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CHOLEM ALEICHEM – La Gare de Baranovitch

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8:31
4 février 2017


cocotte

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1

La gare de Baranovitch

 Récit d'un commis voyageur

 Nous nous trouvions quelques dizaines de Juifs voyageant à notre aise dans un wagon de troisième classe. Je veux dire que ceux qui étaient assis avaient pris soin de réserver leur place d'avance. Les autres s'appuyaient aux cloisons que formaient les dossiers des bancs. Malgré tout, ceux-là aussi prenaient part à la conversation avec les voyageurs assis. Les débats allaient bon train. Tout le monde parlait, jacassait, piaillait, comme c'est l'usage de bon matin. Les gens avaient bien dormi. On avait prié et même pris le petit déjeuner. On fumait des cigarettes à l'envie et l'atmosphère était exquise, tout à fait propice à la parlotte. De quoi parlait-on ? De tout ce que vous voulez. Chacun voulait raconter quelque chose de nouveau, de fracassant ou de passionnant et tâchait d'attirer sur lui l'attention des autres. Mais personne ne parvenait vraiment à gagner l'intérêt de la collectivité. La conversation passait sans cesse d'un sujet à l'autre. On parlait du roujaï, des surplus de blé et d'avoine et tout d'un coup on ne s'occupait plus que de la guerre. La guerre n'avait pas éclaté depuis plus de cinq minutes qu'on sautait à la révolution, puis de la révolution à la constitution et, de fil en aiguille, de la constitution aux pogroms, aux assassinats, aux mauvais traitements et aux nouveaux règlements concernant les Juifs. On évoquait l'expulsion des Israélites des petits villages, l'exode vers l'Amérique et tous les petits tracas et autres vicissitudes de ce joli Monde qui est le nôtre. Tout y passait : les faillites, les expropriations, les opérations militaires, les pendaisons, Porichkévitch et…  le « gèbre » ! Le gèbre, et encore le gèbre, le gèbre à gauche et le gèbre à droite ! Ah ! Le zèbre ! D'un seul coup, tout le wagon se trouvait en  ébullition. De tout côté, on fustigeait le zèbre. Une voix dominait les autres :

 » Eh du calme, là ! Bande de bechtiaux ! Qu'echt-che que cha peut vous faire, le gèbre ? Pchchch !  Des blagues ! Le gèbre! Ch'est qoi, le gèbre ? Un rien du tout, un voyou, un mouchard, un géro, un trois fois rien ! Tenez, moi je vais vous raconter une de ches gistoires chur un mouchar de chez nous, vous jallez voir ! Un type de Kaminka, le gèbre, ch'est un caniche à côté de lui ! « 

 

Ainsi parlait l'un des voyageurs qui se tenait debout au-dessus de nous, le dos à une paroi. Je tourne la tête, lève les yeux et remarque un petit bonhomme grassouillet. Il porte une élégante casquette de soie. Il a un visage rougeaud plein de tâches de rousseur  et des yeux malins et il lui manque trois dents de devant. Cela explique sans doute pourquoi il prononce les z g et les s ch et le zèbre le gèbre. Moi, je l'ai pris tout de suite en sympathie. J'appréciais sa stature, son élocution et surtout le fait qu'il nous traitait de bestiaux. Personnellement, j'aime ce genre de Juifs. Je les envie. Au début, le public, qui venait de recevoir son certificat de bestialité de la bouche du Kaminkois, demeurait bouche bée. On aurait dit qu'on leur avait renversé un seau d'eau glacée sur la tête. Puis les gens se sont regardés les uns les autres et quelqu'un s'est adressé à l'orateur :

 » Tu veux qu'on te demande de raconter ? Eh bien, on te demande ! Qu'est-ce qui a bien pu se passer chez vous autres, à Kaminka ? Mais ne reste pas debout, assieds-toi ! Eh, les Juifs ! Poussez-vous un peu, là ! « 

 

Le public, déjà fort comprimé, se tassa encore un peu et fit place au Juif de Kaminka. Ce dernier prit ses aises, comme un baron dans sa calèche, releva sa casquette sur son front et se mit à raconter à sa façon chuintante l'histoire que voici :

