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CONAN DOYLE, Arthur – L’Aventure de la racine de pied du diable

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2:03
2 avril 2011


Carole

Modérateur

Paris

messages 2889

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CONAN DOYLE, Arthur – L’Aventure de la racine de pied du diable
Traduction : Carole.

Au fil des comptes rendus consacrés aux affaires tant curieuses qu’intéressantes que j’ai eu l’occasion de réaliser – et qui sont le fruit de ma durable amitié avec Monsieur Sherlock Holmes –, j’ai eu à maintes reprises l’occasion de me heurter à son dédain pour toute forme de publicité le concernant. En adéquation avec son naturel sombre et cynique, toute forme de compliment était pour lui à proscrire, et il n’exultait jamais tant que lorsque, à l’issue d’une enquête menée avec brio, l’admiration du public se tournait vers l’humble fonctionnaire qui n’avait le plus souvent pris que la plus petite part au dénouement de l’affaire. C’est sans aucun doute cette aversion de Holmes pour la reconnaissance du public – et non la diminution du nombre, ou le manque d’intérêt, de ses enquêtes – qui est cause de la rareté de mes productions. Lorsque mon concours était requis dans une affaire – ce qui constituait à mes yeux un privilège – il était placé sous le signe de la plus absolue discrétion.

C’est donc avec la plus grande surprise que j’accueillis le mardi passé un télégramme de mon ami – celui-ci ne prenait jamais la peine de rédiger une lettre quand un simple télégramme pouvait suffire –, qui consistait en ces termes :

Pourquoi pas raconter la tragédie des Cornouailles – plus étrange affaire que j’aie traitée.

Je n’ai pas la moindre idée de la façon dont cette pensée vint à l’esprit de mon ami, ni par quelle fantaisie subite il lui prit l’envie de me voir raconter cette aventure. Toujours est-il que je me hâtai – avant qu’une injonction contraire ne me parvienne par le télégramme suivant – de me mettre au travail.

Nous étions au printemps de l’année 1897, et la santé, d’ordinaire des plus robustes, de Holmes commençait quelque peu à s’altérer sous le poids d’un constant surcroît de travail. Au mois de mars de la même année, le docteur Moore Agar, qui exerçait habituellement ses fonctions Harley Street, et dont j’aurais peut-être l’occasion un jour de narrer les circonstances dramatiques de sa première rencontre avec mon ami, ordonna le repos le plus absolu du célèbre détective et sa mise à l’écart de toute enquête pendant un temps indéterminé, sous peine de le voir tomber gravement malade. Son propre état de santé ne faisant d’ordinaire pas partie des préoccupations de Holmes, ce ne fut que sous la menace de la survenue d’une incapacité professionnelle irréversible que celui-ci prit la décision de suivre les recommandations de son médecin, et se résolut à un complet repos et changement d’air. Ce fut donc au début du printemps de cette même année que nous demeurâmes ensemble pour quelques temps dans un petit cottage situé non loin de la baie de Poldhu, à la pointe de la péninsule du comté de Cornouailles.

C’était un endroit singulier, dont le caractère lugubre seyait parfaitement à l’humeur morose de mon patient et ami. Des fenêtres de notre petit cottage aux murs blancs, planté sur une petite colline herbeuse, nous dominions le sinistre demi-cercle formé par la baie de Mounts, dangereux cimetière marin avec ses côtes hérissées de falaises noires et ses récifs balayés par les vagues, contre lesquels tant de voiliers s’étaient brisés. Sous une légère brise du nord il semblait cependant placide et accueillant, un refuge pour les embarcations ayant échappé de justesse au revers d’une tempête. Mais s’ensuivaient alors en son sein le gémissement soudain du vent, les rafales menaçantes soufflant du sud-ouest, les ancres flottantes, la côte-sous-le-vent, et enfin l’ultime bataille contre les vagues déferlantes. Les marins avisés se tenaient à l’écart de cet endroit maudit.

En regardant vers la terre, le paysage était tout aussi sinistre. C’était une région bombée de landes sombres éparses, hérissée ça et là de quelques clochers ancestraux, qui indiquaient la présence de villages d’un autre temps. De toutes parts au-delà de ces collines on apercevait les traces d’une civilisation disparue qui avait laissé ses empreintes sous la forme d’édifices pierreux et étranges, des tertres inégaux faisant office de sépultures de fortune, ou encore de curieux terrassements qui semblaient appartenir à la préhistoire. L’endroit, avec son atmosphère sinistre, peuplé de ces existences oubliées, était ensorcelant et impénétrable. Il seyait à l’imagination vagabonde de mon ami, qui s’adonnait à de longues marches solitaires, au cours desquelles il tentait de percer le secret de ces collines aussi bien que celui de l’ancien dialecte cornouaillais qui avait arrêté son attention, et qu’il tenait pour ressemblant au chaldéen et héritage du commerce de marchands phéniciens. Il venait de recevoir un corpus d’ouvrages traitant de philologie, et avait pour projet imminent de s’adonner à la rédaction de sa théorie quand, soudain, à sa plus grande joie autant qu’à ma plus vive consternation, nous nous retrouvâmes, bien qu’aux fins fonds de cette terre de perdition, mêlés à la plus étrange et mystérieuse affaire à laquelle nous n’ayons jamais été confrontés auparavant. Notre retraite, si tranquille et paisible, fut subitement interrompue, et nous fûmes précipités tout droit au cœur d’événements qui suscitèrent les plus grandes consternation et frayeur, non seulement dans toutes les Cornouailles, mais également dans tout l’ouest de l’Angleterre. Nombre de mes lecteurs se souviendront de ce que la presse londonienne, alors incomplètement informée des détails de l’affaire, avait surnommé « la tragédie des Cornouailles » et dont, trente ans plus tard, aujourd’hui, en voici les éclaircissements.

J’ai fait mention plus haut de quelques clochers épars se hérissant au milieu du paysage et marquant la présence de quelques villages dans cette partie des Cornouailles. Le plus proche de ces hameaux était celui de Tredannick Wollas, qui s’enroulait autour d’un clocher rond, ancien et moussu, autour duquel se groupaient frileusement les cottages de quelque deux cents habitants. Le vicaire de la paroisse, Monsieur Roundhay, se passionnait pour l’archéologie à ses heures, et Holmes avait en ces dernières circonstances fait sa connaissance. Monsieur Roundhay était un homme d’une cinquantaine d’années, bedonnant et affable, au caractère empreint de traditions. Nous nous étions sur son invitation rendus un jour à sa cure pour y prendre le thé, et y avions rencontré Monsieur Mortimer Tregennis, un gentleman qui contribuait à l’augmentation des ressources cléricales en louant l’un des appartements du presbytère. Le vicaire, célibataire, s’était trouvé ravi d’un tel arrangement, en dépit du fait qu’il n’avait que peu d’affinités avec son locataire, un grand et maigre homme à lunettes et qui se tenait voûté comme s’il souffrait d’une infirmité physique. En outre, le vicaire au cours de cette visite m’avait semblé plutôt volubile, tandis que Monsieur Mortimer Tregennis se tenait à l’écart, le visage morne, le regard fuyant, absorbé par ses propres pensées.

Ce furent ces deux individus qui firent soudainement irruption dans notre petit salon au cours de la matinée de ce mardi 16 mars, alors que Holmes et moi venions de terminer notre petit-déjeuner et que nous fumions ensemble, peu avant de sortir pour notre promenade quotidienne.

« Monsieur Holmes », dit le vicaire d’un ton des plus agités, « une chose des plus extraordinaires et des plus tragiques s’est produite au cours de la nuit passée. Une chose inouïe. Nous ne pouvons que remercier le ciel que vous séjourniez parmi nous actuellement, car vous êtes bien le seul homme de toute l’Angleterre dont nous ayons présentement le plus grand besoin. »

Je rivai sur le vicaire intrusif un regard des plus hostiles. Mais Sherlock Holmes avait déjà ôté sa pipe de ses lèvres et était à l’affût. D’un geste de la main il invita nos deux visiteurs à prendre place sur le sofa. Bien que Monsieur Mortimer Tregennis semblât moins agité que son compagnon, la crispation de ses mains et son regard sombre témoignaient de son émotion.

« Souhaitez-vous que je prenne la parole, ou souhaitez-vous poursuivre ? », demanda Monsieur Mortimer Tregennis au vicaire.

« Eh bien, étant donné que c’est vous-même qui avez assisté aux événements, notre vicaire n’en ayant été informé que par vos soins, je vous propose de nous soumettre les faits en vos propres termes », dit Holmes.

Je comparai la tenue négligée du vicaire, témoin qu’il s’était vêtu à la hâte, à celle soignée de son locataire, et m’amusai de la stupéfaction qu’avait sur leurs deux visages produit la déduction de mon ami.

