mon absence
et je commence à faire la liste de ce qu’on doit emporter. Tu sais
que j’ai toujours mon 4X4 ? Ça fait bien longtemps qu’il n’a pas
roulé sur autre chose que de la route goudronnée.
On y va en voiture ?
Tu vas voir… on va descendre plein sud, la France, l’Espagne,
on traverse à Gibraltar, puis le Maroc en suivant la côte et…
On passera à…
Je te vois venir… ce n’est pas un pèlerinage qu’on va faire
Adrien ! On aura tout le temps de traquer nos souvenirs pendant
qu’on roulera. Enfin on verra !… Si tu y tiens… Serge ajoute ces
derniers mots pour suivre son frère dans le voyage que sa mémoire
a déjà amorcé. Il devine à l’avance combien ce périple sera riche
d’émotions et de sens pour Adrien qui répugne tant à s’éloigner
de Paris plus de trois jours.
Et je te préviens, bagages minimum ; pas question que tu
emportes ta bibliothèque avec toi. Bon, mais pour le moment
j’ai à faire. Je te propose qu’on se donne deux jours pour nous
organiser chacun de notre côté et on se retrouve après pour mettre
les détails au point.
Serge se lève et s’apprête à quitter le bureau d’Adrien.
Ah ! au fait, si tu changes d’avis d’ici là, pense à me prévenir…
je ne vais pas y aller tout seul à Tichit !

Quittant la rue de Rivoli, Jason prend la rue de l’Arbre-sec.
Il espère encore arriver à temps pour rencontrer un ancien client
qui s’est offert une galerie comme on s’offre une fille, un caprice.
Jason n’aime pas l’individu, hâbleur et sûr de lui, donneur de
leçons et sans classe. Jason, qui a plutôt des allures de petite frappe
est paradoxalement sensible à la distinction des gens, des hommes
en particulier. Il ne peut renoncer pour lui-même à certains gestes
et cultive avec difficulté un vocabulaire châtié et une expression
raffinée ; côté vestimentaire il a réglé le problème en s’en tenant
une fois pour toute à la couleur noire, pantalon ou jean, pull ou
chemise et veston, été comme hiver. Il a ainsi un genre qui ne
correspond en fait en rien à ce qu’il est. Ni intello ni religieux,
ni anarchiste ni bohême, ni poète, il aime cependant l’idée qu’il
puisse quelque instant passer pour tel. Celui qu’il va voir a tout
de l’aristocrate dégénéré qui se complait à s’encanailler ou du
moins croit le faire et ne prend jamais en réalité le moindre
risque. Une ou deux fois il a invité Jason à des soirées. Ce dernier
s’y était ennuyé ferme mais il avait eu l’occasion de rencontrer
quelques personnes avec lesquelles il avait échangé des cartes
de visite.
Jason presse le pas. Il aimerait bien arriver avant la fermeture.
À mesure que le temps passe sa colère tombe et une sorte de
désarroi sournois fait son lit de l’échec du rendez-vous précédent.
Sur le coup Jason a été furieux du refus de son client et peutêtre
plus encore du flegme dont celui-ci a fait preuve pour lui
notifier sa décision, comme si les heures d’avion aller-retour, le
taxi dans ce désert plein de sable, l’attente dans le gourbi que le
vieux appelait pompeusement bibliothèque, puis les salamalecs
autour de ce thé imbuvable, comme si tout cela n’était rien, ni
fatigue ni émotion, ni temps ni souci. Jason s’est promis qu’un
jour c’est lui qui regarderait avec la même morgue ce type, mais
en attendant il lui faut trouver de quoi écouler sa marchandise et
il ne peut guère se permettre de faire la fine bouche. Devant la
vitrine du magasin la grille est déjà baissée.
Et flûte ! Il fout rien ce type! Ça prétend diriger une galerie,
ça n’y connaît rien et c’est même pas capable de respecter des
horaires d’ouverture !
Jason reste planté là dans le vague espoir de voir l’homme en
question revenir. Sur le trottoir d’en face deux femmes arrivent
en babillant, les bras chargés de sacs qui proviennent visiblement
des magasins chics de la rue St Honoré, juste à côté. Jason en
pleurerait. Il a lui-même une fortune entre les mains et n’a pas
de quoi payer son loyer le mois prochain. Il ne sait pas trop
comment ça s’est fait, mais ce matin son dernier relevé bancaire
lui indiquait un découvert bien plus important que ce qu’il
pensait. Avec la vente de son document il devait se remettre à
flot et investir pour ne plus avoir à penser aux huit ou dix mois à
venir. Là, tout est remis en question. L’idée de manquer d’argent
le désoriente totalement, il n’a plus de repères. Le restaurant, les
virées avec des filles, pas des greluches, non, de vraies femmes,
le sentiment d’appartenir au monde des nantis… tout cela lui
échappe. À la vue de deux agents qui approchent en discutant,
Jason se retourne et fait mine de s’absorber dans la contemplation
de la vitrine derrière laquelle sont exposés des objets d’art.

12:44
29 janvier 2011


Carole

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Paris

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Itinérance

Ainsi Serge et Adrien quittèrent Paris la tête pleine de projets, ces
souvenirs habités de rêves que les hommes aiment à poser sur leur
présent pour en combler les vides.

La ville est noyée dans une nuit de rafales pluvieuses. Sur le périphérique
quelques insomniaques déprimants lancent leurs voitures
en d’aléatoires embardées pour tuer les petites heures du matin.
Tu es bien ?
Serge conduit, Adrien soupire d’aise.
Il y a quinze jours je n’aurais jamais pensé partir avec toi.
Fabuleux ! L’idée de ce temps entre parenthèses, entre deux lieux.
On va se régaler tu vas voir… plus d’urgence, plus d’obligation,
le temps libre par excellence et…
Doucement, on est tout de même partis dans un but bien
précis. Tu n’as pas oublié ? ! Tichit !
Je sais, je sais ! Mais ça ne m’empêche pas de me sentir
totalement disponible à… à moi-même en fait. Je passe toutes
mes journées vissé devant mon bureau. Je n’ai parfois pas de
résultats tangibles pendant des semaines, des mois alors tu
comprends… C’est magnifique ce voyage à venir, déjà entamé
mais encore à faire, suspendu aux paysages qui ne sont pas encore
nés et que nos yeux vont faire advenir.
Serge sourit. Il est lui-même heureux de ce moment. Les
essuie-glaces contre la pluie obstinés, les glissières de sécurité
filant retrouver la ville loin derrière eux, l’habitacle bleu de la
voiture tel un tendre cocon… Adrien est silencieux. Bercé par le
bruit régulier du moteur il écoute la sérénité inhabituelle dont il
est envahi. Lui qui déteste tellement les départs qu’il vit toujours
comme des déchirures sans savoir véritablement ce dont elles le
séparent, il lui semble au contraire être accompagné cette fois-ci.
La nuit encore dilue Blois sous la pluie, puis l’aube déjà
avancée suggère Bordeaux. Il a dû somnoler. Ce sont maintenant
les forêts de pins des Landes, Biarritz, St Jean de Luz.
On s’arrête et tu prends le volant ? Toujours d’accord pour
filer sur Madrid ? C’est tout de même plus raisonnable que de
prendre par le Portugal.
J’aurais aimé passer par Evora. Les glycines doivent y être
en fleurs et les maisons fraîchement chaulées. A cette saison, les
clochers des églises sont couronnés par les nids des cigognes qui
nourrissent leurs petits. Tu peux voir aussi les plus belles filles du
pays à la sortie de la messe. En été tu n’as aucune chance, il n’y a
que des vieilles drapées dans leurs voiles noirs !
Parce que l’été les demoiselles perdent la foi ? raille Serge qui
ne doute pas de lancer ainsi son frère sur un de ses chevaux de
bataille.
Arrête ! Il faut voir les processions de Pâques au Portugal c’est
quelque chose d’inouï. Chaque village rivalise pour faire défiler
les chars les plus somptueux avec profusion d’ors et de fleurs.
Curieux peuple, marin et pourtant si fort attaché à sa terre,
partagé entre fastes extravagants et mélancolie… la saudade… J’ai
lu quelque part que l’âme lusitane et l’âme juive étaient soeurs.
Par quel mystérieux chemin la rencontre s’est-elle faite ? Au début
les califes étaient tolérants à l’égard des juifs installés au Portugal.
Ceux-ci étaient les premiers à publier des ouvrages imprimés,
livres de prières, traités de médecine etc. Mais les relations ont
vite dégénéré. Seulement les fados sont toujours les pleurs de la
conscience douloureuse que les hommes ont de leur destin et
la musique klezmer fait toujours couler les larmes des mariées !
D’un côté comme de l’autre le même bouleversement quand tu
écoutes…
Pour le moment Adrien je n’entends que mon besoin urgent
d’un bon café ! On fait une pause, tu veux ? Je suis fatigué.
Quelques instants plus tard les deux hommes sont attablés.
Un peu étourdis de tous ces kilomètres parcourus dans l’habitacle
bleu de leur voiture, ils regardent autour d’eux les rares voyageurs
formant un ensemble hétéroclite silencieux dont les gestes
semblent effectués au ralenti. Un enfant pleure doucement, sans
conviction, devant une tasse de chocolat. Il est posé là entre le
père et la mère, présence presque incongrue tant il est menu et
ignoré dans la vaste salle qui ne ressemble ni à un hall de gare ni
à celui d’un aéroport, sorte de non-lieu en tout lieu identique où
des silhouettes sans étoffe se croisent, vont et viennent en un lent
ballet que ne gouverne aucun sens.
Une demi-heure plus tard Serge et Adrien ont repris la route.
De Madrid où ils s’arrêtent pour dormir ils ne voient rien. Pour
le moment ils roulent le plus efficacement possible en se relayant
toutes les deux heures pour ménager leurs forces. Lorsque Serge
ne conduit pas il reste éveillé la plupart du temps et s’active à
mille occupations sérieuses et futiles. Il fait des mots croisés
puis décide dans l’instant qui suit de dormir, ce qui déclenche
une mise en condition sophistiquée, coussin derrière la nuque,
recherches infinies de la position idéale, blouson pour occulter la
lumière du jour. En général à peine installé, Serge décide qu’il est
bien plus urgent de vérifier les kilométrages et les temps d’arrêt
qu’ils peuvent s’octroyer. Il se lance alors dans de savants calculs
qui pourraient laisser penser que la totalité du parcours prévu
est remis en cause tant il propose d’alternatives, d’hypothèses,
de solutions nouvelles avec une constance indéfectible. Adrien
a très vite compris que ce n’était là que prétexte à jouer avec les
chiffres tout en tripotant quelques uns des multiples gadgets,
compteur, GPS et autres instruments de mesure dont son frère
raffole et qu’il apprend à manipuler alors que lui même n’en
soupçonnait pas seulement l’existence jusqu’à ce voyage. Bref,
Serge au repos c’est très fatigant pour qui aime le calme, il n’a de
cesse de trouver de quoi dépenser son énergie qui semble vouloir
faire exploser l’habitacle du véhicule. Adrien s’est habitué très vite
à ce remue-ménage, continuant de parler ou de se taire sans se
laisser perturber par les agitations de Serge. Il résiste au plaisir de
rêver lorsqu’il conduit, parce qu’il s’est aperçu combien alors il
peut être en retrait par rapport à ce qu’il fait. Sur un court trajet
ça n’a guère d’incidence mais là, la situation est différente. Il
réserve donc aux plages de temps libres ses songeries indéfiniment
rebrodées sur les mêmes étoffes, ne parvenant jamais à aller au
bout de l’une d’entre elles tant la fiction est tenace face à la réalité
qui résiste, l’une ne le cédant jamais à l’autre. La somnolence un
peu comateuse dans laquelle il s’enfonce régulièrement se mêle
aussi de la partie, l’obligeant par la suite à reprendre le canevas de
ses rêves et de sa vie pour en démêler les fils et les disposer en de
subtiles combinaisons. Il est alors silencieux de façon si intense
que Serge s’inquiète de son état.
Ça va ?
Oui, oui je dors, murmure Adrien soucieux de préserver
l’intimité nécessaire au développement particulièrement délicat
d’un beau moment onirique.
Tu dors les yeux ouverts toi maintenant ?
… Trop tard la vision a fui, effarouchée par l’irruption de la
voix de Serge.
Non… enfin je rêvassais. C’est d’ailleurs absolument nécessaire
ne serait-ce que pour ton propre bien! N’as-tu pas déjà suggéré
qu’il fallait que je commence à économiser ma salive en vue de la
traversée du désert ?
Tu n’as pas changé Adrien, c’est pour cela en fait que j’ai décidé
de partir avec toi ! Tu te rends compte, il nous suffisait de prendre
l’avion et nous étions à Tichit en un rien de temps. Mais j’aurais
loupé tes monologues sans fin et tes silences sans fond. Comme
lorsque nous étions gosses. Qu’est-ce que tu as pu m’agacer
parfois quand tu restais des heures sans dire un mot à plat ventre
sur le sable ! Je me souviens, ça n’était pas encore les vacances et il
n’y avait personne sur la plage. Je m’embêtais ferme. Tu ne voulais
rien faire. Ou alors tu parlais, si plein de tes mots qu’il n’y avait
de place pour rien d’autre, surtout pas pour mes interruptions.
Un jour tu t’es mis en colère à la suite d’une de mes questions
que tu jugeais tellement idiote qu’elle te semblait être une injure
à tes discours. Tu est bien le même ! Le pire, le plus beau, c’est
que j’aime cela aujourd’hui et c’est maintenant vraiment que je
m’en rends compte. Il aura fallu tout ce temps pour que nous
devenions frères toi et moi !
Dis-moi, on fera halte à Mazagan ?
Tu veux dire El-Jadida ?
Arrête, tu as très bien compris.
Tu y tiens visiblement.
Pas toi ?
Je n’y ai pas les mêmes souvenirs que toi si c’est cela que
tu veux dire. Ou alors je suis encore trop jeune pour que ma
mémoire soit sensible à ce lieu.
Nous y avons vécu tout de même plus de douze ans.
Tu parles pour toi.
Mais Serge, ce sont tes racines !
Mes racines, tu sais très bien que je les ai plantées plus tard
et ailleurs. Ne sois pas déçu. Je comprends ta nostalgie, sache
que la mienne est posée sur d’autres paysages. Tiens, j’en viens à
parler comme toi ! C’est drôle, avec toi je baigne dans un univers
complètement étranger au mien, comme si les mots ne pouvaient
que prendre des libertés avec leurs sens usuels ; ils vagabondent
et ça m’oblige à aller les chercher là où je n’ai pas l’habitude de
les trouver.
Bien… bien… tu sais causer toi !
Derrière l’accent moqueur du ton d’Adrien la tendresse est
présente. Les deux frères se découvrent au travers de ce voyage des
complicités dont ils ne savaient pas l’existence. Ils connaissaient
plus leurs différents et leurs divergences que la promiscuité de
l’adolescence avait révélés et que l’âge adulte avec son lot de
charges professionnelles et familiales s’était chargé d’entériner.
Depuis quelques jours ils se réapprivoisent avec une émotion non
dissimulée, s’étonnent des proportions énormes qu’a pu avoir tel
événement pour l’un alors que l’autre a tout oublié, de ce que
derrière l’enveloppe dont chacun est affublée il puisse y avoir
un être qui ne correspond ni à l’étiquette censée l’identifier ni à
l’image trouble et mouvante des souvenirs.
On s’arrêtera à El-Jadida bien sûr. Quand je te dis que mes
racines n’y sont pas, j’exagère, elles n’y sont plus et…pas encore.
Probablement n’ai-je pas réglé tous mes comptes avec cette
période. Mais je sais qu’un jour j’aurai sans réticence le désir de
revenir moi aussi.
Ce jour là…
Bon allez trêve d’attendrissement. Avant de bivouaquer dans
le berceau de notre chère famille il faut déjà que nous procédions
aux dernières vérifications approfondies pour nous lancer dans
cette traversée du pays dans de bonnes conditions. On trouvera
ce qui pourrait nous manquer à Tanger. On se donne vingt quatre
heures de pause, d’accord ?
La journée passée à Tanger a été très remplie. Adrien ne soupçonnait
pas la quantité de détails auxquels il fallait penser avant de
partir dans le désert. Serge avait déjà fait les préparatifs nécessaires
à Paris mais il tenait à ce que tout soit vérifié méticuleusement.
Il avait par le passé effectué des périples de cette envergure et
c’est bien le goût de ce qu’il avait alors connu en émotions qui
l’avait poussé à suggérer à Adrien cette longue descente en voiture
depuis Paris jusqu’en Mauritanie. Il prétendait qu’on ne saurait
approcher les hommes et les pays en se contentant de descendre
d’un avion parce qu’il est nécessaire que le voyageur se transforme,
se dépouille de la part la plus artificielle de son être s’il veut être
sensible à ceux au devant desquels il va. Cette préparation, disaitil,
cette quasi-initiation demande du temps, des efforts, des peines
même et des plaisirs dont il ne faut pas faire l’économie. Homme
de la ville Serge n’allait pas jusqu’à prôner la marche à pied
comme seul véritable rythme permettant ce dépouillement de soi,
mais il était persuadé que toutes les contraintes matérielles que
connaît le voyageur chargé de son propre déplacement jouaient
un rôle propédeutique des plus bénéfiques. Adrien, pourtant
fort peu pressé de se frotter à des problèmes d’organisation de
voyage, avait été tout de suite séduit par la position de son frère.
Convaincu que voyager c’est aller autant à la rencontre de soimême
qu’à la rencontre d’autrui, il avait abondé dans le même
sens que Serge, sans imaginer un instant la complexité des choses
à régler. Lors des semaines de préparatifs avant le départ il avait
été tenté à plusieurs reprises de remettre en cause le projet mais
à chaque fois il avait été retenu par le caractère de grande vérité
dont ce projet lui semblait porteur. Lui pour qui chaque jour est
un voyage à la recherche de soi-même et qui ne quitte guère un
rayon de cinq cents mètres autour de l’appartement qu’il occupe
si ce n’est pour se rendre à Paris dans ses quartiers de prédilection
depuis plus de trente ans, lui donc se retrouvait engagé dans
une itinérance autrement éprouvante. Et il voyait au bout de ce
périple les manuscrits de Tichit luttant contre l’ensablement et
l’oubli. Cette image pour Adrien valait qu’on lui consacre tous
ses efforts sans compter sa peine.

Il fait beau ce jour-là sur El-Jadida , beau comme toujours,
le soleil d’hier à demain lourd est sur les épaules. Aux terrasses
des cafés des touristes tentent de capter les moindres rayons en
étalant leurs chairs blanches et indécentes. Sur les trottoirs, des
enfants à la peau mate rasent au contraire les murs pour échapper
à la lumière solaire et font ainsi d’étranges parcours déchiquetés
dans l’ombre violente et sans demi mesure que tracent les
avancées des toits.
C’était au temps de Mazagan.
Dans la ville les plus pauvres traînaient autour des poubelles
à la recherche d’un morceau de pain ou de quelques olives qui
ne seraient pas trop passées et dont le goût pimenté ferait un
instant oublier la faim. Ils sillonnaient les rues étroites, obéissant
derrière un apparent désordre, aux règles et à la hiérarchie propres
à chaque bande, parodie cruelle du monde des grands.
L’enfant adorait ce jour de la semaine. Il fallait garder
de l’appétit pour le repas du soir auquel tous les vendredis sa
mère consacrait une attention particulière. Aussi lui donnaitelle
toujours un sandwich pour son déjeuner avec l’autorisation
de se promener dans le quartier avec ses copains le temps de le
manger. C’était chaque fois le même ravissement quand il faisait
l’inventaire des rondelles de tomates, des cubes de concombre,
sans oublier l’incontournable feuille de laitue sur laquelle
reposait un petit morceau de thon, voire un quart d’oeuf dur, le
tout couronné par un de ces piments doux d’un vert si tendre
qu’il était presque ému d’avoir à le manger. Il partait dans la
rue, économisant son plaisir, le faisait durer, goûtant chaque
saveur de cette nourriture qu’il pouvait consommer à sa guise,
triant et gardant le meilleur pour la fin tout en humant l’air
salin qui venait du port. Souvent il se laissait distancer par les
autres, tout occupé qu’il était de ces raffinements de gourmet qui
l’empêchaient d’avaler goulûment son sandwich…
De toutes façons, il l’avait déjà vu ce nouveau bateau arrivé
dans la matinée ! Puis il n’allait pas lever l’ancre aujourd’hui !…
Il aimait aussi sans vraiment s’en rendre compte cultiver un
peu sa différence, à la fois rassembleur d’une meute de gamins
en culottes courtes qui ne faisait peur qu’à elle-même dans les
jeux héroïques de l’enfance, et solitaire pour mieux parcourir
les champs de ses rêves. Souvent la tête brûlée et le premier de
la classe cédaient ainsi la place au petit garçon grave et déjà en
colère contre la vie. L’absinthe qui allongeait le café du père dès
le matin, la silhouette de la mère penchée sur des ouvrages de
couture quand il n’y avait plus d’argent à la maison, les frères et
les soeurs qui s’endormaient les yeux pleins de larme et le ventre
vide, mais aussi les jours de fête et d’abondance où tout semblait
si absurdement facile, cela donc traçait jour après jour des sillons
profonds et irrémédiables dans le coeur juste sensible de l’enfant.
Depuis un moment il se sentait observé, peut-être même suivi.
Il tira crânement sur le col de son polo et allongea le pas avec
l’air de celui qui ne s’en laisse pas conter… Mais décidément ce
sandwich n’avait pas la saveur des bons jours et il mastiquait avec
difficulté, un goût crayeux dans bouche. Au moment même où il
allait se retourner, un éclair blanc l’aveugla… Son corps s’affaissa
tout doucement, sans violence, sur le bord du trottoir au milieu
des rondelles de tomates que l’agresseur s’efforçait de récupérer
le plus vite possible avant de s’enfuir avec son butin. Bientôt on
n’entendait plus que le bruit de sa course et par terre une large
tache rouge s’élargissait lentement, comme au ralenti. Dans le
silence retrouvé de la rue, le soleil versait une chaleur de plomb et
autour des lèvres de l ’enfant perlaient des gouttes de sueur.
Au café quelques pas plus loin, le père refaisait le monde avec
tout l’enthousiasme des naïfs qui se font gruger leur vie durant
par des indélicats sans états d’âme. Il songeait à rentrer chez lui,
la tête agitée de nouveaux projets qui devaient assurer sa fortune,
et rêvait déjà de lendemains d’opulence. Il sortit sur le pas de la
porte et vacilla un peu sous la violence du soleil, clignant des yeux
pour les accommoder à cet espace de clarté aveuglante qui rejetait
loin en arrière la fraîcheur sombre du café. Il avança doucement
les oreilles pleines encore de tous ces mots qu’on avait dits et des
claquements que faisaient les dominos sur les tables de formica.
Plongé dans ses rêveries il faillit buter sur le corps de l’enfant. Il
se jeta sur lui, le prit dans ses bras, hurlant qu’on lui avait tué son
fils… Et aux fenêtres on se penchait curieux et compatissant. Le
père avait glissé ses bras sous le corps du petit dont les jambes se
balançaient, abandonnées au rythme de la marche désordonnée
de l’homme affolé. Il courait: « il est mort, il est mort ! » et c’est
cette voix blessée qui sortit l’enfant de son évanouissement…
Une forte odeur ferreuse, insistante, acheva de lui faire reprendre
connaissance. Et derrière la douleur que l’enfant ressentit et qui
s’appropria sa tête dans l’instant même de son réveil, il y avait
comme un étrange frisson de plaisir. Les bras du père étaient si
doux, si tendres.
Il fait beau aujourd’hui encore sur El-Jadida. Aux terrasses des
cafés les touristes étalent leurs chairs blanches et indécentes. Dans
la ville, les plus pauvres traînent toujours autour des poubelles
à la recherche d’un morceau de pain. Et dans le coeur d’Adrien
devenu homme, il y a encore l’odeur du sang mêlée à la nostalgie
de ces bras si doux, si tendres… Mais le père n’est plus là.
C’était au temps de Mazagan.

