Vous devez être identifié(e) pour écrire un message Connexion S’enregistrer

Recherche 
Rechercher dans les Forums:


 




COOPER, James Fenimore – Le Dernier des Mohicans

UtilisateurMessage

19:27
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

21

David remit à l'officier son manuel, recommença à donner le ton de l'air, et termina le cantique avec une attention si scrupuleuse qu'il n'était pas facile de l'interrompre. Heyward fut obligé d'attendre jusqu'à la fin du dernier couplet, après quoi David ôta ses larges besicles et replaça le psautier dans sa poche.
“Vous veillerez,” lui dit alors Duncan, “à ce que nul n'approche de ces dames avec grossièreté ou n'insulte en leur présence à l'infortune de leur vaillant père. Les domestiques de sa maison vous viendront en aide.
-Parfaitement.
-Il est possible que vous ayez affaire à des Indiens ou à des rôdeurs français: en ce cas, vous leur rappellerez les termes de la capitulation, en les menaçant de vous plaindre à Montcalm. Il suffira d'un mot.
-S'il ne suffisait pas, j'ai de quoi y suppléer,” repartit le candide David en montrant son livre avec un singulier mélange d'assurance et d'humilité. “Il y a là des paroles qui, prononcées ou plutôt fulminées avec l'emphase convenable, et en mesure, imposeraient au caractère le plus ingouvernable. Ecoutez plutôt:
“Pourquoi, païens, cette rage insensée?…”
-Assez!” dit Heyward, en interrompant l'explosion de cette invocation musicale. “Nous nous entendons, et il est temps que chacun de nous retourne à son devoir.”
David la Gamme exprima son assentiment, et ils se rendirent ensemble auprès des demoiselles. Cora accueillit ce bizarre protecteur avec politesse, et Alice céda à son espièglerie habituelle en remerciant Heyward du cadeau. Celui-ci prit occasion de leur dire qu'il avait fait tout ce que permettaient les circonstances, et que c'en était assez pour les rassurer complètement, attendu qu'il n'y avait aucun danger à craindre. Il parla ensuite du plaisir qu'il aurait à les rejoindre dès qu'il aurait conduit l'avant-garde à quelques lieues de l'Hudson, et prit congé d'elles.
Au même instant, on donna le signal de départ, et la tête de la colonne anglaise se mit en mouvement. A ce bruit les deux soeurs tressaillirent et, jetant les yeux au dehors, elles aperçurent les uniformes blancs des grenadiers français qui prenaient déjà possession des portes du fort. Puis il leur sembla qu'un nuage venait d'obscurcir le jour: c'était l'étendard de France, qui déroulait au vent ses longs plis blancs fleurdelisés.
“Partons!” dit Cora. “Il ne convient pas aux filles d'un officier anglais de rester ici plus longtemps.”
Alice saisit le bras de sa soeur, et elles partirent ensemble, au milieu du cortège mouvant qui continuait à les entourer.
Lorsqu'elles franchirent les portes, les officiers français, qui avaient appris ce qu'elles étaient, leur adressèrent des saluts respectueux, en s'abstenant d'autres marques d'attention, car ils avaient trop de tact pour ne pas voir que dans une semblable situation elles eussent été déplacées.
Comme tous moyens de transport, voitures et chevaux, étaient affectés au service des malades et des blessés, Cora avait décidé d'endurer les fatigues d'une marche à pied, plutôt que de priver un de ces malheureux d'un secours indispensable. Et encore, plus d'un soldat mutilé ou impotent était obligé de traîner ses membres débiles à la suite de la colonne, dans l'impossibilité de se procurer, en plein désert, des véhicules en nombre suffisant. Cependant tout était en mouvement, les blessés et les malades geignant et souffrant; les soldats, dans un maussade silence; les femmes et les enfants ahuris, sans savoir pourquoi.
Dès que ce dernier groupe eut quitté l'abri protecteur du fort et fut entré dans la plaine découverte, le tableau tout entier se présenta au regard. A quelque distance sur la droite, et un peu en arrière, l'armée française était sous les armes, Montcalm ayant rassemblé toutes ses forces après l'occupation du fort par les grenadiers. Spectatrice attentive et calme, cette armée victorieuse regardait défiler les vaincus, leur rendant tous les honneurs militaires stipulés, et n'ajoutant à leur malheur le poids d'aucune insulte.
Les Anglais, au nombre d'environ trois mille, formaient deux colonnes serrées, marchant en lignes parallèles, qui se rapprochaient l'une de l'autre à mesure qu'elles convergeaient vers le point de la forêt où commençait la route qui conduisait à l'Hudson. On apercevait sous bois une nuée d'Indiens, qui assistaient de loin au passage de leurs ennemis et rôdaient comme planent des vautours que la présence d'une troupe nombreuse empêche seule de s'abattre sur leur proie. Quelques-uns d'entre eux venaient à la suite des colonnes, se mêlant en silence aux vaincus, observant tout et se tenant sur une prudente réserve.
L'avant-garde, commandée par le major Heyward, avait déjà atteint le défilé, et l'on commençait à la perdre de vue, quand l'attention de Cora fut éveillée par le bruit d'une dispute qui s'était élevée au milieu d'un groupe de traînards.
Un mauvais drôle, qui servait dans la milice, était puni de sa désobéissance à l'ordre de ses chefs en se voyant dépouiller du lourd bagage pour lequel il avait quitté son rang. C'était un homme d'une épaisse carrure, et trop intéressé pour lâcher son bien sans résistance. Plusieurs individus intervinrent, soit pour empêcher le pillage, soit pour y aider. La querelle s'échauffa, le bruit augmenta, et une centaine de sauvages surgirent comme par enchantement, quand tout à l'heure il n'y en avait qu'une douzaine. Cora aperçut Magua, qui se glissait parmi les Indiens et leur parlait avec son insidieuse et fatale éloquence. Les femmes et les enfants s'arrêtèrent, pressés en un groupe confus comme une bande d'oiseaux effarouchés. La cupidité de l'Indien maraudeur fut bientôt satisfaite, et les colonnes reprirent lentement leur marche.
Les sauvages s'écartèrent alors et parurent disposés à laisser leurs ennemis s'avancer sans obstacle. Mais lorsque la troupe de femmes vint à passer, les couleurs éclatantes d'un châle excitèrent l'envie d'un Huron, qui, sans hésiter, s'élança pour s'en emparer. La femme qui le portait, plutôt par un sentiment de terreur que pour conserver le vêtement, en enveloppa son enfant et serra l'un et l'autre contre son sein. Cora allait lui conseiller d'abandonner à l'Indien l'objet de sa convoitise, quand ce dernier, laissant aller le châle, arracha l'enfant effrayé des bras de sa mère. Puis, avec un rire de cannibale, il lui tendit une main pour indiquer qu'il consentait à un échange, tandis que de l'autre il faisait pirouetter autour de sa tête l'enfant qu'il tenait par un pied, comme pour rehausser la valeur de sa rançon.
“Le voilà! le voilà!… Et ceci encore,” s'écria la mère, pouvant à peine respirer et se dépouillant d'une main tremblante et mal assurée de tout ce qu'elle avait sur elle. “Tiens, prends tout!… Mais, au nom du ciel, rends-moi mon enfant!”
Le sauvage, voyant que le châle était devenu la proie d'un autre, dédaigna tout ce qu'on lui offrait en surplus; son ricanement fit place à une expression de férocité: il brisa la tête de l'enfant contre une roche, et jeta aux pieds de la mère ses restes palpitants. Un instant la malheureuse demeura immobile, comme la statue du Désespoir, fixant un oeil égaré sur cet objet horrible que tout l'heure elle avait vu presser son sein et lui sourire; puis elle leva le bras vers le ciel comme pour invoquer le châtiment de Dieu sur l'auteur d'un acte si abominable. Mais le Huron lui épargna le péché d'une telle prière: rendu furieux par son désappointement et excité par la vue du sang, il termina son agonie en lui fendant le crâne d'un coup de tomahawk. Elle tomba comme une masse, et, entourant son enfant d'une dernière étreinte, le pressa dans la mort avec l'énergique affection qu'elle lui avait vouée durant la vie.
En ce moment terrible, Magua porta les deux mains à sa bouche, et poussa le fatal et effrayant cri de guerre. Les Indiens épars, qui n'attendaient que le signal, se mirent à gambader en sauts désordonnés, et il s'éleva dans la plaine et sous les voûtes de la forêt des hurlements comme il en est rarement sorti de la bouche des hommes. Une impression d'épouvante paralysa ceux qui les entendirent, et le sang se glaça dans leurs veines.
Soudain, plus de deux mille sauvages s'élancèrent de la forêt, et avec une hâte cruelle tombèrent sur l'arrière-garde de l'armée anglaise. Nous n'essaierons pas de décrire la scène d'horreur qui suivit. La mort était partout, et sous ses formes les plus terribles et les plus révoltantes. La résistance ne servait qu'à enflammer la rage des meurtriers, qui s'acharnaient sur les victimes, même après que la mort les avait mises hors de leur atteinte. La plaine était inondée d'un torrent de sang; et dans l'ivresse du carnage qui avait saisi les Indiens, on en vit plusieurs s'agenouiller par terre et boire le sang avec une volupté infernale.
Les troupes disciplinées se formèrent vivement en carré, et s'efforcèrent d'intimider les assaillants par l'aspect imposant d'un front de bataille. L'expédient réussit jusqu'à un certain point, mais un grand nombre, dans la vaine espérance d'apaiser la fureur des sauvages, se laissèrent arracher des mains leurs fusils non chargés.
Au milieu d'une telle scène, dont personne n'eut le loisir de calculer la durée, dix minutes, aussi longues qu'un siècle, s'étaient écoulées depuis que les deux soeurs étaient restées immobiles, saisies d'horreur et sans défense. Au premier coup, les autres femmes s'étaient pressées à l'envi autour d'elles en poussant de grands cris et avaient ainsi rendu la fuite impossible; et maintenant que la crainte ou la mort les avaient presque toutes dispersées, les tomahawks menaçants les enfermaient dans un cercle de fer. Des cris, des gémissements, des supplications, des malédictions s'élevaient de toutes parts.
Au plus fort de la mêlée, Alice entrevit la haute taille de son père qui traversait rapidement la plaine dans la direction de l'armée française. Sans s'inquiéter du péril, Munro courait auprès de Montcalm pour réclamer de lui l'envoi de l'escorte qui avait été stipulée. Cinquante haches furent levées sur sa tête, cinquante coutelas menacèrent sa poitrine; mais les sauvages, au milieu de leur plus grande furie, respectèrent son rang et son intrépidité. Les instruments de mort furent écartés par le bras encore nerveux du vétéran, ou s'abaissèrent d'eux-mêmes. Heureusement pour lui, le vindicatif Magua cherchait alors sa victime à l'endroit même que Munro venait de quitter.
“Mon père! mon père! nous sommes ici!” s'écria Alice, au moment où il passait à quelque distance sans paraître les voir. “Au secours, père, ou nous sommes perdues!”
Cet appel fut répété en des termes et avec un accent qui auraient amolli un coeur de bronze; hélas! nulle voix n'y répondit. Il y eut un moment, il est vrai, où ces cris parurent arriver jusqu'à l'oreille du vieillard, car il s'arrêta pour écouter; mais Alice était tombée évanouie, et Cora s'était précipitée sur sa soeur en lui faisant un rempart de sa courageuse tendresse. Munro secoua la tête d'un air chagrin, et poursuivit sa marche pour s'acquitter du devoir que lui prescrivaient ses fonctions et sa responsabilité.
“Madame,” dit David qui, bien qu'inutile et lui-même sans défense, n'avait pas songé à abandonner le dépôt confié à sa garde, “c'est ici le jubilé des diables, et il ne convient pas à des chrétiens de s'attarder en pareil lieu. Levez-vous, et fuyons!
-Partez!” dit Cora en jetant les yeux sur sa soeur évanouie. “Sauvez-vous! Vous ne pouvez m'être d'aucune utilité.”
David comprit à quel point elle était résolue par le geste simple mais expressif dont elle accentua ses paroles. Il promena ses regards sur les bourreaux qui accomplissaient autour de lui leur oeuvre de sang; sa grande taille se redressa, sa poitrine se souleva, et ses traits pleins d'animation revêtirent un caractère de décision énergique.
“Si le berger d'Israël,” dit-il, “réussit à dompter le mauvais esprit de Saül par les sons de sa harpe et ses hymnes sacrés, essayons à notre tour quel sera ici le pouvoir de la musique.”
Alors, forçant la voix à son plus haut diapason, il entonna un cantique avec tant de force qu'on l'entendait par-dessus le vacarme et la confusion de ce champ de carnage.
Plus d'un sauvage se rua sur les deux soeurs sans défense pour les dépouiller de leurs bijoux et emporter leurs chevelures; mais à la vue de ce personnage étrange et immobile à son poste, ils s'arrêtèrent pour l'écouter. De l'étonnement ils passèrent bientôt à l'admiration, et allèrent s'attaquer à des créatures moins courageuses, en exprimant leur satisfaction de la fermeté avec laquelle le guerrier blanc entonnait son chant de mort.
Encouragé et déçu par ce premier succès, David déploya toute la puissance de ses poumons pour augmenter le pouvoir de ce qu'il croyait être une sainte et salutaire impression. Ces sons extraordinaires furent entendus d'un Indien qui, loin de là, courait de place en place et d'un groupe à l'autre, comme un homme qui, dédaignant d'immoler des victimes vulgaires, en cherchait de plus dignes de sa renommée. C'était Magua, qui poussa un hurlement de joie en voyant ses anciennes prisonnières de nouveau à sa merci.
“Viens,” dit-il en posant sa main rouge de sang sur les vêtements de Cora, “le wigwam du Huron t'attend. N'y seras-tu pas mieux qu'ici?
-Arrière!” s'écria Cora en se couvrant les yeux pour échapper à cette horrible vision.
L'indien partit d'un éclat de rire insultant, et levant en l'air sa main sanglante:
“Elle est rouge,” dit-il, “mais c'est le sang des Visages Pâles!
-Monstre! Il y a du sang, une mer de sang qui pèse sur ton âme. C'est ton infernal génie qui a suscité ce carnage.
-Magua est un grand chef!” reprit le sauvage ivre de joie. “La fille aux cheveux noirs veut-elle le suivre dans sa tribu?
-Jamais! Frappe, si tu veux, et mets le comble à ton implacable vengeance.”
Il hésita un moment; puis saisissant dans ses bras le corps léger et insensible d'Alice, le subtil Indien prit sa course du côté des bois.
“Arrête!” s'écria Cora en s'élançant sur ses traces avec l'élan du désespoir. “Laisse cette enfant! Que fais-tu, misérable?”
Mais Magua restait sourd à sa voix, ou plutôt assuré du pouvoir qu'il avait sur elle, il était résolu à en tirer parti.
“Attendez! Madame… Attendez!” criait la Gamme en interpellant Cora qui ne l'entendait pas. “Le charme divin commence à opérer, et bientôt vous verrez cesser cet effroyable tumulte.”
S'apercevant à son tour qu'on ne l'écoutait pas, le fidèle David suivit la soeur désolée, tout en s'égosillant à chanter son cantique, dont ses longs bras agités en l'air marquaient désespérément la mesure. C'est ainsi qu'ils traversèrent la plaine au milieu des fuyards, des blessés et des morts. Le féroce Huron n'avait besoin de personne pour se défendre lui et la victime qu'il portait; mais Cora aurait plus d'une fois succombé sous les coups de ses ennemis sans l'individu extraordinaire qui s'était attaché à ses pas, et que protégeait aux yeux des Indiens crédules l'esprit de folie dont il semblait inspiré.
Magua, expert dans les moyens d'éviter les dangers les plus pressants et d'éluder toute poursuite, pénétra dans la forêt par un chemin creux; il y retrouva les chevaux que nos voyageurs avaient abandonnés quelques jours auparavant, et qu'il avait remis sous la garde d'un sauvage à la physionomie non moins méchante que la sienne. Après avoir jeté Alice toujours inanimée en travers de l'un des animaux, il fit signe à Cora de monter sur l'autre.
Malgré l'horreur qu'excitait en elle la présence d'un tel monstre, la jeune fille éprouva une sorte de soulagement à quitter l'affreux spectacle que la plaine présentait encore. Elle se mit en selle, et tendit les bras à sa soeur avec un air si touchant de tendresse que le Huron n'y put rester insensible. Ayant donc placé Alice sur le cheval de Cora, il saisit la bride et se mit en marche en pleine forêt. David, voyant qu'on le laissait seul, comme une créature qui ne valait pas la peine d'être tuée, enfourcha avec ses longues jambes le roussin abandonné, et piqua des deux pour suivre les soeurs autant que le permettaient les difficultés du chemin.
Ils commencèrent bientôt à monter. L'allure assez rapide du cheval ayant peu à peu ranimé les facultés d'Alice, l'attention de Cora, occupée à prodiguer à sa soeur les marques de sollicitude maternelle, et à prêter l'oreille aux clameurs dont la plaine retentissait encore, était trop absorbée pour remarquer la direction qu'on donnait à leur fuite. En arrivant toutefois au sommet de la montagne qu'ils gravissaient, elle reconnut le lieu où elle était déjà venue sous les auspices du chasseur blanc. Là, Magua leur permit de mettre pied à terre, et malgré leur captivité, l'instinct de la curiosité, qui ne nous abandonne pas, même dans les situations les plus pathétiques, les porta à jeter un coup d'oeil sur la scène funèbre qui se passait à leurs pieds.
L'oeuvre de sang n'était pas complète.
De toutes parts les victimes fuyaient devant leurs impitoyables bourreaux. Le glaive de la mort ne ralentit ses coups qu'après que la cupidité eut fait oublier la vengeance; alors les gémissements des blessés et les cris de leurs assassins devinrent de plus en plus rares, jusqu'à ce qu'enfin les derniers bruits du carnage expirèrent ou furent étouffés dans de longs et effroyables hurlements qui proclamaient le triomphe des sauvages.

19:28
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

22

Chapitre 18

« Innocent ou coupable,
N'importe! mon forfait n'a rien que d'honorable;
L'honneur, et non la haine, a dirigé mon bras. »
Shakespeare, « Othello. »

