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CONAN DOYLE, Arthur – L’Aventure de Wisteria Lodge

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12:06
20 avril 2012


Carole

Modérateur

Paris

messages 2889

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CONAN DOYLE, Arthur – L’Aventure de Wisteria Lodge
Traduction : Carole.

L’aventure singulière de Monsieur John Scott-Eccles.

Mes notes rapportent que nous étions au début de l’après-midi d’un jour morne et venteux de la fin du mois de mars 1892. Sherlock Holmes avait reçu au cours du déjeuner un télégramme, auquel il avait griffonné une réponse. Bien qu’il n’y fît aucune allusion, je devinai que ce télégramme et son contenu absorbaient toutes ses pensées, car il se tenait devant la cheminée, fumant pensivement sa pipe, jetant de temps à autre un regard méditatif au message. Soudain, il se tourna vers moi, une lueur de malice brillant dans ses yeux gris.

« Je suppose, Watson, que vous êtes un homme de lettres », dit-il. « Quelle définition donneriez-vous au mot « grotesque » ? »

« « Etrange », « remarquable » », avançai-je.

Mon ami secoua la tête.

« Ce mot doit sûrement comporter d’autres nuances », dit-il. « Suggérer de manière sous-jacente quelque chose entre le tragique et le terrible. Si vous vous remémorez la plupart des récits à l’aide desquels votre plume a tenu en haleine le public, vous conviendrez que le grotesque a souvent fini par s’inscrire dans un cadre criminel. Rappelez-vous le récit que vous avez intitulé L’Association des hommes roux : au premier abord, elle apparaissait tout-à-fait grotesque, mais elle s’est révélée dissimuler une tentative de cambriolage. Ou encore cette autre, non moins grotesque, des Cinq Pépins d’orange, qui s’est avérée être une conspiration de meurtre. Le terme employé ici m’interpelle singulièrement. »

« Que vous écrit-on précisément ? »

Mon ami procéda à la lecture du télégramme à haute voix.

Viens d’être victime d’une aventure aussi incroyable que grotesque. Puis-je venir vous consulter ?
Scott-Eccles,
Bureau de poste de Charing Cross.

« Est-ce un monsieur ou une dame qui écrit ? »

« C’est un homme bien entendu. Aucune femme n’aurait pris la peine d’adresser un télégramme avec réponse prépayée. Elle serait venue directement. »

« Le recevrez-vous ? »

« Mon cher Watson, vous me voyez jour après jour languir d’ennui depuis que le colonel Carruthers a été arrêté. Vous le savez, mon activité cérébrale est telle qu’elle ne peut connaître de repos, et en cas d’inactivité forcée et prolongée, elle se grippe, tout comme les rouages d’une machine qui s’abîmeraient à ne pas procéder à l’assemblage des pièces pour lequel elle a été créée. Mes journées s’écoulent dans un calme déprimant, les titres des journaux sont tout-à-fait anodins. Toute forme d’audace ou d’originalité semble à jamais avoir déserté le milieu du crime londonien. Et vous me demandez si je suis prêt à recevoir cet homme, autrement dit si je suis prêt à me trouver confronter à une nouvelle affaire, quelque simpliste qu’elle puisse être ?… Mais, si je ne me trompe, voici notre client. »

Un bruit de pas mesuré retentissait dans l’escalier. Quelques instants plus tard, un homme grand et corpulent, grisonnant, moustachu et l’air solennellement respectable, fit son entrée dans la pièce. L’histoire entière de sa vie était écrite dans ses traits lourds et ses manières pompeuses. De ses guêtres à sa monture d’or, tout en lui traduisait le conservateur, le pratiquant, le bon citoyen, orthodoxe et conventionnel au dernier degré. Mais une récente expérience devait avoir porté atteinte à son tempérament naturellement calme, et se décelait au premier regard à la vue de ses cheveux en bataille, de ses joues rouges de colère, de ses gestes maladroits et vifs. Il en vint immédiatement au fait.

« Je viens d’être victime d’une aventure des plus singulièrement déplaisantes, Monsieur Holmes », dit-il. « Je n’ai jamais de ma vie été placé auparavant dans une situation semblable. Elle est inconvenante – proprement scandaleuse. J’exige une explication ».

Notre visiteur s’enflait et soufflait de colère.

« Asseyez-vous, je vous en prie, Monsieur Scott-Eccles », dit Holmes d’un ton apaisant. « Me permettez-vous, en premier lieu, de vous demander pour quelle raison vous avez choisi de vous adresser précisément à moi ? »

« Eh bien, Monsieur, cela ne m’apparaît pas être l’affaire de la police, et pourtant, lorsque vous aurez entendu les faits, vous ne pourrez manquer de convenir que je ne peux les passer sous silence. Je n’éprouve ordinairement pour la corporation des détectives aucune sympathie, mais je dois reconnaître que l’évocation de votre nom… »

« Bien ! Et, en second lieu, je souhaiterais connaître la raison pour laquelle vous avez pris la peine d’écrire, et non de venir directement à moi ? »

Holmes consulta sa montre.

« Il est deux heures et quart », dit-il. « Votre télégramme a été expédié aux environs d’une heure cet après-midi. Cependant personne ne pourrait douter à l’examen de votre toilette que votre trouble soit survenu dès votre réveil. »

Notre client tenta vainement de lisser ses cheveux hérissés et porta avec un embarras visible la main à sa barbe naissante.

« Vous avez raison, Monsieur Holmes. Je n’ai pas songé un seul instant à ma toilette. Je n’ai pensé qu’à mon empressement de quitter une telle maison. Mais j’ai tenté de mener ma propre enquête avant de venir vous trouver. Je suis d’abord allé trouver les agents immobiliers qui avaient en charge la gestion de la demeure, lesquels ont eu l’obligeance de m’informer que le loyer de Monsieur Garcia était payé régulièrement, et que tout était en ordre à Wisteria Lodge. »

« Voyons, Monsieur », dit Holmes en riant, « vous êtes comme mon ami, le docteur Watson, qui a la fâcheuse habitude de raconter ses histoires en commençant par la fin. Je vous en prie, reprenez vos esprits et racontez-moi, dans l’ordre qui leur convient, les événements survenus et qui vous ont conduit à vous précipiter hors de votre lieu de résidence sans avoir pris le temps de vous peigner ni de vous raser, chaussés de vos souliers de soirée et d’une veste boutonnée d’une manière hasardeuse, en quête d’assistance. »

Notre client jeta sur sa propre apparence ainsi décrite un regard quelque peu honteux.

« Je dois vous faire une bien mauvaise impression, Monsieur Holmes. A vrai dire je n’ai pas souvenir de m’être jamais présenté devant quelqu’un dans un tel état. Mais je vais vous raconter toute l’histoire, et vous conviendrez sans nul doute, lorsque j’aurais achevé mon récit, que j’avais de bonnes raisons de me présenter ainsi négligé devant vous. »

Mais notre visiteur ne put entamer son récit. Un tumulte confus retentit à cet instant dans l’escalier, et Mrs Hudson introduisit dans la pièce deux robustes représentants officiels, dont l’un d’eux nous était bien connu : il s’agissait de l’inspecteur Gregson de Scotland Yard, un homme énergique mais courtois, et dans la limite de ses possibilités, un fonctionnaire tout-à-fait capable. Après avoir serré chaleureusement la main de Holmes, il nous présenta l’inspecteur qui l’accompagnait : il se nommait Baynes, et appartenait à la police du comté de Surrey.

« Nous menons une enquête ensemble, Monsieur Holmes, et la piste que nous suivons nous conduit jusque chez vous. »

L’inspecteur Gregson posa ses yeux langoureux sur notre visiteur.

« Etes-vous Monsieur John Scott-Eccles, de Lee, Popham House ? »

« C’est bien moi. »

« Nous avons suivi vos déplacements depuis ce matin. »

« Et vous l’avez sans nul doute retrouvé grâce à son télégramme », dit Holmes.

« C’est exact, Monsieur Holmes. Nous avons suivi une piste du bureau télégraphique de Charing Cross, et elle nous a conduit jusqu’ici. »

« Mais pourquoi me filez-vous ? Que me voulez-vous ? »

« Nous aimerions vous interroger, Monsieur Scott-Eccles, quant aux événements susceptibles d’avoir été portés à votre connaissance et qui ont conduit la nuit dernière à la mort de Monsieur Aloysius Garcia, de Wisteria Lodge, près de Esher. »

Notre client resta immobile, l’air hébété, le visage livide.

« A la mort ? Avez-vous dit qu’il était mort ? »

« Oui, Monsieur. Il est mort. »

« Mais comment ? Un accident ? »

« Un meurtre, à ce qu’il semble. »

« Bonté divine ! Mais c’est affreux ! Vous ne voulez pas dire… Vous ne sous-entendez pas que… je suis suspect ? »

« Une lettre de votre main a été retrouvée dans la poche du mort, qui indique que vous envisagiez de passer la nuit dernière dans sa demeure. »

« Et c’est ce que j’ai fait. »

« Oh, vraiment ? Vous avez passé la nuit là-bas ? »

L’inspecteur se saisit de son crayon et ouvrit son calepin officiel.

« Attendez un instant, Gregson », interrompit Sherlock Holmes. « Vous désirez obtenir un récit exhaustif des faits, n’est-ce pas ? »

« Et il est de notre devoir d’avertir Monsieur Scott-Eccles qu’il pourra être utilisé et retenu contre lui. »

« Monsieur Scott-Eccles était sur le point de nous faire le récit des événements dont il a pu être témoin quand vous êtes entrés. Je suppose, Watson, que du brandy et de la limonade s’imposent. A présent, Monsieur, je suggère que vous ne teniez pas compte de cette interruption dans notre entretien, et que vous procédiez au récit des événements que vous vous apprêtiez à faire avant d’être interrompu. »

Quelques gorgées de brandy rendirent à notre visiteur ses couleurs. Non sans avoir jeté un regard inquiet au calepin que tenait toujours ouvert entre ses mains l’inspecteur, il commença son récit.

