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CHOLEM ALEICHEM – La Marmite

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9:49
26 septembre 2016


cocotte

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Cholem Aleichem

 

La marmite

 

 » Rabbi, je voudrais vous poser une question, je voudrais bien. Je ne sais si vous me connaissez ou non. Moi, je suis Judith, la volaillère. Je vends des œufs, c'est ça que je vends, moi. Et puis aussi des poulets, des oies et des canards. J'ai des clientes fixes, moi, fixes, quoi, deux ou trois bonnes maisons qui me permettent de vivre, que Dieu leur donne longue vie. Si je devais payer des intérêts en plus, je n'aurais rien à me mettre sous la dent. Alors, je ramasse deux ou trois roubles par ci par là, je ramasse. J'emprunte à l'un, je rends à l'autre, je donne à gauche, je prends à droite, ça roule, quoi. Vous pensez bien que si feu mon mari, s'il était de ce monde, enfin… tss tss ! D'un autre côté, de son vivant, c'était pas du gâteau. Lui, le gagne-pain, c'était pas son côté fort, qu'il me pardonne. Lui, il étudiait, toute la journée, il étudiait. Et les travaux forcés, c'était pour moi. Depuis toute gosse, je trimais déjà chez ma mère.      Elle s'appelait Batia, Batia la tresseuse de chandelles. Elle tressait des chandelles, voyez-vous ? Elle achetait la graisse chez les bouchers et elle en faisait des chandelles, des tresses de graisse, quoi. En ce temps-là, il n'y avait pas encore de gaz, ni de lampes à pétrole en verre qui éclatent tout le temps. Rien que la semaine dernière, j'en ai une qui a sauté, et une autre, il y a quinze jours. Bien, de quoi s'agit-il ? De mon regretté Moshé Ben-Sion, mort dans la fleur de l'âge, à vingt-six ans, figurez-vous. Comment suis-je arrivée à vingt-six ? Eh bien, faisons le compte. Il avait dix-neuf ans à notre mariage. Il nous a quitté » il y a de ça huit ans. Donc, dix-neuf et huit, cela fait vingt-trois, me semble-t-il. Alors comment suis-je arrivée à vingt-six ? C'est que j'ai oublié ses sept années de maladie. En fait, il a souffert bien davantage. Depuis tout petit, il a toujours été de santé fragile. Il avait une assez forte constitution mais la toux, c'est la toux qui l'a tué. Il toussait constamment. Enfin, pas, tout le temps, juste quand la toux le prenait. Et alors, ça n'arrêtait plus. Il toussait, toussait et toussait. Les médecins prétendaient qu'il s'agissait d'un tic nerveux. Autrement dit, quand on veut, alors on tousse, et quand on ne veut pas, on tousse pas, voilà. Alors, d'écharpe en harpe, ils ont fait de moi une carpe. Les médecins, c'est comme les chèvres, ça saute à gauche et à droite et ça ne reconnaît pas même sa droite de sa gauche. Tenez, par exemple, le fils d'Aaron, le boucher, Joseph, qu'il s'appelle, il avait mal aux dents, mal aux dents. On n'a rien épargné pour lui. On lui a soufflé dessus, on l'a piqué, rien. Qu'est-ce qu'il fait le Joseph ? Il se fourre une gousse d'ail dans l'oreille. Il paraît que l'ail, c'est bon pour le mal de dents, c'est prouvé. Il avait un de ces mal de dents, Joseph ! De quoi grimper sur les murs ! Bon, alors, il ne raconte rien de l'histoire de l'ail. Le médecin arrive et lui tâte le pouls. Quelle drôle d'idée, espèce de potiron ! Si on ne l'avait pas emmenée d'urgence à Varsovie, le Joseph, je veux dire, on ne lui aurait pas sauvé  la  vie ! ! Il aurait rejoint sa sœur, Perle qu'elle s'appelait, celle qui nous a quitté pour raison de mauvais œil, Dieu préserve, pendant son accouchement. Bon.Alors, de quoi parlions-nous, là ? Ah oui. De ce que je me retrouvais veuve, Dieu m'en garde, et en pleine jeunesse, y compris un petit garçon et une moitié d'appartement dans le quartier de Mendianstadt. Dans l'autre moitié habite Élazar le menuisier, vous devez le connaître. On habite pas loin des bains publics. Bon. Alors, vous vous demandez :  » Pourquoi une moitié d'appartement ?  » Parce que l'autre moitié, l'autre moitié, elle appartient à mon beau-frère, Azriel, qu'il s'appelle, vous devez le connaître. De son origine, il est Vessekoutois, il provient du village de Vesselkout, ça existe, ce village-là. Comme commerce, il fait dans le poisson, et il gagne pas mal du tout. Enfin, ça dépend de l'état de la rivière. Si c'est calme dehors, on poissone du poisson et si on poissonne du poisson, le poisson se vend à bon marché. Maintenant, s'il y a du vent, alors on ne poissonne pas de poissons et le poisson se vend cher. Mais il vaut mieux qu'on poissonne, en tout cas, c'est ce qu'il dit, Azriel, je veux dire. Moi, je lui demande : » Quelle est la logique ? « 