Adrien ne sait pas combien de temps il a dormi. La voiture est
à l’arrêt sur le bas côté de la route et Serge n’est pas là. « Pourquoi
cette scène là… » songe-t-il en sortant pour s’étirer. « J’ai tant
d’autres images liées à cette ville. Ce jour là j’ai senti que mon
père m’aimait, ce doit être pour ça…»
Serge sort à l’instant d’un petit chemin transversal.
Alors bien dormi ? C’est à ton tour de prendre le volant. Il ne
faut pas qu’on traîne si tu veux t’arrêter un peu dans le berceau
familial !

Regarde ! j’avais oublié, c’est exactement cette vision des
remparts qu’on avait depuis le car ! Tu te souviens ? C’était
la première sortie scolaire à laquelle nous allions ! On arrive
bientôt ?
Dans une vingtaine de kilomètres.
Pas plus ? Il me semblait qu’on avait fait un voyage qui avait
duré des heures pour venir ici.
Moi aussi. Mais Adrien, n’oublies pas ! On ne s’attarde pas
à El-Jadida ! Pas question d’aller faire la tournée des uns et des
autres, de leur ombre et de leur trace. Il faut qu’on avance, le plus
difficile est devant nous.
Je sais, on passe comme ça, juste pour… voir.
Les rues ne vont pas filer à l’anglaise, ne t’inquiète pas ! Puis tu
as toujours prétendu que les souvenirs n’avaient pas grand chose
à voir avec les yeux., alors…
Tu as raison, je veux juste passer… tout de même.

Ils ne se sont pas arrêtés très longtemps à El-Jadida. Adrien a
voulu qu’ils circulent en voiture dans quelques unes des rues de
leur enfance mais il semble presque malheureux d’être là et Serge
était plus ému qu’il ne peut le reconnaître. Des bouffées d’odeurs
leur caressent le visage de souvenirs, sans qu’ils aient le temps de
s’y préparer, des images voilent leurs yeux sans qu’ils parviennent
à démêler ce qui vient de leur mémoire de ce qui est réalité. Un
peu perdus, ils ressentent un grand étourdissement d’être à la fois
tellement au bord d’eux-mêmes et si dépourvus de repères que la
certitude d’exister leur échappe, diluée dans cette tension, cette
distorsion, entre le passé et le présent. Sans un mot ils quittent la
ville poursuivis par l’entêtant et douceâtre parfum des troènes en
fleurs qui scellent la confusion des temps.

Ils longèrent la côte sur plus de 800 kilomètres. Ils avaient
décidé de descendre jusqu’à El Aajun. Là ils laissèrent l’océan à
ses vagues et obliquèrent plein sud-ouest pour traverser le Sahara
occidental et entrer en Mauritanie à Choûm. Ils ont compté
six ou sept jours de voyage entre pistes et routes plus ou moins
goudronnées. Puis ce sera la dernière partie de leur périple, Atâr,
Tidjikja, Tichit enfin. Quatre jours devraient suffire. Ils ont prévu
des impondérables, pannes, manque d’approvisionnement en
essence nécessitant une attente ou un détour, incidents divers.
Serge a prévenu Adrien, le voyage ne peut qu’être éprouvant
et déjà tous deux mesurent combien cela peut être vrai. Serge
ne cesse d’évoquer les dunes mouvantes qui campent et itèrent
indéfiniment les mêmes mouvements sur la route de Choûm.
Les légendes à leur propos sont nombreuses qui racontent des
histoires d’esprits et de forces vitales habitant chaque élément
de l’univers. Adrien est plus inquiet de la quantité de mines qui
truffent cette région que du risque de rester bloqué par ces dunes
itinérantes. Il aime d’ailleurs l’image de ce sable en marche vers
des destinations non identifiables, ces déplacements indolents
et silencieux de milliards de petits grains dorés indifférents
aux hommes et aux bêtes qui depuis une éternité passent là et
disparaissent sans laisser la moindre trace.
Tu sais pourquoi le monde minéral fascine l’homme ?
Adrien et Serge roulent avec précaution sur une piste défoncée
en tôle ondulée.
Vas-y, explique.
C’est sa totale étrangeté qui nous fascine, sa singularité totale par
rapport à nous. Les animaux, les plantes même nous interpellent,
nous répondent, nous contestent d’une manière telle que nous y
reconnaissons toujours quelque chose de nous-même. Les pierres
elles, sont dans une absolue indifférence à notre égard, elles ne nous
parlent pas. De façon dérisoire les hommes prétendent lire en elles
leur histoire, mais ils n’y voient que ce qu’ils y mettent eux-mêmes
c’est à dire des jalons pour donner un sens et une dimension à
l’écoulement de leur propre temps. L’histoire des roches ? La
géologie ? Pauvres tentatives humaines pour se repérer… L’homme
ne sait pas vivre sans balise et sans position. L’idée même du vide
le saisit d’un vertige si angoissant qu’il doit se caparaçonner s’il ne
veut pas mourir de ce vertige. Et l’imagination humaine travaille à
inventer des caparaçons exactement comme elle travaille à façonner
en homme l’image obsédante du vide.
Tes caparaçons préférés, ce sont lesquels ?
C’est bien le problème, je les choisis mal et je ne choisis pas
ceux qui pourraient m’ancrer solidement dans l’existence.
Comme une famille, une maison, un métier ?
Par exemple
Pourtant tu as une femme et des enfants, un boulot, un
appartement…
Oui mais je n’ai pas les idées qui vont avec !
Qu’est-ce que tu veux dire ? Les idées habituelles sur toutes ces
choses ? Les préjugés, les poncifs ?
Oui c’est ça.
Pourtant quand tu t’y mets, tu es capable de quelques bons
clichés bien droits dans leurs bottes toi aussi !
N’importe quoi ! ! Tu en connais beaucoup des types aussi
soucieux que moi de nuances, de subtilités ?
Serge éclate de rire.
Tu ne changes pas Adrien, ton amour-propre est toujours aussi
chatouilleux !
Non mais c’est vrai, là tu exagères !
Allez ne te fâche pas ! garde le sens de l’humour. Quand nous
étions encore tout petits, qu’est-ce qu’on a pu te faire marcher
comme ça ! Tu te mettais dans ces colères effroyables chaque fois
que tu étais vexé. Ça nous protégeait pour un temps de ton droit
d’aînesse et de ta science.
Reconnais au moins…
Laisse tomber, Adrien. C’était juste pour parler.
Sous leurs yeux des kilomètres de paysages défilent des heures
durant, engendrant un lourd engourdissement de l’esprit qui
vagabonde sans but ni cohérence. Souvent l’un et l’autre restent
silencieux, le corps ballotté par les cahots du véhicule et la tête pleine
de songeries décousues au milieu du halo doré de poussière en
suspension dans l’habitacle de la voiture. Parfois ils ferment toutes
les vitres et les ventilations pour se protéger mais leurs cheveux sont
toujours poudrés de sable et ils boivent régulièrement pour éviter de
sentir crisser leurs dents tant le sable est fin et pénétrant. Ils alternent
fréquemment les périodes de conduite et de repos. Serge vérifie
systématiquement avec cartes et boussole les directions prises, inquiet
dès que la piste ou la route ne va pas exactement dans le sens voulu ?
Adrien est plus serein, son inexpérience lui donnant une innocence
qui le protège des soucis que connaît son frère. À la tombée de la
nuit, ils s’arrêtent près d’une de ces petites gargotes qui jalonnent
les étapes de leur voyage. En général ils dorment à la belle étoile,
préférant le ciel et leurs épais duvets aux draps douteux des chambres.
Ils sont si fatigués qu’ils ne s’attardent dans la salle où se retrouvent
les voyageurs nomades et touristes que le temps d’avaler un bol de riz
au gras ou de mil aux fèves dans lequel se perdent quelques morceaux
de gombos ou d’aubergine.
Après une douzaine de jours, ils arrivent en vue de Tichit. La
ville semble prise dans la terrible étreinte des dunes qui l’entourent
et forcent leur passage jusque dans les rues, envahissant les cours
et certains rez-de-chaussée de maison. Il est midi, le soleil écrase
une lumière blanche sur chaque mur, chaque arbuste, interdisant
la moindre ombre, débusquant le moindre recoin. Il n’y a pas un
signe de vie. Adrien retient son souffle tant le silence est pesant.
On est arrivés.
Tu es sûr que c’est Tichit ? On se croirait à un bout du monde.
Mais lequel ?…
On dirait une ville morte… il n’y a personne…
C’est une ville en train de mourir, son agonie dure depuis des
décennies.
Ils ont coupé le contact en arrivant sur ce qui leur semble être
la place principale de la cité déserte. Au bout d’un long moment,
débarrassés du bruit du moteur qui perdurait dans leur tête, ils
entendent le gémissement du vent.
C’est lugubre.
Non… c’est beau, d’une beauté délétère.
Regarde ! La gendarmerie est là. Allons-y.
Ça m’étonnerait qu’il y ait quelqu’un.
Tentons notre chance. De toutes façons, on ne peut rien
faire d’autre. Il n’y a personne pour nous indiquer où se trouve
la bibliothèque et je suppose qu’il n’y a pas de panneau de
signalisation. Puis il faut déclarer notre visite.
Dans la grande pièce sombre un ventilateur brasse lourdement
l’air. Un homme est assis derrière une petite table de bois blanc.
Il boit du thé.
Bonjour.
Bonjour, asseyez-vous.

Une heure plus tard Adrien et Serge ressortent de la gendarmerie.
Ils ont dû décliner leur identité, répondre à un questionnaire
en trois exemplaires puis préciser oralement l’objet de leur
venue. Le policier a semblé méfiant quand ils ont dit venir pour
voir la bibliothèque et la profession de chercheur d’Adrien ne l’a
pas vraiment amadoué. Il a été plus séduit pas contre par le récit
de leur voyage.
Il n’y en a pas beaucoup qui se lancent dans un circuit pareil.
On sait, mais on voulait prendre des vacances, n’être occupé
de rien. Quand on reste sur place, c’est presque impossible. Alors
on s’est dit que si nous roulions avec pour seul but d’arriver à
Tichit, on ne ferait rien d’autre. c’est ce qui s’est passé. On a juste
bavardé… pendant des milliers de kilomètres !
Et comme ça vous demandez l’autorisation de rester pour faire
des recherches à la bibliothèque ?
Oui, si c’est possible. Mon frère repartira en avion. Son
travail l’attend à Paris. Mais il voudrait trouver un guide pour le
raccompagner jusqu’à Tidjikja.
Et votre propre voiture, qu’est-ce que vous allez en faire ?
Je vais la lui garder le temps de mon séjour ici. Après, on verra.
Je crois que je rentrerai aussi en avion. On ne peut pas toujours
être en vacances et le voyage est long !
Je vais appeler quelqu’un qui vous conduira chez le vieil
Abidine. C’est notre bibliothécaire. Avant votre départ il faudra
venir vous présenter ici.
Bien sûr. Je n’oublierai pas.
Dehors l’air est blanc de chaleur immobile. Le vent est tombé
laissant la place au soleil encore au zénith. Un gamin s’approche
d’eux et leur fait signe de les suivre. Laissant le 4×4 sur la place ils
se dirigent vers une ruelle qui serpente entre les maisons aux murs
verts et aux lourdes portes de bois ornementées. Après quelques
minutes de marche qui les mettent en nage, le jeune garçon
désigne une construction de pierre blanche et repart aussitôt sans
avoir prononcé un mot. Serge et Adrien avancent et pénètrent
dans une cour qui surplombe le désert.
Là sous un acacia un homme se tient assis sur une natte.
Penché sur un livre aux enluminures pourpres, il suit du doigt le
texte en murmurant une mélopée lente et sourde.
Entrez et asseyez-vous. Je vous attendais. On m’a annoncé
votre arrivée.
L’homme a relevé sa tête et son regard croise celui d’Adrien.
Il paraît que vous êtes un savant et que vous venez ici pour
travailler.
Serge est resté un peu en retrait. Il remarque que d’énormes
volets de bois occultent la porte derrière le vieillard.
Installez-vous vous aussi, dit-il en s’adressant à Serge. Je crois
que nous avons beaucoup à parler. Nul ne peut prétendre avoir
accès aux livres s’il ne cherche le savoir, mais nul ne peut le refuser
à ceux dont l’âme a soif de connaissance. Il faut que je sache
ce que vous cherchez. Je m’appelle Abidine et j’ai la charge des
manuscrits. C’est une tâche écrasante.
Les derniers mots se sont achevés dans un soupir de lassitude
et le vieil homme semble absorbé par quelque souci enfoui au
plus profond de lui-même.
Je sais, murmure Adrien.

La nuit est tombée sur Tichit. Il a fallu tout ce temps pour
que chacun se découvre et raconte l’itinéraire qui a présidé à leur
rencontre, ici, à des milliers de kilomètres de Paris. Il a fallu toute
la sagesse d’Abidine pour calmer l’excitation d’Adrien et toute
la passion de celui-ci pour convaincre Abidine de la possibilité
de faire une enquête pour tenter de retrouver le manuscrit volé.
Il a fallu tout le bon sens de Serge pour apaiser la conscience
meurtrie du vieux sage et la fougue débridée d’Adrien ; et pour
proposer un plan d’action en tant soit peu cohérent. Les trois
hommes se sont mis d’accord sur un certain nombre de choses.
Ils ont décidé de garder le secret de leur enquête personnelle.
La police agit de son côté, lançant des investigations qui peuvent
être bénéfiques mais Abidine n’y croit guère. Il n’est pas question
de donner aux représentants de la loi l’occasion de penser qu’on
l’estime peu capable dans cette affaire. De plus les susceptibilités
sont fréquentes dans ce milieu et il est préférable de mener
des recherches sans que cela se sache. Serge, convaincu que le
document ne peut pas faire l’objet d’une vente en Mauritanie,
propose de repartir sur Paris d’où il pourrait obtenir des
renseignements si le présumé voleur est français comme le laisse
supposer l’usage de cette langue lors de sa venue ici. Adrien
a décidé de rester ici. C’est de toutes façons le lieu idéal pour
poursuivre ses travaux.
Il est temps de dormir. Vous êtes mes hôtes. Auparavant je
vais vous faire venir de quoi manger. Je suis très frugal moi-même
mais vous êtes jeunes et vous devez avoir faim.
Abidine verse dans les petits verres opaques un dernier filet de
thé presque noir tant il était fort et sucré.
- Voilà qui me suffit, dit-il en trempant ses lèvres dans le
breuvage, mais si vous me le permettez j’aimerais rester en votre
compagnie pendant votre repas. Votre jeunesse m’est d’un beau
réconfort.

12:45
29 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

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Contours

Serge remonte le col de son blouson. L’air est frais, avec des
allures de printemps qui n’y croit pas encore et pousse des
nuages frisquets devant un soleil tout pâlichon, délavé par des
semaines de pluies. Dans le square les arbustes commencent
à pointer leurs bourgeons entre jaspe vert tendre et satin
moiré vert de gris. Le bac à sable est silencieux, les balançoires
immobiles. Seul un vieil homme sur un banc salue à bout de
bras une cour de pigeons qui se dandinent autour des miettes
de pain qu’il a dispersées devant ses pieds.
Serge est passé par sa galerie hier soir, dès sa descente d’avion.
Julien a paru surpris de le voir, il le pensait parti pour un périple
plus long. Il se débrouille bien, il a réalisé la vente d’un croquis
pour lequel Serge avait amorcé des négociations qui semblaient
ne pas devoir aboutir. Serge s’est empressé de le confirmer dans
ses fonctions de responsable de la galerie en lui annonçant son
désir de prolonger ses vacances. Ce midi, il a décidé d’aller
rendre visite à quelques confrères ; c’est l’heure propice aux
propos anodins autour d’une tasse de café. Généralement on y
apprend les mouvements du marché de l’art, les visées des uns,
l’état d’avancement des ventes de tels autres, les contacts en
cours relatifs aux acquisitions, les difficultés avec le fisc, l’état
d’esprit des acheteurs, leurs enthousiasmes et leurs frilosités. Bref,
c’est le moment idéal pour sentir l’atmosphère et se mettre au
courant des dernières nouvelles, celles que les journaux spécialisés
n’évoqueront que dans les semaines à venir. A plusieurs occasions
Serge a pu constater combien ces entretiens informels, sur le pas
de la porte d’une galerie ou au coin d’un comptoir de bar sont
déterminants. Sa plus belle affaire, c’est d’ailleurs comme cela
qu’il l’a réalisée, après avoir passé une bonne heure à bavarder
de tout et de rien, de rien surtout, du moins en apparence.
Serge sait le goût qu’ont ses comparses pour le dévoilement de
leurs stratégies commerciales ; en faisant allusion à tel client
prestigieux, à telle oeuvre connue, ils ont l’impression qu’un peu
de gloire et de beauté rejaillit sur eux. Ils se sentent grandis de
cette fréquentation avec les fortunes de ce monde et les chefs
d’oeuvre dont le mérite essentiel à leurs yeux est d’être reconnus
comme tels. Ils n’ont même pas conscience de cet état de fait,
trop occupés qu’ils sont de comptabiliser par le menu le degré,
la qualité, la nature de l’intimité qu’ils entretiennent avec de
richissimes clients au nom soi-disant de la seule beauté. Ils vivent
ainsi dans une illusion totale dont ils sont les auteurs et qu’ils
se hâtent de dénoncer chez tout autre n’appartenant pas à leur
fratrie. Entre eux aussi d’ailleurs, ils se détestent et se jalousent
avec une constance qui n’a d’égale que l’application qu’ils mettent
à dissimuler ces sentiments. Serge sourit en pensant qu’il retrouve
là, avec les adultes, ce qu’il ne supportait pas chez les filles quand
il était à l’école primaire et préparait le certificat d’étude. Il avait
été souvent en butte à leurs moqueries dès qu’il avait l’ambition
de faire le justicier en dénonçant les propos acerbes de certaines
filles contre l’une d’entre elles. A l’instant où, convaincu de
la vérité de son combat, il avertissait du danger celle qui était
menacée d’exclusion, toutes les filles sans exception et comme par
enchantement se retournaient d’un bloc contre lui. La manoeuvre
le prenait toujours au dépourvu et il rageait de ce qu’aucune ne
semblait capable d’avoir la moindre notion de droiture. Depuis,
il en avait gardé l’impression d’une versatilité féminine certaine,
ce qui n’était pas sans l’arranger dans la conduite de sa propre vie
en lui donnant une justification toute trouvée pour consommer
les femmes avec une grande légèreté sans avoir jamais à s’engager
auprès d’elles de quelque manière que ce soit.

