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CONAN DOYLE, Arthur – L’Aventure du Cercle Rouge

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12:24
10 novembre 2011


Carole

Modérateur

Paris

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CONAN DOYLE, Arthur – L'Aventure du Cercle Rouge

Traduction : Carole.

« Eh bien, Mrs Warren, je ne vois aucune raison pour vous de vous inquiéter, et aucune en ce qui me concerne d’intervenir dans cette affaire. Le temps dont je dispose m’est précieux, et bien d’autres affaires m’occupent à l’heure actuelle. »

Ainsi parla Sherlock Holmes, et il reporta son attention sur l’épais volume au sein duquel il était en train de compiler et d’annoter certaines pièces récentes.

Mais la dame propriétaire avait la ténacité et la pugnacité de son sexe. Elle n’était pas prête à renoncer si facilement.

« Vous avez résolu l’année passée une affaire dans laquelle était impliqué l’un de mes locataires, Monsieur Fairdale Hobbs. »

« Ah ? C’est vrai. Oh, c’était une affaire très simple. »

« Peut-être mais Monsieur Hobbs n’a jamais cessé d’en parler et de faire votre éloge, Monsieur Holmes – votre gentillesse, et votre habileté à faire toute la lumière sur cette sombre affaire. Je me suis rappelé ses propres mots alors que je me trouvai moi-même dans l’embarras. Je ne doute pas que, si seulement vous le vouliez, vous le pourriez ! »

Holmes était aussi sensible à la flatterie que naturellement prédisposé à la bienveillance envers ses semblables. Ces deux sentiments se conjuguant en cet instant, il détourna son attention de son album, et, repoussant sa chaise de son bureau, il dit, dans un soupir de résignation :

« Très bien, Mrs Warren, exposez-moi je vous prie dans les moindres détails votre affaire. La fumée du tabac ne vous incommode pas, j’espère ? Merci, Watson, de me tendre les allumettes, je vous prie. Vous vous inquiétez, si j’ai bien compris, Mrs Warren, de ce que votre nouveau locataire reste confiné dans sa chambre et du fait que vous ne le voyiez jamais. Eh bien laissez-moi vous dire, sauf votre respect, que vous seriez confrontée à une situation tout à fait semblable si j’étais moi-même votre locataire ! »

« Sans aucun doute, Monsieur Holmes, mais la situation est différente. Il me fait peur, Monsieur, il me terrorise. Je n’en dors plus. Entendre son pas feutré depuis le premier rayon du soleil jusqu’à une heure tardive dans la nuit, et tout cela sans jamais l’apercevoir, me remplit de peur. C’est plus que je n’en puis supporter. Ma nervosité a également mon mari, mais lui a l’avantage de travailler à l’extérieur. Alors que moi qui reste à la maison, je n’ai aucun répit ! Pour quelle raison se cache-t-il ? Qu’a-t-il fait ? A l’exception près de notre servante, je me trouve toute seule dans la maison avec lui, et c’est plus que mes nerfs n’en peuvent supporter ! »

Holmes se pencha en avant et posa ses longs doigts minces sur l’épaule de la logeuse. Il était doué d’un certain pouvoir d’apaisement quand il le souhaitait. L’angoisse disparut instantanément du regard de Mrs Warren, et ses traits se détendirent. Elle prit place dans le fauteuil que mon ami lui désigna.

« Si je décide d’intervenir dans cette affaire, il me faudra au préalable la connaître dans ses moindres détails », dit-il. « Réfléchissez bien, Mrs Warren. Le détail le plus insignifiant peut se révéler le plus essentiel. Vous avez dit que votre locataire s’était présenté il y a dix jours et  qu’il vous avait versé le loyer et les frais de sa pension pour quinze ? »

« Il m’a demandé mes conditions, Monsieur. J’ai répondu qu’elles étaient de cinquante shillings la semaine, que le logement se composait d’une petite pièce à usage de salon et d’une chambre, avec toutes commodités, à l’étage de la maison. »

« Et que vous a-t-il répondu ? »

« Il a dit : « Je vous paierai cinq livres la semaine si vous acceptez mes conditions. » Je ne suis pas riche, Monsieur, et le salaire de Monsieur Warren est maigre, tout argent compte pour nous. Mon locataire a sorti un billet de dix livres, et me l’a tendu en me disant : « Je vous en remettrai un semblable chaque quinzaine aussi longtemps que vous respecterez les termes de notre contrat. Dans le cas contraire, je vous prie de bien vouloir me le faire savoir sur-le-champ afin de m’éviter de perdre mon temps. » »

« Quels étaient les termes du contrat en question ? »

« Eh bien, Monsieur, il s’agissait que je lui fournisse un double des clefs de la maison. Cela ne me posait pas de problème, les logeuses en ont un trousseau en leur possession la plupart du temps. Et puis, qu’on le laisse tranquille, et qu’on ne le dérange sous aucun prétexte. »

« Rien de bien surprenant à cela, n’est-ce pas ? »

« Techniquement non, Monsieur. Mais en pratique, si. Cela fait maintenant dix jours qu’il est installé dans la maison, et jamais, ni Monsieur Warren ni moi-même, ni la servante n’avons jamais pu l’apercevoir. Nous l’entendons nuit et jour, matin, midi et soir arpenter sa chambre de son pas rapide, mais, à l’exception du premier soir, il n’est jamais sorti de la maison. »

« Oh, il est sorti le premier soir, dites-vous ? »

« Oui, Monsieur, et il est rentré bien tard – après que nous nous soyons tous couchés. Mais il m’avait prévenue juste après avoir pris la chambre qu’il sortirait et rentrerait tard ce soir-là, et m’avait demandé de ne pas fermer la porte de la maison à clef. Je l’ai entendu monter les escaliers après minuit. »

« Et en ce qui concerne ses repas ? »

« Il avait bien précisé que nous devrions les lui monter dès qu’il sonnerait, et laisser le plateau sur une chaise prévue à cet effet devant la porte. Puis qu’il sonnerait dès qu’il aurait terminé afin que l’on débarrasse le plateau, qu’il aurait déposé à nouveau sur cette même chaise. S’il lui fallait autre chose il l’écrirait en majuscules sur une feuille de papier qu’il déposerait sur le plateau. »

« En majuscules ? »

« Oui, Monsieur. En majuscules au stylo. Juste la chose en question, rien d’autre. Par exemple, voici quelques-uns des billets que je vous ai apportés. « SAVON ». En voici un autre : « ALLUMETTE ». Et voici celui qu’il a laissé sur le plateau le premier matin : « DAILY GAZETTE ». Tous les matins je lui monte depuis ce journal avec le petit-déjeuner. »

