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CHOLEM ALEICHEM – Ne soyez jamais trop bon

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17:41
27 mai 2016


cocotte

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messages 766

1

Cholem Aleichem

Ne soyez jamais trop bon

Traduit par Shmuel Retbi

 

La nouvelle proposée ici fait partie des « Histoires de Colère » de Cholem Aleichem. La vie de cet écrivain yiddish fournit une excellente illustration de la vie de la population juive d'Europe orientale à la fin du XIXe siècle et au début des années 1900. Shalom Rabinovitch naquit en 1859 dans un petit village de l'Ukraine actuelle et mourut à New-York en 1916. Élevé dans la tradition juive la plus stricte, il développe ses goûts et ses talents en observant les fluctuations de l'Histoire mondiale en général et celle du peuple juif en particulier. Ce dernier se trouve tiraillé entre trois forces pour ainsi dire diamétralement opposées : le Judaïsme traditionnel, le capitalisme matérialiste et le socialisme révolutionnaire. Comme beaucoup de ses coreligionnaires, Cholem Aleichem tente de ménager la chèvre et le chou, un pied dans la tradition et l'autre dans les cercles anti-tsaristes. Bon nombre d'écrivains juifs de l'époque évoquent cette situation impossible dans laquelle l'individu juif évolue. La colère face aux pogroms et à l'antisémitisme, la tendance à abandonner une culture qui semble stagner depuis deux millénaires, l'attirance du monde occidental, les idéaux marxistes, toutes ces idées contraires s'entrechoquent tout en produisant une effervescence littéraire considérable. Mais contrairement à la quasi-totalité de ses amis et ennemis écrivains, Cholem Aleichem (en hébreu : « Que la paix soit sur vous ») exprime en général ses idées et ses conflits personnels avec un humour souvent cinglant et une ironie piquante. Son œuvre la plus célèbre, « Un violon sur le toit »,  a fait l'objet de films et d'une comédie musicale de Léonard Bernstein. Elle raconte la triste histoire du Tuvia, le laitier, et de ses sept filles, chacune avec ses problèmes et ses hésitations devant un monde en changement. Les « Histoires de Colère » sont un recueil dans lequel l'écrivain dépeint avec verve et sarcasme la vie de ces hommes et de ces femmes devant un lendemain incertain. Toutes les « Histoires » prennent la forme d'un monologue prononcé par un personnage pittoresque qui expose ses problèmes à l'auteur.

 

La première nouvelle,  » Ne soyez jamais trop bon « , conte les avatars d'un père adoptif ingrat qui ne comprend pas le sens de l'Histoire et se renferme dans des thèses et des clichés d'un autre temps.

 

 

Ne soyez jamais trop bon

Traduction : Shmuel Retbi

 

 

Un vieux Juif russe s'approche de moi. Il a une verrue sur le bout du nez. Il m'emprunte une cigarette dans le but évident de la fumer et m'explique :

 » Vous m'entendez ? Ne soyez jamais trop bon. Moi, à cause de mon bon cœur et à cause de mon fichu tempérament sociable, moi, je me suis mis dans un pétrin, ah la la ! J'ai amené sur moi une de ces calamités, DEUX calamités, même ! Écoutez, ça vaut la peine. Dieu a voulu me gratifier d'une bonne action. Alors, il m'a envoyé une orpheline et un orphelin. Mais comme, d'un autre côté, il voulait me punir, alors, il ne m'a pas donné d'enfant à moi. Alors, moi, j'en ai pris tout seul. J'ai hébergé chez moi des enfants étrangers, je ne leur ai fait que du bien et même, j'en ai fait des gens comme il faut. Et eux, ils m'ont rendu un mal pour un bien. D'abord, je dois vous raconter tout ce qui concerne l'orpheline. Comment une orpheline a atterri chez moi ? eh bien voilà. Ma femme, elle avait une sœur, plus jeune qu'elle, Perle qu'elle s'appelait. Et celle-là, cette Perle, je veux dire, elle était, comment dirais-je ? Belle, plus belle que le jour. D'ailleurs, elles sont toutes belles. Ma femme, encore aujourd'hui, elle est drôlement belle.  Grâce à leur beauté, elles auraient trouvé des maris même sans dot, on les aurait couvertes d'or. Enfin,  je sors de mon sujet. Quand elle a convolé, ma belle-sœur, on disait qu'elle avait plongé dans une fosse de foie gras, qu'elle avait eu un coup de veine qu'on ne ramasse qu'une fois par siècle. Un fils de riche, qui avait un papa riche, un grand-papa riche et un tonton sans enfant riche à millions. Ils étaient tous riches, de tous les côtés possibles. Enfin,  je sors de mon sujet. L'ennui, c'est que le jeune homme, lui, il tenait plutôt du diable. En fait, il présentait pas mal, il avait de la tête, de bonnes manières, un bon cœur, même, et puis un beau sourire. Mais, que voulez-vous ? un charlatan.