« Je vis seul », déclara-t-il, « mais étant d’un naturel sociable, je possède un grand nombre de relations. Parmi elles se trouvent certains membres de la famille d’un brasseur à la retraite du nom de Malville, qui réside à Abermarle Mansion, Kensington. C’est à sa table que je rencontrai il y a quelques semaines un jeune homme du nom de Garcia. Il était, à ce que je crus comprendre, d’origine espagnole et attaché d’une manière quelconque à l’ambassade espagnole. Il parlait un anglais parfait, avait des manières agréables, et me fit très bonne impression.
En quelque sorte nous nous liâmes d’amitié, ce jeune homme et moi. Il sembla prendre goût à ma compagnie, et deux jours plus tard il vint me rendre visite à Lee. De fil en aiguille, il en vint à m’inviter à venir passer quelques jours dans sa demeure, à Wisteria Lodge, située entre Esher et Oxshott, et je me suis rendu hier soir à Esher en vue d’honorer cette invitation que j’avais acceptée.
Il m’avait quelque peu décrit au préalable de sa demeure et son fonctionnement avant que je ne m’y rende. Il y vivait en compagnie d’un fidèle domestique, un homme originaire de sa région, qui veillait à pourvoir à tout ce dont il avait besoin. Cet homme parlait anglais couramment et s’occupait de la bonne tenue de la maison. Il y avait également un cuisinier très doué, disait-il, un métis qu’il avait rencontré au cours de l’un de ses voyages, qui servait un dîner des plus succulents. Il conclut en admettant lui-même que c’était là une maisonnée plutôt incongrue pour le centre du comté de Surrey, et j’acquiesçais, bien que j’aie été loin de m’attendre à ce qu’elle fut à ce point curieuse.
Je me rendis là-bas – la demeure se trouvait à environ deux miles au sud de Esher. La demeure était de belle taille, s’érigeait en retrait de la route, au terme d’un étroit sentier serpentant entre de hauts arbustes à verdure permanente. Mais l’édifice était vieux et délabré, près de tomber en ruine. Lorsque le cabriolet s’arrêta devant les restes clairsemés d’une pelouse que l’on devait pourtant traverser pour toucher à une porte portant toutes les marques du temps et des intempéries, je commençais à douter de mon propre discernement qui m’avait poussé à accepter l’invitation d’un homme que je connaissais si peu.
Il ouvrit lui-même la porte, et m’accueillit avec beaucoup de cordialité et d’enthousiasme. Je fus présenté et recommandé à un serviteur, un taciturne individu au teint très mat, qui me mena jusqu’à ma chambre, après avoir pris le soin de me débarrasser de mes bagages.
L’endroit tout entier était des plus déprimants. Notre dîner eut lieu en tête-à-tête, et, bien que mon hôte fit de son mieux pour l’égayer et le rendre agréable, il semblait continuellement absorbé dans ses pensées, et il parlait d’une façon si distraite et absente que j’avais peine à le comprendre. Il ne cessait de tapoter des doigts sur la table, et montrait quantité d’autres signes d’une même impatience. Le dîner en lui-même ne fut ni bien servi ni bon, et la présence continuelle du taciturne serviteur à nos côtés ne contribua pas à nous en faire profiter. Je puis vous assurer qu’il ne s’écoula pas une seule minute au cours de cette soirée durant laquelle je ne déplorai pas de me trouver dans l’impossibilité de trouver une excuse plausible, susceptible de me ramener sur-le-champ à Lee.
Une chose en particulier me revient en mémoire, qui pourrait être en rapport avec l’enquête de ces deux gentlemen ici présents. Je n’y prêtai aucune attention sur le moment. Alors que nous avions presque terminé de dîner, le serviteur se présenta avec une note. Je remarquai qu’après l’avoir lue, mon hôte se montra encore plus distant et distrait qu’auparavant. Il abandonna tout effort de conversation et s’assit, fumant une cigarette après l’autre, perdu dans ses propres pensées, mais il ne fit aucune allusion au contenu de la note. Sur les coups de onze heures, je pus décemment aller me coucher et en fus soulagé. Après m’être couché et endormi, Garcia pénétra soudain dans ma chambre, alors plongée dans l’obscurité, et me demanda si j’avais sonné. Je répondis que non. Il me présenta ses excuses pour m’avoir réveillé et dérangé aussi tardivement, me précisant qu’il était près de une heure. Dès qu’il sortit à nouveau je me rendormis d’un profond sommeil qui dura jusqu’au matin.
J’en viens à présent à la partie la plus étonnante de mon récit. Il faisait grand jour lorsque je m’éveillai. Je consultai ma montre, il était près de neuf heures. J’avais expressément demandé à être éveillé à huit heures, et fus donc très contrarié de cet oubli du serviteur et de son maître. Je sautai hors de mon lit et sonnai. Je n’obtins pas de réponse. Je sonnai encore et encore, en vain. J’en vins donc à la conclusion que la sonnette devait être cassée. Je passai en hâte mes vêtements et me précipitai au bas des escaliers, dans une extrême mauvaise humeur, pour demander un verre d’eau. Jugez de ma surprise lorsque je ne trouvai personne. J’appelai, le hall tout entier résonna du son de ma propre voix, mais je n’obtins aucune réponse. Alors je courus de chambre en chambre. Tout était désert. Mon hôte m’ayant indiqué quelle était sa chambre la veille au soir, je m’en vins frapper à sa porte. Pas de réponse. Je tournai la poignée et entrai. La chambre était vide, le lit n’était pas défait. Il avait lui aussi disparu. L’hôte étranger, le serviteur étranger, le cuisinier étranger, tout s’était évanoui pendant la nuit ! Ce constat mit un terme immédiat à ma visite à Wisteria Lodge. »

Sherlock Holmes se frottait les mains en riant, comptant sans doute déjà cet incident bizarre au nombre de ceux dont était constituée sa collection d’aventures grotesques qui lui avaient jusqu’à présent été rapportées.

« L’expérience que vous avez vécue est, d’aussi loin que je puisse en juger, absolument unique en son genre », dit-il. « Puis-je me permettre de vous demander, Monsieur, ce que vous avez fait ensuite ? »

« J’étais furieux. Ma première pensée fut que j’avais été la victime d’une absurde plaisanterie. Je rassemblai mes affaires, claquai furieusement la porte d’entrée derrière moi, et repris la route pour Esher, portant moi-même mon bagage. Je contactai l’agence Allan Brothers, la plus importante agence immobilière du village, et il s’avéra que c’était par leur intermédiaire que la demeure avait été louée. Il me sembla qu’elle l’aurait été difficilement dans le seul but de me jouer un mauvais tour, car elle avait été louée et occupée de manière régulière. Le locataire devait avoir simplement choisi ce jour pour déménager sans laisser de traces pour ne pas acquitter plus longtemps le montant de son loyer. Le mois de mars était déjà bien avancé, j’en déduisis donc que le locataire avait profité gracieusement de quelques jours d’hébergement supplémentaires. Mais cette théorie n’était pas plausible : l’agent immobilier, après m’avoir remercié de ma sollicitude, m’informa en effet que le loyer avait été réglé par avance. Alors je repris le chemin de la ville et tentai de contacter l’ambassade espagnole. Le nom de mon hôte y était parfaitement inconnu. En dernier recours je décidai de me rapprocher de Merville, dans la demeure duquel j’avais pour la première fois rencontré Garcia, mais je m’aperçus qu’il en savait encore moins que moi au sujet de son hôte. Enfin, lorsque je reçus votre réponse à mon télégramme, je me rendis chez vous, supposant que vous étiez le conseil le plus indiqué dans ce genre d’affaires. Mais à présent, Monsieur l’inspecteur, je suppose, d’après vos déclarations effectuées à votre entrée dans la pièce, que vous pouvez compléter le récit de cette affaire et y apporter de nouveaux éléments tragiques. Je vous assure que chacun des mots que j’ai prononcés était la plus entière vérité, et que j’ignore tout du fatal dénouement de l’existence de cet homme. Mon seul désir est de vous aider à faire progresser l’enquête, d’aussi loin que je le pourrai. »

« Je ne doute pas que ce soit là votre plus ardent désir, Monsieur Scott-Eccles, je n’en doute absolument pas », répondit l’inspecteur Gregson d’un ton des plus aimables. « Je dois dire que vos dires sont est en parfaite corrélation avec nos propres constatations. Mais reparlons de cette note adressée pendant le dîner. Auriez-vous par hasard pu observer ce qu’il en était advenu ? »

« Parfaitement. Garcia l’a roulée en boule et jetée au feu. »

« Que dites-vous de cela, Monsieur Baynes ? »

L’inspecteur du comté était un homme imposant, poussif et rougeaud, dans le visage duquel s’apercevaient deux yeux d’un éclat extraordinaire, qui disparaissaient presque cependant entièrement dans les replis des joues et sous d’épais sourcils. Lentement et avec précaution, il extirpa un morceau de papier carbonisé de l’une de ses poches.

« Le foyer comportait une grille de protection, Monsieur Holmes. En lançant le papier trop haut il l’a placé au-dessus de celle-ci. J’ai pu récupérer la note entière, bien que quelque peu noircie. »

Holmes eut un sourire de satisfaction.

« Vous devez avoir opéré à un examen de la maison des plus minutieux pour avoir découvert une telle pièce. »

« En effet, Monsieur Holmes. C’est mon devoir. Dois-je procéder à sa lecture, Monsieur Gregson ? »

L’inspecteur londonien acquiesça.

« La note est rédigée sur du papier ordinaire, de couleur crème, sans filigrane, d’une dimension originelle d’un quart de feuille. Celle-ci a été coupée en deux à l’aide de ciseaux courts. Elle a été pliée trois fois et scellée à l’aide d’une cire de couleur violet, apposée à la hâte et pressée à l’aide d’un objet de forme ovale. Elle est adressée à Monsieur Garcia, Wisteria Lodge, et est rédigée en ces termes : « Nos propres couleurs, vert et blanc. Vert libre, blanc interdit. Escalier principal, premier couloir, septième droite. Succès. D. » C’est l’écriture d’une femme, réalisée à l’aide d’un stylo pointu. Ce n’est ni la même personne ni le même instrument qui ont été utilisés pour rédiger l’adresse indiquée sur l’enveloppe. L’écriture et le trait sont tous deux plus épais, comme vous pouvez le constater. »

« Une note des plus remarquables », s’exclama Holmes en l’examinant. « Je dois rendre hommage, Monsieur Baynes, à l’examen des plus détaillé auquel vous avez procédé. Mais deux ou trois autres remarques complémentaires peuvent également être ajoutées. L’objet de forme ovale en question est sans doute un bouton de manchette – quel autre objet est-il de cette forme ? Les ciseaux utilisés sont probablement des ciseaux à ongles. Vous pouvez en effet reconnaître la légère courbe à la découpe qui n’a pu être produite que par ce type d’instrument incurvé. »

L’inspecteur du comté applaudit en riant.