Il me répond :

 » La logique ? La logique est bien simple. Si c'est calme dehors, on poissone du poisson et si on poissonne du poisson, le poisson se vend à bon marché. Maintenant, s'il y a du vent, alors on ne poissonne pas de poissons et le poisson se vend cher. Mais il vaut mieux qu'on poissonne, comme ça ils se vendent pour pas cher! « 

Moi,je réponds :

 » Bon, d'accord. Mais où est la logique, là-dedans ? « 

Et lui, il réplique :

 » La logique ? Elle est bien simple, la logique. Si c'est calme dehors, on poissone du poisson et si on poissonne du poisson, le poisson se vend à bon marché.

-       Ouf ! Pouah ! « , que je réponds, moi ! Allez discuter avec un idiot. Bon, alors où en étions-nous ? Ah oui ! À la moitié de l'appartement. Bien sûr, il vaut mieux avoir un petit morceau de chez soi à soi que de se trimbaler de location en location. Comme on dit chez vous :  » Chez soi, c'est pas chez autrui.  » Donc, j'ai une petite moitié d'appartement bien à moi. Mais alors, vous vous demandez :  » Pourquoi une veuve avec un petit garçon a-t-elle besoin de toute une moitié d'appartement pour elle toute seule ?  » Il y a là de quoi reposer la tête, ça devrait suffire. À part qu'il faudrait lui faire un toit, à cette moitié, vu que cela fait des années qu'il n'y a pas de toit. Alors lui, mon beau-frère, Azriel, je veux dire, il me tarabuste pour qu'on lui fasse un toit, à la maison. Cela fait pas mal de temps, pas mal de temps, qu'il insiste pour qu'on fasse un toit. Alors, moi, je lui demande :

-        » eh bien, alors, pourquoi ne lui ferait-on pas un toit, à la maison ? « 

-       Lui, il me répond :

-        » Eh bien, allons-y, faisons-lui un toit. « 

-       Alors moi, j'accepte :