Qu'il me pardonne, il est dans l'autre monde. Bref, qu'est-ce que j'entends par « charlatan » ? Il avait la passion des cartes. Qu'est-ce que je veux dire par-là ? Une vraie passion. Il aurait fait trente lieues à pied rien que pour jouer aux cartes. Au début, il se limitait au 26, à vas-y La Juive et à Stukelke, pas davantage. Et seulement, entre amis, les longues soirées d'hiver.  Ensuite, cela devint de plus en plus fréquent et puis avec des jeunes, des petits brigands. Quel malheur ! Des gens sans foi ni loi. Il faut savoir, voyez-vous, que là où se trouve la carte, tout se trouve. Qui pense alors à la prière de l'après-midi ? Qui sort en chapeau ? Qui respecte le shabbat et puis tout ce qui concerne la vie juive ? Or, figurez-vous que Perle, ma belle-sœur, elle pratiquait à fond sa religion, elle. Elle ne pouvait supporter ses incartades et ses façons à lui. Elle restait couchée toute la journée, la tête dans son oreiller. Elle pleurait ses jours et ses belles années. Et puis, à la fin, elle en tomba malade, de plus en plus et, finalement, que vous dirais-je ? elle en est morte. Enfin,  je sors de mon sujet. Donc, Perle morte, elle laissait derrière elle une fillette de six ou sept ans. Pendant toutes ces noires années, le mari, lui, il habitait Odessa. Il sombra si profondément dans le jeu qu'il engloutit toute sa fortune, celle de son papa et l'héritage de son grand-papa. De tout cela, il ne resta qu'un amas de ruines. Une opinion affirme même qu'il a fait de la prison. Ensuite, il a mal tourné, il a attrapé une maladie quelconque, il est mort, et on l'a enterré dans une fosse commune. Voilà, si vous voulez, le résumé du total d'une famille entière. C'est ainsi que l'orpheline demeura donc chez moi, Rosette, qu'elle s'appelle. Je l'avais prise avec moi quand elle était encore toute petite, vous comprenez, parce que moi, je n'ai pas d'enfants à moi. Le Bon Dieu m'a puni, alors, bon, elle deviendrait ma fille, quoi. Donc, tout aurait dû tourner pour le mieux, mais l'ennui, vous savez, le mieux, c'est l'ennemi du bien. Chez un autre oncle que moi, une fillette comme elle, on l'aurait mise à faire la cuisine, le ménage, chauffer le samovar, les courses, tout ça. Mais chez moi, on la considérait comme la fille de la maison. Elle portait les mêmes robes que ma femme avait portées,  elle avait les mêmes souliers, elle mangeait la même nourriture.  En bref, elle était assise à la même table que nous. Enfin,  je sors de mon sujet.