A « La Palette » Serge retrouve deux collègues.
Tiens, je croyais que tu étais parti en vacances, c’est Julien qui
me l’avait dit.
Je ne fais que passer. J’ai déjà pris trois semaines mais ça fait
tellement longtemps que je ne me suis pas arrêté que je ne vais pas
reprendre tout de suite. Julien se débrouille très bien d’ailleurs.
Moi, je vais traîner encore un peu, je vais peut-être rester sur
Paris.
Tu n’étais pas parti à l’étranger ? avec ton frère ?
Si si, mais tu sais ce que c’est… on s’aime bien, on est content
de se voir. Seulement il ne faut pas que ça dure trop longtemps.
Tu étais où ?
On est allés un peu du côté de l’Espagne, on y a de la famille
éloignée là-bas. Lui, il continue à jouer le touriste, je crois que
ça l’arrange bien. Sa femme ne le fait plus rêver, elle est gentille,
mais le mariage, ça use !…
Serge se plaît à parler ainsi, dans l’air du temps, l’air de ce
que tout le monde entend, attend, l’air des poncifs, des propos
conformes, préformés aux goûts et dégoûts de la moyenne de
l’humanité. Il tait le bonheur d’avoir été aux côtés de son frère
pendant le long périple qui les a amenés jusqu’à Tichit, le plaisir
de ces nuits étalées sur des centaines de kilomètres passées
à rouler vers le sud, la lumière bleue du tableau de bord et le
monde en ombres chinoises de chaque côté de la route. Il ne
dit rien des lettres d’amour rédigées par Adrien lors de chaque
étape et qu’il signait de son propre nom pour, finalement, ne pas
les poster à celle à qui il les destinait, les jugeant trop belles et
disproportionnées par rapport à la vague tendresse faite d’une
part non négligeable d’habitude qu’il a pour une certaine Aurélia
dont il a parlé à Adrien. Serge avait été bouleversé par la ferveur
de l’écriture de son frère, voyant en celle-ci l’expression d’un âme
toujours aussi sensible qu’il y a quarante ans, lorsque Adrien
passait des nuits blanches pour être en harmonie avec la violence
de la dernière de ses passions amoureuses. Serge avait découvert
avec émotion que son frère était toujours le coeur pur plein d’excès
et d’exigences qui ne fait jamais spontanément la part du rêve et
de la réalité. Adrien avait saisi la boutade de Serge -suggérant qu’il
rédige lui-même ces lettres- avec un sérieux immédiat et s’était
mis au travail dans l’instant même. Ainsi jour après jour Serge
signait ce que son frère écrivait et annonçait l’expédition de ce
courrier qu’il cachait en fait dans ses bagages.
Tu rêves ou quoi ?
Pardon. Que veux-tu les vacances !
Je te demandais pourquoi tu voulais passer trois semaines
en famille, toi qui prétends toujours que la famille c’est bien
seulement de loin !
Non, on est resté trois quatre jours seulement. Sinon on a fait
du tourisme, églises, musées, les trucs habituels quoi ! J’ai un peu
regardé pour ma galerie aussi ; mais bon, tu sais ce que c’est, je
n’avais pas la tête à ça.
Il ne faudra pas que tu tardes trop à t’y remettre, ça bouge
toujours autant ici ; tu tournes les yeux cinq minutes et une vente
te passe sous le nez. Tiens l’autre jour, j’ai loupé une aquarelle
que je guettais depuis quelques mois. Ma femme voulait aller
au baptême d’un neveu, on est parti vendredi dans l’après-midi,
pour éviter les bouchons et on est rentré lundi matin. Eh bien tu
vois, ça a suffi pour que l’affaire se fasse dans mon dos. Je n’avais
pas pensé à laisser mes coordonnées et le gars a eu besoin d’argent
frais dans le week-end. Comme je ne m’étais pas engagé ferme, je
n’ai pu rien dire.
Oui je sais. Mais là je reste sur Paris, pour me remettre dans
le rythme.
La conversation traîne d’un sujet à l’autre. Serge en est à son
troisième café, son voisin de droite trempe sa moustache dans sa
deuxième bière et celui de gauche sirote son quart Vittel. Avant il
buvait une coupe -de champagne bien évidemment- et une autre
en fin d’après-midi. Puis il a eu des déboires…quelques démêlés
à propos de droits de succession. Entre temps son estomac est
devenu fragile…l’explication pour renoncer au champagne
l’oblige maintenant à avaler son grand verre d’eau tous les jours.
Il aurait pu se rabattre sur le café mais ça n’était guère crédible
médicalement parlant. Et surtout ça aurait induit un mélange des
genres ; or les Vertel sont galéristes et experts en art depuis trois
générations au moins ; le café, ça ne marque pas la différence,
ça peut même faire franchement prolétaire, il y a tellement de
brocanteurs maintenant.
Dis moi Vertel, tu l’a vendu ton immense Toffoli ?
Ne m’en parle pas, j’ai failli le garder sur les bras cette fois
encore. Les gens parlent beaucoup comme ça, mais après quand
il s’agit de prendre une décision, c’est autre chose. Enfin me voilà
tranquille, j’en suis débarrassé. Là ce qui m’intéresse, c’est de
savoir ce qu’il advient de ce feuillet daté du onzième siècle et qui
a disparu de Mauritanie il y a juste un peu plus d’un mois. Tu
vois de quoi je parle ?
Non, pas bien, raconte.
Vertel balaie du regard la salle du café et se penche vers Serge.
Tu as bien lu les journaux ! mais l’essentiel n’y est pas, tu dois
t’en douter. Il paraît que le gars qui a fait le coup travaille pour le
compte d’un type de la haute.
Tu le connais ?
Bon…ce ne sont pas des choses à dire…mais entre nous là…
je crois qu’il était client de ma galerie…enfin de la galerie, du
temps de mon père…
La voix de Vertel n’est plus qu’un souffle.
Serge émet un sifflement d’admiration. Vertel se redresse,
prend confiance, Serge le sent prêt à s’épancher un peu plus. Le
problème ensuite, ce sera de faire la part de vérité et de vantardise.
Vertel est comme ça, il ne peut pas s’empêcher de forcer le trait,
d’enjoliver, de déplacer même –Adrien dirait transposer- les faits
pour se retrouver en position de proximité avec eux.
Ben vas-y raconte !
Doucement, ça ne se déballe pas sur la place publique des
choses comme ça.
Ce que je disais c’est juste histoire de parler. Moi, je suis
toujours en vacances, je n’ai pas envie de remettre le pied à l’étrier
tout de suite. Puis tout de même, tu sembles bien au courant.
Normal ça te concerne un peu en quelque sorte.
Là tu ne crois pas si bien dire. Figure-toi que le petit Jason…
Ce n’est pas que je m’ennuie mais il faut que j’y retourne. Et
puis je la connais ton histoire Vertel. Allez à plus tard les amis. Eh
Serge, ne tarde pas trop à revenir, on s’ennuie sans toi !
Fournié, le buveur de bière, se lève et enfile son veston à
carreaux. Serge l’aime bien ce type, avec ses pantalons de golf à
toute saison, ses cravates lavallière qui semblent sortir du coffre
à habit de son grand-père et lui donne des allures de rapin qu’il
cultive avec un grand plaisir non dénué d’une certaine ironie à
son propre égard.
Serge se retourne du côté de Vertel, un peu inquiet de ce que la
confidence ait pu avoir été interrompue par la sortie de Fournié. Il
n’ose relancer la discussion, ne voulant en rien laisser voir quelque
intérêt que ce soit pour l’affaire mais, guidé par sa connaissance
fine des hommes, il décide de revenir à son comparse lui-même.
C’est vrai qu’avec toi en tout cas on ne peut pas s’ennuyer !
Tu as toujours une histoire à raconter ! Une galerie de père en fils
depuis des générations, ça n’est pas rien. Tu as toujours vécu dans
le milieu de l’art, tu as vu défiler des tas de gens…
Vertel est ravi. Il considère encore Serge comme le petit
nouveau qu’il faut initier et il se juge le plus apte à le faire.
Oui alors je te disais que j’avais vu Jason la semaine dernière.
C’est qui ce Jason ?
Enfin tu le connais bien, le courtier de Lessage ! A vrai dire
c’est plutôt son commissionnaire, c’est lui qui va chercher les
cafés, porte la recette à la banque et reçoit parfois les coups de
téléphone quand Lessage n’est pas là. Mais il n’a jamais fait la
moindre transaction lui-même. Seulement il paraît que le père
Lessage a fait une boulette sur son contrat d’embauche et a écrit
« courtier » au lieu de « coursier ». Je me souviens à l’époque,
l’histoire avait fait le tour de la profession.
Alors il n’est plus tout jeune ce Jason, parce que Lessage c’est
presque la génération d’avant !
Détrompe-toi, il a dans la trentaine, pas plus, mais il avait été
pris dès 14 ou 15 ans. C’est le fils d’un client qui n’arrivait à rien
avec lui ; il faisait les quatre cents coups à l’école et le père l’a
placé là pour avoir la paix. Tu dois le connaître, je te dis. Il traîne
toujours dans le coin.
Il n’est pas dévoré par l’ambition dis donc, pour continuer
à promener ses cafés et des demis après quinze ans de bons et
loyaux services !
Là je ne m’avancerai pas trop. Je te disais justement…lorsque
je l’ai rencontré la semaine passée il n’avait pas l’air dans son
assiette. On parle de choses et d’autres… Tu sais, à force d’être
toujours dans le même milieu on finit par apprendre beaucoup
sur le terrain et ça je m’en suis tout de suite rendu compte pour
Jason. C’est drôle je le l’avais pas vu depuis longtemps et je
n’aurais pas imaginé qu’il soit tant informé du marché de l’art.
Il ne faut rien exagérer, il y a beaucoup de gens qui s’y
intéressent de plus ou moins près.
Non, ce n’est pas ça. Comment te dire ? Il m’a posé deux ou
trois questions qui m’ont fait tiquer. Tu vois, par exemple, il était
au courant pour les bibliothèques du désert, or peu de gens le
sont, du moins l’étaient jusqu’au vol de ce document.
Explique, je ne suis pas rapide et je reviens de vacances.
Tu sais qu’on a retrouvé dans la région de Chinguetti en
plein milieu du désert mauritanien des manuscrits qui datent
du Moyen-Age au moins. On pense même qu’il en est de plus
anciens. On en a parlé dans les années 198 0 je crois, parce que
l’Unesco les a classé patrimoine culturel de l’humanité. Depuis
quelques associations et fondations aident sous différentes formes
l’institut mauritanien de recherche scientifique à cataloguer ces
livres, à les mettre sur microfilms aussi. Puis il faut les restaurer,
les déposer dans des lieux garantissant leur conservation, éliminer
les termites…Bref tu vois d’ici, c’est un travail de longue haleine
mais on peut dire qu’il a été effectué jusque là dans la plus totale
discrétion. En France par exemple il n’y a qu’au plus haut niveau
de l’inspection générale des bibliothèques qu’on savait un peu de
quoi il s’agit !
Et alors ?
Il y a quelques semaines à Tichit une page d’un de ces
manuscrits disparaît et depuis c’est l’effervescence.
Qui les garde ces ouvrages ?
Les vieux !
Comment ça les vieux ?
Il paraît que c’est une tradition qui remonte au Moyen-Age.
C’est parmi les plus âgés celui qui est reconnu le plus sage qui a
la charge de chaque bibliothèque qui ne doit en aucun cas quitter
le village où elle se trouve. D’ailleurs les organismes officiels sont
reçus avec une pléthore de précautions et les gens sont très jaloux
de leurs prérogatives. On n’a pas pu sortir les livres pour les
expédier ailleurs afin de les restaurer. Tu te rends compte, on est
même en train de former des locaux dans les métiers du livre pour
qu’ils s’en occupent eux-mêmes. Il paraît qu’il y a déjà quelques
relieurs très compétents.
Ça me paraît en effet une solution intelligente.
Tu parles ! Tous les musées du monde sont à l’affût et
proposent leurs services en échange de quelque exemplaire.
Tu exagères. Mais Jason ? Qu’est-ce qu’il a à voir avec cette
histoire ?
C’est drôle…il m’a demandé si je connaissais un client prêt
à aligner un chiffre avec beaucoup de zéros pour une oeuvre
exceptionnelle. Et ça, c’était juste après qu’on ait parlé de la
Mauritanie. Je ne me souviens plus d’ailleurs comment le
sujet est venu mais je t’assure que pour un coursier, il avait des
connaissances et pas de celles qu’on trouve dans les revues d’art,
même spécialisées ! Par contre ce dont je me souviens c’est qu’il
n’a pas répondu quand je lui ai demandé s’il cherchait quelqu’un
pour son patron. Il n’avait pas l’ai pressé avant, et là d’un seul
coup il file en me disant qu’il a un rendez-vous.
Il l’aura oublié et s’en sera souvenu au dernier moment, c’est
tout.
Tu pourrais me dire alors pourquoi il n’a pas répondu à ma
question ?
Qu’est-ce que tu imagines ?
Rien, mais… bon… ça m’a paru bizarre sur le coup. C’est
vrai que maintenant je ne vois plus du tout pourquoi j’ai eu cette
impression ! C’est idiot !
Tu as les nerfs sensibles, tu devrais partir en vacances à ton
tour !
Moque toi ! Mais je serais toi je me méfierai tout de même.
Des types comme ce Jason il y en a plusieurs, et des fois on les
embauche quand il y a un coup de feu. Ils apprennent mine de
rien, ils regardent travailler en prenant des airs d’arriérés et puis
un jour ils t’ouvrent une galerie juste en face de la tienne. Là, tu
rigoles moins. Moi je n’ai pas ce problème, mon boulot c’est une
véritable institution. Mais pour les jeunes comme toi, le métier
a des risques et il y en a plus d’un qui s’est retrouvé sur la paille
sans avoir rien vu venir. On te pique ta clientèle et tu es le bec
dans l’eau avec aucun moyen de…
Serge n’écoute plus… Jason… le nom lui dit quelque chose
mais il ne sait pas mettre un visage dessus. Vertel pérore avec le
ton du maître qui condescend à initier l’élève, le geste ample, le
verbe haut, il en a même oublié son quart Vittel. Serge se garde
bien de l’interrompre pour partir ; le bonhomme ne manque
pas de finesse et serait capable de se demander ce qui justifie une
telle précipitation chez quelqu’un qui est en vacances. Serge tient
à lui donner l’impression qu’aucun de ses propos n’a retenu
son attention plus que les autres. Derrière les vitres du café le
jour s’efface lentement devant les premières brumes du soir qui
s’accrochent autour des lampadaires sur la place.

12:46
29 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

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8

Tichit

Aujourd’hui mardi… Le vent doit souffler comme chaque jour
sur Dakhla et ses falaises battues par la solitude de la mer. Le
premier convoi a certainement déjà quitté la ville, laissant
derrière lui des nuages de sable suspendus en quête d’horizons
plus sereins. De janvier à mars les tempêtes sont terribles dans la
région, et il faudra bien trois jours de voyage pour arriver jusqu’à
Nouadhibou. Là, la caravane se disloquera pour se refaire avec
d’autres camions, d’autres véhicules tout terrain, colonies de
chenilles infatigables qui serpenteront plein sud vers Medercha,
Saint Louis, et plus à l’est vers Atar, Chinguetti, Ouadane.
Assis sur le seuil de la porte Adrien imagine des voyages. Le
mouvement des dunes accompagne les battements de son coeur.
Il a lu pendant trois heures dans la bibliothèque avec Abidine et
l’or terni du sable apaise la brûlure de ses yeux. Depuis une dizaine
de jours il est installé chez le vieil homme et passe ses journées
avec lui, classant et répertoriant les manuscrits, mettant de côté
les textes qui lui semblent importants pour ses recherches. Mais
à mesure que le temps avance il a moins de hâte à les consulter. Il
est pris par le rythme de ce pays de sable que son hôte lui raconte
et qui fait un doux vertige à l’âme dont il ne peut se lasser. Le soir,
lorsqu’Abidine revient de la mosquée tous deux s’installent dans la
cour et Adrien attend. Il attend qu’Abidine convoque les gens de
ce lieu, ses parents et grands-parents, ses oncles et tous ceux qui,
plus ou moins affiliés à la famille, ont laissé trace de leur passage
dans sa mémoire. Adrien sait que le temps d’analyser les manuscrits
viendra, que le temps de l’écoute laissera place au temps de l’étude ;
il sait qu’Abidine sera là pour le guider en lui livrant tout son savoir
et il sait encore qu’il ne lui faut pas bousculer ce temps préalable de
paroles. Surtout, il sait enfin qu’il n’a pas –qu’il n’a plus- le moindre
désir de le faire. Bien sûr ses recherches sont toujours présentes à
son esprit et souvent Abidine et lui discutent filiation, évolution des
patronymes ; mais il ne met à cela aucune hâte et n’a pas encore pris
la peine de regarder de près les textes qu’Abidine lui a conseillé de
consulter. Il aime par dessus tout lire les parchemins qui racontent
le lent cheminement des caravanes d’est en ouest puis d’ouest en
est, à l’époque où c’est le pas des bêtes et des hommes qui disait
les heures et les jours. Il a suivi ainsi deux voyages d’une même
famille et a vu naître une fille, Oumia. C’est d’ailleurs la sonorité
de ce nom qui a appelé Abidine une fois encore vers les murmures
de sa mémoire. Pour Adrien il a rêvé tout haut sa grand-mère, ses
robes colorées et son regard aveugle qui voyait au delà de la lumière
du soleil et de l’ombre de la nuit. Près d’Abidine, Adrien se sent
redevenir enfant. Le vieil homme se substitue à la figure de son
propre père dont l’image toujours idéalisée échappe de plus en plus
aux soupçons de souvenirs cruels attachés aux dernières années et
qu’il n’était jamais parvenu à chasser jusque là. Ou peut-être encore,
ces souvenirs troubles trouvent-ils enfin une place où se poser dans
sa mémoire que n’agitent plus de vaines révoltes. Le désert aussi
procure à Adrien un sentiment d’apaisement. Incommensurable,
sans fin ni limite, sans contour, figé dans sa propre immensité
mouvante, insaisissable, paradoxalement ce désert lui semble le seul
lieu où il se trouve, se rencontre, se reconstruit, se reconnaît. Il est
point de départ pour penser sa propre vie, il indique la direction
qu’elle va prendre, il est mesure de ses ambitions et de ses exigences,
il est consolation de ses erreurs et de ses échecs. Ce désert lui donne
un vrai temps, pour la première fois, le temps d’exister.
Mais dis-moi Adrien, c’est toujours moi qui parle, c’est toujours
moi qui raconte la vie. Dis à ton tour ! C’est comment Paris ? Moi,
je suis resté à la ville juste le temps d’étudier. L’instituteur avait
insisté pour m’y envoyer ; ça ne faisait pas vraiment l’affaire de mon
père, mais l’idée que je devienne maître d’école… il ne pouvait pas
résister, tous les autres pères l’enviaient.
Et vous êtes parti longtemps ?
Six ans, et je ne rentrais pas souvent. Ma mère préparait une
soupe, que sa propre mère faisait… de la harira je crois, je ne me
souviens plus bien. Elle la préparait avec des fèves et de l’huile, des
épices. Je détestais ça mais pour elle c’était une façon de marquer
mon retour comme si elle voyait dans celui-ci son propre retour
vers son pays. Elle n’y est jamais repartie ; je ne sais même pas en
fait pourquoi elle est arrivée là, comment elle connu mon père qui
l’a amenée à Tichit. Le plus triste vois-tu, c’est que je ne connais
pas la recette de cette harira, et ça n’est pas un plat d’ici. Parfois
quelque épice chatouille mon nez, une bouffée de coriandre ou de
kamoun, une trace qui éveille un instant, une situation. ?je vois
ma mère découpant avec parcimonie des petits cubes de tomates,
mais c’est tellement éphémère ! Je n’arrive pas à mettre un nom,
une date ; c’est comme si on entrouvrait devant tes yeux un coffre
rempli de tous tes rêves pour le refermer aussitôt. Allez, je suis
trop bavard. Raconte, toi.
Il n’y a pas grand-chose à raconter.
Dis-moi un peu de ta vie, les gens que tu connais, tes
enfants…
Je n’ai pas la tête à ça. C’est si loin, ou plutôt je me sens
tellement ailleurs.
Ta place est pourtant là-bas Adrien, tu le sais.
Oui, mais des fois on n’a pas le corps et l’âme au même
endroit. Souvent même…
Oui, c’est vrai. Les vrais bohèmes ne bougent pas beaucoup mais ils
sont toujours en voyage d’eux-mêmes, de leurs amis, de leur famille,
du monde quoi ! Adrien, raconte-moi alors un de tes voyages.
À l’horizon le ciel a pris des teintes marines au dessus des
maisons que les points jaunes et vacillants des lampes piquent
autour de la mosquée. On entend encore des moutons bêler et
déjà les femmes appellent les enfants, dispersés sitôt le dîner
achevé, pour les faire dormir. C’est l’heure qui clôt la journée et
ouvre ce temps particulier fait de conciliabules sur les terrasses
et de menus travaux. Quand les mains ne sont pas occupées,
les hommes fument et laissent s’échapper de leurs lèvres des
serpents bleutés et indécis. Le parfum du tabac se mêle à l’odeur
de la poussière adoucie par les effluves des premiers lauriers
roses en fleur.
Je pourrais vous dire… c’est l’histoire… enfin ce n’est même
pas une histoire. C’est une femme qui pense toujours qu’elle va
mourir.
Et elle va mourir ?
Comme tout le monde. Mais elle, elle croit toujours que ça va
se produire dans les heures ou les jours qui viennent. Et quand
elle n’y pense plus, c’est qu’elle est occupée de l’idée qu’on va la
mettre en prison.
Et pourquoi elle irait en prison ?
Oh, elle a plein de raisons pour y aller. Des histoires d’argent,
des histoires politiques. Mais bon, elle n’y va jamais, enfin du
moins pas depuis qu’elle y a passé quelques semaines pour des
raisons que je ne connais pas bien. Elle y a laissé en tout cas une
part d’elle-même.
Moi à sa place… Bon, la prison ici ça n’a rien à voir certainement.
Je me serais rapatrié entier et le plus vite possible !
Je sais. Ça n’est pas pareil pour elle. Elle perd même son ombre
et ne sait où elle l’a laissée. Puis quand elle ne pense pas risquer la
prison, elle est en colère, ou elle est malheureuse.
Ça n’est pas pareil.
Si, pour elle ça devient la même chose. Il n’y a que la couleur
qui change. La colère est rouge. Enfin… elle ne vire pas au rouge
mais ses idées, oui ! C’est une couleur qui refuse toutes les autres.
Et aussi on ne peut rien dire quand elle est triste, on dirait que la
mer quitte ses yeux.
Elle a les yeux bleus ?
Non, marrons mais ça ne change rien. Déjà dans la colère
elle est aveugle, alors vous savez la couleur de ses yeux ? Volcans
éteints, oui c’est ça. C’est de quelle couleur un volcan éteint ?
Abidine écoute, il écoute les silences suspendus aux paroles
d’Adrien.
Et la mélancolie lui fait des vagues dans le regard.
Il faut que tu l’aimes pour dire des choses pareilles.
Oui je l’aime. Infiniment.
C’est ta femme ?
Non.
Alors ? Elle existe cette femme ?
Alors rien. Un jour…
Quoi un jour ?
Un jour elle va mourir, ou moi. C’est pareil… Non ce n’est
pas pareil. Vous savez il y a des soirs comme ça qui sont trop
difficiles, qui vous font peine à porter. Vous écoutez de la
musique, vous lisez un livre qui peut même vous faire rire mais
après ça vous fait des soirs d’émotions trop pleines et vous avez
envie de mourir.
Ça fait quoi une envie de mourir pour toi?
Ça fait comme lorsque vous ne savez plus le sens du mot avenir.
C’est difficile à imaginer.
Ça fait comme lorsque vous ne pouvez plus te souvenir du goût
de la vie. Alors vous ne pouvez plus la désirer, vous comprenez. Et
si le désir de la vie est en panne, c’est que vous avez déjà commencé
à mourir un peu, ou que ça ne va pas tarder. Ne vous inquiétez pas,
je surveille ça de près !
Adrien a lancé sa dernière remarque sur un ton plus léger.
Tu as vu ; elle est bizarre ton histoire ! Tu commences par me
parler d’une femme qui pense toujours à la mort et tu ne cesses
en fait de me parler de toi.
Je sais. Peut-être qu’à force je suis devenu elle, tellement mêlé
à elle que je ne peux plus me penser sans elle. Au travers d’elle, je
me sens exister. Oui, c’est ça. Vous savez que j’écris ? Non, je ne
vous l’ai jamais dit.
Mais si, tu es chercheur et tu écris un livre sur…
Non, ce n’est pas de cela dont je te parle. J’écris autre chose
que pour les recherches. Une vraie écriture en quelque sorte.
Raconte ! Moi je ne connais plus tout ce qui se fait.
Quand j’étais à l’école, on lisait des romans bien sûr et j’en
ai fait lire à mes élèves. Je recevais « L’actualité littéraire » un
journal de quatre pages et je n’en loupais pas une ligne ! Mais
c’est loin déjà tout cela ! Maintenant je ne sors plus d’ici. Les
habitants de Tichit ont besoin de quelqu’un pour organiser la
bibliothèque, distribuer les tâches, trier les manuscrits, indiquer
les restaurations à effectuer. Ils m’ont désigné et c’est peutêtre
la tâche la plus noble que j’ai jamais eue à effectuer. C’est
un véritable sacerdoce ! Pour un peu… Depuis des siècles les
hommes de ce pays se sont légués de génération en génération
le devoir de veiller sur leur bibliothèque. Je n’ai pas fait autre
chose depuis plus de quinze ans et c’est ma fierté.
Je comprends.
Alors dis-moi mon fils, tu écris quoi ?
Justement j’écris ce que je vous ai raconté.
L’histoire de la femme ? Ça ne doit pas être très gai. Tu n’as pas
l’air d’aimer beaucoup la vie, toi !
La question ne se pose pas, ou du moins pas dans ces termes.
Je voudrais écrire, je voudrais la vérité de la vie et l’écrire. J’essaye
sans grand succès.
Comment ça ?
J’écris peu. Puis surtout je n’arrive pas à une écriture absolue,
définitive, une écriture après laquelle rien de même nature ne soit
possible.
Mon fils tu as des ambitions qui n’ont pas de sens. Sois toimême,
tout simplement.
Justement, c’est cette simplicité que je cherche. Si j’y parviens
un jour, j’aimerais que ce soit le nom de cette femme qui la
signe parce que c’est elle qui en serait le véritable auteur. Elle m’a
conseillé déjà la correspondance, puis la nouvelle, le policier, les
classiques. Je me suis un peu essayé à quelques uns de ces genres
après les avoir beaucoup lus. Si au moins je retrouvais le bonheur
de lire. Il m’a été gâché par la douleur de ne pas savoir écrire.
Qui te dit que tu ne sais pas écrire ?
J’écris d’instinct des mots qui disent un peu du monde, de ses
couleurs, mais je ne sais pas écrire un début, un milieu, une fin.
Je me souviens quand j’avais ma classe. Au mois de mai je
projetais un film aux enfants. Quel bonheur pour eux, c’était
une vraie fête !J’aimais au cinéma ce mot « fin » qui explosait sur
l’écran et s’approchait à toute vitesse des yeux des spectateurs.
Ecrire vous voyez, ce serait ça : un début, un milieu et une fin
comme dans un film. Mais l’écriture est au delà de ce mouvement
qui fait un tout.
Pourtant ta langue est celle de ta famille Adrien, celle de ta
mère, ta langue maternelle ; elle est don de tes parents, elle fait tes
racines et constitue à ce titre un tout.
Vous parlez comme cette femme parce que vous mêlez aussi
langue et écriture. L’écriture est différente ; elle correspond à la
part muette de soi-même. L’écriture est une sorte d’entre-deux,
de déchirure qu’il faut constamment raccommoder. Elle évoque
l’indicible, les racines qu’on n’a pas justement et qu’on se cherche
sans jamais les trouver.
Toi Adrien, tu as mal.
Oui, mal à mon identité, ma non-identité plutôt. À mon âge
j’en suis encore à me demander qui je suis. Mes ancêtres et mes
descendants ne me suffisent pas pour répondre à cette question.
Qui suis-je ? Là tu vois, impossible de me défiler. Tout ce qui peut
contribuer à résoudre ce problème est de ma seule responsabilité.
Inutile que j’aille fouiller mon passé, que je me cherche une
histoire fondatrice. Je suis nu, vierge, mon histoire est celle de
mon seul présent. Et mon présent justement .. Je n’en suis pas
particulièrement fier.
C’est pour cela que tu as envie parfois de disparaître ?
Oui. Et faute de le faire, je tourne en rond.
Mais tu as bien objectivement des souvenirs, tout de même…
une famille !
Oui mais dans ce cas précis ça ne veut pas dire grand chose.
Ces souvenirs ne suffisent pas à me faire vraiment exister. C’est
étrange… je me nourris plus des souvenirs de cette femme, c’est
au travers d’eux que je reviens à ma propre histoire. Ça se fait sans
que je le veuille… Je la place, elle et sa vie, immanquablement
sur le chemin de ma vie. Il faut qu’elle vive… j’ai tant besoin de
la certitude de son existence pour continuer à vivre moi-même.
Il faut que je sache qu’elle existe : chaque jour j’ai besoin de ce
savoir, et chaque nuit aussi. Si je pouvais dormir, longtemps, très
longtemps… je n’aurais pas besoin de compter les heures pendant
lesquelles la conviction de son existence m’échappe.
Et si elle venait à disparaître Adrien ?
Je me tue. Je me tais. Ça dépend.
Ça dépend de quoi ?
Ça dépend de ce que ceux qui m’aiment sont capables de
supporter… mon absence ou mon silence… définitifs.
Mon fils, il y a beaucoup à faire ici. Reste parmi nous. Chaque
jour t’apportera son lot de difficultés à résoudre… le travail peut
être une vertu dans certaines situations.
Je sais… je sais. À Paris je travaille déjà beaucoup !
Oui mais ça ne t’empêche pas de penser. Ici tes pensées seront
plus légères, tes peines moins lourdes à porter. Tu verras, tu seras
apaisé sans même chercher à l’être. Le désert murmure sa présence
et accompagne les hommes dans chacun de leurs gestes. Ici, tu ne
seras jamais seul, jamais au bord de toi. Le pays est si vaste… il te
ramènera toujours à toi-même, sur tes propres traces.
Devant les deux hommes le ciel a fondu ses ailes de plomb sur
les dunes et noyé les reliefs dans ses ombres à peine bleutées. Le
village a arrêté chaque geste, chaque mouvement, chaque bruit, et
au plus profond du lointain c’est à peine si on entend les soupirs
des chacals. Le monde est suspendu, immobile au dessus de cette
heure avant que ne recommencent les cris et les frémissements
du désert.