-        » Faisons-lui un toit. « 

-       Un toit à toi, un toit à moi. Et en attendant passent les mois. Et pourquoi ça ? Parce que pour faire un toit, il faut du chaume. Parce que des tuiles, moi, j'ai pas l'argent pour des tuiles. Je loue bien deux chambres, il est vrai. L'une, une toute petite, à Hayim le sourd, un vieux qui a presque disparu de la circulation. Ses fils à lui me paient cinq écus la semaine et il prend tous ses repas chez eux, au jour le jour. Je veux dire qu'un jour, il mange et le lendemain, il jeûne. Et même les jours où il mange, c'est de la vache enragée, qu'il mange. En tout cas, c'est ce qu'il dit, Hayim le sourd. Tiens, peut-être qu'il ment, non ? Les vieux, ça râle tout le temps. Plus vous leur en donnez, moins ils sont contents. Vous les faîtes asseoir, ils se plaignent. Vous les faîtes coucher, le matelas est trop dur. Bon. Où en étions-nous ? Ah oui, les voisins. Je ne souhaite à personne les malheurs qu'ils vous causent. Hayim le sourd, lui, au moins, il se tient tranquille. Comme dit le verset :  » Ni voix, ni oreille.  » Mais le malheur a voulu que je loue l'autre pièce à une vendeuse de farine, Gnessia, qu'elle s'appelle. Elle tient un petit commerce de farine, voyez-vous. Quelle engeance ! Au début, elle se montrait molle et douce comme de la pâte à brioche.  » Mon trésor,  ma  douceur ! Mon âme ! Mon cœur !  » Elle va faire ceci pour moi et cela pour moi…  De quoi a-t-elle besoin ? Juste d'un petit coin pour y mettre un four, d'un petit banc pour y déposer un morceau de viande pour la semaine et d'un petit bout de table pour étaler un morceau de pâte, juste de quoi faire des nouilles une fois tous les cinquante ans. Moi, je lui demande :

-        » Et tes enfants ? Où vas-tu mettre tes enfants? « 

-       Parce que Gnessia, voyez-vous, elle a des enfants, des petits enfants, qu'ils aient une bonne santé. Elle me répond :

 » Mais de quoi parles-tu, Judith ? Mes enfants ? Ce ne sont pas des enfants, ce sont de vrais diamants ! L'été, ils roulent toute la journée dehors et l'hiver, ils se pelotonnent tous comme des moutons contre le four et on ne les entend même pas. Le problème, c'est qu'ils ont des besoins dévorants. Ils mastiquent et ils gobent. On peut dire que je me suis offert un beau pétrin, puisse-t-il retomber sur mes ennemis. En fait, ils sont bien mignons et bien propres, à leur façon. Vous ne pouvez pas manger un morceau de pain en leur présence sans être pris d'une envie de vomir. Ils font un foin du diable toute la journée et toute la nuit. Ils crient, ils hurlent, ils se tapent dessus et se cognent. Quel enfer ! Un enfer ? Non, c'est pas le mot ! L'enfer, c'est une mine d'or à côté. Ne croyez pas qu'avec ça, j'en ai terminé. Non. Là, on parle d'un demi-pétrin, parcequ'au fond, les enfants, on peut les calmer, leur refiler une calotte, les griffer. Après tout, ce ne sont que des enfants. Quant au mari, Ozer, qu'il s'appelle, vous devez le connaître. Il est responsable adjoint du ménage de la synagogue d'en bas. Un type honnête, bien malheureux et pas bête, avec ça. Mais Gnessia, elle lui enfonce la tête sous terre.  » Ozer ici ! Ozer là ! Ozer ci ! Ozer ça !  »  Ozer  Ozer ? Ozer Ozer ! Et lui, comme il est un peu espiègle, il lâche une vanne ou il remue son chapeau et décampe. Elle ne manque pas de talent, je vous dis. Bien, de quoi parlons-nous, là ? Ah oui ! Des mauvais voisins. Il ne faut pas confondre mauvais et mauvais, que Dieu ne m'accuse pas de médisance. Pourquoi dirais-je du mal d'elle, hein ? Elle ne mandque pas de bons sentiments. Elle donne toujours un bout de pain aux mendiants. Mais quand la mélancolique… je veux dire,  la crise l'attrape, alors là ! J'ai honte de vous raconter une chose pareille. Je ne le confierai à personne, à part vous. Mais chez vous, je sais bien qu'on garde les secrets. Des fois, elle lui file même des gifles, à son mari, je veux dire, quand personne ne regarde. Alors, moi, je lui dis :

 » Gnessia, Gnessia ! Même de Dieu tu n'as pas peur ? « 

Et elle me répond :

 » Mêle toi de tes oignons ! « 

Moi, je rétorque :

 » Bonne âme, va ! « 

- Bonne âme ? Qui c'est qui parle et qui regarde dans les assiettes des autres ! « 