 

Donc, lorsque cette Rosette commença à grandir, alors, je lui ai trouvé un maître pour lui apprendre à écrire. Et puis, pour dire la vérité, c'était une enfant parfaite, droite, gentille, intelligente et ravissante, pour ça, rien à dire. Vraiment, je l'aimais comme si elle sortait de ma propre chair. Et les enfants, vous savez, c'est comme les champignons, on n'a pas le temps de dire ouf qu'ils sont déjà bons à marier. Alors, voilà ma nièce qui pousse comme une pâte qui lève. Elle devient grande, belle, potelée, et pis de la personnalité, aussi !  Une vraie rose !  Ma femme commençait déjà à mettre de côté pour elle des linges, des tricots, des chemisiers, des draps et des duvets. Moi, de mon côté, je ne pensais sûrement pas ne pas mettre quelques centaines de roubles pour la dot. Alors, on a commencé à lui proposer des partis. Bon, quelle sorte de garçons on peut présenter à une orpheline, qui n'a pas de parents et dont le père, qu'il me pardonne, portait un peu à faux.  Sans parler du fait que je ne pouvais pas lui donner des mille et des cents. Il fallait donc lui trouver un jeune homme en rapport, qui travaille pour la faire vivre. Mais où trouve-t-on quelqu'un d'un côté non propriétaire, mais d'un autre, pas artisan, parce que ça, moi, je m'y opposais. Après tout, elle faisait partie de la famille, la fille à la sœur à ma femme, vous pensez. Dieu a eu pitié de moi et m'a envoyé un jeune homme de vingt-cinq ans, vendeur de son état, avec un petit magot, et qui amassait, comme ça, rouble après rouble. Alors, j'entame la converse avec le garçon et ça tourne d'ailleurs pas mal, vu que j'ai du savoir-vivre. Il se trouve qu'elle ne lui déplaît pas, en plus. Je m'adresse à la demoiselle : de qui ? de quoi ? un rideau de fer. Rapport à quoi ? À rien, pas question, un point c'est tout. Alors, qui va te remorquer ? Le petit-fils du Baron Hirsh, peut-être ?  Muette comme un rideau de fer. Elle baisse les yeux et la ferme. Enfin,  je sors de mon sujet. Maintenant, il me faut interrompre mon histoire et vous en raconter une autre, qui a rapport à la première, c'est-à-dire, que la première histoire et la deuxième ont rapport une avec l'autre. J'avais un jeune frère, qui s'appelait Moshé Hershel, et il lui est arrivé une drôle d'histoire. Chez moi, les histoires, c'est toujours des histoires dans d'autres histoires. Un beau vendredi, comme il voulait prendre un bain froid aux bains publics, alors il a pris un seau d'eau brûlante et se l'est versé sur la tête. Il a agonisé tout brûlé pendant une semaine avant de mourir, laissant derrière lui une femme et un petit garçon, un petit de six ans, Peysi qu'il s'appelle. Six mois passent et on commence à proposer des partis à la veuve. Cela m'a mis fort en colère. Alors, je suis allé chez elle, je veux dire, chez ma belle-sœur, et je lui ai dit :  » Si tu veux te remarier, alors laisse-moi le gamin.  » Au début, elle a hésité un peu, elle ne voulait ni entendre ni voir. Et puis, à la fin, j'ai fini par avoir gain de cause. Elle m'a amené le petit et puis elle est partie pour la Pologne où elle s'est remariée. Il paraît que ça marche pas mal pour elle, d'ailleurs. Mais enfin,  je sors de mon sujet. Conclusion : Dieu m'a donné aussi un fils. Je dis bien : un fils, car je l'ai adopté comme mon fils. Le gamin était d'ailleurs assez réussi, je ne vous dis pas ça parce que c'est mon neveu, non, mais vraiment, croyez-moi, un petit aussi réussi que Peysi, vous n'en trouverez nulle part. Je ne dis pas dans le monde entier, non, mais dans notre ville et dans la région, tout autour, il n'y en a pas deux comme lui. La preuve, vous voulez savoir ? Des études ? Il étudie. Écrire ? Il sait écrire. Calcul ? Imbattable. Le français, figurez-vous qu'il sait le français ! Le violon, il violonne comme un maître. De plus, grâce à Dieu, belle taille, belle allure, et une bouche ! En bref, réussi, c'est pas le mot. Et puis, je lui laisse en dot quelques milliers de roubles, parce que c'est le fils à mon frère, que j'ai adopté comme mon fils à moi, enfin presque. Sans parler de son pedigree, n'est-ce pas ? Ah ! Fallait maintenant penser à une belle fiancée, vous ne pensez pas ? Évidemment, toutes sortes d'excellents partis ont commencé à se présenter. Alors, moi, j'ai fait le difficile, c'est normal, non ? On lâche comme ça un bijou pareil, dites ? Enfin,  je sors de mon sujet. En bref, des émissaires arrivaient du monde entier, de Kaminetz, de Yalisadek, de Romel, de Lublin, de Mohilev en Lituanie, de Berditchev, de Tréminka, de Brod… Ils me proposaient des mines d'or, dix mille, douze mille, quinze mille, dix-huit mille, je ne savais où donner de la tête. Alors, j'ai réfléchi : pourquoi courir au loin, va savoir où et pour qui… Comme on dit, mieux vaut un cordonnier près de chez soi qu'un rabbin au loin. Dans notre ville résidait un bon bourgeois, qui avait une fille, enfant unique, avec plusieurs milliers de roubles à l'appui. Et puis, la petite, elle ne manquait de rien, De plus, le papa m'avait bien pris en affection. Alors, pourquoi pas, hein ? Surtout qu'il y a chez nous, Dieu merci, deux entremetteurs qui courent de ci et de là, de l'autre à moi, et de moi à l'autre. Et puis, des tapes sur l'épaule, des tapes dans le dos, pour que la chose avance plus vite. Tout ça, parce que, eux aussi, le temps leur presse, ils ont de grandes filles à marier, eux aussi. Enfin,  je sors de mon sujet. En bref, on a fixé de se rencontrer pour toper là. Mais les temps d'aujourd'hui, c'est pas les jours d'hier. Autrefois, ce genre de choses se faisaient derrière le dos du garçon : on entrait à la maison, « Bonjour, bonsoir, Mazel Tov », et l'affaire était dans le sac. Aujourd'hui, la mode veut qu'on présente les candidats au mariage l'un à l'autre, qu'il se regardent mutuellement, et qu'ils déclarent s'il se plaisent réciproquement. Comme ça, on économise des paroles superflues, parce qu'ils comprennent, bien, n'est-ce pas ? Et c'est là une bonne chose. Bref, je m'adresse au gamin :  » Dis-moi, Peysi, une telle, elle te plaît ?  » et lui qui rougit comme une tomate et ne dit mot. Moi, je me dis :  » silence égal approbation.  » Une absence de réponse, c'est aussi une réponse, non ? Et la rougeur, sans doute due à la timidité. Donc, on fixe de se retrouver chez les parents de la fiancée et de se rendre ensuite chez moi, quoi de mieux, non ? On fait des emplettes, on prépare le repas, normal. Enfin,  je sors de mon sujet. Le matin se lève, moi de même. On me remet une lettre. D'où vient la lettre ? C'est un charretier qui l'a apportée. Bon. Je la prends, je l'ouvre, je lis. Comme un coup de massue ! Que disait la lettre ? Attendez un peu, vous allez le savoir. Mon Peysi m'écrit que je ne m'emporte pas après lui, qu'il s'est sauvé avec Rosette, qu'ils vont se marier