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CONAN DOYLE, Arthur – L’Illustre Client

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11:54
25 mars 2011


Carole

Modérateur

Paris

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CONAN DOYLE, Arthur – L'Illustre Client
Traduction : Carole.

« Je n’y vois plus aucun inconvénient », fut la réponse de Sherlock Holmes à l’énième demande d’autorisation que je lui adressai quant à la révélation des détails de l’enquête qui vont suivre. Ce fut ainsi que j’obtins l’autorisation tant désirée de porter à la connaissance du grand public l’un des plus beaux triomphes, en quelque sorte, de toute la carrière de mon ami.

Holmes et moi avions tous deux une faiblesse pour le bain turc. C’était en outre dans les vapeurs d’une chambre chaude que mon ami apparaissait le moins défiant et le plus humain. L’on trouvait au niveau supérieur de l’établissement de Northumberland Avenue que nous fréquentions, un petit renfoncement dans lequel étaient juxtaposés deux bancs côte à côte, que nous occupions, mon ami et moi, en cet après-midi du 3 septembre 1902 – jour où commence cette histoire.
Lui ayant demandé si quelque affaire était en train, pour toute réponse il me tendit au bout d’un bras long, fin et nerveux émergeant péniblement des couches dont il était enveloppé, une enveloppe qu’il avait extraite de la poche intérieure de son manteau suspendu auprès de lui.

« Il se pourrait que ceci soit une plaisanterie. Il se pourrait aussi que ce soit une question de vie ou de mort », me dit-il en me désignant le billet que contenait l’enveloppe. « Je ne sais pour l’instant rien de plus que ce que nous apprend ce message. »

Le billet que contenait l’enveloppe était daté de la veille au soir et émanait du Carlton Club.

Je lus ce qui suit :
Sir James Damery présente ses hommages à Monsieur Sherlock Holmes et l’informe qu’il se rendra chez lui dans l’après-midi de demain à quatre heures et demie. Sir James se permet d’insister sur le caractère tout autant confidentiel que crucial que revêt l’affaire dont il sera question. Il espère vivement que Monsieur Holmes fera son possible pour se rendre disponible pour l’entretien souhaité, et le prie de bien vouloir confirmer dès que possible cette éventualité par téléphone au Carlton Club.

« Nul besoin de me demander si j’ai confirmé le rendez-vous, Watson », me dit Holmes alors que je lui rendais la lettre. « Savez-vous quelque chose au sujet de ce Damery ? »

« Rien d’autre hormis le fait que son nom est un pseudonyme connu de toute la haute société. »

« Eh bien, je peux pour ma part vous en dire davantage. Il a la réputation de participer à l’arrangement discret des affaires embarrassantes. Vous devez sans doute vous rappeler la teneur des négociations menées avec Sir George Lewis dans le cadre de l’affaire testamentaire Hammerford… Le nom de Damery incarne la solution diplomatique mondaine par excellence. C’est pourquoi je suis tenté de croire qu’il s’agit là d’une affaire réelle et que notre assistance est véritablement requise. »

« Notre assistance ? »

« Oui, si cependant vous y consentez, Watson. »

« J’en serais honoré. »

« Dans ce cas vous connaissez l’horaire de notre rendez-vous – quatre heures et demie. En attendant, accordons-nous quelques heures de détente. »

Je résidais alors dans mon propre appartement de Queen Anne Street. Je fus cependant exact au rendez-vous fixé à Baker Street à quatre heures et demie. Egalement exact, le colonel Sir James Damery fut annoncé quelques instants à peine après mon arrivée.
Il n’est guère nécessaire de s’attarder sur la description de cet homme dont la corpulence, l’air honnête, les manières quelque peu précieuses, le visage rasé de près et le timbre de voix velouté étaient bien connus du public mondain. Ses prunelles grises étaient animées d’une bienveillance naturelle, et son naturel débonnaire se lisait sur une bouche joviale. Son couvre-chef de ton clair, sa redingote sombre, son épingle de cravate de perle reluisant sur l’étroite bande de tissu noir satiné, ses guêtres parme garnissant ses chaussures vernies, tout dans son costume traduisait le soin dont il entourait son style vestimentaire, et qui l’avait rendu célèbre dans la haute société. Cet homme imposant à la noblesse majestueuse emplissait la pièce de sa présence.

« Bien sûr, je m’étais préparé à rencontrer chez vous le docteur Watson », dit-il en me désignant et en m’adressant un signe courtois. « Son concours s’avèrera fort utile si vous collaborez ensemble dans cette affaire, car l’homme auquel nous nous trouvons confrontés est, Monsieur Holmes, des plus violents qui existe et de ceux qui ne reculent devant rien. Jamais le sol européen n’a porté homme plus dangereux. »

« J’ai déjà eu l’occasion d’affronter par le passé quelques individus ayant pu prétendre à ce titre », dit Holmes dans un sourire. « Vous ne fumez pas, n’est-ce pas ? Dans ce cas vous voudrez bien m’excuser d’allumer cette pipe ?… Si votre homme vous apparaît plus dangereux que ne l’était feu le professeur Moriarty, ou que le toujours en vie colonel Sebastian Moran, alors il me semble digne d’être rencontré. Puis-je vous demander son nom ? »

« Le nom du baron Gruner évoque-t-il quelque chose dans votre esprit ? »

« Vous voulez parler du meurtrier autrichien ? »

Le colonel Damery éclata d’un grand rire et ôta ses gants.

« Pas la moindre information ne vous échappe, Monsieur Holmes ! Merveilleux ! Vous l’avez déjà répertorié en tant que meurtrier ? »

« Cela fait partie de mon travail de suivre l’actualité du crime sur le continent. Qui donc aurait pu prendre connaissance de l’affaire dans laquelle il s’est trouvé mêlé à Prague et conserver le moindre doute quant à sa culpabilité ? Il s’en est fallu d’un point obscur de droit et de la mort suspecte d’un témoin qu’il ne se retrouve placé sous les verrous. Je suis aussi certain qu’il a procédé à l’assassinat de sa femme par le biais de cet accident simulé du col du Splugen que si j’en avais été le témoin oculaire. Je le savais parvenu en Angleterre, et avais depuis lors conservé le curieux pressentiment qu’il me donnerait tôt ou tard du fil à retordre. Bien ! De quoi le baron Gruner s’est-il rendu coupable cette fois ? Je présume qu’il n’est plus question désormais de la tragique mort de son ex-épouse ? »

« Non, mais c’est d’une chose peut-être plus grave encore… Punir un crime est capital, mais le prévenir est plus crucial encore. Il est terrible, Monsieur Holmes, d’assister impuissant à la préparation d’un crime atroce, de le voir se dérouler devant vos yeux, et d’en anticiper l’issue fatale tout en ne pouvant l’empêcher… Existe-t-il torture plus grande pour un esprit humain ? »

« J’en doute. »

« Le client en faveur duquel j’intercède a donc votre plus grande sympathie. »

« Je n’avais pas clairement supposé que vous n’étiez qu’un intermédiaire. Qui est le principal intéressé ? »

« Monsieur Holmes, je dois vous demander de ne m’adresser aucune question concernant son identité. Il est de la plus haute importance que je puisse continuer de l’assurer de son anonymat dans cette affaire, afin que son respectable nom n’y soit pas mêlé. Bien que ses motivations soient des plus honorables, et ce au plus haut degré, il préfère qu’elles ne soient pas connues. Il va sans dire que vos services seront rémunérés avec la plus grande largesse et que vous bénéficierez dans cette affaire de la liberté d’entreprendre la plus totale. Peut-être ainsi devant ces avantageuses conditions consentirez-vous à ce que le nom de votre client vous reste inconnu. »

« Vous m’en voyez navré », répondit Holmes, « mais je ne puis me résoudre à me heurter à un mystère à chacune des extrémités de mes enquêtes. Je me vois contraint, Sir James, de décliner votre alléchante proposition. »

Notre visiteur sembla fortement bouleversé. Sur son visage expressif se lut un profond désappointement.