« Voyez plutôt, Watson », dit Holmes en considérant avec intérêt les petits morceaux de papier que la logeuse venait de lui remettre, « voilà qui est pour le moins inhabituel. Qu’il reste enfermé dans sa chambre n’a rien de très étrange, mais pourquoi écrire en caractères d’imprimerie ? Et d’une façon aussi appliquée, aussi neutre ? C’est un procédé bien fastidieux. Pourquoi ne pas écrire en minuscules tout simplement ? Que suggérez-vous, Watson ? »

« Qu’il désire dissimuler son écriture. »

« Mais pourquoi ? Que lui importerait que sa logeuse ait entre ses mains un mot écrit de sa main ? Je crois cependant que vous raison, Watson. Mais, pourquoi, pourquoi donc, des messages aussi brefs ? »

« Je n’en ai aucune idée. »

« Ceci ouvre cependant bien des perspectives à une spéculation intelligente. Les lettres, qui ont été tracées à l’aide d’un stylo à encre violette à pointe large, ne présentent pas de caractère inhabituel. Mais vous observerez que le coin du papier a été ici déchiré, de telle sorte que le « S » de « SAVON » n’apparaît plus qu’à moitié. Elémentaire, mon cher Watson, n’est-ce pas ? »

« Une déchirure… délibérée ? »

« Parfaitement ! Le papier devait présenter une quelconque marque, une quelconque empreinte, quelque chose susceptible de révéler un indice quant à l’identité de son auteur. A présent, Mrs Warren, vous avez décrit l’homme comme étant de taille moyenne, brun, et barbu. Quel âge lui donneriez-vous ? »

« Il est plutôt jeune, Monsieur. Il ne doit pas avoir plus de trente ans. »

« Bien. Quels autres détails pouvez-vous nous donner concernant sa personne ? »

« Il parlait un bon anglais, Monsieur, et pourtant je jurerais à son accent qu’il était étranger. »

« Etait-il bien vêtu ? »

« Très bien vêtu, Monsieur – des vêtements de gentleman. Un complet sombre – rien qui sorte de l’ordinaire. »

« Il ne vous a pas donné son nom ? »

« Non, Monsieur. »

« Et il n’a reçu ni lettres ni appels téléphoniques ? »

« Aucuns. »

« Mais bien certainement vous avez vous-même, ou la servante, pénétré à un moment quelconque dans sa chambre ? »

« Non, Monsieur. Il n’a jamais fait appel à nos services. »

« Ma parole !, voilà qui est en effet tout à fait remarquable. Et que pouvez-vous nous dire à propos de ses bagages ? »

« Il avait apporté un gros sac marron avec lui. Rien de plus. »

« Bien, il semble que nous ne disposions que de trop peu d’éléments pour nous éclairer. Aucun objet n’est donc sorti de sa chambre à partir de l’instant où il y est entré, absolument aucun ? »

La logeuse tira une enveloppe de son sac. Elle en sortit deux allumettes consumées et un mégot de cigarette, qu’elle étala sur la table.

« Ils se trouvaient sur son plateau ce matin. Je les ai apportés car j’ai entendu dire que vous pouviez tirer les conclusions les plus surprenantes de l’observation des objets les plus insignifiants. »

Holmes eut un léger haussement d’épaules.

« Il n’y a là rien d’essentiel à remarquer. Les allumettes ont, bien sûr, servi à allumer des cigarettes. La partie consumée, très courte, en témoigne. Une allumette consumée à moitié sert en effet à allumer une pipe ou un cigare. Mais, attendez… Ma foi, ce mégot de cigarette est cependant pour sa part tout à fait remarquable. Vous avez bien dit que le jeune homme était barbu et moustachu, n’est-ce pas ? »

« Oui, Monsieur. »

« Voilà qui est étrange. Ces cigarettes me font l’effet d’avoir été fumées par un homme au contraire rasé de près. Voyez plutôt, Watson, même votre modeste moustache aurait été roussie. »

« L’utilisation d’un fume-cigarette, peut-être ? »

« Non, non, le bout a été humecté. Je suppose qu’il ne peut pas y avoir deux personnes dans cette chambre, Mrs Warren ? »

« Non, Monsieur. Notre locataire mange si peu que je me demande même comment ce peu de nourriture suffit à un seul homme. »

« Eh bien, il me semble que nous devrions attendre d’avoir de nouveaux éléments en notre possession. Après tout, vous n’avez pas pour l’instant de raison de vous plaindre. Vous avez perçu votre loyer, et votre locataire n’est pas des plus bruyants, bien qu’il semble cependant être des plus inhabituels. Il vous paie bien, et s’il a choisi de mentir, ses mensonges ne semblent pas vous concerner directement. Rien ne pourrait autoriser une intrusion de notre part dans son intimité, à moins que nous ne suspections une raison coupable à sa retraite. Je garderai cependant l’affaire en vue. Communiquez-moi tout nouvel élément, et comptez sur mon aide dès qu’elle vous sera à nouveau requise. »

« Cette affaire présente un intérêt certain, Watson », me dit Holmes lorsque la logeuse nous eut quittés. « Elle peut être banale – et ne relever que d’une simple excentricité de caractère de ce locataire – ou peut être bien plus extraordinaire que celui qu’elle laisse paraître à première vue. La possibilité qui vient à l’esprit de tout observateur est que la personne qui se trouve à présent dans la pièce soit totalement différente de celle qui l’a réservée. »

« Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? »

« Eh bien, en faisant abstraction dans un premier temps de ce mégot de cigarette, n’est-il pas étrange que le locataire ne soit sorti de sa chambre qu’une seule fois, et cela immédiatement après avoir pris possession de sa chambre ? Il y revint – ou quelqu’un y revint – alors qu’aucun témoin n’aurait été susceptible de l’apercevoir. Rien ne certifie que la personne qui soit revenue soit la même que celle qui en sortit. En outre, l’homme qui a réservé la chambre parlait très bien l’anglais. Or, celle qui vit dans la chambre écrit « ALLUMETTE » sans « S » à la fin, quand il devrait y en avoir un. Je peux donc imaginer que le mot a été écrit après consultation d’un dictionnaire, qui le présentait au singulier. Les caractères d’imprimerie sont peut-être destinés à cacher un manque d’assurance dans l’écriture de l’anglais. Oui, Watson, il y a de bonnes raisons de penser qu’il y a eu substitution de locataires. »

« Mais dans quel but ? »

« Ah, voilà bien la question. Je dirais qu’une piste évidente est celle-ci. »

Il saisit le gros volume dans lequel, jour après jour, il consignait le contenu des petites annonces de tous les journaux de Londres.