« Je pensais avoir épuisé toutes les ressources de cette note, mais je constate que vous avez su en extraire davantage », dit-il. « Je confesse cependant qu’elle ne m’explique pas grand-chose, si ce n’est qu’elle suggère une action imminente, dont une femme est, comme par hasard, l’instigatrice. »

Durant toute cette conversation, Monsieur Scott-Eccles s’était agité sur sa chaise.

« Je suis heureux que vous ayez trouvé cette note, puisqu’elle corrobore mon récit », dit-il. « Mais je me permets de souligner qu’il n’a pas encore été porté à ma connaissance ce qui est précisément arrivé à Monsieur Garcia, ni ce qu’il est advenu de ses serviteurs. »

« En ce qui concerne Garcia », dit Gregson, « je puis aisément vous répondre. Il a été retrouvé mort ce matin à Oxshott Common, à environ un mile de Wisteria Lodge, le crâne fracassé par de lourds sacs de sable, ou toute autre arme du même genre qui aurait eu pour effet non pas de le blesser, mais de le tuer. Oxshott Common est un endroit retiré, il n’y pas une seule demeure alentours à moins d’un quart de mile. Garcia a apparemment été surpris par derrière. Il semble que son assaillant ait continué à le frapper bien après que la mort soit survenue. Nous n’avons repéré aucune empreinte ni le moindre indice susceptible de nous conduire au criminel. »

« Le défunt a-t-il été volé ? »

« Non, du moins n’avons-nous rien constaté. »

« C’est tragique – si tragique, et terrible », dit Monsieur Scott-Eccles d’une voix plaintive, « et cela me touche tout particulièrement. Je ne m’explique pas la promenade nocturne de mon hôte, laquelle a connu une fin si tragique. Comment est-il possible que je sois mêlé à une semblable histoire ? »

« Concrètement, Monsieur », répondit l’inspecteur Baynes, « le seul document retrouvé dans la poche du mort est une lettre écrite de votre main signifiant que vous le retrouveriez chez lui le soir même avant la date fatale qui devait être celle de sa mort. C’est d’ailleurs l’enveloppe qui contenait cette lettre qui nous a permit d’identifier le défunt et d’obtenir son adresse. Il était neuf heures ce matin lorsque nous nous rendîmes à Wisteria Lodge, et nous n’y trouvâmes ni vous ni personne. J’ai alors télégraphié à Monsieur Gregson afin qu’il tente de vous retrouver à Londres pendant que j’examinai Wisteria Lodge. J’ai ensuite rejoint Monsieur Gregson, et nous voici. »

« Il me semble », dit Gregson en se levant, « que nous avons donné à notre enquête sa forme préalable et officielle. Vous allez nous suivre au poste de police, Monsieur Scott-Eccles, où nous procèderons à l’enregistrement de votre déposition. »

« Certainement, je suis tout à vous. Mais je souhaite retenir vos services, Monsieur Holmes, et vous implore de ne pas épargner ni la moindre dépense ni votre peine pour parvenir à la vérité. »

Mon ami se tourna vers l’inspecteur du comté.

« Je suppose que vous ne voyez aucun inconvénient à ce que je collabore avec vous, Monsieur Baynes ? »

« J’en serais honoré, Monsieur Holmes, bien certainement. »

« Vous semblez avoir été des plus prompt et professionnel dans toute votre enquête menée jusqu’à présent. Avez-vous relevé, si vous me permettez de vous poser cette question, le moindre indice susceptible d’indiquer l’horaire exact de la mort de Monsieur Garcia ? »

« Il se trouvait là-bas depuis une heure du matin. Il a en effet commencé à pleuvoir à ce moment, et il semble qu’il soit mort avant que la pluie ne commence à tomber. »

« Mais c’est absolument impossible, Monsieur Baynes », s’écria notre client. « La voix de Garcia est inimitable. Je suis prêt à jurer que c’est bien lui qui s’est adressé à moi dans ma chambre à cette même heure ! »

« Etrange coïncidence, mais cela ne signifie pas qu’elle est impossible », dit Holmes dans un sourire.

« Avez-vous une piste ? », demanda Gregson.

« Au premier abord cette affaire n’est pas des plus complexes, bien qu’elle présente de manière certaine d’intéressantes particularités. Une meilleure connaissance des faits m’est auparavant nécessaire avant de me hasarder à avancer une opinion définitive. A propos, Monsieur Baynes, n’auriez-vous pas, hormis cette note bien sûr, relevé autre chose d’extraordinaire lorsque vous avez procédé à l’examen de la maison ? »

L’inspecteur jeta à mon ami un regard étonné.

« Il y avait en effet », dit-il, « une ou deux autres choses des plus remarquables. Peut-être, lorsque j’aurais terminé ma mission au poste de police, consentirez-vous à m’y rejoindre afin que nous nous rendions ensemble à Wisteria Lodge et les soumette à votre attention ? Je vous serais obligé de bien vouloir me donner votre opinion. »

« Je suis à votre entière disposition », dit Sherlock Holmes en sonnant. « Veuillez reconduire ces gentlemen, Mrs Hudson, et ayez également l’obligeance de faire expédier ce télégramme. Une réponse de cinq shillings est prépayée. »

Nous restâmes assis quelques instants en silence après que nos visiteurs nous eurent quittés. Holmes tirait consciencieusement sur sa pipe, les sourcils ramassés sur ses yeux vifs, le front penché vers l’avant dans l’une de ses attitudes caractéristiques.

« Eh bien, Watson », me demanda-t-il, s’adressant subitement à moi, « qu’en pensez-vous ? »

« Je ne parviens pas à m’expliquer le pourquoi de cette mystification de Monsieur Scott-Eccles. »

« Mais que pensez-vous du crime ? »

« Eh bien, en considérant la disparition subite des domestiques de l’homme, je ne peux m’empêcher de songer qu’ils étaient en quelque sorte liés au crime qui se préparait et qu’ils ont désiré se soustraire aux questions de la justice. »

« C’est bien sûr une hypothèse plausible. Mais vous devez admettre cependant, qu’il aurait été très étrange que ses deux serviteurs aient été de la conspiration et aient pourtant choisi de la mettre à exécution précisément la nuit durant laquelle il avait un invité chez lui. »

« Dans ce cas pourquoi se sont-ils évaporés ? »

« Ah ! Pourquoi se sont-ils évaporés ? C’est une excellente question. Une autre excellente question réside en l’examen de l’aventure extraordinaire arrivée à notre client, Monsieur Scott-Eccles. A présent, mon cher Watson, voyons s’il est, ou non, hors de portée des facultés humaines de fournir une explication à ces deux faits étranges, car, s’il en existait une, elle répondrait sans doute indifféremment à l’explication de la note obscure adressée à Monsieur Garcia, et serait, dans ce cas, acceptable en tant qu’hypothèse. Si de nouveaux éclaircissements venaient ensuite à s’inscrire dans notre canevas ainsi posé, dans ce cas nous serions en droit de considérer notre hypothèse comme une solution. »

« Mais avez-vous formé cette hypothèse en question ? »

Holmes se recula dans son fauteuil, les yeux à demi-clos.

« Vous devez convenir, Watson, que la thèse de la plaisanterie est parfaitement absurde. De graves événements étaient en préparation, ainsi que la fin tragique de Monsieur Garcia le démontre, et l’invitation de Monsieur Scott-Eccles à Wisteria Lodge n’est pas sans rapport avec eux. »

« Mais enfin quel lien existe-t-il entre tous ces événements ? »

« Progressons étape par étape, voulez-vous ? Il y a, à prime abord, quelques chose d’étrange dans la soudaine amitié reliant le jeune Espagnol à Monsieur Scott-Eccles. Le premier fut l’initiateur du lien créé. Il traversa d’abord tout Londres pour lui rendre visite le surlendemain du jour au cours duquel il avait fait sa connaissance. Ensuite il resta en contact étroit avec lui jusqu’au jour enfin où il l’invita chez lui à Esher. Qu’attendait-il de Monsieur Scott-Eccles ? De quelle utilité Monsieur Scott-Eccles pouvait-il bien lui être ? Notre client en lui-même ne me semble pas d’un attrait particulièrement charmant. Il n’est ni très intelligent. Il ne possède aucune des caractéristiques susceptibles d’être recherchée par l’homme latin. Pourquoi, en ce cas, a-t-il été choisi entre tous par Garcia comme particulièrement adapté au but recherché ? Possède-t-il une quelconque qualité qui ressort de sa personnalité immédiatement ? Je dirais que oui. Il représente le type même de la respectabilité britannique classique, et l’homme tout indiqué en tant que témoin pour faire bonne impression sur un autre Britannique. Vous avez sans doute observé comment aucun des deux inspecteurs n’a songé à mettre en doute son récit, pourtant des plus étranges ! »

« Aurait-il été choisi à usage de témoin ? »

« Témoin de rien, étant donné le tour qu’ont pris les événements, mais il aurait pu être parfait pour cette tâche si un tout autre dénouement s’était produit. C’est cependant comme cela que j’interprète cette situation. »

« Je vois. Il aurait pu servir d’alibi. »

« Elémentaire, mon cher Watson !, il aurait pu servir d’alibi. Nous supposons encore, à des fins de maintien de plausibilité de notre thèse, que les domestiques de Wisteria Lodge étaient complices de certains aspects de la tentative, quelle qu’elle soit, et qu’ils devaient avoir impérativement quitté les lieux avant une heure du matin. Par quelque jonglerie opérée sur les horloges il est fort possible que l’on ait pu conduire Monsieur Scott-Eccles à se coucher plus tôt qu’il ne le croyait, car il est très probable que lorsque Garcia entra dans sa chambre et l’informa qu’il était une heure, il n’était en réalité guère plus de minuit. De cette manière, si Garcia avait pu accomplir ce qu’il projetait et être de retour avant l’heure qu’il avait faussement indiquée à son hôte, ce dernier se serait révélé un témoin providentiel en cas de besoin. C’aurait été là que serait entré en jeu le pouvoir de cet Anglais irréprochable, prêt à jurer devant n’importe quel tribunal que l’accusé était resté à Wisteria Lodge toute la soirée. Il était une garantie inébranlable et indiscutable face aux accusations. »

« Bien, bien, je comprends. Mais comment expliquez-vous en ce cas la disparition soudaine des domestiques ? »