Moi, je réplique :

 » Que les yeux sortent des trous à qui n'a jamais rien vu de plus beau que ça ! « 

Et elle :

 » Que les oreilles tombent à qui entend ça ! « 

Que dites-vous d'une grande gueule comme celle-là ? Bien. Où en étions-nous ? ah oui ! Au fait que moi, j'aime la propreté, pourquoi pas, d'ailleurs ? J'adore tout voir briller, quel mal à ça ? Alors, elle, Gnessia, elle ne supporte pas que, chez moi, tout est astiqué comme de l'or pur, comme de la lumière et que chez elle, tout sent les ténèbres. On patauge dans la boue jusqu'au cou. La poubelle déborde. Et puis, quand le matin arrive, les portes du Ciel s'ouvrent. Des enfants, ça ?! Non ! Des démons ! C'est pas comme mon petit David à moi. Lui, il est à l'école toute la journée. Et quand il rentre à la maison, il fourre son nez dans ses cahiers ou dans ses livres. Ses enfants, à elle, Dieu me pardonne, soit ils mangent, soit ils pleurent, soit ils se cognent la tête au mur. Vous imaginez si c'est ma faute à moi, si Dieu l'a gratifiée d'une pareille bande de vauriens, alors qu'à moi, il a donné cette perle, ce diamant, qu'il ait une bonne santé ! Bien qu'il me cause bien du chagrin. Moi, je suis peut-être une femme, mais, même un homme, il ne pourrait souffrir tout ça. Je ne parle pas pour vous, mais il y a des hommes qui sont mille fois pires que les femmes, mille fois. Le moindre bobo, et ils ne se connaissent plus. Vous voulez des preuves ? Prenez Yossi, le petit de Moshé Abraham, tant que Frouma était de ce monde, il tenait encore le coup. Mais quand elle est morte, Dieu préserve, il en a perdu les mains et les pieds, le corps et la vie. Moi, je lui dis :

 » Rabbi Yossi, une femme de morte, qu'y peut-on ? C'est sa volonté à lui. Dieu a donné, Dieu a repris, comme on dit dans les Saintes Écritures. Bon, ce n'est pas à vous que je dois apprendre tout ça, vous devez savoir mieux que moi. Alors, bon, de quoi parlions-nous ? Du fils unique, ce me semble. Unique, un et indivisible. Un œil au milieu du front, mon petit David. Vous ne le connaissez pas ? Il porte le nom de mon beau-père, David Hersh. Son papa tout craché, qu'il ait une longue vie, je veux dire, plus longue que celle de son père. Exactement Moshé Ben Sion, la même taille le même visage, tout jaune, tout flétri, tout sec et tout plein de peau et d'os. Mais les études, il aime ça. Je lui dis :

 » Ça suffit comme ça, fiston. Prends un peu de repos. Regarde à quoi tu ressembles. Mets quelque chose en bouche, mange un peu, bois un peu. Tiens, prends une tasse de chicorée. « 

Et lui qui me répond :

 » Maman, ta chicorée, bois-la toi-même. Tu trimes beaucoup trop, soigne un peu ta santé. J'aimerais tant te porter le panier au retour du marché. « 

Moi, je m'étonne :

 » Mais, qu'est-ce que tu racontes, là ? Tu sais au moins de quoi tu parles ? Comment ça, me porter les paniers ? Que mes pires ennemis n'aient pas ce supplice à subir, et je n'en manque pas !  Toi, tu dois étudier et ne pas bouger ! « 