Barbare autant qu'inhumaine fut la scène dont nous avons parlé à la fin du chapitre précédent; elle tient une place importante dans l'histoire des colonies, où elle est désignée sous le nom bien mérité de « Massacre de William-Henry. » Ce fut une nouvelle tache ajoutée à celle qu'avait imprimée à la gloire du général français un événement à peu près semblable, et que n'a pu effacer entièrement sa mort glorieuse et prématurée.
Le troisième jour écoulé depuis la reddition du fort touchait à sa fin; cependant notre récit nous oblige à retenir quelque temps encore nos lecteurs sur les bords du Saint-Lac.
Quand nous l'avons quitté, les environs étaient un théâtre de tumulte et de violence; il n'y régnait plus maintenant que le silence et la mort. Les vainqueurs étaient partis, et leur camp qui retentissait, il y a peu de jours, de refrains joyeux, n'offrait plus aux regards qu'un amas de huttes désertes et à demi abattues. Un monceau de ruines informes marquait l'emplacement du fort, et ce qui restait des remparts de terre était jonché çà et là de poutres calcinées, de canons détruits, de pans de murs écroulés.
La saison même semblait avoir subi une funèbre métamorphose.
Une masse impénétrable de vapeurs couvrait le ciel d'un voile de tristesse, et des centaines de cadavres, noircis par les ardeurs d'un soleil d'août, étaient engourdis dans leur difformité par le froid d'un hiver prématuré. Les nuages pittoresques et d'une éclatante blancheur qu'on avait vus au-dessus des montagnes se diriger vers le nord revenaient à présent en longues nappes sombres, repoussés par le souffle de la tempête. L'éclatant miroir de l'Horican et le spectacle inanimé qu'il présentait avaient disparu; ses eaux verdâtres battaient la rive avec violence, comme pour rejeter sur le sable les souillures du lac. Cette atmosphère tiède et vivifiante, qui dissimulait la rudesse du site et en adoucissait les aspérités, s'était entièrement dissipée, et le vent du nord battait ce coin de terre avec tant de furie, qu'il n'y laissait rien qui pût reposer la vue ou occuper l'imagination.
Cet aquilon fougueux avait flétri l'herbe de la plaine, comme si le feu du ciel y eût passé; seulement, on apercevait par places, au milieu de la désolation générale, une touffe d'un vert sombre, fruit précoce d'un sol engraissé de sang humain. Tout ce paysage, qui paraissait si attrayant sous un beau soleil et par une température agréable, offrait alors comme un tableau allégorique de la vie, où les objets se montraient avec leurs couleurs saillantes et crues, sans être estompés par aucune ombre. Si l'on pouvait à peine distinguer ces touffes solitaires de verdure qui croissaient à de rares intervalles, on ne voyait que trop nettement les masses de rochers arides, et l'oeil aurait en vain demandé un aspect plus doux au firmament, en cherchant à en percer le vide illimité, car son azur était dérobé à la vue par les vapeurs épaisses qui se mouvaient dans l'air avec rapidité.
Le vent était pourtant inégal; tantôt il rasait la surface du sol, et semblait adresser son lourd gémissement à la froide oreille de la mort; tantôt éclatant en un sifflement aigu et funèbre, il s'enfonçait dans les bois, brisait les branches des arbres et jonchait le sol de leurs feuilles. Au milieu de ce désordre, quelques corbeaux affamés luttaient contre la fureur du vent; mais dès qu'ils avaient dépassé dans leur vol le vert océan des forêts, ils s'abattaient au hasard sur le théâtre du carnage pour y chercher une horrible pâture.
Dans la soirée du jour dont nous venons de parler, une heure environ avant le coucher du soleil, cinq hommes sortaient de cette partie du bois où débouchait la route qui conduisait à l'Hudson, et s'avançaient dans la direction du fort en ruine.
D'abord leur marche fut lente et circonspecte, comme s'ils mettaient avec répugnance le pied dans ces funestes parages, ou qu'ils eussent à craindre d'y voir renouveler la scène sanglante. Un jeune homme leste et agile marchait en avant avec la précaution et l'activité d'un indigène, gravissant toutes les hauteurs pour inspecter les alentours, et indiquant d'un geste à ses compagnons la route qu'il jugeait le plus prudent de suivre. Ceux qui venaient après lui n'étaient pas non plus dépourvus de vigilance. L'un deux, et c'était également un Indien, marchait en flanc à quelque distance de la troupe, et sondait la lisière du bois voisin d'un oeil accoutumé à distinguer le moindre signe qui pût annoncer l'approche d'un danger. Les trois autres étaient des Blancs, et leur costume, tant pour la qualité que pour la couleur, était strictement adapté au rôle d'éclaireurs, occupés à suivre la retraite d'une armée dans le désert.
Les effets que produisait sur chacun d'eux le spectacle affreux qui s'offrait sans cesse à leur vue dans l'espace compris entre le lac et la forêt variaient comme le caractère des individus dont la troupe était composée. Le jeune éclaireur jetait à la dérobée un regard sérieux sur les corps défigurés qu'il rencontrait sur son passage; il craignait en quelque sorte de manifester les émotions naturelles qu'il éprouvait, bien que son inexpérience l'empêchât d'en réprimer entièrement la subite impression. Pour son compagnon rouge, il était fort au-dessus d'une telle faiblesse: il passait à travers les groupes de cadavres l'oeil calme, et avec une indifférence qu'une habitude invétérée pouvait seule lui permettre de maintenir.
Les sensations ressenties par les trois Blancs n'avaient pas non plus le même caractère de douleur. L'un d'eux, dont les cheveux blancs, les rides et le port martial trahissaient, sous son grossier vêtement de forestier, un homme habitué depuis longtemps aux scènes terribles de la guerre, ne rougissait pas de gémir tout haut, à la vue d'un spectacle plus révoltant qu'à l'ordinaire. Le jeune homme qui était près de lui frémissait d'horreur, tout en cherchant à se contenir par égard pour son compagnon. Celui qui fermait la marche était le seul qui se livrât sans réserve à l'expression de ses sentiments. Mais c'était la conscience plutôt que la physionomie qui était affectée en lui: en face de quelque objet hideux, ses yeux et ses traits restaient immobiles, mais sa voix émue et irritée lançait d'amères imprécations contre les coupables auteurs de cette épouvantable boucherie.
Dans ces cinq individus le lecteur a sans doute reconnu les Mohicans et leur ami blanc Oeil de Faucon, ainsi que le colonel Munro et le major Heyward. C'était, en effet, l'infortuné père qui allait à la recherche de ses filles, en compagnie du jeune officier qui prenait à elles un si vif intérêt, et de ces braves et fidèles enfants des forêts qui avaient donné tant de preuves d'intelligence et de dévouement dans les circonstances critiques dont nous avons fait le récit.
Arrivé au milieu de la plaine, Uncas, marchant toujours en avant, jeta un cri, et la petite troupe le rejoignit. Le jeune guerrier s'était arrêté près d'un groupe de cadavres de femmes amoncelés en une masse confuse. Quelle que fût leur répugnance, Munro et Duncan s'empressèrent d'examiner l'une après l'autre toutes ces victimes afin de découvrir quelques vestiges de celles qu'ils cherchaient. Le père et l'amant retirèrent de cette dégoûtante tâche un soulagement immédiat à leur douleur: ce fut de ne trouver rien qui annonçât la présence des deux soeurs dans cet effroyable holocauste; mais l'affreuse incertitude qui pesait sur leurs coeurs était presque aussi intolérable que la plus cruelle vérité.
Ils se tenaient debout, pensifs et silencieux devant l'amas de cadavres, quand Oeil de Faucon s'approcha d'eux, et parla à haute et intelligible voix pour la première fois depuis qu'il était entré dans la plaine.
« J'ai vu bien des champs de bataille dont la vue faisait horreur, » dit-il avec colère; « j'ai suivi durant des lieues entières la trace du sang; jamais je n'ai vu la main du diable aussi clairement qu'ici! La vengeance est enracinée au coeur de l'Indien, et tous ceux qui me connaissent savent qu'il n'y a pas une goutte de leur sang dans mes veines. Mais je le déclare ici, à la face du ciel et avec l'aide du Seigneur dont la puissance éclate jusque dans ce désert sauvage, si jamais des Français osent s'aventurer de nouveau à portée de fusil, il y a du moins une carabine qui jouera son rôle, tant que la pierre fera feu et que la poudre prendra au bassinet! Je laisse le tomahawk et le couteau à ceux à qui la nature en a destiné l'usage. Qu'en dites-vous, Chingachgook? » ajouta-t-il en delaware, en montrant les cadavres. « Les Hurons rouges iront-ils se vanter de cet exploit auprès de leurs femmes quand les grandes neiges arriveront? »
Un éclair de haine brilla sur les traits cuivrés du chef mohican; il tira son coutelas du fourreau, puis détournant la vue, il reprit son calme habituel comme si aucune émotion ne l'eût troublé.
« Montcalm! Montcalm! » continua le chasseur vindicatif, qui ne pouvait comprimer son indignation. « On nous dit qu'un jour viendra où toutes les actions commises par l'homme dans son enveloppe de chair apparaîtront sans voile à des yeux qui ne seront pas obscurcis par nos infirmités mortelles. Malheur alors au misérable qui aura à répondre au jugement de Dieu en présence de cette plaine!… Ah! aussi vrai que je suis un pur Blanc, voilà une Peau Rouge là-bas, à qui l'on a enlevé sa chevelure. Allez le voir, Delaware, c'est peut-être un des guerriers de votre tribu, et il convient de lui donner la sépulture destinée aux vaillants… Oui, je lis dans vos yeux, Sagamore: un Huron paiera de sa vie la mort de ce brave, n'est-ce pas, avant que les vents aient emporté l'odeur du sang? »
Chingachgook s'approcha du corps mutilé, et l'ayant retourné, il reconnut sur lui les marques distinctes de l'une des Six Nations alliées, comme on les appelait, qui, tout en combattant dans les rangs anglais, étaient ennemies mortelles de sa tribu. Aussitôt, repoussant du pied cet objet hideux, il s'en éloigna avec la même indifférence que si c'eût été le cadavre d'un animal. le chasseur comprit son geste, et poursuivit sa marche, en continuant toutefois à exhaler son indignation contre le général français.
« Il n'appartient, » dit-il, « qu'à la suprême sagesse, à la puissance absolue, de balayer ainsi une multitude d'hommes de la surface de la terre; car à la première seule revient le droit d'apprécier la nécessité du châtiment, et il n'y a que la seconde qui puisse remplacer les créatures du Seigneur. Quant à moi, je regarde comme un péché de tuer un second daim avant d'avoir mangé le premier, à moins qu'on n'ait à exécuter une marche pénible pour éviter une embuscade. Il n'en est pas de même pour les guerriers en face de l'ennemi et sur un champ de bataille; leur destin est de mourir le fusil ou le tomahawk à la main, selon que la nature les a faits blancs ou rouges… Uncas, venez par ici, mon enfant, et n'empêchez pas ce corbeau de s'abattre sur le Huron. Je sais par expérience qu'ils ont pour cette chair un goût particulier, et il n'en coûte rien de laisser la bête satisfaire son appétit naturel. »
Le jeune Mohican poussa une exclamation qui fit envoler l'oiseau de proie, se dressa sur la pointe des pieds et regarda avec attention droit devant lui.
« Qu'y a-t-il, mon garçon? » dit à voix basse le chasseur en courbant sa haute taille, dans l'attitude d'une panthère qui va prendre son élan. « Dieu veuille que ce soit quelque traînard français en quête de butin! Il me semble que mon perce-daims remplirait joliment son office aujourd'hui. »
Uncas, sans répondre, courut d'un pas rapide, et un moment après on le vit arracher d'un buisson, et agiter en l'air en signe de triomphe, un lambeau du voile vert de Cora. Ce mouvement, cet objet et le cri échappé au jeune Mohican attirèrent aussitôt tous ses compagnons auprès de lui.
« Ma fille! » dit Munro d'une voix entrecoupée de sanglots. « Ma pauvre fille! Qui me la rendra?
-Uncas essaiera, » se borna à répondre le jeune homme.
Le vieillard n'entendit point cette simple et touchante promesse. Saisissant le lambeau de voile, il le pressa entre ses mains, tandis que ses yeux égarés erraient sur les broussailles voisines, comme s'il eût espéré et redouté à la fois les secrets qu'elles pouvaient lui révéler.
« Il n'y a point de morts ici! » dit Heyward d'une voix sourde et étranglée. « Suivant toute apparence, l'ouragan n'a point sévi de ce côté.
-Cela est manifeste et plus clair que le ciel de là-haut, » fit observer Oeil de Faucon froidement et sans s'émouvoir; « mais que la jeune fille ou ceux qui l'ont enlevée aient passé près du buisson, c'est évident. Oui, je m'en souviens, le voile qui couvrait des traits qu'on ne pouvait voir sans plaisir était pareil à ce chiffon-là… Uncas, vous avez raison; la fille aux cheveux noirs a passé par ici, et, comme le daim effrayé, elle aura fui dans les bois. Mieux vaut fuir quand on le peut que de se faire égorger! Mettons-nous à la recherche de ses traces, car pour des yeux d'Indiens m'est avis que l'oiseau même laisse dans l'air des vestiges de son passage. »
Il parlait encore que le jeune Mohican était déjà parti, et il achevait à peine quand le premier poussa un cri de joie près de la lisière de la forêt. Ses compagnons accoururent, et trouvèrent un autre fragment du voile suspendu aux basses branches d'un bouleau.
« Doucement, doucement, » dit Oeil de Faucon en étendant le canon de sa longue carabine devant Heyward qui allait s'élancer en avant. « Nous commençons à y voir clair, mais il ne faut pas gâter notre ouvrage ni déranger la piste. Un pas de trop peut nous donner des heures de besogne. Quoi qu'il en soit, nous les tenons; cela ne fait pas l'ombre d'un doute.
-Ah! soyez béni, digne homme! » s'écria le père tout ému. « Par où ont-elles fui? où sont-elles?
-La route qu'elles ont prise dépend de bien des circonstances. Si elles sont seules, elles peuvent avoir fui en tournant, au lieu de suivre une ligne droite, et alors on les trouverait à quatre ou cinq lieues d'ici. Au contraire, si elles sont tombées au pouvoir des Hurons ou d'autres Indiens du parti des Français, il est probable qu'elles ont été emmenées sur les frontières du Canada. Mais qu'importe! » poursuivit-il en voyant l'anxiété et le désappointement que manifestaient ses auditeurs. « Les Mohicans et moi, nous tenons un bout de la piste, et, fût-il à cent lieues d'ici, nous arriverons à l'autre… Tout beau, Uncas, tout beau! Vous voilà aussi impatient qu'un Blanc des colonies; vous oubliez que les pieds légers sont ceux qui laissent le moins de traces.
-Ouf! » fit Chingachgook.
Il s'était baissé pour examiner une ouverture fraîchement pratiquée dans les broussailles qui formaient la ceinture de la forêt, et se relevant tout à coup, il dirigeait une main vers la terre dans la posture et avec l'air d'un homme qui verrait un hideux reptile.
« Il n'y a point à s'y tromper, » dit Duncan en s'inclinant vers l'endroit désigné, « c'est l'empreinte d'un pied d'homme. Elles sont prisonnières!
-Cela vaut mieux que de rester au désert pour y mourir de faim, » reprit le chasseur; « et puis leur trace n'en sera que plus visible. Je gage cinquante peaux de castor contre autant de pierres à fusil que les Mohicans et moi nous entrerons dans leurs wigwams avant un mois!… Baissez-vous, Uncas et voyez ce qu'on peut faire de ce mocassin, car c'est l'empreinte d'un mocassin évidemment, et non d'un soulier. »
Le jeune Mohican se baissa sur l'empreinte, et, écartant avec soin les feuilles qui étaient autour, il l'examina avec toute l'attention qu'un banquier, dans notre époque de défiance pécuniaire, apporte à l'inspection d'une traite suspecte. Enfin il se releva, comme satisfait du résultat de l'examen.
« Eh bien! mon garçon, » demanda le Blanc, « que chante cette marque? Ne vous dit-elle rien?
-C'est le Renard Subtil.
-Ah! encore cet enragé-là! Nous n'en finirons avec ses cabrioles que lorsque mon perce-daims lui aura dit un petit mot d'amitié. »
Heyward n'admit qu'à contrecoeur ce renseignement, et dit en exprimant plutôt son espoir que ses doutes:
« Un mocassin ressemble tellement à un autre, qu'il est facile de s'y méprendre.
-Un mocassin ressembler à un autre! » s'écria Oeil de Faucon. « Autant dire que tous les pieds se ressemblent; et pourtant personne n'ignore qu'il y en a de longs et de courts, de larges et d'étroits; que les uns ont le cou-de-pied plus haut, et d'autres plus bas; que ceux-ci marchent en dedans, et ceux-là en dehors! Il en est des mocassins comme des livres: tel qui sait lire dans l'un ne comprend rien dans un autre; et tout cela a été ordonné pour le mieux, afin de réserver à chacun ses avantages naturels. Je vais l'examiner moi-même, Uncas; car mocassin ou livre, il n'y a pas de mal à avoir deux opinions au lieu d'une. »
Il se baissa à son tour, et presque aussitôt il ajouta:
« Mon enfant, vous avez raison; voilà la foulée que nous avons vue tant de fois dans le cours de notre dernière chasse. Puis le gaillard aime à boire un coup quand il en trouve l'occasion; et l'Indien qui boit marche les pieds en dehors beaucoup plus qu'un autre indigène; on reconnaît un buveur à ce signe, qu'il ait la peau blanche ou rouge… De plus, c'est exact pour la largeur et la longueur. Regardez à votre tour, Sagamore; vous avez mesuré plus d'une fois cette empreinte, dans la chasse que nous avons donnée à ces garnements depuis le roc de Glenn jusqu'à la source de Santé. »
Chingachgook fit ce qu'il demandait; après un examen fort court, il se releva, et prononça d'un air calme et grave, bien qu'avec un accent étranger, un seul mot:
« Magua.
-C'est donc une chose décidée, » dit Oeil de Faucon, « la fille aux cheveux noirs et Magua ont passé par ici.
-Et Alice? » demanda le major tremblant. « Alice?
-D'elle nous n'avons encore vu aucune trace, » reprit le chasseur en regardant avec soin les arbres, les broussailles et le sol d'alentour. « Qu'avons-nous là? Uncas, apportez-moi ce qui se balance aux branches de ce buisson. »
Le jeune Indien obéit; quand il eut remis l'objet désigné aux mains du chasseur, celui-ci, le montrant à ses compagnons, se mit à rire à sa manière silencieuse, mais de grand coeur.
« C'est le turlututu de notre chanteur, » dit-il. « Maintenant, nous aurons une piste qui suffirait à un prêtre pour suivre sa route. Uncas, voyez donc si vous ne trouverez pas l'empreinte d'un soulier assez vaste pour soutenir six pieds deux pouces de carcasse humaine mal bâtie. Allons, j'augure un peu mieux du pauvre diable, puisqu'il a quitté le métier de braillard pour quelque autre plus raisonnable.
-Du moins il est resté fidèle au poste qu'on lui a confié, » dit Heyward. « Cora et Alice ont un ami auprès d'elles.
-Oui, » dit Oeil de Faucon, en s'appuyant sur sa carabine, et avec une moue fort méprisante, « il leur fera de la musique; mais saura-t-il tuer un daim pour leur dîner, distinguer sa route à la mousse des arbres, ou couper la gorge d'un Huron? S'il en est incapable, le premier chat-huant venu est plus habile que lui… Eh bien! mon garçon, trouvez-vous la trace de ce pied-là?
-Voici quelque chose qui ressemble à l'empreinte d'un soulier, » dit Heyward, heureux de saisir cette occasion d'interrompre la critique dirigée contre David, pour lequel il éprouvait en ce moment un vif sentiment de reconnaissance. « Ne serait-ce pas le pied de notre ami?
-Remuez les feuilles avec précaution, ou vous allez gâter la forme. Cela? c'est l'empreinte d'un pied, oui, mais celui de la fille aux cheveux noirs; et un bien petit pied, ma foi, pour un port si noble, une taille si majestueuse! Le chanteur le couvrirait tout entier avec son talon.
-Où cela? que je voie la trace des pas de mon enfant! » s'écria Munro, en écartant rapidement les broussailles.
Bien qu'un pas léger et rapide eût laissé cette trace, néanmoins on la voyait encore distinctement. Pendant que le vieux guerrier l'examinait, ses yeux étaient humides, et lorsqu'il se releva, Duncan vit qu'il avait arrosé d'une grosse larme l'empreinte du passage de sa fille. Dans le dessein d'occuper le vétéran et de le distraire d'une douleur dont il lui serait bientôt impossible de contenir les éclats, le jeune homme dit au chasseur blanc:
« A présent que nous possédons ces signes infaillibles, mettons-nous en marche. Dans les circonstances actuelles, un moment paraît un siècle à nos captives.
-Le daim qui bondit le plus vite n'est pas celui qui court le plus longtemps, » répondit Oeil de Faucon, les yeux toujours fixés sur les traces qui venaient d'être découvertes. « Nous savons que le gueux de Huron, la fille aux cheveux noirs et le chanteur ont passé par ici. Mais qu'est-elle devenue, celle qui a les cheveux blonds et les yeux bleus? Quoique petite et moins brave que sa soeur, elle est belle à voir, et son parler est agréable. N'a-t-elle point d'ami que nul ne s'en inquiète?
-Elle en aurait cent au besoin, ce qu'à Dieu ne plaise! Que faisons-nous autre chose, sinon de la chercher? Pour moi, je ne cesserai la poursuite qu'après l'avoir retrouvée.
-En ce cas, nous aurions peut-être à prendre des directions différentes; car elle n'a point passé par ici: quelque petit et léger que soit son pied, il aurait laissé des traces. »
A ces mots, Heyward fit un pas en arrière, et toute son ardeur parut s'évanouir. Sans s'apercevoir de ce changement, le chasseur, après un moment de réflexion, continua de la sorte:
« Il n'existe dans ce désert que la fille aux cheveux noirs ou sa soeur dont le pied pût laisser une telle empreinte. La première est venue ici, c'est sûr; mais où sont les indices du passage de l'autre? Allons plus avant, et s'il n'y a rien nous retournerons dans la plaine pour y chercher une autre voie… Avancez, Uncas, et ayez toujours l'oeil sur les feuilles sèches. J'examinerai les broussailles, pendant que votre père marchera le nez près de terre… A l'ouvrage, mes amis; voilà le soleil qui descend derrière les montagnes.
-Et moi, » interrogea Heyward, « ne puis-je vous aider?
-Vous! » dit Oeil de Faucon, qui avec ses amis rouges s'avançait déjà dans l'ordre qu'il avait prescrit. « Marchez derrière nous, et tâchez à ne pas déranger la piste. »
Au bout d'une vingtaine de pas, les Indiens tombèrent en arrêt, les regards fixés vers la terre avec une attention toute particulière. Le père et le fils se parlaient haut et avec vivacité, tantôt jetant les yeux sur l'objet de leur admiration mutuelle, tantôt se regardant l'un l'autre avec une satisfaction non équivoque.
« Ils ont trouvé le petit pied! » s'écria le chasseur en allant à eux, et sans s'occuper davantage de cette partie de la tâche qu'il s'était réservée. « Qu'y a-t-il là? aurait-on préparé une embuscade?… Eh non! Par la meilleure carabine des frontières, voici encore les traces des chevaux qui ont une allure si bizarre! Maintenant il n'y a plus de secret, et la chose est visible comme l'étoile polaire à minuit. Ici ils ont monté à cheval, là les chevaux en les attendant ont été attachés à un sapin, et voilà le grand sentier qui conduit vers le nord, droit au Canada.
-Cependant, » fit remarquer le major, « nous n'avons aucune preuve qu'Alice, la jeune miss Munro, soit avec sa soeur.
-A moins que la brillante babiole que vient de ramasser Uncas ne nous en serve. Passez-moi cela, mon garçon, afin que nous le regardions. »
Duncan reconnut à l'instant un collier qu'Alice aimait à porter, et qu'il se rappelait, avec la mémoire tenace d'un amant, avoir vu au cou de sa maîtresse dans la fatale matinée du jour du massacre. Il s'empara du joyau, et tout en annonçant la précieuse trouvaille à ses compagnons, il le fit disparaître si vite que le chasseur le crut tombé à terre, et le chercha vainement.
« Oh! oh! » dit-il désappointé, après avoir remué les feuilles avec la crosse de sa carabine; « c'est un signe certain de vieillesse quand la vue commence à baisser. Un joyau si brillant, et ne pas l'apercevoir! Enfin!… Je puis voir encore à travers la fumée d'un fusil, et cela suffit pour arranger toutes les querelles entre moi et les Mingos. Cependant je voudrais bien le trouver, rien que pour le rapporter à celle à qui il appartient; ce serait là joindre les deux bouts de ce que j'appelle un long ruban de piste, car à présent le vaste Saint-Laurent ou peut-être même les Grands Lacs nous séparent.
-Raison de plus pour ne pas ralentir notre marche, » objecta Heyward. « Avançons.
-Sang jeune et sang chaud sont, dit-on, à peu près même chose. Il ne s'agit pas de chasser aux écureuils, ou de pousser un cerf dans l'Horican. Nous allons commencer une course qui durera des jours et des nuits, et traverser une solitude où les pieds de l'homme laissent rarement une empreinte, et dont toute la science de vos livres ne vous ferait pas sortir sains et saufs. Jamais un Indien ne s'embarque dans une expédition de ce genre sans avoir fumé devant le feu du conseil; et quoique d'un sang pur de tout mélange, j'approuve cette coutume, qui me semble prudente et sage. Nous retournerons donc sur nos pas, nous allumerons notre feu cette nuit dans les ruines du vieux fort; au point du jour, nous serons ragaillardis, et prêts à nous mettre à l'ouvrage comme des hommes, et non comme des femmes babillardes ou des enfants impatients. »
Heyward comprit sur-le-champ, au ton du chasseur, que toute discussion serait inutile. Munro était retombé dans cette espèce d'apathie qui s'était emparée de lui depuis son dernier malheur, et dont il ne pouvait être tiré que par quelque excitation nouvelle et puissante. Faisant donc de nécessité vertu, le jeune officier donna le bras au vétéran, et marcha sur les pas des Indiens et d'Oeil de Faucon, qui avaient déjà repris le chemin de la plaine.

19:28
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

23

Chapitre 19

“Salarino. S'il ne te paye pas, bien sûr tu ne lui prendras pas sa chair; à quoi est-elle bonne?
Shylock. A amorcer le poisson; n'assouvirait-elle que ma vengeance, cela me suffit.”
Shakespeare, “le Marchand de Venise.”

Quand la petite troupe entra dans le fort de William-Henry, les ombres du soir avaient ajouté encore à la solitude de ses ruines.
Le chasseur et ses compagnons firent à la hâte leurs préparatifs pour y passer la nuit, mais d'un air grave et sérieux qui indiquait combien avait fait d'impression sur eux l'horrible spectacle qui avait affligé leurs regards. Quelques poutres à demi brûlées furent dressées contre un mur noirci; Uncas les recouvrit de feuillage, et l'abri temporaire fut installé. Le jeune Indien montra à Heyward cette construction grossière, et Heyward, qui comprit son geste silencieux, y conduisit Munro. Laissant le colonel seul avec ses chagrins, il retourna aussitôt au grand air, trop agité lui-même pour chercher le repos qu'il avait recommandé à son vieil ami.
Tandis qu'Oeil de Faucon et les Indiens allumaient le feu et prenaient leur frugal repas du soir, qui consistait en un jambon d'ours fumé, le jeune officier alla visiter la courtine du fort qui donnait sur le lac.
Le vent avait cessé de souffler, et les vagues roulaient sur la rive sablonneuse avec un mouvement moins violent et plus régulier. Les nuages, comme fatigués de leur course impétueuse, commençaient à se disperser, les plus épais s'accumulant en masses noires à l'horizon, et les plus légers se balançant au-dessus de l'eau, ou ondoyant au sommet des montagnes comme une volée d'oiseaux effrayés autour de leur juchoir. Cà et là, la clarté scintillante d'une étoile perçait le rideau de vapeurs et jetait une traînée de lumière sur le lugubre aspect des cieux. Dans l'enceinte circulaire des hauteurs régnait une obscurité impénétrable, et la plaine ressemblait à un charnier vaste et désert, où pas un souffle ne venait troubler le sommeil des nombreuses victimes.
Duncan resta quelque temps à contempler ce tableau si cruellement en harmonie avec ce qui s'était passé. Ses regards se portaient tour à tour de l'enceinte du fort, où les trois enfants de la forêt étaient assis autour d'un feu brillant, à la lueur mouvante qu'on apercevait encore au couchant, puis se reposaient longtemps et avec angoisse sur ces ténèbres compactes qui couvraient les morts comme d'un linceul.
Bientôt il crut entendre s'élever de ce côté des sons sourds et si confus, qu'il ne savait comment s'en expliquer la nature, encore moins la réalité. Honteux de ses craintes et de sa faiblesse, il se tourna vers le lac, et s'efforça de reporter son attention sur les étoiles, qui se réfléchissaient obscurément sur la surface mouvante des eaux. Cependant son oreille aux aguets l'avertit de la continuation des mêmes sons, comme pour le mettre en garde contre quelque danger caché; il lui sembla même saisir distinctement un bruit de pas à travers les ténèbres. N'étant plus maître de son inquiétude, Duncan appela le chasseur à voix basse, et l'invita à monter auprès de lui. Ce dernier prit son fusil et se rendit auprès du major, mais avec un calme et un sang-froid qui annonçaient à quel point il se croyait en sûreté.
“Ecoutez!” lui dit Duncan. “On entend dans la plaine des sons étouffés qui indiqueraient que Montcalm n'a pas entièrement abandonné sa conquête.
-Alors les oreilles valent mieux que les yeux,” répondit l'autre, d'une voix pâteuse et tout en achevant de mâcher entre ses dents sa viande d'ours. “Montcalm, dites-vous? Je l'ai vu moi-même rentrer dans sa cage avec toute son armée; car vos Français, quand ils ont eu la main heureuse, aiment s'en retourner chez eux pour danser et se réjouir de leur victoire.
-Cela se peut, mais un Indien dort rarement sur le sentier de la guerre, et pourquoi la soif du pillage n'aurait-elle pas retenu ici un Huron après le départ de sa tribu? Il serait bon d'éteindre le feu et de faire le guet. Tenez, n'avez-vous pas entendu?
-Un Indien rôde rarement autour des tombeaux. Certes on le voit toujours prêt à tuer et il s'inquiète peu des moyens; mais d'ordinaire il se contente de la chevelure de son ennemi, à moins qu'il n'ait le sang échauffé et l'esprit en fureur; l'accès fini, il oublie sa haine et laisse volontiers les morts dormir en paix. Et à ce propos, major, croyez-vous que les Peaux-Rouges et nous autres Blancs, nous aurons un seul et même paradis?
-Sans doute, sans doute… Encore ce bruit! C'était peut-être un bruissement de feuilles.
-Quant à moi,” continua Oeil de Faucon en tournant la tête avec nonchalance dans la direction indiquée par Heyward, “je crois que le paradis est un séjour de félicité, où chacun trouvera des jouissances conformes à ses goûts et à ses aptitudes. En conséquence, les Peaux-Rouges ne sont pas très éloignés de la vérité, à mon avis, en croyant rencontrer là-haut les magnifiques terrains de chasse dont parlent leurs traditions. Et je ne vois pas en quoi il serait au-dessous de la dignité d'un Blanc de race pure de passer son temps à…
-Pour le coup,” interrompit Duncan, “vous l'avez entendu?
-Oui, oui, qu'elle soit abondante ou rare, les loups s'acharnent à leur pâture,” répliqua le chasseur sans s'émouvoir. “Si l'on y voyait clair et qu'on en eût le temps, on pourrait choisir dans leurs peaux, et sans trop de peine… Mais revenons au sujet de la vie future, major. Dans les colonies, j'ai ouï dire aux prédicateurs que le ciel était un lieu de repos. Quand on parle de bonheur, avant tout il s'agit de s'entendre. Moi, par exemple, sans vouloir manquer de respect aux décrets de la Providence, on ne me ferait pas un grand cadeau en me tenant enfermé dans les demeures en question, vu mon goût naturel pour l'exercice et la chasse.”
Duncan, qui, d'après l'explication de son interlocuteur, croyait avoir la clef des bruits mystérieux, prêta plus d'attention à ses discours.
“Il est difficile de prévoir,” dit-il, “ce que nous éprouverons lors de ce grand et dernier changement.
-C'en serait un fameux sans contredit,” répartit le chasseur qui s'entêtait dans son idée, “pour un homme qui a passé sa vie en plein air; quelque chose comme de s'endormir aux sources paisibles de l'Hudson pour se réveiller au mugissement d'une cataracte! Enfin, il est consolant de savoir que nous servons un maître miséricordieux, chacun à notre manière; et quoiqu'il y ait entre nous d'immenses espaces… Qui va là?
-N'est-ce pas, comme vous le disiez, un loup qui galope?”
Oeil de Faucon secoua la tête et fit signe à Duncan de le suivre dans un endroit que la clarté du feu n'éclairait pas. Après avoir pris cette précaution, il resta quelque temps sur le qui-vive, dans l'espoir que le bruit qui les avait frappés viendrait à se reproduire; mais sa vigilance demeura sans effet.
“Il faut appeler Uncas,” dit-il. “Le gars a les sens d'un Indien, et pourra entendre ce qui nous échappe; car étant un Peau-Blanche, je ne saurais renier ma nature.”
A ces mots, il imita le houloulement du hibou. Le jeune Mohican, qui s'entretenait à voix basse avec son père, tressaillit et, se levant sur-le-champ, il tourna les yeux vers le rempart. A un second cri d'appel, il se glissa jusqu'à l'endroit où se tenaient les deux Blancs.
Oeil de Faucon lui expliqua brièvement en delaware ce qu'il désirait de lui. Aussitôt qu'Uncas eut appris pourquoi on l'avait fait venir, il s'éloigna de quelques pas et se jeta à plat ventre sur le gazon, où il parut ne plus bouger. Surpris de l'immobilité du jeune guerrier, et curieux de surprendre la façon dont il mettait en oeuvre ses facultés d'observation, le major s'avança vers l'endroit où il avait cru l'apercevoir. Mais Uncas avait disparu, et ce qu'il avait pris pour son corps couché à terre était une saillie de terrain.
“Qu'est devenu le Mohican?” demanda-t-il en revenant sur ses pas. “C'est là que je l'ai vu s'étendre, et j'aurais juré qu'il y était encore.
-Chut!” répondit Oeil de Faucon. “Plus bas, car nous ignorons s'il n'y a pas des oreilles ouvertes, et les Mingos en ont chacun une excellente paire. Quant à Uncas, il est maintenant dans la plaine, et les Maquas, s'il y en a, trouveront à qui parler.
-Vous pensez donc que Montcalm n'a pas rappelé tous ses Indiens? Donnons l'alarme à nos compagnons, et aux armes! Nous sommes cinq accoutumés à voir l'ennemi en face.
-Pas un mot à personne; il y va de la vie… Regardez le Sagamore: n'a-t-il pas l'air d'un grand chef indien assis au feu de sa tribu? Si des traînards rôdent dans l'ombre, ils ne découvriront pas à sa contenance que nous nous doutons de l'approche du danger.
-Mais ils peuvent l'apercevoir, lui, et le tuer à coup sûr. Sa personne est trop visible à la clarté de ce feu, et il deviendra certainement la première victime.
-Hum! il y a du vrai dans ce que vous dites,” répondit Oeil de Faucon, plus inquiet qu'il n'avait encore été. “Que faire? Le moindre mouvement suspect peut attirer l'ennemi sur nous avant que nous soyons prêts à le recevoir. Il sait par le signal de tout à l'heure que nous avons éventé une piste. Il n'y a plus qu'à l'avertir du voisinage des Mingos; sa nature indienne lui indiquera ce qu'il doit faire.”
Le chasseur mit alors deux doigts dans sa bouche et produisit un sifflement sourd qui fit tressaillir Duncan, comme s'il eût entendu un serpent.
Chingachgook était assis l'air pensif, la tête appuyée sur une de ses mains; au signal que semblait lui donner le reptile dont il portait le nom, il releva la tête et promena rapidement autour de lui ses yeux noirs et brillants. Ce mouvement soudain et peut-être involontaire fut la seule marque de surprise ou d'alarme qu'il montra. Il ne toucha point à son fusil, qui était près de lui; son tomahawk, qu'il avait ôté de sa ceinture pour être plus à l'aise, resta à l'endroit où il l'avait déposé; et toute sa personne parut s'affaisser comme celle d'un homme fatigué qui a besoin de détendre ses muscles pour jouir d'un complet repos. Seulement, en reprenant sa première attitude, il s'appuya sur son autre main, comme pour se délasser, et attendit ensuite l'événement avec cette calme intrépidité dont un Indien seul était capable en un pareil moment.
Mais, -Duncan le remarqua,- bien qu'à des yeux moins exercés le chef mohican parût sommeiller, ses narines se dilataient plus que de coutume, sa tête se détournait un peu de côté comme pour aider l'organe de l'ouïe, et son oeil vif et rapide errait continuellement sur tous les points à portée de la vue.
“L'homme admirable! voyez-le,” dit Oeil de Faucon en prenant le bras d'Heyward; “il sait qu'il suffit d'un regard, d'un mouvement pour déconcerter notre prudence et nous mettre à la merci de ces coquins de…”
La lumière et la détonation d'un mousquet l'interrompirent, et l'air fut rempli d'étincelles de feu autour de l'endroit où les yeux d'Heyward étaient encore attachés avec admiration.
Quant au Grand Serpent, il avait disparu.
Le chasseur, surpris, avait mis sa carabine en joue, n'attendant pour s'en servir que le moment où paraîtrait un ennemi. Mais l'attaque se borna à l'unique et inutile tentative faite contre la vie de Chingachgook. A deux ou trois reprises, un bruit éloigné troubla la solitude: il venait d'une meute de loups qui s'enfuyaient apeurés devant un intrus.
Après quelques minutes d'impatience et d'anxiété, l'on entendit un nouveau bruit, celui d'un plongeon dans les eaux du lac, immédiatement suivi d'un second coup de feu.
“C'est Uncas!” dit le chasseur. “Ce garçon a une bonne carabine; j'en connais le son comme un père la voix de son fils; car je l'ai portée longtemps avant d'en avoir une meilleure.
-Que signifie tout cela?” demanda Duncan. “Nous sommes surveillés et, à ce qu'il paraît, voués à la mort.
-Les éclats de ce tison prouvent qu'on ne nous voulait pas précisément du bien, et voici un Indien qui prouve aussi que le mal n'est pas grand.”
A ces mots, Oeil de Faucon remit sous le bras gauche son arme fidèle et suivit dans l'enceinte du fort Chingachgook, qui venait de reparaître auprès du feu.
“Eh bien, Sagamore,” ajouta-t-il, “quoi de nouveau? Les Mingos viennent-ils sur nous tout de bon? ou n'est-ce qu'un de ces reptiles qui rôdent sur les derrières d'une armée pour scalper les morts et vont se vanter auprès des femmes de leurs exploits sur les Visages Pâles?”
Chingachgook reprit tranquillement sa place et commença par examiner le tison qu'avait échancré la balle qui avait failli lui être fatale. Après quoi, levant un doigt en l'air, il fit cette réponse monosyllabique:
“Un!
-Je m'en doutais,” dit Oeil de Faucon en s'asseyant à ses côtés; “et comme il a pu se réfugier dans l'eau avant qu'Uncas lui ait lâché son coup, le drôle ne manquera pas d'inventer une belle histoire de chasse donnée à deux Mohicans et à un chasseur blanc; car les officiers ne comptent pour rien dans ces affaires-là. A son aise, à son aise! Dans toutes les nations il y a d'honnêtes gens, -une denrée assez rare parmi les Maquas,- qui sont prêts à rabattre le caquet d'un hâbleur, lorsque ses fanfaronnades dépassent toute mesure… La balle du mécréant a sifflé à vos oreilles, Sagamore.”
Chingachgook jeta un coup d'oeil indifférent vers l'endroit où avait frappé la balle, et conserva son attitude avec un sang-froid qu'un accident si léger ne pouvait troubler.
Uncas survint en ce moment et s'assit auprès du feu avec le même air tranquille que son père.
Heyward, surpris et intéressé à la fois, observait tous ces mouvements, et n'était pas loin de croire que les enfants de la forêt avaient entre eux certains moyens secrets d'intelligence qui avaient échappé jusqu'alors à son attention. Ainsi, au lieu du récit hâtif et verbeux qu'un jeune Européen n'eût pas manqué de faire, avec un peu d'exagération même, de ce qui s'était passé dans les ténèbres de la plaine, Uncas paraissait se contenter de laisser ses actes parler pour lui. En réalité, ce n'était pour un Indien ni le moment ni l'occasion de se vanter de ses exploits, et il est probable que, sans les questions d'Heyward, il n'eût pas été pour l'instant prononcé une syllabe de plus sur ce sujet.
“Qu'est-il advenu de notre ennemi, Uncas?” demanda Duncan. “Nous avons entendu votre carabine, et nous espérions que vous n'auriez pas tiré en vain.”
Le jeune chef écarta sa blouse de chasse, et montra la chevelure qui était le trophée de sa victoire.