« Je n’ai encore fondé aucune théorie les concernant, mais je ne pense pas que son établissement présentera une quelconque difficulté. C’est parfois commettre une erreur que de tenter d’expliquer nos propres hypothèses par les données brutes qui nous sont livrées. Nous sommes susceptibles de négliger ou d’ignorer celles qui ne correspondent pas à première vue à nos propres théories. »

« Et qu’en est-il de la note transmise pendant le dîner ? »

« De sa signification ? « Nos propres couleurs, vert et blanc ». Cela évoque une action imminente. « Vert libre, blanc interdit ». Ceci indique très clairement un signal. « Escalier principal, premier couloir, septième droite ». C’est une description. Il se pourrait que nous trouvions un mari jaloux derrière toute cette affaire. C’était très certainement un rendez-vous dangereux. Elle n’aurait pas ajouté « succès » sinon. « D » est un indice de l’auteur de la lettre. »

« Cet homme était espagnol. Je suggère que « D » renvoie à Dolores, qui est un prénom des plus communs en Espagne. »

« Bien raisonné, Watson, très bien raisonné ! Mais c’est impossible. Une Espagnole aurait écrit à un autre Espagnol en langue espagnole. L’auteur de cette note est certainement anglais. Bien, nous ne pouvons que nous armer de patience et attendre le retour de l’inspecteur Baynes. Profitons de ce temps d’attente pour rendre grâce au ciel de nous avoir sauvés pour quelques heures de ce mal insupportable qu’est l’oisiveté. »

Une réponse au télégramme de Holmes nous parvint avant même le retour de l’inspecteur du comté. Après en avoir pris connaissance, Holmes s’apprêtait à le placer dans son calepin quant il surprit mon regard interrogateur. Il me le tendit en riant.

« Les ténèbres s’estompent », dit-il.

Le télégramme comprenait une liste de noms et d’adresses :

Lord Harringby, The Dingle ; Sir George Folliott, Oxshott Towers ; Mr. Hynes Hynes, J.P., Purdley Place ; Mr. James Baker Williams, Forton Old Hall ; Mr. Henderson, High Gable ; Rev. Joshua Stone, Nether Walsling.

« Cette réponse constitue le moyen le plus simple de limiter nos investigations », dit Holmes. « Je ne doute pas que l’inspecteur Baynes, au vu de l’esprit méthodique qui le caractérise, ait d’ores et déjà adopté une démarche similaire. »

« Je vous avoue ne pas bien comprendre. »

« C’est pourtant élémentaire, mon cher Watson ! Nous sommes parvenus à la conclusion que le message reçu par Garcia au cours du dîner était un rendez-vous. En supposant que notre interprétation soit correcte, il fallait, pour assister à ce rendez-vous, gravir un certain escalier, chercher une certaine porte dans un certain couloir. Il semble donc évident que la maison concernée par le lieu du rendez-vous est vaste. D’autre part, celle-ci ne peut pas se trouver à plus d’un ou deux miles de distance de Oxshott, puisque Garcia marchait dans cette direction et espérait, si l’on en croit notre théorie quant aux horloges, être de retour à Wisteria Lodge avant de compromettre son alibi par un dépassement de temps au-delà de une heure du matin. Soupçonnant le nombre de vastes demeures proches d’Oxshott d’être limité, j’ai adopté la méthode précédemment employée par Monsieur Scott-Eccles, à savoir contacter la plus importante agence immobilière des alentours, afin d’obtenir une liste de ces demeures. Voici cette liste tant espérée, au sein de laquelle se trouve sans doute ce que nous cherchons. »

Il n’était pas loin de six heures lorsque, accompagnés de l’inspecteur Baynes, nous nous retrouvâmes dans le coquet village de Esher du comté de Surrey.

Holmes et moi-même avions emporté nos affaires pour la nuit, et nous installâmes confortablement à l’auberge du Bull. Nous nous rendîmes ensuite, en compagnie du détective, à Wisteria Lodge. C’était une sombre et froide soirée de mars, un vent vif nous transperçait et une pluie glacée fouettait nos visages. Les éléments climatiques s’inscrivaient parfaitement dans le paysage désertique que nous traversions, en route vers les événements tragiques à venir dont allions être témoins.

12:07
20 avril 2012


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2

Le Tigre de San Pedro.

Une marche de quelques miles par cette atmosphère froide et dans ce décor mélancolique nous menèrent à une haute porte extérieure en bois, qui s’ouvrit sur une sombre avenue de châtaigniers. Nous suivîmes un chemin ombrageux et serpentant, et parvînmes à une maison basse et sombre, qui formait une tâche d’encre sur un ciel couleur d’ardoise. Derrière une fenêtre à gauche de la porte, brillait seule une faible lumière.

« Un agent de police est en faction », déclara Baynes. « Je vais frapper à la fenêtre. »

Il traversa la pelouse et frappa de la main au carreau. A travers la fenêtre embuée je vis un homme tressaillir subitement de sa chaise placée à côté du feu, et un petit cri me parvint de l’intérieur de la pièce. Quelques instants plus tard, un agent de police blême au souffle court nous ouvrait la porte, une bougie vacillant dans sa main tremblante.

« Eh bien, que se passe-t-il, Walters ? », demanda Baynes d’un ton sec.

L’agent s’essuya le front d’un mouchoir et poussa un soupir de soulagement.

« Je suis heureux de vous voir, Monsieur. La nuit a été longue, et je soupçonne mes nerfs d’être à bout de force. »

« Vos nerfs, dites-vous, Walters ? Je n’aurais jamais soupçonné que vous en possédiez. »

« Monsieur, c’est que, seul cette maison déserte et silencieuse, et puis avec la chose bizarre qui se trouve dans la cuisine… Et puis… Quand vous avez tapé à la fenêtre j’ai cru que ça recommençait. »

« Qu’est-ce qui recommençait ? »

« Les diableries, Monsieur, à ce qu’il semble. Le diable lui-même était à la fenêtre. »

« Etait à la fenêtre, très bien, le diable lui-même. Et quand cela ? »

« Cela fait tout juste deux heures. Le jour venait juste de tomber. J’étais assis sur cette chaise, et je lisais. Je ne sais pas ce qui m’a fait soudain lever les yeux vers la fenêtre, mais il y avait un visage qui me regardait par le carreau le plus bas. Oh mon Dieu, Monsieur, quel visage ! Je ne cesse de le voir devant moi à chaque fois que je ferme les yeux ! »

« Voyons, voyons, Walters, ce ne sont pas des paroles dignes d’un officier de police. »

« Je sais, Monsieur, je sais. Mais cela m’a choqué, Monsieur, et cela ne me servirait à rien de le nier. Il n’était pas noir, Monsieur, et il n’était pas blanc non plus, ni d’aucune couleur que je connaisse. On aurait dit plutôt une sorte d’ombre bizarre, couleur de craie avec un nuage de lait dedans. Et puis il y avait sa taille – elle faisait deux fois la vôtre, Monsieur. Et son regard – deux yeux énormes fixes globuleux –, et puis cette rangée de dents blanches dignes d’une bête féroce affamée ! Je vous assure, Monsieur, que je n’ai pas pu bouger un orteil, ni même respirer, avant qu’il n’eût disparu. Rassemblant alors tout mon courage je me suis rué dehors et ai inspecté les buissons, mais, Dieu merci, en vain. »

« Si je ne vous tenais pas en si haute estime, Walters, je vous aurais attribué un blâme pour ce que je viens d’entendre. Quand bien même ç’aurait été le diable lui-même que vous ayez aperçu, un honnête fonctionnaire de police ne devrait jamais remercier Dieu de ne pas avoir pu lui mettre la main dessus ! Ne pensez-vous pas que tout ceci provienne en réalité de votre imagination et de la fatigue ? »

« Voici qui est très facile à établir », dit Holmes en allumant sa petite lanterne de poche et en examinant la pelouse au-dehors. « L’imagination de Walters ne lui a joué aucun tour, inspecteur. Voici l’empreinte d’une pointure de taille 48, dirais-je. Si le reste du corps est proportionnel à la pointure de ce pied, l’individu aperçu par Walters doit être taille considérable. »

« Mais qu’est-il advenu de lui ? »

« Il semble qu’il ait sauté par-dessus les arbustes et rejoint la route. »

« Bien », dit l’inspecteur d’un air grave, le visage pensif. « Qui ce que ce fut et quoi qu’il eut à faire ici, il a maintenant disparu, et nous avons présentement des questions plus urgentes à traiter. Monsieur Holmes, avec votre permission, je vais vous faire visiter la maison. »

Les nombreuses chambres et salons ne livrèrent aucun indice particulier à notre examen minutieux. Apparemment les occupants n’avaient apporté que pas ou peu de choses avec eux, la maison ayant été louée meublée jusque dans ses moindres détails. Un certain nombre de vêtements de la marque Marx & Co., de High Holborn, avaient été abandonnés sur place. Le contact télégraphique déjà pris avec Marx n’avait rien appris, hormis que leur client était bon payeur. Du bric-à-brac, des pipes, quelques romans, dont deux en espagnol, un vieux revolver et une guitare semblaient constituer tout le bien résiduel du locataire.

« Rien de tout cela ne nous éclaire », dit Baynes, qui furetait de pièce en pièce une bougie à la main. « Mais à présent, Monsieur Holmes, je vous invite à déplacer votre attention vers la cuisine. »

La cuisine était une pièce sombre et haute sous plafond située à l’arrière de la maison. Elle comportait une sorte de lit de paille dressé dans un coin, destiné apparemment au couchage du cuisinier. Sur la table trônait un monceau d’assiettes sales et de plats à moitié entamés, les restes sans doute du dernier dîner.

« Observez un peu cela », dit Baynes. « Qu’en dites-vous ? »

Il approcha la bougie d’une chose toute particulière posée contre le mur à l’arrière de la commode. Elle était tellement ridée, ratatinée et desséchée qu’il était difficile de dire ce qu’elle avait pu être. Il était seulement possible de constater qu’elle était de couleur noire et présentait l’aspect du cuir, et qu’elle avait forme humaine. A prime abord, lorsque je l’examinai, je pensai immédiatement à un bébé noir momifié, mais un examen plus approfondi me fit songer davantage à un vieux singe aux traits crispés. Je ne sus finalement si je contemplai un animal ou un humain. Une double rangée de coquillages blancs ceignait l’objet en son milieu.