12:47
29 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

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9

Tracées I

Ce soir, Serge s’est promis de passer voir Marianne, sa belle-soeur,
et ses neveux. Il a pour eux quelques souvenirs, en attendant le
retour en voiture d’Adrien. Le retour d’Adrien, c’est justement
l’objet de la visite que Serge veut faire. L’idée d’annoncer que
l’époux- et le père- ne regagnera le foyer que plus tard ne lui
sourit pas outre mesure.
Serge n’avait pas pensé au départ que ce voyage les secouerait
tous deux autant. Généralement c’est Adrien qui parlait et Serge
l’accompagnait dans son monologue par une écoute dont il ne se
croyait pas capable. Leur enfance, leurs parents, les autres frères et
soeurs… Les années de fac avec ses foisons d’idées brassées à pleine
tête des heures durant, et le monde qui ne cessait de s’accoucher
dans la douleur et la déception de ce qu’il était somme toute
encore bien loin de ce que l’on pouvait en avoir espéré. Adrien
parlait aussi du présent, de son présent, à l’exclusion presque
totale des siens… Peut-être faut-il savoir perdre un temps ses
enfants pour pouvoir les rencontrer véritablement de nouveau un
jour… ? Si tel est le cas, Serge estimait que le moment était venu
pour Adrien de perdre de vue ses fils, mais il lui semblait- et ce
n’était pas sans un certain malaise- qu’il les avait perdus aussi de
coeur. Quant à Marianne, elle n’était apparue que comme mère
des enfants et parfois comme collaboratrice pour quelque vague
projet d’ordre plutôt matériel. Pendant ces dizaines d’heures de
voyage, enfermés dans la voiture ainsi que dans un cocon, ainsi
que dans des bras presque maternels, bercés pas la douceur du
chauffage ou de l’air, se nourrissant au gré de leur seule fantaisie
et sans souci aucun d’équilibre alimentaire, Adrien et Serge
avaient fait le tour de la vie, tour d’horizon souvent bouché,
du moins obscur, mais qui laissait tout de même entrevoir des
confins lumineux tant Adrien avait l’art de fondre en une même
pâte rêve et réalité. Serge n’avait guère échappé à la magie de
son verbe et maintes fois il s’était surpris à réfléchir- de façon
tout à fait pragmatique comme à son habitude- aux moyens de
concrétiser les fantaisies et les songes dont Adrien semblait se
repaître. Quand il avait quitté son frère quelque 72 heures plus
tôt celui-ci semblait pacifié ; le voyage l’avait rendu à lui-même…
Mais il était loin de l’avoir mené aux siens !

D’une cabine téléphonique, Serge appelle sa belle soeur.
Bonjour, c’est Serge.
…Vous êtes rentrés ? mais quand ?
Attends… Moi je suis rentré mais Adrien est encore là-bas, il
ne va pas tarder…
Il va bien ?
Oui bien sûr, il a seulement encore pas mal de boulot et…
Tu es où toi ?
Juste en bas de chez vous. Je me proposais de monter cinq
minutes pour…
D’accord mais pas plus, je dois sortir et les enfants ne sont
pas là.
Je ne veux pas te déranger.
Non, non… Monte.
En raccrochant Serge pousse un soupir. Un peu courte peutêtre
son appréciation à propos d’Adrien et de sa femme. Marianne
non plus n’a pas l’air de souffrir particulièrement de l’absence
de son mari. Il est vrai que vivre avec Adrien au quotidien doit
relever du sacerdoce.

Bon j’espère qu’il va me téléphoner pour me dire quand il
rentre. Ça avance au moins ses recherches ?
C’est la première fois, au moment où Serge s’apprête à partir,
que Marianne évoque le travail de son mari. Tout le temps -fort
court certes mais tout de même- de la discussion Serge a eu le
sentiment que ces deux-là mènent une vie en parallèle sans jamais
beaucoup se rencontrer. En sortant de l’immeuble il songe avec
une bouffée de tendresse à son frère… Et c’est à cet instant précis
qu’il a une idée soudaine.
Jason, Jason… Bien sûr… C’est le type qui essayait de piquer
dans la caisse de Marianne quand elle tenait sa librairie. Je me
souviens maintenant, je venais juste pour déposer les enfants. Ils
n’avaient pas encore le droit de rentrer tout seuls de l’école cette
année-là…
Serge marche à grandes enjambées. Jason, il sait où il peut le
trouver. Il a ses quartiers du côté de Saint Michel. À moins que
depuis il ait changé. « Ce serait étonnant, parce que ce gars, il
faisait un sacré complexe par rapport aux étudiants et il cherchait
à les épater avec son fric. À l’époque pourtant, il ne gagnait pas
grand-chose chez Lessage. C’est bien pour ça d’ailleurs qu’il
essayait d’arrondir ses fins de mois… Il n’empêche, pour les
étudiants il était quasiment riche ! Ça vaut peut-être le coup de
tenter quelque chose par là. Et puis quoi faire d’autre ? Enfin…,
ce n’est pas par hasard que Vertel m’a parlé de lui ! c’est justement
parce qu’il me racontait ce qu’il savait à propose du vol de Tichit.
Par ailleurs l’affaire est d’une telle envergure… Je ne vois pas Jason
là-dedans ! Et ce n’est pas parce qu’il n’était pas des plus honnêtes
qu’il a obligatoirement continué sur cette voie ! On peut changer
en quinze ans. »
Vers le quartier latin comme d’habitude il y a affluence malgré
l’heure. Il ne faut pas trop espérer rencontrer autre chose que des
touristes qui déambulent, désoeuvrés ou ivres de fatigue, lassés
par une journée de visites de monuments, saturés de boutiques,
d’achats, de dépenses et pourtant encore prêts à écouter les faux
grecs, les faux italiens qui veulent à tout prix leur fourguer leurs
sandwichs et autres pizzas. C’est au fond d’une petite gargote
branchée que Serge aperçoit Jason, entouré de gens, hommes et
femmes, visiblement plus jeunes que lui mais qui ne semblent
guère être plus étudiants que lui. Serge s’approche pour s’installer
à la table d’à côté, laissant à Jason le temps de le voir mais faisant
mine lui-même de ne pas le reconnaître. Il n’a guère changé à
vrai dire et a gardé le même style qu’il avait quelques années
auparavant, tout de noir vêtu. Le visage s’est affirmé, empâté
peut être. Serge craint d’avoir pris lui-même un coup de vieux
plus conséquent qui empêcherait Jason de mettre un nom sur sa
tête. Quoiqu’il en soit, en admettant même qu’il le reconnaisse,
il n’est pas certain qu’il le lui fasse savoir. Il est possible aussi qu’il
cherche carrément à l’éviter.
Tiens, mais c’est Serge ! qu’est-ce que tu fais ici ?
Jason a repéré au premier coup d’oeil Serge et il se lève
pour lui tendre la main. Il n’a pas oublié l’épisode scabreux
de la librairie où, instinctivement, il avait classé Serge dans la
catégorie des hommes qui ne sont pas franchement légalistes,
après que celui-ci se soit contenté de récupérer l’argent volé et
de lui coller son poing dans la figure tout en lui faisant déballer
son pedigree, nom adresse âge etc, alors qu’il pouvait le conduire
directement chez les flics.
Je traîne, je suis en vacances. Et toi ? Toujours chez Lessage ?
Tu sais ce que c’est… la place n’est pas mauvaise et le patron
m’envoie de plus en plus souvent pour suivre les ventes aux
enchères. Ça me plaît.
Moi, je ne serais pas resté !… radin comme il est, tu n’as
aucune chance de faire fortune… Pourtant on dit qu’il dort sur
un matelas de billets !
Oh ça tu sais, c’est la légende. Les affaires marchent bien c’est
vrai, mais il y a plus de monde sur la place maintenant. Et ta
galerie, ça tourne ?
Oui bien sûr… j’ai quelqu’un qui s’en occupe quand je pars
et j’envisage d’embaucher une autre personne. Ça te tenterait ?
Ça serait autre chose qu’avec Lessage…
Peut-être mais ça me convient assez là-bas… J’ai beaucoup de
temps de libre.
Et tu en fais quoi de ton temps ?
Je bricole à droite et à gauche.
Bien … allez, bonne soirée !
Non, viens avec nous ; c’est juste des connaissances. Qu’est-ce
que tu veux boire ?
Serge s’installe à la table. Il est étonné de la facilité avec
laquelle les événements se sont enchaînés. Il va devoir jouer serré
maintenant ; il s’agit de ne pas lâcher Jason, et de ne pas l’inquiéter
tout en le cuisinant pour apprendre ce qu’il a à voir avec le
manuscrit de Tichit… si tant est qu’il ait à y voir quelque chose.
Bon alors raconte tes vacances.
Rien de spécial ; je suis parti avec mon frère, tu sais… le mari
de la libraire.
Jason, gêné, s’empresse de l’interroger.
Et vous êtes allés où ?
On a fait un périple vers le sud, un peu l’Espagne.
Moi j’adore l’Espagne !
La femme minaude, voulant capter l’attention de Serge.
J’y suis allée au moins cinq ou six fois et chaque fois c’est un
vrai bonheur. Le soleil, la musique, les corridas surtout… vous
aimez les corridas ?
Jamais vu.
Alors vous ne connaissez rien à l’Espagne, je vous assure !
Chacun y va de son commentaire, pour , contre, la cruauté
des hommes, la bêtise des animaux, les mots circulent… Les idées
s’échappent là où elles peuvent. Serge est légèrement grisé par
l’atmosphère de volière qui règne dans le restaurant. Il est pris
d’une irrésistible envie de dormir mais il ne peut lâcher l’occasion
de faire parler Jason.
Tiens au fait Jason, je vais peut-être revoir l’organisation de la
galerie. Maintenant les gens aiment que ça bouge, que ça change
vite ; ils n’ont pas envie de trouver la même chose d’une visite à
l’autre. Je vais donc cibler des objets un peu plus modestes, des
toiles et des sculptures à prix plus abordables que ce que je fais
actuellement… Je voudrais que ça tourne.
Tu aurais peut-être intérêt à ouvrir ta galerie à des choses plus
diverses alors… parce que la sculpture et la peinture c’est tout de
même limité si tu veux présenter des oeuvres plus abordables.
Certainement… mais je n’ai pas vraiment d’idées encore. Faut
que je réfléchisse…
Tu peux toujours regarder du côté des objets d’orfèvrerie. Tu
as des confrères qui font ça.
Oui… mais moi ça n’est pas vraiment mon rayon. Je pensais
un peu aux bouquins, surtout depuis que le comte de Laye a
vendu sa bibliothèque. J’ai vu des choses superbes chez lui !
J’ai vaguement entendu parler de cette vente. Il paraît que Mr
de Farago a acheté deux elzévirs du 17ème siècle.
Qui c’est ce Mr de Farago ?
C’est une des grosses fortunes de Paris, fortune ancienne…
mais le nom lui est très récent.
Comment ça ?
C’est un type qui a fini par imposer l’usage d’une particule
devant son nom… enfin ça n’est pas son vrai nom. Il n’empêche,
il a pignon sur rue et il fait tout pour qu’on oublie ses origines.
Tu parles, il ne sort pas de la cuisse de Jupiter !
Mais c’est incroyable des trucs pareils ! tu connais du beau
monde Jason…
La femme à la corrida… Décidément elle ne peut pas la boucler
plus de cinq minutes ! Serge fait celui qui n’a pas entendu.
Et d’où vient-il ce noble tout neuf ?
Tu parles, il suffit de remonter deux générations pour trouver
dans sa famille des bougnoules.
Sous l’injure du mot Serge se crispe, prêt à bondir, ses mains
blanchissent autour du verre qu’elles serrent, serrent… S’il n’avait
l’intuition que Jason peut le mener quelque part, même sans le
savoir… il lui ferait ravaler ses mots d’un geste…« Du calme
Serge, du calme. Tu le dérouilleras après… Adrien, grand frère,
regarde comme je suis raisonnable… C’est un authentique con
doublé d’une ordure ce type »
Serge a pris le temps de respirer en regardant dans la salle,
comme si les propos de Jason n’avaient pas grande valeur pour
lui… c’est juste histoire de parler… il ne faut pas donner de
l’importance à la conversation ni focaliser l’attention. Quand il
reprend la parole, Serge a tout de celui qui cause sans vraiment se
soucier du sujet.
Quoique tu dises Jason, les gars qui peuvent se payer des
fantaisies à ces prix, nobles ou pas nobles ils m’épatent. Parce que
je suppose que ça n’était pas donné ces elzévirs !
C’est quoi des elzévirs ?
Cocotte faudrait voir à te cultiver un peu ! Je croyais que tu
étais étudiante.
Jason ne peut s’empêcher de parader devant les autres. Il
est flatté de ce que Serge et lui soient visiblement les seuls à
comprendre ce dont il est question. Sans prendre la peine de
répondre à la femme il se retourne sers Serge.
Honnêtement je ne suis pas au fait des tarifs qui se sont
pratiqués mais je peux t ‘assurer que le gars a vraiment les moyens
de les allonger.
Tu le connais bien ? Je ne savais pas que tu fréquentais les gens
de la haute…
Serge hésite… La perche tendue est un peu grosse, Jason risque
de tiquer, pris de soupçon devant l’insistance de Serge. Mais il ne
résiste pas au plaisir d’en imposer aux autres et il est à mille lieues
de penser que Serge est en chasse de renseignements. D’ailleurs
Serge lui-même lance des coups de sonde dans le vide, sans trop
savoir ce qu’il espère pêcher. Il a juste au fond de lui le sentiment
que Jason peut le brancher sur quelque chose concernant le
document volé à Tichit. Il imagine des informations que Jason
aurait eues par indiscrétion.
Je ne le connais pas vraiment… mais on a failli faire affaire
tous les deux un jour…
Serge émet un sifflement admiratif.
Dis donc je ne pensais pas que tu pouvais traiter maintenant
toi-même avec des clients de cette pointure ! Je comprends que tu
ne veuilles pas bouger de chez Lessage.
Attends ça n’est pas vraiment ça… tu sais, Lessage, des fois…
enfin bon… c’était plutôt de personne à personne quoi.
Tu veux dire que le de Farago n’est pas le client de ton
patron ?
Bien sûr que si mais là sur ce coup… enfin pour cette affaire…
enfin bon… enfin tu comprends. J’avais un truc à lui proposer.
Mais ça ne s’est pas fait…
Serge sent qu’il marche sur le fil d’un rasoir. Jason n’a rien dit
et pourtant Serge a la certitude que son histoire n’est pas sans
rapport avec ce qui l’intéresse. Il ne peut pas dire objectivement
pourquoi mais il en a l’intime conviction. Il s’agit de ne pas
effrayer Jason, de le pousser à la confidence jusqu’au bout sans lui
laisser deviner l’intérêt qu’il porte à ce mystérieux Mr de Farago.
Le jour où on connaîtra les moyens de faire affaire à tous les
coups Jason… Moi-même je fais chou blanc souvent, alors…
La soirée se traîne et Serge ne pense plus qu’à une chose,
rentrer chez lui. La bande commence à se disloquer ; Les uns
ont un train à prendre pour d’improbables banlieues situées si
loin que Serge se demande si c’est encore en France tant la façon
de les évoquer par certains laisse supposer un autre monde ; les
autres prétextent des travaux à achever, un ultime rendez-vous
à ne pas manquer. A les entendre maintenant Serge comprend
l’impression désagréable qu’il a eue dès le moment où il s’est
installé à leur table. Chacun des convives est frustré de n’avoir
pas eu la vedette et le lui fait sentir comme si leurs journées
n’avaient de sens que par ces rencontres nocturnes autour
d’un verre. Jason de son côté tente vainement de les retenir,
pressentant que son avenir est plus avec eux qu’avec Serge.
Serge n’a été que l’occasion tout à fait ponctuelle et même
exceptionnelle de se faire mousser pendant quelques heures,
aussi est-ce sans conviction qu’il lui propose sa nouvelle adresse.
Serge jette un coup d’oeil sur sa carte de visite.
Dis donc tu as même des cartes de visite, toi ! Et tu es installé
à la Défense !… ça n’est pas donné là-bas…
Sûr, mais que veux-tu je vis seul, je n’ai pas de famille à
charge…
D’accord, il n’empêche…
Attends ! je ne suis pas du côté de la Grande Arche moi. On
trouve des petits logements abordables dans les rues de traverse,
je t’assure.
Je m’en doute.
Ce n’est pas comme de Farago, il ne se gêne pas lui. Il est
royalement installé rue St Honoré, tu sais à côté du 115, là où il
y a la vieille pharmacie ?
Oui je vois. Tu est déjà allé chez lui ?
Deux ou trois fois pour lui porter des tableaux.
Ce doit être somptueux.
Je n’ai pas eu vraiment le temps de voir parce qu’il m ‘a reçu
entre deux portes.
Les deux hommes sortent du restaurant.
Tu vas où ?
Serge –simple automatisme– a posé la question alors que les
derniers clients se séparent sur de vagues saluts sans conviction.
C’est l’heure où chacun dépose les armes et réintègre son propre
visage, peau chiffonnée de fatigue contre allure fringante, solitude
incontournable contre rires partagés. L’opération est malhabile,
hésitante, entre chien et loup. Le ciel au-dessus de la Seine est sali
de traînées blafardes qui souillent la brillance des étoiles en tirant
derrière elles des ombres indécises. « Il est trop tard pour commencer,
trop tôt pour finir » pense Serge en se dirigeant vers Notre-Dame.
Il a le vague sentiment que Jason le suit quelques pas en arrière
sans que vraiment l’un ou l’autre ait décidé quoi que ce soit.
Je crois que je vais aller dormir, je suis crevé. C’est ça les
vacances, ça t’épuise. Allez, salut, à la prochaine !
Non, attends !… À plus tard vous autres, même heure
demain.
Jason a accéléré le pas pour être à la hauteur de Serge.
Je croyais que vous alliez finir la soirée ailleurs avec tes amis.
Ils vont faire la gueule… j’ai l’impression qu’on leur a plutôt cassé
les pieds à parler boulot.
Ne t’inquiète pas. Tu sais ce sont des mômes encore ; aucun ne
travaille et leurs études, ça ne les épuise pas. Tous des fils à papa ;
ils font traîner les choses. Ils jouent un peu aux fauchés parce que
dans leur milieu ça fait genre, mais je te garantis que dans dix ans
ils gagneront deux fois plus que toi, études achevées ou pas.
Tu les vois tous les jours ?
Oui quasiment. Ils sont sympas et ça me sort de l’ambiance
Lessage. Avec lui tu comprends, je n’ai pas franchement l’occasion
de rigoler. Et ses clients bourrés de fric me donnent tous
l’impression d’avoir avalé un manche à balai. Avec le dixième de
ce qu’ils peuvent claquer par mois, je te jure que je m’amuserais
autrement qu’eux !
Tu n’es pas trop à plaindre d’après ce que tu m’as dit…
Serge regrette dans l’instant même sa remarque. Depuis le
début de la soirée il a multiplié les réflexions relatives à l’argent,
un peu trop souvent à son goût. « Je dois me faire des idées. Il ne
peut pas continuer à piquer dans les tiroirs-caisses, c’était un truc
d’ado ça. Pourtant il a un sacré train de vie pour un coursier,
même avec de l’ancienneté. Il a dû se racheter une conduite
depuis le temps. Mais il ne fait pas net ce type, je ne sais pas, une
impression. Je ne le sens pas. »
Alors je lui ai dis…
Excuse moi, je ne t’écoutais pas. Après tout ce vacarme dans le
restaurant et ce calme maintenant…
Je te disais que je lui ai signifié clairement son fait au client.
Quel client ?
Ben, De Farago ! Tu comprends il me demande de faire des
démarches pour lui, une grosse affaire qui m’a occasionné des
frais importants, et au dernier moment il se défausse. Moi je me
retrouve avec la marchandise sur les bras !
Serge s’est arrêté de marcher. « Du calme, ne fais pas de gaffe.
Si ça se trouve tu te fais un cinéma pour rien. »
Et pourquoi il a laissé tomber ?
Au dernier instant Serge a renoncé à la seule question qu’il
voulait vraiment poser concernant la nature de la marchandise.
Mais même pour la question somme toute banale dont Serge s’est
contenté, Jason ne semble pas pressé de répondre. « Il devient
farouche on dirait. »
… Tu sais ça arrive à tout le monde ce genre de mésaventure.
De toutes les façons c’est mauvais pour l’image du client, pas
pour la tienne ! Regarde après ce qui se passe. Les noms de ceux
qui lâchent une affaire sans prévenir circulent entre les collègues,
et il faut reconnaître qu’on se serre les coudes dans la profession
face à un type qui a fait des crasses.
Oui c’est vrai. Il n’empêche !
Écoute, on ne peut pas travailler comme des fonctionnaires,
on est obligé de prendre des risques. La plupart de nos affaires,
on les fait sur la parole donnée, pas sur des papiers en triple
exemplaire dûment signés.
D’accord mais… ce coup-là, il me reste en travers de la gorge.
Je comptais sur une rentrée d’argent moi !
Serge ne peut pas s’aventurer plus loin. Il a bien tenté de noyer
le poisson avec son discours sur la solidarité professionnelle, mais
Jason semble mal à l’aise, méfiant presque.
Ne t’inquiète pas, tu la placeras ailleurs ta marchandise.
Tu crois ça toi !
C’est sorti d’un seul coup, avec une telle violence que Serge ne
peut manquer de remarquer que le ton a changé. Il ne résiste pas
à l’occasion qui se présente.
Qu’est-ce que tu devais donc lui fournir à ton De Farago ?