19:29
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

24

Chingachgook y porta la main et l'examina avec beaucoup d'attention, puis la rejetant avec une forte expression de dégoût, il s'écria:
“Ouf! Un Onéida!
-Un Onéida!”, répéta Oeil de Faucon, qui se laissait déjà rapidement aller à l'apathique indifférence de ses compagnons rouges, mais qui s'avança avec empressement pour regarder la touffe sanglante. “Par Dieu, si les Onéidas sont à notre piste, nous serons entre deux troupes de démons!… Aux yeux d'un Blanc il n'y a point de différence entre cette peau et celle de tout autre Indien, et cependant le Sagamore déclare que c'est la dépouille d'un Mingo; bien plus, il nomme la tribu du maraudeur avec autant de facilité que si cette chevelure était le feuillet d'un livre, et chaque cheveu une lettre. De quel droit les Blancs chrétiens tirent-ils gloriole de leur science, lorsqu'un sauvage sait lire un langage auquel les plus instruits d'entre eux ne comprennent goutte?… Et vous, mon garçon, qu'en dites-vous? A quelle nation appartenait le brigand?”
Uncas leva les yeux sur le chasseur, et répondit de sa voix douce et musicale:
“Onéida.
-Encore Onéida! Quand un Indien déclare une chose, elle est généralement vraie; mais quand un autre la confirme, croyez-y comme à l'Evangile!
-Le pauvre diable nous a pris pour des Français,” dit Heyward; “sans quoi, il n'aurait point attenté à la vie d'un ami.
-Lui, prendre un Mohican avec son tatouage pour un Huron! C'est comme si vous preniez les habits blancs des grenadiers de Montcalm pour les habits rouges du Royal-Américain. Non, non, la vermine entendait son affaire. Après tout, il n'y a pas grand mal; car l'amitié ne brille guère entre Mingos et Delawares, à quelque parti qu'ils se réunissent dans les querelles des Blancs. Pour ce qui est de moi, quoique les Onéidas soient au service de Sa Majesté, mon souverain seigneur et maître, je n'aurais pas balancé longtemps à lâcher mon perce-daims contre le maraud, si le hasard l'avait mis sur mon chemin.
-C'eût été une violation des traités, une conduite indigne de votre caractère.
-Quand un homme en fréquente d'autres, s'ils sont d'honnêtes gens, et qu'il ne soit pas un coquin, ils finiront par s'unir d'amitié. A force d'astuce, il est vrai, les Blancs sont parvenus à jeter une grande confusion dans les tribus, en ce qui concerne les amis et les ennemis; de sorte que les Hurons et les Onéidas, qui parlent la même langue et sont, pour ainsi dire, une même famille, s'enlèvent mutuellement les chevelures. Il n'en est pas autrement des Delawares: quelques-uns, fixés autour du feu de leur grand conseil sur les bords de leur rivière, combattent dans les mêmes rangs que les Mingos, tandis que la plus grande partie habite le Canada et nourrit contre les Mingos une haine naturelle. C'est ainsi qu'on a tout confondu et qu'on a détruit toute harmonie de la guerre. Cependant un Peau-Rouge n'est pas fait pour changer selon les caprices de la politique, et voilà comme l'amitié d'un Mohican pour un Mingo ressemble beaucoup à celle d'un Blanc pour un serpent.
-Je suis fâché de l'apprendre. Je croyais que les Indiens qui habitent dans les limites de notre territoire avaient trouvé en nous trop de justice et de libéralité pour ne pas s'identifier complètement à notre cause.
-Ma foi, il est bien naturel de préférer sa propre cause à celle des étrangers. Quant à moi, j'aime la justice; c'est pourquoi je ne dirai pas que je déteste un Mingo, car cela ne conviendrait ni à ma couleur ni à ma religion; mais je dirai encore que c'est de la faute de la nuit si perce-daims n'a pris aucune part à la mort de ce rôdeur d'Onéida.”
Alors, convaincu de la toute-puissance de sa logique, quel qu'en pût être l'effet sur l'opinion de ses antagonistes, l'honnête mais implacable coureur des bois se tourna d'un autre côté, et laissa tomber la discussion.
Notre officier remonta sur le rempart, trop inquiet et trop peu accoutumé à la guerre de forêts pour que la possibilité d'attaques si insidieuses lui permît de dormir tranquille. Il n'en fut pas de même d'Oeil de Faucon et des Mohicans. Leurs sens exercés et subtils, dont la perfection dépassait les limites de toute croyance, les avaient mis à même, une fois le péril découvert, d'en apprécier l'étendue et la durée. Aucun des trois ne paraissait douter le moins du monde de leur parfaite sécurité, à en juger par les préparatifs qu'ils firent pour tenir conseil sur leur conduite à venir.
La confusion des nations et même des tribus dont avait parlé Oeil de Faucon existait à cette époque dans toute sa force.
L'important lien d'un langage commun, et par conséquent d'une commune origine, était rompu dans beaucoup d'endroits; et par suite de cette désunion, les Delawares et les Mingos, comme on appelait les Six Nations, combattaient dans les mêmes rangs, et ces derniers ne se faisaient faute de scalper les Hurons, qui passaient pour être la souche première de leur peuplade. Les Delawares eux-mêmes étaient divisés entre eux. L'amour du sol qui avait appartenu à ses ancêtres retenait le Sagamore des Mohicans, avec un petit nombre de ses partisans qui servaient au fort Edouard, sous la bannière du roi d'Angleterre; néanmoins la plus grande partie de sa nation était entrée en campagne comme alliée des Français. Les Delawares ou Lénapes avaient la prétention d'être la tige de ce peuple nombreux, autrefois maître de la plupart des Etats américains de l'Est et du Nord, et dont les Mohicans formaient l'une des tribus les plus anciennes et les plus honorées.
C'était donc avec une parfaite connaissance des intérêts compliqués qui avaient armé l'ami contre l'ami, et placé sous un même drapeau des ennemis naturels, que le chasseur et ses compagnons se disposèrent à délibérer sur les mesures qui devaient présider à leurs mouvements ultérieurs au milieu de tant de tribus hostiles et sauvages. Le feu fut de nouveau alimenté, et les trois personnages s'assirent autour avec toute la gravité requise. Duncan connaissait assez les coutumes des Indiens pour comprendre la raison de ces préparatifs. Il se posta donc à l'angle d'un bastion, d'où il pourrait être spectateur de ce qui allait se passer, sans cesser de veiller aux dangers de l'extérieur, et il attendit le résultat avec toute la patience dont il put s'armer en cette occasion.
Après un intervalle de silence, Chingachgook alluma une pipe, dont le godet était formé d'une pierre tendre du pays, artistement taillée, et dont le tuyau se composait d'un tube de bois; puis il se mit à fumer. Après avoir aspiré quelques bouffées de tabac, il passa la pipe à Oeil de Faucon, qui la remit ensuite à Uncas: elle fit ainsi trois fois le tour au milieu d'un religieux silence.
A la fin, le Sagamore, comme le plus âgé et le plus élevé en dignité, énonça, en quelques paroles pleines de calme et de gravité, le sujet de la délibération. Le chasseur parla après lui. Chingachgook répondit, et son interlocuteur lui adressa de nouvelles objections. Le jeune Uncas écouta dans une attitude respectueuse jusqu'à ce que le Blanc voulût bien lui demander son avis. D'après le ton et les gestes des orateurs, Heyward conclut que le père et le fils avaient embrassé le même côté de la question, tandis que le chasseur en soutenait un autre. Peu à peu la discussion s'échauffa, et il devint évident que chacun s'efforçait vivement de faire prévaloir son avis.
Malgré la chaleur toujours croissante de ce débat amical, il n'est pas d'assemblée chrétienne bien tenue, sans même en excepter celles du clergé protestant, qui n'eût pu prendre de ces trois individus une leçon salutaire de modération et d'urbanité. Les raisons d'Uncas étaient accueillies avec autant d'attention que celles qui provenaient de la sagesse plus mûre de son père; nul ne manifestait d'impatience; chacun parlait à son tour, après avoir donné quelques moments de réflexion à ce que le préopinant venait de dire.
Le langage des Mohicans était accompagné de gestes si concordants et si naturels qu'Heyward n'eut pas grand-peine à suivre le fil de leur argumentation. La logique du chasseur s'entourait de plus d'obscurité; car, par un reste de l'orgueil que lui inspirait sa couleur, il affectait le débit froid et incolore qui caractérise les Anglo-Américains de toutes les classes lorsque aucune passion ne les excite. On voyait les Indiens décrire par gestes les traces que laisse au travers des forêts le passage d'une troupe, et l'on pouvait en conclure qu'ils insistaient pour continuer la route par terre, tandis que le bras d'Oeil de Faucon, fréquemment dirigé vers l'Horican, semblait indiquer qu'il était d'avis de voyager par eau.
Le chasseur perdait du terrain et la majorité allait décider contre lui, quand tout à coup il se leva, et secouant son apathie, il eut recours aux manières et aux ressources de l'éloquence indienne.
D'abord il leva la main vers le ciel en traçant la course suivie par le soleil et en répétant ce geste autant de fois qu'il fallait de jours pour accomplir leur voyage. Puis il décrivit une longue et pénible route au milieu des rochers et des courants d'eau; l'âge et la faiblesse du colonel, qui était alors endormi, furent indiqués par des signes sur lesquels il n'était pas possible de se méprendre. Duncan remarqua que ses moyens physiques à lui-même n'étaient pas évalués très haut, et que le chasseur, étendant la main, le désignait par le nom de “la Main Ouverte”, nom que sa libéralité lui avait obtenu de toutes les tribus amies. Il imita ensuite les mouvements légers et gracieux d'un canot, qu'il opposa à la marche chancelante d'un homme affaibli et fatigué. Il termina en montrant du doigt la chevelure de l'Onéida, pour leur faire sentir la nécessité d'un prompt départ, sans laisser de marques de leur passage.
Les Mohicans écoutaient gravement, et les sentiments de l'orateur se réfléchissaient dans leurs traits. Peu à peu la conviction s'établit dans leur esprit, et la fin du discours d'Oeil de Faucon fut accompagnée de l'exclamation approbative qui leur était habituelle. Bref, Uncas et son père se rangèrent à son avis et firent l'abandon des opinions qu'ils avaient d'abord soutenues avec une bonne foi et une candeur qui, s'ils eussent été les représentants d'un peuple civilisé, eussent infailliblement causé leur ruine politique, en détruisant à jamais leur réputation d'hommes à principes.
Aussitôt que l'objet en discussion fut décidé, le débat et tout ce qui s'y rapportait, à l'exception du résultat, parurent oubliés. Oeil de Faucon, sans s'amuser à lire son triomphe dans les regards approbatifs de ses auditeurs, étendit tranquillement son athlétique personne devant les tisons à moitié consumés, ferma les yeux et s'endormit.
Laissés seuls en quelque sorte, les Mohicans, qui s'étaient jusque-là dévoués aux intérêts d'autrui, profitèrent de ce moment pour s'occuper d'eux-mêmes. Mettant aussitôt de côté les façons graves et réservées d'un chef indien, Chingachgook commença à s'entretenir avec son fils sur le ton doux et enjoué de l'affection paternelle. Uncas répondit avec joie à la familiarité de son père, et avant que les ronflements du chasseur annonçassent qu'il dormait, un changement complet s'opéra dans les manières de ses deux compagnons.
Il est impossible de décrire la musique de leur langue harmonieuse lorsqu'ils se livraient aussi librement à leurs effusions de gaieté et de tendresse. L'étendue de leurs voix, particulièrement de celle du jeune homme, était surprenante: elle allait des notes les plus graves jusqu'aux accents les plus clairs d'une voix féminine. Les yeux du père suivaient avec un plaisir manifeste les mouvements gracieux et ingénus de son fils, et il ne manquait jamais de sourire aux éclats silencieux de sa gaieté entraînante. Sous l'influence de ses sentiments doux et naturels, les traits détendus du Sagamore n'offraient plus aucune apparence de férocité, et l'image de la mort, peinte sur sa poitrine, semblait être un déguisement facétieux plutôt que l'expression d'un farouche désir de destruction et de vengeance.
Après avoir donné une heure à l'échange des meilleurs sentiments de notre nature, Chingachgook annonça son envie de dormir, en s'enveloppant la tête dans sa couverture et en s'étendant par terre. La gaieté d'Uncas cessa tout à coup, et après avoir rapproché les tisons de manière à communiquer leur chaleur aux pieds de son père, le jeune homme chercha à son tour un oreiller au milieu des ruines.
Puisant une confiance nouvelle dans la sécurité de ces hommes qui avaient l'expérience des périls de la forêt, Heyward ne tarda pas à suivre leur exemple. Bien avant que la nuit fût au milieu de son cours, tous ceux qui reposaient dans l'enceinte du fort parurent dormir d'un sommeil aussi profond que les nombreuses victimes dont les ossements commençaient à blanchir dans la plaine.

19:30
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

25

Chapitre 20

« Terre de l'Albanie, oh! laisse, laisse-moi
Te voir avec tes fils, sauvages comme toi!
Byron, « Childe Harold. »

