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CHOLEM ALEICHEM – Les Trois Veuves

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7:36
8 juillet 2016


cocotte

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messages 782

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CHOLEM ALEICHEM

 

Les trois veuves ou

Histoire d'un célibataire endurci et colérique                                                 

Veuve Une

 

Vous vous trompez, mon cher maître. Toutes les vieilles filles ne sont pas forcément malheureuses et tous les vieux célibataires ne souffrent pas toujours d'égoïsme. Vous, confortablement assis là dans votre bureau, un cigare à la bouche et un livre à la main, vous pensez que rien ne vous échappe, que vous avez pénétré au fond de l'âme humaine et que vous possédez la clé de tous les problèmes. Ajoutez à cela que vous avez découvert un mot nouveau, « psychologie », tssss ! Personne ne vous arrive à la cheville, maintenant, hein ? Psy-cho-lo-gie ! Vous savez ce que c'est que la psychologie ? Rien que de la persilogie. Le persil, vous en mettez dans la salade, ça sent bon, ça donne du goût. Mais essayez un peu de le mâcher, vous verrez. Vous refusez ? Alors, qu'est-ce que vous me chantez avec votre psychologie ? Si vous voulez de la psychologie authentique, alors, taisez-vous et écoutez attentivement ce que je vais vous raconter. Et seulement après, vous pourrez donner votre avis sur la catastrophe, sur ses causes, et sur la racine de l'égoïsme. Moi, par exemple, je suis un célibataire endurci et je le resterai jusqu'à ma mort. Pourquoi ? Ah, bonne question ! Dès que le sujet vous intéresse et que vous écoutez avec attention, là commence la vraie psychologie. Mais ne m'interrompez pas avec des quoi, des comment et des quand. J'ai horreur qu'on me coupe la parole. Vous savez que depuis toujours je suis un peu capricieux et, ces derniers temps, je deviens même un peu nerveux. Non non ! Je ne suis pas fou, rassurez-vous. Mais vous, par contre, vous avez toutes les raisons de le devenir, vu que vous avez une femme, moi non. Aussi ai-je toutes les chances de rester lucide et sain d'esprit. Vous me l'accorderez, sans aucun doute ? En bref, ne posez aucune question. Au terme de mon histoire, si quelque chose vous paraît bizarre ou manquant de clarté, vous aurez tout le loisir de m'interroger. D'accord ? Bon. Prenez ma place et moi, sauf votre respect, je vais m'installer dans votre fauteuil. Moi aussi, j'aime les sièges rembourrés et vous, sur cette chaise, vous ne vous endormirez pas. Bon, j'en arrive à l'affaire elle-même. J'ai horreur des préambules et des paroles inutiles. Elle avait nom Faya et on l'appelait « la jeune veuve ». Pourquoi ? Ça y est ! Ça commence avec les questions ! Qu'est-ce que vous ne comprenez pas là-dedans ? Sans doute l'appelait-on la jeune veuve parce qu'elle était veuve et qu'elle était jeune. Moi-même, j'étais plus jeune qu'elle. De combien ? Quelle importance cela peut-il avoir ? Plus jeune qu'elle, ça veut dire plus jeune qu'elle. En bref, il se trouvait là des gens qui avaient une langue bien pendue. Ils ont avancé l'idée que moi étant célibataire et elle, une jeune veuve, alors vous suivez ? D'autres me félicitaient déjà et me souhaitaient bonne chance et bonheur. Vous pouvez me croire si vous voulez, mais même sans ça, je ne m'en porte pas plus mal. Je ne vais pas jouer la comédie devant vous. En fait, nous étions faits l'un pour l'autre comme vous et moi nous sommes faits l'un pour l'autre. Rien, de bons amis, c'est tout. De l'affection, même. Son mari et moi, nous nous connaissions. Nous entretenions même des relations d'amitié. Nous n'étions pas vraiment amis, juste il y avait des relations d'amitié entre nous. C'est tout à fait différent. On peut entretenir des relations d'amitié sans être vraiment amis et le contraire. En tout cas, c'est mon avis et je ne vous demande pas le vôtre. Donc, son mari et moi entretenions des relations d'amitié. Nous jouions ensemble à « préférence » et aux échecs. On dit que j'excelle à ce jeu, mais moi, je ne suis pas vantard. Il se peut qu'il y en ait de meilleurs que moi, juste je vous dis ce que les gens racontent. Lui, son mari, il avait les meilleures qualités du monde. Et un érudit, en plus. Il était autodidacte, j'entends qu'il avait tout appris par lui-même, sans école, sans université, sans diplômes. Les diplômes ça ne vaut pas un sou. Pas d'accord ? À votre guise, je n'oblige jamais personne. De plus, il avait beaucoup de fortune. Je ne sais ce que vous entendez vous-même par de la fortune. Chez nous, quand quelqu'un a un appartement meublé, une petite calèche pour aller en ville et des affaires un peu partout, on le qualifie de riche. Nous, nous n'éclatons pas, nous n'explosons pas, nous ne jurons pas nos grands dieux ! Nous allons tout doucement. Donc, il possédait des affaires ici et là. Quel plaisir d'entrer chez lui. On vous accueillait toujours avec le sourire. Vous avez des gens qui, à votre première visite, ne savent pas où vous faire asseoir et puis qui vous tournent le dos à la deuxième. À la troisième, ils vous glacent tellement que vous en attrapez une bronchite. Vous n'avez aucune raison de sourire, je ne fais pas allusion à une connaissance à nous. Chez eux, on vous offrait le boire et le manger et on vous traitait en ami. Que voulez-vous de plus ? Il vous manquait un bouton à la chemise ? Immédiatement ou vous réparait ça. Cela vous fait rire, un bouton ? Mon cher ami, pour nous, les célibataires, un bouton, c'est toute une histoire. Tenez, un jour, à cause d'un bouton, il est arrivé toute une affaire. Un célibataire a été prié par des amis d'examiner une fiancée éventuelle. Comme ça, pour rire, on lui a montré qu'il avait perdu un bouton. Il est rentré chez lui et il s'est pendu. Bon, je passe, j'ai horreur de mélanger deux histoires. Donc, ce mari et cette femme vécurent heureux un bon bout de temps. Ils se respectaient l'un l'autre bien mieux que tous les couples aristocratiques au nez dans les nuages que vous voyez aujourd'hui. Je ne vise personne. Vous pouvez penser différemment, d'ailleurs, ça m'est bien égal. Bien, retournons à nos moutons. Un beau jour, Piny, c'était son nom, rentre chez lui, se couche, reste au lit pendant cinq jours et le sixième, plus de Piny. Qui, quoi, comment, pourquoi ? En bref, il avait une enflure dans la gorge qu'il fallait ouvrir. On n'a pas ouvert et voilà. Il y a bien des médecins sur terre. On en a amené deux et ils se mirent à se battre l'un contre l'autre. L'un disait de couper, l'autre, de ne pas couper. Pendant ce temps, le patient agonisait. Ah, ils sont beaux vos médecins ! Si je vous fournissais la liste de tous les gens qu'ils ont envoyés dans le monde futur, vous vous arracheriez les cheveux. Ils ont même empoisonné ma sœur. Par empoisonner, je ne veux pas dire qu'ils lui ont administré une drogue quelconque. Non, je ne suis pas fou. J'entends que, au contraire, ils ne lui ont rien donné du tout.  Ils ne lui ont pas fait prendre ce qu'il aurait fallu. Si on lui avait administré de la quinine à temps, cela l'aurait peut-être sauvée. Ne vous en faites pas, je connais mon monde. En bref, ils m'ont supprimé mon ami Piny. Comment pourrais-je vous décrire le sentiment de détresse que j'ai ressenti ? Un père, un frère, non, cela ne vous inspire pas une telle émotion. C'était quelque chose, Piny. Ils m'ont arraché un morceau de ma propre vie. La pitié, la catastrophe, le deuil de la veuve, qui restait là avec une petite fillette sur les bras, Rosette, qu'elle s'appelait, un vrai amour. Notre seul réconfort à elle et à moi. Sans Rosette, je ne crois pas que nous aurions tenu le coup. Je ne vais pas jouer la pipelette et la commère en vous racontant les mérites de la petite Rosette en long et en travers. Simplement, croyez-moi, c'est tout. Ce couple, un vrai tableau. Ils étaient beaux comme un tableau. Je ne sais qui était le plus beau des deux, elle ou lui. Piny avait du charme. Faya était ravissante. Les yeux de la petite, elle les tenait de son papa, des yeux bleus. Elle et moi, nous sommes devenus fous de la petite, je ne sais qui de nous deux l'aimait le plus. Vous demandez : comment cela se peut-il ? Elle, c'était sa mère, et moi, un étranger. Ça n'a rien à voir, il faut regarder plus en profondeur. Les liens que j'avais développés avec le foyer, la pitié envers la veuve, et le cœur qui battait pour cette petite orpheline qui n'avait fait de mal à personne, vous voyez ? Ajoutez à ça le caractère vraiment réussi de l'enfant, et ma solitude à moi, tout cela ensemble constitue ce que vous appelez « psychologie ». Pas la persilogie, non, la psychologie authentique. Vous allez dire que tout cela venait de ce que j'étais amoureux de la mère. J'admets que j'avais pour elle les sentiments les plus vifs. Je me serais jeté au feu pour elle. Mais je ne le lui aurais jamais avoué. Pendant des nuits et des nuits, je ne pouvais trouver le sommeil. Comment lui dire ?! Un matin, je me lève dans l'intention de lui dire :  » Faya, comme ci et comme ça. Prends ça comme tu veux. « 