« Très intéressant, vraiment très intéressant, en réalité ! », dit Holmes, scrutant la sinistre relique. « Quelque chose d’autre ? »

Baynes se dirigea en silence vers l’évier et tendit le bras pour l’éclairer de sa bougie. Il était jonché des membres et des plumes de ce qui avait dû être un oiseau blanc, sauvagement déchiqueté. Holmes désigna les barbillons sur la tête tranchée.

« Un coq blanc », dit-il. « De plus en plus intéressant ! Nous sommes réellement en présence d’un cas très étrange. »

L’inspecteur Baynes avait réservé les plus sinistres de ses pièces à conviction pour la fin de notre examen. De sous l’évier il extirpa un seau de zinc remplit de sang, et s’empara d’un plateau qui se trouvait sur la table, lequel était jonché de petits morceaux d’os calcinés.

« Quelque chose a été tué et quelque chose a été brûlé. Nous les avons récupérés au fond du foyer de la cheminée. Nous avons demandé conseil à un médecin ce matin : il nous a confirmé que ces débris n’appartenaient pas à un humain. »

Holmes sourit et se frotta les mains.

« Je dois vous féliciter, inspecteur, pour vous être si bien occupé d’un cas ô combien peu banal et pourtant si instructif. J’espère ne pas vous offenser en disant que vos capacités surpassent de loin les rares occasions qui vous permettent de les déployer. »

Les petits yeux de l’inspecteur Baynes étincelèrent de plaisir.

« Vous avez raison, Monsieur Holmes. On ne gravit pas d’échelon dans nos provinces. Un cas comme celui-ci me donne l’occasion de me distinguer. J’espère être en mesure de saisir ma chance. Que pensez-vous de ces os ? », ajouta-t-il en s’adressant à moi.

« Je dirais à première vue qu’ils pourraient être ceux d’un agneau. Ou encore d’un enfant. »

« Et quant au coq blanc ? », poursuivit l’inspecteur en s’adressant à nouveau à mon ami.

« Curieux, Monsieur Baynes. Très curieux. Un indice unique. »

« Oui, Monsieur. Cette demeure a dû être occupée par des gens réellement très étranges qui avaient de non moins étranges coutumes. Mais l’un d’eux est mort. Sont-ce ses compagnons qui l’ont suivi et assassiné ? Si tel est le cas nous ne manquerons pas de les prendre tôt ou tard dans nos filets car chaque port du pays sans exception est surveillé. Mais je songe pour ma part à une autre éventualité. Oui, Monsieur, tout autre et ô combien différente. »

« Vous avez donc une théorie ? »

« Et je travaille à la mettre en lumière par moi-même, Monsieur Holmes. C’est là mon seul espoir de voir un jour mes capacités reconnues. Votre renommée est faite, en ce qui vous concerne, mais j’ai pour ma part à construire intégralement la mienne. Je serais heureux de pouvoir dire un jour que j’ai été capable de résoudre cette énigme sans recourir à votre aide. »

Holmes se mit à rire avec bonne humeur.

« Bien, bien, inspecteur », dit-il. « Suivez donc votre piste, et je suivrai la mienne. Mes avancées seront à tout moment à votre disposition s’il vous seyait d’en prendre connaissance. Je crois que j’ai examiné dans cette maison tout ce que je souhaitais, et que mon temps pourrait à présent se trouver employé d’une façon plus productive en d’autres endroits. Goodbye donc, inspecteur, et bonne chance ! »

Je percevais de nombreux signes qui auraient pu sembler parfaitement anodins à d’autres, indiquant que les investigations de Holmes avançaient. D’attitude aussi impassible qu’à l’accoutumée aux yeux de l’observateur novice, son empressement mesuré, la tension latente de tous ses membres, l’éclat de ses yeux trahissaient cependant clairement son activité intérieure. Conformément à son habitude il ne disait rien, et conformément à la mienne je ne lui adressai pas la moindre question. Je me contentai de savourer le plaisir d’assister à ses recherches et d’apporter mon humble contribution à la mise en forme du récit des événements, sans déranger ce brillant cerveau par des interruptions aussi intempestives qu’inutiles. Tout me serait expliqué en temps et en heure.

J’attendis, donc, patiemment, mais à mon grand désappointement j’attendis en vain. Les jours se succédèrent, et l’enquête de mon ami semblait piétiner. Il passa un jour une matinée entière en ville, et j’appris par la suite par l’une de nos relations qu’il s’était rendu au British Museum. A l’exception de cette seule excursion citadine, il dépensait ses journées en longues et fréquentes promenades solitaires, ou en bavardant avec quelques dames loquaces du village dont il avait recherché et cultivé la compagnie.

« Je suis certain, Watson, qu’une semaine de repos à la campagne vous ferait le plus grand bien », me dit-il un matin. « C’est pour l’homme toujours aussi merveilleux de contempler l’apparition des premiers bourgeons sur les haies et les chatons fleurir sur les noisetiers. Je crois que nous pourrions, à l’aide d’un sarcloir, d’une boîte en fer-blanc et d’un ouvrage de botanique, profiter de moments fort instructifs au sein de cette nature. »

Muni de cet équipement précis dès le matin, il ne rapportait pourtant le soir de ses expéditions quotidiennes que quelques maigres et rares échantillons de plantes.

Il nous arriva au cours de l’une de nos rares promenades communes de rencontrer l’inspecteur Baynes. Son gros visage rouge se fendit en un sourire à notre approche, et ses yeux brillèrent lorsqu’il salua mon compagnon. Il ne parla que très peu de notre affaire, mais de ce fait je pressentais qu’il n’était pas mécontent de la tournure que prenaient ses investigations. Ce fut donc avec une certaine surprise que, cinq jours environ après la mort de Garcia, j’ouvris le journal du matin et y lus ce gros titre :

L’Enigme d’Oxshott résolue
Arrestation de l’assassin présumé

Dès que je lui eus lu ces lignes, Holmes sauta de sa chaise comme propulsé par un ressort.

« Nom d’une pipe ! », s’écria-t-il. « Baynes l’aurait donc attrapé ? »

« Apparemment », dis-je.

Et je poursuivit ma lecture à haute voix.

Une grande excitation anime Esher et ses environs depuis que, tôt la nuit dernière, la nouvelle de l’arrestation d’un suspect en relation avec l’énigme d’Oxshott s’est répandue. Il faut se remémorer que Monsieur Garcia, de Wisteria Lodge, avait trouvé la mort sur Oxshott Common, son corps portant des traces de blessures d’une extrême violence. Dans le courant de la nuit de sa mort, son domestique et son cuisinier avaient également disparu, ce qui semblait démontrer leur implication dans le crime. Il avait été avancé, bien que jamais établi, que le défunt aurait pu posséder des objets de valeur dans sa demeure, et que le vol avait été le mobile du crime. L’inspecteur Baynes, qui s’était vu confier l’affaire, n’a cessé de déployer tous ses efforts pour découvrir le refuge des fugitifs. L’inspecteur Baynes avait déclaré avoir d’excellentes raisons de croire qu’ils se cachaient dans un lieu de retraite proche et qui aurait été au préalable convenu et préparé. Il ne faisait aucun doute dans l’esprit de l’inspecteur qu’ils finiraient pas être retrouvés, puisque le cuisinier avait été aperçu par la suite par plusieurs témoins à travers les carreaux de la fenêtre de sa précédente demeure, et qu’il était un homme d’une apparence peu commune qui ne pouvait que difficilement passer inaperçue. De taille et de stature immenses, ce mulâtre décrit comme énorme et hideux, au visage grisâtre, possédait un type négroïde extrêmement prononcé. Cet homme, aperçu un soir aux fenêtres de l’endroit, alors qu’il avait eu l’audace de revenir à Wisteria Lodge, avait à cette occasion été poursuivi par l’agent Walters. L’inspecteur Baynes, soupçonnant qu’une telle visite n’était pas dénuée d’un but précis, et ne manquerait sans doute pas d’être répétée, laissa délibérément la maison pour abandonnée et sans surveillance, mais se posta à l’extérieur en embuscade dans ses buissons. Le piège s’est rapidement refermé sur l’homme recherché, qui fut capturé la nuit dernière à l’issue d’une lutte menée avec l’inspecteur Downing, lequel fut sauvagement mordu par son adversaire. Nous avons été informés du fait que lorsque le prisonnier sera traduit devant la justice, la police sollicitera un renvoi, et que de grands développements ne manqueront pas de suivre cette arrestation.

« Nous devons voir Baynes sur-le-champ ! », s’écria Holmes en s’emparant de son chapeau. « Nous en avons sans doute juste le temps avant son départ ! »

Nous nous ruâmes à l’extérieur, courûmes le long des rues du village, et trouvâmes, comme Holmes l’avait supposé, l’inspecteur se préparant à quitter sa demeure.

« Vous avez lu le journal, Monsieur Holmes ? », demanda-t-il en s’adressant à mon compagnon et en lui en tendant un exemplaire.

« Oui, Baynes, je l’ai lu. Je vous prie de ne pas prendre mal la mise en garde amicale que je suis venu vous adresser. »

« Une mise en garde, Monsieur Holmes ? »

« J’ai procédé à une enquête des plus scrupuleuses dans cette affaire, et je ne suis pas convaincu que vous ayez procédé à l’arrestation du vrai coupable. Je regretterais de vous voir aller plus avant dans cette affaire à moins que vous ne soyez absolument sûr des faits. »

« Votre sollicitude me touche, Monsieur Holmes. »

« Je vous assure que je ne m’exprime que dans votre intérêt. »
 
Il me sembla voir l’inspecteur cligner de l’œil à notre adresse.

« Nous avions convenu de travailler chacun de notre côté, Monsieur Holmes. C’est ce que je fais. »

« Très bien », dit Holmes. « Je vous prie de m’excuser. »

« Bien sûr. Je ne doute pas que votre mise en garde reflète un bon sentiment. Mais nous avons chacun nos propres méthodes, Monsieur Holmes. Vous avez les vôtres, j’ai les miennes. »

« N’en disons pas davantage et mettons un terme à notre discussion. »

« Vous serez toujours bien reçu si vous souhaitez des nouvelles fraîches de l’affaire. Cet individu est un véritable sauvage, fort comme un bœuf et féroce comme le diable. Il a presque réduit en bouillie le pouce de l’agent Downing avant que nous ayons pu intervenir et le maîtriser. Il parle à peine un mot d’anglais, et nous ne pouvons en tirer autre chose que d’affreux grognements. »

« Et vous avez la preuve que ce soit bien l’auteur de l’assassinat de son maître ? »

« Je n’ai pas dit cela, Monsieur Holmes, je n’ai pas dit cela. Nous avons tous nos propres méthodes, si vous me permettez de me répéter. Vous éprouvez les vôtres et j’éprouve les miennes. C’est ce que nous avions convenu. »

Holmes haussa les épaules et prit congé de l’inspecteur. Nous reprîmes notre chemin.