Oeil de Faucon n'attendit pas le retour de l'aurore pour réveiller les dormeurs.
Munro et Duncan, écartant leurs manteaux, étaient déjà sur pied, lorsque le chasseur vint les appeler tout bas à l'entrée du grossier hangar qui les avait abrités pendant la nuit. Pour toute salutation, il leur fit signe de garder le silence.
« Faites vos prières en dedans, » murmura-t-il en les voyant arriver; « que le coeur ou la bouche parle, celui à qui vous les adressez comprend tous les langages. Mais ne prononcez pas une syllabe! Il est rare que la voix d'un Blanc sache prendre le ton qui sied dans les bois, comme nous l'avons vu par l'exemple de ce pauvre hère de chanteur. »
Puis les emmenant vers l'une des courtines du fort:
« Venez, ajouta-t-il. « Descendons par ici dans le fossé, et prenez garde en marchant de chopper contre les pierres et les morceaux de bois. »
Ses compagnons obéirent, quoique l'un d'eux ne comprît rien à ces précautions extraordinaires. Quand ils furent au fond du fossé qui environnait le fort de trois côtés, ils trouvèrent le passage presque entièrement obstrué par les débris; toutefois, après beaucoup d'efforts et de patience, ils réussirent à en gravir le revers à la suite de leur guide, et ils atteignirent enfin la rive sablonneuse de l'Horican.
« Il n'y a que l'odorat qui puisse suivre une trace pareille, » dit Oeil de Faucon en jetant un regard satisfait sur le chemin difficile qu'ils venaient de franchir. « L'herbe est un tapis dangereux pour le fuyard qui y pose le pied; mais sur le bois et la pierre le mocassin ne laisse point d'empreinte. Si vous aviez porté vos bottes à éperons, il y aurait eu quelque chose à craindre; mais avec une semelle en peau de daim convenablement préparée, on peut marcher sans crainte sur les rochers… Approchez le canot plus près du bord. Uncas, ou le sable gardera la forme de nos pas aussi aisément que le beurre chez les Hollandais du Mohawk. En douceur, garçon, en douceur! il ne faut pas que le canot touche terre, autrement les coquins sauraient à quel endroit nous nous sommes embarqués. »
Le jeune Indien observa cette précaution; et le chasseur, appuyant une planche sur l'arrière du canot, fit signe aux deux officiers d'entrer. Cela fait, il rétablit avec soin toute chose dans son premier désordre, et réussit à embarquer à son tour sans laisser après lui aucun de ces vestiges qu'il paraissait tant redouter.
Heyward n'ouvrit pas la bouche jusqu'à ce que le canot, grâce aux efforts des Indiens qui ramaient sans bruit, fut parvenu à quelque distance du fort, sous l'ombre vaste et épaisse que projetaient sur la surface du lac les montagnes qui le bordaient à l'orient.
« Quel besoin avions-nous, » demanda-t-il, « de nous échapper à la hâte, comme des voleurs?
-Si le sang d'un Onéida pouvait teindre cette nappe d'eau limpide sur laquelle nous voguons, » répliqua le chasseur, « vos yeux répondraient à votre question. Avez-vous donc oublié la bête puante qu'a tuée Uncas?
-Nullement; mais c'était un homme seul, m'avez-vous dit, et d'un mort qu'y a-t-il à craindre?
-Oui, il était seul dans son expédition du diable; et sa tribu, qui compte tant de guerriers? En ce cas-là, un Indien n'a pas peur de verser son sang: il sait qu'il en coûtera promptement le cri de mort à quelqu'un de ses ennemis.
-Notre présence et l'autorité du colonel Munro nous mettraient à l'abri du ressentiment de nos alliés, si l'on considère surtout que ce misérable avait bien mérité son sort. Un motif si futile n'a point suffi, je l'espère, à vous écarter de notre route directe.
-Croyez-vous que la balle du garnement se serait détournée, lors même qu'elle aurait rencontré Sa Majesté le roi sur son passage? S'il est vrai que la parole d'un Blanc soit si puissante sur un Indien, pourquoi donc le Français fameux, qui est capitaine général du Canada, n'a-t-il pas enterré le tomahawk de ses Hurons? »
Un long et sourd gémissement de Munro arrêta sur les lèvres du major la réponse qu'il se préparait à faire; mais après s'être tu un moment par déférence pour la douleur du vieillard, il reprit d'un ton solennel:
« C'est une faute dont le marquis de Montcalm aura à répondre devant Dieu.
-Oui, oui, il y a de la raison dans vos paroles; elles sont fondées sur la religion et la loyauté. C'est une chose bien différente de jeter un régiment de soldats entre les Indiens et leurs victimes, ou d'exhorter le sauvage irrité à quitter ses armes, en commençant toujours par l'appeler « mon fils. »
Oeil de Faucon, tout en riant de bon coeur mais de son rire muet, se mit à contempler le rivage du fort, qui commençait à se perdre dans le lointain.
« Dieu merci, » continua-t-il, « entre les gueux et nous il n'y a que la piste de l'eau! A moins qu'ils ne fassent amitié avec les poissons, et qu'ils n'apprennent d'eux qui ramait dans leur domaine par cette belle matinée, nous aurons pour nous toute la longueur de l'Horican avant qu'ils aient pu décider de quel côté ils doivent diriger leur poursuite.
-Avec l'ennemi devant et derrière, il faut nous attendre à bien des dangers dans ce voyage.
-Des dangers? Pas absolument; car avec de bons yeux et des oreilles vigilantes, nous pouvons réussir à maintenir une avance de quelques heures sur les marauds. Si les fusils entrent en danse, eh bien, nous sommes ici trois tireurs qui à ce jeu-là ne craignons âme qui vive sur la frontière… Pour du danger, non. Que nous ayons, par exemple, une chaude alarme, comme vous dites, cela est probable. Oui, certes, il faut s'attendre à du remue-ménage, à une escarmouche, ou à quelque passe-temps de ce genre, mais toujours bien à couvert et avec une quantité suffisante de munitions. »
Il se peut qu'Heyward, tout brave qu'il était, ne fût pas tout à fait d'accord avec son contradicteur dans sa manière d'apprécier le danger; car, au lieu de poursuivre l'entretien, il se renferma dans ses méditations.
A la pointe du jour, ils entrèrent dans la partie resserrée de l'Horican, et voguèrent avec circonspection au milieu des îlots sans nombre dont il est parsemé. C'était par cette voie que Montcalm s'était retiré avec son armée, et il était possible qu'il eût laissé quelques détachements de ses Indiens en embuscade pour protéger son arrière-garde et rallier les traînards. Ils s'approchèrent donc de cette partie du lac avec les précautions qui leur étaient habituelles.
Chingachgook quitta la rame, pendant que le chasseur et Uncas continuaient à diriger l'esquif à travers des canaux tortueux et compliqués, où à chaque pas ils couraient risque de voir un ennemi apparaître subitement sur leur passage. A mesure qu'on avançait, les regards du vieux Mohican erraient attentivement d'îlot en îlot, de buisson en buisson; et dans les endroits où la surface du lac était plus dégagée, ses yeux perçants étaient fixés sur les rochers nus et les forêts sombres qui bordaient l'étroit canal.
Heyward, pour qui ce spectacle était doublement intéressant, et par les beautés pittoresques du paysage, et par les périls de sa situation, commençait à croire qu'il n'avait pas de motif fondé d'appréhension. Soudain, à un signal de Chingachgook, les rames retombèrent immobiles.
« Ouf! s'écria Uncas, au moment où son père frappait un coup léger sur le bord du canot pour avertir d'un voisinage inquiétant.
« Qu'y a-t-il? » demanda Oeil de Faucon. « Le lac est aussi uni que si jamais le vent n'y eut soufflé, et je puis voir sur ses eaux à une distance de plusieurs milles; il ne s'y montre pas seulement la tête noire d'un plongeon. »
L'Indien leva gravement une rame et la dirigea vers le point où son regard était fixé. A quelques toises devant eux était un îlot bas et boisé; mais tout y paraissait paisible et solitaire.
« Je ne vois rien, » fit observer Duncan, « à part la terre et l'eau; mais quel délicieux paysage!
-Chut! » dit le chasseur. « Ah! Sagamore, il y a toujours une raison dans ce que vous faites. Ce n'est encore qu'une ombre, mais qui ne me paraît pas naturelle… Voyez-vous, major, cette vapeur qui s'élève au-dessus de l'île? On ne peut l'appeler un brouillard, car elle ressemble plutôt à une bande de nuages déliés.
-C'est l'humidité de l'eau.
-Un enfant en dirait autant. Et le filet de fumée noire qui couronne le bouquet de noisetiers, qu'en pensez-vous? Je vous dis, moi, que c'est un feu de bois qui la produit, et, à mon avis, un feu qui est près de s'éteindre.
-Allons-y, et éclaircissons nos doutes. Un si petit espace ne peut contenir beaucoup de monde.
-Si vous jugez de l'astuce des Indiens par ce que contiennent vos livres, ou par la sagacité des Blancs, vous courez risque de vous tromper, et peut-être de tomber sous leur tomahawk. »
Oeil de Faucon s'interrompit pour examiner, avec toute la perspicacité qui le distinguait, ce que l'île pouvait recéler.
« S'il m'est permis de me prononcer en cette matière, » ajouta-t-il, « je dirai que nous n'avons que deux partis à prendre: l'un, de nous en retourner et d'abandonner toute idée de poursuivre les Hurons…
-Jamais! » s'écria Heyward d'un ton de voix beaucoup trop élevé pour la circonstance. « Jamais!
-Bien, bien! » continua Oeil de Faucon, en se hâtant de lui faire signe de modérer son ardeur. « Je suis tout à fait de votre avis; seulement j'ai cru devoir à mon expérience de tout dire. Il nous reste alors à pousser en avant; et s'il y a dans les passes des Français ou des Indiens, eh bien! nous ferons force de rames, et nous filerons entre cette double rangée de montagnes. Ai-je raison, Sagamore? »
L'Indien ne répondit qu'en frappant l'eau de sa rame, et en faisant avancer rapidement le canot. Comme la direction lui en était confiée, ce mouvement suffit à indiquer le parti qu'il adoptait. Toutes les rames se mirent à l'oeuvre avec vigueur, et bientôt ils atteignirent un point d'où leurs regards dominaient la rive septentrionale de l'île, c'est-à-dire la partie qui jusque-là leur avait été cachée.
« Ils doivent être là, si les signes ne sont pas trompeurs, » murmura le chasseur. « Deux canots et de la fumée! Les coquins ne nous ont pas encore éventés, ou ils auraient jeté leur maudit cri de guerre. Ferme, mes amis, et de l'ensemble… Nous voici déjà loin, presque hors de la portée d'une carabine. »
Un coup de fusil l'interrompit, et la balle ricocha sur l'onde paisible à quelques pieds du canot. D'affreux hurlements s'élevèrent de l'île et annoncèrent qu'ils étaient découverts.
Presque au même instant, plusieurs sauvages coururent vers les canots, y montèrent et se mirent rapidement à leur poursuite. Ces terribles avant-coureurs d'une lutte imminente, autant que put le voir Duncan, ne produisirent aucun changement dans la physionomie de ses trois guides; seulement leurs rames fendirent l'eau avec plus de force et la petite barque rasa la surface liquide avec l'agilité d'un être doué de vie et de volonté.
« Tenez-les à cette distance, Sagamore, » dit Oeil de Faucon, en regardant froidement par-dessus son épaule gauche; « là, justement! Ces Hurons n'ont pas dans toute leur nation un fusil qui porte si loin; mais perce-daim a un canon sur lequel on peut à coup sûr établir son calcul. »
S'étant assuré que les Mohicans suffisaient pour maintenir le canot à la distance requise, il cessa de ramer et prit sa redoutable carabine. Trois fois il mit en joue, et lorsque ses compagnons n'attendaient plus que la détonation, trois fois il ramena son arme pour demander aux Indiens de laisser l'ennemi s'approcher un peu plus. Enfin, après avoir patiemment mesuré l'espace qui l'en séparait, il parut satisfait. Déjà il passait sa main gauche sous le canon de son fusil, qu'il élevait lentement, quand une exclamation d'Uncas, qui était assis à la proue, lui fit une fois encore suspendre le coup fatal.
« Qu'y a-t-il, mon gars? » demanda-t-il. « Votre voix vient d'épargner le cri de mort à un Huron. »
Uncas montra du bout du doigt le rivage opposé, d'où un autre canot de guerre se dirigeait en droite ligne sur eux. Leur situation devenait trop périlleuse pour qu'elle eût besoin d'être confirmée par la parole. Oeil de Faucon déposa sa carabine et reprit la rame, et Chingachgook dirigea la pointe du canot du côté de la rive occidentale, afin d'accroître la distance entre eux et ce nouvel ennemi. En même temps des clameurs furibondes leur rappelèrent la présence de ceux qui s'avançaient sur leurs derrières.
Cette scène inquiétante tira Munro lui-même de la douloureuse apathie où ses infortunes l'avaient plongé.
« Gagnons les rochers de la rive, » dit-il avec la fermeté d'un vieux soldat, « et livrons bataille aux sauvages. A Dieu ne plaise que moi ou ceux qui me sont dévoués nous accordions la moindre confiance aux alliés des Français!
-Quand on fait la guerre aux Indiens, » fit remarquer le chasseur, « celui qui veut réussir doit mettre la fierté de côté et prendre conseil des naturels… Appuyez davantage vers la terre, Sagamore; nous sommes obligés de doubler ces coquins, et il est probable qu'ils essaieront de nous atteindre à la longue. »
Oeil de Faucon ne se trompait pas: lorsque les Hurons s'aperçurent qu'en suivant la ligne directe, ils resteraient beaucoup en arrière, ils en décrivirent une plus oblique, jusqu'à ce que les canots voguèrent en ligne presque parallèle à deux cents pas l'un de l'autre. Ce fut alors uniquement une question de vitesse. Les barques légères glissaient avec tant de rapidité que sur leur passage l'eau se soulevait en petites vagues, et imprimait à leur course un mouvement ondulatoire. Cette circonstance, outre la nécessité d'occuper tous les bras à ramer, empêcha peut-être les Hurons de faire usage de leurs armes.
Mais les efforts des fugitifs étaient trop pénibles pour pouvoir durer longtemps, et ceux qui les poursuivaient avaient l'avantage du nombre. Heyward s'aperçut avec inquiétude que le chasseur jetait autour de lui un regard embarrassé, comme s'il eût cherché quelque nouveau moyen d'accélérer leur fuite.
« Eloignez-vous un peu du soleil, Sagamore, » dit celui-ci; « je vois un de ces démons qui s'apprête à prendre un fusil. Un seul os brisé peut nous coûter nos chevelures. Encore un peu plus hors du soleil, et nous mettrons l'île entre eux et nous. »
L'expédient qu'il conseillait ne fut pas sans utilité.
Une île longue et basse était à quelque distance, et lorsqu'ils s'en furent approchés, le canot qui leur donnait la chasse fut obligé de suivre le bord opposé à celui près duquel passaient les fugitifs. Ces derniers ne négligèrent pas cet avantage, et aussitôt que les taillis les eurent dérobés à la vue de leurs ennemis, ils redoublèrent des efforts qui semblaient déjà prodigieux. Les deux canots tournèrent la pointe de l'île comme deux chevaux de course au bout de la carrière, mais les fugitifs continuaient à marcher en avant. Ce changement, tout en modifiant leur position relative, diminua un peu la distance.
« Eh! eh! Uncas, vous avez montré que vous vous connaissiez en canots, en choisissant celui-ci parmi ceux des Hurons, » dit le chasseur en souriant, et plus heureux de la supériorité de leur course que de l'espoir qui commençait à luire d'échapper à la poursuite. « Nos coquins ne songent plus qu'à ramer, et en place de fusils et de bons yeux, c'est avec des lattes de bois qu'il faut sauver nos chevelures. Un coup de collier, mes amis, et d'ensemble!
-Attention! » dit le major. « Ils se préparent à tirer; et comme nous sommes sur la même ligne, ils ne manqueront pas leur coup.
-Couchez-vous au fond du canot, vous et le colonel! Ce sera autant de pris sur la largeur de la cible.
-Quoi! les supérieurs se cacheraient pendant que les soldats sont exposés au feu? » répondit le jeune homme en riant. « Ce serait d'un mauvais exemple.
-Bon Dieu, bon Dieu! » s'écria Oeil de Faucon. « Voilà bien le courage des Blancs, aussi peu raisonnable que la plupart de leurs idées! Pensez-vous que le Sagamore ou Uncas, ou moi-même qui suis un homme de pur sang, nous hésiterions à nous abriter dans un combat où il ne servirait de rien d'être à découvert? Et pourquoi donc les Français ont-ils fortifié leur Québec, si l'on devait toujours se battre en rase campagne?
-Tout ce que vous dites est très vrai, mon ami, » reprit Heyward; « mais nos usages ne nous permettent pas de faire ce que vous demandez. »
Une décharge des Hurons coupa court au débat, et au moment où les balles sifflaient autour d'eux, Duncan vit Uncas tourner la tête pour s'enquérir de ce qu'il était devenu ainsi que Munro. Malgré la proximité des ennemis et le risque qu'il courait personnellement, les traits du jeune guerrier n'exprimaient que la surprise de voir des hommes s'exposer de gaieté de coeur à un péril sans utilité.
Chingachgook était sans doute plus au fait des préjugés des Blancs, car il ne détourna pas même les yeux qu'il tenait fixés sur le point qui lui servait à diriger la marche du canot. Une balle vint frapper l'une des rames qu'il tenait et la lança, sans la briser, à quelques toises en avant du canot. Une clameur s'éleva du milieu des Hurons, qui saisirent cette occasion pour faire une autre décharge. Uncas décrivit un arc dans l'eau avec sa rame, et rattrapa au passage celle de son père, qui l'agita en l'air en poussant le cri de guerre des Mohicans, avant de se remettre à sa tâche.
« Le Grand Serpent! la Longue Carabine! le Cerf Agile! »
Tels furent les cris qui partirent alors parmi les sauvages. La poursuite n'en devint que plus ardente.
Tout en ramant de la main droite, Oeil de Faucon saisit sa carabine de la main gauche et la brandit au-dessus de sa tête comme pour narguer les Hurons. A cette insulte ceux-ci répondirent par un hurlement, suivi bientôt d'une nouvelle décharge. Les balles criblèrent les eaux du lac et l'une d'elles perça le bordage du canot. Dans ce moment critique, les Mohicans ne manifestèrent aucune émotion; leurs traits sévères n'exprimaient ni espoir ni alarme.
Le chasseur tourna de nouveau la tête et, riant à sa manière silencieuse, dit à Heyward:
« Les coquins aiment à entendre le tapage de leurs mousquets; mais il n'y a point parmi les Mingos un tireur capable d'ajuster dans un canot qui danse! … Ah! les imbéciles, ils ont encore retranché un rameur exprès pour charger les armes, d'où il résulte qu'en calculant au plus bas, nous avançons de trois pieds quand ils n'en font que deux. »
Heyward qui, d'après sa façon d'estimer les distances, n'était pas tout à fait aussi rassuré que ses compagnons, ne fut pas fâché néanmoins de voir que, grâce à leur dextérité, ils commençaient à obtenir un avantage évident.
Les Hurons envoyèrent une quatrième volée de balles, et il y en eut une qui vint s'amortir sur la rame d'Oeil de Faucon.
« C'est parfait, » dit-il en examinant avec attention la marque légère qu'avait faite le projectile; « elle n'aurait pas égratigné la peau d'un enfant, bien moins encore le cuir de gens comme nous tanné par toutes les intempéries du ciel. Maintenant, major, si vous voulez essayer de manoeuvrer cette latte de bois, je vais permettre à perce-daim de prendre part à la conversation. »
Heyward saisit la rame et se mit à l'oeuvre avec une ardeur qui tint lieu d'expérience.
Après avoir examiné la batterie de sa carabine, Oeil de Faucon mit rapidement en joue et fit feu. Le Huron qui était à la proue du premier canot s'était levé pour tirer également; il tomba à la renverse en laissant échapper son fusil dans l'eau. Cependant il se releva aussitôt; mais ses gestes et ses mouvements annonçaient un homme grièvement blessé. Ses compagnons suspendirent leurs efforts, et les deux canots ennemis se joignirent et s'arrêtèrent.
Chingachgook et Uncas profitèrent de ce moment de répit pour reprendre haleine; Heyward seul continua à ramer avec un redoublement d'énergie. Le père et le fils échangèrent alors un calme regard pour s'assurer si l'un d'eux avait été atteint par le feu des Hurons; car tous deux savaient que, dans une telle crise, le blessé n'aurait articulé aucune plainte. Quelques grosses gouttes de sang coulaient sur l'épaule du Sagamore, et celui-ci, voyant que cela préoccupait le jeune homme, prit de l'eau dans le creux de sa main et lava la trace du sang, indiquant de cette simple façon combien sa blessure était légère.
Sur ces entrefaites, notre chasseur avait rechargé sa carabine.
« Doucement, doucement, major! » reprit-il. « Nous sommes déjà un peu trop loin pour qu'un fusil déploie tous ses avantages, et vous voyez que les drôles tiennent conseil. Laissons-les venir à bonne portée, et là-dessus on peut s'en rapporter à mon coup d'oeil. Je veux les entraîner jusqu'au bout de l'Horican, et leurs balles, j'en réponds, réussiront tout au plus à nous écorcher la peau, tandis que perce-daim trouera la leur deux fois sur trois.
-Vous oubliez l'objet de notre voyage, » répondit Duncan en ramant de plus belle. « Au nom du ciel! profitons de cet avantage et augmentons la distance qui nous sépare de l'ennemi.
-Pensez à mes enfants! » dit Munro d'une voix étouffée. « N'abusez pas plus longtemps de la douleur d'un père. Rendez-moi mes enfants! »
Une longue habitude de déférence pour ses supérieurs avait appris au chasseur la vertu de l'obéissance. Jetant vers les canots des Hurons un long et dernier regard, il mit de côté sa carabine, et prenant la place d'Heyward qui était déjà fatigué, il se mit à ramer avec une vigueur qui ne se lassait jamais. Ses efforts furent secondés par ceux des Mohicans, et quelques minutes suffirent à mettre entre eux et leurs ennemis une telle distance, que notre amoureux, plein d'un nouvel espoir, commença à respirer librement.
Le lac s'élargissait de beaucoup en cet endroit, et la grève qu'ils longeaient était hérissée, comme auparavant, de montagnes hautes et escarpées; mais les îlots y étaient en petit nombre, et faciles à éviter. Le battement des rames devint à la fois plus mesuré et plus régulier, du moment que la chasse émouvante à laquelle ils venaient de se soustraire se fut interrompue, et les rameurs continuèrent leur tâche avec autant de sang-froid que s'ils venaient de disputer le prix d'une joute.
Au lieu de côtoyer la rive occidentale, ainsi que l'exigeait leur itinéraire, l'habile Mohican dirigea sa course vers les montagnes derrière lesquelles on savait que Montcalm avait conduit son armée dans la forteresse redoutable de Ticonderoga. Comme les Hurons, selon toute apparence, avaient renoncé à les poursuivre, il semblait qu'il n'y avait pas de motif à cet excès de précaution. Cependant ils s'avancèrent plusieurs heures dans cette direction, jusqu'à une baie située au nord, presque à l'extrémité du lac.
Là on tira le canot à terre, et toute la troupe débarqua. Oeil de Faucon et Duncan montèrent sur une éminence voisine, d'où le premier, après avoir considéré attentivement la surface liquide qui s'étendait devant eux, fit remarquer à Heyward un point noir à la hauteur d'un promontoire éloigné de plusieurs centaines de pieds.
« Le voyez-vous? » interrogea-t-il. « Que penseriez-vous de cette tache, si vous aviez à vous orienter dans ce désert avec l'unique secours de votre expérience de Blanc?
-N'étaient l'éloignement et les dimensions, » répondit le major, « on prendrait cela pour un oiseau. Serait-ce quelque chose de vivant?
-Eh bien, c'est un canot fait d'excellente écorce de bouleau et pagayé par de rusés Mingos. La Providence a prêté à ceux qui courent les bois des yeux qui seraient inutiles aux habitants des colonies, où l'on possède des instruments qui aident la vue; et pourtant il n'est pas d'organe humain qui puisse voir tous les dangers qui nous entourent en ce moment. Les coquins font semblant de ne s'occuper que de leur repas du soir; mais vienne la nuit, et ils s'acharneront à notre piste comme de vrais chiens de chasse. Il faut leur donner le change, sans quoi nous serions forcés d'abandonner la poursuite du Renard Subtil. »
Il regarda de côté et d'autre avec une certaine inquiétude, et ajouta:
« Ces lacs sont quelquefois utiles, surtout quand le gibier d'eau abonde; mais ils n'offrent aucun abri, si ce n'est aux poissons. Dieu sait ce que deviendra le pays si les colonies continuent à s'étendre dans l'intérieur des terres! La guerre et la chasse perdront tout leur charme.
-Ne nous arrêtons pas un seul instant sans nécessité absolue…
-Je n'aime pas beaucoup, » interrompit le chasseur, « cette fumée que vous voyez serpenter le long du rocher, au-dessus du canot. Merci de ma vie! d'autres yeux que les nôtres la voient et savent ce qu'elle veut dire. Mais à quoi bon perdre le temps en paroles? Il faut agir. »
Cette reconnaissance faite, Oeil de Faucon descendit sur la rive, plongé dans ses réflexions. Il fit part de ce qu'il avait vu à ses compagnons, et il en résulta entre eux une courte conférence en langue delaware. Après quoi, tous trois se mirent en devoir d'exécuter ce qu'ils venaient de décider.
On commença par tirer le canot hors de l'eau. Puis, le portant sur leurs épaules, ils entrèrent dans le bois, en ayant soin de laisser des marques aussi apparentes que possible de leur passage. Bientôt ils arrivèrent à un cours d'eau qu'ils traversèrent, et continuèrent d'aller en avant jusqu'à un grand rocher lisse et nu, où leurs traces ne pouvaient plus s'apercevoir. Ils reprirent ensuite, mais à reculons, le chemin de la rivière, et en descendirent le lit jusqu'au lac, où ils lancèrent de nouveau leur canot. Une roche basse en saillie les empêchait heureusement d'être aperçus du promontoire, et une ceinture d'épais halliers les couvrait de son ombre. A la faveur de ces dispositions naturelles du terrain, ils côtoyèrent la rive avec des précautions infinies, jusqu'au moment où Oeil de Faucon déclara qu'on pouvait débarquer en toute sûreté.
La halte se prolongea jusqu'à ce que le soir fût venu répandre sur les objets sa lueur incertaine. Ils continuèrent alors leur voyage, et, favorisés par les ténèbres, ils firent force de rames pour gagner l'autre bord, à l'occident. Quoique la côte escarpée vers laquelle ils se dirigeaient n'offrît aux yeux de Duncan aucune brèche distincte, le vieux chef les conduisit dans une anse étroite, qu'il avait choisie d'avance, avec l'adresse d'un pilote expérimenté.
Le canot fut encore une fois sorti de l'eau et porté dans les bois, où on le cacha soigneusement sous un amas de broussailles. Chacun prit ses armes et ses bagages, et le chasseur annonça aux deux officiers anglais que lui et les Indiens étaient maintenant prêts à continuer leurs recherches.

19:31
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

26

Chapitre 21

« Si vous y trouvez quelqu'un, tuez-le comme une puce. »
Shakespeare, « les Commères de Windsor. »