« Ma parole », dit-il en tournant les pages, « ce n’est là qu’un concert de jérémiades, de prières et d’implorations en tout genre ! Quel ramassis singulier d’événements les plus divers ! Mais bien certainement le plus fabuleux terrain de chasse qui ait jamais été livré à celui qui sait l’étudier en détails ! Le locataire de Mrs Warren est isolé, et ne peut être approché pas même par une lettre, qui écaillerait le vernis du plus complet mystère qu’il désire entretenir. Par quel biais un quelconque message est-il donc dans ce cas susceptible de l’atteindre ? Par le passage d’une petite annonce dans les colonnes d’un journal bien sûr. Il semble qu’il n’existe aucun autre moyen, et fort heureusement nous disposons du nom du journal dans lequel nous devons chercher. Voici les petites annonces de la Daily Gazette des deux dernières semaines. « Femme au boa noir du Prince Skating Club ». Voilà qui ne nous intéresse pas. « Jimmy ne brisera sûrement pas le cœur de sa mère. » Ceci ne semble pas nous concerner davantage. « Si la dame qui a perdu connaissance dans le bus de Brixton », pas davantage. « Chaque jour mon cœur pleure… » Des jérémiades, Watson, d’interminables jérémiades ! Ah, mais voilà qui est un peu plus vraisemblable. Ecoutez cela, Watson. « Patience. Nous trouverons un moyen plus sûr de communiquer. En attendant, les annonces. G. » L’annonce est parue deux jours après l’arrivée du locataire de Mrs Warren. Cela semble cohérent, n’est-ce pas ? Le mystérieux inconnu semble pouvoir comprendre l’anglais, bien qu’il éprouve des difficultés à l’écrire. Voyons si nous pouvons retrouver cette même piste. Oui, voilà, ici encore : trois jours plus tard. « Suis en train de prendre différents arrangements. Patience et prudence. Les nuages s’estomperont. G. » Plus rien ensuite pendant plus d’une semaine. Puis à nouveau quelque chose de très concret : « La voie sera bientôt libre. Si possibilité message par le code convenu, un A, deux B, etc. A très bientôt. G. » Celle-ci est parue au journal d’hier, et il n’y a rien dans celui d’aujourd’hui. Tout ceci paraît se rapporter au locataire de Mrs Warren. Si nous patientons encore un peu, Watson, je ne doute pas que cette affaire nous paraîtra bien plus claire. »

Il en alla en effet ainsi. Je trouvai le lendemain au matin mon ami debout près la cheminée, un sourire de complète satisfaction sur le visage.

« Que dites-vous de cela, Watson ? », s’écria-t-il, brandissant le journal qui se trouvait posé sur la table. « Immeuble rouge à façade en pierres blanches. Troisième étage. Deuxième fenêtre à gauche. Au crépuscule. G. » Voilà qui est très clair. Je crois que nous devrions après notre petit-déjeuner effectuer une reconnaissance dans les environs de la demeure de Mrs Warren. Ah, Mrs Warren ! Quelles nouvelles vous apportez-nous ce matin ? »

Notre cliente avait soudainement fait irruption dans la pièce, les traits animés d’une vivacité qui laissait présager de nouveaux rebondissements dans son affaire.

« Il faut confier l’affaire à la police, Monsieur Holmes ! », cria-t-elle. « Je n’en supporterai pas davantage ! Il doit boucler ses bagages et partir séance tenante. Je serais montée lui dire en personne si je n’avais pas songé que la politesse m’imposait de recueillir votre avis d’abord. Je suis à bout de patience ! On s’en est pris à mon cher époux ! »

« On s’en est pris à Monsieur Warren ? »

« On l’a plutôt rudement malmené, je dirais. »

« Mais qui entendez-vous par « on » ? »

« Ah !, voilà bien ce que nous voudrions savoir ! Ca s’est passé ce matin, Monsieur. Monsieur Warren est pointeur chez Morton & Waylight, sur Tottenham Court Road. Il sort toujours de la maison avant sept heures. Ce matin il n’avait pas parcouru dix pas que deux hommes surgirent derrière lui, et lui jetèrent un manteau sur la tête, et le firent monter de force dans un fiacre qui attendait. Après l’avoir promené pendant une heure, ils ont ouvert la portière et l’ont jeté brusquement sur le pavé. Mon mari y resta en tel état de choc qu’il ne s’aperçut pas même de la direction que prenait le fiacre. Quand il eut recouvré ses esprits il se reconnut pour être sur Hampstead Heath. Il prit un bus pour regagner la maison, et il s’y trouve depuis sur le canapé. Quant à moi je suis venue tout droit vous dire ce qu’il s’était passé. »

« Très intéressant », dit Holmes. « Votre mari a-t-il décrit ces hommes – les a-t-il entendus parler ? »

« Non. Il est encore sous le choc. Il a seulement dit qu’il avait été enlevé comme par magie et déposé sur le pavé comme par magie aussi. Il y avait au moins deux hommes – peut-être trois. »

« Et vous établissez un lien entre cette attaque et votre mystérieux locataire ? »

« Eh bien, nous avons vécu quinze ans dans la plus parfaite tranquillité. Rien ne s’était jamais passé avant son arrivée. J’en ai assez de lui. L’argent ne fait pas tout. Je l’aurai mis dehors avant la fin du jour. »

« Prenez votre mal en patience, Mrs Warren. Ne précipitez pas les choses. Je commence à croire que cette affaire est moins anodine qu’elle n’y paraît. Il est très clair à présent qu’un danger menace votre locataire. Il est évident que ses ennemis, attendant sa sortie près de votre porte, l’ont confondu dans le jour naissant avec votre mari. En découvrant leur erreur ils l’ont tout bonnement relâché. Dieu seul sait ce qu’il serait advenu de votre mari si ces hommes ne s’étaient pas rendus compte de leur méprise. »

« Eh bien, que dois-je faire, Monsieur Holmes ? »

« J’ai le soudain désir de voir votre locataire, Mrs Warren. »

« Je ne vois pas bien comment cela pourrait être possible, à moins que vous n’envisagiez d’enfoncer la porte. Je l’entends toujours tourner la clef dans la serrure pour ouvrir la porte après que j’aie déposé le plateau et sois en train de redescendre l’escalier. »

« Il fait pénétrer son plateau dans sa chambre. Nous pourrions peut-être être en mesure de l’apercevoir pendant qu’il procède à cette opération. »

La logeuse réfléchit quelques instants.