J'arrive et, boum, je reste muet. Vous allez dire que je suis froussard ? Si cela vous fait plaisir… Mais il faut voir ça plus en profondeur. Piny, c'était un vrai ami. Je l'aimais comme un frère. Alors, la question Faya ? Je m'adresse à moi-même :Tu viens juste de dire que tu te jetterais au feu pour elle. Justement, justement à cause de ça, parce que je suis fou d'elle, eh bien je ne peux pas ! Je crois que vous ne pouvez pas me comprendre. Si je vous parlais de psychologie, vous saisirez la chose. Mais quand je vous parle du fond du cœur, alors là, ça a l'air bizarre. Mais que m'importe, à moi ? Pensez ce que vous voulez, je continue mon récit. La petite se met à pousser. Les enfants poussent, les arbres aussi, même les radis. Mais ne confondons pas pousser avec pousser. D'ici à ce qu'un enfant se tienne assis, se mette debout, marche, coure et parle, il en passe, du temps ! Bon, je vous épargne la rougeole, la rubéole, les dents et tout le reste. Moi, je ne suis pas une femme. Je ne vais pas vous raconter tous les bons tours de la petite. En bref, elle pousse comment dirais-je ? Comme une rose languissante, pour employer une expression tirée des romans que composent pour vous des écrivains qui comprennent l'épanouissement des roses comme les Turcs le Talmud. Ils excellent dans l'art de s'asseoir, les pieds sur le râtelier de la cheminée, et de vous décrire la Nature,  les vertes forêts, la mer grondante, le sable sur le rivage, les neiges d'antan, les saules pleureurs et les jours flétris. Moi, je ne les encaisse pas, ils m'écœurent. D'ailleurs, je ne les lis même pas. Quand je prends un livre en main et que j'y vois écrit que le soleil brille enfin, que la lune se promène, que l'air s'embaume, que les oiseaux gazouillent, moi, je jette le bouquin par terre. Ça vous fait rire ? Vous trouvez que je suis dingue ? Eh bien, d'accord, quelle importance ? Bon. Donc, elle grandissait, la Rosa. On lui donna de l'instruction comme il convient à la fille d'une maison cultivée comme celle-là. La mère y mettait du sien, et moi de même, moi surtout. On peut dire que j'ai consacré tout mon temps à l'éducation de cette enfant. J'ai veillé à ce qu'elle ait le meilleur précepteur, qu'elle aille à l'heure à l'école, qu'elle en revienne à bon port, qu'elle joue du piano, qu'elle apprenne à danser, en bref, je me suis occupé de tout. Qui aurait pu faire tout cela, sinon moi ? Sans parler des affaires, que, sans moi, on leur aurait arraché la peau, la chair et les os. Même sans ça, tous nos petits youpins à nous l'ont pas mal exploitée. Oui, je sais que l'expression « nos petits youpins » vous met en colère. Mais quoi faire, si nous sommes un peuple comme ça, hein ? Vous pouvez me traiter d'antisémite, mais je suis comme ça, moi. D'ailleurs, les antisémites, ils crèveront de toutes les maladies avant d'avoir compris ce que cela veut dire qu'être juif. Les Juifs, si vous me le demandez, je n'ai pas tellement à faire avec eux. Comme vous savez, j'ai mes immeubles à moi et mes boutiques qui m'assurent mes revenus et c'est tout.  Et pourtant, chaque année j'ai mes ennuis avec les contrats à renouveler, les réparations à faire et les loyers à prélever. Et si vous pensez que les goys valent mieux ? Non ! Mais on pourrait espérer un peu plus de la part des Juifs, après tout, c'est le peuple élu, non ? Si vous croyez que le truc du « peuple élu », ça marche avec tous ces Juifs-là, vous vous trompez. Quoi ? Vous ne pouvez supporter de tels discours ? Moi, je ne vais pas discutailler avec vous. À votre guise, chacun ses opinions. L'avis des autres ne me dérange pas. Je sais ce que je sais, et voilà. Bien. Où en étions-nous ? Ah, à nos youpins à nous. Une fois Piny mort, toutes sortes de créatures ont sauté sur Faya. Vous aviez des sympathisants, des donneurs de bons conseils, tout ça, et ils lui ont pris tout ce qu'elle avait. Ils allaient l'écumer à fond, mais, moi, j'étais là. Allez, les enfants, dehors ! Et j'ai pris le contrôle des affaires. Elle m'a même proposé de nous associer mais j'ai refusé. Vendre mes maisons, un casse-tête pareil, pas question. Elle m'a expliqué que je pouvais coopérer avec elle sans vendre mes biens. Que pensez-vous que j'ai répondu à ça ? Qu'elle ne fasse pas de nouvelles propositions dans ce sens, parce que ça m'exaspérait. Le pauvre Piny n'avait rien fait de mal pour que je prélève un pourcentage sur ses affaires et, à part ça, je n'avais pas besoin d'une rémunération quelconque pour le temps que je passais chez elle. J'ai du temps à en revendre. Et voilà ma veuve qui baisse les yeux et se tait. Si vous vous y entendez dans ce genre d'embrouilles, vous devez avoir compris le sens de mes propos. Pourquoi ne lui ai-je pas dit les choses directement ? Qui sait ? Simplement, les mots ont refusé de sortir. Et pourtant, c'était plus facile que de fumer une cigarette. Un seul mot et l'affaire était faite. Mais je pensais à Piny, des amis comme nous ! Je sais ce que vous allez me dire : apparemment, ce n'était pas le grand amour entre vous ! Je vous l'ai déjà dit, j'étais fou d'elle. Et de son côté à elle, figurez-vous… Mais enfin, je me moque bien de ce que vous vous figurez. Allez, demandez qu'on apporte le thé parce que je commence à avoir la gorge sèche, moi.