« Vous ne mesurez pas les conséquences de votre refus, Monsieur Holmes », dit-il. « Vous me placez dans une situation des plus inconfortables vis-à-vis de mon client. Je suis bien sûr que vous auriez la plus grande fierté à lui apporter votre concours si vous connaissiez sa véritable identité, et cependant ma parole d’honneur m’empêche de vous la révéler. Me permettez-vous cependant de vous exposer tout ce que mon client m’a permis de porter à votre connaissance au cours de cet entretien ? »

« Si vous le souhaitez. Mais aussi longtemps que vous comprenez bien que cela n’implique en rien ma future collaboration. »

« Je l’entends bien. En premier lieu, vous avez certainement entendu parler du général de Merville ? »

« De Merville ? Homme à la célèbre réputation militaire, qui s’est illustré dans le conflit du Khyber. Oui, j’ai entendu parler de lui. »

« Il a une fille, Mademoiselle Violet de Merville. Jeune, riche, belle, accomplie, un beau parti à tous points de vue. C’est cette innocente et adorable jeune fille que nous essayons de sauver des griffes d’un démon. »

« Le baron Gruner exerce donc une quelconque emprise sur elle ? »

« La plus grande emprise à tous les égards, Monsieur Holmes – celle de l’amour. Ce bandit est – vous l’avez sans doute entendu dire – un homme des plus séduisants, aux manières empreintes de grâce ; il possède en outre une voix enjôleuse et un charisme empreint de ce romantisme mystérieux qui a tant de pouvoir sur l’esprit d’une femme… On le dit posséder le beau sexe tout entier à sa merci – et en faire bon usage. »

« Mais par quel malheureux hasard un tel homme a-t-il pu être admis dans l’entourage de Mademoiselle de Merville ? »

« Ils se sont rencontrés au cours d’une croisière à bord d’un yacht sur la Méditerranée. Les participants, bien que scrupuleusement triés sur le volet, l’avaient été selon des critères financiers. Nul doute que les organisateurs ne suspectèrent pas la véritable identité du baron avant qu’il n’eût embarqué. Le rusé brigand se mit à rechercher la compagnie de la jeune dame, et avec une assiduité telle qu’il parvint à gagner son cœur et son esprit. Affirmer qu’elle l’aime est peu dire, Monsieur Holmes. Elle est folle de lui, folle jusqu’à l’obsession ! Rien sur terre n’existe plus pour elle en dehors de lui. Elle ne peut tolérer la moindre parole désobligeante à son égard. Tout a été tenté pour la détourner de lui, mais sans succès. Pour comble de malheur, elle l’épousera le mois prochain. Elle est majeure et dotée d’une volonté de fer, Monsieur Holmes, aussi nous voyons mal comment nous pourrions empêcher cette tragédie. »

« Sait-elle à propos des événements survenus en Autriche ? »

« Le rusé bandit lui a absolument tout conté des scandales passés auxquels son nom a pu se trouver mêlé, mais en l’assurant qu’il n’en était que l’innocente victime… Elle croit sa version des faits et ne veut en entendre aucune autre. »

« Bon sang ! Mais c’est pourtant bien sûr !, vous avez par inadvertance laissé échapper le nom de votre client ! Ne s’agirait-il pas par hasard du général de Merville ? »

Notre client s’agita sur sa chaise.

« Au risque de vous décevoir, Monsieur Holmes, j’ai bien peur que votre déduction soit erronée. Le général de Merville est un homme brisé. La situation à laquelle est confrontée sa malheureuse fille a emporté tout ce qui restait du courageux soldat, déjà affaibli par les horreurs de la guerre et devenu presque sénile. Il ne saurait être question pour lui de lutter contre un brigand d’une trempe telle que celle de ce baron autrichien. Mon client m’est un ami de longue date, Monsieur Holmes, et a le plaisir de connaître le général depuis de nombreuses années, au cours desquelles il a développé un intérêt tout à fait paternel à l’égard de sa fille qu’il a vue grandir. Il ne peut se résoudre à assister impuissant à cette tragédie. Scotland Yard n’interviendra pas. Aussi est-ce sur sa propre suggestion que je m’adresse à vous aujourd’hui, mais à la condition expresse que son nom ne soit pas cité dans l’affaire qui nous occupe. Je ne doute pas, Monsieur Holmes, que vos immenses qualités de déduction vous conduiront inéluctablement à percer l’identité de mon client, mais je vous implore de n’en rien faire ou, tout au moins, d’en conserver le secret une fois découvert. »

Holmes eut un sourire éloquent.

« Je pense pouvoir être en mesure de vous promettre cela », dit-il. « Je dois ajouter que cette affaire éveille en moi le plus grand intérêt, et que je suis prêt à vous apporter mon concours. Existe-t-il un moyen par lequel nous pourrons rester régulièrement en contact ? »

« Le Carlton Club me garde ma correspondance. Voici cependant un numéro de téléphone en cas d’urgence – je vous prie de ne le communiquer à personne – : le XX.31. »

Holmes ouvrit un calepin sur ses genoux et y inscrivit, souriant toujours, le numéro dicté par notre visiteur.

« Egalement, l’adresse actuelle de résidence du baron, je vous prie ? »

« Vernon Lodge, près de Kingston. Une imposante demeure. Notre coquin a fait fortune par le passé par le biais de spéculations nébuleuses, mais il est riche aujourd’hui – ce qui fait en fait un adversaire encore plus redoutable. »

« Pensez-vous qu’il soit chez lui à présent ? »

« Oui. »

« En dehors de ce que vous nous avez déjà confié, pouvez-vous nous en dire davantage à son propos ? »

« Il a un goût prononcé pour tout ce qui a trait au luxe. C’est un amateur de courses hippiques. Il joua quelques temps au polo au sein du club de Hurlingham, mais il en a été exclu après que des soupçons aient pesé sur lui à l’issue de la révélation de l’affaire de Prague. Il est bibliophile et collectionneur de tableaux. Il dispose d’aptitudes naturelles pour ce qui a trait à l’art. Il fait référence, si je ne trompe, dans le domaine de la poterie japonaise. Il est l’auteur d’une monographie sur le sujet. »

« Une individualité complexe », dit Holmes. « Elle se retrouve chez la plupart des grands criminels. L’une de mes anciennes connaissances, Charlie Peace, était un violoniste virtuose. Wainwright, un non moins grand artiste. Et je pourrais en citer bien d’autres. Bien, Sir James, veuillez avoir l’obligeance d’informer votre client que je m’intéresse dès à présent de plus près au baron Gruner. Rien d’autre pour l’instant. Je possède quelques sources d’informations, et j’espère qu’elles s’avèreront utiles dans la progression de notre affaire. »

Après que notre visiteur nous eût quitté, Holmes s’absorba longuement dans ses pensées et sembla en oublier complètement ma présence. Enfin, dans un sursaut, il s’extirpa soudain de sa rêverie.

« Eh bien, Watson, que dites-vous de tout cela ? »

« Je pense que vous devriez rencontrer en personne la jeune lady elle-même. »

« Mais mon cher Watson, si son pauvre père lui-même n’a pu ébranler sa résolution, comment moi, un parfait étranger, y parviendrai-je ?… Si nous devions échouer par ailleurs, je me rangerais cependant à votre avis. Mais je crois que nous devons commencer par tenter autre chose. J’espère pouvoir compter sur l’aide de Shinwell Johnson. »

Je n’ai pas eu l’occasion de mentionner Shinwell Johnson au cours des présents comptes-rendus que j’ai réalisés, et pour cause, la plupart de ceux-ci ayant été retranscrits à partir d’enquêtes relativement récentes menées par mon ami. Johnson lui avait été durant les premières années de sa carrière un fort précieux assistant. J’ai cependant le regret de le dire, celui-ci s’était par ailleurs illustré auparavant comme fieffé coquin – ce qui lui avait valu par deux fois plusieurs mois d’emprisonnement à Parkhurst. Il fit cependant amende honorable et offrit ses services à Holmes. En tant qu’assistant infiltré dans le milieu criminel londonien, il n’était pas rare qu’il obtînt des informations d’une importance capitale. Si celles-ci avaient été directement rapportées aux services de police, nul doute que Johnson eût été rapidement démasqué. Mais les cas dans lesquels intervenait Holmes n’étant jamais que rarement portés à l’attention du grand public, et devant les cours du système judiciaire, Johnson put poursuivre en toute quiétude pendant un certain temps ses activités délatrices. Fort de ses deux condamnations, il pénétrait aisément tous les cercles du banditisme de la capitale. Son sens de l’observation et ses qualités de déduction en faisaient par ailleurs un allié de premier ordre. C’était vers les services de cet homme que Sherlock Holmes envisageait présentement de se tourner.

Je fus contraint d’abandonner mon ami pour quelques heures, le temps pour moi de vaquer à de pressantes occupations professionnelles. Je le retrouvai le soir même au Simpson’s, assis à une petite table devant une fenêtre et regardant le flot animé et ininterrompu qui s’écoulait de la rue Strand. Il me fit un résumé des événements de la soirée.

