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CHOLEM ALEICHEM – L’Incendie

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7:28
16 août 2016


cocotte

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messages 766

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Cholem Aleichem

 

L'incendie

 

J'entends quelqu'un derrière moi qui prend les autres voyageurs à témoin :

 » Les Juifs, sauf votre respect, et que Dieu me pardonne, ce sont des têtes brûlées. Comme dit le dicton :  » Avec un Juif, mange des nouilles dans la même assiette prie dans le même livre de prières et repose dans le même cimetière, et que le diable l'emporte !  » Vous vous demandez pourquoi je m'excite à ce point et pourquoi je critique tellement les Juifs ? Ah ! Si vous portiez sur le dos le fardeau que je porte ou si les Juifs vous avaient fait à vous ce qu'ils m'ont fait, vous enlèveriez les gens dans la rue ou vous leur casseriez la tête à coups de canne ! Bon, mais c'est pas grave ! Moi, personnellement, je n'aime pas trop me disputer avec le monde. Comme dit le dicton :  » Mieux vaut céder le premier, et laisse tourner la Terre !  » Puisse Dieu leur faire leur compte et que le diable les emporte !  Écoutez voir ! Moi, je suis Boroslavien, c'est-à-dire d'un petit village qu'on appelle Boroslav. Petit, mais parfait. Le genre d'endroits dont les gens disent :  » Semez dru, récoltez maigre !  » Les types qu'on veut punir, ne les envoyez pas en Sibérie, Ah ah ah ! , expédiez-les chez nous à Boroslav ! Puis, bombardez-le commerçant,  faites-lui crédit, et qu'il fasse faillite comme il convient ! Ensuite, qu'un petit incendie se déclare chez lui, que tout brûle, depuis le chapeau jusqu'aux lacets de souliers, et que le feu ne laisse pas le moindre bout de fil debout !  Alors, vous verrez tous les Juifs Boroslaviens qui annoncent que c'est vous-même qui avez entonné la bénédiction sur les chandelles ! Vous imaginez ce que les Juifs de Boroslav sont capables d'imaginer, de dire et d'écrire à qui de droit, et que le diable les emporte ! De là, vous comprenez sans doute à qui vous avez affaire. À un malheureux, un malheureux à trois rapports, qui porte sur son dos un triple fardeau. Un, je suis juif. Deux, je suis un Juif boroslavien. Trois, je suis un Juif boroslavien brûlé. Mais alors, ça, brûlé ! Comme le veau d'or ! C'est arrivé cette année, figurez-vous. Comment ai-je pris feu ? Comme un toit de chaume ! J'en suis sorti haut la main, comme on dit ! Nu comme un ver ! Or, le hasard voulut que, cette nuit-là, je n'étais pas à la maison. Où je me trouvais ? À  Tagtché, chez ma sœur, aux fiançailles. Une bien belle fête, figurez-vous, avec un beau repas, les notables du village, pas les tordus de Boroslav ! Comme vous pensez, on y buvait pas du demi-alcool, sans compter la bière et le vin. En bref, on a eu du bon temps selon la volonté de Dieu, comme on dit. Tout d'un coup, on m'apporte un télégramme :

 » Femme malade. Enfants tous malades. Belle-mère au pire. « 

Alors moi, comme dit le dicton :  » Mardochée a pris ses jambes à son cou !  » J'arrive à la maison, plus de maison, plus de boutique, plus de stock. Ni un oreiller pour la tête, ni une chemise pour le dos. Comme on dit :  » Sortir pauvre, rentrer ruiné !  » La femme ? En larmes! Les enfants ? De même. Pas un coin ou dooonner de la tête. Heureusement que le tout est assuré, et comment, assuré ! Figurez-vous que c'est là que le bât blesse. Bon, ça, c'était un moindre mal, mais l'ennui, c'est que le moindre mal constituait aussi le pire des maux, parce que cela n'arrivait pas pour la première fois. Comme vous me voyez, moi, j'avais déjà brûlé une fois, ah ! quel souvenir ! Et là déjà, c'était la nuit et je n'étais pas chez moi. Bon, la première fois, tout a marché comme sur des roulettes. L'inspecteur a examiné le cas, a noté l'état des torchons calcinés et a évalué le tout .Enfin, un rouble ici, un rouble là, nous sommes parvenus à un accord dans un respect mutuel, que le diable l'emporte. Mais cela concerne le premier cas. Pour le deuxième, on nous a envoyé un de ces inspecteurs, un vrai vampire. Ajoutez à ça, pour mon malheur, qu'il souffrait d'un regain de probité, celui-là. Il ne prend rien, vous entendez un peu ce scandale ? Il ne prend rien ! Rien à faire ! Et le voilà qui cherche et qui fouille, qui triture et qui tripatouille. Il veut savoir par où a commencé l'incendie, quelle est l'étendue des dégâts et pourquoi il ne reste rien de tangible. Comment se fait-il qu'il n'y ait pas de traces ?