« Eh bien, Monsieur, il y a juste en face un petit débarras. Je pourrais peut-être y installer un miroir, et de cette façon si vous vous trouviez juste derrière la porte… »

« Excellente idée ! », dit Holmes. « A quelle heure votre locataire déjeune-t-il ? »

« Vers une heure environ, Monsieur. »

« Le docteur Watson et moi-même serons exacts. A revoir, donc, Mrs Warren. »

A midi et demie nous nous trouvions sur les marches du perron de la maison des Warren – un haut et fin bâtiment de briques jaunes sur Great Orme Street, l’une des modestes artères débouchant au nord-est du British Museum. Sa position à l’angle de la rue lui conférait une vue plongeante sur Howe Street et ses demeures bourgeoises. Holmes désigna en s’exclamant l’une d’entre elles, qui se détachait d’un ensemble d’immeubles résidentiels.

« Regardez, Watson », dit-il. « Immeuble rouge à façade en pierres blanches. » L’édifice correspond à la description de l’annonce. Nous avons l’endroit, et nous avons aussi le code établi en vue de la communication : notre tâche sera aisée. Il y a une pancarte « à louer » à la fenêtre désignée dans l’annonce. C’est évidemment un appartement vide auquel le complice du locataire devra pouvoir aisément accéder. Eh bien, Mrs Warren, que faisons-nous ? »

« J’ai tout préparé pour vous. Si vous voulez vous donner la peine d’entrer et de laisser vos chaussures au bas de l’escalier, je vous conduirais en haut. »

Mrs Warren nous avait en effet aménagé une excellente cachette. Le miroir avait été placé de telle sorte que, assis dans la pénombre, nous pouvions voir très distinctement la porte de la chambre du mystérieux locataire. A peine nous étions-nous installés, et Mrs Warren nous avait-elle quitté, que nous entendîmes un mouvement dans la chambre du locataire et qu’un coup de sonnette étouffé retentit. Aussitôt la logeuse réapparut, portant un plateau, qu’elle déposa sur la chaise attenante à la porte close de la chambre. Puis elle redescendit plus bruyamment que d’ordinaire l’escalier.

Tous deux accroupis dans l’angle de la porte du débarras, nous gardions les yeux fixés sur le miroir. Soudain, alors que le bruit des pas de la logeuse s’étaient évanouis, nous entendîmes une clef tourner dans la serrure. Nous vîmes la poignée de la porte s’incliner, et deux mains fines et délicates apparurent, soulevèrent le plateau de sa chaise, et l’emportèrent dans la chambre. Un instant plus tard il y fut replacé, et j’entrevis dans un éclair un beau visage au teint mat, dont la mine horrifiée scrutait avidement la pénombre du débarras où nous nous trouvions. La porte se referma cependant à nouveau, et tout redevint silencieux.
Holmes me tira par la manche, et nous redescendîmes avec précaution l’escalier.

« Je vous re-contacterai dans la soirée », dit-il simplement en réponse au regard d’interrogation que lui jetait Mrs Warren. « Il me semble, Watson, que nous serons plus à même d’évoquer cette affaire dans nos quartiers. »

« Mes soupçons se sont donc avérés fondés », me dit-il, une fois qu’il fut confortablement installé dans son fauteuil habituel. « Il y a bien eu substitution de locataires. Ce à quoi je ne m’attendais cependant pas, Watson, était de trouver, en place d’un homme, une femme. »

« Laquelle qui nous a vus. »

« Eh bien, elle a certes vu quelque chose qui l’a alarmée. C’est certain. La reconstitution des faits est simple, n’est-ce pas, Watson ? Un couple cherche refuge à Londres. Il tente d’échapper à un danger terrible et pressant. S’ils veulent lui échapper, ils devront être rigoureux dans la moindre de leurs précautions. L’homme, qui a des obligations à remplir, désire laisser sa femme en lieu sûr pendant ce temps. Le problème n’est pas simple, mais il parvient à le résoudre d’une manière originale, et si efficacement que la logeuse même qui apporte les repas à sa nouvelle locataire ignore la supercherie. Il devient à présent évident que les messages, rédigés en lettres d’imprimerie, n’avaient d’autre but que de masquer le sexe du locataire, par la mise en évidence involontaire d’une écriture trop féminine. L’homme se trouve dans l’impossibilité de rendre visite à sa femme, sous peine de la livrer à leurs ennemis. Puisqu’il ne peut communiquer avec elle directement, il a recours aux petites annonces d’un journal. Jusqu’ici tout est parfaitement clair ».

« Mais dans quel but tout ce stratagème ? »

« Ah, ce cher Watson – toujours le sens pratique. Quel est le but ? La situation fantasque à laquelle est confrontée Mrs Warren relève d’une affaire bien plus grave, qui lève le voile peu à peu sur des aspects bien plus sinistres. Voici tout ce que nous pouvons dire : nous ne sommes pas là en présence d’une banale escapade amoureuse de deux amants. Vous avez pu apercevoir le visage de la dame alors qu’elle se croyait en danger : elle était terrorisée. Rappelons également l’attaque dont fut victime Monsieur Warren, laquelle était sans aucun doute dirigée à l’encontre du locataire. Ces faits, ainsi que le plus parfait secret qui est conservé, suggèrent que l’affaire est une question de vie ou de mort. L’attaque menée à l’encontre de Monsieur Warren démontre que les ennemis du couple, quels qu’ils soient, ne sont pas au courant de la substitution qui a été opérée entre l’homme et la femme. Tout cela est à la fois très curieux et très complexe, Watson. »

« Avez-vous une raison particulière de souhaiter poursuivre cette affaire, Holmes ? Qu’avez-vous à y gagner ? »

« Qu’ai-je à y gagner, en effet… Je le fais pour l’amour de l’art, Watson. Je suppose qu’en devenant médecin vous avez parfois soigné certains malades sans percevoir d’honoraires ? »

« Dans le but d’accroître mes connaissances, bien sûr, Holmes. »

« La connaissance est sans fin, Watson. Elle est constituée d’une série de leçons dont la meilleure est pour la fin. L’affaire du locataire de Mrs Warren est un cas intéressant. Il n’y a ni argent ni gloire à y gagner, et pourtant n’importe qui rêverait de l’élucider. A la nuit tombée, notre enquête devrait avancer à grands pas. »

Lorsque nous retournâmes au domicile de Mrs Warren, la pénombre de notre hiver londonien s’était encore assombrie, et le rideau gris uniforme qui nous enveloppait peinait à être troué des rectangles jaunes des fenêtres et des halos pâles des lampadaires. Alors que nous passions devant les fenêtres du salon des Warren, une vive lueur à l’opposé au-dessus de nos têtes attira soudain nos regards.