« Peut-être ferais-je bien d’introduire l’événement en quelques mots », dit le vicaire, « vous jugerez ensuite de l’opportunité de vous entendre raconter les faits par Monsieur Tregennis, ou de celle de vous rendre immédiatement sur les lieux de cette étrange affaire. Notre ami ici présent a passé la soirée hier en compagnie de ses deux frères, Owen et George, et de sa sœur Brenda, en leur demeure de Tredannick Wartha, qui se trouve non loin de la vieille croix de pierre sur la colline avoisinante. Il les a laissés peu après dix heures, jouant encore aux cartes autour de la table du salon, d’excellente humeur et dans d’excellentes dispositions. Marcheur matinal, Monsieur Mortimer Tregennis a dirigé ses pas tôt ce matin avant le petit-déjeuner dans la direction de la demeure familiale et a rencontré en arrivant à la barrière la voiture du docteur Richards, qui lui a indiqué avoir reçu un message urgent le commandant de se rendre immédiatement à Tredannick Wartha. Monsieur Tregennis l’accompagna naturellement. A leur arrivée ils se trouvèrent confrontés à une scène des plus extraordinaires. Les deux frères et la sœur de Monsieur Tregennis étaient encore attablés aux places exactes auxquelles il les avait laissés en les quittant hier au soir, les cartes devant eux et les chandelles entièrement consumées. La sœur de Monsieur Tregennis gisait morte sur sa chaise, alors que ses deux frères, encore en vie, criaient et riaient cependant comme des déments sur leurs chaises. Tous trois, elle morte, eux vivants, portaient sur le visage les traces de la plus profonde frayeur – celles d’une terreur convulsive terrible à voir. Rien dans la maison n’indiquait la présence de qui que ce fût d’autre, hormis celle de Mrs Porter, une vieille servante, qui déclara qu’elle était montée se coucher tôt ce soir-là et qu’elle n’avait entendu aucun bruit inhabituel au cours de la nuit. Aucun objet n’a été ni volé ni déplacé, et il n’y a pour l’heure aucune explication à l’événement tragique qui soit à l’origine de la mort et de la démence des frères et de la sœur de Monsieur Tregennis. Tels sont les faits, Monsieur Holmes, et s’il est en votre pouvoir de nous aider à les éclaircir, croyez bien que nous vous en serons éternellement reconnaissants. »

J’avais espéré à tort que je pourrais contraindre mon ami au repos absolu qui avait été le but premier de notre voyage. Mais un regard à l’expression de concentration de son visage et à ses sourcils froncés m’apprit qu’il n’en serait rien. Il resta assis quelques temps en silence, absorbé par l’étrange description de l’affaire qui venait de lui être livrée.

« Je vais essayer de vous aider à y voir plus clair », dit-il enfin. « A première vue, cela me semble un cas d’une nature très exceptionnelle. Vous êtes-vous rendu vous-même sur les lieux, Monsieur Roundhay ? »

« Non, Monsieur Holmes. Lorsque Monsieur Tregennis est revenu de Tredannick Wartha au presbytère, je lui ai tout de suite recommandé de venir vous trouver, et nous nous sommes rendus sans tarder chez vous. »

« A quelle distance de nous se trouve Tredannick Wartha ? »

« A environ un kilomètre et demie à l’intérieur des terres. »

« Nous devrions nous y rendre de ce pas. Mais je dois au préalable adresser quelques questions à Monsieur Mortimer Tregennis. »

Celui-ci était resté silencieux durant tout le temps de cet échange, mais j’avais pu observer que son trouble, bien que parfaitement maîtrisé, était plus intense que l’agitation exubérante que manifestait le vicaire. Il était resté immobile, pâle et les traits tirés, une expression d’anxiété sur le visage, les yeux fixés sur Holmes et tordant convulsivement ses mains. Ses lèvres pâles avaient tremblé lorsqu’il avait écouté le récit de la tragédie dont avait été victime sa propre famille, et ses yeux sombres semblaient avoir reflété quelque chose de l’horreur de la scène.

« Demandez-moi ce que vous voulez, Monsieur Holmes », dit-il avec force. « Evoquer cet événement est pour moi une épreuve terrible, mais je vous dirai ce que vous souhaitez savoir. »

« Racontez-moi la soirée d’hier. »

« Eh bien, Monsieur Holmes, j’ai dîné là-bas, comme vous l’a rapporté Monsieur Roundhay, puis mon frère aîné George a proposé une partie de whist. Nous nous sommes attablés tous quatre aux environs de neuf heures, et il était dix heures et quart lorsque je me suis levé pour prendre congé. Je les ai quittés autour de la table, jouant toujours, aussi en train qu’ils pouvaient l’être ».

« Qui vous a raccompagné ? »

« Mrs Porter était allée se coucher, je suis donc sorti seul. J’ai refermé la porte du hall derrière moi. La fenêtre de la pièce dans laquelle ils se trouvaient était fermée, mais les volets n’étaient pas clos. Aucune modification de cette configuration à notre arrivée ce matin n’était intervenue, et il n’y avait pas davantage la moindre raison de suspecter qu’un étranger s’était introduit dans la maison après mon départ. Ils étaient tous quatre assis là, Owen et George rendus fous de terreur, et Brenda gisant morte, la tête penchée au-dessus de l’accoudoir de son fauteuil. Oh, je ne pourrais jamais chasser cette scène de mon esprit tant que je vivrai ! »

« Les faits tels que vous les décrivez sont certainement des plus étranges », dit Holmes. « J’en déduis que vous n’avez aucune idée sur la façon dont ils pourraient être expliqués ? »

« C’est l’œuvre du diable, Monsieur Holmes, du diable ! », s’écria Mortimer Tregennis. « Cela appartient au surnaturel. Quelque chose est entré dans cette pièce qui a chassé la raison de leurs esprits et insufflé la mort dans un autre. Quelle explication rationnelle peut-il y avoir à cela ? »

« Je crains fort », dit Holmes « que si l’explication appartienne au surnaturel elle ne m’appartienne pas. Mais nous devons au préalable examiner et confondre toutes les hypothèses qui relèvent de la logique avant d’en conclure à cette extrémité. En ce qui vous concerne, Monsieur Tregennis, je  suppose que vous vous trouviez en quelque sorte dans une situation conflictuelle avec votre famille, puisque vous ne résidiez pas avec vos frères et sœur ? »

« Effectivement, Monsieur Holmes, bien que celle-ci ait été depuis le temps résorbée. Nous sommes une famille de mineurs cornouaillais de Redruth, exploitant de gisements d’étain, mais nous avons cédé notre activité à titre onéreux à une société, et nous nous sommes retirés avec suffisamment de ressources pour en vivre jusqu’à notre mort. Je ne nierai pas que le partage fit l’objet de quelques jalousies et contestations entre nous et que cela a entaché nos relations durant quelques temps, mais tout fut avec le temps oublié et pardonné, et nous étions jusqu’à hier au soir les frères et sœur les plus liés et inséparables qui soient ».

« Revenons à cette soirée, Monsieur Tregennis. Y a-t-il le moindre détail qui vous revienne à l’esprit et qui soit susceptible de jeter un rai de lumière sur cette tragédie ? Réfléchissez bien, le détail le plus insignifiant pourrait s’avérer décisif. »

« Il n’y a rien du tout, Monsieur. »

« Vos frères et sœur se trouvaient-il dans leur état d’esprit habituel ? »

« Tout à fait. »

« Etaient-ils nerveux ? Vous ont-ils donné l’impression d’être dans l’angoisse d’un danger imminent ? »

« Pas du tout. »

« Vous n’avez donc rien à ajouter, qui pourrait m’être d’une quelconque utilité ? »

Mortimer Tregennis resta silencieux un instant.