 

 » Oyez oyez, Mes bons frères ! L'aventure que je vais vous raconter, on ne la trouve pas dans les romans feuilletons ni dans les contes des mille et une nuits ! Non ! C'est arrivé justement chez nous, figurez-vous, à Kaminka ! Mon père m'a raconté je ne sais combien de fois qu'il la tenait de son père à lui. Il paraît que c'était consigné dans un carnet qui a brûlé depuis des décennies. Ça vous fait rire, peut-être, mais moi, je vous le dis, c'est bien dommage que le carnet ait brûlé. On dit qu'il y avait là-dedans de belles histoires comme on n'en trouve ni dans les livres ni dans les journaux. Cela se passait sous Nicolas Premier, au temps du Gnot. Pourquoi souriez-vous ? Vous savez ce que c'est que le gnot ? Ça veut dire qu'il y avait des gnotteurs qui faisaient des konstroïs. Ah ça non plus, vous ne savez pas ce que c'est ? Bon, je vais vous expliquer. Imaginez deux rangées de soldats armés de fouets de métal. Et vous, vous vous promenez au milieu. Vous voyez ? Et vous passez comme ça, plus d'une vingtaine de fois, nus comme au jour de votre naissance, sauf votre respect. Et on vous fait ce que le maître faisait aux écoliers récalcitrants. Ah, ça y est ? Vous voyez quel goût ça a, le konstroï ? bon, alors, je peux continuer. Un jour, il éclata une drôle d'affaire. Le gobernator, à l'époque, Vassilitchkov, c'était le governateur, envoie un décret selon lequel un Juif nommé Kivké doit passer au konstroï. Qui c'était, ce Kivké ? Quelle était sa faute ? Je ne saurais dire. La rumeur prétend qu'il était bougnat de son état, c'est-à-dire, quelqu'un d'assez peu respectable. En plus, il s'agissait d'un vieux célibataire à la virginité intègre et flétrie. Dieu lui fourre une idée en tête et, un soir, il se met à papoter avec des goys dans sa taverne.. C'était un dimanche et il se met à parler théologie :  » Vash Bog, nash Bog ! « , à savoir :  » votre Dieu, notre Dieu… « . Le ton a monté et on a appelé le pristav. Imaginez un peu, il lui a filé un rapport. Idiot de bougnat ! Prends le papier, apporte une bouteille de gnaule et au diable le papier ! Mais lui, il s'entête :

 

 » Non ! Kivké ne regrette jamais ce qu'il dit !  » Qu'est-ce qu'il pouvait bien penser ? Qu'il s'en sortirait avec une contredanse à trois roubles et voilà. Qui eût dit que l'affaire tournerait au konstroï à cause d'un petit mot mal placé ? En bref, on attrape le type, vous imaginez, et on le met au violon en attendant son tour de ramasser les vingt-cinq coups de fouet selon les bonnes règles. Vous pensez comment on a pris ça chez nous, à Kaminka. À quand la noce ? Le vendredi soir, justement. Les gensss arrivent le matin à la synagogue :  » On a arrêté Kivké ! On va lui faire le gnot ! Pourquoi ? Pour un petit mot mal placé ! C'est une calomnie ! Pourquoi une calomnie ? Il a la langue bien pendue, ce Juif-là ! Vingt langues même ! Mais de là à lui faire le gnot ? Impossible ! Le gnot ? À un Juif de chez nous ? De Kaminka ?  » Toute la communauté chauffe comme un samovar le shabat. À la fin du shabat, tout le monde se précipite chez mon grand-père. Rabbi Nissan Shapira, qu'il s'appelait :

 » Rabbi Nissan, est-ce possible ? Comment vous taisez-vous ? Comment laissez-vous faire ? Quoi ? Un fouet sur un Juif de chez nous, un Miminkois ? Vous demanderez pourquoi on accourt justement chez mon grand-père. Eh bien je vous répondrai. Non, je ne veux pas me vanter devant vous. Mais mon grand-père, que son âme repose en paix, c'est l'homme le plus noble, le plus en vue, le plus notable de toute la ville. Il a ses entrées à l'Administration et ne manque pas de jugeote. Après avoir fait le compte des « au secours », il se met à arpenter la chambre en long et en large. Mon père me racontait souvent que telle était son habitude quand il réfléchissait à quelque chose. Soudain, il s'arrête net et prononce :