« Quelqu’un se déplace dans cette pièce », souffla Holmes, son visage osseux se tendant en direction de la fenêtre. « Oui, je distingue sa silhouette. Le revoici ! Il tient une chandelle à la main. A présent il scrute par la fenêtre. Il veut s’assurer qu’elle est bien en mesure de le voir. Il commence ses signaux. Prenez également le message, Watson, nous aurons peut-être besoin de comparer nos versions. Un signal isolé. Il correspond à un « A », sans aucun doute. Voyons la suite. Combien en avez-vous comptés, Watson ? Vingt ? Tout comme moi. Cela doit vouloir dire « T ». « AT » – le code est assez facilement compréhensible. Un autre « T ». C’est certainement le début d’un autre mot. Voyons, continuons. « TENTA ». Un temps d’arrêt. Cela ne peut pas être, Watson ! « ATTENTA » ne veut rien dire. Le décomposer en trois mots ne donne pas de meilleurs résultats, à moins que « TA » ne corresponde aux initiales d’un nom. Le signal reprend ! Qu’est-ce ? « ATTE », encore ? Le précédent message recommence. Curieux, Watson, très curieux. Un nouveau temps d’arrêt. Puis « AT » à nouveau ! Il le répète pour la troisième fois. « ATTENTA » trois fois ! Combien de fois cela va-t-il se répéter ? Il semble avoir terminé, Watson. Il a disparu de la fenêtre. Qu’en dites-vous, Watson ? »

« C’est encore un code secret, Holmes. »

Une lueur de compréhension alluma soudain le regard de mon ami.

« Pas des plus secrets, Watson », dit-il. « Mais bien sûr, c’est de l’italien ! L’emploi du A démontre qu’il est adressé à la femme. « Attention ! Attention ! Attention ! » Que dites-vous de cela, Watson ? »

« Je crois que vous êtes dans le vrai. »

« Sans l’ombre d’un doute. C’est un message d’urgence, répété trois fois pour en souligner l’importance. Mais attention à quoi ? Attendez, le voilà qui réapparaît à la fenêtre. »

Nous aperçûmes à nouveau la silhouette d’un homme accroupi et le va-et-vient de la flamme vacillante de la bougie reprit. Les signaux se succédaient plus rapidement que précédemment – si rapidement qu’il nous était difficile de les suivre.

« PERICOLO », « pericolo » – que signifie ce mot, Watson ? « Danger », n’est-ce pas ? Oui, c’est bien cela, c’est l’avertissement d’un danger. Il poursuit. « PERI »… Mais, que se passe-t-il ? »

La lueur avait soudainement disparu, le rectangle de la fenêtre était retombé dans l’ombre, et le troisième étage de l’immeuble ne formait plus qu’une bande noire uniforme. La dernière tentative d’avertissement s’était soudainement évanouie. Pourquoi, et comment ? Une même pensée nous vint alors tous deux à l’esprit. Holmes, accroupi à mes côtés, sauta soudain sur ses pieds.

« Voilà qui est grave, Watson », cria-t-il. « Une attaque est en train de se produire sous nos yeux ! Pourquoi un tel message cesserait-il ainsi ? Nous ferions bien d’informer Scotland Yard… Mais la situation est trop pressante pour que nous la perdions de vue ne serait-ce qu’un instant. »

« Voulez-vous que j’aille alerter la police ? »

« Il faudrait que nous ayons tout d’abord une idée plus précise de la situation. Il se pourrait après tout qu’elle soit plus innocente que je ne le pense. Venez, Watson. Traversons et allons voir par nous-mêmes de quoi il retourne. »

12:25
10 novembre 2011


Carole

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Tandis que nous descendions rapidement Howe Street, je jetai un coup d’œil en arrière vers la façade de la maison que nous venions de quitter. Là, se dessinait confusément à une fenêtre de l’étage, l’ombre d’une tête, d’une tête de femme, scrutant avec tension, nerveusement, la nuit, attendant impatiemment, le souffle coupé, la reprise des signaux interrompus.

Devant l’immeuble rouge de Howe Street se tenait un homme, enveloppé d’un pardessus, en cravate, appuyé contre la balustrade. Il s’écria, lorsque la lumière du hall d’entrée éclaira nos visages :

« Holmes ! »

« Comment, Gregson », s’exclama mon ami en administrant une poignée de main au détective de Scotland Yard. « Les grands esprits se rencontrent, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qui vous amène ici ? »

« La même raison que celle qui vous y amène aussi, je suppose », dit Gregson. « Mais comment avez-vous pu la découvrir, c’est ce que je ne puis m’expliquer. »

« Différents chemins, mais qui conduisent au même but. J’ai suivi les signaux. »

« Les signaux ? »

« Oui, de cette fenêtre. Ils se sont brusquement interrompus. Nous sommes venus voir par nous-mêmes la raison de cette interruption. Mais puisque l’affaire se trouve déjà entre de bonnes mains, je ne vois nulle raison de poursuivre mon enquête. »

« Attendez une minute », s’écria Gregson. « Je dois vous rendre cette justice, Monsieur Holmes, et vous dire que je ne me suis jamais senti plus fort dans une enquête qu’en vous ayant à mes côtés. Il n’y a qu’une seule issue au bâtiment, nous sommes donc certains qu’il ne peut nous échapper. »

« Qui est-il ? »

« Eh bien, il semble que nous marquions un point sur vous, Monsieur Holmes. Vous devez le reconnaître. »

Gregson frappa le sol de sa canne. Un cocher descendit, fouet en main, du siège d’un fiacre qui stationnait de l’autre côté de la rue.

« Puis-je vous présenter Monsieur Sherlock Holmes », dit Gregson en s’adressant au cocher. « Voici, Monsieur Holmes, Monsieur Leverton, de l’agence américaine Pinkerton. »

« Le célèbre Monsieur Leverton qui résolut le mystère de la grotte de Long Island ? », dit Holmes. « Monsieur, c’est un honneur pour moi de vous rencontrer. »

L’Américain, un jeune homme taciturne, à la mine consciencieuse, au visage anguleux et rasé de près, rougit à cet éloge de mon ami.

« Je suis sur l’affaire de ma carrière, Monsieur Holmes », répondit-il. « Si je puis mettre la main sur Gorgiano… »

« Comment ! Gorgiano du Cercle Rouge ? »

« Oh, je vois qu’il jouit également d’une réputation européenne. Son histoire a passionné l’Amérique. Nous le tenons pour être l’auteur d’une cinquantaine de meurtres, mais nous ne disposons pas pour autant d’une seule preuve. Je l’ai traqué dans tout New York, et ai même eu l’occasion de le côtoyer durant toute une semaine à Londres, n’attendant qu’un seul faux-pas de sa part pour lui mettre la main au collet. Monsieur Gregson et moi-même l’avons vu pénétrer dans cet immeuble, et comme il n’y a qu’une seule issue, il ne peut nous échapper. Seuls trois individus en sont ressortis depuis qu’il y est entré, mais je puis affirmer qu’aucun de ceux-là n’était Gorgiano. »

« Monsieur Holmes a fait mention de signaux », dit Gregson. « Comme à l’accoutumée, il semble qu’il en sache un peu plus long que nous. »

Holmes résuma en quelques mots la situation qui nous avait menés jusqu’ici.