« Johnson est déjà en mission », dit-il. « J’espère qu’il fera bonne pêche dans les méandres des bas-fonds londoniens, car c’est bien là sans le moindre doute que  nous pourrons obtenir les plus précieuses informations concernant notre baron. »

« Mais si la jeune lady se refuse à admettre ce qui est déjà connu par tous, quel espoir avez-vous que de nouvelles révélations aient le moindre impact sur son esprit ? »

« Qui sait, Watson ? Le cœur et l’esprit d’une femme renferment d’insondables secrets pour la compréhension d’un homme… Un crime peut être pardonné, quand une offense légère est susceptible de déchaîner les plus violents emportements. Le baron Gruner m’a dit… »

« Vous lui avez parlé !… »

« Oh, c’est vrai, je ne vous avais pas fait part de mes projets… Vous le savez, Watson, j’aime beaucoup à rencontrer personnellement les principaux suspects de nos enquêtes. Les approcher et les regarder droit dans les yeux m’aide à déterminer leurs desseins. Après avoir donné à Johnson ses instructions, j’ai pris un fiacre et me suis rendu à Kingston, où je trouvai dans sa demeure le baron. Celui-ci était d’une humeur des plus aimables. »

« Vous a-t-il reconnu ? »

« Parfaitement, puisque je m’étais fait précéder de ma carte de visite. C’est un adversaire redoutable, impassible, à la voix au timbre de velours qui convainc autant que celle du bandit le plus persuasif… Il est aussi venimeux que le cobra. Il y a du tact en lui – ce criminel aristocratique vous propose en toute légèreté une tasse de thé, tout en dissimulant derrière son invitation les plus sombres desseins. Oui, je dois dire que je suis flatté d’affronter le baron Adelbert Gruner. »

« Vous le décriviez aimable ! »

« Un chat ronronnant de plaisir à l’approche de sa souris, Watson ! L’affabilité de certains comportements est parfois plus préjudiciable que la plus grande violence d’autres. L’accueil aimable du baron à mon encontre en constitue la preuve formelle. « Je m’attendais à vous recevoir un jour ou l’autre, Monsieur Holmes », m’a-t-il dit. « Vous êtes sans nul doute mandaté par le général de Merville, afin de tenter d’empêcher mon mariage avec sa fille Violet, n’est-ce pas ? » J’acquiesçai. « Mon cher », poursuivit-il, « vous ne parviendrez qu’à porter atteinte à votre propre réputation en choisissant de vous occuper de cette affaire. Elle n’est pas de celle dans lesquelles vous pouvez réussir. Tous vos efforts ne se verront pas couronnés de succès, et vous vous trouverez par ailleurs exposé à des dangers certains. Permettez-moi de vous prier instamment, dans votre propre intérêt, de ne pas insister. » « C’est très curieux », répondis-je, « voilà exactement le conseil que je m’apprêtais à vous donner. Loin de moi l’idée de sous-estimer vos qualités intellectuelles, baron, car le peu que j’ai aperçu de votre personnalité ne saurait les démentir. Laissez-moi vous donner un conseil d’ami. Nul n’évoquera votre passé et ne portera atteinte à votre liberté. Vous serez libre d’aller où bon vous semble. Mais si vous persistez dans ce mariage, vous attacherez à vos pas des ennemis implacables qui n’auront de cesse  de vous rendre chaque parcelle du sol d’Angleterre impraticable. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Vous seriez plus avisé de renoncer à votre mariage imminent. Il vous serait préjudiciable que certains événements de votre passé soient en outre portés à la connaissance de votre jeune fiancée. » Les moustaches du baron frémirent, se dressant menaçantes comme les antennes d’un insecte. Il eut un gloussement courtois. « Pardonnez mon amusement, Monsieur Holmes », me dit-il, « mais il m’est réellement très amusant de vous voir jouer une manche sans avoir une seule carte valable en main. Nul ne serait susceptible de jouer ce jeu mieux que vous bien sûr, mais votre tentative n’en reste pas moins pathétique. Nul atout dans votre jeu, Monsieur Holmes, pas même la plus petite carte en main ! » « C’est ce que vous croyez. » « C’est ce que je sais. Laissez-moi vous exposer les faits – car mes cartes sont telles que je puis me permettre de les jouer sur table. J’ai été assez heureux pour conquérir le cœur de cette jeune femme, et ce en dépit du fait que j’aie porté à sa connaissance avec la plus grande honnêteté les plus sombres aspects de mon passé. J’ai également pris la peine de l’informer que certaines personnes mal intentionnées – peut-être vous reconnaîtrez-vous parmi elles -  ne cesseraient de vouloir détourner son amour par le biais d’incessantes nouvelles révélations. Je lui ai suggéré la façon dont elle devrait traiter ces personnes. Peut-être l’impact des suggestions post-hypnotiques a-t-il été porté à votre connaissance, Monsieur Holmes ? Dans le cas contraire, vous pourrez en juger par vous-même quand vous rencontrerez ma fiancée. Savez-vous que certaines individualités n’ont nul besoin pour exercer sur d’autres ce talent d’avoir recours à divers stratagèmes d’endormissement ou de tromperie ? Je ne doute pas que Violet se montre disposée à vous recevoir, si telle est la volonté de son père – elle lui obéit absolument, excepté concernant un seul infime détail, lequel concerne le choix d’un époux… » Il n’y avait, Watson, rien de plus à ajouter, aussi pris-je congé de mon hôte le plus dignement qu’il me fut possible. Mais, alors que je m’apprêtais à tourner la poignée de la porte, celui-ci m’apostropha à nouveau. « A propos, Monsieur Holmes », me dit-il, « le nom de Le Brun, agent français, évoque-t-il quelque chose dans votre esprit ? » « Oui », acquiesçai-je. « Avez-vous eu vent de ce qui lui est dernièrement arrivé ? » « J’ai entendu dire qu’il avait été sauvagement attaqué par des apaches dans le quartier parisien montmartrois et qu’il n’était pas sorti indemne de cet événement. » « Exact, à peu de choses près, Monsieur Holmes. Par une curieuse coïncidence, il se trouve qu’il s’était avisé une semaine à peine auparavant de fouiner dans une quelconque affaire me concernant. Ne suivez pas son exemple, Monsieur Holmes. Imiter Le Brun est une chose que je vous déconseille vivement. Plusieurs ne sont plus là pour en témoigner. Voici mon dernier mot : vaquez à vos occupations, et laissez-moi vaquer aux miennes. Sur ce, je vous souhaite le bonjour, Monsieur Holmes ! » Voilà tout, Watson. Vous connaissez à présent la teneur exacte de notre premier entretien. »

« Le coquin semble des plus dangereux. »

« Il est en effet extrêmement dangereux, Watson. Je fais d’ordinaire peu de cas de ce type d’individus bravaches, mais celui-ci ne me semble pas exagérer ses menaces. »

« Songez-vous réellement à le défier ? Car enfin, serait-ce si grave qu’il épousât la jeune fille ? »

« En prenant en compte le fait qu’il a certainement assassiné sa précédente épouse, je crois en effet que cela pourrait s’avérer être grave. Et puis n’oublions pas notre promesse faite à notre client ! Nous ne reviendrons pas sur notre parole, Watson. Nul besoin de discuter sur ce point. Je vous propose de terminer votre café et de m’accompagner à Baker Street, où Shinwell doit d’ores et déjà nous attendre pour nous faire son rapport. »

Nous trouvâmes effectivement dès notre arrivée un homme à la stature imposante, à la mine rougeaude, aux petits yeux noirs et vifs qui traduisaient seuls dans toute l’apparence de l’individu sa vivacité d’esprit. Il semblait tout droit revenir des bas-fonds qui constituaient son domaine ordinaire, et semblait avoir rapporté pour preuve de ce voyage la créature qui se tenait présentement à ses côtés sur le sofa, une femme maigre au visage pâle et à la chevelure couleur de feu, jeune, mais ravagée déjà par la vie, à en croire les marques du profond malheur qu’elle portait sur le visage et qui témoignait des années terribles qu’elle semblait avoir vécues.

« Laissez-moi vous présenter Miss Kitty Winter », dit Shinwell Johnson en accompagnant sa présentation d’un geste de la main. « Ce qu’elle sait… Oh, et puis elle vous le dira bien elle-même. Je l’ai attrapée environ une heure après avoir pris connaissance de votre message, Monsieur Holmes. »

« Je ne suis pas bien difficile à trouver », dit la jeune femme. « Les âmes de l’enfer, tout aussi bien que celles de Londres d’ailleurs, peuvent me trouver à tout instant. Même topo pour Porky Shinwell. De vieilles connaissances, Porky et moi. Mais par l’enfer !, il y en a justement un autre qui mériterait de se trouver dans un enfer bien pire que le mien s’il en existe un, si dans ce monde délabré régnait la moindre justice ! C’est de l’homme que vous surveillez dont je parle, Monsieur Holmes ! »

Holmes sourit.