 » Les enfants, tout le monde à la maison ! Ne vous tourmentez pas, avec l'aide de Dieu, tout va rentrer dans l'ordre. Chez nous à Kaminka, aucun Juif n'a jamais été fouetté et aucun Juif ne le sera jamais. « 

 

Ainsi parle mon grand-père. Et toute la ville sait bien que si Rabbi Nissan le dit, alors, c'est dit. Mais il a horreur qu'on lui pose des questions sur le pourquoi et le comment. Vous comprenez ? Un homme pareil, qui a voix au chapitre à la Police et qui ne manque pas de jugeote, ça inspire le respect. Que croyez-vous qu'il arrive ? Exactement ce que mon grand-père a prévu. Qu'est-ce qu'il a prévu ? Ah, pour ça, écoutez et vous saurez. « 

 

Quand mon Kaminkois constate que tout le wagon est en haleine et meurt de savoir ce qui arriva, alors, il s'interrompt. Il sort une grosse tabatière de sa poche et se roule une cigarette. Plusieurs voyageurs lui sautent dessus, du feu à la main, tellement il avait pris de l'importance à leurs yeux. Il allume sa cigarette, tire dessus à pleins poumons et, une fois revigoré, reprend son récit de plus belle :

 

 » Oyez, oyez ce dont est capable un vieux Juif plein de jugeote, mon grand-père, je veux dire, que son âme repose en paix. Il réfléchit et mijote un petit quelque chose. Il s'arrange avec la Police pour que le condamné, le dénommé Kivké, s'arrête un moment et décède pour un petit moment, tant qu'il croupit encore en prison. Qu'avez-vous à me regarder ? Vous ne comprenez pas ? Vous pensez qu'on allait l'empoisonner, par hasard ? Pas d'inquiétude ! Chez nous, on n'empoisonne pas les gens. Alors quoi ? On va résoudre le problème de façon beaucoup plus élégante. On fait en sorte que le criminel s'endorme le soir en bonne santé et se réveille mort le lendemain matin. Vous pigez ? Ou faut-il vous mettre le doigt dans la bouche pour que vous y mordiez ? Aussi, le matin venu, un émissaire arrive de la prison chez mon grand-père, un papier à la main :

 » Considérant le fait que, cette nuit, en notre prison, est décédé un Juif dénommé Kivké, et considérant en outre le fait que mon grand-père se trouve présider la compagnie des pompes funèbres de notre village, ce dernier est prié de bien vouloir évacuer le défunt et lui accorder les derniers soins afin de procéder à son enterrement. « 

 

Que pensez-vous de cette petite combine ? Pas mal réussie, hein ? Mais attendez la suite, vous n'en avez pas encore fini avec moi. Plus vite dit que fait. N'oubliez pas qu'on ne parle pas là seulement d'un Juif qui a cassé sa pipe. Il faut compter aussi avec la Police, le gobernateur, le gnot, tout ça, on ne plaisante pas, là. En premier lieu, il faut éviter l'autopsie. Donc, il s'agit d'arriver au médecin et de lui faire signer une attestation selon laquelle il a examiné le de cujus, lequel est crevé d'un infarctus, Dieu nous préserve. Il convient en outre de parlementer avec les gros bonnets de la gendarmerie et de leur faire apposer leur cachet sur le susdit papier. Et plus de Kivké, point final. Disparu, le Kivké. Je ne vous raconterai pas ce que tout ça a coûté à la petite ville, je souhaite à tout le wagon d'en gagner autant pendant un mois entier. Et si vous craignez d'y perdre, eh bien ! je participe ! Qui casque ? Le grand-père, évidemment. On peut compter sur lui. Il arrange tout, avec cervelle et bon goût, tout bien fignolé. Le soir, les croque-morts arrivent, chargent le beau malheureux sur un brancard et l'emportent avec tous les honneurs en direction du cimetière. Suit d'abord un peloton de soldats et ensuite, la bourgade au complet. Le vieux Kivké n'avait sans doute jamais rêvé de pareilles funérailles. Le convoi arrive et on distribue des petits verres aux soldats. On apporte la civière et on la dépose devant Shimon le postillon. Sa carriole est attelée à quatre superbes chevaux et bien avant le chant du coq, le défunt roule déjà bien loin de la barrière qui fixe les limites de la ville en direction de Brod, de l'autre côté de la frontière. Vous imaginez que la ville n'a pas fermé l'œil avant que Shimon le postillon ne soit de retour. Les gens tournent tous en rond d'impatience, et mon grand-père le premier. Qui sait ? Peut-être l'a-t-on arrêté en route, notre joli cadavre ? Peut-être va-t-il revenir à nous tout frais ? Au quel cas, tout le monde va se retrouver en Sibérie. Mais notre postillon revient avec ses fringants chevaux et il rapporte avec lui une missive écrite de la main même de Kivké :