« Je ne parviens pas à cerner cet homme. Il se tient debout délibérément au bord d’un précipice. Mais, comme il le dit lui-même, chacun sa méthode ! Nous verrons ce qui en découlera. Il y a cependant quelque chose dans l’attitude de l’inspecteur Baynes qui m’échappe. »

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20 avril 2012


Carole

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3

« Prenez cette chaise, Watson, je vous prie », me dit Holmes lorsque nous fûmes de retour à l’auberge du Bull. « J’aimerais vous mettre au fait de la situation, car il se pourrait que j’aie un grand besoin de vous ce soir. Laissez-moi dérouler devant vous le tapis de cette affaire aussi loin que j’ai pu moi-même le suivre. Aussi simple que cette affaire ait pu paraître à prime abord, elle comporte à présent un certain nombre de difficultés surprenantes qui entravent une quelconque arrestation. Il subsiste à son éclaircissement certains obstacles que nous avons à écarter.
Reprenons à la note reçue par Garcia le soir de sa mort, si vous le voulez bien. Nous pouvons mettre de côté l’idée de Baynes selon laquelle les domestiques de Garcia étaient directement impliqués dans le meurtre de leur maître qui se préparait, preuve en est que ce fut Garcia lui-même qui organisa en sa demeure la présence de Monsieur Scott-Eccles, laquelle ne se justifie que par le désir de se forger un alibi. C’est donc Garcia qui, ayant des projets, et l’on peut le supposer des projets criminels, est à l’origine du décor de cette nuit fatale au cours de laquelle il a trouvé la mort. J’emploie le mot « criminels » pour décrire ses projets car seul un homme ayant formé ce type de projets aurait eu besoin de se forger un alibi. Qui, dans cette configuration, est donc la personne la plus susceptible d’avoir souhaité attenter à la vie de Garcia ? Certainement la personne contre laquelle les projets criminels étaient dirigés. Il me semble que jusque-là nous suivons une bonne piste.
Nous entrevoyons à présent la raison de la disparition soudaine des domestiques de Garcia. Ils étaient tous deux informés du crime à commettre et dont nous ignorons encore la victime, que nous supposons coupable du meurtre de Garcia. S’il avait pu accomplir son dessein, le témoignage de l’honnête gentleman anglais aurait mis Garcia à l’abri de tout soupçon, et tout aurait été pour le mieux. Mais la tentative de Garcia était une entreprise dangereuse : si Garcia n’était pas de retour à une heure précise, cela signifiait qu’il avait perdu la vie. Il avait donc été convenu au préalable que dans ce cas ses deux domestiques prendraient leurs dispositions afin d’échapper aux investigations, et pourraient ainsi renouveler la tentative de leur maître, qui avait échoué. Cela expliquerait pleinement les faits, ne trouvez-vous pas, mon cher Watson ? »

L’écheveau inextricable semblait se démêler comme par magie devant moi. Je me demandai, comme de coutume, pourquoi tout cela ne m’était pas apparu comme une évidence.

« Mais, pourquoi l’un des domestiques est-il revenu ? »

« Nous pouvons supposer que dans la confusion et l’empressement il a laissé derrière lui une chose précieuse, une chose à laquelle il ne peut se résoudre d’être séparé. Cela expliquerait qu’il persiste autant à la récupérer, ne trouvez-vous pas ? »

« Certainement. Bien, quelle est la prochaine étape ? »

« Le prochain éclaircissement consistera en celui de la note reçue par Garcia au dîner. Elle implique un autre complice à l’autre bout du fil de l’affaire. Mais où se trouve l’autre extrémité de ce fil ? Je vous ai déjà montré qu’il ne pouvait mener qu’au sein d’une vaste demeure, et que le nombre de celles-ci est limité aux alentours. Mes premiers jours dans ce village furent dédiés à une série de promenades au cours desquelles, pendant les quelques intermèdes que m’octroyaient mes recherches botaniques, je me consacrai à une reconnaissance de toutes les demeures imposantes des environs, dont la liste m’avait été communiquée par télégramme, vous vous en souvenez, et à l’histoire de leurs occupants. Une maison, et une seule, retint mon attention. Il s’agit d’un célèbre manoir de l’époque de Jacques 1er, le manoir de High Gable, situé à un mile d’Oxshott, et à moins d’un demi-mile de la scène de la tragédie. Les autres demeures qui auraient pu être concernées semblent appartenir à des propriétaires ordinaires et respectables, menant une vie tranquille. Mais Monsieur Henderson, de High Gable, était sous tous les rapports un homme curieux auquel les aventures les plus extraordinaires étaient susceptibles d’arriver. Je concentrai donc toute mon attention sur lui-même et sa maisonnée.
Des personnes bien curieuses, Watson, le maître sans conteste le plus curieux de tous. Je m’arrangeai pour le rencontrer sous un prétexte plausible, mais il me sembla lire dans ses yeux sombres et suspicieux, enfoncés dans leurs orbites, qu’il était au fait de la véritable raison de ma visite. C’est un homme âgé d’une cinquantaine d’années, musculeux, athlétique, aux cheveux d’un gris d’acier, aux épais sourcils noirs en broussaille, à la démarche à la stature impériales, un homme aussi farouche que magistral en somme, qui dissimule sans doute derrière son visage impassible et hâlé un esprit des plus incandescents. Il est sans doute étranger ; il aura vécu longtemps sous les tropiques, car il est comme brûlé et desséché en apparence, mais a conservé toute sa robustesse intérieure. Son secrétaire et ami, Monsieur Lucas, est indubitablement étranger quant à lui. De carnation brun chocolat, d’esprit rusé, à la fois suave et félin, sa parole est d’une douceur venimeuse. Vous constatez, Watson, que nous sommes parvenus à trouver deux maisonnées d’étrangers, la première à Wisteria Lodge, la seconde à High Gable. Un rai de lumière commence à se faufiler parmi les obstacles qui entravaient auparavant notre marche.
Henderson et Lucas, amis proches et intimes, sont le centre de la maisonnée. Mais une troisième personne est dans l’immédiat susceptible de retenir également toute notre attention. Henderson a deux enfants – deux filles, respectivement âgées de treize et onze ans. Leur gouvernante est Miss Burnet, une anglaise âgée d’environ une quarantaine d’années. En plus d’un discret serviteur, ce petit groupe forme l’essentiel de la famille, car ces six personnes voyagent ensembles. Henderson est un grand et fréquent voyageur. Il n’est rentré que la semaine passée au manoir de High Gable, après un an d’absence. Je dois ajouter qu’il est immensément riche, à tel point que, quels que soient ses caprices, il est parfaitement en mesure de les satisfaire. Pour le reste, sa maisonnée se compose de majordomes, valets, servantes en tous genres, et a pour fonctionnement coutumier celui d’une maison de campagne où règne le gaspillage.
J’ai appris tout cela en bavardant au village et en observant moi-même. Il n’existe pas de source moins intarissable d’informations qu’un domestique remercié, et par chance j’en trouvai un. J’appelle cela de la chance, car il est certain que je n’en aurais pas trouvé un seul si j’en avais désespérément cherché un. Comme Baynes l’a judicieusement fait remarquer, nous avons tous nos propres méthodes, et ce furent elles qui me conduisirent à croiser la route de John Warner, le précédent jardinier de High Gable, remercié en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire par son lunatique employeur Henderson. Warner avait parmi les domestiques des amis qui s’indignèrent et partagent son aversion pour leur maître. C’est ainsi que j’eus mes entrées dans la demeure et dans les faits et gestes qui s’y déroulent.
Des gens bien curieux, Watson ! Je ne prétends pas tout comprendre encore, mais toujours est-il qu’ils sont très curieux. La demeure comporte deux ailes, les domestiques occupent l’une, la famille constituée du père, de son secrétaire, des deux enfants et de leurs deux domestiques attachés, l’autre. Il n’y a aucune communication entre les deux ailes, hormis celle opéré par la servante personnelle de Henderson, qui a en charge le service des repas de la famille. Tout est apporté devant une certaine porte, qui forme le seul point de contact entre les deux maisonnées. La gouvernante et les enfants sortent à peine, hormis dans le jardin. Henderson ne sort jamais pour sa part seul sous aucun prétexte : son sombre secrétaire le suit comme son ombre. Il se murmure parmi les domestiques que leur maître craint un terrible événement. « Il a vendu son âme au diable pour de l’argent », m’a répété Warner, « et il s’attend à voir monter son créancier d’un jour à l’autre de l’enfer pour lui réclamer son dû. » D’où ces gens viennent, et qui ils sont, personne n’en a aucune idée. Hendenson est d’un tempérament violent. Par deux fois il a frappé un domestique avec un fouet à chiens, et seule sa bourse généreuse et considérablement garnie lui a épargné d’avoir à affronter les cours des tribunaux.
A présent, Watson, considérons la situation de leur point de vue. Nous pouvons supposer que la note émane de cette étrange maison et qu’elle était une invitation pour Garcia à tenter quelque chose qui avait été planifié. Quel est l’auteur de la note ? Une personne résidant dans la maison, et une femme. Qui d’autre en ce cas si ce n’est Miss Burnet, la gouvernante ? Tout notre raisonnement tend vers elle. Quoi qu’il en soit, nous devons considérer cela comme une simple hypothèse et envisager ses conséquences éventuelles. Je dois ajouter que l’âge de Miss Burnet et son caractère tel qu’il me l’a été décrit me font immédiatement songer que l’hypothèse d’une histoire amoureuse la concernant ne s’inscrit nullement dans le cadre de notre affaire.
Si Miss Burnet est bien la femme qui a écrit la note, nous pouvons la présumer amie et complice de Garcia. Qu’est-elle donc sensé faire dans le cas où elle apprendrait sa mort ? S’il venait à mourir au cours de leur entreprise funeste, ses lèvres seraient scellées. Cependant, dans son cœur, elle conserverait de l’amertume et de la rancœur envers ceux qui l’auraient tué et désirerait probablement aider de toutes ses forces à venger Garcia. N’aurions-nous pas, en vertu de cette hypothèse, tout intérêt à la rencontrer, et à tenter de la gagner à notre cause ? C’est ce que j’ai en premier lieu envisagé. Mais nous en arrivons là à un fait étrangement sinistre. Nul n’a plus aperçu Miss Burnet depuis la nuit du meurtre. A compter de cette nuit même, elle s’est littéralement évanouie. Est-elle encore en vie ? Car peut-être a-t-elle cessé elle aussi de vivre la nuit même où son compagnon a rencontré son fatal destin ? Ou bien est-elle prisonnière ? Voici les ultimes questions qui nous restent à élucider.
Vous apprécierez la difficulté de la situation à sa juste valeur, Watson. Nous ne pouvons avec certitude nous appuyer sur aucun élément précis. Notre canevas ainsi présenté semblerait improbable à tout magistrat. La disparition de la gouvernante ne serait pas un argument, puisque de nombreux témoignages affirmeraient qu’il est coutumier aux membres de cette étrange maisonnée de parfois disparaître durant une semaine entière. Et pourtant en cet instant précis la vie de Miss Burnet doit être en grand danger. Tout ce que je puis faire pour ma part est surveiller la maison en laissant mon agent, Warner, en faction à ses portes. Nous ne pouvons laisser une telle situation perdurer, Watson. Si la loi ne peut rien pour Miss Burnet, alors il nous faudra agir par nous-mêmes. »