« Je vous sais gré de vos bons vœux de réussite dans mon entreprise, Miss Winter. »

« Si je puis vous être d’une quelconque utilité pour faire en sorte qu’il s’en retourne brûler en enfer, je suis des vôtres », clama notre visiteuse dans un élan d’énergie farouche. Une lueur de haine féroce s’alluma dans son regard, et les traits de son visage blanc se durcirent implacablement.

« Nul besoin d’aller fouiner dans mon passé, Monsieur Holmes. Aucun intérêt ni pour vous, ni pour moi. Je suis aujourd’hui ce qu’Adelbert Gruner a fait de moi. Oh, si je pouvais me venger ! »

Elle tordit nerveusement ses mains et les brandit soudain en l’air.

« Oh, si je pouvais lui rendre le mal qu’il a fait, à moi et à tant d’autres ! »

« Savez-vous de quoi il retourne dans notre affaire ? »

« Oui, Porky Shimwell m’a mise au courant. Il en a après une pauvre fille, qu’il veut épouser cette fois. Vous voulez empêcher ce mariage. Eh bien, vous en savez sûrement assez pour perdre ce démon dans l’esprit de toute fille raisonnable et sensée. »

« Le hic est qu’elle n’est justement plus ni raisonnable ni sensée. Elle est éperdument amoureuse de lui. Elle ne veut rien entendre. »

« Z’avez parlé du meurtre ? »

« Oui. »

« Oh mon Dieu, elle doit être d’une trempe ! »

« Elle croit que ce ne sont là que pures calomnies. »

« Pas de preuves à jeter au nez de cette idiote imbécile ? »

« Non, à moins que vous m’en fournissiez. »

« Je suis une preuve à moi toute seule ! Attendez un peu que je me tienne devant elle et que je lui conte comment ce misérable m’a utilisée… »

« Vous feriez cela ? »

« Si je le ferai ? Et comment ! »

« Bien, cela vaut sans doute la peine d’être essayé. Mais le baron lui a conté la plupart des événements auxquels son nom a été mêlé par le passé, et elle ne témoigne pas la moindre méfiance à son égard. Je m’attends à ce qu’elle ne daigne pas réouvrir d’autres anciens dossiers. »

« Parions qu’il ne lui a pas tout raconté », ricana Miss Winter. « J’ai entendu parler d’un ou de deux autres meurtres, outre celui pour lequel on l’a déjà accusé. Il me parlait des fois, comme avec distraction, de sa voix de velours, d’un tel et ajoutait « Il est mort il y a un mois ». Ses paroles n’étaient pas qu’en l’air. Je n’y prêtais alors pas la moindre attention – je l’aimais, voyez-vous. Je m’accommodais du moindre de ses agissements, tout comme le fait à présent cette pauvre fille qu’il compte épouser ! Quelque chose éveilla cependant un jour mes soupçons. Heureusement, par l’enfer ! Et si sa langue empoisonnée et sa voix qui me susurraient des paroles mensongères n’étaient pas intervenues encore en sa faveur cette nuit-là, je l’aurais quitté pour de bon cette fois. Il y a un petit calepin qu’il conserve – un calepin à couverture de cuir brun, avec ses armoiries couleur or gravées sur la tranche. Je suppose qu’il avait un peu bu cette nuit-là, autrement il ne se serait jamais avisé de me le montrer. »

« Que renferme ce calepin ? »

« Sa collection, Monsieur Holmes. Cet homme collectionne les femmes, les épingle tout comme d’autres épinglent les papillons, et il en tire la plus grande fierté. Elles sont toutes recensées dans ce petit volume. Clichés, noms, détails, tout y est. Un vrai tableau de chasse qui fait froid dans le dos – que même l’homme le plus vil du monde aurait bien eu de la peine à imaginer. Mais voilà la fierté d’Adelbert Gruner. Elle tient tout entière dans ce calepin horrible. « Les âmes que j’ai ruinées », voilà bien ce qu’il aurait pu écrire sur la couverture. Quoi qu’il en soit, ceci ne fera pas notre affaire, puisque vous ne pourrez pas vous servir du calepin. Et pour cause : il est bien caché. »

« Où se trouve-t-il ? »

« Comment pourrais-je le savoir maintenant ? Voilà plus d’un an que j’ai quitté Adelbert. Je me rappelle pourtant où il le rangeait alors. Comme c’est un homme méticuleux et maniaque, je suppose qu’il le range toujours aujourd’hui au même endroit : dans un tiroir de son meuble de son deuxième bureau. Vous êtes déjà allé chez lui ? »

« Oui, et je suis même entré dans son bureau », dit Holmes.

« Ah bon ? Eh bien vous êtes allé vite en besogne, si vous n’avez commencé que ce matin. Il semble que ce cher Adelbert ait enfin trouvé un adversaire à sa taille. Le bureau dans lequel il vous a reçu est certainement celui qui est décoré de plusieurs poteries chinoises exposées dans une grande vitrine entre deux fenêtres. Derrière son meuble de bureau il y a une porte qui ouvre sur une petite pièce, son bureau personnel dans lequel il entrepose ses documents et petites affaires privées. »

« Il ne craint pas les voleurs ? »

« Adelbert est loin d’être peureux. Personne n’a jusqu’à présent pu dire ça de lui. Il est parfaitement capable de veiller sur lui-même. Il y a une alarme qui fonctionne la nuit, quand même. De toutes façons, qu’est-ce qui dans sa maison pourrait bien intéresser un voleur ? Ses bibelots chinois ? »

« Aucun intérêt », trancha Shinwell Johnson d’un air d’autorité. « Personne ne voudrait s’embarrasser d’un truc que l’on ne peut ni fondre ni revendre. »

« Tout à fait exact », dit Holmes. « Bien, Miss Winter, si vous voulez avoir l’obligeance de prendre à nouveau contact avec nous demain à cinq heures, je vous instruirai de l’éventuelle possibilité de rencontrer cette jeune fille. Je vous suis très obligé de votre coopération. Je n’ai pas besoin de vous préciser que mon client se montrera reconnaissant de votre précieux concours et le récompensera par les libéralités qui conviennent… »

« Pas de ça avec moi, Monsieur Holmes », interrompit avec force la jeune femme. « Je ne fais pas ça pour l’argent. Mon seul but est de voir cet homme traîné dans la boue, et je m’y emploierai de toutes mes forces – si l’occasion m’en est donnée je lui piétinerai le visage encore ! Voilà tout ce que je veux. Je suis des vôtres aussi bien demain que plus tard, aussi longtemps que vous en aurez après lui. Porky ici présent saura toujours où me trouver. »

11:56
25 mars 2011


Carole

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Je ne revis pas Holmes avant le soir du jour suivant lorsque nous nous retrouvâmes une nouvelle fois pour dîner dans notre restaurant de la rue Strand. Il commença par hausser les épaules lorsque je l’interrogeai sur l’issue de son entrevue avec la jeune fille, puis il me raconta ce que je soumets au lecteur en des termes choisis :