Il faut que tu voies auprès des collègues, tout se vend tu le sais
bien, même s’il faut souvent du temps.
Enfin là… Bon, il faut que j’y aille. À la prochaine.
Jason a tourné les talons avant que Serge ait le temps de
réagir, laissant en suspens la tension qu’a visiblement provoqué
l’indiscrétion de la dernière question.
Serge prend le chemin le plus court pour rentrer chez lui. La
fatigue, le projet d’un long bain très chaud et d’un bon bouquin
pour terminer la soirée reculent devant l’excitation. Il flaire
un histoire pas claire du tout, et en même temps il doit bien
reconnaître qu’il n’est pas plus avancé qu’au début de sa rencontre
avec Jason. « Ce n’est pas par lui qu’il faut que je commence. Il
ne va pas me lâcher un mot de plus et il va finir par trouver que
j’insiste un peu trop. De Farago… Jamais entendu parlé de lui.
Pourtant je dois pouvoir trouver ses coordonnées. Après il me
faudrait un motif pour le rencontrer. Enfin, de là à apprendre
ce qu’il voulait acquérir auprès de Jason ! Mais si je ne tente rien
de son côté, je ne vois pas comment je vais avancer. Décidément
Adrien a toujours des idées incroyables et il sait toujours aussi me
les refiler. Lui, il est tranquillement là-bas, à boire verre de thé sur
verre de thé en devisant avec le vieil Abidine, et moi je suis censé
faire le détective ici. Bon sang, ce document il faut bien qu’il soit
quelque part. Toute la question est de savoir si Jason est assez tête
brûlée pour un coup pareil. Trouver quelqu’un pour aller voler
un vieux manuscrit à des milliers de kilomètres d’ici ! À moins
qu’il n’y soit allé lui-même. Ça me paraît délirant ! Et si on lui
a proposé une fortune pour prendre un risque pareil ? Quoiqu’il
en soit je ne comprends pas pourquoi on pourrait tant vouloir
un bout de papier vieux de sept ou huit siècles avec une simple
liste de noms !Le type qui a consulté les manuscrits de Tichit a
eu l’occasion de prendre des pages infiniment plus intéressantes
d’après ce qu’a expliqué Abidine. »
Serge n’a plus du tout sommeil. Arrivé chez lui il allume
son ordinateur et fouille dans les annuaires. Trouver l’adresse
de De Farago est l’affaire de quelques minutes, d’ailleurs Jason
la lui avait donnée approximativement. Puis sur l’écran il fait
défiler tous les mots qu’Adrien lui a demandé d’enregistrer
avant de partir. Pour la plupart d’entre eux il s’agit de noms de
famille et de noms de villes : Merzouza, Rissani, Tafilelt, puis
Zouerata, Atar, Akjonjt, Hamody ould Mahmoud, Brahim ould
Eldeba, Moussa ould Zefda… Serge parcourt ces listes dont il
a été question avec son frère durant tout le voyage vers Tichit.
C’est surtout Sijilmassa qui retient son attention. Adrien lui a
raconté que la cité fondée au huitième siècle servait de base de
départ aux grandes caravanes qui exportaient des métaux, l’or
en particulier, du sel et des dattes, des étoffes aussi vers le Mali.
Il fallait au moins deux mois de marche dans le désert pour y
parvenir. Côté Mauritanie c’est la ville d’Aoudaghost fondée deux
siècles plus tard qui constituait le point de rencontre du monde
noir et du monde arabe. D’après Adrien, lors d’un des multiples
conflits qui opposa les Almoravides et les Almohades, des
milliers de personnes se sont déplacées ou ont été exilées dans ces
immenses régions désertiques. Certaines tribus nomades se sont
sédentarisées en fonction des rapports de force. Des contingents
de troupes constituées d’ethnies diverses ont sillonné le désert
dans un sens ou dans l’autre selon leurs revers de fortune. Serge
est découragé devant la complexité de l’histoire de ces pays. Il se
demande comment il a pu se laisser convaincre par Adrien sur
la base d’informations aussi pauvres pour s’engager dans une
enquête dont il ne voit même pas quels rapports précis elle peut
avoir avec le récit que son frère lui a fait des rivalités entre tribus
arabo-berbères, grandes familles maraboutiques et autres chérifs
alaouites. « Comment s’y retrouver ? Il n’y a qu’un intello de
chercheur pour vouloir comprendre des trucs pareils ! D’un côté
plus de dix siècles d’histoire et de l’autre un patelin dont tout
le monde se met à parler parce qu’on y a perdu une feuille de
papier ! Et comme par hasard il faut que ce soit mon frère qui
décrète que trois années de travail de la plus haute importance
dépendent de ce même bout de chiffon ! Puis moi je fonce tête
baissée avec en bandoulière l’enthousiasme de mon frère et au
poing la certitude que rien ne peut me résister ! Tu vieillis Serge,
mais tu n’as pas gagné en réflexion ! Qu’est-ce que je peux bien
trouver ici à Paris comme explication à la disparition d’une page
arrachée à un vieux manuscrit planqué dans une bourgade dont
les neuf dixièmes de l’humanité ignorait avant le vol jusqu’à
l’existence ? Je déraille même franchement au point de me mettre
dans la tête qu’un petit coursier comme Jason puisse être au
courant et même,…oui dis le, le ridicule ne tue pas…qu’il puisse
en être l’auteur ou le commanditaire ! C’est vraiment n’importe
quoi ! ! ! Demain j’appelle Adrien et je lui remets les pieds sur
terre. De toutes façons il va avoir amassé des informations
probablement très intéressantes pour son boulot, il n’aura pas
perdu son temps. Et puis moi, il faut que je retourne m’occuper
de ma galerie. »
Serge se lève et s’étire en baillant à pleine bouche. La fatigue lui
est tombée d’un seul coup sur les épaules. Il éteint son ordinateur
et sans même passer par la salle de bain il se couche de tout son
long sur le lit.

La femme a posé sur sa poitrine un livre, très gros, très lourd ;
Serge voudrait bien s’en débarrasser mais il n’arrive pas à le
soulever. Il essaye d’amadouer la femme pour qu’elle l’aide ; elle
reste à côté de lui sans rien faire. Elle ressemble à la petite statue
qu’il a vendue il y a quelques mois à un amateur de sculptures
grecques qui voulait faire l’acquisition d’une sibylle de Cumes
pour compléter sa magnifique collection d’objets antiques. Serge
n’était pas sûr de la fonction divinatrice de la statue qui intéressait
son client, mais celui-ci avait été séduit pas sa grâce un peu raide
qui indiquait une origine remontant à la fin de la haute antiquité.
Un des bras était cassé et cela rendait plus touchante encore cette
représentation de la figure féminine confrontée aux mystères pour
lesquels les anciens venaient la consulter. Sa petite taille indiquait
par ailleurs qu’elle ne provenait probablement pas d’un temple
mais de l’autel d’une demeure privée. Dans son sommeil Serge
s’agite, il étouffe sous le poids du livre qui est ouvert ou fermé
sans que jamais personne n’intervienne pour qu’il en soit ainsi.
La femme –qui avait disparu un instant– dépose à côté du livre
un fagot de bois mort. Un homme, très vieux, est là aussi ; il
confectionne d’autres fagots mais Serge ne sait pas où il prend le
bois. C’est un saint, Serge ne peut en douter sans qu’il ne sache
là encore d’où lui vient cette certitude. Le livre écrase de plus
en plus Serge qui cherche son souffle, mais ce sont des flammes
qui sortent de sa bouche. Soudain un bruit l’arrache au sommeil,
il se redresse, haletant, les yeux grands ouverts, il allume en
tremblant sa lampe de chevet. Dans ses mouvements inconscients
il a renversé la pile de livres qui trône à la tête de son lit. Trois
heures du matin. « Je suis idiot, mais je suis complètement
idiot ». Totalement réveillé il jaillit de son lit. « Il est là, le point
de départ de son enquête ! Ce n’est pas Jason qui est intéressant,
ce n’est que de son client que peut venir une explication… de
De Farago ! Pourquoi un type peut-il vouloir la page de ce fichu
manuscrit au point de risquer d’être impliqué dans une histoire
de vol ? Doucement… encore faut-il que ce soit bien là l’objet
de la transaction avortée dont m’a parlé Jason. Mais si c’est le
cas, et si j’arrive à savoir pourquoi un homme ayant une position
sociale des plus respectables veut acheter ce document alors…
C’est vrai que ça fait beaucoup de conditions… Au fait, Jason
m’a bien dit que son client avait changé de nom ou quelque
chose comme ça… Oui c’est vrai, il disait qu’il avait auparavant
un nom d’Arabe, enfin de « bougnoule » selon son expression…
Le salaud, il ne perd rien pour attendre. Mais De Farago alors,
ce doit être un arabe ! Bon et alors ? A quoi ça m’avance s’il est
arabe ? Décidément je n’arrive à rien. En plus je ne dors pas… »
Serge déambule à grands pas en fourrageant dans ses cheveux.
Mais enfin, je me suis réveillé d’un seul coup en me traitant
d’imbécile parce que la solution du problème m’est apparue
comme une évidence, et me voilà de nouveau au point mort…
Pourquoi ai-je eu la certitude de tenir le bon bout de l’affaire il y
a un instant à peine?
Serge prend une feuille et un crayon, bien décidé à procéder
méthodiquement pour retrouver l’intuition qui vient de le jeter
au bas de son lit. Il se dirige vers la cuisine. Dans la pièce sombre
l’écran de la cafetière affiche l’heure et clignote en attendant
le moment prévu pour déclencher le réchauffement de l’eau
nécessaire au café.
« C’est bien ma veine » soupire Serge qui ne sait toujours
pas comment changer le programmateur depuis qu’il a fait
l’acquisition de la machine. « Et pourquoi je n’aurais pas le
droit de prendre un café avant 6h40 ? » Il arrache le fil de la
prise et le replace aussitôt. Il est persuadé que plus l’opération
est rapide moins le programme sera bouleversé, mais en général
tout s’annule avant qu’il ait eu le temps de rebrancher l’appareil.
Dans ces cas-là, il lui faut attendre la visite de quelque ami qui
remet la pendule à l’heure et implacable, décide que 6h40 est
vraiment la bonne heure pour le café. Serge a demandé parfois
de programmer sur 7h, mais il arrivait alors toujours en retard à
la galerie. Il a essayé 6h15 mais là c’était trop tôt et ça le mettait
de mauvaise humeur. Donc il finit toujours par annoncer l’heure
habituelle comme une évidence… Ce qui n’empêche pas ses
amis de se moquer de lui et de son incompétence notoire dans
le domaine de la technologie avancée. Cette fois-ci encore c’est
une opération manuelle qui va lui permettre d’obtenir la tasse
odorante et corsée qu’il convoite.
« J’aurais dû garder ma chaussette en coton. D’accord question
hygiène c’était loin d’être génial, mais au moins je n’ai jamais eu
de problème avec. Les filtres en papier c’est bien joli mais il ne
faut pas oublier d’en acheter. Et là ! le programme, les bitoniaux !
il faut avoir fait Normale Sup pour avoir droit à un café ! »
Serge a commencé à suivre des stages de formation pour
utiliser son ordinateur tant il se sent idiot face à tout engin doté
de plus de deux ou trois boutons. L’appareil est resté plusieurs
mois dans son carton puis il a trôné sur la descente de lit quelques
semaines et récemment il est monté dans la hiérarchie et a eu
droit à une place sur le bureau. Depuis Serge prend des cours
d’informatique.« La cafetière après ne devrait plus me poser de
problème. C’est curieux qu’Adrien sache si bien se débrouiller
avec son ordinateur… on ne peut pas dire qu’en dehors de ses
bouquins il soit particulièrement futé. Il sait à peine changer
un pneu de voiture et je ne pense pas qu’il ait souvent utilisé
le moindre tournevis. C’est vrai qu’il s’en sort parce qu’il en a
vraiment besoin pour son boulot… Moi aussi d’ailleurs… mais
quelle barbe cet engin ! je n’arrive pas à m’y faire. »
Devant sa tasse de café Serge commence à aligner les données
dont il dispose et qui pourraient le mettre sur la piste. D’un côté
De Farago, riche, a changé de nom ou a fini par faire admettre
l’usage d’une particule devant son nom, je ne sais plus bien ce
qu’a raconté Jason… d’origine arabe, habite rue St Honoré,
amateur d’art, plus particulièrement de vieux manuscrits
probablement- il aurait acheté deux elzévirs au Comte de Laye…
Etait en affaire avec Jason directement, sans que visiblement le
patron de celui-ci soit au courant mais il a laissé tomber. De
l’autre côté Jason, coursier, travaille dans une vieille maison
qui a une clientèle fidèle, pour un salaire qui n’a pas dû être
souvent réactualisé ; visiblement toujours séduit pas le milieu
estudiantin, flambeur, logeant vers la Défense et de son propre
aveu à la recherche d’argent ; n’a pas répondu quand je lui ai
demandé la nature de l’objet de la transaction mais a dit avoir
engagé de gros frais en vue de la réaliser ; se fait visiblement du
souci pour replacer sa marchandise auprès de quelqu’un d’autre…
Bon alors qu’est-ce qui me reste comme information… Ah oui le
témoignage d’Abidine : un inconnu est arrivé à Tichit pour visiter
la bibliothèque et consulter quelques ouvrages, il a tenu entre ses
mains le manuscrit duquel la page volée a été arrachée, mais il
semblait plus intéressé par les enluminures de la page de garde
que par la feuille en question. Il a d’ailleurs consacré peu de temps
à ce livre pas plus qu’au somptueux commentaire du Coran qu’il
a réclamé tout de suite après le retour d’Abidine parti préparer du
thé. Abidine a été dérouté par son attitude : « Il fallait bien que
ce soit un connaisseur pour réclamer par exemple l’exégèse d’Abu
Hilal Al-Askaro mais un connaisseur ne se serait pas contenté
d’un coup d’oeil. Et puis cette impolitesse, partir sans même avoir
bu son verre de thé… ou son ignorance des lois de l’hospitalité ».
Quant à la description physique de l’inconnu, pas grand chose.
Abidine a été incapable de donner le moindre renseignement
significatif. « C’était un grand type assez costaud »… mais la
couleur des yeux, la forme du visage, avaient totalement échappé
au vieil homme. « Je suis désolé, j’écoutais son âme et pour ça
je n’avais pas besoin de le regarder vraiment. Ah si ! nous avons
parlé en français mais ça ne veut pas dire grand chose ici »
Serge soupire en pensant à ces propos échangés alors que
Tichit se couchait silencieusement sous le crépuscule tiède qui
roulait par vagues successives les parfums des orangers en fleurs et
du jasmin. « J’écoutais son âme … si peu de mots pour dire tant
de choses ! je comprends qu’Adrien apprécie cet homme et n’ait
pas envie de rentrer. Ils sont bien ensemble… Et quand Adrien
reviendra, il aura à son tour fait provision d’histoires. Je suis sûr
qu’il en aura autant à me raconter qu’il y a de grains de sable dans
le désert. Tout lui est bon, et avec Abidine il est dans son pays.
Bon mais me voilà à rêver à mon tour, ça devient une maladie
familiale ! En tout cas ce n’est pas comme ça que je vais avancer
dans mon enquête. Admettons donc pour l’instant que ce soit
Jason en personne qui ait volé cette page de manuscrit. D’abord il
fallait en connaître la teneur sinon ça n’a aucun sens… Tichit ça
n’est pas la porte à côté. Puis il n’y avait pas beaucoup de gens au
courant de l’existence de ces bibliothèques du désert et de celle-ci
en particulier. En plus il fallait savoir que le texte visé se trouvait
là… »
Serge se prépare une deuxième tasse de café très doucement,
comme s’il voulait ne pas bousculer l’idée qui fait son chemin
en lui. « Obligatoirement le commanditaire du vol connaissait
exactement le lieu et la nature de ce qu’il voulait obtenir. Il devait
drôlement y tenir pour lancer une expédition pareille étant donné
la valeur très relative de ce feuillet… Attention Serge la valeur
relative d’accord si, ainsi que l’expliquent les articles que j’ai lus,
on prend pour critères la qualité et la quantité des enluminures.
Là, il n’y en avait pas, ou alors juste un en-tête à la calligraphie
un peu plus sophistiquée que le reste du texte. Mais il y a des tas
d’autres possibilités qui peuvent justifier sa valeur. Il faut que je
reprenne ce qu’Adrien m’a raconté à ce propos. Heureusement
qu’il a eu l’idée de tout noter… Il est bordélique au delà de
toute prévision mais il a de bons réflexes pour certaines choses.
Ce doit être son travail de chercheur qui l’a habitué à ce genre de
démarche. »
Serge est retourné dans la pièce qui lui sert de chambre et
de bureau. « Voilà ce que je cherche… Le livre dont une des
pages a disparu se compose de feuillets sur lesquels on trouve
des listes de noms et de prénoms encore utilisés à notre époque.
L’ouvrage daterait du 11 ou 12ème siècle… .C’est ce détail qui
excitait tellement Adrien. Je ne comprends pas l’intérêt d’une
page en particulier pour quelqu’un d’autre qu’un type faisant
des recherches sur les problèmes de filiation, les patronymes
etc. Le sujet est pointu et Adrien prétend qu’ils ne sont pas plus
d’une poignée à travailler sur cette question. Et si De Farago en
faisait partie ? Adrien le saurait, il me l’aurait dit, c’est donc peu
probable. Mais après tout, on ne sait pas ce qu’il fait ce noble tout
frais… Il y a bien des gens bourrés de fric qui sont numismates et
bougrement spécialistes dans leur domaine. Il faut que je le vois
à tout prix celui-là.
Serge est content de sa décision. « J’ai bien mérité un
complément de repos », songe-t-il en éteignant les lumières avant
de se recoucher, l’esprit tranquille.