 » Oh ! , que je réponds. Voilà exactement la question ! C'est exactement ce que j'affirme ! Posez la question au Créateur ! « 

Il me répond :

 » Ce n'est pas évident. N'imaginez pas que vous allez nous soutirer de l'argent comme ça. « 

Vous l'entendez, un peu ? Aux canards, qu'il fait peur, aux canards ! Comme notre inspecteur de police, qui essaie de me faire fourcher la langue comme à un gamin qui récite son alphabet ! Et puis, il passe au russe :

 » Skaji mnya, Moshka ! Dis-moi, Moshé, comment ça se fait que ça brûle à chaque fois comme ça ? « 

Il veut que je lui explique la logique suivant laquelle je brûle à chaque fois.

-        La raison logique, votre honneur, c'est l'incendie. « 

-        Alors pourquoi vous avez contracté l'assurance juste deux semaines avant de brûler ?

-        Dites donc, mon cher maître, vous auriez préféré que je le fasse deux semaines après ?

-        Comment se fait-il que vous étiez absent juste au moment où vous avez brûlé ?

-        Et si j'avais été présent, cela vous aurait facilité la tâche ?

-        Pourquoi vous a-t-on télégraphié que la femme et les enfants étaient malades et que la belle-mère était décédée ?

-        Pour que je rentre le plus vite possible.

-        Pourquoi ne vous ont-ils pas écrit la vérité, ça aurait mieux valu ?

-        Ils craignaient que je ne m'affole.

-        Je vois, je vois… Et je vois encore plus que vous allez goûter de la paille pour un moment.

-        Mais pourquoi ça ? Qu'avez-vous donc contre moi ? Vous attrapez un pauvre innocent comme moi et vous le torturez ! C'est du propre, égorger les gens comme ça ! Allez-y ! Vous voulez m'égorger ? Eh bien égorgez-moi ! « 

Et j'ajoute encore à son endroit :

 » Vous semblez oublier qu'il y a une loi sur Terre et un Dieu au Ciel ! « 

Et le voilàqui sort de ses gonds :

 » Vous parlez de Dieu, vous ?! Vous n'êtes qu'un ci et un ça ! « 

Moi, je ne vais pas perdre mon temps à l'écouter, vu que je suis pur, pur comme l'or. Comme disent les Sages :  » Tu ne mépriseras pas ton prochain !  » Ce qui signifie : si on ne mange pas d'ail, on ne pue pas, et que le diable l'emporte, voilà.