 

Bien. Où en étions-nous, mon cher maître ? Ah oui, à la question des affaires. Cette histoire-là, je ne l'oublierai jamais. On peut vous déplumer, vous emplumer, c'est rien à côté ! Mais ne vous réjouissez pas si vite, je parle d'elle, pas de moi. Moi, on aurait du mal à me plumer, parce que je ne me laisse pas rouler. Mais quoi faire, quand il s'agit de brigands, de bandits, de pirates, capables de faire choir de bien plus puissants que vous. Ils vous tombent sur le dos et vous mettent un genou sur le ventre jusqu'à ce qu'ils vous extorquent votre dernier sou. Moi, ils ne m'auraient pas eu si facilement, que le diable les emporte ! Ils ont craché le sang avant d'arriver à nous arracher vous savez combien ? Autant qu'ils ont pu. Heureusement que je me suis repris à temps et que j'ai dit à ma veuve :  » Ça suffit comme ça ! Il faut couper !  » Et trancher à ras, surtout qu'ils lui avaient déjà coupé la tête, à elle. Vous vous demandez comment j'ai laissé faire ? J'aimerais bien vous y voir, vous, avec des chenapans pareils ! Peut-être auriez-vous mieux réussi que moi, je ne dis pas. Reconnaissez que, moi, je ne suis pas maître dans le boniment, pauvre de moi. Surtout que je n'ai rien du pirate, moi. Vous croyez que cela ne m'en a pas coûté ? je ne veux pas prendre l'air avantageux. Je veux juste vous raconter l'histoire, pas à pas, comment tout devait amener à ce que la veuve ne le reste pas et que moi, je ne demeure pas célibataire. Il y avait un mot, un seul, que je ne m'ai pas dit. Lequel, vous demandez ? Eh bien voilà, tout est là ! Voilà la psychologie authentique ! Une nouvelle aventure s'ouvrait devant nous, Rosa, pour la nommer. Écoutez-moi bien parce que là, nous sortons du roman feuilleton et nous entrons dans la réalité, bien vivante, bien palpitante, émergeant tout droit du cœur, vous voyez ? Je ne sais pourquoi, mais toute mère qui voit sa fille sortir des jupes courtes de l'enfance veut immédiatement la marier. Elle se remplit d'une énergie nouvelle quand elle voit des petits jeunes qui tournent autour de sa fille et elle considère tout un chacun comme un fiancé potentiel. Et si le jeunot n'est qu'un rien du tout, un charlatan, un joueur, hein ? Ça, elle s'en moque. Mais dans le cas présent, les charlatans restèrent dehors. Rosette, elle ne se liait pas avec des types qui pirouettent sur les talons, qui lèvent les mains et font des petites courbettes d'officier poli. Et d'une. De deux, vous croyez que j'allais laisser n'importe quel oiseau siffler aux oreilles de Rosa, ou même sautiller à moins de trois mètres d'elle ? Celui qui aurait osé, je lui aurais brisé les os et je l'aurais transformé en un tas de cendres.  Un jour je l'ai accompagnée à un bal, un bal juif, avec rien que des aristocrates, ce que vous appelez des bourgeois. Un petit jeune arrive, il plie le coude comme une anse d'arrosoir, il incline la tête de côté, il met en pied en avant, l'autre en arrière, il ouvre une bouche toute mielleuse et il lâche je ne sais quel boniment. En bref, il l'invite à danser. Ah, c'est comme ça ? Il m'a piqué une danse ? Il ne l'oubliera pas, celle-là ! Comme on a ri de sa mésaventure, le malheureux ! Depuis, tous les prétendants savent bien que pour atteindre Rosa, il faut d'abord s'adresser à moi, passer l'examen et seulement après, en route ! Ils m'ont baptisé Cerbère, c'est le chien qui garde l'entrée du Jardin d'Éden. Ça m'a coûté bien cher. Vous savez qui a éclaté ? La mère, figurez-vous.