Nos cinq aventuriers avaient débarqué sur la côte d'un pays qui, aujourd'hui encore, est moins connu des habitants des Etats-Unis que ne le sont les déserts de l'Arabie ou les steppes de l'Asie centrale. C'était le canton inculte et rocailleux qui sépare les eaux tributaires du lac Champlain de celles qui vont se jeter dans les fleuves de l'Hudson, du Mohawk et du Saint-Laurent.
Depuis l'époque où s'est passée notre histoire, le génie entreprenant des Américains a entouré cette région d'une ceinture d'établissements riches et prospères; mais le chasseur et l'Indien sont encore les seuls qui pénètrent dans ses retraites stériles et sauvages.
Comme Oeil de Faucon et les Mohicans avaient souvent traversé les montagnes et les vallées de cette vaste solitude, ils n'hésitèrent pas à s'enfoncer dans ses profondeurs avec toute l'assurance de gens accoutumés aux privations et aux fatigues d'expéditions semblables.
Pendant plusieurs heures, la petite troupe continua d'avancer, guidée par une étoile ou suivant le cours de quelque ruisseau. Enfin le chasseur donna le signal de la halte, après s'être rapidement consulté avec les Indiens; on alluma du feu et on se prépara à passer la nuit où l'on se trouvait.
Pleins de confiance en leurs nouveaux amis et se conformant à leur exemple, Munro et Duncan s'endormirent sans crainte, mais non sans être assiégés de pensées pénibles. Le soleil avait fait évaporer la rosée et dispersé les vapeurs du matin, et déjà ses rayons répandaient dans la forêt une clarté vive et brillante, quand les voyageurs se remirent en route.
Après avoir fait quelques lieues, la marche d'Oeil de Faucon devint plus lente et plus circonspecte; souvent il s'arrêtait pour examiner les arbres, et il ne traversait pas un ruisseau sans considérer avec soin le volume, la vitesse et la couleur de ses eaux. Ne se fiant pas à son propre jugement, il en appelait fréquemment à l'opinion du chef mohican.
Pendant l'une de ces conférences, Heyward remarqua qu'Uncas écoutait avec calme et sans rien dire, quoiqu'il parût prendre beaucoup d'intérêt à l'entretien. Il était fortement tenté de lui demander son avis sur les progrès de leur voyage; mais l'attitude tranquille et grave de l'Indien lui fit juger que, de même que lui, le jeune homme s'en rapportait entièrement à l'intelligence et à la sagacité des anciens. Ce fut Oeil de Faucon qui, s'adressant au major, expliqua lui-même l'embarras de leur situation.
« Quand j'ai remarqué, » dit-il en anglais, « que Magua et les Hurons, pour retourner chez eux, s'étaient dirigés vers le nord, il n'était pas besoin de longues réflexions pour prévoir qu'ils suivraient les vallées et s'avanceraient entre l'Hudson et l'Horican, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint les sources des rivières du Canada qui les conduiraient dans le coeur même du pays soumis aux Français. Cependant nous voici dans le voisinage du lac Scaroon, et nous n'avons encore relevé aucune trace. La nature humaine est faible, et il est possible que nous nous soyons trompés de piste.
-Le ciel nous préserve d'une semblable erreur! » s'écria Duncan. « Revenons sur nos pas, et examinons le terrain avec plus d'attention… Uncas n'a-t-il rien à nous dire dans un tel embarras? »
Le jeune Mohican jeta sur son père un coup d'oeil rapide, puis reprenant son air réservé, il continua de garder le silence. Chingachgook le comprit et lui fit signe de la main qu'il pouvait parler.
Dès que cette permission lui eut été accordée, la gravité d'Uncas fit place à une expression d'intelligence et de joie. Bondissant avec la légèreté d'un daim, il gravit la pente d'une petite hauteur située à quelques toises de là, et s'arrêta à un endroit où la terre semblait avoir été fraîchement remuée par le passage de quelque pesant animal. Tous les yeux suivirent ce mouvement inattendu, et chacun crut voir un gage de succès dans l'air de triomphe qui transformait les traits du jeune homme.
« Ce sont leurs traces! » s'écria le chasseur qui venait d'examiner les foulées du tertre. « Le gars a l'oeil perçant et l'esprit vif pour son âge.
-Comment a-t-il tant différé de nous l'apprendre? » fit observer Duncan. « C'est vraiment extraordinaire!
-Ce qui l'eût été bien davantage, » répliqua Oeil de Faucon, « c'était de parler sans permission. Non, non. Permis à vos jeunes Blancs qui pâlissent sur les bouquins et estiment ce qu'ils savent au nombre de pages, de s'imaginer que leurs connaissances font comme leurs jambes, en allant plus vite que celles de leurs pères! Mais quand le maître d'école est l'expérience, l'écolier apprend à faire cas des années et à les respecter en conséquence.
-Voyez! » dit Uncas en désignant le nord et le sud et en faisant remarquer à droite et à gauche des traces fortement empreintes. « La fille aux cheveux noirs s'est dirigée du côté de la gelée. »
D'un pas délibéré, le chasseur se mit en route dans la direction indiquée.
« Jamais limier n'a flairé une piste plus belle, » dit-il. « Nous avons de la chance, une fameuse chance, et nous pouvons marcher à présent le nez levé… Ah! ah! voilà la trace des deux dandins de chevaux! Ce Huron voyage comme un général blanc; il faut en vérité qu'il soit frappé d'aveuglement et de vertige! » Et, tournant la tête, il ajouta en riant: « Sagamore, voyez donc si par hasard vous ne trouverez pas l'empreinte des roues; car nous allons bientôt découvrir que l'insensé voyage en carrosse, et cela quand il a sur les talons les trois meilleures paires d'yeux de toute la frontière. »
La gaieté d'Oeil de Faucon et l'étonnant succès d'une poursuite dans laquelle on avait fait un circuit de plus de quinze lieues, ne manquèrent pas de ranimer l'espérance dans le coeur de toute la troupe. La marche fut rapide et aussi assurée que celle d'un voyageur qui suit la grand'route.
Si la piste était interrompue par un rocher, un ruisseau, ou une bande de terrain plus dure que le reste, le coup d'oeil sûr du chasseur la retrouvait à quelque distance, et le pas de ses compagnons en était à peine ralenti. Ce qui contribua beaucoup à faciliter leur marche fut la certitude que Magua avait jugé nécessaire de suivre les vallées, circonstance qui levait toute incertitude sur la direction générale qu'ils devaient observer.
Le Huron n'avait pas négligé les subterfuges en usage parmi les Indiens lorsqu'ils se retirent devant un ennemi. Les fausses traces, les détours subits étaient fréquents toutes les fois qu'un cours d'eau ou la nature du sol offrait la possibilité d'y recourir; mais ceux qui le poursuivaient s'y laissaient rarement prendre, et avaient reconnu leur erreur, avant de s'être avancés longtemps sur les indices mensongers.
Vers le milieu de l'après-midi, ils avaient traversé le petit lac Scaroon, et ils marchaient dans la direction du soleil couchant. Après avoir descendu le versant d'une colline au pied de laquelle coulait un ruisseau rapide, ils débouchèrent dans un endroit où la troupe du Renard Subtil avait fait halte. Des tisons éteints étaient épars autour d'une source, des restes d'un daim dispersés çà et là, et l'état de l'herbe tondue de près attestait évidemment le séjour des chevaux. A quelque distance de là, Heyward découvrit et contempla avec une tendre émotion l'abri sous lequel il pensa que Cora et Alice avaient reposé.
Mais, bien que la terre eût été foulée, que les pas d'hommes et d'animaux eussent laissé une empreinte visible, l'espèce de fil conducteur se trouva brusquement interrompu.
Il était facile de suivre les traces qu'avaient laissées les chevaux; mais il semblait qu'ils eussent erré sans guide et sans but, comme des bêtes à la pâture. Ce fut encore Uncas qui découvrit une piste fraîche. Avant d'aller plus loin, il fit part de son succès à ses compagnons, et tandis qu'ils se consultaient à ce sujet, le jeune Indien reparut avec les deux alezans, dont les selles étaient brisées, les harnais souillés comme s'ils eussent été rendus depuis plusieurs jours à la liberté.
« Que veut dire cela? » demanda Duncan devenu pâle et jetant les yeux autour de lui, comme s'il eût craint de trouver dans les buissons d'alentour la révélation d'un effrayant mystère.
« Cela veut dire que notre marche touche à sa fin et que nous sommes en pays ennemi, » répondit le chasseur. « Si le coquin avait été serré de près et qu'il n'y eût pas eu de chevaux pour mettre les dames à même de le suivre, il est possible qu'il eût pris leurs chevelures; mais croyant n'avoir personne à ses talons, et ayant d'aussi rudes bêtes que celles-ci, il ne leur a pas ôté, j'en réponds, un seul cheveu de la tête… Oui, je lis dans votre pensée, et, s'il s'agissait d'hommes de notre couleur, vous auriez raison. Rassurez-vous! Jamais un Mingo ne portera la main sur une femme, si ce n'est pour la tuer; croire le contraire, c'est ignorer la nature indienne et les lois de la forêt. Non, non. J'ai ouï dire que les Indiens français sont venus chasser l'élan sur ces montagnes; en ce cas, nous devons être dans le voisinage de leur camp. Et pourquoi pas? Matin et soir, le canon de Montcalm se fait entendre par ici; car les Français bâtissent une nouvelle ligne de forts entre les provinces du roi et le Canada… Ce qu'il y a de certain, c'est que les chevaux sont là, et que les Hurons n'y sont plus. Cherchons donc par où ils ont déguerpi. »
Oeil de Faucon et les Mohicans s'appliquèrent sérieusement à cette besogne. On traça un cercle imaginaire de quelques centaines de pieds de circonférence, et chacun d'eux se chargea d'en examiner une section. Cet examen toutefois n'amena aucune découverte. Les empreintes de pas étaient nombreuses, mais elles appartenaient à des gens qui paraissaient avoir parcouru dans tous les sens le terrain sans intention de s'éloigner. Les trois compagnons firent de concert le tour de cette circonférence, à la suite l'un de l'autre et à pas lents; puis ils se réunirent au centre, sans être plus avancés.
« Il y a de la diablerie là-dessous! » s'écria Oeil de Faucon, quand son regard rencontra celui des Mohicans désappointés. « Remettons-nous à l'oeuvre, Sagamore, à partir de la source, et en interrogeant le terrain pouce à pouce. Il ne faut pas que le Huron aille se vanter dans sa tribu d'avoir un pied qui ne laisse pas d'empreinte. »
Donnant lui-même l'exemple, il recommença l'enquête avec un redoublement d'ardeur. Pas une feuille ne fut laissée sans être retournée, pas une branche sèche qui ne fût dérangée, pas une pierre qu'ils ne soulevassent, car ils savaient que ces objets servaient fréquemment aux Indiens à cacher la trace de leurs pas à mesure qu'ils marchaient. Par malchance, ils ne découvrirent rien.
Uncas, plus agile que les autres, ayant terminé sa tâche le premier, s'avisa de creuser la terre en travers du ruisseau qui paraissait avoir été troublé, et le détourna de son cours. Dès que l'ancien lit fut à sec, au-dessous de l'espèce d'écluse qu'il avait pratiquée, il se pencha pour l'examiner d'un regard curieux. Une exclamation de joie annonça bientôt le nouveau succès du jeune guerrier.
Tout le monde accourut, et Uncas montra dans l'alluvion grasse et humide l'empreinte d'un mocassin. A cette vue, Oeil de Faucon s'extasia ni plus ni moins qu'un naturaliste en présence de la défense d'un mammouth ou de la côte d'un mastodonte.
« Ce garçon-là fera honneur à sa nation, » dit-il; « oui, ma foi, et ce sera une épine aux flancs des Mingos! Cependant ce n'est pas là le pied d'un Indien; on a trop appuyé sur le talon, les doigts du pied sont placés trop carrément; on dirait qu'un danseur français est venu enseigner à la tribu des pas à la moderne… Uncas, allez me chercher la mesure du pied du chanteur; vous en trouverez une magnifique empreinte sur la pente de la colline, en face de ce rocher. »
Le jeune chef s'acquitta de sa commission, et l'on reconnut que les mesures s'accordaient parfaitement. Le chasseur déclara sans hésitation que c'était le pied de David, à qui l'on avait fait de nouveau quitter ses souliers pour des mocassins.
« J'y vois maintenant aussi clair, » ajouta-t-il, que si j'avais assisté aux manigances de Magua. Le chanteur n'ayant du talent que dans le gosier et dans les pieds, on l'a fait aller le premier, et les autres ont marché dans la forme de ses pas.
-Mais, » s'écria Duncan, « je ne vois pas les traces de…
-Des jeunes dames? » interrompit le chasseur. « Ah! le drôle aura trouvé moyen de les porter jusqu'à ce qu'il ait cru avoir dépisté ceux qui le poursuivaient. Nous n'avons pas loin à aller, je gage, pour revoir leurs mignonnes empreintes. »
On se remit à marcher, en suivant, à la file, le cours du ruisseau, et les yeux fixés sur les marques de pas. L'eau rentra bientôt dans son lit; mais le chasseur et les Mohicans continuèrent à s'y tenir en examinant le sol sur l'une et l'autre rive. C'est ainsi qu'ils firent plus d'un quart de lieue; après quoi, ils arrivèrent à un endroit où le ruisseau contournait la base d'un grand rocher entièrement dépouillé. Là ils s'arrêtèrent, afin de s'assurer que les Hurons n'avaient pas profité de l'occasion pour continuer leur route sur la terre ferme.
Cette précaution ne fut pas inutile; car l'actif et intelligent Uncas découvrit la forme d'un pied sur une touffe de mousse, où il semblait qu'un Indien avait marché par mégarde. La pointe en étant dirigée vers un taillis voisin, il y pénétra, et retrouva la piste aussi récente et visible qu'elle était avant d'atteindre le ruisseau. Un nouveau cri annonça sa bonne fortune à ses amis, et mit fin à la délibération.
« Oui, voilà qui a été concerté avec une sagacité vraiment indienne, » dit Oeil de Faucon; « et les yeux d'un Blanc n'y auraient vu que du feu.
-Puisqu'il en est ainsi, » dit l'impatient Heyward, « en route!
-Doucement, doucement! Nous connaissons notre chemin, sans doute; mais il est bon de tirer les choses au clair. C'est ici mon école, à moi, major; et si je n'étudie pas dans mon livre de classe, l'enseignement que je reçois de la Providence ne me profitera pas plus que celui d'une vieille femme à un petit paresseux. Tout s'explique, hors la manière dont le coquin s'y est pris pour transporter les dames le long du ruisseau. Un Huron même est trop fier pour les avoir forcées à mouiller leurs pieds délicats.
-Ceci aidera-t-il à résoudre la difficulté? »
En faisant cette question, Duncan montrait du doigt les débris d'une sorte de civière grossièrement construite avec des branches et de l'osier, et qui avait été jetée de côté comme inutile.
« Tout est éclairci! » s'écria Oeil de Faucon plein de joie. « Les drôles doivent avoir employé des heures entières à concerter les moyens de cacher les dernières traces de leur passage. J'en ai vu y consacrer quelquefois une journée entière, et sans plus de succès… Le compte y est: trois paires de mocassins et deux de petits pieds. N'est-ce pas merveille que des créatures humaines puissent voyager avec des pieds si mignons? … Uncas, passez-moi votre courroie, que j'en prenne mesure. Pardieu, ils ne sont pas plus longs que ceux d'un enfant, et cependant les demoiselles sont grandes et bien découplées. Ah! les mieux partagés d'entre nous doivent avouer que la Providence, qui a sans doute de bonnes raisons pour cela, est partiale dans ses dons.
-Hélas! comment mes filles, si délicates, ont-elles pu soutenir une marche si pénible? » dit Munro, en regardant ces faibles empreintes avec l'amour d'un père. « Nous les trouverons mourantes de fatigue dans un coin du désert!
-Ne craignez rien de pareil, » reprit le sagace chasseur en secouant lentement la tête. « Tenez, voici l'indice d'une démarche ferme et droite, quoique légère et à courtes enjambées; à peine le talon a-t-il foulé la terre. Et voyez par ici: la fille aux cheveux noirs a fait un petit saut d'une racine à l'autre. Non, non, j'en donne l'assurance, aucune d'elles n'est épuisée de fatigue. Quant au chanteur, on voit clairement à ses traces qu'il commençait à traîner le pied. En cet endroit, il a glissé; là, on voit qu'il chancelait en marchant; par ici, on dirait qu'il s'est trémoussé avec des patins. Parbleu, un gaillard qui ne songe qu'à son gosier ne saurait guère exercer ses jambes. »
C'est par cette série de témoins irréfutables que l'homme d'expérience arrivait à la découverte de la vérité avec autant de certitude et de précision que s'il eût vu de ses propres yeux les faits que sa perspicacité lui révélait si naturellement. Encouragée par ces assurances, et convaincue par un raisonnement si empreint d'évidence malgré sa simplicité, la petite troupe se remit en mouvement après une courte halte, dans laquelle on prit à la hâte quelque nourriture.
Le repas terminé, Oeil de Faucon jeta un regard sur le soleil couchant, et s'avança d'un pas si rapide, qu'Heyward et le colonel furent obligés, pour le suivre, d'user de toute leur vigueur. Ils continuaient à côtoyer le ruisseau dont nous avons parlé, et, comme les Hurons avaient cru inutile, à partir du rocher, de dissimuler les traces de leur passage, aucune incertitude ne vint plus retarder leur course.
Toutefois, avant qu'une heure se fût écoulée, le chasseur ralentit sensiblement son allure, et, au lieu de porter le regard en avant, il se mit à tourner avec précaution la tête à droite et à gauche, comme s'il eût soupçonné l'approche de quelque danger. Il finit par s'arrêter, et attendit que le reste de la troupe l'eût rejoint.
« Je sens les Hurons, » dit-il aux Mohicans. « Il y a un pan de ciel là-bas à travers le sommet des `rbres; nous sommes trop près de leur cantonnement… Sagamore, prenez à droite, du côté de la montagne; Uncas longera le ruisseau à gauche, tandis que moi je vais suivre la piste. Celui qui apercevra du nouveau en donnera avis par trois croassements. J'ai vu tout à l'heure un corbeau voleter au-dessus de ce chêne mort, autre signe d'un camp indien dans les environs. »
Les Mohicans, sans juger à propos de faire aucune réponse, prirent chacun la direction qui leur était indiquée, et le chasseur poursuivit sa route en compagnie des deux officiers. Bientôt il dit au major, qui se pressait à ses côtés, de gagner à pas de loup la lisière du bois qui, comme d'ordinaire, était bordé de taillis, et de l'y attendre, pendant qu'il irait en avant examiner certains indices suspects.
Duncan obéit, et un spectacle qui lui parut aussi singulier que nouveau s'offrit à ses regards.
Sur une étendue de plusieurs acres, les arbres avaient été abattus, et la lumière d'un beau soir d'été, tombant sur cet espace découvert, présentait un brillant contraste avec les douteuses clartés qui régnaient dans la forêt. A peu de distance du lieu où se tenait Duncan, le ruisseau avait formé un petit lac, qui couvrait presque tout le creux d'un vallon. De là l'eau s'échappait par une pente si douce et régulière, qu'elle semblait être l'ouvrage des hommes plutôt que celui de la nature.
Une centaine de huttes de terre s'élevaient sur les bords du lac, et y plongeaient même à moitié, comme si l'eau eût débordé au delà de ses limites ordinaires. Leurs toits arrondis, merveilleusement façonnés pour servir de défense contre les éléments, indiquaient plus d'art et de prévoyance que les Indiens n'en déploient dans la bâtisse de leurs habitations régulières, et, à plus forte raison, de celles qu'ils occupent provisoirement dans un but de chasse ou de guerre
Mais l'endroit était-il désert? Duncan était porté à le croire, quand au bout de quelques minutes il s'assura du contraire. Un groupe de formes humaines, à ce qu'il lui parut, s'avança au bord du lac, marchant sur les pieds et sur les mains, et traînant derrière elles quelque chose de lourd, peut-être une machine de guerre. Au même instant, quelques têtes brunes se montrèrent à l'entrée des habitations, et tout le village parut bientôt peuplé d'êtres qui se démenaient en tous sens avec tant de célérité, qu'on n'avait pas le temps de reconnaître leur dessein ou leurs occupations.
Alarmé de cette agitation suspecte et inexplicable, notre observateur était sur le point d'imiter le cri du corbeau; mais un bruit soudain dans les broussailles attira son attention d'un autre côté.
Il tressaillit et recula involontairement, en apercevant un Indien à cent pas de lui. Au lieu de donner l'alarme, ce qui aurait pu lui être fatal, il resta immobile, et surveilla la conduite du nouveau venu. Il lui fut facile de se convaincre qu'il n'avait pas été découvert. L'Indien paraissait occupé, comme lui, à considérer les huttes basses du village et les mouvements furtifs de ses habitants.
Il était impossible de découvrir l'expression de ses traits sous le grotesque tatouage dont ils étaient couverts; on y démêlait toutefois un caractère de tristesse plutôt que de férocité. Sa tête était rasée suivant l'usage, à l'exception d'une touffe de cheveux, d'où pendillaient trois ou quatre vieilles plumes de faucon. Une pièce de calicot presque en loques protégeait tant bien que mal sa maigre poitrine, et le bas du corps était passé dans une simple chemise, dont les manches remplissaient une destination tout autre et bien moins commode que celle qu'on a coutume de leur donner. Ses jambes étaient nues et cruellement déchirées par les ronces; mais il avait aux pieds une bonne paire de mocassins, faite de peau d'ours. En somme, l'extérieur de cet individu était triste et misérable.
Duncan observait avec curiosité la personne de son voisin, quand le chasseur vint se placer en silence auprès de lui.
« Vous aviez raison, » lui dit tout bas le major; « nous avons atteint leur campement, et voici un sauvage qui va nous gêner. »
Oeil de Faucon posa la crosse de son fusil à terre, et suivant la direction que lui indiquait le doigt de Duncan, il allongea le cou et examina à son tour l'étranger suspect.
« Ce n'est point un Huron, » dit-il, « et il n'appartient même à aucune des tribus du Canada; et cependant vous voyez à ses haillons que le coquin a pillé un Blanc. Oui, Montcalm a battu les forêts pour grossir son armée, et il a réuni la plus abominable bande de hurleurs et d'assassins! Savez-vous où il a mis son fusil ou son arc?
-Je ne lui ai point vu d'armes, et il ne semble pas avoir de mauvaises intentions. A moins qu'il n'avertisse ses camarades qui, comme vous le voyez, se promènent au bord de l'eau, nous n'avons pas grand-chose à redouter de lui. »
Le chasseur, se tournant vers Heyward, le regarda quelque temps avec une stupéfaction qu'il ne prit pas la peine de dissimuler. Alors, ouvrant la bouche, il partit d'un éclat de rire, mais de ce rire particulier et silencieux que l'habitude du danger lui avait fait contracter depuis si longtemps.
Après avoir répété la phrase du major: « Ses camarades qui se promènent au bord de l'eau, » il ajouta:
« Voilà ce que c'est que d'avoir étudié dans les colonies et d'y avoir passé sa jeunesse! … N'importe, le drôle a les jambes longues, et il ne faut pas s'y fier. Tenez-le sous le canon de votre fusil, pendant que je vais, en traversant les broussailles, le prendre par derrière et le faire prisonnier. Surtout ne tirez pas! »
Déjà Oeil de Faucon était à moitié entré dans le taillis, lorsque Heyward, étendant la main, l'arrêta pour lui dire:
« Si je vous vois en danger, ne puis-je faire feu? »
L'autre le regarda un moment sans trop savoir comment il devait prendre cette question; puis faisant de la tête un signe affirmatif, il répondit en continuant à rire à la muette:
« Feu de peloton, major! »
L'instant d'après, il avait disparu dans le feuillage. Duncan attendit avec impatience avant de l'apercevoir de nouveau. Puis il le revit se traînant à plat ventre contre la terre, dont la couleur de son vêtement le faisait à peine distinguer, et s'avançant en ligne directe derrière celui qu'il voulait surprendre. Parvenu à quelques pas de ce dernier, il se releva lentement et sans bruit.
Soudain un étrange tumulte se fit entendre sur les eaux, et Duncan, y jetant un coup d'oeil à la hâte, vit une centaine d'êtres tout noirs se plonger à la fois dans le lac. Saisissant son fusil, il reporta toute son attention sur l'Indien. Au lieu de s'effrayer, le sauvage, qui se croyait seul, tendit le cou et observa ce qui se passait dans la vallée avec une sorte de curiosité stupide.
Pendant ce temps, Oeil de Faucon avait levé la main sur lui, mais sans raison apparente il la ramena et eut un nouvel accès de gaieté silencieuse. Enfin, bien loin de saisir sa victime à la gorge, il lui frappa légèrement sur l'épaule, et lui dit à haute voix:
« Eh bien! l'ami, vous voulez donc enseigner le chant aux castors?
-Tout de même, » répondit l'autre. « Pourquoi le Tout-Puissant, qui leur a donné la faculté de perfectionner ses dons à ce point merveilleux leur refuserait-il la voix pour proclamer ses louanges? »

19:31
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

27

Chapitre 22

« Sommes-nous tous ici? -Oui, tous; et voilà un lieu admirable pour répéter la pièce. »
Shakespeare, « le Songe d'une nuit d'été. »

Grande fut la surprise d'Heyward! Un mot avait suffi pour changer ses Indiens aux aguets en bêtes industrieuses; son lac, en un étang à castors; sa cataracte, en une écluse construite par ces architectes à quatre pattes; et là où il avait cru voir un ennemi, il reconnaissait son dévoué compagnon, David la Gamme. La présence du maître en psalmodie fit naître dans le coeur du jeune homme un si vif espoir de retrouver les deux soeurs, que, sans hésiter, il quitta sa cachette et courut se joindre aux deux acteurs de cette scène.
Le transport de gaieté d'Oeil de Faucon ne se calma pas facilement. Sans cérémonie, il fit, de sa rude poigne, pirouetter sur ses talons le fluet chanteur, et jura à mainte reprise que le costume dont on l'avait affublé faisait le plus grand honneur aux Hurons; ensuite lui prenant la main, il la serra avec une vigueur qui tira des larmes au pauvre hère, et lui souhaita bien du plaisir dans sa nouvelle condition.
« Ainsi donc, vous alliez vous démancher le gosier au profit des castors? » dit-il. « Les damnés animaux sont presque du métier, car ils battent la mesure avec leurs queues, comme vous devez les avoir entendus tout à l'heure; et bien leur en a pris, sans quoi perce-daim leur aurait sonné aux oreilles la première note. J'ai connu des gens sachant lire et écrire, qui étaient plus bêtes qu'un vieux routier de castor; mais pour ce qui est de brailler, le malheur est qu'ils sont muets de naissance!… A propos de musique, que pensez-vous de celle-ci? »
David boucha ses oreilles délicates, et Duncan lui-même, bien qu'averti que c'était un signal, leva les yeux en l'air pour voir le corbeau dont il venait d'entendre le croassement.
« Voyez, » continua le chasseur riant toujours et montrant les deux Mohicans qui, obéissant à l'appel, s'approchaient déjà; « c'est une musique qui a ses vertus naturelles; elle nous amène deux bonnes carabines, sans compter les couteaux et les tomahawks… Ah! çà, puisque vous vous êtes tiré d'affaire, à ce que je vois, dites-nous ce que sont devenues les demoiselles?
-Elles sont en captivité chez les idolâtres, » répondit David; « et quoique fort troublées d'esprit, elles sont en sûreté du côté du corps.
-Quoi! » dit Heyward respirant à peine. « Toutes deux?
-Comme vous dites. Le voyage a été dur et la nourriture peu abondante; mais nous n'avons guère eu à nous plaindre, si ce n'est de la violence faite à nos sentiments en nous voyant ainsi conduits en captivité dans un pays lointain.
-Dieu vous récompense de ce que vous venez de dire! » s'écria Munro qui tremblait d'émotion. « Je reverrai donc mes enfants, pures et sans tache, et telles qu'on me les a ravies!
-Quant à leur délivrance, » répondit David en secouant la tête, « j'ignore si elle est proche. Le chef de ces sauvages est possédé d'un esprit pervers que la Toute-Puissance pourrait seule apprivoiser. Je l'ai entrepris pendant la veille et le sommeil, mais il n'est point de sons ni de paroles qui puissent toucher son âme…
-Et ce coquin, » interrompit brusquement Oeil de Faucon, « où est-il?
-Aujourd'hui il chasse l'élan avec ses jeunes hommes, et j'ai ouï dire que demain ils vont s'enfoncer plus avant dans les forêts et se rapprocher des frontières du Canada. L'aînée des demoiselles est confinée chez une peuplade voisine, dont les cabanes s'élèvent au delà de ce grand rocher noir que vous voyez là-bas. On garde la plus jeune parmi les femmes des Hurons, qui sont campés à une petite lieue d'ici, sur un plateau où le feu a fait l'office de la hache pour détruire les arbres.
-Pauvre Alice! » murmura Heyward. « Elle n'a plus sa soeur auprès d'elle pour la consoler!
-Cela est vrai, mais tout ce dont la psalmodie est capable pour calmer l'affliction de l'esprit lui est venu en aide.
-A-t-elle donc le coeur à la musique?
-Oui, pour ce qui est de la musique grave et solennelle. Pourtant, j'en conviens, en dépit de tous mes efforts, la demoiselle a plus souvent envie de pleurer que de rire. Dans ces moments-là, je ne la presse pas de chanter; mais il en est de plus doux où nos voix s'unissent dans un accord satisfaisant au point de ravir l'oreille des sauvages.
-Comment vous est-il permis de circuler seul et sans surveillance? »
David, après avoir donné à ses traits un air d'humilité modeste, répondit avec douceur:
« Le mérite n'en est pas à un vermisseau tel que moi; mais l'influence souveraine de la psalmodie, suspendue par les scènes de terreur et de sang au milieu desquelles nous avons passé, a repris son empire jusque sur les âmes des idolâtres; c'est pourquoi j'ai la permission d'aller et venir comme il me plaît. »
Oeil de Faucon se mit à rire, et se frappant le front de la main d'un air entendu, il expliqua, d'une manière peut-être plus intelligible, cette indulgence inusitée.
« Les Indiens, » dit-il, « ne font jamais de mal aux cerveaux fêlés… Mais quand le chemin était ouvert devant vous, pourquoi n'êtes-vous pas revenu sur vos traces, qui sont un peu plus visibles que celles d'un écureuil, afin de porter ces nouvelles au fort Edouard? »
Le coureur des bois, ne songeant qu'à sa nature de fer, oubliait qu'une pareille tâche était de celles que David n'eût pu accomplir dans aucune circonstance.
« Mon âme eût sans doute éprouvé une grande joie à revoir les habitations des chrétiens, » répliqua David de son air candide; « mais mes pieds auraient préféré suivre les pauvres âmes confiées à ma garde jusqu'au fond de la province idolâtre des jésuites, plutôt que de faire un pas en arrière pendant qu'elles gémissaient dans l'affliction et la captivité. »
Bien que le langage figuré de David ne fût pas précisément à la portée de tous ses auditeurs, il n'était pas facile de se méprendre à l'expression grave de ses yeux et à l'air de franchise et d'honnêteté que respirait sa physionomie. Uncas se rapprocha de David et jeta sur lui un regard d'approbation silencieuse, tandis que son père témoignait de la sienne par son exclamation habituelle.
« L'intention du Seigneur, » fit remarquer le chasseur en manière de conclusion, « n'a jamais été que notre homme mît tous ses efforts à exercer son gosier, à l'exclusion d'autres qualités meilleures. Le malheur a voulu qu'il tombât entre les mains de quelque sotte pécore, au lieu de faire son éducation sous la voûte du ciel et au milieu des beautés de la nature… Tenez, l'ami, je me proposais d'allumer le feu avec ce turlututu qui vous appartient; puisque vous faites cas du joujou, reprenez-le et soufflez-y à votre aise. »
David la Gamme reçut le diapason avec tout le plaisir qu'il crut devoir se permettre sans déroger au caractère de sa profession. Il l'essaya plusieurs fois en comparant le son avec celui de sa propre voix, et, après s'être ainsi assuré qu'il n'avait rien perdu de sa justesse, il se disposait très sérieusement à entonner quelques versets d'un de ses longs cantiques; pieux dessein auquel Duncan mit obstacle en multipliant les questions sur les deux prisonnières.
David, tout en contemplant son trésor avec des regards d'amour, ne put se dispenser d'y répondre, surtout en voyant le vénérable père prendre part à cette enquête avec un intérêt trop puissant pour qu'il refusât de le satisfaire. Le chasseur, à son tour, ne se faisait faute de lui demander quelque renseignement nécessaire.
Ce fut ainsi, et avec de fréquentes interruptions que remplissaient les sons menaçants de l'instrument retrouvé, que nos voyageurs apprirent le détail de choses qui devaient leur être d'une grande utilité pour mener à bonne fin la délivrance des deux soeur.
Le récit de David fut simple et peu rempli d'incidents.
Magua avait attendu sur la montagne un moment favorable pour emmener ses prisonnières. Il avait alors descendu l'autre versant et s'était dirigé, le long de la rive occidentale de l'Horican, vers le Canada. Comme le subtil Huron était familiarisé avec les localités et qu'il savait n'avoir point à craindre une poursuite immédiate, la marche avait été modérée et assez peu fatigante. Il semblait, d'après la sèche narration de David, que la présence du psalmiste avait été plutôt soufferte que désirée; mais Magua lui-même n'était pas entièrement exempt de cette vénération avec laquelle les Indiens regardent ceux dont le Grand Esprit a troublé l'intelligence. Durant la nuit, on avait redoublé de soins, tant pour mettre les jeunes dames à l'abri de l'humidité des bois que pour les empêcher de s'enfuir. A la halte de la source, les chevaux avaient été mis en liberté, comme on l'a vu; et malgré l'éloignement et la longueur des traces de leur passage, on avait eu recours au subterfuge dont nous avons parlé, afin d'interrompre tous les signes qui auraient pu indiquer le lieu de leur retraite.
A son arrivée dans le cantonnement des Hurons, Magua, conformément à la politique en usage parmi les Indiens, avait séparé ses prisonnières. Cora avait été reléguée dans une tribu qui occupait temporairement une vallée adjacente, et dont il fut impossible au chanteur, grâce à son ignorance des coutumes et de l'histoire des indigènes, de faire connaître le nom ou le caractère. Ce qu'il en savait se réduisait à peu de chose: les Indiens de cette tribu n'avaient point pris part à l'expédition contre le fort de William-Henry; de même que les Hurons, ils étaient les alliés de la France, et ils conservaient des relations amicales mais prudentes avec la nation guerrière dans le voisinage de laquelle le hasard les avait placés.
Les trois coureurs de bois écoutèrent ce récit imparfait et vingt fois interrompu avec un intérêt qui croissait de moment en moment; tandis que David s'efforçait de décrire les moeurs de la peuplade où Cora était retenue captive, Oeil de Faucon lui demanda vivement:
« Avez-vous vu la forme de leurs couteaux? Etaient-ils de fabrique anglaise ou française?
-Loin de m'attacher à de telles vanités, je n'avais soif que d'offrir des consolations aux pauvres affligées.
-Il peut venir un temps où le couteau d'un sauvage ne vous paraîtra pas une vanité si méprisable, » riposta le chasseur avec un air de profond mépris pour l'intelligence bornée de son interlocuteur. « Avaient-ils terminé la fête des grains? Pouvez-vous nous dire quelque chose des « totems » « emblèmes » de leur tribu?
-Le grain nous a été servi en abondance, et c'était vraiment une fête; car le grain mêlé avec du lait est tout à la fois agréable au goût et salutaire à l'estomac. Quant à vos « totems, » je ne sais ce que vous voulez dire; mais si cela se rapporte à la musique indienne, il ne faut rien leur demander de pareil; ils n'unissent jamais leurs voix dans un cantique d'action de grâces, et m'ont tout l'air d'être les plus profanes d'entre les idolâtres.
-Vous calomniez la nature de l'Indien! Le Mingo lui-même n'adore que le Dieu véritable et vivant. On a prétendu que le guerrier se prosternait devant les images de sa fabrique; mais, je le dis à la honte des hommes de ma couleur, c'est un infernal mensonge des Blancs! Il est vrai qu'ils s'efforcent de parlementer avec le diable, -et qui n'en ferait autant avec un ennemi impossible à vaincre?- Mais pour des faveurs et des secours, ils n'en demandent qu'à l'Esprit grand et bon.
-Cela peut être, » dit David. « Cependant j'ai vu dans leur tatouage d'étranges et fantastiques images, pour lesquelles ils témoignent une vénération qui tient beaucoup du culte; une surtout qui représente un objet impur et dégoûtant.
-Un serpent peut-être?
-C'est quelque chose d'approchant, et qui ressemble assez à la forme abjecte et rampante d'une tortue.
-Ouf! » s'écrièrent en même temps les deux Mohicans, pendant que le chasseur secouait la tête en homme qui venait de faire une découverte importante, mais peu agréable.
Chingachgook prit la parole en delaware avec un calme imposant qui attira aussitôt l'attention de ceux-là même qui ne pouvaient le comprendre. Son geste était plein d'expression, parfois énergique. Par exemple, il lui arriva de lever le bras droit en l'air, puis de l'abaisser; et ce mouvement ayant écarté les plis de son léger vêtement, il appuya un doigt sur sa poitrine, comme pour donner par là une nouvelle force à ses paroles. Duncan, qui ne le quittait pas des yeux, vit alors que l'animal dont on venait de parler était artistement représenté en beau bleu sur la peau cuivrée du Mohican. Tout ce qu'il avait entendu dire de la séparation violente des grandes tribus des Delawares lui revint à l'esprit; et il attendit le moment de se renseigner, avec une anxiété rendue presque intolérable par le vif intérêt dont il était animé.
Oeil de Faucon le prévint dans ce qu'il avait à demander; et, lorsque son ami rouge eut terminé son discours:
« Nous venons, » dit-il au major, « de faire une découverte qui peut nous être favorable ou funeste, selon que le ciel en disposera. Le Sagamore est issu du sang le plus illustre des Delawares; il est, en outre, le grand chef de leur tortue. Qu'il y ait de ses compatriotes dans la peuplade dont nous a parlé le chanteur, cela ressort clairement de ce qu'il a dit; et s'il avait mis à faire des questions prudentes la moitié du souffle qu'il a dépensé à faire une trompette de son gosier, nous aurions pu savoir le nombre des guerriers de cette caste. Finalement, nous marchons sur un terrain dangereux; car un ami dont le visage s'est détourné de vous est souvent plus à craindre que l'ennemi qui en veut à votre chevelure.
-Expliquez-vous.
-C'est une longue et douloureuse histoire à laquelle je n'aime guère à penser, car on ne peut nier que le mal ne provienne en grande partie des hommes à peau blanche. Il est résulté de tout cela que le frère a levé la hache contre son frère, et que Mingos et Delawares ont foulé le même sentier.
-A votre avis, Cora se trouverait avec une partie de ces gens? »
Le chasseur se contenta de répondre par un signe affirmatif, et parut désireux d'écarter de la conversation un sujet qui lui était pénible.
Le fougueux Duncan mit alors en avant plusieurs propositions irréfléchies et désespérées pour parvenir à la délivrance des deux soeurs. Quant au vétéran, que ces nouvelles avaient tiré de son accablement, il écouta les plans insensés du jeune amoureux avec une complaisance qui ne seyait guère à ses cheveux blancs et à son expérience de la vie. Mais Oeil de Faucon, après avoir laissé s'évaporer cette ardeur juvénile, parvint à convaincre Duncan de la folie qu'il y avait à prendre une résolution précipitée, dans une affaire qui exigeait autant de sang-froid et de jugement que de courage à toute épreuve.
« Voici ce que je crois plus prudent, » ajouta-t-il: « que le bonhomme s'en retourne comme à l'ordinaire, et, qu'il avertisse les dames de notre arrivée, jusqu'à ce que nous le rappelions par un signal convenu pour se concerter avec nous. L'ami, vous savez distinguer le cri du corbeau de celui du coucou?
-Oui, certes, » répondit David. « Le coucou est un oiseau agréable, à la voix quelquefois douce et mélancolique, quoique la cadence en soit précipitée et discordante.
-Eh bien, puisque son cri vous plaît, il vous servira de signal. Lorsque vous entendrez chanter trois fois le coucou, n'oubliez pas de venir dans la partie du bois d'où l'oiseau…
-Un instant! » interrompit Heyward. « Je me charge de l'accompagner.
-Vous! » s'écria Oeil de Faucon. « Avez-vous assez de la lumière du soleil?
-Et David? N'est-il pas là pour nous apprendre qu'il peut y avoir de l'humanité chez les Hurons?
-D'accord, mais le gosier de David lui rend des services que nul être de bon sens n'exigerait du sien.
-Moi aussi, je puis jouer le rôle de fou, d'imbécile, de héros; en un mot, il n'est rien dont je ne me sente capable pour délivrer celle que j'aime. Laissez là vos objections; ma résolution est prise. »
Oeil de Faucon le regarda encore une fois avec un étonnement silencieux. Mais Duncan qui, par égard pour un homme si habile et si dévoué, s'était jusque-là implicitement soumis à ses conseils, reprit alors son air de supériorité avec une fierté de manières qui n'admettait aucune opposition. Il fit un geste de la main pour indiquer qu'il n'écouterait aucune remontrance, puis il reprit d'un ton plus modéré:
« Vous connaissez les moyens de me déguiser, employez-les; peignez-moi le corps, s'il le faut; enfin, faites de moi ce qu'il vous plaira, un fou par exemple.
-Si celui qui sort des mains toutes-puissantes de la Providence a besoin d'un changement quelconque, » repartit le chasseur mécontent, « il ne m'appartient pas de le dire. Au surplus, quand vous envoyez des troupes en campagne, vous jugez utile d'établir des signes de reconnaissance et des lieux de ralliement, de manière à ce que ceux qui combattent avec vous puissent se reconnaître et savoir où rencontrer leurs amis…
-Ecoutez, » interrompit Duncan, « vous avez appris de cet excellent homme, qui a suivi les deux prisonnières, que les Indiens chez qui elles se trouvent appartiennent à deux tribus, sinon à deux nations différentes. Celle que vous nommez la fille aux cheveux noirs est avec ceux que vous croyez être de la race des Delawares; il s'ensuit que la plus jeune est chez nos ennemis déclarés, les Hurons. Le plus difficile est de se glisser parmi eux: il convient à ma jeunesse et à mon rang de tenter cette aventure. Tandis que vous négocierez avec vos amis pour la liberté de l'une des deux soeurs, moi je vais délivrer l'autre ou mourir. »
En parlant ainsi, l'ardeur du jeune officier brillait dans ses regards; ses traits se dilataient et lui donnaient un air imposant. Oeil de Faucon était trop accoutumé aux artifices des Indiens pour ne pas prévoir tous les dangers de l'entreprise, et d'autre part il ne savait par quels moyens combattre une détermination si subite. Peut-être y avait-il là quelque chose qui flattait sa hardiesse naturelle, et ce goût secret des aventures périlleuses, et qui s'était accru avec les années au point que risques et hasards étaient devenus en quelque sorte une jouissance nécessaire à son existence. Au lieu donc de continuer à s'opposer au projet de Duncan, il changea tout à coup de langage et se prêta à son exécution.
« Allons, » dit-il d'un air de bonne humeur, « quand on veut faire boire un daim, il faut le précéder et non le suivre. Chingachgook a dans son bissac autant de couleurs différentes que la femme de l'ingénieur, qui copie la nature sur des chiffons de papier, trace des montagnes grosses comme un fétu de paille, et vous fait toucher le firmament du bout des doigts; et il sait aussi la manière de s'en servir. Asseyez-vous sur ce tronc d'arbre et, foi d'homme! il aura tôt fait de vous déguiser en archi-fou à votre satisfaction. »
Duncan y consentit, et le Mohican, qui avait écouté attentivement ce qu'on venait de dire, se disposa volontiers à remplir ses nouvelles fonctions. Versé de longue date dans tous les subterfuges de sa race, il traça avec beaucoup de facilité et d'adresse les signes fantastiques que les indigènes avaient coutume de considérer comme preuve d'une humeur joyeuse et amicale. Il évita le moindre trait qui pût révéler une secrète inclination pour la guerre, tandis que, d'autre part, il s'appliqua à reproduire tout ce qui indiquait des dispositions bienveillantes. En un mot, sa main habile fit disparaître entièrement le guerrier sous le masque du bouffon. Ce n'était pas chose rare chez un Indien; et comme Duncan était déjà suffisamment déguisé par ses vêtements, on avait tout lieu de croire qu'avec sa connaissance de la langue française, il passerait pour un jongleur de Ticonderoga, en train de faire une tournée parmi les tribus alliées.
Quand on jugea que rien ne manquait à son tatouage, Oeil de Faucon lui donna force conseils affectueux, et convint avec lui des signaux et du lieu de ralliement en cas de succès de part et d'autre. La séparation de Munro et de son jeune ami fut plus douloureuse; néanmoins le colonel s'y soumit avec une indifférence que son caractère cordial et honnête n'eût pas eue dans un état d'esprit moins troublé.
Le chasseur prit ensuite Duncan à part, et l'informa de l'intention où il était de laisser le vétéran dans quelque endroit sûr sous la garde de Chingachgook; pendant ce temps-là, il chercherait en compagnie d'Uncas à se procurer des renseignements parmi la peuplade qu'ils avaient toute raison de croire composée de Delawares. Après lui avoir recommandé par-dessus tout la prudence, il termina en s'écriant avec une chaleur d'expression et de sentiment dont Heyward fut profondément touché:
« Et maintenant, que Dieu vous bénisse! Vous avez montré une ardeur qui me plaît; car c'est l'attribut de la jeunesse, et surtout dans un sang vif et un coeur vaillant. Mais croyez-en un homme à qui l'expérience a démontré la vérité de ce qu'il conseille: vous aurez besoin d'appeler à votre aide toute votre fermeté et un esprit plus subtil que n'en donnent les livres, avant de déjouer la ruse d'un Mingo ou de venir à bout de son audace. Dieu vous accompagne! Si les Hurons touchent à votre chevelure, comptez sur la promesse d'un Blanc qui a derrière lui de braves guerriers pour le soutenir: ils paieront leur victoire par autant de morts qu'ils vous auront enlevé de cheveux! Je vous le répète, mon jeune gentilhomme, que la Providence bénisse votre entreprise, car elle est honorable; et souvenez-vous que pour mettre les coquins dedans, il est permis de faire des choses qui ne sont pas naturelles à une peau blanche. »
Duncan serra avec chaleur la main de son digne compagnon, qui hésitait à la présenter, recommanda de nouveau son vieil ami à ses soins, lui rendit les voeux de réussite qu'il en avait reçus, et fit signe à David de lui montrer le chemin.
Oeil de Faucon suivit quelque temps des yeux avec admiration l'intrépide et aventureux jeune homme; puis, secouant la tête d'un air de doute, il ramena les trois compagnons qui lui restaient dans l'intérieur de la forêt.
La route que David fit prendre à Heyward traversait directement la clairière des castors et longeait les bords de leur étang. En se voyant seul avec une créature si simple et si peu en état de lui porter secours en des conjonctures périlleuses, le major commença à comprendre les difficultés de la tâche qu'il avait entreprise. La lumière affaiblie du soir couvrait de teintes lugubres le sauvage désert qui s'étendait de tous côtés autour de lui; il n'était pas jusqu'au silence de ces petites huttes qu'il savait remplies d'une population si nombreuse qui n'eût en soi quelque chose d'effrayant. En contemplant ces constructions admirables, en songeant aux merveilleuses précautions de leurs ingénieux habitants, une pensée le frappa: même les animaux de ces vastes solitudes possédaient un instinct presque à la hauteur du sien, ce qui lui fit faire un retour, non sans inquiétude sur la lutte inégale dans laquelle il s'était témérairement engagé. Puis vinrent s'offrir à lui l'image charmante d'Alice, son malheur, les dangers qu'elle courait, et il se sentit assez de courage pour affronter les périls de sa situation. Encourageant David de la voix, il marcha en avant du pas leste et vigoureux de la jeunesse et de l'audace.
Après avoir décrit à peu près un demi-cercle autour de l'étang, ils s'éloignèrent du ruisseau pour atteindre le niveau du terrain. Au bout d'une demi-heure, ils arrivèrent à la lisière d'une autre clairière qui paraissait également l'ouvrage des castors, et que ces animaux intelligents avaient sans doute abandonnée pour s'établir dans un endroit plus commode. Un sentiment bien naturel fit hésiter un moment Heyward avant de quitter le couvert du bois, comme un homme qui rassemble toutes ses forces avant de tenter une épreuve hasardeuse dans laquelle il sait qu'elles lui seront nécessaires. Il mit à profit cette halte pour recueillir les renseignements que pouvait lui procurer un coup d'oeil jeté à la hâte.
De l'autre côté de la clairière, et près d'un endroit où le ruisseau tombait en cascade sur quelques rochers, il y avait une soixantaine de loges, bâtisses grossières qui se composaient d'un mélange de troncs d'arbre, de branchages et de terre. Elles étaient disposées sans ordre, et on semblait dans leur construction n'avoir consulté ni la propreté ni la symétrie; et en effet, sous ces deux rapports, elles étaient tellement inférieures au village de castors que Duncan venait de voir, qu'il s'attendit à une surprise non moins étonnante que la première.
Cette attente ne fut pas diminuée lorsqu'à la lueur douteuse du crépuscule, il vit émerger l'une après l'autre, d'un fouillis d'herbes hautes et drues qui foisonnaient devant les loges, vingt à trente figures qui s'évanouirent successivement, comme pour s'enfoncer dans les entrailles de la terre. Autant qu'il put en juger, ces formes bizarres ressemblaient plutôt à des spectres et à des apparitions de l'autre monde qu'à des créatures humaines formées des matériaux communs et vulgaires de chair et de sang. Par instants se dressait un corps nu agitant les bras en l'air comme un insensé; tout à coup on ne voyait plus rien à la place qu'il avait occupée, et il se montrait un peu plus loin, lui ou un être semblable ayant le même caractère mystérieux.
David, voyant hésiter son compagnon, suivit la direction de son regard, et le rappela à lui-même en disant:
« Ici le terrain fertile manque de culture, et je puis l'ajouter sans un levain blâmable d'amour-propre, dans le peu de temps que j'ai passé chez ces païens, j'ai semé inutilement beaucoup de bon grain.
-Les Indiens, » répondit machinalement Heyward, tout occupé du spectacle qu'il avait sous les yeux, « préfèrent la chasse aux arts du travail.
-Il y a pour l'esprit plus de joie que de travail à chanter les louanges de Dieu, » dit David. « Mais les enfants abusent cruellement des dons du ciel! J'ai rarement rencontré des garçons de leur âge qui aient reçu pour la psalmodie des dispositions naturelles plus remarquables, et bien sûr, bien sûr, il n'en est point qui les négligent davantage. Trois soirées de suite, les marmots sont venus ici; trois fois je les ai réunis pour chanter avec moi un cantique; et ils n'ont répondu à mes efforts que par des cris et des hurlements qui m'ont déchiré jusqu'au fond de l'âme!
-De qui parlez-vous?
-De ces enfants du diable que vous voyez là-bas perdre un temps précieux à faire des grimaces. Ah! la salutaire contrainte de la discipline est bien peu connue parmi ce peuple abandonné à lui-même! Dans un pays où le bouleau croît en abondance vous ne trouveriez pas un paquet de verges, et je ne m'étonne pas de ce que les bienfaits de la Providence soient employés à produire un si infernal charivari. »
Là-dessus, David se boucha les oreilles pour ne pas entendre cette marmaille, dont les hurlements aigus firent alors retentir la forêt. Un sourire de dédain effleura les lèvres de Duncan qui, se moquant en lui-même de l'accès de superstition qu'il venait d'avoir, dit avec fermeté:
« Avançons! »
Les mains toujours collées à ses oreilles, le maître de chant obéit, et tous deux poursuivirent hardiment leur route vers ce que David appelait quelquefois « le camp des Philistins ».