« Une chose m’interpelle », dit-il enfin. « Alors que nous étions assis à table, le dos à la fenêtre pour ma part, et mon frère George, mon partenaire de whist, en face d’elle, je le vis soudain fixer intensément un point par-delà mon épaule. Je me retournai et aperçus, bien que je ne distinguai qu’avec peine au-delà des proches buissons à travers la fenêtre fermée, une forme mouvante. Je ne puis dire si c’était celle d’un homme ou d’un animal, mais je suis certain d’avoir vu quelque chose. C’est tout ce que je puis dire. »

« Vous n’avez pas cherché à identifier cette forme ? »

« Non, l’événement m’avait alors semblé sans importance. »

« Vous avez donc quitté vos frères et sœur sans le moindre pressentiment qu’un danger les menaçait ? »

« Pas le moindre. »

« Je n’ai pas bien compris de quelle façon vous aviez appris la nouvelle ce matin. »

« Je suis matinal et ai coutume de faire une promenade avant le petit-déjeuner. Ce matin je l’avais à peine entamée que je rencontrai le docteur qui me dépassa en voiture. Il me dit que la vieille Mrs Porter avait envoyé quelqu’un lui porter un message urgent. J’ai sauté à ses côtés et nous avons rejoint Tredannick Wartha. Nous sommes entrés dans la pièce et nous sommes trouvés face à la terrible scène. Les chandelles s’étaient consumées et le feu s’était vraisemblablement éteint depuis des heures. Ils étaient tous trois assis là dans la pénombre que l’aurore venait d’atténuer. Le diagnostic du docteur concernant Brenda fut qu’elle devait avoir trouvé la mort depuis environ six heures. Elle ne portait aucune marque de violence. Elle gisait simplement courbée par-dessus le bras de son fauteuil, le visage empreint d’une expression de terreur. George et Owen chantaient tantôt des extraits de chansons, tantôt poussaient des cris dignes de singes. Oh !, c’était si horrible à voir ! Je ne pus supporter ce spectacle, devant lequel le docteur lui-même se tenait plus pâle qu’un mort. Il s’affaissa d’ailleurs soudain sur une chaise comme en proie à un étourdissement, et nous eûmes à nous occuper de lui également ! »

« Intéressant – de  plus en plus intéressant ! », dit Holmes en se levant et en saisissant son chapeau. « Il me semble que nous ferions peut-être bien de nous rendre à Tredannick Wartha sans attendre. Je dois dire que j’ai rarement été confronté à une affaire soumettant à première vue un problème aussi singulier. »

Nos premières investigations de la matinée ne nous permirent pas de faire progresser notre enquête. Un événement survint cependant qui fit sur moi une sinistre impression. Alors que nous approchions le lieu de la tragédie par un chemin de campagne étroit et sinueux, nous entendîmes le fracas des roues d’une voiture qui s’approchait. Elle nous croisa, et je pus apercevoir l’espace d’un instant à travers ses vitres remontées un visage grimaçant, des traits révulsés, deux yeux fixes et une bouche écumante : une véritable vision d’horreur.

« Mes frères ! », s’écria, blême, Mortimer Tregennis. « Ils les mènent à Helston ! »

Nous suivîmes d’un regard horrifié la carriole noire, bringuebalant sur le chemin. Puis nous reprîmes notre route vers le lieu maudit où les frères de Monsieur Tregennis avaient rencontré leur funeste destin.

C’était une demeure imposante, davantage une villa qu’un cottage, entourée d’un grand jardin décoré déjà, par ce grand air cornouaillais, des premières fleurs printanières. La fenêtre du salon donnait sur ce jardin, et à en croire Mortimer Tregennis, c’était de cet endroit qu’était apparue la chose qui avait subitement rendu ses frères déments, et conduit sa sœur à la mort. Holmes avançait précautionneusement au milieu des parterres fleuris et le long de l’allée qui menait au porche, perdu dans ses pensées. Il était si absorbé, je m’en souviens, qu’il buta par mégarde contre l’arrosoir du jardin qu’il renversa, et dont l’eau inonda nos chaussures. En pénétrant dans la maison nous rencontrâmes la vieille servante cornouaillaise, Mrs Porter, qui, aidée d’une jeune servante, veillait d’ordinaire au service des trois membres de la famille. Elle répondit volontiers aux questions que Holmes lui adressa. Elle n’avait rien entendu d’anormal la nuit dernière. Ses maîtres s’étaient trouvés dans les meilleures dispositions la veille au soir, elle les avait d’ailleurs rarement vus aussi en train. Elle avait défailli d’horreur au matin en entrant dans le salon lorsqu’elle avait aperçu cette compagnie mortuaire groupée encore autour de la table. En reprenant ses esprits, elle s’était précipitée à la fenêtre pour faire entrer l’air frais du matin, et s’était précipitée au dehors pour appeler du secours. Elle avait envoyé un garçon de ferme chercher d’urgence le docteur. La jeune sœur Tregennis était étendue dans son lit à l’étage si nous désirions la voir. Le secours de quatre hommes avait été nécessaire pour réussir à faire monter les frères dans la carriole qui devait les conduire à l’asile. Elle ne resterait pour sa part pas dans cette maison un jour de plus, et partirait dès cette après-midi rejoindre sa famille à Saint Ives.

Nous gravîmes l’escalier pour nous rendre auprès du corps de Miss Brenda Tregennis. Elle devait avoir été jolie, à la considérer ainsi atteignant à sa quarantième année. Les contours de son visage étaient réguliers, sa peau mate, elle était d’une grande beauté encore dans la mort, bien qu’il subsistât toujours dans son expression quelque chose de la terreur qu’elle avait éprouvée peu avant de trépasser. Nous passâmes de sa chambre dans le salon dans lequel s’était produit l’étrange tragédie. Un amas de cendres gisait dans le foyer. Sur la table se trouvaient quatre bouts de chandelles brûlés, et les cartes, toujours posées. Les chaises avaient été repoussées en arrière contre les murs, mais rien d’autre n’avait été déplacé depuis la veille au soir. Holmes arpenta largement et soigneusement la pièce. Il prit place successivement sur chacune des chaises, les aligna, les replaça dans leur position de la veille. Il évalua la visibilité du jardin depuis chacune d’elles. Il scruta le sol, le plafond, le foyer de la cheminée. Mais pas une fois je n’aperçus cette soudaine lueur dans son regard, ou son familier pincement de lèvres, qui manifestaient d’ordinaire qu’il avait découvert quelque chose.

« Pourquoi avoir allumé un feu ? », interrogea-t-il subitement. « Y a t-il toujours du feu dans cette pièce les soirs de printemps ? »

Mortimer Tregennis expliqua que la nuit s’étant annoncée froide et humide, le feu avait été allumé peu après son arrivé.

« Que comptez-vous faire, Monsieur Holmes ? », demanda-t-il.

Mon ami sourit et, posant une main sur mon bras :

« Je crois, Watson, que je vais de ce pas reprendre ma détestable habitude d’empoisonnement au tabac que vous avez à juste titre si souvent condamnée », dit-il. « Avec votre permission, Messieurs, nous allons rejoindre notre cottage, car je ne crois pas pouvoir découvrir ici aucun autre indice susceptible de faire avancer notre enquête. J’ai besoin de méditer les faits, Monsieur Tregennis, mais je n’hésiterai pas à reprendre contact avec vous et avec Monsieur Roundhay si le moindre élément me venait à l’esprit. Je vous souhaite une bonne fin de matinée. »

Ce ne fut qu’après notre retour à Poldhu Cottage que Holmes rompit enfin son long silence dans lequel il était resté absorbé. Il se lova dans son fauteuil, fumant, son visage hagard et acétique disparaissant sous d’épaisses volutes de fumée bleue, ses sourcils noirs froncés, son front contracté, le regard lointain et songeur. Puis, il ôta subitement sa pipe de sa bouche et sauta sur ses pieds.

« Ca ne colle pas, Watson ! », dit-il. « Allons ensemble nous promener sur ces falaises voir si nous pourrons, par exemple, y découvrir quelques objets préhistoriques. Je crois que nous serons davantage susceptibles de mener cette tâche à bien plutôt que de résoudre l’affaire qui nous occupe ! Pour que le cerveau fonctionne, Watson, il faut lui apporter de l’énergie. Le grand air et le rayonnement du soleil nous en donneront. Notre patience fera le reste. »