 » Je mets les gens à la porte de chez moi, maintenant ! « , qu'elle dit.

-        Quels gens ? Ce ne sont pas des gens, ce sont des bêtes féroces ! « 

Une fois, deux fois. À la troisième, ça a tourné à la catastrophe. Vous croyez que nous nous sommes disputés ? Vous avez de l'esprit, mais, là, vous vous trompez. Au lieu de jouer aux devinettes, écoutez un peu. Un beau jour, j'entre chez ma veuve et je trouve un jeune homme, vingt ou trente ans. Il y a des gens comme ça, vous ne pourrez jamais leur donner un âge. J'avoue qu'il avait bonne mine. Il y a des gens sympathiques, avec un bon visage, de doux yeux, rien à dire. Il m'a plu tout de suite, vous savez pourquoi ? Parce que moi, j'ai horreur des gens mielleux avec le visage en sucre. Je ne peux les supporter, ces gens doucereux qui vous regardent gentiment dans la bouche et disent « oui » à tout propos. Ils sont toujours d'accord avec vous à propos des neiges de juillet, des poissons qui poussent sur les vignes, tout ce que vous voulez ! Moi, les types de ce genre, j'ai envie de les plonger dans le miel et que les abeilles se régalent. Vous voulez savoir comment il s'appelait ? Quelle importance ? Bon, disons qu'il s'appelait Shapiro, c'est tout. Vous êtes content, maintenant ? Il était comptable dans une maison qui fabrique des boissons fortes. En fait, il tenait plutôt du propriétaire, vu que c'est lui qui commandait dans l'établissement. D'ailleurs, un propriétaire qui n'a pas confiance en ses employés n'a pas le droit qu'on l'appelle propriétaire. Vous pouvez penser le contraire, ça m'est bien égal. Bon. On me présente un jeune homme nommé Shapiro, qui est comptable et à moitié patron, et a l'air honnête. De plus, il joue pas mal aux échecs, presque mieux que moi, même. Vous pouvez estimer qu'il me mettait là, si ça vous chante, je vous ai déjà dit que je ne suis pas maître aux échecs. Maintenant, allez deviner qu'il va y avoir là un de ces romans ! Un roman drôlement dangereux : Ah quel cheval j'ai été !  ! Comment n'ai-je pas vu tout de suite ? J'ai même mis de l'huile sur le feu : j'en ai fait le plus grand éloge ! Que les échecs soient brûlés en enfer, eux et ceux qui y jouent ! En bref, j'ai joué avec lui, je lui ai piqué sa reine et lui, il m'a piqué Rosa. Je lui ai fait échec et mat en dix coups et lui, en trois. Le quatrième jour, la veuve m'appelle et, des flammes dans les yeux, elle m'explique que tout est fait et que Rosa est désormais fiancé à ce Shapiro, qu'elle est aux anges et Mazel Tov à elle, à moi et à nous ! Ce qui arriva alors, je ne vous le raconterai pas. Vous diriez que je suis fou à lier, complétement dérangé. C'est d'ailleurs ce que la veuve a déclaré. Au début, elle a ri, après elle a crié, finalement elle a éclaté en sanglots. Ça a tourné à la conflagration générale. Le pus a commencé à sortir et nous avons échangé les propos les plus acerbes. En dix minutes, nous nous sommes dit plus de vérités que pendant plus de vingt ans de connaissance. Je lui ai annoncé qu'elle était ma faucheuse, qu'elle m'avait égorgé sans couteau, qu'elle m'avait pris mon seul réconfort, qu'elle m'avait arraché mon âme, Rosa, et qu'elle l'avait livrée à un autre. À quoi elle a répondu que, de nous deux, le démon, c'était moi, que si quelqu'un avait arraché l'âme à l'autre, c'était moi à elle, et pas d'un seul coup, mais petit à petit, pendant plus de dix-huit ans. Le sens de ces paroles, le pire idiot l'aurait compris, non ? Je ne vous ferai pas part de ce que j'ai répondu à tout cela. Sachez seulement que je ne me suis certes pas comporté en gentleman. Vous pouvez même en conclure que j'ai agi avec beaucoup, beaucoup de grossièreté. J'ai pris mon chapeau, j'ai claqué la porte et j'ai détalé comme un détraqué. J'ai juré de ne jamais remettre les pieds dans cette maison; Qu'en pensez-vous ? Vous aimez tirer des conclusions, vous. Qu'en dit votre psychologie, hein ? J'aurais dû me foutre à l'eau, acheter un revolver, me pendra à un poirier ? Non, je me suis pas noyé, je ne me suis pas tiré dessus, je ne me suis pas pendu, comme vous le voyez. Bon, la suite, croyez-moi, je peux la garder pour la prochaine fois, vous n'en mourrez pas. Je dois me rendre chez mes veuves, elles m'attendent pour le déjeuner.