« Je n’eus aucune difficulté à obtenir l’entretien », dit Holmes, « car la jeune fille met un point d’honneur à obéir dans ses moindres désirs à son père pour ce qu’elle considère comme « secondaire », afin de se faire pardonner sa désobéissance quant à ses fiançailles. Le général a téléphoné pour dire que tout était organisé. La féroce Miss W. me rejoignit à l’heure convenue à Baker Street, et nous montâmes tous deux dans un fiacre qui nous déposa devant la résidence de l’ancien militaire, au 104 Berkeley Square – elle est l’une de ces vieilles demeures grises, imposantes, et décrépies de Londres, trop austère même pour servir d’église. Un domestique nous introduisit dans un salon aux rideaux tendus du jaune le plus vif, dans lequel nous attendait la jeune fille, le visage impassible, froid et dur comme la pierre.
Je ne saurais comment vous la décrire, Watson. Peut-être aurez-vous le plaisir prochain de la rencontrer, et vous userez alors de vos propres mots. Elle est d’une grande beauté, mais de ces beautés éthérées, que l’on trouve parfois parmi les extatiques. J’ai déjà vu des visages aux expressions semblables dans les représentations de certaines dames du Moyen Âge. Comment un tel homme a-t-il pu réussir à approcher un tel symbole de pureté ? Je l’ignore. Vous avez sans doute remarqué avec quelle force les opposés s’attirent, Watson, le divin et le terrestre, l’humain et l’animal, la souillure et la vertu. Vous ne pourriez en constater meilleure illustration.
Miss de Merville connaissait la raison de notre visite bien entendu – le bandit n’avait pas perdu une seconde pour tenter de nous perdre dans l’esprit de sa fiancée. La présence de Miss Winter qui m’accompagnait sembla l’étonner quelque peu. Elle nous désigna cependant des fauteuils avec la courtoisie d’une abbesse recevant deux mendiants lépreux. Si le moindre sentiment d’orgueil menace un jour de vous étouffer, Watson, faites donc une visite de courtoisie à Miss Violet de Merville, celle-ci vous fera reconsidérer votre position.
« Eh bien », dit-elle d’une voix dont le timbre m’évoqua le souffle du vent sifflant entre les icebergs, « votre nom ne m’est pas étranger. Je dois cette visite, je présume, à l’intention que vous avez de perdre dans mon esprit mon fiancé, le baron Gruner. Ce n’est que sur ordre de mon père que je consens à vous recevoir, aussi permettez-moi de vous informer que vous perdrez votre temps : rien de ce que vous pourrez me dire n’aura le plus léger impact sur mes résolutions. »
J’en étais désolé pour elle, Watson. Je la contemplai de l’air triste avec lequel j’aurais pu contempler ma propre fille. Je suis peu enclin aux sentiments, vous le savez. Je me sers de mon esprit, non de mon cœur. Mais je l’implorai de toutes mes forces, usant des termes les plus affectueux auxquels je fus susceptible de recourir. Je lui dépeignis la pénible position de cette femme découvrant la nature profonde d’un homme après l’avoir épousé – le sentiment de répulsion qu’elle éprouverait soumise aux caresses de mains tâchées de sang et aux baisers des lèvres d’un monstre. Je ne l’épargnai nullement. Je lui décrivis la honte, la peur, l’agonie, le désespoir, qui seraient son lot quotidien. Toutes mes paroles les plus éloquentes ne purent amener la moindre réaction sur ce visage qui restait invariablement pâle, ni raviver le moindre éclat de vie dans ce regard lointain et rêveur. Je me remémorai ce que ce brigand m’avait décrit de l’état post-hypnotique. Je ne doutai pas qu’il fut semblable à celui que connaissait la jeune fille qui se trouvait présentement en face de moi, rêveuse, semblant se trouver au-delà du monde et de toute sensation terrestre. Et cependant, les paroles qu’elle m’adressait n’étaient pas celles d’une insensée. « Je vous ai écouté patiemment, Monsieur Holmes », me dit-elle. « L’effet de vos paroles sur mon esprit est tel que je vous l’avais prédit. Je suis prévenue que mon fiancé Adelbert a traversé quelques moments difficiles avant de me connaître. Il a par le passé été injustement calomnié et accusé. Vous êtes les derniers accusateurs en date d’une longue série que j’ai déjà eue à éconduire. Peut-être vos intentions sont-elles honorables – quoique j’en doute étant donné que vous êtes payé pour accomplir votre travail, à ce que m’a révélé mon fiancé : vous auriez sans doute pu souscrire également à ses ordres moyennement rémunération. Dans tous les cas, je vous prie de considérer pour la dernière fois notre amour réciproque, et quand bien même le monde entier nous désapprouverait, sachez que cela n’aurait pas plus d’effet sur ma résolution que n’en aurait celui d’un gazouillis d’oiseaux derrière la croisée de mes fenêtres fermées. Si la vertu de mon fiancé a jamais failli, peut-être suis-je celle qui le pardonnera et l’élèvera. Mais vous ne m’avez pas encore présenté Madame », ajouta-t-elle en tournant son regard vers Miss Winter.
Celle-ci eut un sursaut furieux qui prévint la réponse que je m’apprêtais à donner. Si le feu et la glace se sont jamais affrontés, Watson, c’est bien dans l’assaut que porta soudain Miss Winter à Miss de Merville. « Je m’en vais vous dire qui je suis », cria Miss Winter d’une voix retentissante, la bouche tordue par un sentiment de fureur incontrôlé. « Je suis la dernière en date. Je suis l’une des cent qu’il a utilisées, ruinées, puis jetées au rebut. Voilà ce qui va vous arriver. Ce rebut que vous refusez de voir vous conduira tout droit à la tombe, et peut-être que cela sera pour le mieux. Je vous le dis, pauvre folle, si vous l’épousez c’en sera fait de vous. Il vous brisera le cœur ou le cou : ce sera l’un des deux soyez-en sûre. Ce n’est pas pour vous sauver la vie que je parle. Je m’en moque pas mal. C’est par haine de lui et par désir de vengeance, et parce que j’aimerais pouvoir lui rendre ne serait-ce qu’un peu du mal qu’il m’a fait. Mais peu importe ce qui me motive, la finalité reste la même. Oh ce n’est pas la peine de me regarder comme vous le faites, ma chère, car vous pourriez bien vous retrouver dans une situation pire que la mienne avant même que vous ayez compris ce qui vous arrive. » « Je préfère ne pas relever », dit Miss de Merville froidement. « Je réaffirme une fois pour toutes que je suis instruite des trois événements malheureux auxquels mon fiancé a été mêlé par le passé, au cours desquels il a été conspué par trois intrigantes, et je suis assurée de son repentir quant aux erreurs qu’il aurait pu commettre. » « Trois épisodes ! », hurla Miss Winter. « Pauvre folle, vous méritez amplement ce qui va vous arriver ! » « Monsieur Holmes, je vous prie de daigner mettre un terme à cette entrevue », dit la voix glacée. « J’ai accédé à la requête de mon père en vous recevant, je ne tolèrerai pas plus longtemps les insinuations délirantes de cette femme. »
Miss Winter s’élança dans un juron sur Miss de Merville, et si je ne m’étais interposé, elle lui aurait sauté au visage. Je l’entraînai vers la porte et réussis cependant à la faire monter dans un fiacre sans autre incident. D’une manière moins démonstrative j’étais moi-même furieux, Watson, car quelque chose dans l’indifférence et l’arrogance de cette jeune fille que nous essayions désespérément de sauver portait singulièrement sur les nerfs.
Vous voilà à nouveau au fait des événements, Watson. Il me faut à présent penser à trouver autre chose, car pour l’instant nos ruses n’ont abouti à aucun résultat. Je resterai en contact avec vous, Watson, car il est plus que probable que vous aurez à tenir un rôle important dans la suite des événements. J’espère que nous ne perdrons pas la deuxième manche… »

Et pourtant, ce furent eux qui la remportèrent – ou plutôt il la remporta, car je ne crois pas qu’elle eut pris part le moins du monde à la nouvelle qui me terrassa quelques jours plus tard quand je portai les yeux sur les gros titres d’un journal jonchant le pavé : « Attentat criminel contre Sherlock Holmes ». Je me trouvais à proximité du Grand Hôtel et de la gare de Charing Cross. Un unijambiste étalait sur le pavé ses journaux du soir. Mon sang se glaça d’horreur. Nous nous trouvions au surlendemain de ma dernière conversation rapportée plus haut avec Holmes, et là, noir sur blanc, s’étalait en imposants caractères la terrible nouvelle.
Je crois que je me tins là pétrifié pendant quelques instants, avant de subitement arracher l’exemplaire au pavé sous les injures de l’unijambiste que j’avais dans ma précipitation omis de payer, et je me retrouvai sous le porche d’une boutique d’apothicaire où je me livrais palpitant à la lecture de l’entrefilet.

« Nous avons le regret d’apprendre que Monsieur Sherlock Holmes, le célèbre détective privé, a été ce matin victime d’un attentat meurtrier qui laisse son état de santé dans l’incertitude la plus totale. Sous réserve de plus amples précisions, il semble que l’attentat se soit produit aux alentours de midi dans Regent Street, devant le Café Royal. Deux hommes ayant soudain surgi armé de battes, ils entreprirent de frapper violemment Monsieur Holmes dont les contusions au corps et à la tête sont nombreuses. Monsieur Holmes a tout d’abord été transporté à l’hôpital de Charing Cross, où il a ensuite insisté pour être rapatrié à son domicile de Baker Street. Les auteurs de l’attaque, qui n’ont pour l’heure pas été appréhendés, ont été décrits comme ordinairement vêtus, et semblent avoir échappé aux forces de l’ordre en traversant le Café Royal et en s’en échappant par la porte de derrière donnant sur Glasshouse Street. Il ne fait aucun doute pour les policiers que les auteurs de l’agression appartiennent à l’organisation du crime londonienne, qui a à plusieurs reprises eu maille à partir avec la victime. »

Il m’est inutile de préciser que je ne perdis pas un seul instant pour m’engouffrer dans un fiacre et me ruer vers Baker Street. J’y rejoignis le fameux chirurgien Sir Leslie Oakshott, dont le coupé l’attendait devant l’immeuble.