« Bien, Watson », poursuivit-t-il alors que nous arpentions la côte, « reprenons tout depuis le début. Considérons avec attention le peu que nous savons, afin que lorsque de nouveaux faits se présenteront à notre connaissance, nous soyons en mesure de les replacer dans notre puzzle. Je commence par supposer qu’aucun de nous deux n’est prêt à croire à une intervention diabolique qui se serait insinuée dans les affaires humaines. Ecartons donc radicalement cette première hypothèse de notre esprit. Très bien. A présent, rappelons-nous ces trois pauvres frères et sœur qui ont été si fortement affectés par une intervention humaine, volontaire ou involontaire. Ce raisonnement est le bon. Bien, quand la tragédie s’est-elle produite ? En considérant que la version qui nous a été rapportée par Monsieur Mortimer Tregennis est vraie, immédiatement après que celui-ci ait quitté la pièce. C’est un fait capital, Watson. La présomption que les événements se soient déroulés à peine quelques minutes après qu’il ait quitté la demeure est très forte. Ses cartes gisaient toujours sur la table. L’heure du coucher habituel était passé, et pourtant les frères et sœur n’avaient ni repoussé leurs chaises ni modifié en quoi que ce soit leur position autour de la table. J’affirme donc que les événements se sont produits immédiatement après le départ de Mortimer Tregennis, ou tout au moins avant que ne sonnent onze heures du soir.
Nos secondes et évidentes déductions devront porter, Watson, aussi loin que nous le pourrons, sur les faits et gestes de Monsieur Mortimer Tregennis après qu'il ait quitté la pièce. Il semble au-dessus de tout soupçon. Vous connaissez cependant mes méthodes, Watson, et nul doute que l’incident de l’arrosoir renversé ne vous aura pas semblé anodin : j’essayai par là d’obtenir une empreinte de son pied. Le sable mouillé de l’allée s’y prêtait à merveille. Par analogie, la nuit précédente ayant été humide, il m’a été aisé d’identifier le chemin qu’il avait suivi la veille au soir en quittant la demeure familiale. Il semble bien avoir repris tout droit le chemin de la cure.
Ainsi, si Mortimer Tregennis disparaît de la scène de la tragédie, qui donc a épouvanté les joueurs de cartes, et comment parvenir à l’identifier ? Mrs Porter peut être rayée de la liste des suspects, elle semble parfaitement inoffensive. Y a-t-il la moindre preuve que quelqu’un soit apparu à la fenêtre du jardin et ait produit un effet si terrifiant pour faire sombrer dans la folie les frères et la sœur de Monsieur Mortimer Tregennis ? La seule hypothèse abondant dans ce sens a été évoquée par Monsieur Mortimer Tregennis lui-même, qui déclare que l’attention de son frère aurait été attirée au cours de la partie de cartes par un mouvement dans le jardin. Cette déclaration est remarquable, dans le sens où la nuit était pluvieuse, nuageuse et sombre. Quiconque aurait eu l’intention d’effrayer les convives ne l’aurait pas tenté de la fenêtre du jardin, contre laquelle il aurait dû coller son visage dans l’espoir d’être vu. Il y a un parterre de quelques mètres de large devant cette même fenêtre, mais je n’y ai relevé aucune trace de pas. Il est dans ces conditions difficile d’envisager qu’un étranger se tenant à l’extérieur ait pu produire semblable impression de terreur sur les joueurs, ou en ait même eu l’intention en procédant par ce biais. Vous percevez bien la difficulté de l’affaire, Watson ? »

« Elle n’est que trop manifeste », assurai-je avec conviction.

« Et pourtant, avec quelques outils supplémentaires, nous pourrions aisément prouver que cette affaire est loin d’être inextricable… Je parie que dans votre lot d’archives, Watson, vous pourriez recenser quelques cas tout aussi obscurs et qui ont pourtant été résolus. Mettons pour l’heure cette enquête en attente en attendant que de nouveaux éléments nous parviennent, et employons le reste de cette matinée à traquer les faits et gestes de l’homme du néolithique ».

J’ai peut-être eu déjà l’occasion d’évoquer le pouvoir d’abstraction mentale que possédait mon ami. Jamais je n’en avais constaté meilleure illustration qu’au cours de cette matinée dans les Cornouailles, qu’il termina en discourant durant deux longues heures sur les Celtes, les outils en silex, les bris de poteries, comme si la sinistre tragédie n’occupait plus le moins du monde désormais son esprit.

Ce ne fut que lorsque nous nous en retournâmes à notre cottage que nous reçûmes le visiteur qui nous y attendait, et qui rappela à notre esprit l’affaire qui avait été portée à notre connaissance au cours de la matinée. Nul besoin ne fut pour notre visiteur de décliner son identité. Sa corpulence, sa stature imposante, son visage buriné, son regard farouche et son nez aquilin, ses cheveux grisonnants qui touchaient presque au plafond de notre salon, sa barbe dorée, blanche aux contours des lèvres – excepté à la place habituelle de l’éternel cigare y ayant laissé une trace de nicotine –, tout cela était aussi connu à Londres qu’en Afrique, et nous reconnûmes notre visiteur comme le docteur Leon Sterndale, célèbre chasseur de lions et explorateur.

Nous avions entendu évoquer sa présence dans la région et avions eu l’occasion d’apercevoir par deux ou trois fois sa haute silhouette se découpant sur la lande. Il n’avait pas manifesté le désir de se présenter à nous toutefois, et nous ne lui en avions aucunement tenu rigueur, le sachant d’un tempérament solitaire, aimant à passer le temps séparant deux de ses voyages seul dans sa modeste demeure de Beauchamp Arriance, isolée dans les bois. Là, au milieu de ses livres et de ses cartes d’explorateur, il menait une existence solitaire et retirée, ne prêtant attention qu’à ses sommaires besoins et se préoccupant peu de ses voisins. Ce fut donc avec la plus grande surprise que je l’entendis demander à Holmes d’un ton avide, s’il avait fait quelque progrès dans la résolution de son enquête.

« La police du comté est complètement désemparée », dit-il, « mais peut-être votre grande expérience vous permettra-t-elle de parvenir promptement à une conclusion… Ma seule justification auprès de vous pour être tenu au courant des avancées de l’affaire est d’en être venu, au fil de mes séjours dans la région, à me rapprocher de la famille Tregennis. En réalité, par le côté cornouaillais de ma mère, nous étions un peu cousins. Leur destin étrange m’a profondément affecté. Je dois vous dire que j’étais en route pour l’Afrique et avais même déjà atteint le port de Plymouth quand j’appris la nouvelle, et je suis revenu aussi vite que j’ai pu afin d’apporter mon aide dans cette affaire. »

Holmes leva les sourcils.

« Avez-vous manqué votre bateau ? »

« Oui, mais c’est sans importance, je prendrai le suivant. »

« Ma parole, voilà bien l’illustration d’une réelle amitié. »

« Je vous ai dit que nous étions de la même famille ».

« En quelque sorte, oui. Cousins par votre mère. Vos bagages se trouvaient-il déjà à bord du bateau ? »

« Une partie, mais le principal était resté à l’hôtel. »

« Je vois. Mais bien certainement la nouvelle ne vous est pas parvenue à Plymouth par le biais des journaux du matin. »

« Non, Monsieur, j’ai reçu un télégramme. »

« Puis-je vous demander de qui ? »

Une ombre passa sur le front hâve de l’explorateur.

« Vous êtes bien curieux, Monsieur Holmes. »

« Cela fait partie de mon métier. »

Le docteur Sterndale reprit son sang-froid au prix d’un effort visible.

« Je ne vois pas pourquoi je vous cacherais cela », dit-il. « C’est Monsieur Roundhay, le vicaire, qui me l’a adressé. »

« Je vous remercie de votre franchise », dit Holmes. « Je dois vous dire en réponse à votre question originelle que je ne suis pas encore parvenu à un dénouement dans cette affaire, mais que j’ai bon espoir d’y parvenir. Il serait cependant prématuré pour l’instant d’en dire davantage. »

« Peut-être consentiriez-vous tout au moins à me dire si vos soupçons s’orientent dans une direction en particulier ? »

« Non, je ne suis malheureusement pas en mesure de vous le dire. »

« Alors j’ai perdu mon temps et je n’ai nul besoin de prolonger cet entretien. »

Le célèbre explorateur tourna les talons et s’en fut de notre cottage, d’humeur maussade. Cinq minutes plus tard Holmes l’imita, et je ne revis pas mon ami de la soirée. Lorsqu’il revint à la nuit tombée, son pas lent et son air éreinté m’informèrent qu’il n’avait fait aucune découverte majeure dans l’affaire qui nous préoccupait. Il consulta un télégramme qui l’attendait, et le jeta dans l’âtre après en avoir pris connaissance.

« Du Plymouth Hotel, du port de Plymouth, Watson », me dit-il. « Le vicaire m’ayant communiqué le nom de l’établissement, j’ai télégraphié pour m’assurer que le docteur Leon Sterndale y avait bien passé la nuit. Effectivement, et il semble également qu’il avait donné l’ordre d’acheminer une partie de ses bagages pour l’Afrique peu avant qu’il ne rebrousse chemin pour assister ici à l’enquête. Qu’en dites-vous, Watson ? »

« Que son intérêt est des plus profonds. »

« Des plus profonds en effet, oui. Il y a là une piste que nous n’avons pas encore explorée et qu’il pourrait s’avérer utile de suivre. Courage, Watson ! Ne nous déclarons pas encore vaincus. Quand cela devra être, les difficultés s’écarteront d’elles-mêmes de notre chemin. »

2:05
2 avril 2011


Carole

Modérateur

Paris

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2

Je me doutai peu de la rapidité avec laquelle les dernières paroles de Holmes devaient se révéler démontrées, et encore moins du caractère étrange et sinistre des nouveaux éclaircissements qui devaient êtres portés à notre connaissance.
Je me rasai à ma fenêtre au matin lorsque j’entendis le bruit subit de sabots. J’aperçus une charrette roulant à bride abattue en direction de notre cottage. Je me précipitai à temps à la porte pour en voir descendre le vicaire. Il se précipita dans l’allée de notre jardin, et Holmes – qui était déjà habillé – et moi-même nous précipitâmes à sa rencontre.