Veuve Deux

 

Pourquoi je vous ai laissé attendre si longtemps ? Parce que ça me plaisait. Quand je raconte une histoire, moi, je le fais pour mon plaisir, pas pour celui des autres. Je me doute bien de ce qui vous intéresse, mais moi, je n'aime pas les histoires dans les autres histoires. Moi, j'aime entendre ça après un bon repas, assis dans mon fauteuil, un cigare à la bouche. Et que m'importe si celui qui raconte l'histoire crache le sang pour moi ? Non, je ne dis pas ça pour vous, bien sûr. Vous, vous écoutez ce qu'on vous dit, voilà tout. Maintenant, l'affaire que je vais vous conter ici n'a rien à voir avec la précédente. Cependant, je vous demanderai de garder l'autre présente à l'esprit, car il y a quand même un certain lien entre elles, je dirais même : un lien certain. Bon, si vous avez oublié quelque chose, je vous rappellerai le tout. En trois mots, je résume : j'avais un ami du nom de Piny. Il avait une femme qui s'appelait Faya. Ils avaient une fille nommée Rosa. Mon ami est mort, sa femme est restée veuve, et moi, j'étais constamment fourré chez elle, vu que je l'aimais à la folie. Mais je ne le lui ai jamais dit. La fille a grandi. Arrive un comptable du nom de Shapiro, qui joue aux échecs avec moi et qui pince notre Rosa. Je pique une colère après la mère, je claque la porte et je me jure de ne jamais revenir. Vous voilà satisfait, je pense. Maintenant, vous vous demandez si j'ai tenu parole ou non. Dites vous-même, vous qui êtes psychologue. Aurais-je du ou non tenir ma parole ? Vous ne répondez pas, hein ? Vous n'avez pas de réponse, tout simplement. Voilà exactement ce qui arriva. J'ai couru toute la nuit comme un fou. J'ai parcouru trois fois toutes les rues de la ville, en long et en large. Chez moi, je suis arrivé à l'aube. J'ai mis le nez dans mes papiers. J'en ai déchiré plus de la moitié. J'ai horreur de la vieille paperasserie. J'ai fait mes paquets, j'ai écrit quelques lettres à quelques rares amis, vu que je suis seul comme un arbre dans le désert, j'ai donné des instructions concernant mes maisons et mes affaires et je me suis assis sur mon lit, la tête entre les mains. Et j'ai réfléchi, encore réfléchi, toujours réfléchi, jusqu'au matin. Je me suis levé, je me suis lavé à fond et j'ai pris le chemin de ma veuve. J'ai sonné, je suis entré, j'ai demandé qu'on me fasse un café avant que la veuve ne sorte du lit. Enfin, elle s'est levée et elle s'est plantée devant moi sans mot dire. Elle avait les yeux gonflés et le visage pâle. Apparemment, elle non plus n'avait pas tellement dormi cette nuit-là. Les trois premiers mots qui sortirent de ma bouche furent :  » Comment va Rosa ?  » Je termine à peine ma question que l'intéressée apparaît, belle comme le jour, lumineuse comme le soleil et bonne comme le bon Dieu en personne. Elle me regarde un moment, rougit un peu, me passe sa petite main sur la tête, comme on fait à un enfant, et finalement elle éclate de rire. Mais pas pour vous humilier, non, juste pour vous communiquer son rire, et que tout le monde éclate de rire aussi, y compris les murs. Oui, cher maître, elle est comme ça, cette Rosa, aujourd'hui encore. Même aujourd'hui, je donnerais tout l'or du monde pour son rire. L'ennui, c'est qu'avec les malheurs qui l'accablent aujourd'hui, elle n'a plus tellement envie de rire. Mais j'ai horreur qu'on mette la charrue avant les bœufs. Moi, j'aime l'ordre, alors je procède par ordre. Avez-vous jamais porté à votre bouche le goût des noces d'une fille ? Non, cela ne vous dit rien ? Moi, j'y ai goûté. Et pour longtemps, je vous le jure. Parce que la veuve, la Faya, elle aime recevoir tout sur un plateau d'argent. La faute à qui ? À moi, pardi, vu que c'est moi qui les ai dressées à ça, la fille comme la mère. Si elles ont besoin de quelque chose, à qui on fait appel ? À moi, et cela doit s'arranger dans les deux heures. On arrive chez moi pour de l'argent, pour un médecin, pour engager une cuisinière, un maître de danse, pour un vêtement, un soulier, un tailleur, un boucher, une plume, un saule pleureur, une besace, tout sur mon dos. Vous pensez que je ne leur ai jamais dit où tout cela les mènerait ? Bien évidemment ! Mais ça les fait rire, tout les fait rire. La vie se résume au rire, il y a des gens comme ça. Pas beaucoup, mais il y en a. Et qui trinque, moi. Qui doit servir de chaperon à des enfants étrangers ? Moi. Qui doit danser aux noces des autres ? Moi. Qui doit pleurer sur la tombe d'autrui ? Moi. Vous allez me demander qui m'oblige à tout ça ? Je vous répondrai… ça, je vous répondrai : Qui vous oblige à courir dans le feu pour sauver l'enfant d'un autre ? Qui vous force à sauter à l'eau pour sauver l'homme qui se noie ? Pourquoi tordez-vous le visage quand l'autre souffre ? Vous allez me dire que vous ne courez pas, que vous ne sautez pas et que vous ne tordez pas le visage ? Eh bien, vous n'êtes qu'une bête féroce. Moi je ne suis pas une bête, moi, mais un homme. Je ne joue pas les idéalistes, moi. Je suis quelqu'un de tout-à-fait ordinaire, et célibataire, voilà. Et cela, bien que votre psychologie à vous prétende qu'un vieux célibataire, c'est synonyme d'égoïste. Peut-être que cette affirmation elle-même dénote l'égoïsme, hein ? Vous prétendez avoir horreur de la recherche philosophique ? Moi aussi, j'en ai horreur. Donc il nous faut marier notre Rosa et moi, je dois me déguiser en beau-père. Vous qui me connaissez, vous imaginez comme la situation m'amuse. Le terme « beau-père » me dégoûte. Appelez-moi garçon de courses, commissionnaire, larbin, casse-noisettes, mais ne m'appelez pas  beau-père. Or, voilà que ma veuve se trouve très bien dans la peau de la belle-mère. Appelez-la belle-maman, elle se pâme de plaisir.