 » Je voudrais faire savoir que je me trouve à Brod. « 

Joie et allégresse sur la place publique. On organise un grand repas chez mon grand-père et on invite le directeur de la prison, le pristav, le médecin et toute la police. L'orchestre joue. Tout le monde boit à en crever. Le directeur de la prison embrasse mon grand-père et toute la famille. Le pristav danse jusqu'au matin sur le toit, et sans caleçon, sauf votre respect. Vous imaginez ? Un tel sauvetage, un Juif qui échappe au fouet ! Donc, tout semble pour le mieux, non ? Mais patience. La noce ne fait que commencer. Bon, si vous voulez entendre la suite, alors, attendez-moi un moment. Je dois descendre demander au chef de gare combien de stations il y a d'ici à mon point de destination, Baranovitch. En fait, de là, je continue, j'ai une correspondance. « 

 

Donc, nous n'avons pas le choix et il nous faut attendre. Le digne kaminkois quitte le wagon pour aller parlementer avec le chef de gare au sujet de la station de Baranovitch. En attendant, les gens échangent des vues sur le fameux kaminkois et sur son histoire kaminkoise.

 » Il vous botte, le Kaminkois ?

-       Un brave type, et malin avec ça. Il sait parler, pas besoin de lui gratter la langue.

-       Et son histoire ?

-       Rien à dire, une belle histoire, mais un peu courte.  « 

Certains remarquent que la même aventure est arrivée aussi chez eux. Pas exactement, mais à peu près. Chacun veut raconter sa version de l'anecdote et le wagon se transforme en foire au macaroni. Le voyageur kaminkois revient et un immense CHUT ! général se fait entendre. On forme une muraille épaisse dans l'espoir d'écouter la suite de l'aventure kaminkoise avec la plus grande attention.

 

 » Où en étions-nous ? Ah oui ! Nous nous sommes débarrassés d'un Juif nommé Kivké, Dieu soit béni. D'accord ? Non ! Vous faites erreur, chers coreligionnaires ! Six mois passent, un an peut-être et voilà notre homme, Kivké, qui, figurez-vous, envoie une lettre à mon grand-père

 » En premier lieu, je voudrais faire savoir que grâce à Dieu, je suis en bonne santé. Je vous en souhaite tout autant. Ensuite, je me retrouve sans le sou dans un pays étranger où il n'y a que des Allemands. Ils ne comprennent pas ma langue et je ne comprends pas la leur. Il n'y a pas moyen de gagner son pain ici et il ne me reste qu'à me coucher sur la dure et mourir. « 

Aussi a-t-il la bonne idée, ce sage homme, vous suivez ? de demander qu'on veuille bien lui envoyer… devinez quoi ? de l'argent. Tout le monde éclate de rire. On déchire la lettre en mille morceaux et on oublie toute l'affaire. Trois semaines passent. Une nouvelle missive arrive, signée de la main du défunt Kivké, et adressée à mon grand-père. Toujours la même histoire :

 