clandestinement et que je n'essaie pas de les retrouver, vu qu'ils ont déjà mis une bonne distance entre eux et moi. Vous entendez bien, n'est-ce pas ? Et puis, après la bénédiction nuptiale, tout ça, alors ils reviendront. Cela vous en bouche un coin, une lettre pareille, hein ? Sans parler de ma femme, qui s'évanouit trois fois, à cause de sa responsabilité dans l'affaire, parce qu'après tout, Rosette, c'est sa nièce à elle, pas la mienne à moi. Moi, je sors de mes gonds :  » Un serpent, voilà ce que nous avons réchauffé en notre sein !  » Et je jette toute mon amertume sur ma bourgeoise, comme d'habitude. Elle en a pris, je vous l'assure. Enfin,  je sors de mon sujet. Vous comprendrez sans peine comment j'avais des raisons de me mettre en colère.. Imaginez : vous prenez une petite orpheline étrangère, sans rien sur le dos, vous l'élevez, vous voulez faire son bonheur et elle, sans vergogne, elle séduit le fils de votre frère et le précipite dans la faute ! J'ai hurlé, j'ai frappé des pieds, je me suis arraché les cheveux, je devenais fou. D'un autre côté, je me demandais :  » À quoi bon se mettre en colère ? Pourquoi frapper des pieds? Il vaut mieux tenter de faire quelque chose. Peut-être puis-je encore les rattraper et modifier le cours des événements.  » Alors, primo, j'ai couru chez les autorités, je leur ai allongé un pot de vin et je leur ai annoncé :  » J'ai chez moi une nièce qui m'a volé, qui a séduit mon fils, c’est-à-dire, mon fils adoptif, et qui a disparu avec lui je ne sais où.  » Secundo, j'ai dépensé de l'argent dans tous les azimuts, j'ai envoyé des télégrammes dans toutes les villes et les bourgades à l'entour, et Dieu aidant, on les a pincés. Où cela, vous demandez ? Justement, pas loin de chez nous, dans un petit village. Mazel Tov. Alors, moi, j'ai fait la route, de compagnie avec les autorités. Je pourrais vous raconter le voyage, mais cela sort un peu de notre sujet. La panique me rongeait. Je me disais,  » Arriverons-nous à temps, avant la bénédiction nuptiale ? Sinon, tout est perdu, comme on dit : plus de vache, plus de corde !  » Mais grâce à Dieu, nous sommes arrivés à temps. Mais attendez un peu. Comme j'avais déclaré qu'elle m'avait volé, alors on les a mis à l'arrêt. Cela m'a complétement abattu. Je me suis mis à hurler, j'ai expliqué que la voleuse, c'était elle, et que mon fils, je veux dire, mon fils adoptif, c'est comme mon fils, lui, il n'y était pour rien. Bon. Tout allait s'arranger, on allait le remettre en liberté. Mais qu'est-ce qu'il raconte, lui :  » Si on a volé, eh bien, nous sommes tous les deux dans le coup !  » Vous vous rendez compte ? C'est elle, la perfide, qui l'a obligé à parler comme ça. La vipère, elle est capable de tout ! Alors, n'est-ce pas, qu'il ne faut jamais être trop bon ? Je vous le demande, faut-il avoir pitié d'une pauvre orpheline, qu'est-ce qu'on y gagne ? En bref, cela m'en a bien coûté avant que j'arrive à les faire sortir de là. Parce que pour qu'on le relâche, lui, il fallait de plus qu'on l'élargisse elle aussi. Et nous voilà rentrés à la maison. Enfin,  je sors de mon sujet. Comme de bien entendu, je ne lui ai pas permis à elle de passer le seuil de ma porte. Je lui ai loué une chambrette, repas compris, chez un parent lointain à elle, au village, un certain Moshé Méïr, un rustre, un villageois, quoi. Et mon Peysi, je l'ai fait rentrer et je lui ai parlé.