« Que suggérez-vous ? »

« Je sais quelle est sa chambre. Elle est accessible par le toit d’une dépendance. Je suggère que vous et moi nous rendions là-bas cette nuit et voyions si nous pourrons parvenir au dénouement du mystère. »

Ce n'était pas, je dois l'avouer, une perspective très séduisante. La vieille demeure, avec son atmosphère terrible, ses habitants singuliers et redoutables, les dangers qui nous guettaient à notre approche, et le fait que nous nous mettions nous-mêmes dans une position illégale, tout cela se combinait en un refroidissement sensible de mon ardeur. Mais quelque chose dans le raisonnement formel de Holmes m’interdisait de me dérober à une expédition qu’il préconisait. Il était évident que de cette manière, et de cette manière seule, la solution à l’énigme serait apportée. Je serrai sa main en silence, et notre accord fut scellé.

Mais je ne m’attendais pas à ce que notre investigation connaisse un dénouement aussi précoce. Il était environ cinq heures, et les ombres de la nuit de mars commençaient à envahir l’obscurité, quand un individu surexcité se rua soudain dans notre pièce.

« Ils sont partis, Monsieur Holmes ! Ils ont pris le dernier train. La dame est arrivée à s’échapper, et je l’ai amenée dans un fiacre jusqu’en bas. »

« Excellent, Warner ! », s’écria Holmes en sautant sur ses pieds. « Watson, le dénouement de notre affaire est proche ! »

Dans un fiacre se tenait une femme accablée d’épuisement nerveux, la tête appuyée sur sa poitrine. Son visage émacié et aquilin portait les traces d’une tragédie récente. Lorsqu’elle tourna vers nous ses prunelles grises, ternes et pigmentées de tâches sombres, je reconnus les signes d’une récente administration d’opium.

« J’ai surveillé la grille, comme vous me l’aviez demandé, Monsieur Holmes », dit l’émissaire, qui n’était autre que le jardinier congédié. « Lorsque la carriole est sortie je l’ai suivie jusqu’à la gare. La dame était aussi docile qu’une somnambule, mais quand ils ont essayé de la faire monter dans le train, elle est revenue à elle et s’est débattue. Ils ont tenté de la faire remonter dans la voiture. C’est là qu’elle a réussi à s’échapper. Je l’ai interceptée, je l’ai fait monter dans un fiacre, et nous voilà. Je n’oublierai jamais la façon dont il nous a regardé passer à travers les vitres du fiacre, oh quel visage !, des yeux noirs, le diable en personne ! »

Nous portâmes la gouvernante en haut des escaliers, et l’allongeâmes sur un sofa. Quelques tasses du meilleur et plus fort café ne tardèrent pas à produire leur effet escompté en dissipant celui des drogues. Baynes avait été fait appeler par Holmes. A son arrivée, l’inspecteur fut en quelques mots mis par mon ami au fait de la situation.

« Eh bien, Monsieur Holmes, vous m’apportez là la preuve qu’il me manquait ! », dit chaleureusement l’inspecteur en secouant la main de mon ami. « Je suivais la même piste que vous depuis le début. »

« Comment ! Vous étiez sur les traces d’Henderson ? »

« Mais oui, Monsieur Holmes ! Alors que vous-même rampiez dans les buissons de High Gable, je me trouvai moi-même en hauteur dans un de ses arbres. Je vous ai aperçu en bas. Ce serait à qui de nous deux obtiendrait cette preuve le premier. »

« Dans ce cas, pourquoi avez-vous fait procéder à l’arrestation du mulâtre ? »

Baynes eut un petit rire.

« J’étais certain que Henderson, comme il se fait appeler, se sentant suspecté, resterait sagement chez lui sans bouger jusqu’à ce qu’il juge tout danger écarté. J’ai fait procéder à l’arrestation d’un autre pour lui faire penser que nous ne le soupçonnions pas. J’étais certain qu’il ne tarderait ensuite pas à repartir et nous offrirait ainsi une chance de mettre la main sur Miss Burnet. »

Holmes posa une main sur l’épaule de l’inspecteur.

« Vous irez loin, inspecteur. Vous êtes instinctif et intuitif », lui dit-il.

Baynes rougit de plaisir.

« J’ai posté un homme en civil à la gare toute la semaine. Nous ne perdions de vue aucun des déplacements des habitants de High Gable. Mon agent doit se mordre les doigts d’avoir raté sa chance quand Miss Burnet s’est échappée. Mais qu’importe, votre homme s’est trouvé là au bon moment, et tout est bien qui finit bien. Nous n’aurions pas pu procéder à l’arrestation de Henderson sans le témoignage de Miss Burnet. Aussi, plus tôt entendrons-nous celui-ci, mieux ce sera. »

« Elle reprend des forces à chaque minute », dit Holmes en examinant la gouvernante. « Mais dites-moi, Baynes, que savez-vous exactement au sujet de cet Henderson ? »

« Henderson », répondit l’inspecteur, « est en réalité Don Murillo, plus connu sous la dénomination de Tigre de San Pedro. »

Le Tigre de San Pedro ! L’histoire entière de la vie de cet homme me revint soudain en mémoire. Il avait acquis sa renommée en exerçant le pouvoir de la façon la plus tyrannique et sanguinaire, sous couvert d’un semblant de démocratie. Fort, sans peur, énergique, il avait été en mesure d’imposer sa dictature à un peuple qui le craignit durant dix à douze ans. Son nom inspirait la terreur dans toute l’Amérique centrale. Dans les dernières années de l’exercice de son pouvoir, un mouvement de contestation naquit, mais aussi rusé que cruel, au bruit de la première contestation, il avait secrètement fait embarquer ses trésors à bord d’un navire affrété par des partisans dévoués. Ce fut donc un palais désert et vide qui fut pris au lendemain de sa fuite par les assaillants. Le dictateur, ses deux enfants, son secrétaire, ses immenses richesses, tout leur avait échappé. A partir de cet instant il sembla avoir disparu de la surface de la planète, mais les interrogations qui subsistaient sur sa véritable identité avaient fréquemment alimenté les entrefilets des journaux de la presse européenne.

« Oui, Monsieur, Don Murillo, le Tigre de San Pedro », dit Baynes. « Si vous y regardez de plus près vous constaterez que les couleurs de San Pedro sont le vert et le blanc, comme dans la note, Monsieur Holmes. Bien qu’il se fit appeler Henderson, je relevai sa trace à Paris, Rome, Madrid, ou encore Barcelone, où son bateau accosta en 86. Ses opposants lésés n’ont eu de cesse de ne le perdre de vue jusqu’à ce qu’ils puissent prendre leur revanche, mais ce n’est que récemment qu’ils réussirent à le retrouver. »

« Ils l’ont retrouvé il y a un an », dit Miss Burnet, qui s’était relevée et assise sur le sofa et suivait à présent attentivement la conversation. « Une fois déjà ils avaient tenté d’attenter à sa vie, mais sa chance diabolique l’avait préservé de la mort. A présent, encore une fois, c’est le noble et chevaleresque Garcia qui est tombé, alors que le monstre garde la vie sauve. Mais un autre viendra, et encore un autre, jusqu’à ce qu’un jour justice soit faite. J’en suis certaine, cela ne pourra en être autrement. »

Elle tordait ses mains, et son visage avait blêmi sous la passion de la haine.

« Mais comment vous êtes-vous trouvée mêlée à cette affaire, Miss Burnet ? », demanda Holmes. « Comment une dame anglaise peut-elle se trouver impliquée dans une telle affaire de politique criminelle étrangère ? »

« J’ai rejoint cette cause car il n’y a sur terre pas d’autre moyen d’exercer la justice. Que dit la loi anglaise concernant les massacres perpétrés à San Pedro il y a de cela des d’années, ou du bateau rempli de trésors dérobés au peuple ? Pour vous ce ne sont rien d’autre que des crimes commis en d’autres endroits de la planète. Mais nous, nous savons et ne pouvons oublier. Nous avons appris de notre tristesse et de nos souffrances. A nos yeux il n’existe pas de plus grand criminel que Juan Murillo. Il ne s’écoule sans doute pas un seul moment pendant lequel ses victimes ne réclament encore vengeance. »

« Je n’en doute pas », dit Holmes, « si l’on considère les faits ainsi que vous les rapportez. J’ai entendu dire qu’il avait commis des atrocités. Mais en quoi êtes-vous personnellement concernée ? »