12:48
29 janvier 2011


Carole

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Paris

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Tracées II

Deux jours plus tard Serge est assis dans un salon clair dont les
fenêtres ouvrent sur un petit jardin frais. Autour de lui peu de
meubles, une console avec un très beau cendrier en pâte de verre,
trois fauteuils régence et une bibliothèque de même époque,
des livres, tous spécialisés, des iconographies essentiellement.
L’ensemble, très neutre, pourrait laisser penser à la salle d’attente
d’un médecin dans quelque quartier huppé de la capitale. Serge
est encore étonné de la facilité avec laquelle il a obtenu un rendezvous
pour rencontrer De Farago. Il a simplement téléphoné
et après avoir décliné son identité et sa profession, il a fait un
rapide exposé de son projet. Envisageant la spécialisation de ses
activités des galériste il a décidé de faire quelques sondages auprès
de collectionneurs afin de voir si ceux-ci étaient portés vers des
oeuvres dont il aimerait s’occuper. De Farago n’a pas semblé
surpris le moins du monde et n’a pas cherché à savoir qui pouvait
lui avoir adressé Serge. Ce dernier d’ailleurs ne s’était pas attardé
au téléphone.
En face de lui l’homme est vêtu d’un pantalon gris et d’une
chemise bleue. Les yeux sont presque noirs à force d’être bleus
eux aussi, la peau est mate. Serge n’a pas prévu de plan pour cette
rencontre, il a décidé d’y aller à l’intuition. De toutes façons – et
c’est bien ce qui l’a fait tant rire ce matin alors qu’il se préparait
et faisait le bilan de ce qu’il savait- il n’a pas tellement d’autres
possibilités que celle de se laisser porter par les évènements.
Certes il est à peu près certain que De Farago a été en contact
avec Jason ; celui-ci n’a probablement pas menti à ce propos… ou
du moins Serge ne parvient pas à trouver les raisons qui l’auraient
poussé à le faire. Mais pour tout le reste, en l’occurrence le
possible rapport entre le couple De Farago –Jason et le manuscrit
de Tichit, il n’y a rien. « Rien de rien… des impressions, ça
oui… des intuitions que je baptise hypothèses pour que ça fasse
plus sérieux, mais en fait rien… du vent en quelque sorte, des
chimères que rien ne peut accrocher solidement à la réalité des
faits. Je me découvre songe-creux, moi qui ai toujours prétendu
avoir les pieds sur terre ! Faut-il qu’Adrien ait été convaincant
pour que je prenne rendez-vous avec un parfait inconnu sur la
seule base d’une histoire que j’ai pour ainsi dire montée de toute
pièce à partir du seul événement objectif dont je dispose, et que
tout le monde peut objectivement admettre, le vol d’une page de
manuscrit ! ! !
Ainsi vous envisagez de vous spécialiser ? Et dans quel
domaine ?
Serge est tiré de la rêverie dans laquelle il commençait à
s’abîmer alors que De Farago décrivait par le menu les méandres
des passions de tout collectionneur.
Il faut que je vous remercie d’autant plus d’avoir accepté
de me consacrer une part de votre temps alors que je n’en suis
qu’au stade de la prospection. Ma galerie marche plutôt bien et je
pourrais continuer sur ma lancée. Mais d’une part j’aime innover
et d’autre part la profession évolue vous savez. De nombreuses
galeries s’ouvrent même si beaucoup disparaissent très vite. Quoi
qu’il en soit, ce serait intéressant me semble-t-il de définir un
créneau où puissent se retrouver de véritables collectionneurs. Les
rencontres entre ceux qui achètent et ceux qui vendent doivent
pouvoir se faire sans qu’il y ait d’obstacles majeurs. Or l’obstacle
par excellence pour un galeriste c’est le manque de moyen, vous
me le concéderez aisément. Donc j’aimerais garder un éventail
assez large, diversifié, pour que chaque client entrant dans ma
galerie ait des chances de trouver l’objet qui lui convienne et par
ailleurs, il me faudrait un domaine de prédilection qui satisfasse
des connaisseurs prêts à s’investir…
Et vous ne pensez à rien en particulier ?
Il y a des domaines très porteurs actuellement… Les bronzes
par exemple. Mais je n’ai jamais eu de véritable goût pour ce type
d’expression artistique et ce n’est pas une question d’époque.
Sans compter que la situation de ma galerie et sa surface éliminent
un certain nombre de possibilités. La statuaire néoclassique,
en fait tout travail de l’ophite, du cipolin ou de la brocatelle
m’intéresse et j’ai quelques belles pièces actuellement. Mais de là
à me spécialiser dans ce domaine ! Les contraintes d’espace sont
trop importantes. Non, vous voyez, je pencherais plutôt vers les
miniatures du début du 19e, Lemoine, Rochard. Les travaux sur
vélin m’intéressent plus que ceux effectués sur émail. Ou alors,
dans un domaine totalement différent la gravure sur bois, et plus
spécifiquement même les livres à figures. J’aime l’idée de cette
association entre textes et images. J’ai d’ailleurs un livre d’heures
superbement illustré initialement acheté pour la galerie, mais je
l’ai mis de côté. Il me serait difficile de le voir partir. C’est bien là
le problème ! Mais je suppose que je serais capable de me faire une
raison si je fais le choix de cette spécialité. Quoi qu’il en soit il faut
que je prenne en compte mes propres goûts, mes connaissances
et mes ignorances pour les confronter à ce que peut désirer une
clientèle. Ça justifie encore plus si besoin est la nécessité de cette…,
de ce sondage disons… auprès d’amateurs éclairés.
Je vous entends bien. Mais n’est-ce pas toujours ainsi que
procèdent la plupart de vos collègues ?
Dans une certaine mesure, oui ; mais en dehors des galeries
qui ont une longue histoire derrière elles, la plupart des autres
évoluent tout de même en fonction des mouvements, constatés,
du marché de l’art. En général les vieilles maisons donnent un
certain élan mais ce sont les acheteurs surtout qui décident de ce
qui va se vendre et donc de ce qu’ils vont eux-mêmes acheter. Or
vous savez très bien que le lien, la rencontre, entre l’oeuvre et le
galeriste doit être fort. On ne vend pas bien ce qu’on n’aime pas…
à la limite on a presque piètre estime pour l’amateur dont on ne
partage pas en partie les goûts. Il n’y a que dans le domaine de
l’art me semble-t-il que les relations entre deux personnes puissent
être presque totalement déterminées par la seule communauté du
jugement esthétique.
En effet, c’est bien pour cela par exemple que moi-même, je
n’entre jamais dans un certain nombre de galeries. Des fois c’est
dommage, parce que je passe à côté de belles choses.
Oui, c’est certain mais en même temps le collectionneur n’a
pas souvent envie de se disperser…
La multiplication des galeries a un gros inconvénient pour
nous, même si à première vue et à court terme ça semble
avantageux. On s’éparpille en effet, on se laisse distraire par
des oeuvres qui nous séduisent. J’ai un ami qui s’est déplacé en
Italie pour une mosaïque murale – qui avait fait l’objet d’une
transaction laborieuse – et qui est rentré avec une lampe de
bureau de style Liberty ! Il était enchanté, mais ça a duré quinze
jours ! Maintenant il ne cesse de regretter et cherche à la recaser
pour revenir à ses vraies amours.
Et pour nous la vente d’une chose signifie souvent la nécessité
du rachat d’une autre dont on n’a pas forcément envie !
C’est la loi du commerce ça ! Mais il est vrai qu’en disposant
de beaucoup –trop peut-être– de sources, nous dévoyons souvent
notre passion. On devient consommateur en quelque sorte,
oui… C’est bien le mot, puisqu’on achète ce qu’on n’aurait pas
acheté en temps ordinaire. On sait qu’on va se lasser de l’objet
parce qu’il est une fausse réponse à notre désir et c’est autant
d’argent détourné de notre passion véritable. C’est même un
détournement du désir en fait ! Vous savez, les collectionneurs
sont souvent des obsessionnels. Ils achètent en général avec
méthode, ordre, avec obstination et il ne faut pas l’oublier, avec
parcimonie. C’est parce qu’ils ne font pas d’épargne sur le dos de
leur passion qu’ils mettent justement une telle minutie dans la
recherche de l’objet de leur désir. Et parfois dans leur quête ils se
laissent charmer par autre chose.
Une galerie qui offrirait un éventail de réponses cohérentes par
rapport à cela vous semblerait donc tout à fait utile ?
Je vois que vous avez visiblement beaucoup réfléchi à la
question. Mais croyez-vous possible et surtout souhaitable de
créer les conditions qui reviendraient, dans une certaine mesure,
à canaliser encore un peu plus les goûts des gens ?
Oh attention… il ne s’agirait pas d’une entreprise systématique
de rationalisation des passions ! ! ! Non je pense plutôt à la mise
en place d’un espace qui répondrait de certains désirs, désirs de
tableaux ou de boîtes à musique, désir de livres ou de médailles.
Pour moi une galerie c’est un engagement en faveur d’un intérêt
disons… esthétique. Mais les engagements n’ont jamais fait vivre
quand ils se font dans ces termes-là. C’est pour cette raison que
je n’envisage la spécialisation que si je parviens véritablement à
cerner, au moins de façon approximative les comportements en
matière de goût des collectionneurs.
Vous avez les pieds sur terre…
Bien obligé, ma galerie c’est mon oeuvre et c’est mon capital.
J’aime assez votre regard sur le marché de l’art, sur les rôles
respectifs des professionnels et des collectionneurs. Cependant il
ne faut pas se leurrer. Des deux côtés, on peut faire des rencontres
fabuleuses parce qu’on a à faire à des gens habités par leur passion
mais on découvre aussi des individus qui se servent de l’art juste
pour cacher leur… âpreté au gain. Vous comprenez combien
dans ces conditions on peut apprécier une démarche comme la
vôtre. Ça ne veut pas dire pour autant que la situation évolue
et continuera nécessairement de le faire dans le sens que vous
évoquez…
Serge tout au plaisir de cette conversation avec De Farago
a quelque peu oublié la raison pour laquelle il a cherché à
rencontrer le collectionneur. La dernière réflexion de celui-ci le
ramène d’une certaine façon à son problème mais il ne sait pas
comment il pourrait s’y prendre pour aborder le sujet. Avec le
recul et ce temps de discussion, Serge ne voit plus sa démarche
sous le même jour. Elle lui semble absurde même, tant il dispose
de trop peu d’éléments pour la justifier. Et De Farago lui est
sympathique. C’est un homme intelligent avec des raisonnements
trop fins pour être ceux d’un arriviste sans principes. Il ne se
prend pas au sérieux mais tient à ses idées et Serge apprécie son
ton posé presque autant qu’il aime malgré lui la fougue souvent
exagérée des discours – de longs monologues souvent – de son
frère Adrien. Il regarde sa montre.
Monsieur De Farago, je ne voudrais pas abuser plus de votre
temps…
Certes j’ai beaucoup à faire mais venez au moins jeter un coup
d’oeil sur ma collection. Parce que, si je ne me trompe, vous êtes
tout de même venu dans le but d’apprendre l’objet de ma passion,
et je ne vous l’ai toujours pas dit !
Ce sera avec plaisir. Je vous suis ?
Les deux hommes quittent le salon. Le bureau dans lequel
ils pénètrent est une immense pièce avec trois bibliothèques qui
encadrent une lourde table de bois dont le style évoque plus
une utilisation dans la cuisine d’un château que dans une pièce
destinée à l’écriture et à la lecture.
Voilà mon musée personnel.
Derrière les portes vitrées des bibliothèques, sur les fauteuils, par
terre en piles bien rangées il y a là des centaines d’ouvrages et de
revues. Tous, du moins c’est ce qui semble à Serge, sont consacrés
à la généalogie. Revues internationales et nationales, traités,
guides, romans aussi, pas un texte ne semble consacré à autre
chose. De Farago entraîne Serge vers une des bibliothèques.
Vous trouverez ici ma collection proprement dite. J’ai essayé
de remonter le plus loin possible dans l’histoire de la généalogie
et je suis particulièrement fier de ce petit opuscule français début
18e. Ce sont les premiers pas quelque peu conséquents de cette
nouvelle science pour l’époque. J’ai aussi un des ouvrages de
William Dugdale et un traité de Christophe Gatterer.
De Farago désigne du doigt tel ouvrage, frôle le dos de cuir
de tel autre. Parfois il sort un livre des étagères et l’entrouvre, le
feuillette doucement sans dire un mot puis le repose. Serge est
fasciné par l’air recueilli que le beau visage de cet homme prend
alors. Il ne lui pose aucune question, tout à l’écoute des chemins
de la passion à l’oeuvre. Il sent en De Farago une formidable
conviction, un élan puissant qui l’attache à ces livres et au-delà de
ceux-ci aux histoires des hommes qui naissent et meurent en se
transmettant un nom autour duquel se cristallise leur identité.
Vous savez j’ai abordé ce domaine dans une grande innocence.
Je n’avais à priori aucun goût pour la généalogie. C’est une grandtante,
tout le monde l’évitait tant elle barbait les uns et les autres
avec ses histoires, toujours les mêmes et qui n’évoquaient pour
nous qu’un passé inconnu, c’est cette grand-tante qui m’a conduit
malgré moi à la généalogie. Un jour, pour fêter ses quatre-vingtquinze
–ou quatre-vingt-seize ans je ne sais plus bien– je lui ai
offert un de ces dessins naïfs en forme d’arbre avec des médaillons
qu’il fallait compléter, une table d’ascendance comme on en
propose parfois aux enfants. Elle avait reçu des tas de cadeaux,
un châle du Cashmire, un collier, une superbe loupe parce que sa
vue défaillante l’empêchait de lire les caractères trop petits. Toute
la famille était là dans un joyeux brouhaha autour de la table
chargée de cristaux et de fleurs et elle, elle était comme isolée au
milieu de tous, regardant l’arbre généalogique les larmes au bord
des yeux. À un moment elle a levé la tête et nos regards se sont
croisés. « Tu m’aideras mon petit Yannis, dis tu m’aideras ? » at-
elle murmuré. Le lendemain elle est tombée malade. Elle est
morte quelques semaines plus tard.
Serge ne dit mot, De Farago après un long silence reprend :
J’ai commencé à acheter quelques bouquins, je ne savais rien
de la généalogie et très vite c’est l’histoire de cette discipline
qui m’a passionné. Selon les pays elle peut être très différente.
En Angleterre par exemple et en Allemagne, les généalogistes
ont beaucoup étudié à partir des travaux de la biologie et de la
génétique. C’est une science vous comprenez ! En France par
contre c’est vite devenu un commerce.
Comment ça un commerce ?

De Farago se retourne vers Serge.
Tenez lisez ça. Il s’agit d’un article tout récent sur la Mongolie.
Saviez-vous que les Mongols commencent tout juste de retrouver
le droit de porter un nom de famille ? L’indépendance de la
Mongolie Extérieure au début du vingtième siècle a été suivie
d’une succession désastreuse d’évènements qui ont tous conduit,
directement ou indirectement à l’éviction des patronymes. Vous
imaginez, plus de soixante pour cent des gens ignoraient tout de
leur nom de famille dont l’usage avait été interdit en 1925 par le
régime bolchevique ! Bien évidemment ils portaient un prénom,
souvent le même d’ailleurs, au nom de la nécessité d’effacer
toute trace de féodalisme. Vous vous rendez compte du travail
de clarification des identités qu’il faut maintenant mener pour
établir des états civils dignes d’une démocratie ! Sans compter
que dans certaines régions la consanguinité est très forte, et pour
cause, les hommes et les femmes ne sachant rien des patronymes
de leurs aïeux.
Vous avez l’air au fait de la question.
Cette histoire me passionne en effet. Et derrière le problème
du nom c’est celui des langues, des écritures, de la littérature
qui est soulevé. Il paraît qu’au début des années 90 quand les
Mongols ont reconquis le droit de porter un nom ils ont voulu
en grande majorité prendre le Nom, celui de Gengis Khan. Il y
a ainsi des milliers de Borjigon, le Loup Bleu. Maintenant on
envisage d’inventer des patronymes pour distinguer les tribus,
les fratries, les clans, les familles. Un nom pour l’identité d’un
homme…
De Farago achève ces derniers mots d’un ton rêveur. Ils ont
fait le tour de la pièce et Serge est convaincu maintenant que si
la généalogie est bien la passion de son hôte il y a derrière celle-ci
beaucoup plus que l’intérêt d’un érudit.
Je ne voudrais pas abuser de votre temps…
Serge interrompt le songe du collectionneur.
Je vais vous accompagner. J’ai passé un excellent moment
mais je ne sais pas si je vous ai été vraiment utile ! C’est le risque
avec les gens qui ont un hobby, ils parlent, ils parlent et oublient
en grande part leur interlocuteur. Ce sont des solitaires que
leur passion suffit à combler et le dialogue bien souvent n’existe
qu’entre eux et celle-ci.
Dehors des bouts de soleil sont accrochés aux angles
des immeubles et se traînent paresseusement dans l’eau des
caniveaux.
« Serge mon vieux, j’ai l’impression que tu devrais revoir le
petit Jason. Ça finit peut-être par faire beaucoup de coïncidences
toutes ces intuitions à propos des relations entre lui et De
Farago… Pourtant ce type est un pur, j’en mettrais ma main au
feu. En tout cas, il semble rudement au point sur les questions de
généalogie… Mais pourquoi aurait-il pu vouloir faire l’acquisition
-surtout dans ces conditions- d’un manuscrit d’un intérêt somme
toute relatif même pour cette région de Mauritanie ? Non,
décidément je n’en vois pas… Cependant… »
En un geste familier Serge remonte le col de son blouson.
« Le repérage des ancêtres renvoie toujours au repérage de sa
propre identité… C’est Adrien qui a dû me dire cela, ou quelque
chose d’approchant. »