L’Américain frappa dans ses mains dans un geste de dépit.

« Il nous a repérés ! », s’exclama-t-il.

« Qu’est-ce qui vous fait dire cela ? »

« Eh bien, ça en a tout l’air, non ? Le voilà, envoyant des messages à un complice – son gang londonien en compte plusieurs. Puis, soudain, alors qu’il était, selon vos dires, en train de le prévenir d’un danger, il s’est brusquement tut. Quelle autre explication y aurait-il à cette interruption, si ce n’est le fait qu’il nous ait subitement aperçus par la fenêtre, ou tout au moins qu’il ait pressenti que le danger était plus proche qu’il ne le pensait, et que tenter d’y échapper n’était plus pour lui qu’une question de secondes ? Que suggérez-vous pour votre part, Monsieur Holmes ? »

« Que nous montions par nous-mêmes voir de quoi il retourne. »

« Mais nous n’avons aucun mandat pour procéder à son arrestation. »

« Il se trouve dans des locaux vacants dans des circonstances suspectes », dit Gregson. « Cela fera l’affaire pour l’instant. Quand nous le tiendrons nous verrons si l’agence new-yorkaise peut nous aider à le garder plus longtemps. Je prends à ma charge la responsabilité de l’arrêter dès maintenant. »

Si le discernement fait parfois défaut à nos détectives officiels, ce n’est jamais le cas en ce qui concerne leur courage. Gregson monta l’escalier d’un pas ferme pour procéder à l’arrestation de son meurtrier présumé avec la même impassibilité que s’il gravissait officiellement les marches de l’escalier de Scotland Yard.  Le jeune homme de l’agence Pinkerton avait tenté de le précéder, mais Gregson l’avait évincé d’un vigoureux mouvement d’épaules. Il convenait seul à un détective londonien de se trouver exposé au danger sur son territoire.

La porte de l’appartement gauche du troisième étage était entrebâillée. Gregson la fit pivoter sur ses gonds. La pièce était plongée dans l’obscurité et le plus parfait silence. Je craquai une allumette et l’approchai de la lanterne du détective. Lorsqu’une lueur en jaillit nous poussâmes tous trois une exclamation de surprise et d’effroi. Les lattes du parquet à nos pieds présentaient des traces de sang. Des pas, qui en avaient été empreints, pointaient dans notre direction et conduisaient jusqu’à une porte derrière nous, laquelle était close. Gregson se précipita sur elle et la fit s’ouvrir à la volée, tenant toujours sa lanterne à bout de bras, tandis que nous scrutions tous trois avidement par-dessus ses épaules.

Au milieu de la pièce vide s’étalait le corps d’un homme imposant, au visage rasé et au teint basané, les traits figés dans une expression d’horreur grotesque, les cheveux baignant dans une mare de sang. Ses genoux étaient ramassés et ses mains convulsées dans un geste ultime d’agonie. De sa gorge brune renversée s’échappait le manche d’un long couteau blanc à la lame profondément enfoncée. En dépit de la carrure de cet homme, il devait être tombé instantanément sous la violence du coup qui avait été porté. A proximité de sa main droite gisait sur le sol un poignard à double tranchant à large manche de corne, et non loin un gant noir en chevreau.

« Ma parole ! C’est Black Gorgiano lui-même ! », s’écria le détective américain. « Quelqu’un a réussit à mettre la main sur lui avant nous. »

« Voici la bougie dont vous parliez près de la fenêtre, Monsieur Holmes », dit Gregson. « Mais, enfin que faites-vous ? »

Holmes s’était dirigé vers la fenêtre et avait allumé la bougie. Il la passait successivement de part et d’autre devant la fenêtre. Puis, après avoir scruté l’obscurité, il la souffla et la laissa retomber sur le sol.

« Il y a tout lieu de penser que ceci s’avèrera utile », dit-il.

Il rejoignit notre groupe et s’absorba dans ses pensées tandis que les deux détectives examinaient le corps.

« Vous avez dit que trois individus étaient sortis de l’immeuble pendant que vous attendiez au bas des escaliers », dit enfin Holmes. « Les avez-vous observés en détail ? »

« Oui, tout à fait. »

« Avez-vous reconnu parmi eux un homme âgé d’une trentaine d’années environ, aux favoris noirs, barbu et de taille moyenne ? »

« Oui. Ce fut le troisième à sortir de l’immeuble. »

« Je crois que celui-ci est votre homme. Je puis vous communiquer sa description, que vous pourrez compléter par l’examen de ses empreintes de pas. Ces éléments devraient vous permettre de l’appréhender. »

« J’en doute fort, Monsieur Holmes. Ce serait comme chercher une aiguille dans une botte de foin. »

« Peut-être que ce sera plus simple que vous ne le pensez. C’est en tout cas dans cet espoir que j’ai demandé à cette dame de nous rejoindre. »

Nous pivotâmes à ces mots. Nous découvrîmes sur le seuil de la porte une grande et belle femme – la mystérieuse locataire de Bloomsbury. Elle s’avança lentement, le visage pâle et empreint d’une certaine appréhension. Ses yeux s’arrêtèrent, terrifiés, sur la silhouette sombre qui gisait à terre.

« Vous l’avez tué ! », murmura-t-elle. « Oh, Dio mio, vous l’avez tué ! »

Je l’entendis alors prendre une profonde inspiration, et elle bondit en l’air dans un cri de victoire. Elle entreprit de faire en dansant le tour de la pièce, ses yeux animés d’une lueur de joie indescriptible, des dizaines de délicieuses exclamations italiennes s’échappant de ses lèvres. C’était à la fois un spectacle terrible et stupéfiant que de regarder ainsi cette femme danser autour de ce corps inerte. Mais elle s’arrêta soudainement et nous contempla avec un regard inquisiteur.

« Mais vous ! Vous êtes de la police, n’est-ce pas ? Et vous avez tué Giuseppe Gorgiano, n’est-il pas vrai ? »

« Nous sommes effectivement de la police, Madame. »

Elle scruta l’ombre de la pièce.

« Mais, dans ce cas, où est Gennaro ? », interrogea-t-elle. « Je parle de mon mari, Gennaro Lucca. Je suis moi-même Emilia Lucca, et nous venons tous deux de New York. Où est Gennaro ? Il m’a appelée il y a un moment à peine de cette fenêtre, et j’ai accouru le plus vite que j’ai pu. »

« Je suis celui qui vous a appelée », dit Holmes.