Et moi, je le regarde, mon petit David. Tout son père, même la toux. Et quand il tousse, ça m'arrache un morceau de cœur. Parce que d'ici que j'ai enfin pu le voir grandir un peu, les yeux m'en sortaient des trous. Je vais vous dire : Personne ne croyait que ce petit vivrait si longtemps. Il n'y a pas une maladie qu'il n'a pas attrapée au passage. Vous voulez la Varicelle ? Attrapez la varicelle ! Vous voulez la rougeole ? Attrapez la rougeole ! Diphtérie, bronchite, pneumonie, amygdales. Ah, combien de nuits j'ai passées à son chevet, que Dieu me pardonne ! Mais apparemment, mes larmes ont un peu aidé aussi et finalement, j'ai eu le bonheur de le voir Bar Mitsva. Et vous croyez qu'on va s'arrêter là ? Écoutez plus tôt cette histoire, vous n'en aurez jamais entendu d'autre. Un beau soir d'hiver qu'il rentre de l'école, il rencontre un homme tout vêtu de blanc qui se donne des gifles de ses deux mains. Le petit attrape une telle frayeur qu'il s'en évanouit tout droit sur la neige. On me le rapporte mort à la maison, mort, je vous dis. On a un de ces mal à le ramener à la vie ! Et seulement, alors, il se met au lit. Pauvre de moi que sa mère ! Figurez-vous, la fièvre, la fièvre dure pendant plus de six semaines. C'est par miracle que je reste en vie tout ce temps-là. Je mets tout en œuvre : Je fais des vœux. Je vends le petit et je le rachète. Je lui ajoute un nom devant et un autre derrière : Hayim David Hersh. Sans parler des larmes ! Ah, les larmes ! Je m'adresse au Saint, Béni soit-Il

 » Dieu du Ciel, vous voulez me punir ? Eh bien punissez-moi, mais ne touchez pas au gamin, n'y touchez pas ! « 

Finalement, le petit me revient et il me dit comme ça :

 » Tu sais, Maman, je te donne le bonjour de Papa. Il est venu chez moi, Papa. « 

Moi, juste j'entends ces mots-là, l'âme me sort de par tous les trous, et le cœur, le cœur se brise, tioch tioch tioch !!! Moi, je lui dis :

 » Si ton père s'interpose, alors toi, tu vivras vieux ! « 

Mais le cœur, voyez-vous, tioch tioch tioch !!! Seulement après coup, j'apprends qui était l'homme vêtu de blanc qui se donnait des gifles lui-même. Vous savez qui c'est ? Devinez un peu. Vous, Rabbi, vous avez de la cervelle. C'était Lippa, Lippa, figurez-vous, le porteur d'eau. Ce jour-là, il s'était acheté une fourrure toute blanche et comme il faisait un froid de canard, alors il se tapait dessus pour se réchauffer. Vous avez déjà vu une chose pareille ? Depuis quand les gens se promènent en fourrure toute blanche, maintenant ? Bon, où en étions-nous, déjà ? Ah oui !À la santé. L'essentiel, c'est la santé, comme dit le docteur de chez nous. Il me prescrit un potage chaque jour, un potage avec un quart de poulet dedans, si possible. Comme ça, qu'il dit. Il m'ordonne de trouver du beurre et du lait et le gaver. Et puis, du chocolat aussi, si j'en trouve. Vous imaginez cette question ? Y a-t-il quelque chose au monde que je ne pourrais pas obtenir pour la santé de mon petit David ? A-t-on le choix ? On me dirait :

 » Judith, va creuser la terre, va couper des arbres, va puiser de l'eau, va pétrir de l'argile, va saccager le monastère !  » Que ne ferais-je pas pour mon petit David ? Je partirais au galop même en pleine nuit, et en plein hiver. Et lui, le petit, il veut se mettre à lire les nouvelles brochures, sans doute des écrits saints. Or moi, j'ai mes entrées et mes sorties dans les maisons bourgeoises. Alors, il me suggère d'obtenir des magazines et des livres saints dont il m'écrit le nom sur un bout de papier, un morceau de papier, comme ça. Je demande les brochures et les livres, en montrant le papier. Tout le monde éclate de rire :

 » Judith ! Que veux-tu faire de cette littérature ? Nourrir tes canards   et   tes   poulets ? « 

Moi, je me dis :  » Riez tant que vous voulez. L'essentiel, c'est que mon petit David ait quelque chose à lire. « 