19:32
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

28

Chapitre 23

“Les bêtes fauves ont un privilège de chasse, et, avant de lancer nos meutes, nous donnons au cerf un espace réglé par les lois. Mais le renard, qui trouverait à redire à la façon dont il a été pris ou tué?”
Walter Scott, “la Dame du Lac.”

Il est rare que les campements des Indiens soient gardés, comme ceux des Blancs, par des sentinelles armées.
Averti par son instinct de l'approche du danger lorsqu'il est encore éloigné, l'Indien en général se fie à la connaissance qu'il a des signes de la forêt, et à l'étendue ainsi qu'à la difficulté des lieux qui le séparent de ceux qu'il a le plus à craindre. L'ennemi qui, par un heureux concours de circonstances, a trouvé moyen d'éluder la vigilance des éclaireurs, est à peu près assuré de ne pas trouver autour des habitations de vedettes pour donner l'alarme. En outre de cette habitude générale, les tribus amies de la France connaissaient trop bien l'importance du coup qui venait d'être frappé, pour appréhender aucun danger immédiat de la part des nations hostiles tributaires de la couronne britannique.
Duncan et David arrivèrent donc au milieu des enfants qui jouaient, comme nous l'avons dit, sans que rien eût annoncé leur approche; mais, aussitôt qu'elle les aperçut, toute la bande joyeuse poussa, d'un accord tacite, un cri d'effroi et d'avertissement à la fois, et disparut comme par enchantement. Les corps nus et basanés de ces enfants se confondaient tellement, à cette heure du jour, avec les hautes herbes où ils étaient cachés, qu'on eût dit de prime abord que la terre les avait engloutis. Revenu de sa première surprise, Duncan, en regardant autour de lui, rencontra partout des yeux noirs et vifs qui ne le perdaient pas de vue. Présage peu rassurant, et qui n'était guère propre à encourager le major sur la nature de l'examen qu'allait probablement lui faire subir la prudence plus avisée des hommes! Aussi y eut-il un moment où il n'eût pas été fâché de battre en retraite. Par malheur, il était trop tard pour manifester la moindre apparence d'hésitation. Les clameurs des enfants avaient attiré une douzaine de guerriers sur le seuil de la hutte la plus proche; là, un groupe à l'air rébarbatif attendait gravement la venue de ces hôtes inattendus.
David, déjà familiarisé en quelque sorte avec de semblables scènes, ouvrit la marche, et se dirigea vers cette même hutte, avec une assurance qu'il n'eût pas été facile de déconcerter.
C'était le principal édifice du village, bien qu'il ne fût construit que d'écorce et de branches d'arbres; la tribu y tenait ses conseils et ses assemblées publiques pendant sa résidence temporaire sur les confins de la province anglaise.
Il fut difficile à Duncan de conserver son masque d'indifférence lorsqu'il fut obligé de coudoyer en passant les robustes sauvages qui étaient attroupés devant la porte; mais, convaincu que sa vie dépendait de sa présence d'esprit, il s'abandonna à la discrétion de son compagnon, dont il emboîta le pas, et s'efforça, tout en marchant, de raffermir ses esprits. Au premier contact avec ces êtres sanguinaires, il eut froid au coeur et son sang se figea dans ses veines; puis il fut assez maître de lui pour s'avancer jusqu'au centre de la loge, sans laisser voir sur son visage aucun reflet de ses appréhensions. Suivant l'exemple du brave David, il s'approcha d'une pile de branches odoriférantes entassées dans un coin, et y prit un fagot sur lequel il s'assit en silence.
Dès que le nouveau venu fut passé, les guerriers qui l'avaient suivi des yeux quittèrent le seuil et entrèrent à leur tour; puis, se rangeant autour de lui, ils semblèrent attendre avec patience le moment où la dignité de l'étranger lui permettrait de parler. La plupart étaient nonchalamment appuyés contre les poteaux qui supportaient le fragile édifice, tandis que trois ou quatre des chefs les plus vieux et les plus renommés s'étaient assis, selon leur coutume, à terre et un peu en avant des autres.
Une torche brûlait dans ce lieu, et sa flamme aveuglante, que l'air faisait vaciller, jetait des reflets rougeâtres tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre de ces farouches physionomies. Duncan en profita pour essayer de pressentir, par un coup d'oeil furtif, à quel accueil il devait s'attendre.
Les chefs, placés sur le devant, affectant de le remarquer à peine, tenaient leurs yeux fixés à terre, dans une attitude qui tenait plus de la défiance que du respect. Les guerriers qui se trouvaient dans l'ombre et sur un plan reculé montraient moins de réserve. Duncan s'aperçut bientôt que leurs regards pénétrants étudiaient à la dérobée sa personne et son attirail; en réalité, rien n'échappait à leur observation et à leurs commentaires, ni un tressaillement, ni un geste, ni le moindre détail du tatouage ou du vêtement.
Enfin un Indien aux cheveux grisonnants, mais dont les membres musculeux et la démarche ferme annonçaient toute la vigueur de l'âge mûr, sortit d'un retrait où il s'était probablement dissimulé pour faire ses observations sans être vu, et prit la parole. Comme il s'exprimait dans la langue des Wyandots ou Hurons, son discours demeura inintelligible pour celui à qui il l'adressait. Aussi Duncan n'en retint-il qu'une chose, le ton du débit encore plus poli qu'irrité, et secouant la tête, il indiqua par un geste qu'il lui était impossible de répondre.
“Aucun de mes frères ne parle-t-il français ou anglais?” dit-il dans la première de ces langues, en promenant ses regards d'une figure à l'autre, dans l'espoir de voir quelqu'un faire un signe affirmatif.
Plusieurs des assistants tournèrent vers lui la tête comme pour saisir le sens de ses paroles, mais il n'obtint pas de réponse.
“J'aurais regret à croire,” continua Duncan avec une prononciation lente, et en employant les termes français les plus simples qu'il put trouver, “que dans cette nation sage et brave nul ne comprend la langue dont le grand monarque fait usage quand il parle à ses enfants. Il aurait un poids sur le coeur s'il savait que ses guerriers rouges ont si peu d'égards pour lui.”
Il y eut alors un long silence, pendant lequel aucun mouvement du corps, aucun trait du regard ne trahit l'impression produite par cette observation. Le major, qui savait que l'art de se taire était une vertu chez ses hôtes, mit volontiers à profit cet usage afin de coordonner ses idées.
A la fin, le même guerrier qui lui avait d'abord adressé la parole, lui demanda sèchement dans le français du Canada:
“Quand le monarque, notre grand-père, parle à son peuple, est-ce avec la langue d'un Huron?
-Il ne fait aucune différence entre ses enfants, que la couleur de leur peau soit rouge, noire ou blanche,” répondit Duncan d'une manière évasive: “mais il fait un cas tout particulier des braves Hurons.
-Comment parlera-t-il quand les coureurs lui compteront les chevelures qui poussaient, il y a cinq nuit, sur la tête des Anglais?
-Ils étaient ses ennemis,” dit Duncan avec un tressaillement involontaire; “et sans doute il dira: C'est bon! mes Hurons sont des vaillants.
-Ce n'est pas ainsi que pense notre père du Canada. Au lieu de regarder devant lui pour récompenser ses Indiens, c'est en arrière qu'il se tourne; il voit les Anglais morts, et non les Hurons. Que veut dire cela?
-Un grand chef comme lui a plus d'idée que de langue. Il veille à ce que nul ennemi ne suive ses traces.
-Le canot d'un guerrier mort ne flottera plus sur l'Horican,” répliqua le sauvage d'un air sombre. “Les oreilles du grand chef sont ouvertes aux Delawares qui ne sont pas nos amis, et ils les remplissent de mensonges.
-Cela ne peut être. Voyez, il m'a ordonné à moi, qui suis instruit dans l'art de guérir, d'aller trouver ses enfants les Hurons rouges des grands lacs, et de leur demander s'ils ont des malades parmi eux.”
Un nouveau silence suivit la déclaration de la qualité que le major venait de prendre. Tous les yeux se portèrent à la fois sur sa personne, comme pour juger de la vérité ou de la fausseté de sa parole, avec un air d'intelligence et de perspicacité qui le fit trembler pour la suite de cet examen inquisiteur.
Heureusement le premier interlocuteur reprit la parole.
“Les hommes sages du Canada ont-ils l'habitude de peindre leur peau?” demanda-t-il froidement. “Nous les avons entendus se vanter d'avoir le visage pâle.
-Quand un chef indien vient parmi ses pères blancs,” reprit Heyward avec beaucoup d'assurance, “il quitte sa blouse de buffle pour prendre la chemise qu'on lui offre. Mes frères m'ont donné cette peinture, et je la porte.”
Un murmure d'approbation annonça que ce compliment adressé à la tribu était favorablement accueilli.
Le vieux chef fit un geste de satisfaction; son exemple fut suivi par la plupart des guerriers, qui étendirent une main comme lui et poussèrent leur exclamation favorite. Duncan commença à respirer plus librement, dans la persuasion que le plus fort de l'interrogatoire était fini, et comme il avait déjà arrangé une histoire simple et vraisemblable à l'appui de sa profession prétendue, ses espérances de réussite augmentèrent.
Un autre guerrier s'avança.
Après s'être recueilli un instant afin de faire une réponse convenable à la déclaration de leur hôte, il prit l'attitude d'un orateur. A peine avait-il ouvert la bouche qu'il s'éleva de la forêt un bruit sourd mais inquiétant, suivi de clameurs perçantes et prolongées de manière à ressembler aux plaintifs hurlements d'un loup.
A cette interruption soudaine, Duncan se leva, et l'impression terrible qu'il éprouva lui fit oublier tout le reste. Au même instant, tous les Hurons s'élancèrent au dehors, et bientôt éclata dans l'air un vacarme épouvantable.
Notre jeune aventurier fut incapable d'y résister plus longtemps: il sortit à son tour, et se trouva au milieu d'une foule désordonnée qui réunissait presque tout ce qui était doué de vie dans le village. Hommes, femmes, enfants, vieillards, invalides, jeunes gens, tout le monde était sur pied; les uns vociférant à tue-tête, les autres battant des mains avec une joie frénétique, tous exprimant leur satisfaction féroce de quelque événement inattendu.
La scène qui suivit donna presque aussitôt au major l'explication de cet horrible tumulte.
Il restait encore assez de clarté dans les cieux pour qu'on pût distinguer entre les arbres les espèces d'avenues par lesquelles différents sentiers venaient aboutir dans la clairière. On en vit sortir une longue file de guerriers qui s'avançaient en procession vers le village. Celui qui marchait en tête portait une perche à laquelle étaient suspendues plusieurs chevelures humaines. Les sons effrayants que le major avait entendus étaient ce que les Blancs ont appelé avec raison “le cri de mort”, et chaque répétition de ce cri avait pour but d'annoncer à la tribu la mort d'un ennemi. Ce qu'Heyward connaissait des usages des Indiens l'aida à trouver cette explication. Sachant désormais que ce sabbat d'enfer avait pour cause le retour imprévu d'une troupe partie en expédition, ses angoisses se calmèrent, et il se félicita intérieurement d'une circonstance grâce à laquelle il pouvait espérer qu'on ferait moins d'attention à lui.
A une centaine de pas du village, les nouveaux venus firent halte. Ils avaient entièrement cessé de pousser le cri plaintif et féroce, qui avait pour but tout à la fois de gémir sur les morts et de célébrer les vainqueurs. L'un d'eux, s'étant détaché du reste de la troupe, se mit à discourir à haute voix: c'était une sorte d'invocation mélancolique aux trépassés, bien qu'ils ne pussent pas entendre ses paroles plus que les hurlements qui avaient retenti auparavant. Ce fut ainsi que la victoire de l'expédition fut annoncée à la tribu.
Il serait difficile de donner une idée de l'explosion d'allégresse qui accueillit cette nouvelle. Tout le camp devint un théâtre de désordre et de commotions violentes. Les guerriers tirèrent leurs coutelas, les brandirent en l'air et se rangèrent sur deux lignes qui s'étendaient parallèlement depuis l'endroit où les vainqueurs s'étaient arrêtés jusqu'au village. Les femmes saisirent des bâtons, des haches, tout ce qui leur tomba sous la main, et s'avancèrent avec ardeur pour prendre part au cruel divertissement qui se préparait. L'enfance elle-même n'en demeura pas exclue: de petits garçons arrachaient de la ceinture de leurs pères les tomahawks, qu'ils avaient à peine la force de soulever, et se glissaient entre les guerriers, dociles imitateurs de leurs sauvages parents.
De grands tas de broussailles avaient été amoncelés dans la clairière, et des vieilles étaient en train d'y mettre le feu pour éclairer le spectacle qui allait se passer. Quand la flamme s'en éleva, elle éclipsa les dernières lueurs du crépuscule, et contribua à rendre les objets à la fois plus distincts et plus hideux.
Tout cela formait un tableau imposant, auquel la ceinture sombre des grands pins servait de cadre.
Sur le plan le plus éloigné étaient rangés en demi-cercle les guerriers qui venaient d'arriver. A quelques pas en avant se tenaient deux hommes qui semblaient destinés à remplir un rôle à part. La lumière n'était pas assez forte pour qu'on pût distinguer leurs traits, et cependant on voyait qu'ils étaient animés d'émotions toutes différentes. L'un, droit et ferme, était prêt à subir son destin en héros; l'autre baissait la tête, comme frappé de terreur ou en proie à la honte.