Bon. Tout ça aurait pu finir pour le mieux. Mais la scène se passe à Boroslav. Comment un Juif de Boroslav pourrait-il accepter que quelqu'un d'autre reçoive de l'argent sans contrepartie ? Alors on a commencé à faire circuler des papiers, je veux dire des dénonciations. Certains ont utilisé la poste, mais d'autres se sont présentés eux-mêmes chez les autorités pour leur raconter que j'avais moi-même le feu sacré ! Vous entendez ce que des charognards sont capables d'inventer ? Ils ont prétendu que j'ai fait exprès de m'absenter cette fameuse nuit-là pour… Vous comprenez de quoi sont capables des gens sans foi ni loi ? Ils ont soutenu que je n'avais jamais eu en ma possession la quantité de denrées que détaillait ma déclaration. Ils ont affirmé que les comptes que je tenais dans mes livres étaient faux. Ils ont mugi et bêlé qu'ils le prouveraient sur la foi de toutes les dénonciations de la Création. Mais qui les écoutait, dites ? Pas moi, toujours, vu que moi, je suis pur, pur comme de l'or pur. À la rigueur, pour le coup des petites bougies, ça, c'est de la fumée ! Un enfant dans son berceau se douterait bien que, pour faire un coup pareil, il vaudrait mieux s'adresser à un tiers. On en a vu, des bons anges qui sont toujours prêts à faire une bonne action pour un trio de roubles. Comment, ça ne se passe pas comme ça, chez vous autres ? Maintenant, l'assertion selon laquelle j'ai décampé de la maison exprès, c'est totalement ridicule !  Vous oubliez les fiançailles chez ma sœur ! Je n'ai qu'une seule sœur et elle fête les fiançailles de sa seconde fille. Vous imaginez comme je vais manquer l'occasion ? Il faut quand même regarder la vérité en face, non ? Je vous le demande à vous. Si vous aviez une sœur, une sœur unique, et qu'elle marie sa seconde fille, vous resteriez comme ça à la maison ? Vous n'iriez pas aux fiançailles, vous ? Non ? Pourquoi vous vous taisez, hein ? Maintenant, je devrais avoir des dons de prophétie. Je devais savoir qu'au moment où j'allais chez ma sœur à  Tagtché, pour les fiançailles, au même moment, un incendie éclaterait chez moi à Boroslav!  Heureusement que j'avais contracté une assurance. Et ce, justement, à cause de tous ces incendies qui éclatent de nos jours ! L'été arrive et il n'y a plus moyen de contrôler les feux qui s'allument un peu partout dans les villages, incendie après incendie. Cela peut arriver à Mir, à Bobwisk, à Izbitché, à Bialistok, le monde entier est en flammes ! J'ai réfléchi. Tous les Juifs sont responsables les uns des autres, comme on dit :  » Tout le monde et son père sont condamnés à brûler.  » Alors moi, je vais jouer les idiots entre tous les sages ? Je vais mettre la boutique en danger ? À quoi bon vouer mon sort aux miracles si je peux m'assurer, hein ? Et si je m'assure, alors pourquoi ne pas m'assurer convenablement ? Comme dit le proverbe :  » S'il faut manger du cochon, au moins qu'il dégouline sur la barbe !  » L'ogre ne va pas emporter la compagnie d'assurances et elle ne va pas s'effondrer à cause de mes quelques roubles à moi. Et puis, à part ça, que le diable l'emporte ! Alors moi, je me suis rendu de ce pas chez mon agent d'assurances et je lui ai dit comme ça :

 » Écoutez moi bien, mon bon Monsieur Zamberg.  La réalité, c'est comme ci et comme ça. Le monde entier brûle, pourquoi ne prendrais-je pas les devants ? Je voudrais assurer ma boutique chez vous. « 

Lui, il me regarde d'un air goguenard :

 » Non ! Vraiment ?

-        Pourquoi me regardez-vous avec cette bouille de mouton frit ?

-        D'un côté, ça m'amuse, mais de l'autre, ça me désole !

-        Qu'est-ce que ça veut dire, ça, que ça vous amuse mais que ça vous désole ?

-        Ça me désole parce que je vous ai déjà assuré une fois et ça m'amuse parce que je ne recommencerai pas.

-        De quoi de quoi ?!

-        De quoi que vous m'avez déjà roulé une fois.

-        Quand ça que je vous ai roulé, ah ça ?

-        L'autre fois, quand vous avez brûlé.

-        Dites au moins :  » dieu nous garde ! « , espèce de grossier malotru !

-        Dieu nous préserve, Dieu vous préserve, Dieu préserve son peuple tout entier ! « 