Il passe des nuits entières à lire les magazines et les brochure et il en demande toujours de nouveaux. Quoi ? Je vais l'en priver ? Alors, je rends les vieux et j'emprunte les nouveaux. Le docteur arrive chez moi et me demande si je peux lui préparer un potage contenant un quart de poulet. Vous pensez que je ferais des histoires même pour trois quarts de poulet ? Mais où se croient-ils donc, tous ces médecins-là ? Avec quelle levure les a-t-on pétris et dans quel four les a-t-on fait cuire ? Bon. De quoi parlions-nous, déjà ? Ah oui, des potages. Alors je prépare une soupe à la poule tous les jours et lui, il la mange en revenant de l'école. Moi, je m'assoies en face de lui, un ouvrage à la main et je tricote dans le calme. Et je prie le Ciel qu'il me donne la force de lui préparer une soupe à la poule chaque jour. Il me demande :

 » Maman, pourquoi ne manges-tu pas avec moi ? « 

-       Mange, mange ! À ta santé. Moi, j'ai déjà mangé. Mange, à ta santé. « 

Puis, il se plonge dans ses brochures et moi, je sors du four deux pommes de terre ou je me gratte de l'ail sur une tranche de pain, et voilà mon repas. Je vous jure sur n'importe quoi que j'éprouve plus de bonheur à le voir en bonne santé et à manger de l'ail que toute la joie que me feraient le meilleur rôti et le meilleur potage du monde, rien que de le voir manger sa soupe de poule  sans compter qu'il en aura une autre encore demain. Mais l'ennui, c'est cette toux-là, qui le prend de temps en temps. Je demande au médecin quelque chose contre cette toux-là,  » Kachi, Kachi ! « . Le docteur me demande :

 » Quel âge avait votre mari à sa mort et de quoi est-il mort ?

-       Eh bien de la mort, qu'il est mort, quelle question ? On vous parle d'une cruche, vous répondez par une barrique ! « 

-       Je dois connaître la raison de son décès. J'observe votre fils , c'est un brave garçon.

-       Merci, je sais. Mais vous, donnez-moi plutôt un remède contre la toux, parce que la toux, ça le fait tousser et je voudrais bien que ça s'arrête.

-       Impossible. Il faut le surveiller. Qu'il étudie le moins possible.

-       Quoi ? Que voulez-vous qu'il fasse ?

-       Le principal, c'est qu'il mange et qu'il se promène dehors. Et le soir, qu'il ne lise pas. S'il veut devenir médecin, il ne perdra rien à retarder tout ça de quelques années. « 

Moi je réfléchis et je lui souhaite à lui tout ce que j'ai souffert toutes ces nuits. Il déménage complétement. Il parle comme un aliéné. Pourquoi médecin ? Pourquoi pas Gobernator ? Je rentre à la maison et je raconte tout ça à mon petit David. Le gamin rougit et me dit :

 » Maman, ne retourne jamais chez ce médecin et ne lui adresse plus un mot.  »