 » Je voudrais faire savoir, tout d'abord, etc. Et je voudrais qu'on m'envoie, etc. « 

Suivent, des arguments et des remarques :

 

 » Est-ce possible ? Il aurait mieux valu que je passe au fouet. Au moins, je serais déjà libre depuis longtemps. J'aurais retrouvé mon gagne-pain et je ne tournerais pas comme ça privé de tout et gonflé par la famine, chez les Allemands. « 

Mon grand-père lit la lettre et convoque toute la ville :

 » Qu'est-ce qu'on fait ? Il y a là un Juif qui meurt de faim. On devrait lui envoyer quelque chose. « 

 

Quand Rabbi Nissan Shapira donne son avis, on ne peut pas se comporter comme des cochons. Le premier à donner, évidemment, c'est mon grand-père. Une centaine de roubles, figurez-vous. Et, à nouveau, tout le monde oublie l'existence du dénommé Kivké. Mais lui, Kivké, voyez-vous? Il n'a pas oublié la ville de Kaminka. Six mois passent, un an, peut-être. Imaginez, une nouvelle lettre, au nom du grand-père. Comme d'habitude :  » Je voudrais faire savoir, etc. Je voudrais qu'on m'envoie, etc.  » Mais il y a un additif :

 » Mazal tov ! Il se trouve que j'ai le bonheur de me marier avec une charmante jeunesse, jeune fille d'excellente famille. Aussi, je voudrais envoyer, je veux dire, qu'on m'envoie, la somme de deux-cents  Raïnish, que j'ai promise en guise de dot. Sans cela, le mariage est rompu. « 

Que dites-vous d'une telle catastrophe ? On peut laisser Kivké sans fiancée ? Imaginez à présent qu'on fait passer la lettre de main en main dans tout Kaminka, comme s'il s'agit d'une pièce de collection. Les gens se tiennent les côtes de rire. Joie et allégresse au foyer !

 » Kivké se marie ! Deux-cents  Raïnish de dot ! Une jeune fille d'excellente famille !Ah ah ah ! « 

Mais le Ah ah ah ! ne dure pas bien longtemps. Trois semaines passent et une lettre arrive, figurez-vous. Au nom du grand-père, mais sans le  » Je voudrais faire savoir », juste le « Je voudrais qu'on m'envoie. « 

Il s'étonne de ne pas encore avoir reçu les deux-cents  balles promises à la sienne. Si cela n'arrive pas immédiatement, plus de fiançailles. Auquel cas, il ne lui restera qu'une seule possibilité : soit se jeter à l'eau, soit arriver à Kaminka un fouet à la main. Ces paroles, figurez-vous, entrent profondément dans le nez du public, imaginez, et on ne rigole plus. Sur le champ, on organise chez mon grand-père une assemblé générale des gros bonnets de la ville. On décrète que les plus beaux de ces messieurs, mon grand-père le premier, se muniront de petites sacoches et commenceront à ratisser la bourgade de façon à offrir une dot à Kivké. A-t-on le choix ? Mais ne vous inquiétez pas. On répond à sa lettre :

 » Mazal Tov ! Félicitations et bon courage ! Puisses-tu vieillir en paix, toi et ta gracieuse compagne. Soyez heureux et ayez beaucoup d'enfants. « 

Quelle est l'idée ? Qu'avec la noce, la tête va lui tourner et il va oublier pour un moment qu'il existe un trou nommé Kaminka. Finalement, de qui, de quoi ? Six mois passent, un an, plus ou moins, vous croyez qu'aucun message n'arrive ? De quoi s'agit-il, cette fois ? Eh bien, maintenant qu'il est marié et que, Dieu merci, il a touché dans le mille, il s'avère que Dieu lui a envoyé une sacrée petite bonne femme. Mais, la perfection, selon lui, ça n'existe pas. Elle a un de ces papas, un bandit, un voleur, un faussaire, un vrai brigand. Et, toujours d'après lui, le papa lui a dérobé par ruse les deux-cents Raïnish avant de le jeter, lui et sa femme, sur le pavé.