« Aucun danger immédiat », me rassura-t-il. « Deux entailles à la tête et des contusions considérables. Plusieurs sutures ont été nécessaires. Je lui ai injecté de la morphine et le plus grand repos lui est recommandé, mais je vous autorise à le voir quelques minutes. »

La permission obtenue, je me ruai au chevet du malade. Les rideaux de la chambre étaient tirés. Mon ami était éveillé, et je l’entendis m’appeler d’une voix rauque. Un faible rayon de soleil éclairait les bandages entourant la tête du blessé. Une fine traînée rouge s’était fait jour sur l’amas de compresses blanches. Je m’assis auprès de Holmes et hochai la tête.

« Je vais bien, Watson. N’ayez pas l’air si terrorisé », articula-t-il d’une voix faible. « Ce n’est somme toute pas si grave que cela en a l’air. »

« Dieu merci… »

« Je ne me trouve pas fort démuni armé d’une canne, vous le savez. J’ai réussi à contrer la plupart des coups… Le second bougre était cependant de trop. »

« Puis-je faire quelque chose, Holmes ? Naturellement c’est ce baron qui est à l’origine de cette expédition… Si vous me le permettez, je m’en vais le trouver et lui dire deux mots pour lui apprendre ! »

« Mon bon vieux Watson ! Non, nous ne pouvons rien faire avant que la police n’ait attrapé les auteurs de l’agression. Leur fuite avait été bien étudiée. Nous devons avant tout nous assurer de l’identité du commanditaire. Soyez patient. J’ai mon propre plan. La première des étapes est d’exagérer mes blessures. On viendra vous demander de mes nouvelles, Watson. Exagérez. Affirmez que je serai chanceux si je passe le week-end. Racontez que j’ai le délire – inventez, dites tout ce qui vous passera par la tête !, vous n’en direz jamais trop. »

« Mais, Sir Leslie Oakshott ? »

« Aucune inquiétude à son sujet, Watson. Il colportera le pire, j’y veillerai. »

« Autre chose ? »

« Oui. Prenez contact avec Shinwell Johnson et dites-lui de cacher Miss Winter. Mes deux agresseurs doivent être déjà sur ses traces à l’heure qu’il est. Ils savent bien sûr qu’elle est impliquée avec moi dans cette affaire. S’ils ont osé s’en prendre à moi, il ne fait aucun doute qu’elle sera également sur la liste. Ceci est urgent, Watson. Accomplissez cela dès ce soir. »

« Je pars immédiatement. Quelque chose d’autre ? »

« Placez ma pipe sur la table – et ma boîte à tabac. Parfait. Revenez chaque matin, nous étofferons notre plan. »

Je convins le soir même avec Johnson qu’il emmènerait Miss Winter dans un endroit sûr de la banlieue et ne l’en retirerait que quand tout danger serait écarté.

Durant six jours nous maintînmes le public en haleine quant à l’état de santé de Sherlock Holmes. Les communiqués publiés se voulaient les plus pessimistes possibles, les entrefilets regorgeaient de détails alarmants. Seules mes visites quotidiennes me permettaient de me rassurer. La robuste constitution et le moral d’acier de mon ami faisaient merveille. Il recouvrait rapidement ses forces, et je le soupçonnais même de tenter de me porter à croire qu’il se rétablissait mieux qu’il ne me l’avouait. Sa nature secrète lui permettait les effets les plus dramatiques, elle ne permettait pas même à son plus proche ami de deviner le moindre de ses projets. Ce tempérament illustrait à son paroxysme l’adage selon lequel le conspirateur le plus assuré de réussir est celui qui conspire tout seul. J’étais plus proche de Sherlock Holmes que ne l’était quiconque, et pourtant je ne parvenais pas à franchir l’abîme de mystère qui nous séparait continuellement.

Au septième jour on lui retirait les fils des sutures, tandis que les journaux du soir annonçaient un début d’érysipèle – ainsi qu’une autre nouvelle que je me devais de communiquer à mon ami, quel que soit son état de santé. Le baron Adelbert Gruner s’embarquerait sur le Ruritania de la compagnie Cunard à Liverpool dans la journée de vendredi. Il avait d’importantes affaires financières à régler aux Etats-Unis avant son mariage imminent avec Miss Violet de Merville, fille unique du général de Merville, etc, etc. Holmes écouta impassiblement ma lecture de l’entrefilet, le regard perdu et le teint pâle indiquant cependant qu’il avait reçu la nouvelle comme un coup de tonnerre.

« Vendredi ! », tonna-t-il. « Dans trois jours ! Je suppose que le brigand souhaite mettre le plus de distance possible entre lui et le danger. Mais il n’y parviendra pas, Watson ! Oh que non, il n’y parviendra pas ! A présent, Watson, j’ai besoin de vous. »

« Je suis à votre entière disposition, Holmes. »

« Dans ce cas passez les prochaines vingt-quatre heures à étudier intensivement l’art de la poterie chinoise. »

Il ne me fournit comme à son habitude aucune explication et je ne lui en demandai pas. Une longue expérience m’avait enseigné les bienfaits d’une obéissance silencieuse. Ce ne fut que lorsque je me retrouvai dans Baker Street que j’évaluai à quel point le caractère étrange de cette demande me la rendrait difficile à accomplir. Je décidai d’orienter mes premiers pas vers la librairie de Saint James’s Square et de soumettre ma requête à mon ami Lomax, le sous-bibliothécaire. Je regagnai mon appartement un épais volume sous le bras.

L’on a coutume de dire de l’avocat ayant étudié le lundi un dossier avec le plus grand soin est sans doute capable de tenir tête au procureur le même jour, mais être incapable du moindre argument de défense le vendredi suivant. Ainsi devrait-il en aller de moi. Je me sentais pour l’heure incapable d’affronter un expert en art céramique, et pourtant j’avais bon espoir qu’une étude consciencieuse durant les prochaines vingt-quatre heures – ne m’accordant qu’un bref temps dédié au repos – me permettrait d’en apprendre suffisamment pour satisfaire à la requête de Holmes. C’est ainsi que je retins une centaine de noms par cœur, que j’appris à identifier les plus grands poinçons et à percer les mystères des dates cycliques, que j’appris à reconnaître les marques Hung-wu, les particularités du Young-lo et les signatures Tang-ying, que je me familiarisai avec les trésors recelés par les périodes d’art primitifs Sung et Yuan. J’avais à l’esprit le plus clair de ces informations lorsque je me présentai le lendemain devant Holmes. Il s’était levé à présent – bien que la lecture des entrefilets des journaux n’auraient pu laisser présager un tel exploit – et il était confortablement installé dans son fauteuil ordinaire, sa tête bandée reposant dans l’une de ses paumes.

« Comment, Holmes ! », dis-je en entrant. « Si l’on en croit les journaux, vous êtes mourant. »

« C’est en effet l’impression que je cherche à donner », convint-il. « A présent, Watson, voyons : avez-vous appris vos leçons ? »

« J’ai du moins essayé. »

« Bien. Etes-vous capable de soutenir une conversation sur le sujet ? »

« Je suppose que oui. »

« Dans ce cas apportez-moi cette petite boîte qui se trouve sur le manteau de la cheminée. »

Il en ouvrit le couvercle et en sortit précautionneusement un petit objet enveloppé d’une fine soie d’Orient, qu’il déplia et de laquelle il extirpa une petite soucoupe du bleu le plus profond et le plus pur.

« La manipulation de cet objet nécessite la plus grande précaution, Watson. Il est en véritable porcelaine coquille d’œuf datant de la dynastie Ming, l’une des plus fines pièces qui aient vu le jour. Un service complet serait hors de prix, et je ne crois pas qu’il en existe un en dehors de celui qui se trouve au palais impérial de Pékin. La vue de ceci rendrait fiévreux tout vrai connaisseur. »

« Que dois-je faire de ceci ? »

Holmes me tendit une carte sur laquelle je pus lire : « Docteur Hill Barton, 369 Half Moon Street. »

« Voici votre nom d’emprunt pour la soirée, Watson. Vous allez prendre contact avec le baron Gruner. Je sais quelques petites choses de ses habitudes : il devrait être libéré de ses obligations autour de 8 heures 30. Une lettre de votre part l’informera avant votre arrivée que vous vous apprêtez à lui rendre visite. Vous lui exposerez que vous êtes venu le consulter pour une pièce d’un service absolument unique des Ming. Vous pouvez être médecin – voici une facette de votre personnage que vous n’aurez pas à inventer. Vous êtes un collectionneur, vous êtes entré en possession de ce service, vous avez entendu parler de la renommée du baron sur ce sujet et vous êtes venu lui proposer d’acquérir ce service à bon prix. »

« Et quel est ce bon prix ? »

« C’est une excellente question, Watson. Vous seriez probablement très tôt démasqué si vous avanciez un prix trop éloigné de la réalité du marché. Cette soucoupe m’a été prêtée par Sir James, qui la tient lui-même de la collection de l’un de ses clients. Vous ne mentirez pas en affirmant qu’il en existe très peu au monde. »

« Peut-être pourrais-je suggérer que le service soit expertisé ? »

« Excellent, Watson ! Vous vous surpassez, aujourd’hui. Proposez Christie ou Sotheby. La délicatesse vous empêche de fixer le prix vous-même. »

« Et s’il refuse de me recevoir ? »

« Oh, il vous recevra. Il est collectionneur au sens maniaque du terme, il ne souffrirait pas qu’une seule pièce fut sur le point de lui échapper. Sa préférence va tout particulièrement à l’art de la poterie chinoise – domaine dans lequel il fait autorité. Asseyez-vous, Watson, je vais vous dicter votre lettre. Elle ne demande pas d’autorisation. Elle dit simplement que vous venez, et pourquoi. »

C’était une lettre courte, admirable, courtoise, et attisant la curiosité du connaisseur. Un commissionnaire du quartier fut prié d’aller la porter à son destinataire. Le même soir, la précieuse soucoupe à la main et la fausse carte de visite du docteur Hill Barton dans ma poche, je me mis en chemin.