12:50
29 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

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11

Le parfum de la mémoire

Ce soir Jason traîne du côté du quartier latin. Il n’a pas envie
de sa solitude, il n’a pas le désir de la compagnie habituelle.
La journée chez Lessage a été pénible ; le patron de mauvaise
humeur n’a pas cessé de rouspéter, se plaignant des uns et des
autres, les clients ont été rares et l’un d’entre eux s’est montré
franchement désagréable avec Jason quand il a légèrement rayé le
cadre d’un tableau en l’installant sur le siège arrière de la voiture.
Et puis surtout le manque d’argent devient difficilement gérable
pour Jason qui a négligé de longues semaines durant ses habituels
démarchages personnels pour se consacrer exclusivement à
la commande du manuscrit de Tichit. Il n’a pas eu l’idée de
diminuer son train de vie, et comme l’affaire a tourné court il se
retrouve dans une situation délicate avec un document dangereux
pour lui et dont il ne sait quoi faire. Il lui semble avoir fait le tour
de toutes les possibilités qu’il a de le revendre et ça s’est soldé
par un échec. Il a bien essayé d’en analyser les raisons les plus
diverses mais il retombe toujours sur le même constat : ce feuillet
a fait parler de lui, trop de l’avis de la poignée de spécialistes qui
auraient pu s’y intéresser. Si encore il avait dérobé le manuscrit
dans son intégralité ! Là avec cette page unique, il ne peut trouver
preneur tant le risque est disproportionné par rapport à l’intérêt
de ce seul papier. Son client avait des raisons bien précises pour le
vouloir mais Jason ne s’était pas donné la peine de les connaître.
Il est maintenant dans l’impossibilité de le recontacter, à moins
de transgresser la règle absolue de ce commerce ce qui le mettrait
définitivement sur la touche, et il se retrouve avec quelque chose
qui ne présente plus du tout la même valeur pour d’éventuels
autres amateurs. Il a fallu aussi que sa copine l’appelle et il a dû
subir tous ses reproches en silence. Ce n’est pas le moment de
se la mettre à dos il risque d’avoir besoin d’elle très vite s’il est
contraint dans les jours à venir de quitter un peu précipitamment
son logement. Le matin même il a reçu une nouvelle lettre de
rappel, le téléphone n’ayant pas été payé depuis deux mois. Bref
les lampions et les odeurs de nourriture dans le dédale des petites
rues ne parviennent pas à calmer ses inquiétudes et lui donner la
moindre raison d’être content de lui.
Quelques rues plus loin, Serge se promène. Il a renoncé à son
blouson tant l’air est doux, il marche en pensant à sa rencontre
avec De Farago. Adrien lui a téléphoné aujourd’hui et Serge lui a
longuement raconté son entrevue. Adrien a manifesté un intérêt
très vif voulant tout savoir, exigeant les répliques dans leur détail
et leur intégralité. Il a fallu que Serge répète, précise, recommence.
Adrien semblait complètement excité et il a raccroché en disant
qu’il rappelait dans une heure. Bien évidemment ce n’est que
quatre heures plus tard que le téléphone a de nouveau sonné.
Adrien avait sa voix autoritaire des grands jours, celle qu’on ne
discute pas et Serge a été surpris par sa propre attitude toute
d’écoute et d’obéissance, comme lorsqu’ils étaient enfants et
qu’Adrien sortant d’une période d’isolement se mettait à donner
des ordres à ses frères, à tout régenter en n’admettant aucune
contestation. Serge avait mis longtemps à lui pardonner ce
trait de caractère et même s’il en comprend les raisons dans les
circonstances présentes, il s’est d’abord senti hérissé par le ton
utilisé par son frère. « Je l’adore et qu’est ce que j’ai envie de lui
rentrer dedans parfois ! Le temps a beau passer je ne supporte pas
qu’il me commande!»
Serge sourit. Il avait, malgré son agacement, attendu le
deuxième appel et celui-ci avait été riche en nouvelles. Adrien
avait travaillé avec Abidine sur les listes de patronymes qui
constituaient l’essentiel du manuscrit de Tichit, ou du moins
de ce qui en restait. En faisant l’inventaire attentif des listes,
Abidine avait évoqué le cas de certains patronymes dont on se
souvenait mais dont l’usage était tombé peu à peu en désuétude
dans la région. Les familles concernées avaient bien gardé le
souvenir et la trace du nom de leurs ancêtres mais elles-mêmes
ne l’utilisaient plus guère. Ce qui avait frappé Abidine c’est que
ces familles avaient un point commun : au moins un ou deux de
leurs membres de la génération précédente s’étaient exilés et ceux
qui étaient restés n’avaient pas de nouvelles. Serge se souvient :
c’est exactement en entendant ces remarques qu’il a compris de
façon brutale et lumineuse le rapprochement qu’il n’avait fait
qu’imaginer jusqu’ici entre le client de Jason et la disparition de
la page du manuscrit de Tichit. Impatient de pouvoir réfléchir
tranquillement aux perspectives qui semblaient pouvoir s’ouvrir
à partir de l’information donnée par Abidine, il avait simplement
suggéré l’hypothèse d’une concordance entre le vol et l’identité
de De Farago. Adrien avait tout de suite repris l’idée à son
compte et Serge, tout à sa découverte, n’avait même pas songé
à lui reprocher cette appropriation. Après le ton autoritaire elle
venait à point déposer une touche supplémentaire qui complétait
le portrait d’Adrien tel que Serge l’avait gardé en mémoire,
portait qui relevait plus en grande part de l’imaginaire de l’enfant
qu’avait été Serge que de la réalité de ce qu’était devenu Adrien.
« Petit con » pensa Serge en raccrochant et il y avait dans ces mots
une grande tendresse colorée d’une insoupçonnable pointe de
jalousie.
Serge passe devant le petit restaurant dans lequel il avait
discuté toute la soirée avec Jason et ses amis quelques jours plus
tôt. Visiblement Jason n’est pas encore arrivé mais de toute
façon Serge n’a aucunement l’intention de l’aborder ici. « Trop
de monde, des gens qu’il connaît. Il risque de faire le petit coq
devant eux, et j’ai l’impression que le vais devoir le secouer un
peu pour qu’il me dise tout ce qu’il sait. Je suis convaincu que
c’est bien De Farago qui voulait faire l’acquisition de ce manuscrit
et que c’est bien Jason qui s’en est occupé. Ça a suffisamment
duré, il va falloir qu’il parle le petit Jason ! » Dans la rue les
gens déambulent comme s’ils avaient l’éternité pour horizon.
Paradoxalement Serge est pris aussi de cette nonchalance propre
aux gens qui sont tout occupé de la vacuité du temps et donnent
vacances à leurs soucis. Pourtant derrière son indolence affichée
il sent un curieux mélange fait de l’excitation et de la grande
tranquillité que connaissent les gens qui se savent tout prêts de
leur but.
Quelque centaines de mètres plus loin Jason, insupporté
par le bruit et le mouvement, se dirige vers l’île de la cité. Sur
la place Notre Dame des oiseaux font de grands vols étales au
dessus des pavés et les nuages grimpent en d’imaginaires collines
des hauteurs indéterminables. Jason avance vers la rue de Saint
Louis en l’île, le vent froisse la Seine. Sur le pont un saltimbanque
ralentit ses gestes disloqués pour retenir un public incertain qui
surveille le ciel devenu menaçant. À la terrasse des cafés touristes
et habitués se côtoient sans se mêler. Ils se juxtaposent dans un
même élan de convention qui veut que les premiers aiment à
penser qu’il y a probablement parmi les seconds quelque parisien
authentique et célèbre et que les seconds aient besoin que les
premiers soient le miroir qui renvoie le reflet de l’intelligence,
de la beauté, de l’authenticité dont ils estiment être les modèles
naturels. Il y là dans ce triangle que font les trois cafés à auvent
rouge plus de snobisme que dans la totalité des lieux les plus
huppés de Paris parce que les hommes et les femmes jouent
ici constamment une pièce dont l’auteur est absent, une pièce
pour laquelle il n’y a pas d’auteur. Les touristes frissonnent de
ce que leur regard peut croiser celui d’un parisien, d’un « vrai »
parisien, de ce qu’un de ces derniers puisse même avoir le désir
de regarder l’un d’entre eux qui serait ainsi élu et par là même
différencié du troupeau des anonymes. Quant aux familiers de
ce lieu, ils jouissent de ce qu’ils offrent de par leur seule et simple
présence ici cette familiarité en spectacle alors qu’ils affectent un
total désintérêt pour de telles considérations. Serge s’installe à la
terrasse d’un café et allume une cigarette. Il songe aux quelques
mois qu’il a passés dans la ville de B. alors qu’il n’avait pas encore
18 ans. Pour épater une fille, il lui donnait rendez-vous juste
avant l’heure d’aller au lycée dans le bar de l’hôtel le plus chic de
la ville. Il buvait un café, elle le fixait avec des yeux immenses qui
parlaient de bien au delà de ce qu’il était capable de concevoir,
et lui fumait des cigarettes blondes très fines qui avaient un goût
douceâtre qu’il détestait mais jugeait indispensable au cadre.
Il regardait sur un pied d’égalité les hommes et femmes venus
prendre ici un petit déjeuner pour parler affaires, n’ayant même
pas conscience de ce qu’il pouvait passer pour leur fils et de
ce qu’il n’était pas à sa place ici. D’ailleurs il ne songeait plus
à son rôle dès qu’il avait franchi la porte du bar en tenant la
fille par le coude avec une autorité affirmée. Il suffisait alors qu’il
rencontre un copain de classe se dirigeant lui aussi vers le lycée
de l’autre côté de la place pour qu’il oublie aussitôt sa compagne
qu’il traitait avec négligence sitôt qu’il savait avoir été vu avec
elle alors qu’ils sortaient de ce bar. Serge sourit des souvenirs
qu’il a de cette époque. La fille qu’il courtisant s’est mariée il y
a longtemps déjà. Elle a probablement des enfants. Il l’a perdue
de vue et songe qu’ils ne se reconnaîtraient peut-être pas s’il se
croisaient aujourd’hui. Serge ne se lasse pas du ballet codifié qui
se déroule sous ses yeux. Il a bien repéré quelques belles mais il
n’a pas envie de tenter une approche tant il se sent autre depuis
son retour de Mauritanie, depuis ce voyage avec Adrien, depuis
sa rencontre avec De Farago. Le monde lui semble déplacé, en
décalage par rapport aux lieux qu’il occupait auparavant. Postures
instables et inhabituelles, élancements à la poursuite d’ombres
non identifiées, Serge ne sait ce qui des choses ou de lui esquisse
des déséquilibres et des troubles ne laissant place à aucune des
évidences qui balisaient jusque là son existence.
Soudain parmi la foule de badauds qui se disloque sur le pont
Saint Louis Serge aperçoit Jason. Il appelle le garçon de café et
règle sa consommation. Il n’a pas réfléchi à ce qu’il voulait faire
et attend que Jason traverse le pont et s’engage sur le quai de
Bourbon pour se lever. Il le suit alors, remarquant au passage
combien le ciel s’est assombri encore. « À moins que ce ne soient
les arbres » pense-t-il en laissant Jason marcher quelques mètres
devant lui. Il avance sur le trottoir de gauche le long du parapet en
bas duquel les eaux de la Seine roulent lourdement leur mascaret
noir né du passage lumineux d’une péniche pleine de musiques et
de bruits d’assiettes. Quelques pas plus tard Serge interpelle Jason.
Jason se retourne inquiet puis soulagé en reconnaissant Serge qu’il
attend. Les deux hommes se trouvent à la pointe extrême de l’île
sur une sorte de petite place occupée de bancs déserts.
Ça tombe bien je voulais te voir, j’ai envie de te parler.
Jason hésite.
Ah ! ? Et qu’est-ce que tu as à me dire ?
Serge sent que Jason vient de se trahir sans le vouloir, il s’est
immédiatement cru interpellé malgré la formule anodine de
Serge ; il n’a pas pensé un instant que Serge avait envie de profiter
de la rencontre pour parler, tout simplement.
Ecoute on en vient directement aux faits, ça sera plus simple
pour toi comme pour moi.
Mais je…
Ne te fatigue pas. Moi j’ai des questions à te poser et j’ai bien
l’intention que tu y répondes.
Rien ne t’autorise à me forcer si je n’ai pas envie de te répondre.
Jason, dans ton intérêt tu vas me dire ce que je veux savoir, et
rapidement. Il n’y a pas de Médée cette fois encore pour t’aider
à sauver ta peau. Pour parler clair, tu choisis : ou on va chez les
flics, là tout de suite tous les deux et j’expose mon histoire. Je te
rappelle que j’ai été sympa il y a quelques années mais il ne faut
pas abuser. Ou tu te confies sans tricher.
Jason regarde à droite, à gauche. Le cadre que forme le quai de
Bourbon est désert et si l’on entend le brouhaha de la foule, il n’y
a pas l’ombre d’un passant par ici.
Mais je n’ai rien à confier moi ! C’est vrai j’ai fait une connerie
avec le tiroir caisse mais c’était il y a longtemps, c’est de la
vieille histoire. Et puis pourquoi tu me chercherais des noises
maintenant. On est des copains tout de même non ?
Tu sais des copains comme toi, j’évite. Je ne te veux pas de mal
mais je veux des renseignements et pour les voir je suis prêt à faire
ce qu’il faut.
Jason a reculé progressivement dans l’angle le plus profond
de la petite place et il a maintenant le dos collé au parapet.
Serge est face à lui, tranquille, bien appuyé sur ses jambes et il
n’espère qu’une chose : pouvoir coller quelques baffes à Jason
qui commence à transpirer. La menace des flics, Serge sait qu’il
ne pourra pas la mettre à exécution. C’est trop contraire à ses
principes et puis il est convaincu que ça ne fera pas avancer les
choses. Il n’a que des soupçons, il n’a aucune preuve. Il veut
retrouver le manuscrit de Tichit, il veut le rapporter directement à
Abidine. « Ainsi la boucle sera bouclée et c’est ainsi que les choses
doivent se faire ». En face de lui Jason n’en mène pas large ; le
teint plombé il essaie de donner le change mais sans y croire.
Alors là je comprends rien ! On se retrouve après des années,
on prend un pot ensemble, on passe une soirée à discuter entre
copains et là tu me menaces de je ne sais quoi… si tu crois
que…
Réponds à mes questions, c’est tout ce que je te demande.
Et pourquoi je répondrais à tes questions ? Et d’abord quelles
questions ?
Justement ! la première : qu’est-ce que c’est la marchandise
dont tu m’as parlé et qui te reste sur les bras ? Allez réponds !
Serge se rapproche encore de Jason.
Tu veux que je t’aide ? Serge tente le tout pour le tout. Tichit
ça te dit quelque chose ? Dépêche-toi, je n’ai pas beaucoup de
patience. Je reviens d’un petit voyage de quelque milliers de
kilomètres, alors tu comprends… Et le vieux Abidine n’a pas
envie d’attende plus longtemps.
Qu’est-ce que tu racontes… je comprends rien à tes histoires.
C’est toi qui va en avoir des histoires. Là tu vois, ton affaire est
d’une autre pointure que celle du tiroir-caisse et je risque d’être
moins magnanime que la dernière fois.
Mais…
Pas de mais, je veux des faits. Je passe à la seconde question,
ça te sera peut-être plus facile. De Farago était bien ton commanditaire
pour la marchandise ?
Euh… ben… tu vois…
Oui ou non ?
Le ton ne laisse guère d’espoir à Jason. La nuit est tombée…
Serge a bien une tête de plus que lui. Jason commence à paniquer.
Il a toujours été assez couard face aux bagarres possibles. Serge le
sent prêt à craquer.
Alors ?
Oui
Tu vois, ce n’est pas difficile. On revient à la première question,
la nature de la marchandise dont il n’a pas pris livraison ?
Tu sais, il collectionne des trucs… alors… tu vois… moi j’ai
juste été l’intermédiaire et…
Arrête tes conneries ! Je sais que De Farago est collectionneur.
Qu’est-ce que tu devais lui apporter ?
Rien… juste un document… ça n’a pas vraiment de valeur.
Et tu l’as eu où ce document sans grande valeur ?
Je connais un gars qui m’a…
Ne recommence pas à baratiner Jason. Où ?
Ça vient d’un manuscrit ancien mais c’est pas d’ici. C’est peutêtre
même pas authentique, ça vient de chez les négros et avec eux
on sait ja…
Le coup est arrivé si brutalement que Jason n’a eu le temps
ni de finir son mot ni de fermer la bouche. Le deuxième coup le
cueille alors qu’il tente de revenir de sa stupeur.
Celui là c’est pour le bougnoule, tu te souviens ?
Mais ça va pas, t’es fou ou quoi ?
Jason est au bord des larmes, il renifle.
Ne pisse pas en plus dans ta culotte, garde ton énergie pour
me raconter. Quel manuscrit ? Où ? Quand ? Et si tu n’es pas
trop con tu peux même me dire pourquoi pendant que tu y es.
Jason qui s’était affaissé au pied du parapet se redresse
doucement, le bras en défensive devant le visage.
De Farago voulait un manuscrit. Il suivait depuis le début cette
histoire de bibliothèques du désert. Il m’a demandé si je pouvais
lui procurer un de ces livres. Je suis parti en Mauritanie et…
Doucement ! Commence par le début. Je veux tout savoir. En
détail et dans l’ordre. Tiens viens, il y a des bancs, on va s’asseoir.
Et ne fais pas l ‘imbécile. Je cours vite !
Ils se dirigent vers un banc, une silhouette apparaît sous les
arbres suivie d’une autre. Une femme qui promène son chien.
Serge perçoit le parfum qui la précède. Il la suit du regard. Elle
avance doucement, distraite. Des étoiles poudroient le ciel, plus
loin, au dessus de la Seine. Les bruits de la nuit sont retenus,
suspendus sitôt ébauchés, Serge attend qu’ils retombent. Ça fait
un long silence palpable, à l’étoffe lourde, ouatinée.
Alors…
Alors Jason parle. Il raconte les petits trafics en sous-main
court-circuitant son patron, le carnet d’adresses qu’il a fini par se
constituer et la grande affaire de sa vie, amorcée il y a des mois ;
les contacts avec De Farago, la préparation de son voyage sur
Tichit et le prétexte des vacances à prendre pour expliquer son
absence. Il raconte toutes les difficultés qu’il a dû surmonter, les
risques qu’il a pris, le retour sur Paris avec dans sa poche le feuillet
volé puis l’échec de la transaction dont tous les termes avaient été
fixés avant son départ. Insensiblement il est passé du récit à la
plainte et à la dénonciation de l’abus dont il est persuadé qu’il est
l’unique victime innocente. Serge est écoeuré de ces confidences
qui disent tout de la veulerie de ce voleur minable, de cet homme
sans principe qui geint de ce qu’on puisse le traiter comme tel.
Jason a fini par se taire, épuisé, sans ressort, après avoir dévidé le
fil de ce qu’il considère comme une injustice scandaleuse source
de tous ses malheurs.
Bon, on y va.
On va où ?
Chez toi !
Mais… mais pourquoi ?
Je récupère le document et je vais le remporter là où tu l’as
pris.
Et moi ?
Quoi, toi ?
Ben… et l’argent ?
Quel argent ? Je crois que tu n’as pas bien compris mon petit
Jason. Tu vas me donner le manuscrit et tu vas rester bien sage
en te faisant discret. C’est ce que tu as de mieux à faire. Je te
préviens. Tu as tout intérêt à ne pas faire d’entourloupes. Il y a
beaucoup de monde qui aimerait bien t’entendre et ça ne pourra
t’apporter que des ennuis. Ce document va repartir à Tichit
même si je dois d’abord pour cela te flanquer une raclée que tu
n’oublieras pas de sitôt.

Quelques heures plus tard rue Saint Honoré, Serge sonne à
la porte de De Farago. Il a à peine dormi après avoir abandonné
Jason à ses lamentations. La page du manuscrit était glissée entre
deux catalogues de chez Christie’s. L’appartement faisait négligé
mais Serge y a remarqué quelques beaux meubles 18ème de style
anglais et des bibelots en nombre trop important pour justifier
leur fonction décorative en ces lieux. Arrivé chez lui Jason a bien
tenté une ultime négociation pour obtenir ce qu’il appelait une
compensation en échange du feuillet, mais l’attitude de Serge ne
lui a guère laissé le temps de développer son argumentation.
Tu t’en tires à bon compte, tu as intérêt à en avoir conscience.
Et je serais toi, je garderais ça en mémoire. Des fois que l’histoire
se répéterait, il vaux mieux que tu en aies tiré des leçons !
Les trottoirs ont été lavés de frais et il flotte dans l’air un
parfum de printemps timide et hésitant mêlé à l’odeur des
premières bouffées de cigarette échappées de la brasserie d’à côté
Serge n’a pas eu à insister pour obtenir un rendez-vous d’urgence
avec De Farago.
J’attendais votre appel.
… ?
Venez le plus tôt possible, je vous expliquerai.
Serge n’avait pas cherché à en savoir plus sur le moment.Sitôt
rentré chez lui il avait réservé une place d’avion pour Nouakchott
et voyant qu’il disposait en matinée de quelques heures avant son
départ il avait tenté sa chance auprès de De Farago.
Entrez. Allons directement dans le bureau.
Serge suit le collectionneur et se retrouve dans la pièce aux
bibliothèques.
Vous vouliez me voir… J’ai beaucoup réfléchi depuis notre
précédente conversation.
Serge n’a pas encore prononcé un mot.
Me permettrez-vous de vous raconter une histoire ? Vos heures
sont précieuses je sais, vous m’avez dit lors de votre très tardif appel
que vous partiez aujourd’hui en Mauritanie. Mon histoire part de làbas
justement et il est juste qu’elle m’y ramène mais ça je ne l’ai pas
compris tout de suite. Il m’a fallu du temps. Votre venue a joué un
grand rôle aussi, celui de catalyseur en quelque sorte. On peut effacer
les traces écrites de son passé, la mémoire demeure. Moi je voulais
deux choses impossibles et contradictoires. Après avoir changé de
nom pour couper tout lien avec mon passé j’ai voulu posséder des
signes matériels attestant de la réalité de ce même passé.
Les deux hommes sont assis de part et d’autre de l’énorme
table de bois qui fait fonction de bureau.
Pourquoi avez-vous changé de nom ?
Pour une double raison douloureuse, invivable, du moins
c’est ce que j’ai cru pendant longtemps. Mais fuir ce que l’on
est est impossible et c’est encore plus impossible de vivre avec
l’idée que l’on a effectivement choisi la fuite. Il faut jouer un rôle,
se composer des attitudes. La confusion entre réalité et fiction
devient telle… J’ai gagné beaucoup d’argent, j’ai été reçu par la
grande bourgeoisie et la noblesse qui ont vécu toute leur vie au
milieu de beaux objets, on ne m’a jamais assimilé aux nouveaux
riches produits par la Bourse ou le Net. C’est comme si j’avais
toujours fait partie de ce monde. Mais vous savez où je suis
né ? À Lekhcheb, près de Tichit. Mon nom, mon vrai nom,
me semblait ne désigner que cela, mon pays, et mon Pays pour
ces gens… vous comprenez ! Puis ce nom, mon nom dit aussi
l’infamie, celle de mon père. Je ne pouvais pas vivre avec elle,
je ne pouvais pas la porter. Alors un jour j’ai voulu tout effacer.
Mon père, mon pays, mes origines. J’ai quitté très jeune ma
famille, je suis parti pour la France, j’ai changé de nom, je me
suis fait un nom, ici, un nom qui a fait taire tout le passé. Mais le
passé est têtu. Depuis des années il revient, sans raison extérieure,
objective. Non, il est revenu tout seul et peu à peu il m’a occupé
l’esprit. Il m’appelle. C’est peut-être l’âge simplement, mais je
ne crois pas. Tout ce que j’ai voulu taire s’est mis à faire de plus
en plus de bruit. Personne n’est au courant. On dit juste que
je deviens plus… absent, que je suis de plus en plus occupé de
ma seule passion, la généalogie. C’est seulement mon passé qui
reprend sa place.
Alors ?
Alors ? C’est simple. Un jour j’ai pris conscience de l’intérêt
que le monde des historiens, des collectionneurs, des amateurs
d’art, portait aux manuscrits anciens que l’Etat mauritanien
redécouvrait dans les vieilles cités longtemps oubliées de l’Adrar,
entre les déserts de Majabat El Koubra et d’Aouker. Je me suis
souvenu que ma mère me parlait toujours du ksar de Tichit. Son
propre grand-père y était mort alors qu’il assurait la conservation
des manuscrits de la ville. Elle racontait qu’il lui avait lu un soir la
liste des noms des femmes et des hommes qui composaient notre
famille. Elle décrivait avec admiration le recueil, les en-têtes, la
calligraphie rouge sombre et surtout elle parlait sans cesse du
troisième feuillet, celui sur lequel figurait les patronymes de notre
lignée. C’est un peu d’elle même qui était dans ces pages vieilles
de plusieurs siècles. Du moins elle s’y inscrivait avec un grande
ferveur. Elle récitait des noms… Hamody fils de Mahamoud…
Swefiga fille de Zedfa…Elle aimait raconter cela. Je la vois encore
assise dehors dans la cour, tout occupée à tresser les cheveux
d’une de mes soeurs. Inlassablement elle racontait. Elle disait les
caravanes marchandes de trente mille chameaux transportant
du sel, de la laine, le mil et l’orge ; elle disait encore l’ivoire et
les plumes d’autruche qui étaient rapportés du sud, comme si
ce commerce avait été de son époque. Elle vivait son présent les
yeux éblouis de ce passé qu’elle-même n’avait pas connu et moi
je l’écoutais bouche bée, et je haïssais plus encore mon père tôt
disparu dont nul n’évoquait jamais le nom tâché d’une faute
irrémédiable jamais nommée. Ici je suis devenu celui que vous
voyez devant vous.
Pourquoi avez-vous désiré entrer en possession de ce manuscrit ?
La voix de ma mère me manquait. Comment dire ?… J’avais
tout effacé de mon passé mais depuis quelque temps sa voix me
murmurait de nouveau notre histoire. J’ai eu envie de renouer
avec elle.
Ne vous suffisait-il pas de retourner en Mauritanie ?
Non, ce n’est pas cela que je voulais. Je me suis pas naïf… Quand
on part de son pays c’est toujours un exil, on est porté hors de soi
en même temps qu’on porte ses pas hors des frontières. Il n’y a pas
de retour possible et pas de terme non plus à la nostalgie de ce pays
perdu. Mais cela, je ne l’ai compris que plus tard. Revenir à Lekhcheb
n’aurait pas de sens, ce serait courir après des ombres cachées
derrière des apparences de retrouvailles… Vous comprenez ?
Oui… Et vous avez pensé…
Excusez-moi… J’ai cru qu’en m’appropriant ce feuillet du
manuscrit, un peu de mon pays, de mon histoire, viendrait à
moi.
Je comprends, et je sais pour Jason… J’ai récupéré le
document. Vous voulez le voir ?
Vous l’avez ici ?
Il est chez moi mais nous avons le temps d’y aller avant que je
prenne l’avion.
Ecoutez… non… je ne veux pas le voir. Je ne l’ai jamais vu
et jamais je n’aurai dû avoir ce désir de le posséder en propre.
Vous allez le remporter, ainsi que vous l’avez décidé, sa place est
là-bas. Deux choses avant que nous nous quittions, deux choses
qui n’ont aucun rapport l’une avec l’autre, je vous en donne ma
parole. Je suis prêt à aller faire une déposition concernant le vol,
c’est vous qui devez prendre la décision… Comme c’est curieux
cette folie qui s’est emparée de moi ! Je suis heureux que vous ayez
récupéré le document et je ne comprends pas comment j’ai pu en
arriver à cette extrémité. On peut se tromper beaucoup dans la
vie, il était temps que je le sache. Par ailleurs prenez cela.
De Farago tend une grosse enveloppe marron à Serge.
Je n’achète pas votre silence. C’est le double de ce que je devais
remettre à Jason en plus des frais que je lui ai versé pour son
voyage.
Ah ! parce que vous lui avez déjà versé quelque chose ?
Bien sûr.
Le menteur… Ce n’est pas ce qu’il a prétendu…
C’est pourtant ce qui s’est passé. J’avais tout pris en charge.
Cette enveloppe, j’aimerais qu’elle soit remise au conservateur en
même temps que la manuscrit. Voilà… Vous savez tout. Vous me
tiendrez au courant de votre décision ?
Quelle décision ? Vous voulez dire pour une éventuelle
déposition ?
Oui. Ne craignez rien, je ne vais pas m’enfuir ! On ne s’enfuit
jamais une deuxième fois quand on sait l’inutilité de la fuite.
Ne dites rien. Me permettez-vous de revenir vous voir avec
quelqu’un après mon retour de Tichit ?
Si vous le désirez, bien sûr. J’aurais grand plaisir à parler encore
avec vous. Qui est-ce ?
Adrien, mon frère. Il est chercheur… Vous devriez vous
entendre tous les deux. Tout son travail porte sur des problèmes
de patronymes et la question de l’identité occupe presque à elle
seule la totalité de son existence. D’après ce que j’ai compris avec
lui mais aussi avec vous, la question est infinie et sans réponse.
Sans réponse peut-être en effet, et pourtant personne ne peut
définitivement choisir d’en faire l’économie.