 » Ceci étant, je vous saurai gré de m'envoyer sur le champ deux-cents Raïnish supplémentaires. Sans quoi, je me verrai dans l'obligation soit de me noyer, soit de revenir en ville avec un fouet. « 

Alors là, la ville se met à bouillir de colère, pas de rire. Deux fois une dot, ça tient de la goujaterie. On décide de ne pas répondre du tout. Kivké réfléchit, attend deux semaines ou trois et, imaginez, envoie encore une petite lettre, toujours à l'adresse de mon grand-père. Comme ci et comme ça ! Qu'est-ce que ça veut dire, ça ? On ne lui a pas envoyé ses deux-cents Raïnish ? Il attendra encore une semaine et demie. Passé ce temps, on va le revoir d'ici pas longtemps à Kaminka. Ah ! Quelle tête de goy ! Qu'en pensez-vous ? N'y a-t-il pas là de quoi mettre tout le monde et son père en furie ? Mais que faire ? Bon. Encore une assemblée chez mon grand-père. Et, à nouveau, les beaux messieurs qui patrouillent en ville avec leurs petites sacoches. Les gens font la moue et se résignent de fort mauvaise grâce à contribuer pour ce bon à rien. Mais a-t-on le choix ? Quand Rabbi Nissan Shapira demande de donner, on ne peut pas se conduire comme des cochons. Donc, tout un chacun s'exécute mais à une condition : c'est la dernière fois. D'ailleurs, tel est aussi l'avis de mon grand-père. De fait, sa réponse à Kivké stipule la chose, tout en ajoutant des tas de réprimandes et en précisant que c'est bien la dernière fois. Le message avertit l'intéressé de ne jamais oser renouveler sa requête. L'intéressé, ce brigand, ça lui fait peur, vous pensez ! Or voilà qu'un jour de veille de fête, Monsieur le Facteur apporte une missive à mon grand-père : Voyons voir ça :

 

 » Vu que j'ai fait affaire avec un Allemand, un homme de notoriété et d'intégrité publiques, et que nous avons monté tous deux une association, une entreprise spécialisée dans la faïence, et vu qu'il s'agit d'un commerce sûr et lucratif, je vous prierai d'envoyer, de m'envoyer, le montant de quatre-cent cinquante Raïnish. « 

 

La communauté doit en outre se dépêcher car l'Allemand prétend ne pas avoir le temps d'attendre. Il a d'autres associés, dix en main contre un en branche, et si Kivké n'entre pas dans l'affaire, eh bien, il n'y a plus d'affaire. En cas de refus, il ne restera plus à Kivké qu'à se foutre à l'eau ou à revenir avec le fouet. En bref, la teneur habituelle. Il y a un post-scriptum : si les quatre-cents cinquante Raïnish n'arrivent pas dans la quinzaine, ça va leur coûter encore plus cher, si l'on considère les frais de voyage de Brod à Kaminka et de Kaminka à Brod. Ah ce qu'un bon à rien peut imaginer ! La fête se passe dans la consternation générale. Mon grand-père, surtout, souffre de la situation. Quand l'assemblée se réunit, tout le monde râle :

 

 » Ça suffit comme ça ! Assez ! Il n'y a donc pas de limites à la saignée ? Toute chose doit avoir ses limites, même bouffer des raviolis !  Ton Kivké va faire de nous des mendiants ! « 

 

Mon grand-père essaie de se défendre :

 

 » Comment ça, MON Kivké ?

-       Bien sûr,TON Kivké. La faute à qui si le bougre a attrapé un infarctus en prison ? « 

 