La belle propriété dans laquelle je pénétrai indiquait, comme Sir James l’avait mentionné, que le baron Gruner était un homme fort riche. Une longue avenue, bordée d’arbres d’espèces rares, serpentait pour aboutir à un large espace de graviers orné de statues. La demeure avait été jadis construite par un chercheur d’or d’Afrique du sud, et sa structure longue, basse, ornée de tours à chaque angle, bien que constituant un véritable cauchemar architectural, en imposait par sa surface et sa massivité. Un maître d’hôtel – qui n’aurait pas déparé au milieu d’un banc d’évêques –, m’introduisit dans la demeure et me remit aux soins d’un laquais – ou d’une peluche, je ne sais –, qui me conduisit au baron.

Celui-ci se tenait derrière une grande vitrine placée entre deux fenêtres de la pièce et qui renfermait une partie de sa collection de poteries chinoises. Il se retourna comme j’entrai, un petit vase brun à la main.

« Je vous en prie asseyez-vous », dit-il. « Je contemplais mes propres trésors en me demandant si je pouvais encore leur en ajouter un. Ce petit spécimen Tang du 7ème siècle éveillera votre intérêt, sans doute… Je suis prêt à parier que vous n’avez jamais rien vu d’aussi fin ou d’un coloris aussi particulier. Puis-je voir la soucoupe que vous évoquiez dans votre lettre ? »

Je la déballai avec les plus grandes précautions et la lui tendis. Il s’assit à son bureau, rapprocha sa lampe pour compenser le jour déclinant, et se mit à l’examiner. Alors qu’il était penché sur la soucoupe, un rai de lumière jaune éclairant son visage, je pus moi-même l’étudier à ma guise.

C’était sans conteste un très bel homme. Sa réputation européenne quant à sa beauté lui était tout à fait méritée. Il était de taille moyenne, mais d’une stature élégante et souple. Il avait le teint mat, les traits orientaux, de grands yeux noirs langoureux auxquels il devait sans doute la fascination qu’il exerçait sur les femmes. Ses favoris et ses moustaches étaient d’un noir de jais, sa moustache fine, pointue, soignée. Le moindre de ses traits était régulier et plaisant, excepté sa bouche, petite et sans lèvres. Si j’avais jamais vu bouche d’assassin auparavant, j’en avais là une devant moi – une entaille au visage, cruelle, impitoyable, terrible. Il commettait une erreur en relevant la moustache qui la couvrait, car cette bouche était l’indice annonciateur de la nature dangereuse de cet homme, une mise en garde pour ses victimes. Il avait un timbre de voix agréable et de belles manières. J’aurais pu lui donner un peu plus d’une trentaine d’années – j’appris par la suite qu’il en avait en réalité quarante-deux.

« Splendide – superbe, en réalité ! » dit-il enfin. « Et vous dites en avoir six spécimens en votre possession ?… Ce qui m’intrigue est cependant le fait que je n’aie jamais auparavant entendu parler de telles pièces. Je ne connais qu’un homme en Angleterre susceptible de rassembler une telle collection, et je suis certain qu’il hésiterait à la mettre sur le marché. Serais-je indiscret en vous demandant, Docteur Hill Barton, la façon dont vous êtes entré en possession de cette pièce ? »

« Cela a-t-il la moindre importance ? », demandai-je de l’air de la plus grande insouciance dont je fus capable. « Vous pouvez juger de l’authenticité de cette pièce, et je suis disposé à faire appel à un expert pour réaliser son estimation. »

« Tout ceci est bien mystérieux », dit-il alors, un bref éclair étincelant subitement dans son regard. « En traitant avec des objets d’une telle valeur, on s’attend naturellement à s’assurer de leur provenance. C’est une pièce authentique, cela ne fait aucun doute. Mais supposons – je me dois d’envisager toutes les possibilités, n’est-ce pas ? –, supposons que j’apprenne après la transaction qu’elle n’avait pas vocation à être vendue ? »

« Je vous garantirai de cela. »

« En admettant que vos garanties soient elles-mêmes valables. »

« Mon banquier en répondra. »

« Très bien. Il n’empêche que votre démarche me semble sortir de l’ordinaire. »

« Vous pouvez faire l’affaire ou non », dis-je en haussant les épaules. « Je me suis permis de vous la proposer en premier car je vous tiens pour un connaisseur, mais elle en intéressera certainement d’autres. »

« De qui tenez-vous que je sois connaisseur ? »

« J’avais cru comprendre que vous aviez écrit une monographie sur le sujet. »

« L’avez-vous lue ? »

« Non. »

« Par Dieu, tout ceci me semble de plus en plus inextricable ! Vous vous dites connaisseur et avez en votre possession une pièce de grande valeur, et cependant vous n’avez jamais pris la peine de consulter l’un des seuls livres qui fasse référence sur le sujet ? Comment expliquez-vous cela ? »

« Je suis un homme occupé. Je suis médecin de profession. »

« Ce n’est pas un argument valable. Si un homme a une passion il s’y consacre, quelles qu’en soient les conséquences. Vous m’avez écrit dans votre lettre être connaisseur. »

« J’en suis un. »

« Me permettez-vous de vous poser quelques questions pour tester vos connaissances ? Car je me vois dans l’obligation de vous dire, docteur – si tenté que vous en soyez un -, que tout ceci me semble de plus en plus étrange. Je souhaiterais que vous m’en disiez un peu plus sur l’empereur Shomu, et sur la façon dont vous associez celui-ci aux Shoso-in de Nara ? Ma parole, vous semblez sans voix. Dans ce cas, dites-m’en un peu plus sur la dynastie Nonhern Wei et sur sa place dans l’histoire de la céramique. »

Je bondis de mon fauteuil en feignant l’indignation.

« Ceci est intolérable, Monsieur », dis-je. « Je suis venu vous proposer une faveur de priorité, et non me soumettre à un examen de connaissances. Celles-ci peuvent bien en la matière vous paraître insuffisantes, je n’en demeure pas moins offensé d’avoir été ainsi traité et ne répondrai bien sûr en conséquence à aucune de vos questions. »

Il fixa sur moi un regard intense. La langueur avait disparu de ses yeux. Son regard étincela, et j’entrevis une rangée de dents blanches entre les lèvres cruelles qui s’entrouvrirent.

« A quoi jouez-vous ? Vous êtes un espion. C’est Holmes qui vous envoie. C’est une ruse et vous essayez de me duper. Holmes est mourant, à ce que rapportent les journaux, c’est pourquoi il vous a désigné pour le remplacer auprès de moi. Vous avez pu vous introduire dans ma demeure mais, pardieu !, je vous assure qu’il ne vous sera pas aussi aisé d’en sortir ! »

Il sauta sur ses pieds et je reculai, me plaçant instinctivement en position d’attaque face à mon adversaire qui s’avançait, menaçant. Il m’avait peut-être soupçonné depuis le début. L’interrogatoire qui avait suivi lui avait révélé la vérité. Je ne pouvais plus désormais espérer faire illusion. Il ouvrit un tiroir et le fouilla fébrilement. Mais il s’arrêta tout à coup.

« Ah ! », cria-t-il. « Ah ! », et il s’engouffra dans une pièce attenante.