Notre visiteur était si agité qu’il parvenait à peine à articuler une parole. Au milieu de ses halètements il parvint cependant à nous faire entendre ceci :

« Nous sommes en proie au Malin, Monsieur Holmes ! Ma pauvre paroisse est sous l’emprise du diable lui-même ! Satan en personne nous tient à sa merci ! »

Il ne cessait de gesticuler. L’excitation de notre vicaire était telle qu’elle aurait pu, sans son teint blême et ses yeux hagard, nous apparaître cocasse. Il poursuivit en ces termes :

« Monsieur Mortimer Tregennis a trouvé la mort cette nuit même, dans des circonstances similaires à celles qui ont frappé hier le reste de sa famille ! »

Holmes sauta sur ses pieds en un instant.

« Y a-t-il assez de place pour nous trois dans votre carriole, Monsieur Roundhay ? »

« Oui, il me semble… »

« Dans ce cas, Watson, nous nous passerons de petit-déjeuner. Monsieur Roundhay, nous sommes à votre entière disposition. Dépêchons-nous, dépêchons-nous !, avant que quelque chose ne soit dérangé là-bas ! »

Le locataire occupait à la cure un petit appartement de deux pièces formant un angle et situé sur deux niveaux différents. Au premier niveau se trouvait un vaste salon, au second une petite chambre. Les pièces donnaient sur un terrain de croquet gazonné.  Nous fûmes sur place avant l’arrivée de la police, de telle sorte que nous pûmes nous livrer à un examen attentif des lieux avant que quoi que ce soit n’eût été déplacé.

Laissez-moi vous décrire la scène qui nous apparut en ce brumeux matin de mars, et dont l’impression sinistre ne s’effacera sans doute jamais de mon esprit. L’atmosphère de la pièce était confinée et sentait incroyablement le renfermé. La domestique qui avait pénétré la première dans la pièce avait cependant déjà ouvert la fenêtre – sans quoi l’atmosphère eût été parfaitement irrespirable. Cette odeur intolérable était peut-être due à une lampe qui brûlait et fumait encore, bien en évidence au milieu de la table. Le cadavre gisait sur une chaise à côté d’elle, sa barbe mince inclinée sur sa poitrine, les lunettes remontées sur le front, sa figure mate émaciée tournée en direction de la fenêtre et portant la même expression d’épouvante sur le visage que nous avions déjà aperçue sur celui de ses frères et de sa défunte sœur. Ses membres étaient raidis et ses doigts crispés comme s’il avait succombé sous l’effroi d’une terreur intense. A en juger par les draps défaits, il avait dormi dans son lit, et la tragédie devait s’être produite au matin.

Quiconque aurait remarqué la coloration subite du visage d’ordinaire flegmatique de Holmes aurait pressenti la formidable émotion qu’il avait ressentie en entrant dans la pièce où gisait le cadavre. Il fut cependant aussitôt en alerte, et il commença prestement ses investigations, les yeux brillants, les traits crispés sous l’effet d’une concentration intense. Il alla et vint sur la pelouse, par la fenêtre, autour de la pièce, dans la chambre, à l’affût de tout élément d’investigation nouveau. Il parcourut rapidement la chambre, puis s’en fut tout droit à la fenêtre, qu’il ouvrit – ce qui parut lui prodiguer un certain motif de contentement, car il émit soudain successivement plusieurs petites exclamations d’intérêt. Puis il se rua dans l’escalier, à travers la fenêtre du salon, se coucha le nez dans l’herbe, sauta sur ses pieds et repassa par la fenêtre dans le salon, dans un élan d’énergie formidable. Il examina avec le plus grand soin la lampe – qui semblait être tout à fait ordinaire –, et prit quelques notes. Il inspecta à la loupe le talc qui recouvrait la tôle de protection de la lampe et y préleva quelques cendres qui avaient adhéré à sa surface lisse. Il déposa celles-ci dans une enveloppe, qu’il plaça entre les pages de son calepin de notes. Enfin, alors qu’un médecin, accompagné d’un inspecteur de police, faisaient leur entrée dans la pièce, il fit un signe au vicaire et nous en nous fûmes tous trois par la pelouse.

« Je suis heureux de vous révéler que mes investigations ne se sont pas avérées vaines », annonça-t-il. « Je me trouve dans l’impossibilité immédiate de rester pour confier mes conclusions à la police, mais je vous saurais gré, Monsieur Roundhay, si vous pouviez en mon nom adresser à l’inspecteur présent sur les lieux mes compliments, et appeler particulièrement son attention sur la fenêtre de la chambre ainsi que sur la lampe du salon. Chacun de ces deux emplacements est parfaitement évocateur, mais pris ensemble, ils sont tout à fait concluants. Si la police désire de plus amples informations, elle me trouvera à mon cottage. A présent, Watson, je crois que nous pourrions être amplement plus utiles ailleurs. »

Que la police ait répugné à faire appel aux services de ce qu’elle croyait être un amateur étranger, ou qu’elle fût persuadée se trouver elle-même sur une bonne piste, toujours est-il que nous n’entendîmes pas parler d’elle au cours des deux jours qui suivirent cette nouvelle macabre découverte. Holmes employa ce temps à fumer et à rêvasser au cottage, ainsi qu’à faire de longues promenades en solitaire dont il revenait sans faire jamais mention des endroits dans lesquels il s’était rendu.
Le but de ces promenades successives me fut révélé au troisième jour par un objet qu’il avait acquis récemment : une lampe, réplique exacte de celle qui s’était trouvée sur la table du salon devant laquelle Monsieur Mortimer Tregennis avait été trouvé la mort trois matinées auparavant.
Holmes entreprit de la remplir avec la même huile que l’on utilisait à la cure, et chronométra soigneusement le temps qui était nécessaire à la lampe pour la brûler tout entière.
Il se livra en outre à une autre expérience, à laquelle je fus convié, et que je ne suis pas prêt d’oublier.

« Vous remarquerez, Watson », me dit-il dans le courant de l’après-midi, « que les témoignages qui nous ont été rapportés dans les deux tragédies font mention d’une forte odeur présente dans les pièces, remarquée par les premières personnes qui y sont entrées après que les drames se soient produits. Vous vous rappellerez que Mortimer Tregennis, en décrivant l’entrée du médecin dans le salon de Tredannick Wartha, exposa que celui-ci défaillit sur une chaise et qu’il fallut le ranimer. Vous avez oublié ? Moi je m’en souviens très bien, car c’est exactement comme cela que les faits se sont produits. Rappelez-vous que Mrs Porter, la domestique, nous a confié qu’elle s’était également évanouie en entrant dans la pièce, et qu’elle était allée ensuite ouvrir la fenêtre. Dans la seconde tragédie – la mort de Monsieur Mortimer Tregennis lui-même – vous ne pouvez pas ne pas vous souvenir de l’horrible odeur qui régnait dans le salon lorsque nous entrâmes, bien que la domestique qui nous ait précédé ait ouvert la fenêtre. Cette servante me révéla, lorsque je l’interrogeai par la suite, qu’elle s’était trouvée mal peu de temps après avoir pénétré dans la pièce, et qu’elle avait dû aller par la suite s’aliter. Vous admettrez, Watson, que la similitude de ces faits est extrêmement troublante. Nous pouvons y déceler les preuves d’une atmosphère invariablement empoisonnée. Dans chaque cas également, nous retrouvons les traces d’une combustion dans la pièce du drame – dans le premier cas un feu de cheminée, dans l’autre la présence d’une lampe. Le feu peut-être était-il indispensable pour réchauffer la pièce, mais la lampe, pour sa part, si l’en juge par la quantité d’huile qu’elle contenait et qui brûlait toujours, semble avoir été allumée après le lever du jour. Pourquoi ? Sûrement parce qu’il existe des rapports certains entre ces choses, Watson : la combustion, l’atmosphère étouffante, et la folie ou la mort de ces infortunés. Elémentaire, n’est-il pas ? »

« Il me semble en effet que cela le soit. »