Mon grand-père, qui ne manque pas de jugeote, en conclut que rien ne sert de parler. C'est clair que les gens ne donneront plus un sou. Il court à la Police, car elle aussi, elle est dans la crotte. Peut-être acceptera-t-elle de donner quelque chose ? De qui, de quoi? Le goy, c'est pas comme le Juif, lui, il ne se fait jamais de bile. En bref, mon grand-père, imaginez, a dû envoyer au gredin ses dernières économies à lui. Il fustige Kivké de sa plume vengeresse, parce que, quand il veut, il peut. Il lui tombe dessus de tout son poids, imaginez. Il le traite de chien galeux, de libertin, d'ignorant, de brigand, de sangsue, de criminel et de renégat. Et il lui interdit de ne jamais écrire encore la moindre missive et de ne jamais réclamer un sou de plus. Il lui rappelle qu'il y a un Dieu dans le Ciel, qui voit tout et qui paie deux fois pour les affronts. Mais la lettre se termine en psalmodie pleine de miséricorde. Il prie le récipiendaire de bien vouloir avoir pitié de ses cheveux blancs et de toute une pauvre communauté juive innocente et il lui souhaite bonheur et réussite dans toutes les œuvres de ses mains. Voilà ce que mon grand-père écrit, tout en signant de son propre nom à lui, Nissan Shapira.

 

Or il commet là la plus grosse bêtise de sa vie, comme vous allez bientôt l'apprendre, imaginez-vous. « 

 

Le voyageur de Kaminka s'interrompt. Il sort sa tabatière de sa poche et se roule une cigarette. Il l'allume et en tire deux ou trois bouffées. Il semble ne pas même s'apercevoir que les gens s'évanouissent d'impatience. On veut arriver à la clé de l'énigme. Il aspire, tousse un moment, se mouche le nez, retrousse ses manches et reprend son récit sur le même ton qu'auparavant :

 

 » Et vous autres, mes chers frères, vous supposez que l'autre chien a piqué une frayeur en lisant la lettre de mon grand-père. Détrompez-vous. Six mois passent, un an, que sais-je ? et le renégat envoie une nouvelle missive, imaginez :

 

 » En premier lieu, je voudrais faire savoir que mon associé allemand, que le diable l'emporte, m'a dépossédé de tout mon avoir. Il m'a totalement épongé et il m'a mis à la porte de l'entreprise. Je pensais lui faire un procès, mais cela s'avère inutile. Poursuivre un Allemand en justice, cela signifie tout d'abord abandonner la vie. De tels vauriens, il faut se tenir à bonne distance d'eux. J'ai fait mieux, j'ai loué une boutique juste à côté de la sienne. Je me mets moi aussi dans la faïence et j'espère bien l'enterrer. Il va mordre la poussière, l'Allemand. Mais pour ça, j'ai besoin de mille Raïnish. Pour cette raison, je vous prierai d'envoyer etc. « 

 

Et il termine, je veux dire, Kivké, par cette formule consacrée :

 

 » Au cas où ma demande ne serait pas agréée dans les huit jours, je me verrai dans l'obligation d'envoyer votre propre lettre aux autorités régionales auxquelles je raconterai toute l'histoire, y compris l'infarctus en prison, puis la résurrection au cimetière, le voyage à Brod dans la carriole de Shimon le postillon, les sommes que vous m'avez envoyées à chaque fois pour me faire tenir ma langue, en bref tout ce qui peut prouver que Dieu est grand et que Kivké est bien vivant. « 

 

Que pensez-vous de ce faire-part ? Mon grand-père n'achève pas même de lire qu'il s'évanouit tout d'un trait. Il attrape … Eh, les Juifs, où sommes-nous, dites ?! « 

 

 » Baranovitch ! Gare de baranovitch ! « 

 

Les contrôleurs courent d'un wagon à l'autre tout en dispensant la bonne parole. Notre Kaminkois entend l'appel. Il saute sur ses pieds et saisit un gros sac plein de va savoir quoi qu'il tire derrière lui vers la portière. Il a déjà un pied dehors. Il se tourne vers nous et annonce à son tour :

-        » Baranovitch ! Baranovitch ! « 

 

Les gens s'agrippent à ses basques, moi le premier :

 

 » Eh Tonton ! On va pas te lâcher comme ça ! Tu nous dois la fin de l'histoire !

-       Quelle fin ?! Nous n'en chommes qu'au début ! Mais lichez-moi donc ! Je vais louper mon train ! Bande de bechtiaux ! Baranovitch, vous gentendez ? « 

 

Et le voyageur kaminkois disparaît en un clin d'œil sans laisser de trace.

Ah ! La gare de Baranovitch ! Que le Diable la consume en enfer !

 

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