Et il m'éclate de rire au nez, ce goy d'assureur. Alors moi, évidemment, je cherche à m'assurer ailleurs, normal, non ? Comme disaient nos ancêtres dans le désert :  » Par manque de faute d'assurances ». Il y a très peu de société maiiis il y a des tas d'agents. Mon petit père, ça tombe à foison, ça ! Alors, j'ai cherché et j'ai trouvé un petit gars. Il venait juste de finir son stage et de recevoir sa titularisation et il cherchait de la pratique. Comme vous devez vous en douter, il m'a assuré pour dix mille roubles, pourquoi pas ? Dites, je ne ressemble pas à quelqu'un qui a un chiffre de roulement de dix mille, non ? Et puis, comme dit le dicton :  » aujourd'hui, ça manque, demain, c'est de trop.  » Mais les Boroslaviens prétendent que je n'ai jamais eu chez moi un tel stock. Qu'ils parlent tant qu'ils veulent, qu'il proclament, qu'ils prouvent, qu'ils déclament, qu'ils réprouvent, qu'ils aboient  et que le diable les emporte au fond des bois !  Heureusement que lorsque j'ai contracté l'assurance, personne ne le savait, à Boroslav ! Aussi, tout marchait très bien, je vous l'assure. Mais quand j'ai été brûlé pour la deuxième fois, moi, alors tous nos chers frères se sont jetés sur les agents d'assurances. Chez qui et quand s'est-il assuré ? Et pour combien ? Quand on a appris le chiffre de dix mille, quel boucan ça a fait ! Quoi ?! Comment ?! Le dénommé Moshé Mardochée va ramasser dix mille en poche ?! Puissent quatre-vingts années de malheur s'abattre sur vous d'un seul coup ! Qu'est-ce que ça peut vous faire, que Moshé Mardochée ramasse dix mille ? Vous avez peur que Moshé Mardochée gagne un rouble de trop ? Qu'auriez-vous dit si, au contraire, Moshé Mardochée avait dû investir un rouble pour couvrir tous les dégâts ? C'est vous qui le lui auriez donné, le rouble, hein, mes chers Boroslaviens ? On se moque de Boroslav, maintenant ! Une ville sainte et juste qui ne peut supporter la moindre entorse à la morale ! Oui, je sais bien. D'habitude, dans ces cas-là, on même du mal à sauver la famille et les dégâts sont épouvantables. Et si ce n'est pas le cas, qu'est-ce que ça fait ? On aurait dit qu'ils allaient tous crever de la lèpre si je recevais au moins, je veux dire, au plus, les dix mille roubles. Et à supposer que je les reçoive, les dix mille, et alors ? Il y a là de quoi leur faire attraper la migraine ? L'autre brûle ? Laissez-le brûler ! Et puis, brûlez avec,  tant que vous y êtes ! Se mettre à la place de son prochain, il paraît que c'est un des plus sages commandements. L'autre, il a peut-être des enfants, une fille à marier, peut-être, un vrai trésor, douée, charmante, réussie. Mais peut-être n'a-t-il pas les moyens de lui donner une dot ? Ou encore, il a peut-être un gamin doué comme pas deux mais à qui il ne peut offrir des études. Peut-être qu'il a tout sacrifié pour arriver à vivre, lui, sa femme et ses enfants. Mais à ça, personne ne pense. Non ! Tout le monde me calcule : d'un côté, comme ci, de l'autre, comme ça ! Combien va-t-il y gagner ? Et pourquoi y gagnerait-il ? Et puis que le diable les emporte. Non, je vous l'assure, si les autres négociants ne compatissent pas tellement, bon, ça, d'accord. La pauvreté les rend méchants. Ils sont jaloux de ce que, moi, je gagne et eux pas. Mais les riches, qu'est-ce qu'ils ont après moi ? Surtout, le fils du gros richard d'en face. Ce gars-là, on le connaît sous le sobriquet de Moshé Bouche d'Or. Un Juif chaleureux, intelligent, avec un bon cœur, réticent à prêter à intérêts, charitable droit et assez intègre. Chaque fois qu'il m'aperçoit, il m'arrête :

 » Comment va votre embrouille ? J'ai entendu dire que vous avez eu de gros dégâts ? « 

Et tout en parlant, il fourre ses mains dans les poches, il sort son gros ventre, il vous regarde avec des yeux de bovin et prend un air qui vous invite à lui filer une paire de claques, deux, même. Mais évidemment, il faut se retenir et ne rien dire. Comme dit l'adage :  » Fais-toi dépeceur au marché mais ne dépends jamais des autres.  » Ce qui veut dire :  » Pince-toi la joue à en pleurer et attends que ça passe. « 

Bon à part ça, j'ai une enquête sur le dos. À chaque fois, on me convoque et on me pose une nouvelle question. Mais moi, ça m'est bien égal. Je n'ai aucune raison d'avoir peur, vu que moi, je suis pur, pur comme l'or. En attendant, ils m'ont soutiré une signature comme quoi je n'ai pas le droit de sortir de chez moi. Mais comme vous le voyez, moi, je prends le train tous les jours, rien que pour les agacer, les Boroslaviens. Comme on dit :  » Que l'affamé y vienne, que le nécessiteux s'installe.  » Ce quiii signifie :  » Si vous voulez, marchez après moi et jetez-moi la première pierre et que le diable vous emporte.  » Donc, vous supposez qu'au détail du fardeau qui me pèse sur le dos, la compagnie d'assurances ne va pas discutailler avec moi sur le montant des dégâts. Ah ! s'il pouvait pousser autant de milliers de furoncles sur les joues de ce fils de richard que de roubles que je pouvais ramasser dans l'affaire ! Vous vous demandez alors pourquoi je ne me sers pas ? Ah !!! Je vois que vous me connaissez bien mal ! Figurez-vous que moi, les voleurs de grand chemin ne me mordront pas jusqu'au sang si vite que ça ! Je marche d'après le principe qui dit :  » Si on tombe devant toi… « , à savoir :  » le sort en est jeté. Advienne que pourra !  » En bref, toujours laisser les événements marcher à leur allure. Mais l'enquête ? L'enquête ? Qu'elle continue, l'enquête. Moi, elle ne me dérange en rien, vu que je suis pur, pur comme de l'or pur. Mais l'ennui, c'est que mon argent ne profite pas. De plus, je suis gêné aux entournures, et ça, c'est bien dur à avaler. C'est à en rager ! Parce que mon argent, je finirai bien par le recevoir, ça va de soi. À quoi leur servirait-il ? Alors, pourquoi me font-ils traîner en longueur, sans raison, sans motif ?  » Donnez-moi mon argent, mon argent, je veux mon argent ! Que voulez-vous de mes enfants ? Quoi, c'est trop demander ? Aboulez mes dix mille roubles, l'argent de mes enfants ! Enfin, ce n'est pas mon argent à moi, c'est celui de mes enfants ! Rendez-moi l'argent de mes enfants et fichez moi la paix ! Et puis, ça suffit comme ça et que le diable vous emporte !  »