« Admettons au moins ce raisonnement comme hypothèse de départ, de laquelle pourront partir de nouvelles investigations. Nous supposerons, en conséquence, que quelque chose a brûlé au cours des deux tragédies dans la pièce, et que ce quelque chose est à l’origine de cette atmosphère aux effets si hautement toxiques. Très bien. Dans le premier cas, concernant les deux frères et la sœur Tregennis, cette substance fut placée dans l’âtre. La fenêtre était fermée, mais une partie de la fumée s’échappait par la cheminée. Nous nous attendons donc à ce que les effets toxiques soient moindres que dans la seconde tragédie, où les vapeurs ne pouvaient s’échapper. Le résultat des drames qui se sont produits semble confirmer cette théorie, puisque la sœur de Monsieur Tregennis, qui était vraisemblablement l’organisme le plus sensible, a succombé, alors que les autres n’ont sombré que dans une sorte de démence, qui s’avérera temporaire ou perpétuelle, l’avenir nous le dira. Cette démence semble être le premier effet de la drogue. Dans la seconde tragédie les effets furent menés au terme de leur action, c’est-à-dire à la mort. Les faits semblent donc orienter nos soupçons vers l’emploi d’une substance toxique, dont les effets se révèlent uniquement lors de sa combustion.
Ayant cette hypothèse à l’esprit, j’ai naturellement tenté de retrouver des débris ou des traces quelconques de cette substance dans la chambre de Mortimer Tregennis. Les endroits les plus susceptibles d’en contenir étaient la tôle de protection et le verre de la lampe. J’y aperçus en effet, outre des cendres feuilletées, une certaine poudre brune les entourant, qui n’avait pas encore été consumée. J’ai prélevé quelques maigres échantillons de cette poudre, comme vous avez pu le constater alors que nous étions sur place, et je les ai déposés dans une enveloppe. »

« Pourquoi n’avoir prélevé que de « maigres » échantillons, Holmes ? »

« Je n’ai pas pour habitude de me mettre en travers de la police, Watson. Je laisse en évidence les preuves que je trouve. Il reste suffisamment de cette substance toxique sur les parois de la lampe pour que l’inspecteur chargé de l’enquête puisse la trouver. A présent, Watson, nous allons allumer notre lampe. Par précaution, nous laisserons cependant la fenêtre ouverte, afin d’éviter le décès prématuré et accidentel de deux respectables citoyens. Vous prendrez place dans mon fauteuil à côté de la fenêtre – à moins que vous ne vous déclariez d’une constitution trop fragile et refusiez de prendre part à cette expérience. Oh, vous voulez participer ? Je vous reconnais bien là, Watson. Je prendrai place sur cette chaise que je placerai en face de vous, et nous serons ainsi l’un en face de l’autre, à égale distance des vapeurs de la poudre brune. Nous laisserons également la porte entr’ouverte. Nous sommes à présent chacun en position d’examiner les effets produits par cette drogue l’un sur l’autre. Nous n’hésiterons pas à interrompre immédiatement l’expérience en cas de la survenue du moindre symptôme alarmant. Est-ce bien clair ? Bien, je prends, donc, la poudre brune – le peu que j’en possède – et je la dépose délicatement autour de la flamme de la lampe. Voilà qui est fait. Asseyons-nous, Watson, et attendons. »

Les effets de la substance ne furent pas longs à se manifester. J’avais à peine pris place dans mon fauteuil que je sentis une odeur forte, musquée, subtile et nauséabonde. Dès les premières bouffées je sentis ma raison m’échapper. Je me vis enveloppé d’un épais nuage noir, et mon esprit m’avertit que dans ce nuage, n’apparaissant pas encore, mais n’allant pas tarder à se présenter à mes sens épouvantés, se tapissaient les choses les plus noires, les plus horribles, les plus effrayantes de l’univers. Des formes vagues tourbillonnèrent et émergèrent soudain du nuage noir, toutes annonciatrices d’une menace imminente se rapprochant, évocatrices de l’avènement d’une apparition diabolique qui se tenait sur le seuil de ma raison et dont l’ombre allait me submerger et aller se perdre dans mon âme. Une horreur me glaça les sangs et prit possession de mon corps tout entier. Je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête, mes yeux s’exorbiter, ma bouche s’ouvrir démesurément, et une langue de cuir en son sein. L’agitation qui s’emparait de mon esprit était telle et si subite que celui-ci allait probablement exploser. J’essayai de hurler et perçus vaguement qu’un son rauque s’échappait de ma gorge, mais si distant, si détaché de mon être… Au même instant alors, dans une tentative désespérée, je parvins à briser le nuage qui m’environnait, et aperçus en un éclair le visage de Holmes, blanc, rigide, convulsé en une expression d’horreur indescriptible – la même expression que j’avais aperçue sur le visage des morts. Cette vision me redonna subitement des forces et je recouvrai instantanément mes esprits. Je sautai de mon fauteuil, me précipitai sur Holmes que j’entourai de mes bras, et nous nous dirigeâmes ainsi péniblement vers une issue – la porte. Un instant plus tard nous étions étendus côte à côte sur la pelouse, nous laissant inonder d’un soleil que nous avions cru ne plus jamais revoir percer cet affreux tunnel noir dans lequel nous nous étions trouvés quelques instant auparavant, et qui s’évanouissait peu à peu pour nous laisser apaisés et en pleine possession de nos sens. Nous nous assîmes sur l’herbe, épongeant nos fronts, nous examinant furtivement et avec appréhension, guettant les dernières traces de l’expression d’horreur que nous avions aperçue chacun sur le visage de l’autre.

« Ma parole, Watson ! », dit enfin Holmes d’une vois malaisée. « Je vous prie d’accepter à la fois mes chaleureux remerciements et mes plus plates excuses. C’était une expérience tout à fait inconsciente à réaliser sur soi-même, doublement sur un ami ! Je suis réellement désolé. »

« Vous savez », répondis-je non sans quelque émotion, car je n’avais jamais autant approché le côté humain de mon ami auparavant, « que c’est toujours pour moi une grande joie et un grand honneur de vous apporter mon concours dans le cadre de vos enquêtes. »

Mon ami reprit aussitôt sa contenance semi-humoristique, semi-cynique ordinaire.

« Il serait tout à fait superflu de nous rendre fous, Watson », dit-il. « Un observateur averti déclarerait d’ailleurs à juste titre que le mal avait été fait bien avant que nous ne décidions de nous embarquer délibérément dans cette expérience. Je confesse cependant que je n’ai jamais soupçonné que les effets de cette poudre puissent être aussi soudains et aussi puissants. »

Il rentra dans le cottage et en ressortit en tenant la lampe brûlant toujours à bout de bras. Il la jeta sur un tas de ronces.

« Nous devons laisser s’aérer la pièce. Je présume, Watson, que vous ne conservez plus le moindre doute sur la façon dont ces tragédies se sont déroulées ? »

« Aucun ! »

« Mais le mobile des crimes reste cependant aussi obscur qu’auparavant. Allons-nous installer sous cette tonnelle et voyons si nous pouvons éclaircir notre problème. Il me semble que cette ignoble substance persiste encore dans ma gorge.
Je crois que nous pouvons admettre de toute évidence que Mortimer Tregennis est le criminel responsable de la première tragédie, bien qu’il fut victime de la seconde. Nous devons nous remémorer, en premier lieu, cette querelle de famille que Monsieur Mortimer Tregennis avait évoquée, suivie d’une réconciliation. Combien sérieuse a été cette querelle, ou combien factice a été cette réconciliation, nous ne sommes nullement en mesure de le dire. Lorsque je revois la physionomie rusée et intelligente de Monsieur Mortimer Tregennis, son regard dissimulé derrière ses lunettes, je songe à un homme qui ne pardonne pas facilement. Vous vous rappellerez en second lieu que la présence qu’il avait évoquée dans le jardin lors de son témoignage, et qui a détourné pour un instant notre attention du mobile réel de la tragédie, émanait de lui. Il avait intérêt à tenter de nous égarer. Enfin, s’il n’a pas jeté dans le feu la substance avant de quitter la pièce, qui donc l’a fait ? La tragédie est survenue immédiatement après son départ. Si quelqu’un d’autre était entré, les frères et sœur se seraient certainement levés de table. En outre, dans cette morne région des Cornouailles, les visiteurs n’arrivent d’ordinaire pas après dix heures du soir. Nous pouvons donc conclure à la culpabilité de Monsieur Mortimer Tregennis dans la première tragédie. »

« Mais alors, il s’est suicidé dans la seconde ? »

« Eh bien, Watson, ce n’est pas impossible. L’homme qui a pu entraîner sa propre famille dans un si fatal destin n’est peut-être pas exempt de tout remords susceptible de le mener à sa propre fin. Il y a cependant de solides raisons qui démentissent cette hypothèse. Fort heureusement, il y a un homme en Angleterre qui sait la vérité, et j’ai déjà pris mes dispositions avec lui afin qu’il vienne nous l’apprendre en personne dès cette après-midi. Ah, il est d’ailleurs légèrement en avance. Peut-être accepterez-vous que nous restions en dehors du cottage, docteur Leon Sterndale ? Nous avons mené tantôt une certaine expérience chimique à l’intérieur, qui a laissé notre salon dans un état qui ne nous permet pas d’y recevoir désormais d’une manière décente nos distingués visiteurs. »

J’avais entendu grincer la porte du jardin. L’imposante silhouette de l’explorateur africain apparut sur le seuil. Il se dirigea surpris vers la petite tonnelle où nous étions assis.