 » Comment se peut-il ? Je t'adopte comme mon vrai fils, mon fils à moi, je te donne en dot des milliers de roubles, je veux faire de toi mon unique héritier, et toi, tu me fais un scandale comme celui-là ?! « 

Et lui qui rétorque :

 » Quel scandale ? Je suis ton neveu comme elle est ta nièce ? Quelle différence ? « 

Et moi de répondre :

 » Comment peux-tu te comparer à elle ? Ton père était mon frère, la chair de ma chair, et, en plus, un honnête homme. Et son père à elle, c'était un charlatan, qu'il me pardonne, un joueur de cartes. « 

Je jette un coup d'œil, ma femme tourne du sien. Brou ha ha, qui, quoi ? Ma femme ne supporte pas que je parle comme ça du mari de sa sœur. Selon elle, tous deux nous ont quittés et il faut laisser leurs âmes en paix. Vous m'entendez ? Et moi, je réponds :

 » Possible, mais c'était un brigand !  » Et la voilà qui s'évanouit une nouvelle fois. Quelle calamité ! Dans votre propre maison, vous ne pouvez même pas ouvrir la bouche ! Enfin,  je sors de mon sujet. En bref, j'ai mis la bride à mon Peysi et j'ai eu l'œil sur lui, de crainte que cela ne recommence. Dieu me vint en aide et il se tint tranquille. Au point que le voilà fiancé avec une jeunesse, pas sensation sensation, mais enfin, le papa me convient, il ne manque pas de ressources, bref… Donc, moi, j'étais aux anges, c'est normal, non ? Mais attendez ! Vous allez voir, quelle histoire ! Un beau matin, je reviens de mon commerce pour le petit déjeuner, je me lave les mains rituellement, récite la prière sur le pain, regarde à gauche et à droite, pas de Peysi. Je me demande s'il ne s'est pas fait encore la paire. Je m'enquiers auprès de ma légitime. Elle me répond qu'elle n'en sait rien. Je termine mon repas et je me mets en chasse, à gauche, à droite, rien. J'envoie un messager au village, chez son parent à elle, le dénommé Moshé Méïr. On me répond que la Rosette a levé le camp la veille. D'après elle, elle allait en ville se recueillir sur les tombes des sages. Évidemment, moi, je ne me donne pas de repos. Comme d'habitude, je déchaîne mon courroux sur la femme, parce que tout ça, c'est sa faute à elle, vu que la nièce, c'est sa nièce à elle. Enfin,  je sors de mon sujet. Je cours à la police, j'envoie des télégrammes dans toutes les directions, j'expédie des estafettes, je jette l'argent partout. Rien. Comme si l'eau les avait avalés. Je me démène, je hurle, je perds le contrôle de moi-même. Rien n'y fait. En bref, au bout de trois semaines, j'avais presque perdu la raison, boum! Une lettre ! Mazel Tov ! Voilà, ils sont mariés, et maintenant, ils n'ont plus peur de moi, vous entendez ? Il ne faut plus leur courir après, on doit cesser de les menacer, tout ça, vous entendez ? Ils s'aiment depuis leur plus tendre enfance et plus rien ne leur manque. Comment ils feront pour vivre ? Pas de problème. Lui se prépare à l'examen d'entrée à la faculté de médecine et elle fait des études de sage-femme. Vous m'entendez ? En attendant, ils donnent des leçons et gagnent ensemble plus de quinze roubles par mois. Ils paient six roubles et demi de loyer, plus huit pour leurs dépenses, et le reste, à la grâce de Dieu ! Vous imaginez ? Moi, je me dis :  » D'accord, vous allez revenir à quatre pattes et alors on verra bien qui commande ici !  » Et à ma femme, je demande :  » Tu comprends ce que cela veut dire, une racine d'où germe le mal ? D'un père charlatan et joueur, peut-il sortir quelque chose de bon ?  » Et j'ajoute encore quelques agaceries de ce genre, pour la forme. Je me demande ce qu'elle va trouver à répondre. Autrefois, elle tombait évanouie quand on parlait de son beau-frère, alors pourquoi ne tourne-t-elle pas de l'œil maintenant ? Elle me répond comme le mur me répond. Je l'invective :

 » Oui, tu crois que je ne sais pas que tu prends leur parti, que tu es complice, que c'est ta faute à toi ? « 