« Vous ? Mais comment avez-vous pu ? »

« Votre code n’était pas difficile à déchiffrer, Madame. Votre présence à nos côtés était hautement souhaitable. Je savais que je n’avais qu’à vous écrire « vieni » et que vous accourriez sûrement. »

La belle Italienne contempla avec stupéfaction mon compagnon.

« Je ne m’explique pas comment vous avez pu connaître nos signaux », dit-elle. « Giuseppe Gorgiano… Comment a-t-il ?… »

Elle se tut, et ses traits prirent une expression de fierté et de joie.

« A présent je comprends tout ! Mon merveilleux, mon généreux Gennaro, qui n’avait d’autre souhait que de préserver ma vie, il a tué de ses propres mains ce monstre ! Oh, Gennaro, tu es merveilleux ? Quelle femme pourrait jamais être aussi fière de son mari ? »

« Eh bien, Mrs Lucca », dit l’impassible Gregson, posant la main sur le bras de la dame comme il aurait fait d’un vulgaire voyou de Notting Hill, « je ne suis pas encore clairement averti de qui vous êtes et de ce que vous faites ; mais vos paroles ont été suffisamment claires pour justifier que nous ayons une petite entrevue au Yard. »

« Un moment, Gregson », dit Holmes. « Je suis certain que cette dame est tout à fait disposée à nous donner les renseignements que nous souhaitons entendre. Vous comprenez, Madame, que votre époux sera arrêté et jugé pour le meurtre de l’homme qui gît à nos pieds ? Tout ce que vous direz pourra être cité en tant que preuve. Si vous pensez que votre mari a agi selon des motivations qui ne sont pas criminelles, vous ne pourriez mieux le servir qu’en nous racontant toute l’histoire. »

« A présent que Gorgiano est mort nous n’avons plus rien à craindre », dit la jeune femme. « C’était le diable, un monstre ! Aucun juge au monde ne punirait mon mari pour l’avoir tué. »

« En ce cas », dit Holmes, « je suggère que nous refermions cette porte derrière nous en laissant les choses telles que nous les avons trouvées, accompagnions cette dame jusqu’à sa chambre, et nous formions notre propre opinion après que nous ayons entendu son récit. »

Une demie heure plus tard nous étions tous quatre installés dans le petit salon de la Signora Lucca, écoutant son récit des événements, dont nous avions au dernier acte été témoins. Elle parlait un anglais rapide et courant, mais peu conventionnel, que je me dus ainsi, pour le confort du lecteur, d’ajuster grammaticalement.