 » Eh bien, te voilà belle-mère, hein ? « 

Et elle s'enfle comme un pruneau dans un verre d'eau de vie.

 » Et le plus vite sera le mieux « , qu'elle rétorque.

 

Ah si vous l'aviez vue au mariage de sa fille ! Quel tableau ! Belle, jeune ! Vous auriez eu du mal à distinguer la fille de la mère ! Je la regarde sous le dais, avec tous les petits gamins qui tournent autour, et je me dis :

 » Espèce d'idiot ! Pauvre pierre qui roule ! Tu n'as qu'un mot à dire et tu ne seras plus une pauvre pierre qui roule ! Tu n'as qu'à bâtir ta maison, planter ta vigne, entrer dans ton Paradis ! Tu peux vivre une vie simple entre des gens gentils ! Enlève-toi cette  Rosa de la tête, elle n'est pas pour toi, Rosa c'est une petite fille, ne te leurre pas ! Parle à Faya, dis-lui, espèce d'âne bâté, dis-lui à elle, et à personne d'autre ! Quoi ? Tu ne vois pas ses yeux ? « 

Et mon regard croise celui de Faya. Mon cœur s'emplit de pitié pour elle, de pitié, je vous dis ! Rien que de la pitié ! Autrefois, il y avait un autre sentiment. Maintenant, il ne reste que la pitié. Et qui sait ? Peut-être, moi aussi, je mérite la pitié, et peut-être davantage encore. Pourquoi n'a-t-elle jamais rien dit, et pourquoi ne dit-elle rien encore maintenant ? Pourquoi ce serait à moi de parler et non à elle ? La timidité, vous allez dire ? La coutume ? Laissez-moi rire, pour moi, cela ne fait pas de différence, si c'est elle ou moi qui parle le premier. Les êtres humains, ce sont des êtres humains. Si elle se tait, alors, moi aussi. Appelez cela de l'entêtement, de la gloriole, de la folie, ça m'est bien égal. Je vous raconte tout ça, moi, pour que vous m'aidiez à trouver l'épine. Et puis, cela provient peut-être du fait que nous n'ayons jamais été seuls une minute, elle et moi ? Il y a toujours eu entre nous une personne supplémentaire qui nous prenait tout le temps, les pensées et les sentiments. Tout appartenait à l'autre, pas à nous. Pas une seconde à nous, de par le diable ! Comme si nous étions faits pour les autres. D'abord Piny, ensuite Rosetchka, et maintenant, un gendre, qui allait manger à notre table. Et quel gendre ! Comme on n'en trouve pas deux comme lui ! Vous savez que moi, je ne m'emballe pas facilement. Je ne vous casserai pas les oreilles avec des louanges, des sons de trompette, des hymnes nationaux, non. Je vous dirais juste que le terme d'ange serait une humiliation pour ce beau garçon. Si les anges qui se promènent au ciel ressemblent tant soit peu à ce Shapiro, alors il vaut mieux passer son existence en leur présence et pas avec toutes sortes de bipèdes qui pourrissent l'atmosphère sous le ciel divin. Vous allez me traiter de misanthrope, hein ? Mais si les humains vous avaient fait à vous la moitié de ce qu'on nous a fait à nous, je vous jure que vous deviendriez non seulement misanthrope mais encore assassin. Vous vous promèneriez dans les rues un couteau à la main et vous égorgeriez les gens comme des moutons. Dites donc, c'est quoi cette manie de laisser parler les gens pendant deux heures sans leur demander s'ils veulent un verre d'eau ? Demandez qu'on apporte du thé. Donc de quoi parlions-nous, déjà ? Ah, de Shapiro, le comptable de la fabrique de spiritueux qui tenait les clés de la maison dans sa main. Il n'y avait pas de limite à la confiance qu'on lui accordait là-bas. On le considérait comme un fils. La preuve en est qu'au mariage, ses patrons étaient là, deux brigands associés, qu'ils me pardonnent car ils sont dans l'autre monde, je veux dire en Amérique. Les patrons donnent en cadeau au gendre un beau coffret d'argenterie et tout le monde les regarde comme de véritables philanthropes. Moi, j'aime bien les gens qui sont non seulement des philanthropes, mais en plus des propriétaires et qui arrivent au mariage où ils se conduisent à la fois comme l'un et comme l'autre. D'autant qu'ils semblent estimer leur employé, lequel a contribué largement à faire d'eux des propriétaires et des philanthropes. Vous souriez pour rien, cher maître. Moi, je ne me prétends pas socialiste. Mais moi, j'ai horreur des propriétaires qui se prennent pour des philanthropes, quel mal à ça, hein ? tenez, écoutez un peu ce dont est capable un propriétaire philanthrope. Supposons que, grâce à dieu, vous ayez une affaire à vous, qui rapporte des mille et des cents, avec un employé modèle en qui vous avez pleine confiance et qui veille sur votre sommeil. De plus, imaginons que cela vous permette de vous rendre à l'étranger pour y passer du bon temps. Mais c'est compter sans nos petits youpins à nous ! Je sais que vous n'aimez pas l'expression, mais je parle bien de nos petits youpins à nous. Ils ne se contentent jamais de rien, il leur faut des affaires. Ils doivent planer, faire du bruit, attirer l'attention, tout ça. Les propriétaires de Shapiro ne se contentent pas d'avoir une entreprise en or tenue par un garçon tel que lui. Ils ont mis les pieds dans un de ces bourbiers ! Ils ont commencé  à s'occuper de ventes aux enchères et d'immobilier, de troc, et finalement de location. Le marché a commencé à gonfler et le prix des maisons a grimpé comme les flammes d'un incendie de forêt, et eux avec. Finalement, ils s'en sont sortis tout rôtis et ils ont fait griller Shapiro avec eux à l'aide de chèques pourris. Ils ont ramassé tout l'argent comptant contenu dans les caisses et ils ont décampé pour l'Amérique. Il paraît qu'ils se débrouillent all right, comme on dit dans la langue américaine. Quant à Shapiro, ils l'ont laissé dans la boue et dans les dettes, avec des signatures de garantie et de caution par-dessus la tête. Tout cela a provoqué un énorme scandale, au point que les créanciers ne s'intéressent plus de savoir si le pauvre garçon est employé ou patron. Ils exigent de lui des dédommagements. Et comme il n'a pas les moyens de les satisfaire, alors le voilà en faillite. Ajoutez à ça qu'il ne peut prouver que la faillite provient d'un cas de force majeure. Alors le voilà en faillite criminelle, comme vous savez peut-être, ou peut-être pas… Or, quand vous passez pour criminel, votre place se trouve tout naturellement en prison, parce que le public, lui, il a horreur des criminels. Vous avez le droit de faire faillite dix fois, dix fois, vous entendez ? Maintenant, si vous le faites selon les règles, sous contrôle, je veux dire, alors vous pouvez dire au public :  » va te faire foutre « , pardonnez-moi l'expression. Dans ce cas, vous vous achetez une jolie maison avec le fric que vous prétendez ne pas avoir. Tout le monde vous admire. On vous propose les meilleurs partis en mariage. Vous avez pignon sur rue. Vous écrasez tout le monde et vous vous acoquinez avec les grands de ce monde qui mènent les autres par le bout du nez. Vous vous persuadez qu'il n'y en a pas deux comme vous. Vous vous pavanez comme un dindon. Enfin, vous ne reconnaissez plus les autres et vous êtes sûr que, vous, le vent ne vous emportera jamais. Ne vous insurgez pas, je ne parlais pas pour vous, vous comprenez bien. En bref, notre garçon, Shapiro, n'a pas pu supporter la honte. De plus, voir les veuves et les pauvres orphelins, cela lui faisait mal au cœur. Parce que ses patrons, ils n''avaient aucun scrupule. Ils ont pris à tout le monde. Alors lui, il s'est empoisonné. Je suppose que vous n'insistez pas pour savoir avec quelle drogue il a fait ça, comment il l'a obtenue, et ce que contenait la lettre qu'il m'a écrite, la façon dont il s'est séparé de Rosa, de sa mère et de moi-même. Tout ça, ce sont des sentiments qu'utilisent les romanciers pour tirer des larmes de leurs veaux de lecteurs. En deux mots, le malheureux ne s'est pas seulement suicidé, mais il nous a tous empoisonnés avec lui. La catastrophe prit une telle ampleur, la douleur une telle profondeur, la souffrance une telle acuité, qu'aucune larme ne coula de nos trois paires d'yeux. Nous avons gelé sur place, nous avons pris le deuil, nous avons succombé, nous sommes tombés, la face contre terre. Nous aurions été les plus heureux si quelqu'un nous avait tranché la gorge à tous d'un seul coup de couteau. Vous pouvez dire ce que vous voulez. Vous ne pouvez regarder en face les gens qui viennent vous consoler, avec leur mine de circonstance et leur air de dire : « Heureusement que c'est à vous que ça arrive et pas à moi ! « 