Et elle, muette comme la tombe. D'ailleurs, elle sait bien que j'ai raison, alors ? Elle voit bien que je m'emporte parce qu'on a abusé de mon bon cœur. Enfin,  je sors de mon sujet. Ah, vous croyez sans doute que vous en avez fini avec moi ? Attendez un peu, vous allez voir ! Un an passe. Les lettres arrivent, mais pas question d'argent, pas un mot. Et puis, un beau jour, Mazal Tov, elle a accouché d'un fils et ils nous invitent à la circoncision. Je m'adresse à mon épouse :

 » Mazel Tov ! Pour toi et pour ton petit-fils, enfin le petit-fils de ton charmant beau-frère ! « 

Elle ne répond rien, comme un mur, mais elle s'habille et elle sort de la maison.  Bon. Je me dis qu'elle va revenir de suite. J'attends une heure, j'attends deux heures, trois, quatre, bientôt la nuit va tomber. Et elle, rien. Belle histoire, d'accord, mais un peu courte, non ? En bref, elle part pour chez eux. Cela fait maintenant deux ans, et, de plus, il paraît qu'elle n'a aucune intention de revenir au gîte conjugal. Vous avez déjà entendu une pareille histoire ? Au début, j'ai attendu qu'elle écrive. Après, c'est moi qui ai envoyé une lettre :

 » De quoi ai-je l'air aux yeux du monde ? « 

Elle répond que son monde à elle se trouve là-bas, près des enfants. Elle ajoute que son petit-fils, Hershel, qu'il s'appelle, comme mon frère à moi justement, représente pour elle tout l'univers. Le petit Hershel, vous n'en trouverez pas deux comme lui dans tout le monde entier, qu'elle dit ! Et elle me souhaite une vieillesse heureuse sans elle, vous entendez ? Alors moi, j'expédie lettre après lettre et j'annonce que je n'enverrai pas un sou. Et elle de répondre qu'elle n'a rien à faire de mes sous, vous imaginez ? Alors, moi, je réponds que je la déshérite de ma fortune, laquelle je lègue à des organismes de bienfaisance. Elle me raconte en retour qu'elle n'a aucune revendication envers moi, que pour le moment elle vit dans le bonheur auprès de ses enfants et pourvu que ça dure. À part ça, Peysi a été reçu à l'université et Rosette est maintenant sage-femme. À eux deux, ils ramassent près de soixante-dix roubles par mois, vous entendez ? Et pour ce qui est de l'héritage, elle m'invite à léguer ma fortune à qui bon me semble, même à l'Église, si cela me dit ! Vous vous rendez compte ? Tout le monde, d'après elle, me croit fou. Je suis l'objet de tous les quolibets. Elle me demande :

 » Quel mal y a-t-il à ce que le fils de ton frère ait pris pour femme la fille de ma sœur ? En quoi cela te choque-t-il, espèce de bouc imbécile ? (Vous entendez, hein ? ). Si tu voyais le petit Hershel qui montre du doigt ta photo et fait : Diadia ! », tu te refilerais trois paires de gifles !  » Vous entendez ? Voilà ce qu'elle m'écrit. Mais enfin,  je sors de mon sujet.  Qu'en pensez-vous ? Ne faut-il pas être plus fort que l'acier ? Quand je rentre à la maison, que je me retrouve tout seul entre mes quatre murs, je commence à me poser des questions.  Quelle vie est la mienne, je vous demande. Qu'ai-je fait pour mériter une telle fin, une telle vieillesse ? À cause de qui, à cause de quoi ? À cause de mon bon cœur, de mon bon tempérament ? Vraiment, quand j'y pense, j'en ai les larmes aux yeux, et je ne peux m'arrêter, je ne peux pas. Je vous le dis, ne soyez jamais trop bons.

 

9:17
30 mai 2016


chris

Membre

messages 136

2

Excusez-moi, j'avais émis un vote, croyant être sur les textes à voter…

Quoiqu'il en soit j'aime énormément cette histoire et j'ai hâte de l'entendre lire par notre chère Cocotte.


 

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