« Je vais vous le dire. La politique de ce bandit était d’assassiner, sous un prétexte quelconque, quiconque promettait de lui être un jour un rival ou de se trouver un jour en travers de son chemin. Mon époux – oui, mon vrai nom est Signora Victor Durando – était ambassadeur de San Pedro à Londres. Nous nous rencontrâmes ici et nous nous mariâmes. Jamais la terre ne porta homme au caractère plus noble que celui de mon époux. Malheureusement, Murillo entendit parler de ses extraordinaires qualités, le fit venir sous un prétexte quelconque à San Pedro, et le fit assassiner. Par un curieux sentiment prémonitoire mon époux avait refusé que je l’accompagne. Ses biens furent aussitôt confisqués, et je fus laissée pour compte avec un salaire de misère et le cœur brisé.
Puis la chute du tyran s’amorça. Il s’enfuit de la façon ignoble que vous venez juste de décrire. Mais le nombre de ceux dont il avait ruiné la vie, ceux dont les êtres chers avaient subi la torture et s’être vu infliger la mort de ses mains ne souhaitaient pas en rester là. Ils se regroupèrent en une organisation qui ne devait jamais se dissoudre avant que son but n’eût été accompli. Je fus désignée, après que nous ayons retrouvé en la personne de Henderson le tyran déchu, pour m’attacher à sa maison et garder les autres informés de ses faits et gestes. Ce que je fis en obtenant le poste de gouvernante attachée à sa famille. Il ignorait que la femme qu’il avait en face de lui à chaque repas était celle dont il lui avait ôté le mari pour l’éternité. Je lui souriais, donnais mes soins à ses enfants, et attendais que l’heure de ma revanche ait sonné. Un premier attentat fut commis à Paris mais échoua. Nous voyageâmes alors de-ci de-là en Europe afin de tenter de semer nos poursuivants. Enfin nous revînmes nous établir dans cette maison, que Murillo avait acquise lors de sa première venue en Angleterre.
Mais ici aussi les membres de notre groupe étaient en faction. Soupçonnant à juste titre que Murillo finirait par être de retour ici, Garcia, qui était fils d’un ancien haut dignitaire de San Pedro, attendait avec deux compagnons de confiance dans une demeure qu’il avait louée dans les environs. Tous trois étaient animés de la même soif de vengeance. Garcia ne pouvait pas faire grand-chose durant le jour, car Murillo prenait toutes les précautions et ne sortait jamais sans son satellite Lucas, ou Lopez, de son vrai nom lors de ses anciennes et tristes heures de gloire. La nuit cependant, Murillo dormait seul, et se trouvait ainsi en position d’être atteint et frappé. Par un certain soir, dont la date avait été convenue par avance, j’envoyai mes dernières instructions à mon allié Garcia, car Murillo, sans cesse sur le qui-vive, changeait chaque soir de chambre. Je devais veiller ce soir-là, afin de faciliter la mission de Garcia, à ce que les portes restent ouvertes et à apposer le signal d’une lumière verte ou blanche derrière une fenêtre faisant face à la route afin d’informer si la voie était libre ou non.
Mais les choses ne se passèrent pas comme je l’avais prévu. J’ignore comment, mais je dus d’une manière quelconque éveiller les soupçons de Lopez, le secrétaire. S’étant glissé silencieusement derrière moi sans que je m’en aperçoive, il m’a sauté dessus quand j’eus terminé de rédiger la note. Lui et son maître me traînèrent alors à ma chambre et me traitèrent de la façon dont ils avaient coutume de traiter ceux qui les trahissaient. Ils envisagèrent certainement de me tuer, mais ils auraient dans ce cas difficilement pu échapper aux conséquences de leurs actes. Finalement, après en avoir débattu, ils convinrent que m’assassiner était trop dangereux. Mais ils se décidèrent à se débarrasser de Garcia. Ils m’avaient ligotée, et Murillo me tordit le bras jusqu’à ce que je leur eusse donné l’adresse de mon complice. Je jure que si j’avais su que cela conduirait Garcia à la mort, ils auraient pu continuer jusqu’à me l’arracher du corps mais je ne leur aurais pas donné l’information qu’ils cherchaient. Lopez apposa l’adresse que je venais de leur livrer sur une enveloppe, la scella de son bouton de manchette et la fit porter par notre serviteur José. Comment ont-ils assassiné Garcia, je l’ignore, mais je sais que ce fut la main de Murillo qui le frappa car Lopez était resté avec moi dans ma chambre pour me surveiller. Je suppose qu’il a dû se contenter d’attendre de le voir passer, et qu’il l’a frappé lorsque Garcia l’eût dépassé. Au début Lopez et Murillo avaient envisagé de laisser Garcia pénétrer dans la maison, puis le tuer en prétextant l’avoir pris pour un voleur, mais ils soupçonnèrent à juste titre que leur véritable identité ne manquerait pas d’être dévoilée au cours de l’enquête qui serait menée et qu’ils se trouveraient inéluctablement livrés ainsi à de nouvelles attaques de notre groupe. Avec la mort de Garcia à distance raisonnable de High Gable, l’enquête de police aurait pu ne pas les atteindre, et l’assassinat de Garcia aurait pour un temps pu dissuader la récidive de nouvelles tentatives d’assassinat à l’encontre de Murillo de la part de ses anciens opposants.
Tout aurait donc été pour le mieux pour eux. Moi seule constituait le dernier obstacle compromettant à leurs yeux. Je ne doute pas que ma vie fut régulièrement mise en balance. Ils me laissèrent enfermée dans ma chambre, me terrorisant par leurs menaces et m’infligeant des tortures terribles, cruelles et à des fins de me rendre folle – jugez de ces traces de coups encore visibles sur mes épaules et ces contusions que portent encore mes bras. J’eus le malheur de tenter d’appeler du secours par la fenêtre : un bâillon fut immédiatement apposé sur ma bouche. Cette détention cruelle se perpétua durant cinq jours. On me donnait juste assez de nourriture pour que mon âme ne se détachât pas de mon corps. Cet après-midi enfin on m’apporta un dîner plus copieux, mais à peine l’eus-je avalé que je sus que l’on m’avait droguée. Je me rappelle comme dans un rêve avoir été emmenée, portée dans une carriole. Je fus ensuite conduite dans un train. C’est seulement lorsque les roues du train se mirent en mouvement que je repris subitement mes esprits et réalisai que ma liberté tenait tout entière entre mes mains. Je tentai de m’enfuir, ils tentèrent de me rattraper. Sans l’aide de ce brave homme qui m’a fait monter dans un fiacre, je n’aurais jamais pu m’évader. Mais à présent, Dieu merci, je suis loin d’eux pour toujours. »

Nous avions tous passionnément écouté ce remarquable récit. Ce fut Holmes qui le premier reprit la parole.

« Nous ne sommes pas au bout de nos peines », remarqua-t-il en secouant la tête. « Le travail de la police s’arrête ici, mais le nôtre commence. »

« Exactement », acquiesçai-je. « Un bon avocat pourrait en faire un acte de légitime défense. Il peut y avoir des centaines d’autres meurtres commis avant, seul celui-ci sera jugé. »

« Allons, allons », dit Baynes d’un ton confiant, « j’ai en la justice meilleure opinion. La légitime défense est une chose. L’assassinat d’un homme de sang-froid avec préméditation en est une autre, quel que soit le danger qu’on ait pu craindre de sa part. Non, non, justice sera faite. Nous retrouverons ces habitants de High Gable aux prochaines assises de Guidford. »

La marche du temps et de l’histoire est telle qu’il s’écoula encore un certain temps avant que le Tigre de San Pedro ne réponde de ses crimes. Hardis et rusés, lui et son compagnon semèrent leurs poursuivants en entrant dans une maison meublée d’Edmonton Street et en en ressortant par l’arrière sur Curzon Square. A compter de ce jour ils ne furent plus aperçus sur le sol d’Angleterre. Quelque six mois après, le marquis de Montalva et Signor Rulli, son secrétaire, furent tous deux retrouvés assassinés dans leur chambre d’hôtel à l’Escurial de Madrid. Le crime fut attribué aux nihilistes, et les auteurs du meurtre ne furent pas arrêtés. L’inspecteur Baynes nous rendit un jour visite à Baker Street muni de deux portraits-robots, le premier représentant le sombre visage du secrétaire, le second celui de son terrible maître aux yeux noirs magnétiques et aux sourcils touffus et en broussaille. Justice était enfin venue.

« Une affaire bien chaotique, mon cher Watson », dit Holmes en fumant sa pipe du soir. « Il vous sera sans doute impossible de la présenter dans la forme habituelle concise que vous privilégiez. Elle couvre en effet deux continents, concerne deux groupes d’individus mystérieux, et est délicatement compliquée par la présence de notre ami hautement respectable Scott-Eccles, dont l'inclusion ne manque pas de prouver l’esprit intrigant et l’instinct très développé d'auto-préservation du défunt Garcia. Cette affaire est cependant remarquable par le fait que, parmi une jungle de possibilités, nous-mêmes, assistés de notre performant collaborateur, l’inspecteur Baynes, avons su garder le cap sur notre but en dépit des routes sinueuses que nous avons dû emprunter pour y parvenir. Subsiste-t-il encore des éléments qui ne soient pas clairs pour vous, Watson ? »

« La raison du retour du mulâtre ? »

« Je soupçonne l’étrange créature de la commode de la cuisine d’en être la raison. L’homme était un primitif des forêts de San Pedro, et ceci était son fétiche. Lorsque lui et son compagnon se sont enfuis de la demeure pour rejoindre un lieu de retraite convenu par avance – et sans doute déjà occupé par un complice –, son compagnon dû le persuader d’abandonner un objet aussi compromettant et encombrant dans leur fuite. Mais le cœur du mulâtre ne put s’y résigner ; il revint dès le lendemain à Wisteria Lodge pour l’y chercher, mais eut la désagréable surprise de trouver, en examinant les lieux au travers de la vitre, le policier Walters en faction. Il résista durant trois jours, mais sa croyance et sa superstition le ramenèrent encore une fois à Wisteria Lodge. L’inspecteur Baynes, qui, avec sa perspicacité habituelle, avait tenté de minimiser l’incident devant moi, en avait saisi toute l’importance et avait tendu ses filets dans lesquels l’individu s’engouffra. Autre chose, Watson ? »

« L’oiseau déchiqueté, le seau de sang, les os consumés, quel est le mystère de toute cette étrange cuisine ? »

Holmes sourit en consultant une page de son calepin.

« J’ai passé une matinée au British Museum pour éclaircir ces points dans mon esprit. Voici une citation du Vaudouisme selon Eckermann et des différentes religions négroïdes : « Le véritable adorateur vaudou ne tente rien d'importance sans certains sacrifices préalables destinés à apaiser les dieux. Dans les cas les plus extrêmes ces rites prennent la forme de sacrifices humains suivis de cannibalisme. Les victimes les plus habituelles de ces rituels sont le coq blanc, qui doit être plumé et démembré vivant, et la chèvre noire, à laquelle on tranche la gorge en en recueillant le sang avant de brûler son corps. » Vous constatez, Watson, que notre sauvage ami était un fervent pratiquant de ces rituels. Il est décidément pour le moins grotesque », conclut Holmes en refermant son calepin, « que la piste du grotesque conduise si fréquemment au criminel. »

 

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