Mais les plaintes et les arguments ne servent de rien. En attendant, ça va mal. Et même de mal en pis. Les affaires, je n'y retournerai jamais. Le mariage, je le retarderai. La dot, il n'en est plus question. Les études des enfants, non, ça c'est sacré. L'argent s'envole. On dépense de plus en plus chaque jour. Sans parler du désagrément que tout cela me cause.  Je n'en ferme pas l'œil de la nuit. Bien que je n'aie pourtant rien à craindre, vu que je suis pur, moi, pur comme l'or pur. Mais, comme on dit :  » l'homme, ce n'est jamais qu'un homme !  » Je retourne toutes sortes de pensées dans ma tête. Il y a là une enquête, avec le ministère public. Et il y a aussi ces braves Boroslaviens qui sont prêts à témoigner et à jurer qu'ils vous ont vu vous promener la nuit dans votre grenier, une torche à la main. Vous avez affaire à des Juifs de Boroslav, voyez-vous? Entre autres, il y a un certain David Hersh. Je vous souhaite à vous et à moi de gagner en une semaine ce qu'il m'a coûté en pousse au silence. Un fils de bonne famille, un ami, avec un joli sourire et des « Si Dieu veut ! Avec l'aide du Ciel !  » et que le diable l'emporte. Vous comprenez maintenant ce que c'est que Boroslav ? Vous voyez pourquoi j'éclate de colère quand on parle des Juifs de cette bourgade ? Mais attendez un peu que je reçoive ma monnaie et vous verrez comment je vais leur faire leur compte ! D'abord, une petite donation pour notre bonne ville ! Je ne veux pas vous dire au juste combien, mais pas moins que les richards de chez nous. Je donnerai comme un gros bourgeois, le grenier du culte va recevoir sa part. Dix-huit balles pour embellir la salle d'étude de la synagogue, ça leur en flanquera plein la vue, ça leur fera bourdonner les oreilles et que le diable les explose ! Pour les dons à l'hôpital, une demi-douzaine de blouses en coton pour les malades. Pour l'école, quatre petits tabliers sortant tout droit de chez le tailleur. Après ça, je marie ma fille. Vous allez vous imaginer que je vais faire la noce comme tous les Juifs du pays organisent des mariages, hein ? Eh eh ! Vous ne me connaissez pas ! Moi, quand je monte une noce, c'een est une comme on n'en a jamais vu, depuis la sortie d'Égypte, même ! Une tente qui recouvre toute la cour de la synagogue. Un orchestre que je vais faire venir de Smilansk. Un repas pour trois cent pauvres. Cela comportera du bon pain et du bon vin, et cinq kopeks par couple de pauvres ! Et pour le repas de noce, le soir, j'invite toute la ville sans aucune exception, m'entendez-vous ? Et en tête de table, je place mes pires ennemis, ceux qui m'ont dénoncé ! Et je trinque avec eux, à votre santé, et encore une danse, et encore une ! Les musiciens, chauffez, chauffez, les gars ! Moi, vous ne me connaissez pas ! Vous m'entendez ou non ? Vous n'avez pas la moindre idée de qui je suis, moi ! Moi, quand je m'y mets, je claque l'argent comme ça, moi ! Et encore un verre d'eau de vie, et un autre ! Que mon âme meure avec les Philistins ! Allez-y les enfants ! Buvez, buvez, et que le diable vous emporte !

 

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