« Vous souhaitiez me voir, Monsieur Holmes. J’ai eu votre message il y a environ une heure, et je suis venu, bien que je ne comprends pas bien en quel honneur je devrais me montrer disposé à obéir à vos ordres. »

« Nous pourrions peut-être bien avoir éclairci l’affaire qui nous occupe avant que nous nous séparions », dit Holmes. « En attendant, je vous suis très obligé de vous être déplacé. Vous excuserez cette réception quelque peu informelle au grand air, mais mon ami Watson et moi-même sommes parvenus à de nouvelles conclusions dans cette affaire, et nous préférerions vous les exposer à l’air libre. Peut-être, d’ailleurs, puisque que l’affaire qui nous occupe vous concerne personnellement, préférerez-vous l’exposer ici sans risque qu’elle soit portée à la connaissance d’oreilles indiscrètes. »

L’explorateur ôta son cigare de ses lèvres et scruta fixement mon ami.

« Je suis à mille lieues de savoir, Monsieur », dit-il, « de quelle affaire me concernant personnellement vous pourriez bien avoir à m’entretenir. »

« Du meurtre de Monsieur Mortimer Tregennis », dit Holmes.

L’espace d’un instant je regrettai de ne pas être armé. Le visage farouche de Sterndale tourna au rouge le plus vif, ses yeux lancèrent des éclairs, et des veines bleues entrelacées se gonflèrent sur son front alors qu’il s’avançait menaçant vers mon compagnon. Mais il s’arrêta de lui-même, dans un suprême effort pour retrouver son calme – calme qui était peut-être plus dangereusement évocateur que sa soudaine explosion de colère.

« J’ai si souvent vécu en milieu sauvage et en dehors des lois », dit-il, « que je deviens parfois sauvage moi-même. Vous feriez bien, Monsieur Holmes, de vous en souvenir, car je n’ai pas particulièrement envie de vous faire du mal. »

« Et je n’ai pas particulièrement envie pour ma part non plus de vous faire du mal, docteur Sterndale. Preuve en est que, sachant ce que je sais, je vous ai prié de venir et me suis abstenu de vous faire chercher par la police. »

Sterndale eut un hoquet de surprise. Il s’assit, docile pour la première fois peut-être, de toute sa vie. Une autorité tranquille émanait de Holmes, contre laquelle il ne pouvait pas lutter. Notre visiteur balbutia durant quelques secondes, ses grandes mains s’ouvrant et se fermant nerveusement.

« Que voulez-vous dire ? », demanda-t-il enfin. « Si vous bluffez, Monsieur Holmes, sachez que vous avez un adversaire de taille en face de vous. Cessons de tourner autour du pot, voulez-vous ? Qu’attendez-vous de moi ? »

« Je vais vous le dire très exactement », dit Holmes. « Et la raison de ma franchise est que j’en attends une similaire de votre part en retour. La nature de ma prochaine décision dépendra entièrement de la nature de votre propre défense. »

« Ma propre défense ? »

« Tout à fait, Monsieur. »

« Ma propre défense contre quoi ? »

« Contre l’accusation du meurtre de Monsieur Mortimer Tregennis. »

Sterndale s’épongea le front à l’aide de son mouchoir.

« Ma parole, vous insistez, en plus ! Est-ce que toutes les résolutions de vos enquêtes tiennent invariablement à vos coups de bluff ? »

« Le bluff », dit Holmes calmement, « est pour l’instant de votre côté, docteur Leon Sterndale, non du mien. Pour preuve je vais porter à votre connaissance quelques-uns des faits sur lesquels se basent mes conclusions. Concernant votre retour précipité de Plymouth, et l’expédition d’une partie de vos bagages pour l’Afrique, je n’ajouterai rien excepté le fait que cela m’informa immédiatement que je devrais tenir compte de ces pièces lors de la reconstitution de mon puzzle. »

« Je suis revenu… »

« J’ai entendu vos raisons et je les tiens pour non convaincantes et inappropriées. Mais passons. Lorsque vous êtes venu ici la première fois, vous m’avez demandé qui je suspectais. J’ai refusé de vous répondre, et vous vous êtes alors rendu à la cure, avez patienté à l’extérieur quelque temps, puis êtes rentré chez vous. »

« Comment savez-vous cela ? »

« Je vous ai suivi. »

« Je n’ai vu personne.

« C’est exactement ce à quoi vous êtes en droit de vous attendre lorsque vous vous trouvez suivi par moi. Vous avez passé une nuit blanche, durant laquelle vous avez échafaudé quelques plans, que vous prévoyiez de mettre à exécution au matin. Vous avez quitté votre cottage alors que le jour commençait à poindre, après avoir au préalable rempli votre poche du gravier qui recouvre le sol de votre allée derrière votre portail. »

Sterndale eut un sursaut et regarda Holmes avec une intense surprise.

« Vous avez alors parcouru rapidement la distance qui vous séparait de la cure. Je dois remarquer que vous portiez aux pieds la même paire de tennis que vous portez actuellement. Arrivé à la cure vous avez traversé la haie et le verger, et êtes parvenu sous les fenêtres de Mortimer Tregennis. Il faisait alors jour, mais le locataire de la cure n’était pas encore levé. Vous avez saisi une poignée du gravier qui se trouvait dans votre poche, et l’avez jetée contre la fenêtre au-dessus de vous. »

Sterndale sauta sur ses pieds.

« Mais vous êtes le diable en personne ! », s’exclama-t-il.

Holmes sourit à ce compliment.

«  Il vous a fallu lancer deux, peut-être trois, poignées de ce gravier avant que le locataire n’apparaisse à la fenêtre. Vous lui avez fait signe de descendre. Il s’est habillé précipitamment et est descendu au salon. Vous êtes entré par la fenêtre qu’il vous avait ouverte. S’ensuivit une conversation – courte – au cours de laquelle vous avez arpenté la pièce. Puis vous êtes ressorti en refermant la fenêtre, et avez patienté sur la pelouse en fumant votre cigare, observant ce qui allait arriver. Après la mort de Mortimer Tregennis, vous êtes reparti par le même chemin qui vous avait amené. A présent, docteur Sterndale, comment justifiez-vous vos agissements criminels, et quels en sont les mobiles ? Si vous tentez de me déguiser la vérité, je vous donne ma parole d’honneur que je me débarrasserai immédiatement de cette affaire pour la confier irrévocablement à qui de droit. »

Le teint du visage de notre visiteur tourna au gris pendant qu’il écoutait les dernières paroles de Holmes. Il resta assis perdu dans ses pensées pendant quelques instants, la face cachée dans ses mains. Puis, soudain, dans un geste d’une formidable impulsion, il saisit une photographie de la poche intérieure de sa veste qu’il brandit et jeta sur la rustique table de bois qui se trouvait devant nous.

« Voilà la raison pour laquelle j’ai fait ce que j’ai fait », dit-il.

La photographie représentait le buste et le visage d’une très belle femme. Holmes se pencha au-dessus d’elle.

« Brenda Tregennis », dit-il.

« Oui, Brenda Tregennis », répéta notre visiteur. « Je l’ai aimée durant des années. Elle m’aima également durant des années. Voilà le secret de ma réclusion solitaire dans les Cornouailles dont les gens s’étonnaient. Elle profitait pour moi à la proximité de l’unique chose à laquelle je tenais sur terre. Je ne pouvais épouser Brenda, ayant déjà une épouse, qui m’a quitté depuis des années mais dont je ne peux, à cause de ces maudites lois anglaises, parvenir à divorcer. Brenda m’attendit pendant des années. Durant des années je l’attendis. Et tout cela pour ça ! »

Un effroyable sanglot secoua sa colossale silhouette. Il s’éclaircit la gorge sous sa barbe blanche et or. Il se maîtrisa et fit un effort pour reprendre :

« Le vicaire savait. Il était dans la confidence. Il vous dirait qu’elle était un ange sur terre. C’est la raison pour laquelle il m’a télégraphié immédiatement, la raison pour laquelle je suis revenu. Que m’importait qu’une partie de mes bagages soit en route pour l’Afrique quand j’apprenais une telle tragédie et la mort de la femme que j’aimais ? Vous avez à présent, Monsieur Holmes, en votre possession toutes les pièces manquantes à votre puzzle. »

« Poursuivez », dit mon ami.