Ajoutez à ça  leurs paroles creuses et vides de sens, leurs éloges hypocrites, leur départ précipité sans dire au revoir, avec un petit reniflement de sympathie. Sans parler du Livre de Job, que tout ignorant est censé consulter comme un coq regarde les humains, lui aussi, il me porte sur les nerfs. Paroles hérétiques, vous dites ? Vous appelez ça de l'hérésie ? Causer la perte d'un innocent, le faire signer des chèques sans provision, disparaître avec l'argent, et laisser l'employé s'empoisonner, abandonnant derrière lui trois âmes en peine qui n'ont rien fait. Comment vous appelez ça, vous ? Vous trouvez que c'est du blasphème, vous ? Non, n'est-ce pas ? Et vous ne croyez pas que c'est un peu cruel, de la part du bon Dieu, un truc pareil ? Parce que, voyez-vous, on peut lui poser des questions à lui aussi, après tout. La preuve, ce que dit ce sacré Job lui-même, dont on doit consulter le livre comme les coqs les humains ! Vous vous taisez, hein ? Moi non plus, je n'ai rien à dire. D'ailleurs, même si vous l'ouvrez, personne ne vous donnera la répartie. Vous allez mâcher et remâcher les paroles de circonstance :  » Dieu a donné, Dieu a repris.  » Et vous n'aurez rien à ajouter. Qu'en pensez-vous ? Philosopher, c'est comme mâcher de la paille ? Oui, c'est aussi mon avis. Bon. Nous revenons à ma veuve. Que dis-je, « ma veuve », à mes deux veuves. Rosa aussi, elle est veuve. Ah ah ! C'est si triste. Cela fait un tel affront à la Nature qu'on ne peut qu'en rire ! Rosa veuve. Si vous l'aviez vue. Une fillette de quinze ans n'aurait pas eu l'air plus jeune. Rosa  veuve ? Rosa mère. Eh oui ! Mère d'une petite fille ! Trois mois après la mort de Shapiro, la maison s'emplit des piaillements d'un nouveau-né. Faïgelé, « l'oiselle », qu'elles l'ont appelée ! Et voilà la petite pie qui mène toute la maison, laquelle ne vit que pour elle. Que vous soyez debout, assis ou en mouvement, partout, partout, Faïgelé, Faïgelé, Faïgelé ! Si vous croyiez à la Providence, comme vous appelez ça, vous auriez dit que Faïgelé nous dédommageait de toutes nos souffrances. Dieu nous l'avait envoyée comme source de réconfort. Mais comme vous me voyez, je ne suis pas tellement croyant, vous non plus, d'ailleurs. Comment ? Vous prétendez le contraire ? Je n'ai rien contre, mais à condition que vous vous regardiez bien en face, sans hypocrisie. Parce que moi, j'ai horreur de l'hypocrisie comme les Juifs ont horreur du cochon. Les croyants, je veux bien qu'ils aient de la sagesse comme dix-mille cervelles, mais il se peut aussi qu'ils portent sur le visage un masque de Tartuffe, et, dans ce cas, eh bien ! qu'ils aillent au diable ! Je suis comme ça, moi. Bien. Où en étions-nous ? Ah ! Faïgelé ! Dès qu'elle a paru sur notre horizon, la vie revint, avec son sourire et sa joie. La couleur revint aux visages et le brillant aux yeux. Ce fut comme une nouvelle naissance, pour nous comme pour elle. Je vais vous dire, Rosa, qui n'avait pas ri depuis si longtemps, la voilà qui se remet à rire, avec son rire bizarre et communicatif. Et vous éclatez de rire, alors que vous avez envie d'éclater en sanglots. Et voilà la Faïgelé qui ouvre les yeux et commence à nous regarder tous les trois, tout en montrant des premiers signes de compréhension. Et quand le premier sourire apparut, les deux veuves faillirent presque en perdre la raison. Elles me sautent dessus :  » Où étais-tu il y a une seconde ? « , me demandent mes deux veuves.