19:33
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

29

L'audacieux Duncan se sentit épris d'admiration et de pitié pour le premier, bien qu'aucune occasion ne pût lui être offerte de manifester ses généreuses sympathies. Malgré tout, il suivait d'un oeil ému ses moindres mouvements; et en contemplant ses membres robustes et ses belles proportions, il cherchait à se persuader que, s'il était au pouvoir de l'homme secondé par un courage intrépide, de sortir sain et sauf d'un si grand péril, le jeune captif qu'il avait sous les yeux pouvait espérer de triompher dans la course fatale à laquelle on allait le soumettre. Peu à peu il s'approcha davantage des Hurons, et il pouvait à peine respirer, tant était vif l'intérêt qu'excitait en lui ce spectacle.
On donna le signal de l'épreuve imposée aux prisonniers, et l'intervalle de silence qui l'avait précédé fut rompu par une explosion de hurlements qui surpassa tout ce qu'on avait encore entendu. La plus faible des deux victimes ne bougea de place; mais l'autre se mit à bondir avec la légèreté et la vitesse d'un daim. Au lieu de se jeter à travers les rangs ennemis, comme on s'y attendait, il entra dans l'espèce de défilé que formaient les Hurons rangés sur deux lignes, et avant qu'un seul coup pût l'atteindre, il se détourna brusquement, sauta par-dessus une troupe d'enfants et gagna aussitôt le front extérieur de l'armée en bataille, et par conséquent celui qui présentait le moins de danger.
A ce subterfuge, l'air retentit d'imprécations, les rangs furent rompus, et la multitude irritée se dispersa dans un indicible désordre.
Une douzaine de foyers en flammes répandaient sur le lieu de la scène une clarté rougeâtre, qui lui prêtait l'apparence d'une fantastique arène, où une troupe de démons se seraient rassemblés pour accomplir leur effroyable sabbat. Les figures qu'on entrevoyait dans la pénombre ressemblaient à d'infernales apparitions, s'agitant, se bousculant, se démenant avec des contorsions et des gestes frénétiques. Quant à celles qui passaient devant les brasiers, la lumière faisait ressortir en traits hideux la colère et la haine qui les transportaient.
Un tel concours d'ennemis acharnés ne laissa pas au fugitif le temps de respirer. Il y eut un moment où l'on put craindre qu'il ne réussît à gagner la forêt, mais ceux qui l'avaient fait prisonnier se jetèrent tous ensemble au-devant de lui, et le refoulèrent au centre de la clairière. Se retournant alors comme un daim qui voit le chasseur en face, il s'élança avec la rapidité d'une flèche à travers les flammes d'un bûcher, et après avoir dépassé sain et sauf la multitude, il parut à l'extrémité opposée de la clairière; là également, il fut repoussé par quelques vieux Hurons des mieux avisés. Une fois encore il se perdit dans la mêlée, comme si elle eût pu lui fournir un moyen de salut, et quelques instants s'écoulèrent pendant lesquels Heyward crut que l'agile et courageux jeune homme avait définitivement succombé.
On ne distinguait plus qu'une masse obscure de figures humaines ballottées çà et là dans une confusion inexprimable. Au-dessus d'elle, on voyait reluire le fer des couteaux et des haches, et se balancer les massues formidables; mais les coups ne portaient point, et l'on continuait de frapper au hasard. Les cris perçants des femmes et les farouches hurlements des guerriers ajoutaient encore à l'horreur de ce spectacle. De temps en temps, Duncan entrevoyait un corps léger qu'un bond prodigieux soulevait en l'air, et il se reprenait à espérer que le coureur n'avait rien perdu de sa vigueur.
Tout à coup la foule, rejetée en arrière, s'approcha de l'endroit où il était resté. Un mouvement rapide porta les Hurons nouveau venus à travers un groupe de femmes et d'enfants, qui tombèrent et furent foulés aux pieds. En pleine bagarre, Duncan vit reparaître le captif. Les forces humaines ne pouvaient bien longtemps encore soutenir une pareille épreuve, et le malheureux semblait en être convaincu. Profitant d'une ouverture dans les rangs des guerriers, il s'y précipita et fit un effort désespéré, et que Duncan jugea devoir être le dernier, pour gagner la forêt. Comme s'il eût connu qu'il n'avait rien à craindre de la part de l'officier anglais, le fugitif passa si près de lui qu'il effleura ses vêtements.
Un gigantesque Huron, qui venait de prendre son élan, le serrait de près, et levait déjà le bras pour asséner un coup fatal. Duncan allongea le pied et d'un croc en jambe précipita le sauvage, la tête la première, à quelques pas de celui qu'il voulait immoler. Le prisonnier profita de cet avantage avec la rapidité de la pensée: il fit volte-face, et disparut comme un météore. Saisi d'étonnement, le major, en cherchant à savoir ce qu'il était devenu, l'aperçut tranquillement appuyé contre un poteau peint de diverses couleurs, placé à l'entrée de la principale cabane ou loge du conseil.
Craignant que la part indirecte qu'il avait prise au salut du fugitif ne lui devînt fatale à lui-même, Duncan s'empressa de changer de place. Il suivit la foule, qui revenait avec un air sombre, comme l'est toute populace qui se voit privée d'une exécution dont on lui avait promis le sanglant spectacle. La curiosité, ou peut-être un sentiment meilleur, l'engagea à s'approcher de l'étranger. Il le trouva debout, le bras passé autour du poteau qui faisait sa protection; sa respiration était rauque et haletante après les incroyables fatigues qu'il avait subies, mais il dédaignait de laisser voir le plus léger signe de souffrance. Un usage immémorial et sacré interdisait de toucher à sa personne, jusqu'à ce que le conseil de la tribu eût décidé de son sort; mais le résultat de la délibération n'était pas douteux, à en juger par les sentiments de la cohue dont la place était encombrée.
Tout ce que le vocabulaire des Hurons contient de termes injurieux, les femmes désappointées le prodiguaient à l'étranger qui s'était soustrait à leurs cruels traitements. Elles insultaient à son courage, et lui disaient, avec des railleries amères, que ses pieds valaient mieux que ses mains, et qu'il avait mérité des ailes, puisque il ignorait l'usage de la flèche et du couteau. A tout cela le captif ne répondait rien, se bornant à conserver une attitude qui offrait un singulier mélange de dignité et de mépris. Exaspérées de son sang-froid autant que de son heureuse fortune, la parole des mégères s'embrouilla au point d'être inintelligible, et la rage leur fit pousser d'affreux hurlements.
Une des vieilles qui avaient allumé les feux se fraya un passage à travers la foule et vint se camper en face du prisonnier. A la vue de cette sorcière aux traits décharnés et à peine vêtue de loques sordides, on ne se trompait guère en lui supposant une méchanceté surhumaine. Rejetant sur l'épaule un semblant de vêtement, elle étendit son bras long et osseux, et se servant de la langue delaware, comme plus accessible à l'objet de ses outrages, elle commença ainsi en élevant la voix:
“Ecoute-moi, Delaware!” dit-elle en frappant de ses doigts la figure du prisonnier. “Ta nation est une race de femmes, et la bêche convient mieux à vos mains que le fusil. Vos femmes donnent le jour à des daims; mais si un ours, un chat sauvage ou un serpent venaient à naître parmi vous, vous prendriez tous la fuite. Les filles des Hurons te feront des jupes, et nous te trouverons un mari.”
Cette insultante apostrophe fut accueillie par de grands éclats de rire, explosion de gaieté violente où les voix fraîches et mélodieuses des jeunes femmes se mariaient étrangement aux grognements et aux criailleries des méchantes vieilles. Efforts impuissants! Le captif, supérieur à une telle attaque, demeurait immobile et la tête haute; on eût dit qu'il se croyait seul, excepté lorsque son regard fier et hautain errait sur les guerriers qui se promenaient à quelque distance, observateurs sombres et silencieux de tout ce qui se passait.
Furieuse d'avoir manqué son but, la mégère mit ses poings sur ses hanches, et prenant une attitude de défi et d'insulte, elle vomit un torrent d'invectives dont nous essaierions en vain de reproduire l'infinie variété. Toute cette dépense de mots fut inutile, et quelle que fût sa réputation dans la science de l'injure, le prisonnier lui laissa répandre sa fureur jusqu'à ce que l'écume lui vînt à la bouche; mais pas un seul muscle ne tressaillit sur sa figure.
Tant d'indifférence parut faire impression sur les autres spectateurs. Un adolescent qui, sortant à peine de l'enfance, venait d'être admis au nombre des guerriers, voulut venir en aide à cette furie en brandissant son tomahawk devant la victime et en ajoutant ses bravades aux railleries de la vieille. Alors seulement le prisonnier tourna son visage vers la lumière et laissa tomber sur le jeune tourmenteur un regard où il y avait quelque chose de plus que du mépris; puis il reprit son attitude de calme recueillement.
Mais son changement de posture avait permis à Duncan de reconnaître Uncas, le jeune Mohican. La surprise lui ôta presque la faculté de respirer, et la situation critique du jeune chef le plongea dans un pénible accablement. Aussi détourna-t-il les yeux, de crainte que leur expression trop significative ne contribuât à hâter le sort du prisonnier. Néanmoins rien encore ne justifiait de telles appréhensions.
L'exaspération de la foule était loin de se calmer, quand un Huron, s'ouvrant brutalement un chemin, et poussant de côté la meute des enfants et des femmes, prit Uncas par le bras et le fit entrer dans la loge du conseil. Il y fut suivi par tous les chefs et par les plus illustres guerriers, au nombre desquels Heyward, dévoré d'inquiétude, trouva moyen de se glisser, sans attirer sur lui une attention qui aurait pu être funeste.
Les sauvages employèrent quelques minutes à prendre place, chacun selon son rang et l'influence dont il jouissait dans la tribu. On observa un ordre à peu près semblable à celui qui avait été adopté dans la réunion précédente. Au milieu de la salle spacieuse, et sous la lumière éclatante d'une torche, s'assirent les vieillards et les chefs principaux; quant aux jeunes gens et aux guerriers d'une classe inférieure, ils se tinrent en cercle par derrière. Juste au centre de la cabane, au-dessous d'une ouverture par laquelle filtrait la clarté d'une ou deux étoiles, était Uncas, debout, dans une attitude de calme et de majesté. Son air fier n'échappa point à la pénétration de ses vainqueurs, et ils portaient sur lui de fréquents regards, où l'on lisait, à travers une inflexibilité de parti pris, l'admiration que leur inspirait son courage.
Il n'en était pas de même de l'individu qui était auprès du jeune Mohican, avant que celui-ci eût commencé la redoutable épreuve où avait triomphé son agilité. Bien loin de se joindre à ceux qui le poursuivaient, il était demeuré, au milieu de la confusion générale, immobile comme une statue, courbé sous l'humiliation de la honte. Aucune main n'avait été tendue pour lui faire accueil, et nul n'avait daigné prendre la peine de surveiller ses mouvements. S'il était entré dans la loge, c'était comme poussé par une impulsion fatale à laquelle il cédait sans résistance. Heyward profita de la première occasion pour le regarder en face, bien qu'il eût une appréhension secrète de reconnaître encore un visage ami. Mais ses traits lui étaient inconnus, et chose inexplicable! il lui parut porter toutes les marques distinctives d'un guerrier huron. Cependant il ne se mêla point aux guerriers de sa tribu, et s'assit à part, solitaire au milieu de la foule, dans une posture abjecte et craintive, comme s'il eût voulu occuper le moins d'espace possible.
Quand chacun eut pris la place qui lui était assignée, il se fit un profond silence. Alors le chef aux cheveux blancs dont nous avons déjà parlé adressa la parole au captif en se servant de la langue des Lenni-Lénapes ou Delawares.
“Quoique tu sois d'une nation de femmes,” dit-il, “tu as agi en homme, Delaware. Je te donnerais volontiers à manger; mais qui mange avec un Huron doit devenir son ami. Repose en paix jusqu'au soleil du matin; alors tu entendras nos paroles.
-J'ai jeûné sept jours et sept nuits d'été à la piste des Hurons,” répondit froidement Uncas. “Les enfants des Lénapes savent marcher dans le sentier de la justice sans s'arrêter pour manger.
-Deux de mes jeunes hommes sont à la poursuite de ton compagnon,” reprit l'autre sans paraître faire attention à la bravade de son prisonnier; “quand ils seront de retour, alors nos sages te diront si tu dois vivre ou mourir.
-Un Huron n'a-t-il point d'oreilles?” s'écria Uncas d'un air de mépris. “Depuis qu'il est votre captif, le Delaware a deux fois entendu la détonation d'un fusil qui lui est connu. Vos jeunes hommes ne reviendront jamais.”
Un sombre silence suivit cette allusion pleine d'assurance à l'adresse d'Oeil de Faucon. Duncan, qui la comprit, se pencha en avant pour tâcher de voir quel effet ces paroles avaient produit sur la physionomie des assistants. Quant au chef, il se contenta de répondre:
“Si les Lénapes sont si adroits, comment se fait-il qu'un de leurs guerriers les plus braves soit ici?
-Il a poursuivi un lâche qui fuyait, et il est tombé dans un piège. Le castor est fin, on le prend cependant.”
En parlant ainsi, Uncas montra du doigt le Huron solitaire, mais sans daigner s'occuper davantage d'un être si abject. Sa réponse et l'air dont il l'avait prononcée produisirent une sensation profonde. Tous les yeux se dirigèrent lentement vers l'individu que ce geste si simple venait d'indiquer, et un murmure sourd et menaçant s'éleva parmi l'auditoire. Ce bruit de sinistre présage se répandit jusque dans la foule de femmes et d'enfants entassés pêle-mêle à la porte, et dont les traits annonçaient une avide curiosité.
Cependant les chefs les plus âgés échangeaient leurs sentiments dans un court colloque, accentué de gestes énergiques, et bientôt suivi d'un long et imposant silence. Les Hurons placés en arrière se dressaient sur la pointe des pieds afin de mieux voir le coupable, et celui-ci, entraîné par une émotion plus vive que celle de sa propre honte, releva la tête pour jeter sur ses juges un regard effaré.
Passant devant le prisonnier, le chef aux cheveux blancs s'avança vers le Huron solitaire et resta debout en face de lui.
Aussitôt la vieille sorcière qui avait accablé le Mohican d'injures pénétra dans le cercle en exécutant une sorte de danse; elle tenait à la main la torche qui éclairait la cabane, et marmottait des paroles inintelligibles qu'on pouvait prendre pour une incantation. Quoique personne ne l'eût appelée, sa démarche ne parut surprendre aucun des assistants.
S'approchant alors d'Uncas, elle tint la torche de manière à laisser voir sur son visage, éclairé de ses rouges clartés, le plus faible tressaillement qui pourrait le trahir. Le jeune chef demeura impassible dans sa fermeté hautaine, indifférent à l'examen de la mégère, l'oeil fixe et plongé dans les champs de l'espace. Satisfaite de son examen, elle le quitta en manifestant une légère expression de plaisir, et alla faire subir la même épreuve à son coupable compatriote.
Le jeune Huron était peint de son tatouage de guerre, et son corps bien proportionné était à peine caché par ses vêtements. Sous les feux de la torche il se détachait en pleine lumière, et Duncan détourna les yeux avec dégoût en le voyant agité des convulsions d'une terreur irrésistible. A ce spectacle douloureux, la vieille commençait déjà à pousser une sorte de lamentation sourde, quand le chef étendit la main et l'écarta doucement.
“Roseau Pliant,” dit-il en adressant la parole au jeune homme par son nom et dans sa langue, “quoique le Grand Esprit t'ait fait agréable à la vue, il eût mieux valu pour toi que tu ne fusses pas né… Ta langue est bruyante au village, et muette à la bataille… Nul de mes jeunes hommes n'enfonce plus avant le tomahawk dans le poteau de guerre; nul n'en frappe plus faiblement les Anglais… L'ennemi connaît la forme de ton dos, mais il n'a jamais vu la couleur de tes yeux; trois fois il t'a appelé au combat, trois fois tu as oublié de répondre… Ton nom ne sera plus prononcé dans ta tribu… il est déjà oublié.”
Tandis que le chef prononçait lentement ce discours, en faisant une pause après chaque phrase, le coupable releva la tête par déférence pour l'autorité et l'âge de celui qui parlait. La honte, l'horreur et l'orgueil se peignaient tour à tour sur sa physionomie expressive. Son oeil, contracté par des angoisses intérieures, se ranima soudain, et se fixa sur les guerriers dont l'opinion allait faire son déshonneur ou sa gloire. Cette dernière pensée l'emporta. Il se leva, et, découvrant sa poitrine, regarda sans trembler le couteau affilé qui brillait déjà dans la main de son juge inexorable. Au moment où l'arme fatale pénétra lentement jusqu'à son coeur, on le vit même sourire comme s'il eût éprouvé de la joie à trouver la mort moins terrible qu'il ne s'y était attendu; et il tomba sans vie aux pieds d'Uncas toujours inébranlable.
La vieille poussa un hurlement plaintif, jeta la torche par terre, et la loge fut plongée dans les ténèbres. L'assemblée, saisie d'épouvante, s'enfuit comme une troupe d'esprits troublés; et Duncan crut être resté seul avec le corps palpitant de la victime d'un jugement indien.

19:37
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

30

Chapitre 24

“Ainsi parle le sage; et les rois applaudissent,
Et, fermant leur conseil, à leur chef obéissent.”
Pope, “Traduction de l'Iliade.”

Toutefois il suffit d'un moment pour convaincre Heyward qu'il se trompait.
Une main s'appuya sur son bras en le serrant fortement, et il reconnut la voix d'Uncas.
“Les Hurons sont des chiens,” lui dit-il à l'oreille; “la vue du sang d'un lâche ne peut jamais faire trembler un guerrier. La Tête Blanche et le Sagamore sont en sûreté, et la carabine d'Oeil de Faucon n'est pas endormie. Allez-vous-en… Uncas et la Main Ouverte sont maintenant étrangers l'un à l'autre. J'ai dit.>
Le major aurait voulu en apprendre davantage; mais un mouvement de son ami, qui le poussa doucement vers la porte, l'avertit du danger qu'ils couraient tous deux si l'on venait à découvrir le secret de leurs intelligences.
Cédant à la nécessité, il s'éloigna à regret et se mêla à la foule. Les feux mourants de la clairière jetaient une lueur sombre et incertaine sur les figures qui allaient et venaient sans mot dire, et de temps en temps la flamme, venant à se ranimer, éclairait l'intérieur de la loge, où l'on apercevait le Mohican, immobile et dans la même attitude, auprès du jeune Huron étendu à ses pieds. Quelques guerriers y entrèrent pour prendre le cadavre et l'emporter dans les bois voisins.
Sous l'impression de cette scène solennelle, Duncan se mit à errer de cabane en cabane, dans l'espoir de découvrir quelque trace de celle pour laquelle il affrontait tant de périls. Personne ne lui adressa de questions, ni même ne parut faire attention à lui. Dans la situation d'esprit où se trouvait en ce moment la tribu, il lui eût été facile de fuir et de rejoindre ses compagnons; mais, outre l'inquiétude que lui donnait le sort d'Alice, un intérêt nouveau, quoique moins puissant, la position périlleuse d'Uncas, contribuait à le retenir chez les Hurons. Il continua donc à visiter toutes les huttes les unes après les autres; c'est ainsi qu'il fit le tour du village sans avoir trouvé ce qu'il cherchait.
Renonçant enfin à une investigation inutile, il retourna vers la cabane du conseil, dans l'intention de voir et de questionner David, afin de mettre un terme à une anxiété trop pénible.
En arrivant près de cet endroit redoutable qui venait de servir de tribunal et de lieu d'exécution, notre jeune officier vit que l'excitation était déjà calmée. Les guerriers y étaient de nouveau rassemblés et fumaient tranquillement, en s'entretenant avec gravité des principaux événements de leur récente expédition contre le fort William-Henry. Quoique le retour de Duncan dût leur rappeler les circonstances suspectes qui avaient accompagné son arrivée, sa présence ne produisit aucune sensation visible; loin de là, la scène qui venait d'avoir lieu lui parut favorable à ses vues, et il se promit de tirer, à la plus prochaine occasion, le meilleur parti possible de cet avantage inespéré.
Sans avoir l'air d'hésiter, il entra dans la loge, et s'assit avec une gravité tout à fait conforme à la conduite de ses hôtes. D'un coup d'oeil jeté à la hâte, il s'assura que, si Uncas était encore à la place où il l'avait laissé, David n'avait pas reparu. On n'avait soumis le Mohican à aucune contrainte; seulement un jeune Huron, posté à quelques pas, ne le quittait pas des yeux, et un guerrier en armes était appuyé contre la porte, restée ouverte. Sous tous les autres rapports, liberté entière était accordée au prisonnier; cependant il ne devait prendre aucune part à la conversation, et, dans son immobilité, il ressemblait plutôt à une belle statue qu'à un homme doué de sentiment et de vie.
Heyward venait d'être trop récemment témoin de la promptitude des châtiments infligés dans la peuplade au pouvoir de laquelle il était tombé, pour rien livrer au hasard. Certes il eût préféré aux discours le calme et la méditation, car la découverte de son identité ne pouvait manquer d'amener de terribles conséquences. Résolution prudente; mais ses hôtes en disposèrent tout différemment. Il était assis un peu dans l'ombre, quand un vieux chef qui parlait français se tourna de son côté.
“Mon père du Canada n'oublie pas ses enfants,” dit-il; “je l'en remercie. Un méchant esprit s'est introduit dans la femme d'un de mes jeunes hommes: l'habile étranger est-il capable de le chasser?”
Le major avait quelque connaissance des jongleries pratiquées chez les Indiens dans les cas de prétendue possession. Il comprit à l'instant à quel point cette circonstance servirait au succès de ses projets; mais la nécessité de conserver la dignité de son personnage s'imposait avant tout, et, réprimant un mouvement de joie, il apporta dans sa réponse la discrétion désirable.
“Tous les esprits ne se ressemblent pas,” dit-il; “quelques-uns cèdent au pouvoir de la science, d'autres y résistent.
-Mon frère est un grand médecin,” répliqua le rusé sauvage. “Veut-il essayer?”
Cette fois un geste d'assentiment fut toute la réponse d'Heyward.
Satisfait de cette assurance, le Huron reprit sa pipe, et attendit le moment convenable pour sortir. L'impatient officier, maudissant du fond de son coeur le grave cérémonial des sauvages, qui exigeait un tel sacrifice aux convenances, fut obligé d'affecter l'air indifférent du chef, qui était proche parent de la malade. Dix minutes s'écoulèrent ainsi, autant de siècles pour l'apprenti médecin, lorsque le Huron déposa sa pipe et ramena son vêtement sur sa poitrine pour se disposer à sortir.
Mais un guerrier robuste parut à la porte de la loge, et traversant les groupes de ses frères attentifs, alla s'asseoir à l'autre bout du fagot qui servait de siège à Duncan. Ce dernier sentit tout son corps secoué par un frisson d'horreur en reconnaissant à ses côtés son plus cruel ennemi, Magua!
Le retour soudain de cet homme artificieux et redoutable suspendit le départ du vieux Huron. Plusieurs pipes déjà éteintes se rallumèrent. Le nouveau venu, sans articuler une seule parole, tira de sa ceinture son tomahawk, qui lui servait de pipe, et ayant rempli de tabac le godet placé du côté opposé à la lame, il se mit tranquillement à en aspirer la vapeur par le tuyau pratiqué dans le manche, avec autant d'indifférence que s'il n'eût pas été depuis deux jours occupé à une chasse pénible.
Près d'un quart d'heure se passa, et tous les guerriers disparaissaient sous des nuages de fumée blanchâtre.
“Sois le bienvenu!” dit à la fin l'un d'eux. “Mon ami a-t-il trouvé les élans?
-Les jeunes hommes fléchissent sous leur poids,” répondit Magua. “Que Roseau Pliant aille à leur rencontre au sentier de la chasse; il les aidera.”
Quand ce nom proscrit de Roseau Pliant eut été prononcé, il se fit un long et solennel silence; et chacun ôta la pipe de ses lèvres, comme si le tuyau n'en eût plus transmis que des exhalaisons impures. La fumée forma en l'air de légers tourbillons, puis, roulée en spirale, s'échappa rapidement à travers l'ouverture percée dans le toit; la torche qu'on avait rallumée permit alors de distinguer les traits de toutes les personnes présentes.
Les yeux de la plupart d'entre elles étaient baissés vers la terre; quelques jeunes gens, moins réservés, dirigèrent les leurs sur un sauvage en cheveux blancs, qui était assis entre deux des chefs les plus vénérés de la tribu. Rien en lui pourtant ne semblait digne de remarque. Il avait l'air abattu plutôt que la prestance orgueilleuse de sa nation, et ses vêtements ne différaient en aucune façon de ceux des Indiens de la classe ordinaire. Comme ceux qui l'entouraient, il gardait la tête basse; mais s'étant aperçu par hasard qu'il était devenu l'objet d'une attention presque générale, il se leva et rompit le silence.
“C'est un mensonge,” dit-il; “je n'avais point de fils!… Celui qui portait ce nom est oublié; son sang était pâle et ne sort pas des veines d'un Huron; les perfides Chippeouais ont trompé ma femme!… Le Grand Esprit a ordonné que la famille de Wiss-en-tush s'éteigne… Heureux celui qui sait qu'avec lui meurt la honte de sa race!… J'ai dit.”
Le père promena ses regards autour de lui, comme pour quêter dans les yeux de ses auditeurs l'approbation de son stoïcisme. Mais les usages sévères de sa nation avaient exigé du faible vieillard un effort trop douloureux: l'expression de sa physionomie démentait le fier langage de sa bouche, et le déchirement de son âme contractait jusqu'à la souffrance tous les muscles de son visage sillonné de rides. Après être resté debout une minute pour savourer la joie d'un triomphe chèrement acheté, il se retourna, comme ne pouvant plus supporter le regard des hommes; puis cachant son visage sous sa couverture, il sortit de la cabane du pas silencieux d'un Indien, et alla chercher dans la solitude de sa propre demeure la sympathie d'une compagne âgée et désolée comme lui, et comme lui privée de l'unique appui de sa vieillesse.
Les Indiens, qui croient à la transmission héréditaire des vertus et des vices, le laissèrent partir en silence. Alors, avec une noblesse de tact qui eût pu servir d'exemple dans une société plus civilisée, l'un des chefs détourna l'attention des jeunes hommes de l'acte de faiblesse dont ils venaient d'être témoins, en adressant la parole à Magua par politesse comme au dernier venu.
“Les Delawares,” dit-il d'une voix enjouée, “ont rôdé autour de mon village comme des ours en quête des ruches d'abeilles. Mais qui jamais a trouvé un Huron endormi?”
Le nuage menaçant qui précède l'explosion du tonnerre n'est pas plus sombre que ne le devint le front de Magua, pendant qu'il s'écriait:
“Les Delawares des Lacs?
-Non; ceux qui portent des jupons de femme sur les bords de leur rivière. Un d'eux est tombé entre nos mains.
-Mes jeunes hommes l'ont-ils scalpé?
-Ses jambes étaient bonnes, quoiqu'il ait le bras plus propre à manier la bêche que le tomahawk.”
Et, d'un geste, le chef désigna Uncas.
Magua s'abstint de manifester une curiosité féminine à repaître ses yeux de la vue d'un captif appartenant à une nation contre laquelle on lui connaissait tant de motifs de haine; il continua à fumer avec l'air de réflexion qui lui était habituel lorsque rien n'exigeait l'emploi immédiat de sa ruse ou de son éloquence. Bien qu'intérieurement surpris des faits que lui laissait entrevoir le discours du vieux chef, il ne se permit de faire aucune question, se réservant d'éclaircir ses doutes en un moment plus opportun. Ce fut seulement après un laps de temps suffisant qu'il secoua les cendres de sa pipe, replaça le tomahawk à sa ceinture et se leva en tournant la tête vers le prisonnier, qui était à quelques pas derrière lui.
Uncas, tout absorbé qu'il semblait être dans ses pensées, n'en suivait pas moins les mouvements de son ennemi: dès qu'il le vit se retourner, il en fit autant de son côté, et leurs regards se croisèrent. Un assez long temps ces deux hommes fiers et indomptables tinrent obstinément les yeux fixés l'un sur l'autre. Le jeune Mohican sentait tout son corps se dilater, et ses narines s'ouvraient comme celles d'un tigre qui fait tête aux chasseurs; mais son attitude était si sévère, qu'il n'eût pas fallu un grand effort d'imagination pour voir en lui la parfaite image de la divinité guerrière de sa tribu. Les traits agités de Magua avaient quelque chose de plus mobile; à son air de défi succéda par degrés une expression de joie féroce, et tirant son souffle avec effort du fond de sa poitrine, il ne proféra qu'un seul mot:
“Le Cerf Agile!”
En entendant ce nom redoutable et bien connu, tous les guerriers se levèrent précipitamment, et un instant la gravité stoïque des Indiens fléchit sous l'impression de la surprise. D'une voix unanime on répéta ce nom odieux et pourtant respecté; et au-dehors, parmi les femmes et les enfants qui se pressaient à la porte, il retentit comme un écho, qui se prolongea dans les habitations pour aboutir à des hurlements de tristesse.
Avant que le bruit eût cessé, les guerriers s'étaient remis de l'émotion qu'ils avaient éprouvée. Chacun se rassit, tout honteux de sa précipitation: mais ils ne se lassaient pas d'examiner avec une curieuse attention le captif dont la bravoure avait été si souvent fatale aux meilleurs guerriers de leur nation.