12:51
29 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

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12

Un si mélancolique bonheur

L’avion se pose dans un doux feulement retenu sur la piste de
l’aéroport qui prolonge le ciel en un long ruban gris. Le crépuscule
suspend encore ses ombres au-dessus de la ville
La ville de Saint Exupéry…
Serge s’étire, peu pressé de sortir de l’avion qui l’a amené
directement de Paris. Cinq heures de voyage ont suffi pour
changer l’atmosphère, les couleurs et les parfums. Serge est un
peu amolli, ralenti dans ses gestes et ses décisions. Il doit repartir
de Nouakchott dès sept heures le lendemain et n’a en cet instant
qu’une envie, dormir. Il a réservé une chambre pour la nuit et
espère vaguement ne pas avoir à trop parlementer avec le chauffeur
de taxi pour s’y faire conduire.
Le temps de sortir de l’aéroport la nuit est tombée. Serge
aperçoit de loin les deux minarets de la mosquée saoudienne, puis
se laisse porter dans les rues qui se coupent à angle droit avec une
régularité jamais prise en défaut. Arrivé dans sa chambre il prend
rapidement une douche froide et s’endort avant même de s’apercevoir
que la pièce n’a pas de fenêtre. Dehors, les étoiles veillent.
Le lendemain le soleil caresse déjà les figures géométriques qui
ornent les maisons de pierre et d’argile de Tidjikja lorsque Serge
se rend sur la place du marché. Au bord des toits d’étonnantes
gargouilles racontent des histoires de pluies improbables et le
lit de la rivière suit imperturbablement son chemin solitaire et
sec depuis plusieurs mois. Serge a rendez-vous avec un guide
recommandé par celui qui l’avait raccompagné jusqu’à Tidjikja
lors du premier voyage sur Tichit. Il avait trouvé la veille en
arrivant à l’hôtel un message lui indiquant l’heure et le lieu où
il devait rencontrer l’homme. La place est frémissante de bruits,
de couleurs et de mouvements. Les camions et taxis-brousse
manoeuvrent au milieu de la foule, déposant des passagers,
chargeant des sacs de riz et des guirlandes de piments séchés
d’un rouge sombre. Des hommes au teint clair déambulent sans
bousculer les plis bleus de leur sarouel et leurs boubous damassés
confèrent à leur démarche une noblesse inimitable. Un groupe
de femmes telles des frégates fendant les eaux avec leurs mélafas
colorés conduit une bande d’enfants aux yeux espiègles et à l’allure
appliquée. Ils portent leurs petits cartables avec un grand sérieux,
ne jetant qu’un regard sur les marchands de noix de cola mais se
poussant du coude dès qu’ils pensent ne plus être surveillés. Sur
des étals des tas de dattes, des piles de paquets de thé, des céréales,
des légumes et des fruits bien alignés donnent l’image d’une
certaine abondance. L’eau est rare ici comme dans toute cette
région même si la palmeraie offre l’impression d’une production
extraordinaire pour qui arrive directement du désert, et chacun
sait combien la nature est peu généreuse dès que l’homme ne se
met pas totalement à son service. Pour la plupart, les vendeurs
ont la peau sombre et Serge devine derrière l’animation générale
une subtile hiérarchie qui règle les moindres relations entre tous
les membres de cette population.
Alors, toubab on y va ?
Serge se retourne. L’homme est grand, sec, son chèche blanc
souligne la couleur métallique de ses yeux.
J’ai appris le français chez les soeurs, ça fait bien longtemps !
Mais je ne rate jamais une occasion de le parler. Une fantaisie
de mon père… Remarquez je suis allé aussi à l’école coranique !
Mon père travaillait dans l’administration française comme
commis, il pensait que ses enfants devaient parler la langue de
ses employeurs. Il n’y a qu’avec ma mère qu’il a rencontré des
obstacles majeurs. Il lui faisait réciter des listes de mots nouveaux
tous les jours mais elle, elle préférait nous écouter parler. Elle
disait que ça faisait sérieux mais que ça ne faisait pas une musique
très joyeuse.
Vous parlez drôlement bien !
Je lis aussi. Un blanc est arrivé ici un jour et il m’a demandé de
le conduire au Mali. C’était un vieil homme tout menu ; Il avait
entre autre une énorme malle intransportable tant elle était lourde.
Bien sûr j’ai voulu le convaincre qu’on avait intérêt à se charger
plutôt d’eau, d’essence et de ravitaillement en quantité suffisante
pour se lancer dans cette expédition. C’était il y a longtemps et il
y avait moins de routes, moins de véhicules à moteurs, les pistes
étaient souvent très éprouvantes à cette époque si on ne voyageait
pas à dos de chameaux. Bref je voulais qu’il laisse sa malle ou qu’il
l’allège. Mon fils, m’a-t-il dit, je ne peux pas laisser ça derrière moi,
je ne reviendrai pas : je vais finir un travail que j’ai commencé il y a
vingt-cinq ans à Sangha, ça m’occupera tout le temps qu’il me reste
à vivre. Je voudrais bien achever mes recherches sur les Maisons de
la Parole et je vais avoir besoin de tout ça. Il avait ouvert sa malle et
me montrait des piles de papiers couverts d’une écriture minuscule,
des livres. Il en a sorti deux tout écornés, les Dialogues de Platon
et Madame Bovary puis il me les a tendu. Je les emmène toujours
avec moi depuis qu’on me les a offerts… ça fait presque cinquante
ans, a-t-il rajouté dans un murmure. Gardez-les, je vous les donne.
On peut vivre toute une vie à ne lire que ces deux livres là.
Serge regarde le guide qui semble plongé dans ses souvenirs.
Et vous l’avez conduit au Mali ?
Oui, le trajet a été pénible, il faisait chaud et le vieil homme
souffrait énormément. Il était fatigué mais à chaque halte il
semblait reprendre des forces et il me parlait pendant des heures
de Flaubert et de Platon, totalement oublieux de son épuisement.
Quand nous sommes arrivés à Sangha, j’ai voulu lui rendre les
livres mais il a refusé. « C’est à vous maintenant de continuer
à vivre avec eux. » m’a-t-il dit. Alors depuis ce temps je les ai
toujours avec moi… Bon il faut partir, on a 250 kilomètres à faire
et si tout se passe bien, on devrait être à Tichit ce soir.
Je croyais qu’il nous faudrait plutôt deux jours. Enfin… c’est
ce qu’on a mis mon frère et moi avec notre guide la première fois
que nous sommes allés à Tichit.
Je sais, Kosa m’a expliqué. Vous veniez de rudement loin !
Vous me raconterez ça en route, ça n’est pas fréquent de voir
des touristes débarquer ici directement de Paris avec leur propre
voiture ! Moi après, je continue sur Oualâta, j’y ai de la famille.
Les deux hommes s’installent, Serge n’a qu’un sac à dos et le
véhicule a déjà son chargement d’eau et d’essence. C’est un toutterrain
qui garde encore fière allure au regard de la plupart de
ceux qui circulent sur la place malgré son aménagement vétuste
et sommaire. Après quelques heures de route Serge a le sentiment
de n’avoir jamais quitté le désert depuis des semaines. Il a raconté
son périple depuis la France jusqu’à la Mauritanie, reprenant sans
même s’en rendre compte les mots et les impressions d’Adrien.
Il n’y a que le motif réel du voyage qu’il n’a pas évoqué. Mais
là aussi il a du mal à faire la part des choses et à distinguer
objectivement les raisons réelles qui les ont conduit à faire des
milliers de kilomètres en voiture au lieu de prendre l’avion, et
même à décider de ce déplacement alors que la solution du
problème se trouvait à Paris. Pareillement, il sent bien que ce
deuxième voyage pour Tichit aurait pu être évité s’il s’était placé
dans la seule perspective de l’efficacité. Mais justement, toute
cette affaire relève d’un autre registre. Depuis l’appel d’Adrien
il y a maintenant deux mois, Serge est convaincu que tous deux
n’ont raisonné qu’à partir de leur seule affectivité. La récupération
du manuscrit conclut de façon heureuse ce qui a été un temps
très intense de rencontre entre les deux hommes, autour de leur
passé commun et d’un présent, dont chacun séparément voyait
le caractère délétère en ce qu’il les éloignait tous les jours un peu
plus de leur vérité. La conclusion heureuse de l’aventure aurait
pu ne pas être et cela n’aurait en fait rien changé à cette histoire.
Plus jamais ils ne redeviendraient ce qu’ils étaient en train de
devenir, Serge en est persuadé. C’est d’ailleurs maintenant que
Serge comprend vraiment le désir d’Adrien de passer par la ville
dans laquelle ils avaient vécu quand ils étaient enfants. Ce désir,
Serge l’a à son tour et il sait que seule la nostalgie qu’il en a rend
le bonheur possible. Il croyait qu’il lui faudrait du temps pour
revenir à ce passé mais le passé l’a rattrapé en silence au travers
des émotions de son frère, un peu comme l’attachement du vieux
chercheur pour deux livres s’est glissé dans le coeur du guide qui le
conduit maintenant à Tichit. L’impression de solitude que ressent
Serge dans ce désert n’a rien à voir avec celle contre laquelle il
s’est tant battu ces dernières années alors même qu’il menait une
vie de célibataire très entourée. Il a fait la paix avec lui-même et
se sent fort d’une tranquille assurance.
C’est « la route de l’Espoir », vous savez pourquoi on l’appelle
comme ça ?
J’ai lu un truc là dessus, je ne me souviens plus bien.
Autrefois les caravanes qui allaient au Mali et au Niger
passaient par là, les oasis servaient de halte, on y trouvait de l’eau
de la nourriture et toute la luzerne nécessaire aux caravaniers était
cultivée par des esclaves noirs. C’est à partir de là aussi que se sont
diffusées les règles de l’Islam parce que c’était les seuls points de
rencontre entre les nomades de tribus différentes. Une caravane
partait tous les ans pour La Mecque. Puis cette route nous relie à
la mer. Enfin… Les choses ont bien changé. Les cultivateurs sont
trop peu nombreux pour s’occuper des palmeraies, la pluie se
fait rare. Quand elle tombe le sel remonte à la surface et brûle la
terre. Puis les dunes de sable avancent toujours un peu plus. Vous
avez vu, à Tichit ?
Oui. On dit que sept villes s’y superposent, englouties
inexorablement par les sables les unes après les autres. Mon frère
prétend que le désert rêve et que c’est pour cela que les dunes se
déplacent toujours.
Les ombres commencent à s’allonger quand apparaissent les
premiers signes de l’arrivée sur Tichit, fantôme de ville où une
poignée de maisons belles encore luttent contre l’ensablement.
Des palmiers étranglés à mi-hauteur par le sable gémissent en
fouettant le ciel de leurs palmes torturées. Serge reconnaît la
ruelle qui grimpe vers le groupe d’habitations serrées autour de
la petite place sur laquelle Abidine a l’habitude de s’installer le
soir pour reposer son regard sur les moutonnements du désert. Il
descend de voiture et règle son guide, cet original amoureux de la
langue française. Il ouvre son sac à dos et en sort un petit recueil
des poésies de Supervielle qu’Adrien lui avait conseillé de lire lors
de leur premier voyage à Tichit.
Tenez. Je suis sûr que mon frère aurait aimé vous le donner.
Il me disait que c’était un vrai livre de voyage. Je ne l’ai pas depuis
cinquante ans mais vous verrez, il y a des choses très belles.
Merci. Vous savez beaucoup de livres circulaient à dos de
chameau autrefois dans cette région avant qu’elle ne meure
étouffée par le sable et la sécheresse. C’est pareil pour les hommes,
sans les mots des livres ils se meurent peu à peu et quand ils
finissent par s’en apercevoir il est trop tard, ils sont étouffés par
les habitudes, par les préjugés… par tout ce qui encombre la vie.
Les livres font garder les yeux ouverts. C’est fou la beauté du
monde quand on le regarde vraiment !
Il faut qu’Adrien vous rencontre, vous êtes exactement le type
à raconter le genre de choses qu’il adore.
Je peux vous prendre au retour. Appelez la gendarmerie de
Oualâta quand vous voudrez repartir. Il aura fini son travail
votre frère ?
Oui il l’aura fini, même si c’est un boulot sans fin.
Mais dites-moi si ce n’est pas indiscret, pourquoi êtes-vous
revenu le chercher ? Il ne peut pas revenir en France tout seul ?
Non, ça n’est pas ça… C’est une longue histoire… Je vous la
raconterai un jour, j’en suis sûr.
Bon… Au revoir, à la prochaine.
Le taxi-brousse redémarre doucement dans la lumière mauve
presque nacrée qui glisse entre les maison penchées sur leurs
cours intérieures et se saisit des milliers de particules de poussière
pour en faire le temps d’une poignée de minutes autant de
chrysolithes à la recherche de quelque étoffe précieuse afin de
la parer. Serge reprend son sac et commence à monter vers la
maison d’Abidine.

-C’est toi Serge ?
Serge a repéré bien avant d’entendre la voix la tache claire de
la chemise d’Adrien.
Oui, c’est moi.
Serge… tu vas bien ?
Oui. Je l’ai apporté comme promis. Je n’étais pas fier à la
douane, le camouflage n’est pas fabuleux.
Serge, Abidine ne s’est pas levé aujourd’hui. Il a beaucoup de
fièvre. Il fait peine à voir.
La nuit est tombée totalement, les étoiles tremblent et au loin
les chacals hurlent brièvement.
Tu as fait bon voyage tout de même ? Ça me fait plaisir que tu
sois déjà là. Je me fais du souci pour Abidine.
Tu vas lui apporter le manuscrit dès que je l’aurai dégagé de
son déguisement. Tu sais j’ai hésité entre une BD porno et celle
de Lauzier sur la politique française en Afrique.
Tu cherchais les ennuis ?
Je plaisante voyons ! J’ai été très raisonnable, j’ai choisi une
histoire de la musique avec des feuillets déjà bien jaunis. Ça
m’a facilité les choses parce qu’il y avait pas mal d’illustrations
protégées par une feuille de papier bible et j’ai pu ainsi insérer le
document sans trop de problème.
T’es un chic type Serge, parce que si tu te faisais piquer à la
douane avec ça ce n’est pas de simples ennuis que tu aurais eu…
Je sais mais il n’y avait pas d’autre solution, du moins pour
Abidine. Il a déjà tant de mal à imposer le respect de la tradition
qui interdit le départ des manuscrits hors de cette ville.
Hier il m’a annoncé qu’il s’était donné encore une semaine
avant de demander la réunion du conseil des sages. Il veut
remettre sa charge à quelqu’un qui en soit plus digne que lui m’at-
il dit. Le problème c’est qu’il culpabilise complètement à propos
de ce vol et personne ne peut le convaincre que ce qui s’est passé
aurait pu arriver à n’importe qui d’autre.
Oui, sauf que les autorités mauritaniennes et même les
instances internationales restent fondamentalement convaincues
que ces bibliothèques du désert ne peuvent vraiment pas être
correctement entretenues et protégées du sable, des termites et des
voleurs si elles ne sont pas regroupées en un lieu officiel et mises
sous la tutelle d’un organisme étatique qui en aurait la charge.
Sans compter que l’Etat mauritanien voit déjà les retombées
économiques d’un tel regroupement qui permettrait à des
milliers de touristes et quelques poignées de chercheurs de venir
facilement dans une ville qui pourrait les accueillir afin d’admirer
ou d’étudier ces manuscrits. Tu comprends bien qu’en l’état actuel
des choses les touristes ne vont pas se déplacer massivement dans
le désert où les conditions de voyage ne sont pas évidentes, pour
aller voir quelques vagues bouquins.
Oui je sais. Mais ce que je sais aussi c’est la force du lien
qui attache ces femmes et ces hommes aux manuscrits qui leur
ont été transmis de génération en génération. Ces livres sont la
mémoire écrite de leur peuple. Ces livres sont leur dignité et
leur identité par delà les aléas de l’histoire, les périodes de crise,
les colonialismes. Ces livres enfin sont les traces de ce qu’ils ont
toujours honoré Dieu.
Je ne comprends pas bien. Pourquoi des listes de patronymes
seraient le signe de ce que leurs ancêtres honoraient les préceptes
de la religion ? ça me dépasse…
L’absence de postérité est une malédiction divine. Sourate 58,
troisième verset.
Là tu m’épates.
Non j’ai beaucoup écouté Abidine. Sourate 58 je te disais
donc : « Celui qui te hait mourra sans postérité » Il faut que les
hommes disent et fassent savoir qu’ils se sont multipliés par la
grâce de Dieu et que cette multitude se voue à Dieu. Le manuscrit
visé par le voleur est justement constitué de textes qui font le
compte de la postérité de ce peuple, autrement dit qui font la
preuve que ces hommes et ces femmes se sont multipliés ainsi
que le veut le Seigneur et parce que le Seigneur les couvrait de sa
bienveillance. Or ce dernier point à lui seul atteste du mérite de
ce peuple ; il le faut bien en effet puisque Dieu leur a accordé sa
clémence et sa miséricorde en leur permettant effectivement de
se multiplier.
Tu m’as tout l’air du spécialiste en exégèse coranique !
Attends ce n’est pas tout ! Le voleur n’a subtilisé qu’un feuillet
du manuscrit. Or quand tu m’as téléphoné pour m’expliquer
ton intuition et comment tu avais fini par faire le lien entre ton
passionné de généalogie et ce feuillet c’est là que j’ai compris. Et
le pire tu vois, c’est que très vite Abidine m’avait mis sur ma piste,
mais ni lui ni moi ne le savions. Tout le temps de l’hégémonie
française les différents castes du pays ont été utilisées pour asseoir
la domination de l’administration française et en 1960 au moment
de l’indépendance, certains mauritaniens ont senti que leur avenir
était peut être compromis s’ils restaient ici. Il paraît qu’ils ont
été assez nombreux parmi les plus favorisés par le colonialisme à
partir. Quelques uns se sont donc installés en France et Abidine
me citait le cas de familles qui n’ont plus jamais entendu parler de
leur parent exilé malgré leurs recherches, les échanges de courrier
entre ambassades etc. Des rumeurs circulaient à cette époque, on
parlait de disparitions non volontaires, d’enlèvements… enfin tu
vois. Mais il y a une chose dont Abidine est sûr : il y a au moins
deux ou trois membres d’ethnies de la région du Tagart qui sont
partis mais sous un autre nom. Je ne sais plus comment il l’a
appris, une histoire complètement extravagante mais qu’importe.
Ton… comment déjà ?
De Farago.
C’était obligatoirement notre homme, tout le désignait, tout
concordait. Tu comprends, à partir du moment où un type qui
a tout fait pour qu’on oublie d’où il vient au point d’effacer son
nom de famille…
Adrien, on reparlera de tout ça après, tu veux. Je sui fatigué
et puis le vieil Abidine mérite qu’on lui apporte enfin sa page
manquante.
Tu as raison. Je suis tellement content ! ;
Serge ouvre son sac à dos et en sort le livre d’histoire de la
musique dans lequel il a caché la page volée du manuscrit.
Tu arrives à la repérer ?
Non, où est-ce que tu l’as mise ?
Regarde ! Attention décolle les pages doucement, le feuillet est
au milieu, entre Sainte Colombe et Marin Marais, entre le voleur
et le volé !
Quel goût du détail! Tu es un raffiné !
Tu peux te moquer ! Je te signale que mon histoire de la
musique vient de subir là une sacrée dévaluation !
Parce que ça fait partie de ton fonds ?
Evidemment !
Et ça coûte cher un bouquin comme ça ?
Bien sûr, cinq ou six mille francs…
Mais tu es fou, tu ne pouvais pas choisir autre chose ? Je ne te
comprends pas Serge, tu es parti en m’expliquant qu’il faudrait
probablement que tu te serres un peu la ceinture en vue des
changements que tu envisageais et là tu…
Arrête de t’exciter Adrien, je plaisantais. Tu es incroyable, toi.
Tu n’as aucun sens des réalités. Tu peux faire un brillant cours
d’économie marxiste mais tu n’as pas la moindre idée du prix
d’un livre !
Je suis content que tu sois là, on va recommencer à se
chamailler, ça me manquait ! pourtant j’ai vécu de beaux jours
dans cette maison.
Tes travaux ont bien avancé ?
Oui j’ai trouvé des choses fabuleuses dans la bibliothèque.
Puis j’ai découvert en Abidine un être d’exception. On a passé
des heures à lire dans le plus grand des silences et des heures
encore ici, sur cette même terrasse, à parler en regardant la
nuit s’installer, défroisser le ciel et le tendre bien plat au dessus
de Tichit, à écouter les murmures des ombres, les soupirs des
oiseaux, les plaintes des palmiers sous le vent, et le bruit feutré
du sable qui respire à mesure qu’il avance et envahit les rues et les
maisons.
Dépêchons-nous d’aller porter ça à Abidine. Je suis sûr que la
vue de ce feuillet va le faire sortir de son lit.
Serge et Adrien pénètrent dans la maison. La première pièce
étroite est chaulée de frais et les murs sont nus en dehors d’une
immense photographie noir et blanc représentant une femme
debout à côté d’une porte. On peut voir tous les détails du bois, les
noeuds, émouvants de fragilité par rapport à l’aspect très massif de
l’ensemble, clenche et loquet compris. La femme au contraire semble
un peu floue, comme si le photographe avait réglé son objectif sur
le système de fermeture de la porte. L’idée fait sourire Adrien qui y
pense chaque fois qu’il passe dans cette pièce. Au bout d’un couloir
éclairé par la lune qui éclabousse le sol de formes d’une clarté laiteuse,
la porte d’une autre pièce est ouverte. Là se tient Abidine, les yeux
profondément enfoncés dans leurs orbites, le souffle court.
Il me semblait avoir entendu du bruit.
C’est juste moi dit Serge en s’avançant vers le vieil homme.
Il lui tend le feuillet glissé entre deux morceaux de papier de soie.
Voilà c’est pour vous.
Abidine prend délicatement la page.
Merci, merci. J’ai beaucoup prié pour connaître cet instant.
Sans vous… Allons il n’est pas l’heure de s’attendrir. Je vais
remettre ce manuscrit là où il doit être et après nous boirons du
thé. Tu dois être fatigué mon fils après ce voyage.
Abidine retourne dans la pièce qu’il a quittée quelques
instant auparavant. Sous la lumière des lampes à pétrole les tapis
semblent assoupis tant leurs couleurs sont fondues ensemble en
un bel ocre mordoré.
Tu n’as pas eu de tempêtes de sable ? Allez viens, installe-toi
près de moi. Tu vois le manuscrit est là. Comme moi il attendait,
il était amputé d’une part de lui-même. On ne devrait jamais
arracher la page d’un livre. Où est Adrien ?
Il est parti préparer du thé.
C’est bien. On va l’attendre et puis tu raconteras.
Dans la pièce les manuscrits sont groupés ainsi que Serge
les avait vus la première fois. Les couffins qui contiennent les
ouvrages à traiter contre les termites ou ceux dont les reliures
doivent être restaurées sont alignés le long du mur. Un courant
d’air un peu frais pénètre par la porte qui ouvre sur le désert et
s’enfuit en traînant derrière lui quelques rayons de lune par le
couloir qui mène à la terrasse. Sur une table de bois épais Serge
reconnaît le matériel d’écriture de son frère, un stylo plume dont
il ne se sépare jamais et une petite boite qui contient sa réserve de
cartouches d’encre. Il est un peu ému de trouver ces objets là tout
en ayant le sentiment qu’ils y sont vraiment à leur place. Un léger
parfum de musc se mêle à l’âcreté plus prononcée du charbon de
bois dont les murs, les tapis, les livres sont imprégnés.
Adrien apporte le kanoun et la théière bleue, tire vers les deux
hommes déjà installés le plateau avec les verres à thé et le sucre,
puis il s’assied à son tour.
Alors ?
On t’a attendu avant de commencer. Le silence est bon qui
fait un écrin pour les belles actions. Mes fils, je ne pourrai jamais
rembourser la dette que j’ai envers vous.
Si.
Adrien a laissé échapper cette réponse murmurée comme s’il
avait peur de briser l’harmonie de la nuit.
- Si ; vous allez rembourser votre dette et vous savez
comment.
Tu as raison Adrien. Je vais continuer à m’occuper de la
bibliothèque, je n’ai pas le droit de m’en désintéresser. Ce serait
un mensonge parce que je tiens à chacun de ces manuscrits. Ce
serait aussi une lâcheté parce que les femmes et les hommes de ce
pays ont besoin des mots qui nourrissent leur mémoire. Ce serait
une offense à Dieu. Il est dit : « Lorsque le ciel se fendra, que
les étoiles seront dispersées, que les mers confondront leurs eaux
l’âme verra ses actions anciennes et récentes. Ce jour là l’âme ne
pourra rien pour l’âme ». C’est maintenant que je peux quelque
chose.
Serge intervient
Des livres circulent toujours sur la route de l’Espoir au travers
des déserts de Mauritanie. Et tout le long des pistes du Sahara,
d’est en ouest et d’ouest en est des caravanes transportent des
millions de mots, j’en suis sûr. Cependant nous ne le savons pas
parce que nous ne faisons pas attention et nous ne les voyons pas.
Tu sais Adrien, le chauffeur qui m’a déposé ce soir à Tichit voyage
toujours avec deux livres qui l’accompagnent sur toutes les routes,
deux bouquins tout jaunis, Flaubert et Platon que lui a donné
un vieil homme qui allait au Mali. Alors, moi je lui ai donné
le recueil que tu m’avais prêté avant que nous quittions Paris et
que j’avais remis dans mon sac pour continuer d’apprendre ce
poème, tu sais ? : « Il vous naît un ami , et voilà qu’il vous cherche
Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux Mais il faudra… qu’il
soit… » Après j’ai oublié.
… « qu’il soit touché comme les autres Et loge dans son coeur
d’étranges battements Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas
vécu. »
Tu le connais par coeur?
Oui, c’est dans « Les Amis Inconnus ».
Au dessus des verres le thé coule en longs jets fumants et
mousseux qui bousculent sur les bords transparents de minuscules
bulles dorées qui disparaissent en d’âpres parfums sucrés. Dehors
le vent s’est levé et souffle dans les maisons abandonnées qui
gémissent leur solitude. La flamme des lampes vacille et couche
les ombres des trois hommes sur les murs pour veiller les
manuscrits. Abidine a disposé les plis de sa gandoura blanche
sur ses jambes repliées. Son visage éclairé par un rayon de lune
ressemble à quelque moulage à la cire perdue et son corps est
comme une âme de terre compacte sur laquelle le temps aurait
posé ses traces.
Pendant ce temps à Paris, une femme veille. Elle a pleuré et
ri. Elle a lu et mangé, elle a dormi. Peu. Elle a fait tous les gestes
de la vie, laver du linge, préparer un repas, brosser ses cheveux.
Elle a rêvé d’un homme dont l’absence est brûlure de plomb
chauffé à blanc. Et sans savoir s’il reviendra un jour elle s’est
dit : « Je l’attends ».

Françoise Chauvelier, Paris, 16 Août 2001

 

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