Moi, je ne veux même plus le voir, celui-là. On voit tout de suite que c'est un incapable. Cette façon ! Interroger le patient comme ça ! De quoi vivez-vous ? Combien gagnez-vous ? Mais de quoi il se mêle, dites ? On te donne un demi-rouble, attrape et écris ton ordonnance. Bien. Où en étions-nous ? Ah oui, À ce que les gens se sentent comprimés et réprimés. Au point qu'on dort avec son foulard sur la tête, vu qu'on a un panier plein d'œufs, plein de poulets, de canards et d'oies,  et que les bourgeoises veulent toutes être la première de peur qu'une autre ne la devance au moment de choisir les œufs et la volaille. Mais dites-moi, vous. Quand aurais-je le temps de préparer la soupe au poulet si je ne suis jamais à la maison ? Mais, comme vous dites, le sage a réponse à tout. Alors, je me lève tôt le matin, j'allume le four, je coupe mon poulet en quatre, je le sale et le rince selon la tradition, et je m'en vais travailler. Puis, je trouve un moment, je rince encore mon bout de poulet, je mets une marmite sur le feu et je demande à ma voisine, à Gnessia, je veux dire, qu'elle surveille et que, quand ça bout, qu'elle mette le couvercle et qu'elle ratisse un peu la cendre. Quel travail épuisant, hein ? Quand on pense comment plus une fois l'an je lui prépare le diner à celle-là. Nous sommes encore juifs, non ? Nous ne vivons pas dans les bois, qu'en pensez-vous ? Et à mon retour le soir, je rallume le feu, je mets la marmite dessus et lui, il mange de la soupe fraîche. Donc tout devrait aller pour le mieux. L'ennui, c'est que ma voisine, cette… Non je préfère ne pas vous dire ce que c'est que cette…  Ce matin, elle a décidé de cuisiner au lait pour ses enfants. Des boulettes au lait et des quenelles au beurre. C'est du manger, ça ? Depuis quand fait-on le shabat au milieu de la semaine ? Une drôle de femme, cette vendeuse de farine. Chez elle, c'est tout ou rien. Elle peut rester trois jours sans allumer le four et puis, tout d'un coup, ça la prend. Elle peut faire une marmite entière de bouillie d'avoine ou de soupe aux gruaux. Même qu'il fait une loupe pour voir le moindre gruau là-dedans. Ou encore, elle fait des pommes de terre avec du poisson et tout le quartier sent l'oignon toute la semaine. Sans compter qu'elle met une quantité de poivre que toute sa famille se tient le ventre pendant trois jours en criant :  » Ouah ouah ! « . Bon, de quoi parlions-nous, déjà ? Ah oui ! Du manque de chance. Voilà ma voisine qui prépare des boulettes de semoule et qui met un pot de lait dans le four pour que ça bout. En attendant, ses gamins font la fête. Comme s'ils n'avaient jamais vu une goutte de lait de leur vie. Parce que pour la quantité de lait qu'il y avait là-dedans, je la souhaite à mes pires ennemis. Deux cuillers, au plus, tout le reste, de l'eau. Mais enfin, pour des mendiants comme eux, c'est déjà pas mal. En attendant, le mari, Ozer, a dû sentir l'odeur depuis sa synagogue et il est revenu au galop pour le repas de gala. Comme toujours, il a une bonne blague à la bouche :

 » Bonne fête ! « , qu'il s'écrie.

-       Sur ta tête à toi, la fête ignoble ! Pourquoi es-tu revenu si tôt ? « 

-       Je craignais de louper les vêpres Qu'est-ce que tu mijotes là-dedans ?

-       Pour toi, la fièvre jaune dans une tasse à thé.

-       Et pourquoi pas dans une marmite ? Il y en aurait eu pour nous deux.

-       - Allez au diable, toi et tes blagues ! « 

Et elle va pour attraper le pot d'un geste brusque. Que fait le pot au lait ? Il se retourne la tête en bas et le lait se renverse sur tout le fourneau. Au secours  ! Branle-bas de combat ! Elle morigène son mari avec frénésie mais il arrive à s'échapper. Les enfants descendent de dessus le four et se mettent à hurler comme si on égorgeait leur papa et leur maman. Moi, je suis dans tous mes états :

 » Le diable emporte tes quenelles et ton lait ! « 

Sans compter que la soupe à David est en danger. Maintenant, ma marmite, qui a vu le lait et la viande ensemble, n'a plus rien de cachère. Gnessia me tombe dessus :

 » Que le diable emporte ta soupe au poulet avec la marmite ! Mes quenelles, je m'en fiche comme de toutes les marmites du monde et de toutes les soupes à la poule de ton crevard de fils ! « 

Moi, je rétorque :

 » Mon petit David, il vaut mieux que le plus petit morceau du plus petit ongle du plus petit d'entre vous autres ! « 

Et elle :