Le docteur Sterndale sortit de sa poche une pochette en papier qu’il déposa sur la table. Une inscription indiquait « Radix pedis diaboli » à côté d’un symbole rouge, figurant « poison ». Il la poussa dans ma direction.

« J’ai cru comprendre que vous étiez médecin, Monsieur. Avez-vous jamais entendu parler de cette préparation ? »

« De la racine de pied du diable ? Non, je n’en ai jamais entendu parler. »

« Cette ignorance est sans rapport avec vos qualités professionnelles », dit-il, « car je crois savoir qu’à l’exception d’un échantillon que j’ai vu dans un laboratoire à Buda, cette substance est totalement méconnue en Europe. Elle ne figure pas encore en bonne place en pharmacopée ni dans la littérature de la toxicologie. La racine de pied du diable ressemble par sa forme à un pied, mi-humain, mi-caprin. D’où son nom qui lui fut donné par un botaniste missionnaire. Elle est utilisée en tant que poison par certains sorciers dans les régions de l’ouest africain, et ils ne s’en transmettent le secret de l’utilisation que sous le sceau du secret. J’en obtins un échantillon tout à fait par hasard, alors je me trouvais dans la région d’Ubangi. »

Il ouvrit le sachet et en extrait une pincée d’une poudre d’un brun rougeâtre, nauséabonde.

« Ensuite, Monsieur ? », demanda Holmes sévèrement.

« Je m’apprête à tout vous révéler, Monsieur Holmes, car vous en savez déjà tant que j’entrevois clairement qu’il est dans mon intérêt que vous sachiez tout. J’ai déjà évoqué la relation qui me liait à la famille Tregennis, et plus particulièrement à Brenda. Pour l’amour de la sœur, j’étais cordial vis-à-vis des frères. Ils se déchiraient pour une affaire d’argent qui avait éloigné Mortimer de la demeure familiale, mais la discorde était supposée sur le point de se résoudre, et je finis par rencontrer Mortimer tout comme j’avais auparavant rencontré ses deux frères. Mortimer me semblait être un homme rusé, subtile, intrigant, et une intuition me recommandait de me méfier de lui, mais nous n’eûmes cependant jamais de querelle ouverte.
Un jour, il y a de cela quelques semaines, il vint me voir à mon cottage et je lui montrai quelques-unes de mes curiosités africaines. Parmi elles je mentionnai la poudre, et je lui parlai de ses étranges propriétés, comment elle stimulait les centres nerveux pour favoriser la peur, et comment la démence et la mort pouvait inéluctablement survenir chez l’indigène encourant cette épreuve ordonnée par le sorcier de sa tribu. Je mentionnai également l’impuissance de la science européenne à la détecter. Comment il m’en déroba, je ne saurais le dire, car je ne quittai jamais la pièce ; je suppose que cela se produisit alors que j’avais le dos tourné et étais occupé à ouvrir des meubles ou des boîtes. Je ne me rappelle aujourd’hui que trop bien combien il me pressa de question quant à la survenue des premiers effets, mais je n’avais alors pas la moindre raison de soupçonner qu’il projetait d’en faire usage personnellement.
Je ne songeai plus à notre conversation jusqu’à ce que le télégramme du vicaire me parvienne à Plymouth. Mortimer avait dû supposer que j’aurais pris la mer avant que la nouvelle ne me parvienne, et que je demeurerai par la suite des années perdu au beau milieu de l’Afrique. Mais la nouvelle me parvint à temps. Bien entendu je ne pus prendre connaissance de la tragédie sans immédiatement songer aux effets de ma racine de pied du diable. Je suis venu vous trouver dans l’espoir qu’il y avait une autre explication. Mais il ne pouvait y en avoir aucune autre. J’étais convaincu que Mortimer Tregennis était le meurtrier. Cela par appât du gain, et peut-être aussi par l’idée que, si ses frères et sœur devenaient fous, il resterait le seul dépositaire de leurs biens. Il usa de la poudre de racine de pied du diable sur les membres de sa propre famille, rendant ses frères déments et tuant Brenda, le seul être que j’avais jamais aimé et qui m’aimât en retour. C’était là un crime grave. Qui méritait incontestablement d’être puni. »
M’en remettrais-je à la justice ? Quelles étaient mes preuves ? Je connaissais la véracité des faits, mais comment convaincre un jury européen, rural de surcroît, des propriétés mortelles de cette racine ? Ils croiraient à une invention. Il n’y avait qu’une chance sur deux pour qu’ils me croient. Or, pour l’amour de Brenda, je ne pouvais me permettre d’échouer. Mon âme tout entière aspirait à la vengeance. Je vous ai dit auparavant, Monsieur Holmes, que j’avais passé la majeure partie de ma vie en de hors des lois, et j’ai dû en conséquence apprendre à faire les miennes. Je pris ce parti. Je décidai que Mortimer Tregennis partagerait le destin qu’il avait infligé à ses frères et sœur. Et si j’échouai dans cette voie, je décidai qu’il périrait de toutes façons de mes propres mains. Il n’y avait alors pas un seul homme dans toute l’Angleterre qui se soucia moins de sa propre vie que moi-même en cet instant précis.
A présent vous savez tout. Vous avez deviné le reste. J’ai, comme vous l’avez dit, après une nuit blanche, pris le chemin de la cure. J’entrevoyais les difficultés que j’aurais à m’approcher de lui, c’est pourquoi j’avais pris la précaution d’emporter du gravier que je pourrais utiliser pour le jeter contre ses fenêtres. Il descendit au salon et ouvrit la fenêtre pour me laisser entrer. Je l’ai accusé. Je lui ai dit que j’étais venu pour réclamer justice. A la vue d’un revolver que j’avais emporté, le misérable s’est effondré sur une chaise. J’ai alors allumé la lampe, répandu la poudre au-dessus de la flamme, regagné la fenêtre et me tins là dehors, prêt à mettre ma menace à exécution et à me servir de mon revolver s’il tentait de quitter la pièce. A peine cinq minutes plus tard il était mort. Mon Dieu ! Quelle mort ! Mais je n’en eus aucune pitié, car il n’éprouvait rien que mon aimée n’eût éprouvé avant lui.
Voici mon histoire, Monsieur Holmes. Peut-être, si vous aimiez vous-même, en auriez-vous fait autant. Quoi qu’il en soit, je suis à votre merci. Vous pouvez prendre me concernant la décision qui vous convient. Comme je vous l’ai déjà dit, aucun homme ne tient désormais moins à la vie que moi. »

Holmes demeura assis quelques instants en silence.

« Que comptiez-vous faire ensuite ? », demanda-t-il enfin.

« J’avais l’intention d’aller m’enterrer en Afrique centrale. Ma tâche là-bas n’est qu’à moitié terminée. »

« Allez dans ce cas y accomplir l’autre moitié », dit Holmes. « Je ne suis, en définitive, pas décidé à vous en empêcher. »

Le docteur Sterndale se leva, s’inclina gravement, et disparut.

Holmes alluma sa pipe, et me tendit sa blague à tabac.

« Un peu de fumée non empoisonnée sera la bienvenue », dit-il. « Vous êtes sans doute de mon avis, Watson. Ceci n’était pas une affaire dans la justice de laquelle nous nous devions d’interférer. Nous avions mené nos investigations de manière indépendante, ainsi devait-il en aller de nos conclusions. Auriez-vous livré l’homme à la police ? »

« Certainement non », répondis-je.

« Je n’ai jamais aimé, Watson, mais si cela s’était produit et que la femme que j’aimais avait connu un si funeste destin, je crois que j’aurais peut-être agi de la même façon que notre chasseur de lion l’a fait. Qui sait ?
Je n’offenserai bien sûr pas, Watson, votre intelligence en vous expliquant certaines occurrences. Le gravier sur la bordure de la fenêtre de la chambre de Monsieur Mortimer Tregennis a été le point de départ de mes investigations. Il n’était pas identique à celui qui recouvrait l’allée menant à la cure. Ce n’est que lorsque mon attention a été attirée par le docteur Sterndale que j’en vins à remarquer que le gravier qui recouvrait les alentours de son cottage était de la même nature que celui que j’avais trouvé sur le rebord de la fenêtre de Mortimer Tregennis. La lampe allumée alors que le jour était déjà levé, et le souvenir que je conservai d’avoir décelé la présence d’une certaine poudre sur les rebords de cette lampe s’inscrivirent soudain comme les maillons manquants d’une chaîne qui s’était logiquement formée dans mon esprit.
A présent, mon cher Watson, je propose que nous chassions de nouveau cette affaire de nos esprits pour mieux nous concentrer pleinement sur l’étude de ces racines chaldéennes, qui s’inscrivent très nettement en tant qu’héritage cornouaillais de la grande langue celte. »

 

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