-        Qu'y a-t-il ?

-        Il y a une minute et demi, Faïgelé a fait entendre son premier rire !

-        C'est tout ? « 

À vrai dire, je jouais les indifférents mais le cœur y était quand même, comme d'habitude, pas tellement à cause du premier rire de Faïgelé, d'ailleurs, mais plutôt parce que cela me faisait plaisir de voir mes deux veuves en joie. Imaginez le tintamarre quand la première dent a percé ! La première à s'en apercevoir, évidemment, ce fut la jeune veuve, la mère. Elle a immédiatement appelé la moins jeune, Faya, je veux dire, et elles se sont mises en devoir d'étudier la question à l'aide d'un cure-dent. Quand elles ont entendu le choc du bois sur la petite quenotte, elles ont fait un boucan du diable qui m'a fait sortir de l'autre chambre.

 » Quoi encore ?

-        Une dent !

-        Vous vous méprenez « , que je dis, juste pour les agacer.

Toutes les deux ensemble me prennent le doigt et l'introduisent dans la petite bouche chaude de Faïgelé où je sens une petite boursouflure qui pourrait bien ressembler à une dent naissante.

 » Alors ? « 

Elles espèrent que je vais leur donner le bonjour de la petite dent. Moi, comme j'aime les agacer, je demande :

 » Quoi, alors ?

-        N'est-ce pas, qu'il y a une dent ?

-        Évidemment qu'il y a une dent ! « 

Donc, s'il y a une dent, conclusion : la Faïgelé, c'est un génie comme il n'y en a pas deux comme ça sur Terre ! Et un pareil génie, il a droit à des embrassades d'une telle longueur qu'à la fin Faïgelé se met à brailler. Je la leur arrache des bras et je la berce pour la calmer. Les enfants ne se calment que chez moi. Et s'il y a des cheveux que Faïgelé aime tirer, c'est les miens, pardi ! Et mon nez, c'est son nez préféré pour le pincer entre ses petits doigts. Vous n'avez pas idée quel bonheur c'est que de se voir pincer le nez par ces petits membres délicats ! Vous voudriez les embrasser phalange après phalange ! Vous vous dites que dans le corps de cet homme réside une âme de femme, hein ? Sinon, il n'aimerait pas tellement les enfants. Et alors ? N'est-ce pas que je vous ai deviné et que c'est ce que vous pensez ? À vrai dire, je ne sais pas quelle âme j'ai dans le corps, mais c'est vrai que j'aime les enfants. Qui voulez-vous que j'aime ? Tous vos adultes, avec leur gros ventre et leur double menton ? Et qui n'ont de goût que pour leur déjeuner, leur cigare et leur petite partie de « Préférence ». Vous voulez que j'aime ce genre de gens ? Ceux qui s'occupent du bien public, ceux qui en vivent, ceux qui traversent le monde en braillant et en gesticulant, tout en criant qu'ils ne veulent que le bien public ? À moins que vous ne préfériez que je porte mon affection sur ces petits jeunes, là, qui n'ont pour but que de redresser un monde tordu ? Ceux qui me traitent de bourjouk et exigent que je vende mes maisons pour partager le bénéfice avec moi au nom de l'expropriation ? Peut-être voudriez-vous que j'apprécie les grosses rombières qui n'ont pour idéal que la bouffe, les beaux habits, les bijoux, le théâtre et la conquête des autres hommes ? Ou encore les vieilles vierges aux cheveux courts, qu'on appelait autrefois nihilistes et portent aujourd'hui le titre de S É  sobiotes, ou Social-Révolues ou Démocrates ? vous voulez sans doute objecter que je suis un vieux célibataire et, par conséquent, colérique et misanthrope et, en conséquence, que personne ne trouve grâce à mes yeux ? Ce que vous allez objecter m'est d'ailleurs bien égal. Moi, je mène mon chemin, à savoir, je raconte. Donc, où en étions-nous ? À Faïgelé et au bonheur qu'elle semait autour d'elle. Nous revivions tous les trois grâce à elle. Elle nous insufflait un nouveau souffle de vie et nous rendait l'existence presque douce. Elle nous donnait la force nécessaire à supporter un monde mauvais et poussiéreux. Pour moi, elle constituait un secret et une énigme. Vous, vous n'aurez pas de mal à la résoudre, vu que vous savez déjà ce que signifiait Faïgele pour moi. Plus elle poussait et grandissait, plus je commen&ccedil

 

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