Deux enjambées me permirent de le rejoindre. Je me rappellerai toujours la scène qui s’offrit à mes regards. La fenêtre qui donnait sur le jardin était grande ouverte. Dans l’embrasure, semblable à une apparition fantomatique, se tenait, les traits tirés et livides, le visage entouré de bandages rougis, Sherlock Holmes. Un instant plus tard il avait passé de l’autre côté, et je l’entendis fuir parmi les broussailles du jardin. Le baron s’élança sur ses talons dans un cri de rage.
C’est alors que le drame se produisit. Tout se passa en un éclair, et pourtant je vis distinctement tous les détails de la scène. Un bras – celui d’une femme – émergea d’entre les broussailles. Au même instant le baron poussa un cri terrible – un cri de douleur tel que je n’en avais jamais entendu, qui résonnera toujours à mes oreilles. Il plaqua ses deux mains sur son visage et se rua précipitamment à nouveau dans la maison, se cognant la tête avec violence contre les murs. Puis il tomba sur le tapis, hurlant et se roulant, ses cris déchirants résonnant ininterrompus dans toute la maison.

« De l’eau ! Pour l’amour du ciel de l’eau ! », hurlait-t-il.

Je m’emparai d’une carafe sur une console et me précipitai à son secours. Au même instant le maître d’hôtel et plusieurs laquais firent irruption dans la pièce. Je me souviens que l’un d’eux ne put venir en aide au blessé et détourna les yeux du visage de son maître atrocement défiguré. Le vitriol le rongeait et s’écoulait des lobes de ses oreilles et de son menton. L’un de ses yeux était déjà vitreux. L’autre était rouge et enflammé. Les traits, dont j’avais admiré la beauté quelques instants plus tôt, évoquaient à présent le tableau le plus parfait sur lequel l’artiste aurait passé une éponge mouillée. Ils s’étaient brouillés, étaient dénaturés, inhumains, terribles.

J’exposai en quelques mots ce qui venait de se produire – dès lors que cela restait en rapport avec l’attaque au vitriol. Plusieurs valets sautèrent de la fenêtre dans le jardin qu’ils entreprirent de fouiller, mais le crépuscule et la pluie qui venait de se mettre à tomber devaient rendre leur tâche vaine. Au milieu de ses cris de douleur la victime écumait contre l’auteur de son agression.

« C’est cette diablesse de Kitty Winter ! », criait-il. « Oh, la satanée femme ! Elle me le paiera, elle me le paiera ! Oh, Dieu du ciel, cette douleur est plus que je ne puis supporter ! »

Je lui bassinai le visage d’huile, enveloppai du mieux que je pus de coton la chair vive, et lui administrai une piqûre de morphine. Encore sous le choc de son agression, il ne se préoccupait plus davantage de moi. Il se cramponnait à mes mains comme si j’avais eu le pouvoir de restaurer la fonction de ces yeux de poisson mort qui me fixaient toujours. Si je ne m’étais rappelé la vilenie de son existence, j’aurais pleuré sur le sort de cet homme. Mais son passé était la cause de cela. Je répugnai à sentir l’étreinte de ses mains brûlantes, et je fus soulagé par l’arrivée de son médecin personnel, immédiatement suivie par celle d’un spécialiste.
Un inspecteur de police ne tarda pas à se rendre sur les lieux. Je déclinai devant ce dernier ma véritable identité – il aurait été tout aussi insensé qu’inutile d’agir autrement, étant donné que j’étais des services de Scotland Yard presque aussi connu que l’était mon ami Sherlock Holmes. Puis je quittai cette demeure sinistre.
Moins d’une heure plus tard, j’avais rejoint Baker Street.

Holmes était installé dans son fauteuil accoutumé, pâle et l’air éreinté. Outre ses blessures, les événements de la soirée semblaient avoir fortement ébranlé ses nerfs. Il écouta avec horreur le récit que je lui fis de l’agression qu’avait subie le baron.

« La rançon de la rancune, Watson – le châtiment ! », dit-il. « Tôt ou tard il devait advenir. Et Dieu sait s’il était mérité », ajouta-t-il en saisissant un épais volume de couleur marron posé sur la table. « Voici le calepin dont Miss Winter nous avait parlé. Si celui-ci n’aide pas à rompre pas les fiançailles, rien d’autre ne le pourra. Je le lui ferai parvenir, Watson. Je me dois de le faire. Aucune femme qui se respecte ne saurait en tolérer le contenu. »

« Est-ce son tableau de chasse ? »

« L’inventaire de ses actes de luxure. Peu importe l’appellation par laquelle on le caractérise. Dès l’instant où Miss Winter a évoqué son existence, je m’étais représenté quelle arme terrible il nous serait s’il nous tombait entre les mains. Je n’en dis rien sur le moment, par peur que Miss Winter n’en laisse échapper quelque chose et que cela n’arrive aux oreilles du baron. Mais je n’ai cessé d’y penser. L’attaque dont j’ai été victime m’a donné l’occasion de distraire quelques temps l’attention du baron Gruner de ma personne. Tout était pour le mieux. J’aurais attendu plus longtemps pour intervenir si son départ pour l’Amérique ne m’avait forcé la main. Il n’aurait jamais laissé un document si compromettant derrière lui. Je devais donc agir au plus tôt. Un vol en pleine nuit était sans espoir de réussite, le baron ayant pris des précautions pour s’en prémunir. Mais en soirée cela pouvait être tenté, si seulement j’avais la certitude que son attention serait occupée. C’est là que vous et la soucoupe êtes entrés en scène, Watson. Je devais cependant m’assurer de l’endroit où se trouvait le livre, sachant que je ne disposerais vraisemblablement que de quelques minutes avant que le baron de s’aperçoive de la supercherie et de la pauvreté de vos connaissances en poterie chinoise. C’est pourquoi je me résolus au dernier moment à emmener Miss Winter. Comment aurais-je pu soupçonner ce que renfermait le petit paquet qu’elle gardait si précautionneusement sous son châle ? Je pensais qu’elle était là pour servir mes intérêts, mais je constate que c’était en réalité des siens dont elle se préoccupait. »

« Le baron a deviné que vous m’aviez envoyé. »

« Je le craignais. Mais vous lui avez tenu tête assez longtemps pour me permettre de m’emparer du livre – bien que pas assez longtemps pour me permettre de m’échapper sans être vu. Ah, Sir James, je suis très heureux de vous voir ! »

Notre courtois visiteur apparut en réponse à la dernière phrase de mon ami. Il écouta avec la plus grande attention le récit des événements que lui fit Holmes.

« Vous avez été prodigieux – prodigieux ! », s’exclama-t-il après avoir entendu notre récit des événements. « Mais si les blessures du baron sont aussi terribles que le décrit le docteur Watson, alors sans aucun doute notre but est atteint : le mariage sera compromis de lui-même sans avoir recours à cet horrible volume. »

Holmes secoua la tête.

« Il en faut bien davantage aux femmes de la trempe de celles de Miss de Merville pour revenir sur leurs résolutions. Elle ne l’en aimerait que davantage. Elle le regarderait comme un martyr… Non, non, c’est le côté moral du baron, non physique, qu’il faut détruire. Ce calepin ramènera Miss de Merville sur terre – rien d’autre n’en aurait le pouvoir. C’est la propre écriture du baron. Elle ne pourra pas nier l’évidence. »

Sir James s’en alla emportant le calepin et la précieuse soucoupe. Me trouvant moi-même en retard, je sortis en sa compagnie. Un coupé l’attendait à la porte. Il sauta à l’intérieur, donna un ordre bref au cocher à l’uniforme orné d’une cocarde, et s’éloigna rapidement.
Il avait eu beau tenter de couvrir de son manteau les armoiries qui ornaient la portière du coupé, j’avais eu le temps de les reconnaître. Je restai stupéfait. Alors je retournai en courant sur mes pas, gravis les escaliers et rejoignis Holmes à nouveau.

« Je sais qui est notre client ! », scandai-je fièrement. « Il se trouve que c’est… »

« C’est un ami loyal et un respectable gentleman », dit Holmes en levant une paume impérieuse. « Taisez maintenant et pour toujours, Watson, ce que vous savez. »

J’ignore comment le calepin fut utilisé. Peut-être Sir James se chargea-t-il de cette tâche. Quoiqu’il est plus probable qu’une mission aussi délicate ait été menée par le père de la jeune fille. L’effet fut, quoi qu’il en soit, celui escompté.

Trois jours plus tard, un entrefilet du Morning Post mentionnait que les fiançailles du baron Adelbert Gruner et de Miss Violet de Merville étaient rompues. Un article du même journal rapportait l’ouverture d’un procès à l’encontre de Miss Kitty Winter pour agression au vitriol. De telles circonstances atténuantes furent cependant retenues, que le verdict lui fut le plus indulgent possible.

Sherlock Holmes fut lui-même durant quelques temps en attente de comparution pour cambriolage, mais, lorsque les motivations d’un fait se justifient par des intentions honorables, la très rigide loi britannique elle-même fait preuve d’une étonnante élasticité. Demain ne sera pas la veille du jour où mon ami s’assiéra sur le banc des accusés.

 

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