 » Possible, mais ton David, il est tout seul et nous , on est tout un tas ! « 

Que pensez-vous d'une tordue pareille ? N'est-ce pas qu'il faudrait la gifler avec un torchon mouillé ? Alors, où en étions-nous, là ? Ah oui ! Au verset :  » tu ne verras jamais rien de bon à cuisiner le lait et la viande ensemble.  » Donc le pot à lait est à l'envers, le lait se répand sur tout le fourneau et moi, je crains pour ma marmite qui n'a peut-être plus rien de cachère. D'un autre côté, ma marmite, elle se trouvait bien au chaud dans son coin, avec son couvercle, tout à l'autre bout. Mais peut-on savoir ? La soupe, pas trop grave. D'un autre côté, David, le pauvre, qu'est-ce qu'il mangera ? D'un autre côté, je trouverai bien quelque chose à lui préparer. Hier, j'ai ramené des oies et je les ai plumées et il me reste encore deux ou trois morceaux. Plus une ou deux choses, bon, on trouvera à s'arranger. Le problème, c'est que je n'ai plus de marmite. Je crains que vous, Monsieur le Rabbin, vous ne décrétiez un arrêt de mort sur ma marmite et alors…  Ma marmite, c'est mon bras droit, voyez-vous ? Je n'ai qu'elle. En fait, j'en avais trois. Gnessia, qui n'avait pas trouvé où mettre le talon sinon dessus, m'en avait emprunté une et me l'avait rendue fendue. Je lui demande :

 » Où est passée ma marmite ?

- Eh bien, la voilà, ta marmite.

-       Et comment se fait-il  qu'elle soit fendue, ma marmite ? Tu m'as emprunté une marmite entière, non ?

-       Ah ne crie pas comme ça ! Tu rends les gens malheureux, toi ! D'abord, je t'ai rendu une marmite entière. Ensuite, tu m'as prêté une marmite fendue. Et à part ça, je ne t'ai jamais emprunté de marmite. J'ai une marmite à moi et fiche-moi  la  paix ! « 

Vous imaginez de quoi est capable une tordue pareille. Bon. Où en étions-nous ? Ah oui. Au fait que les bons ménages manquent toujours de marmite. Donc, je me voyais en possession de deux marmites entières et d'une fendue. Autrement dit, de deux marmites seulement. Comment de pauvres gens peuvent-ils manœuvrer avec deux marmites ? Et voilà qu'un beau jour, comme je reviens du marché avec des poulets, l'un de ces volatiles a pris une peur bleue en voyant un chat. Vous vous demandez d'où venait le chat ? De ses enfants à elle, pardi ! Ils avaient attrapé un chaton et l'avaient tellement torturé que la pauvre bête devenait folle. Mon petit David a bien essayé d'intervenir :

 » Que faîtes-vous du commandement qui enjoint de protéger les animaux ! Un petit être vivant ! Vous n'avez pas honte ? »

Mais allez parler à cette bande de canivores  et de bons à rien. En bref, ils lui avaient attaché quelque chose à la queue et lui, il se débattait comme un beau diable. Alors le poulet a pris peur il a volé tout droit sur l'étagère d'en haut. Plaf ! Une des marmites se retrouve par terre. Vous pensez que c'était la fendue ? Vous parlez ! Comme de bien entendu, si quelque chose doit se casser, c'est évidemment la marmite entière. Rien de neuf sous le soleil depuis la Création du Monde. J'aimerais bien comprendre pourquoi ça marche comme ça, moi, tiens. Par exemple, vous avez deux types qui marchent. L'un d'eux, c'est une perle comme on n'en a jamais vue… Eh Rabbi !!! Qu'est-ce qui t'arrive ?! Madame ! Madame ! Mais où qu'elle est passée, celle-là ?! Plus vite ! Plus vite ! Votre mari se sent mal ! Il va s'évanouir, on dirait ! De l'eau ! De l'eau !

 

Écrit en 1901

 

 

 

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Vincent de l'Epine – 983

Pomme Arnaudon – 914

Administrateurs : Augustin | Modérateurs : Augustin, Carole, Christine Sétrin, Vincent de l'Epine