« Je suis native de Posilippo, à côté de Naples », commença-t-elle. « Je suis la fille d’Augusto Barelli, qui était magistrat et fut le premier député de la région. Gennaro était employé de mon père, et je suis, à l’image d’un grand nombre de femmes, tombée amoureuse de lui. Il n’avait ni argent ni position – rien d’autre que sa beauté, sa force et son énergie –, et mon père refusa donc notre union. Nous nous enfuîmes ensemble et nous mariâmes à Barri. Je vendis mes bijoux pour réunir la somme d’argent qui devait nous permettre de gagner l’Amérique. Cela s’est passé il y a quatre ans, et nous avons depuis lors vécu à New York.
La fortune nous sourit tout d’abord. Gennaro rendit un grand service à un gentleman italien – il le sauva de bandits à l’endroit que l’on nomme le Bowery, et se fit ainsi un puissant ami. Son nom était Tito Castalotte. Il était le principal associé de la grande firme Castalotte & Zamba, le plus gros importateurs de fruits de New York. Le Signor Zamba est invalide, aussi notre nouvel ami Castalotte avait l’entière direction de la firme, qui employait plus de trois cents hommes. Il prit mon mari sous ses ordres, le fit chef de département, et ne manqua pas de lui témoigner ses bonnes dispositions en toute circonstance. Le Signor Castalotte était célibataire, et je suis bien certaine qu’il considérait Gennaro comme son fils. Nous l’aimions mon mari et moi tous deux comme s’il était notre propre père. Il nous avait loué et meublé une petite maison dans le quartier de Brooklyn, et notre avenir semblait assuré quand de sombres nuages noirs vinrent l’obscurcir.
Une nuit, alors que Gennaro revenait de son travail, il se fit accompagner d’un de nos compatriotes. Son nom était Gorgiano, et il était également originaire de Posilippo. C’était un homme à la carrure imposante, comme vous avez pu en juger d’après sa silhouette étendue sur le sol. Non seulement son corps, mais tout en lui était gigantesque, et grotesque, et terrifiant. Sa voix s’engouffra comme une tempête dans notre petite maison. Il y avait à peine assez de place pour qu’il y fasse son extraordinaire moulinet de ses grands bras. Ses pensées, ses émotions, ses passions, tout en lui était exagéré et monstrueux. Il parlait – ou plutôt il criait – avec une telle énergie que ses interlocuteurs ne pouvaient que l’écouter assis en silence, rendus muets par sa déferlante de paroles. Ses yeux se vrillaient sur vous comme s’il vous tenait à sa merci, c’était un homme terrible et stupéfiant à la fois. Oh, je rends grâce à Dieu qu’il soit mort !
Il revint, encore et encore. Je compris alors que Gennaro n’était pas plus heureux de ses visites que je ne l’étais. Mon pauvre époux s’asseyait pâle et apathique, écoutant le débit sans fin de Gorgiano, à propos de politique, de questions sociales qui constituait toute la discussion de notre visiteur. Gennaro n’en dit rien, mais je le connaissais bien, et je pouvais lire sur son visage une expression que je ne lui avais jamais vue auparavant. A prime abord je pensais que c’était du dégoût. Progressivement, je compris cependant que c’était autre chose. C’était de la peur – une peur secrète, profonde. Cette nuit-là – au cours de laquelle je lus pour la première fois cette terreur sur le visage de mon mari – je l’entourai de mes bras et l’implorai au nom de notre amour et de tout ce qu’il avait de plus cher de ne rien me dissimuler et de me révéler pourquoi cet homme produisait une telle impression sur lui.
Il m’en révéla la raison. Alors que je l’écoutai parler je sentis mon cœur s’arrêter dans ma poitrine. Mon pauvre Gennaro, dans sa jeunesse, alors qu’il n’était que fierté et impulsivité, que le monde entier semblait s’être ligué contre lui et que sa raison vacillait sous le coup des injustices qu’il subissait, avait rallié une organisation napolitaine, désignée sous le nom de Cercle Rouge, qui était reliée aux Carbonari. Les serments et les secrets qui unissaient cette confrérie étaient terribles. Une fois pénétré à l’intérieur, il était impossible de la renier. En partant pour l’Amérique, Gennaro avait pensé la laisser derrière lui. Quelle ne fut pas son horreur quand un soir, il rencontra dans la rue son initiateur à Naples, l’imposant Gorgiano, un homme qui avait conquis le surnom de « Mort » dans le sud de l’Italie, tant son bras avait trempé jusqu’à l’épaule dans le sang ! Il était venu à New York pour échapper aux forces de police italiennes, et il avait déjà implanté une bonne part de sa terrible association sur son nouveau territoire. Voici ce que me raconta Gennaro, et il me montra une convocation qu’il venait de recevoir le jour même, dont l’en-tête présentait un cercle rouge. La lettre mentionnait qu’une réunion se tiendrait à une certaine date, et que sa présence était requise et ordonnée.
Tout ceci était déjà bien triste, mais le pire restait à venir. J’avais remarqué depuis quelque temps que lorsque Gorgiano nous rendait visite, en soirée, il me parlait davantage qu’à Gennaro. Même lorsque ses mots s’adressaient à mon mari, son regard terrible de bête féroce se tournait inlassablement vers moi.
Ce fut alors qu’une nuit son secret fut percé à jour. J’avais éveillé en lui ce qu’il nommait « amour » – ce qui n’était qu’un amour de brute de sauvage. Gennaro n’était pas encore rentré quand il me rendit visite ce soir-là. Il tenta de m’étreindre par la force, m’immobilisant dans ses bras gigantesques, de sa force d’ours, me couvrant de baisers et m’implorant de m’enfuir avec lui. J’étouffais et je criais, quand Gennaro entra et se rua sur lui. Gorgiano frappa Gennaro et l’assomma, puis il s’enfuit de la maison pour n’y plus revenir. Mais nous savions cependant que nous nous étions fait un ennemi mortel.
Quelques jours plus tard eut lieu la réunion. Gennaro s’y rendit, et en revint avec une mine qui m’indiqua clairement qu’il s’y était produit quelque chose de terrible. C’était pire que tout ce que nous aurions pu imaginer. L’organisation était financée par des fonds levés auprès de riches Italiens soumis au chantage, et à la menace et à la violence s’ils refusaient de payer. Il semble que Castalotte, notre cher ami et bienfaiteur, ait été approché. Il avait refusé de céder à la menace, et il était allé avertir la police. Il avait été résolu que Castalotte devrait servir d’exemple afin de prévenir toute autre rébellion. Il fut conclu lors de la réunion que lui et sa maison devraient être dynamités. Il avait été effectué un tirage au sort désignant celui qui devrait exécuter cet acte. Gennaro me dit qu’il avait vu se dessiner sur le visage de notre ennemi Gorgiano un sourire cruel lorsqu’il avait vu mon mari plonger la main dans le sac. Il ne fait aucun doute que Gorgiano avait pré-arrangé la chose par un moyen quelconque, et ce fut le papier qui portait un cercle rouge et qui commanditait le meurtre, qui se retrouva gisant sur la paume de mon mari. Il allait devoir tuer son meilleur ami, où il serait lui-même exposé à la vengeance de ses pairs. Leur organisation démoniaque ordonnait de punir non seulement ceux qui les avaient insultés ou trahis, mais encore ceux qu’ils chérissaient, et c’était cette pensée qui animait d’un sentiment de terreur les traits du visage de mon pauvre Gennaro et l’en aurait presque fait devenir fou de terreur.
Nous restâmes assis côte à côte toute la nuit, nos bras enlacés autour l’un de l’autre, chacun tentant de réconforter l’autre en vue des épreuves redoutables qui nous attendaient. La date de l’attaque avait été fixée au soir même de ce jour. Vers midi mon mari et moi étions en route pour Londres, non sans avoir au préalable informé notre ami Castalotte du danger imminent qui le menaçait et avoir livré les informations adéquates à la police afin qu’elle assure sa protection.
Vous connaissez la suite, gentlemen. Nous ne doutions pas que nos ennemis n’auraient de cesse de nous traquer. Les raisons de la vengeance de Gorgiano étaient sans doute personnelles, mais quoi qu’il en soit nous savions à quel point il pouvait se montrer impitoyable, rusé, infatigable. L’Italie autant que l’Amérique sont remplies du récit de ses terribles actions. S’il devait jamais exercer ses plus sombres pouvoirs ce serait maintenant. Mon cher mari avait mis à profit les quelques jours de répit que nous avait donné notre brusque départ pour m’assurer un refuge confortable, au sein duquel aucun danger ne devrait pouvoir m’atteindre. Pour sa part, il désirait rester libre, de façon à pouvoir communiquer autant avec la police italienne qu’américaine. Je n’avais pas moi-même connaissance de l’endroit où il vivait, ni comment. Tout ce que je puis apprendre je le lus dans les colonnes d’un journal. Mais lorsque je regardais pour la première fois par la fenêtre de ma chambre, j’aperçus deux Italiens surveillant la maison, et je compris que, d’une façon ou d’une autre, Gorgiano avait découvert notre retraite. Enfin Gennaro me fit savoir qu’il me ferait parvenir un signal d’une fenêtre d’un immeuble qu’il décrivit par le biais du même journal. Lorsque je perçus les signaux je me rendis compte qu’ils ne constituaient rien d’autre qu’un avertissement, subitement interrompu. Il ne fit aucun doute dans mon esprit qu’il savait que Gorgiano était à ses trousses, et que, Dieu merci, il serait prêt à le recevoir. Et à présent, gentlemen, je voudrais vous demander si devons craindre en quoi que ce soit la loi, et si aucun juge sur terre condamnerait jamais mon Gennaro pour ce qu’il a fait. »

« Eh bien, Monsieur Gregson », dit l’Américain en s’adressant au détective, « j’ignore quel est votre point de vue britannique, mais il me semble qu’à New York l’époux de cette dame recevrait plutôt de chaleureux remerciements que des blâmes pour services rendus à la communauté. »

« Cette dame va devoir m’accompagner voir notre chef », répondit Gregson. « Si les faits qu’elle décrit sont corroborés, je ne pense pas qu’elle ou son mari aient beaucoup à redouter. Mais ce que je ne parviens toujours pas à m’expliquer, Monsieur Holmes, c’est la façon dont vous vous êtes trouvé mêlé à cette affaire. »

« La soif de connaissance, Gregson, la soif de connaissance. La quête de l’approfondissement, toujours. Eh bien, Watson, voici un nouveau volet semi-tragique, semi-grotesque à compiler dans vos archives. Mais à propos, il n’est pas encore huit heures : il se joue au Covent Garden un Wagner. En nous dépêchant, nous pourrons y être pour le deuxième acte. »

 

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