19:37
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

31

Ce fut un triomphe pour Uncas, et il n'y resta pas insensible, ne donnant toutefois d'autre preuve de son orgueilleuse jouissance que par ce léger mouvement des lèvres qui, en tous les temps et chez tous les peuples, a toujours été le signe du mépris. Magua s'en aperçut, et serrant le poing, il étendit le bras vers le prisonnier avec un tremblement convulsif qui fit résonner les ornements d'argent qu'il portait en guise de bracelet.
“Mohican,” lui dit-il d'un ton où respirait la haine, “Mohican, tu mourras!
-Les eaux qui guérissent ne rappelleront pas à la vie les Hurons qui sont morts,” répondit Uncas; “la cataracte lavera leurs os! Leurs hommes sont des femmes; leurs femmes, des chouettes. Allez… rassemblez les chiens de Hurons, qu'ils viennent voir un guerrier. Mes narines sont offensées; elles flairent le sang d'un lâche.”
Cette dernière allusion causa une impression profonde, et l'injure fut vivement ressentie; car beaucoup de Hurons, et Magua entre autres, comprenaient la langue delaware dont le prisonnier venait de se servir.
Le rusé sauvage sentit quel avantage lui donnait son ennemi, et il se hâta d'en profiter. Rejetant de côté la peau de daim qui lui couvrait l'épaule, il étendit le bras pour annoncer qu'il allait recourir aux artifices de sa funeste éloquence. Ses habitudes d'intempérance et surtout sa désertion lui avaient fait perdre une partie de son crédit; quoi qu'il en fût, nul ne mettait en doute son courage et ses talents d'orateur. Aussi ne manquait-il jamais d'auditoire, et parvenait-il le plus souvent à convertir ceux qui l'écoutaient à son opinion. Dans l'occasion présente, la soif de vengeance ajoutait encore à la puissance de ses facultés.
Magua reprit à nouveau le pathétique récit des événements qui avaient signalé l'attaque de l'île de Glenn; il raconta la mort de ses compagnons et la manière dont s'étaient échappés leurs plus terribles ennemis. Puis il décrivit la nature et la position de la colline où il avait conduit les captifs tombés en son pouvoir. Sans souffler mot de ses projets sanguinaires contre les jeunes filles et du désappointement que sa perversité avait rencontré, il passa rapidement à l'attaque inattendue de la Longue Carabine et des deux Mohicans et au résultat qui l'avait suivie.
Là il fit une pause et regarda autour de lui dans un sentiment affecté de vénération pour les morts, mais en réalité pour examiner l'effet qu'avait produit le début de son discours. Comme à l'ordinaire, tous les yeux étaient fixés sur lui; ses auditeurs semblaient transformés en statues, tant l'immobilité était complète et l'attente profonde.
Alors, baissant la voix qui jusque-là avait été claire, forte et sonore, Magua énuméra les qualités des guerriers morts. Aucune de celles qui pouvaient exciter la sympathie d'un Indien ne fut passée sous silence: l'un n'allait jamais à la chasse sans revenir chargé de gibier, l'autre ne se fatiguait point de suivre une piste; celui-ci était brave, celui-là généreux. Bref, il sut ménager ses allusions de manière que, dans une nation composée d'un nombre si restreint de familles, chaque corde qu'il touchait vibrât dans le coeur de quelqu'un de ses auditeurs.
“Les ossements de mes jeunes hommes,” continua-t-il, “sont-ils dans la sépulture des Hurons? Vous savez le contraire. Leurs esprits sont allés du côté du soleil couchant, et déjà ils traversent les grandes eaux pour se rendre aux fortunés territoires de chasse. Mais ils sont partis sans vivres, sans fusils ni couteaux, sans mocassins, nus et pauvres comme à leur naissance. Le souffrirons-nous? Entreront-ils dans le pays des justes comme des Iroquois affamés ou d'efféminés Delawares; ou bien iront-ils rejoindre leurs amis avec des armes dans leurs mains et des vêtements sur leur dos? Que penseront nos pères du sort qui a été fait aux tribus des Wyandots? Ils regarderont leurs enfants d'un oeil triste, et diront: “C'est un “Chippeouay qui est venu ici sous le nom d'un Huron.” Frères, nous ne devons pas oublier les morts; un Peau-Rouge ne cesse jamais de se ressouvenir. Nous chargerons le dos de ce Mohican jusqu'à ce qu'il plie sous le faix, et nous le dépêcherons après mes jeunes guerriers; ils nous crient de venir à leur secours, et quoique nos oreilles leur soient fermées, ils nous disent: “Ne nous oubliez pas.” Quand ils verront courir après eux l'esprit de ce Mohican courbé sous son fardeau, ils sauront que nous ne les avons pas oubliés. Alors ils continueront le voyage pleins de joie; et nos enfants diront: “Ce que nos pères ont fait pour leurs amis, nous devons le faire pour eux.” Qu'est-ce qu'un Anglais? Nous en avons tué un grand nombre, mais la terre est encore pâle: une tache sur le nom d'un Huron ne peut s'effacer qu'avec le sang d'un Indien. Donc meure le Delaware!”
Cette harangue, prononcée dans le langage coloré et avec l'emphase d'un orateur huron, ne pouvait manquer de produire son effet. Magua avait mêlé avec tant d'art les sympathies naturelles de ses auditeurs à leurs superstitions religieuses, que, déjà préparés par l'usage à sacrifier une victime aux mânes de leurs compatriotes, la soif d'une vengeance immédiate fit disparaître en eux tout vestige d'humanité.
Un guerrier surtout, d'un aspect repoussant et féroce, avait prêté une attention particulière aux paroles de l'orateur. Son visage avait exprimé au plus haut degré les émotions successives qu'il éprouvait, et la dernière était le reflet d'une fureur aveugle. Lorsque Magua eut fini de parler, il se leva en poussant le hurlement d'un démon; on vit sa hache flamboyer à la lueur de la torche, pendant qu'il la brandissait au-dessus de sa tête: le mouvement qui accompagna son cri fut trop rapide pour qu'on pût s'opposer à son projet sanguinaire. De sa main parut jaillir un brillant éclair, soudain obscurci par une tache sombre, qui le traversa; l'un était la hache lancée avec force; l'autre, le bras de Magua, qui la détournait du but. Celui-ci intervint juste à temps: l'arme ne fit que trancher la plume qui ornait la touffe de cheveux d'Uncas, et traversa le mur fragile de la cabane, comme si elle eût été lancée par quelque machine formidable.
Duncan, témoin de cet acte de barbarie, s'était levé précipitamment dans l'intention généreuse de voler au secours de son ami; un coup d'oeil lui apprit que le fer avait effleuré le but, et sa terreur se changea en admiration. Uncas, toujours tranquille, regardait le sauvage en face, sans se montrer le moins du monde ému de cette attaque soudaine et furieuse. Il sourit de pitié à un manque d'adresse qui venait d'être si heureux pour lui, et murmura dans sa langue quelques paroles de mépris.
Après s'être assuré que le captif n'était pas blessé:
“Non,” dit Magua, “il faut que le soleil brille sur sa honte; il faut que les femmes voient trembler sa chair, ou bien notre vengeance ne sera qu'un jeu d'enfant. Allez, qu'on l'emmène dans la demeure du silence, et voyons si un Delaware peut dormir la nuit et mourir au matin.”
Les jeunes gens auxquels était confiée la garde du prisonnier lui attachèrent les bras avec des liens d'écorce, et l'emmenèrent hors de la grande loge, au milieu d'un silence de sinistre augure. Arrivé au seuil de la porte, Uncas parut hésiter: il se retourna, et dans le regard superbe qu'il jeta à la ronde, Duncan crut lire à son adresse un reste d'espoir.
Magua, satisfait du succès qu'il avait obtenu, ou trop occupé de ses secrets desseins, ne songea pas à pousser plus loin ses investigations. Secouant son manteau de cuir et en croisant les plis sur sa poitrine, il sortit également. Malgré sa haine grandissante, sa fermeté naturelle, et la vive inquiétude que lui inspirait le sort d'Uncas, le major sentit un grand soulagement à voir s'éloigner un fourbe si dangereux.
L'agitation produite par le discours de Magua se calma peu à peu: les guerriers reprirent leurs sièges, et des nuages de fumée remplirent de nouveau la loge du conseil. Pendant près d'une demi-heure, on n'échangea ni une syllabe ni un regard; car c'est la coutume de ces peuples si impétueux, et pourtant si maîtres d'eux-mêmes, de faire succéder un silence grave et méditatif à toutes les scènes de violence et de tumulte.
Quand le vieux chef qui avait réclamé l'aide de Duncan eut achevé de fumer sa pipe, il se leva pour sortir, et fit signe du doigt au prétendu médecin de le suivre. Duncan fut heureux, sous plus d'un rapport, d'échapper à cette atmosphère chargée d'âcres vapeurs et de respirer librement l'air pur et frais d'un soir d'été.
Au lieu de se diriger vers les cabanes où Heyward avait déjà fait d'inutiles recherches, son compagnon prit une direction opposée et s'avança vers la base d'une montagne voisine qui dominait le village temporaire. D'épais halliers en défendaient l'accès, et l'on ne pouvait les traverser que par un sentier tortueux et étroit. Les enfants avaient repris leurs divertissements dans la clairière: et rangés sur deux lignes et armés de branches d'arbres, ils jouaient entre eux à la chasse au poteau. Afin de rendre l'imitation aussi exacte que possible, ils avaient porté des tisons enflammés dans quelques tas de broussailles qui avaient échappé à la conflagration. Le guerrier indien et Duncan dirigèrent leur marche à la lueur de ces feux, qui donnaient au paysage un caractère plus frappant de grandeur sauvage.
A quelque distance et en face d'un roc escarpé, ils débouchèrent dans une espèce d'avenue. Au moment de la franchir, une gerbe de flammes se dégagea d'un des brasiers de la clairière, et à cette lumière éclatante répercutée par la surface lisse du rocher, ils aperçurent je ne sais quel être sombre et mystérieux qui leur barra le chemin.
L'Indien s'arrêta comme s'il eût balancé à aller plus loin, ce qui permit à notre officier de le rejoindre. Une grosse boule noire, qui d'abord paraissait immobile, commença alors à se mouvoir d'une manière tout à fait inexplicable pour Duncan. Un nouveau jet de flamme lui montra distinctement cet objet, et à son allure, il reconnut que c'était un ours. Quoiqu'il grondât d'une manière peu rassurante et qu'il lançât des regards étincelants, il ne donnait aucun signe d'hostilité directe. Le Huron du moins parut convaincu des intentions pacifiques de ce singulier intrus, car, après l'avoir bien examiné, il poursuivit tranquillement sa marche.
Duncan, qui savait que les Indiens apprivoisaient parfois ces animaux, suivit l'exemple de son compagnon, et pensa que c'était quelque favori de la tribu, qui était venu dans le taillis pour y chercher pâture. Ils passèrent devant lui sans opposition. Le Huron, qui le toucha même en passant, ne s'inquiéta nullement du voisinage, tandis que le major ne put s'empêcher de tourner la tête afin de s'assurer que le monstre ne l'attaquerait pas en traître. En le voyant trotter derrière eux, il sentit redoubler son malaise, et il allait prévenir l'Indien, quand celui-ci, ouvrant une porte d'écorce, pénétra dans une caverne creusée par la nature sous la montagne.
C'était un moyen de se mettre en sûreté qui arrivait à propos. Heyward s'empressa d'y recourir; mais en voulant fermer la porte il éprouva une forte résistance, et force lui fut de livrer passage à l'ours, d'autant plus que dans cette sorte de boyau long et resserré, il était impossible de revenir sur ses pas sans heurter l'animal de front. Prenant donc son parti en brave, il continua d'avancer en se tenant aussi près que possible de son conducteur. L'ours, qui était toujours sur ses talons, poussa de fréquents grognements, et posa même une fois ses énormes pattes sur les épaules de Duncan, comme s'il eût voulu l'empêcher de se risquer plus avant dans la caverne.
Par bonheur, la situation, devenue intolérable, ne tarda pas à se modifier. Un point lumineux leur servait à orienter la marche, et bientôt ils arrivèrent à l'endroit d'où provenait cette clarté.
Dans une assez vaste grotte agrandie par la main de l'homme, on avait aménagé plusieurs pièces, séparées entre elles par des cloisons, composées d'un mélange de pierres, de bois et d'écorce. Des ouvertures pratiquées à la voûte y laissaient entrer la lumière durant le jour, et l'on y suppléait, la nuit, en allumant des feux et des torches. C'est dans cette retraite que les Hurons déposaient leurs objets les plus précieux, surtout ceux qui étaient la propriété particulière de la nation.
Là aussi on avait transporté la femme malade qu'on croyait victime d'un pouvoir surnaturel, dans la croyance que son persécuteur éprouvait plus de difficulté à l'assaillir au coeur d'un rocher qu'à travers le toit du feuillage de sa cabane. La pièce d'entrée lui avait été exclusivement destinée. Elle était étendue sur une litière de feuilles, et entourée de femmes, au milieu desquelles Heyward ne fut pas peu surpris de retrouver son ami David la Gamme.
Un regard suffit pour apprendre au médecin supposé que l'art de guérir ne pouvait plus rien pour la malade. Elle était tombée dans une espèce de léthargie, qui lui ôtait la parole et le mouvement, et jusqu'au sentiment de ses souffrances. Heyward ne fut pas fâché d'avoir à pratiquer ses jongleries sur une personne trop épuisée pour s'intéresser à leur succès bon ou mauvais. Cette vue calma aussitôt le léger remords de conscience que soulevait en lui la supercherie à laquelle il avait recours, et déjà il coordonnait ses idées afin de jouer son rôle d'une manière convenable, quand il vit que la science allait être devancée par la musique, et qu'on allait essayer sur la malade le pouvoir de l'harmonie.
Lorsque Duncan et l'Indien étaient entrés, David se préparait à chanter; il attendit quelques instants, consulta son diapason et se mit à entonner une hymne, qui aurait opéré des miracles s'il n'eût fallu pour cela que la foi dans l'efficacité du remède musical. On lui permit d'aller jusqu'à la fin, les sauvages respectant sa prétendue folie, et Duncan s'estimant trop heureux de ce délai pour hasarder la plus légère interruption. Les derniers sons de sa voix résonnaient encore dans l'oreille de ce dernier, lorsque tout à coup il tressaillit en les entendant répéter par une voix moitié humaine, moitié sépulcrale. Jetant les yeux autour de lui, il vit dans un coin obscur de la grotte l'ours assis sur ses pattes de derrière, et qui, en s'accompagnant du balancement de ce corps particulier à cet animal, répétait, dans un sourd grognement, des sons, sinon des paroles, qui avaient une lointaine ressemblance avec la psalmodie du chanteur.
Il est plus facile d'imaginer que de décrire l'effet que produisit sur David un écho si étrange: il ouvrit les yeux à plusieurs reprises, comme s'il n'eût pu en croire le témoignage de ses sens, et l'excès de son étonnement lui étouffa la voix dans la gorge. Un avis important qu'il se proposait de transmettre à Heyward s'envola de sa mémoire. Il n'eut que le temps de dire à haute voix:
“Elle vous attend! elle est ici!”
Et il s'enfuit précipitamment de la caverne.

19:38
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

32

Chapitre 25

À scanner.

19:38
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

33

Chapitre 26

À scanner.

19:39
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

34

Chapitre 27

« César, j'obéirai.
Si tu dis: Fais cela, soudain je le ferai. »
Shakespeare, « Jules César. »

L'impatience des sauvages chargés de garder Uncas avait, comme nous l'avons vu, fait taire la frayeur que leur inspirait le souffle du sorcier.
N'osant se risquer tout d'abord dans l'intérieur de la hutte, ils rôdèrent à l'entour et s'approchèrent d'une crevasse, à travers laquelle brillait la clarté mourante du feu. Pendant quelques minutes, ils prirent David pour leur prisonnier; mais ce qu'Oeil de Faucon avait prévu ne manqua point d'arriver. Fatigué de replier si longtemps ses longues jambes sous lui, le chanteur les étendit peu à peu, jusqu'à ce qu'un de ses énormes pieds touchât les cendres du feu, qu'il dispersa. D'abord les Hurons s'imaginèrent que cette difformité du Delaware était un résultat de la sorcellerie; mais David ayant levé la tête et montré aux curieux son visage doux et simple, au lieu des traits sévères et hautains du prisonnier, le doute ne fut plus possible, même à la crédulité d'un Indien. Ils se précipitèrent tous ensemble dans la cabane, et, secouant sans cérémonie le prétendu captif, découvrirent sur-le-champ l'imposture.
Alors s'éleva le premier cri qu'avaient entendu les fugitifs; il fut suivi des démonstrations les plus frénétiques de colère et de vengeance. David, toujours ferme dans sa résolution de couvrir la retraite de ses amis, refusa de répondre, bien qu'il fût convaincu que sa dernière heure allait sonner. Privé de son instrument, il fut obligé de s'en rapporter à sa mémoire qui, dans de telles matières, lui faisait rarement faute, et élevant tout à coup avec tranquillité sa voix forte et sonore, il chercha à adoucir son passage dans l'autre monde, en chantant les premiers versets d'une antienne funéraire. Cette circonstance rappela fort à propos aux Indiens qu'ils avaient affaire à un être irresponsable.
Ils s'élancèrent au dehors, et leurs clameurs éveillèrent en sursaut tout le village.
Un guerrier indien se bat comme il dort, sans être protégé par aucun moyen de défense. A peine le cri d'alarme eut-il été jeté que deux cents hommes étaient debout, prêts au combat ou à la chasse, selon l'occurrence. L'évasion du prisonnier fut rapidement connue, et la tribu entière se rassembla autour de la loge du conseil, attendant avec impatience les ordres de ses chefs. Dans une occasion qui réclamait les conseils de l'habileté et de l'expérience, la présence de l'astucieux Magua était nécessaire; son nom fut prononcé, et chacun témoigna son étonnement de ne point le voir paraître. On l'envoya chercher à sa cabane.
Sur ces entrefaites, quelques-uns des jeunes gens les plus agiles et les plus intelligents reçurent ordre de faire le tour de la clairière, sous l'abri de la forêt, afin de parer à toute surprise de la part de leurs voisins suspects, les Delawares. Les femmes et les enfants couraient de-ci de-là; tout le camp était en désarroi.
Des clameurs annoncèrent l'approche d'un détachement, et l'on espéra voir enfin s'expliquer le mystère de cette évasion. La foule s'écarta, et plusieurs guerriers entrèrent dans la loge du conseil, amenant avec eux le malheureux sorcier que le chasseur avait abandonné à l'entrée du bois, dans une situation des plus gênantes.
Quoique cet homme jouît parmi les Hurons d'une réputation fort équivoque, les uns ajoutant une foi aveugle à son pouvoir surnaturel, et les autres le regardant comme un imposteur, tous, en ce moment, l'écoutèrent avec une attention profonde. Quand il eut terminé le récit de sa mésaventure, le père de la femme malade s'avança et raconta brièvement, et en termes énergiques, ce qu'il savait. Ces deux témoignages servirent à diriger les perquisitions, auxquelles on procéda avec la prudence et la gravité qui caractérisent les Indiens.
Au lieu de courir en masse et en désordre vers la caverne, on choisit pour cette visite dix des chefs les plus habiles et les plus courageux. Comme il n'y avait pas de temps à perdre, dès que le choix fut fait, les individus désignés se levèrent et sortirent ensemble sans prononcer une parole. Quand on fut arrivé à l'entrée de la caverne, les plus jeunes cédèrent le pas aux anciens, et tous s'engagèrent dans la galerie basse et obscure avec l'intrépidité de gens prêts à se sacrifier au bien public, mais assez incrédules touchant la nature de l'ennemi auquel ils allaient avoir affaire.
Un morne silence régnait dans la première salle. La jeune malade n'avait pas bougé de son lit de feuilles, malgré la déclaration du père affirmant qu'il l'avait vue emporter dans le bois par le médecin des Visages Pâles. La contradiction était si évidente que tous les yeux se fixèrent sur lui. Irrité de cette accusation muette, et intérieurement troublé par une circonstance inexplicable, le chef s'approcha du lit, regarda sa fille, et, bien qu'il voulût encore douter de la réalité, il fut forcé de convenir qu'elle était morte.
Le sentiment de la nature l'emporta pour un moment, et le vieux guerrier, vaincu par la douleur et une déception cruelle, se plongea la tête dans ses mains. Revenant presque aussitôt à lui, il se tourna vers ses compagnons, et, leur montrant le corps:
« La femme de mon jeune frère nous a quittés, » dit-il. « Le Grand Esprit est en colère contre ses enfants. »
Cette triste nouvelle fut reçue dans un lugubre silence.
Après une courte pause, un des Indiens les plus âgés se disposait à prendre la parole. Soudain une masse informe, noirâtre, se mit à rouler d'une pièce voisine jusqu'au milieu de celle où ils se trouvaient. Ignorant quelle espèce d'être allait en sortir, ils reculèrent de quelques pas en ouvrant de grands yeux. L'objet étrange se dressa à moitié, et l'on reconnut Magua. Ce fut un cri unanime de surprise.
Aussitôt qu'on se fut rendu compte de sa situation, plusieurs couteaux furent tirés, et l'on s'empressa de rendre la liberté à ses membres et à sa langue. Le Huron se leva, et se secoua à la manière d'un lion qui sort de son antre; pas un mot ne s'échappa de ses lèvres, mais en tracassant le manche de son coutelas, il jeta un coup d'oeil sur ceux qui l'entouraient, comme s'il eût cherché un ennemi à immoler à sa vengeance.
Uncas et le chasseur, et même David, furent heureux de ne point se trouver sous sa main; car, dans le violent accès de fureur qui lui ôtait presque la respiration, il n'est pas de raffinement de cruauté qui eût pu faire différer leur mort. Ne rencontrant partout que des visages amis, le sauvage grinça des dents avec un horrible bruit de ferraille, et dévora sa rage, faute de trouver sur qui en décharger l'explosion.
Cette manifestation de colère fut remarquée par tous les assistants, et, afin de ne point porter au comble une exaspération déjà terrible, on laissa à un silence de plusieurs minutes le soin de la calmer. A la fin, le plus âgé des assistants s'exprima en ces termes:
« Mon frère a trouvé un ennemi. Est-il près d'ici, pour que les Hurons puissent le venger?
-Que le Delaware meure! » cria Magua d'une voix tonnante.
Il se produisit un nouveau silence, long et expressif comme auparavant; et ce fut le même chef qui se hasarda à parler.
« Le Mohican a le pied léger, » dit-il, « et ses bonds sont rapides; mais nos jeunes hommes sont à sa poursuite.
-Parti? » dit Magua d'une voix creuse et gutturale qui semblait sortir du fond de sa poitrine. « Il est parti!
-Un mauvais esprit s'est glissé parmi nous, et le Delaware a frappé nos yeux d'aveuglement.
-Un mauvais esprit? » répéta l'autre sur un ton sarcastique. « Oui, c'est l'esprit qui a ôté la vie à tant de Hurons, l'esprit qui a tué nos jeunes guerriers au saut de la rivière, qui a pris leurs chevelures à la source de Santé, et qui vient de lier les bras du Renard Subtil.
-De qui mon frère parle-t-il?
-Du chien qui porte sous une peau blanche le coeur et la ruse d'un Huron, la Longue Carabine. »
Ce nom redouté produisit son effet ordinaire sur les sauvages qui l'entendirent.
Puis vint la réflexion qui leur rappela que cet audacieux ennemi n'avait pas craint de se glisser dans leur camp pour y accomplir ses insultants projets; la rage alors succéda à l'étonnement, et les furieuses passions déchaînées tout à l'heure dans le coeur de Magua s'emparèrent de ses compagnons. Les uns grincèrent des dents; d'autres exhalèrent leur colère en hurlements; d'autres enfin se mirent à frapper l'air avec fureur, comme si leurs coups eussent pu atteindre leur ennemi. Cette explosion soudaine fit bientôt place au calme et au sérieux qui les caractérisaient dans les moments d'inaction.
Magua, de son côté, avait eu le temps de réfléchir. Changeant également de manières, il prit le maintien d'un homme qui savait penser et agir avec la dignité que réclamait un sujet si grave.
« Allons retrouver mon peuple, » dit-il « il nous attend. »
Les Hurons y consentirent en silence, et quittant la caverne, ils le suivirent dans la loge du conseil.
Quand on fut assis, tous les yeux se dirigèrent vers Magua, qui comprit par là que, d'un consentement unanime, c'était de lui qu'on attendait l'explication de ce qui s'était passé. Il se leva et raconta tout sans duplicité ni réserve. Le stratagème employé par le major et Oeil de Faucon parut alors à découvert, et il fut impossible, même aux plus superstitieux de la tribu, de ne pas reconnaître le véritable caractère des événements. Il n'était que trop manifeste qu'ils avaient été dupés de la manière la plus outrageante et la plus honteuse.
Lorsque Magua eut terminé son récit et repris son siège, ses auditeurs, qui comprenaient les principaux guerriers de la tribu, se regardèrent les uns les autres, également stupéfaits et de l'audace et du succès de leurs ennemis. On s'occupa des moyens d'en tirer de promptes représailles.
De nouveaux éclaireurs furent envoyés sur les traces des fugitifs, et les chefs continuèrent à délibérer.
Les vieillards proposèrent divers expédients, et Magua les laissa dire, tout en leur prêtant une attention respectueuse. Ce rusé sauvage avait repris ses pratiques de dissimulation et son empire sur lui-même, et il marcha vers son but avec l'adresse cauteleuse qui était le fond de son caractère. Ce fut seulement alors que chacun des orateurs eut donné son opinion qu'il se prépara à exprimer la sienne. Quelques-uns des coureurs étaient revenus dans l'intervalle, annonçant qu'ils avaient relevé la piste des fugitifs, et qu'elle conduisait au camp des Delawares, où ils avaient dû chercher un asile.
Cette circonstance ne fut pas négligée par Magua; elle lui servit à corroborer d'autant ses sentiments personnels. Il développa son plan au conseil, et, comme son éloquence et son adresse devaient le faire attendre, on l'adopta à l'unanimité. Nous allons dire en quoi il consistait, la raison dont il sut l'appuyer, et les motifs réels qui le lui avaient suggéré.
D'après une politique dont les Indiens se départaient rarement, on avait séparé les deux soeurs dès leur arrivée au camp des Hurons. Magua avait senti tout d'abord qu'en retenant la personne d'Alice, il possédait sur Cora un moyen d'influence efficace. En les séparant, il garda donc la cadette à portée de sa main, et avait confié l'aînée, qu'il prisait bien davantage, à la garde des Delawares. Cet arrangement, qui ne devait être que temporaire, avait autant pour objet de flatter l'amour-propre de la peuplade voisine que d'obéir à la règle invariable de la coutume indienne.
Tandis qu'il était sans cesse tourmenté de ces impulsions de vengeance qui dorment rarement dans le coeur d'un sauvage, Magua ne perdait pas de vue ses intérêts personnels, d'une nature plus permanente. Les fautes et la trahison de sa jeunesse exigeaient une expiation longue et pénible avant qu'il pût recouvrer pleinement la confiance de sa tribu d'origine; et sans confiance il n'y a point d'autorité possible dans une tribu indienne. Cette situation difficile obligeait le Renard Subtil à ne négliger aucun moyen d'accroître son influence, et l'un de ses expédients les plus heureux avait été de gagner les bonnes grâces des Delawares, leurs puissants et dangereux voisins. Le résultat avait répondu aux espérances de sa politique; car les Hurons étaient soumis comme les autres hommes à ce principe prédominant de notre nature, en vertu duquel nous apprécions ce qui nous appartient en raison de l'estime qu'en font les autres.
Mais tout en faisant ouvertement ce sacrifice à des considérations générales, Magua n'oubliait jamais ses propres intérêts. Or, une suite d'événements imprévus venaient de ruiner ses desseins, en plaçant d'un seul coup ses prisonniers hors de son pouvoir; et il se trouvait maintenant réduit à la nécessité de recourir aux services de ceux qu'il avait jusque-là mis sa politique à obliger.
Plusieurs chefs avaient proposé des plans habilement calculés pour surprendre les Delawares, occuper leur camp et se ressaisir des prisonniers; car ils étaient tous d'accord sur ce point: leur honneur, leur intérêt, la paix et la félicité de leurs compagnons morts, exigeaient impérieusement la prompte immolation de quelques victimes à leur vengeance. Magua n'eut pas de peine à faire échouer des projets si hasardeux et d'une issue incertaine. Il en exposa les périls et les défauts avec son habileté ordinaire, et, après avoir écarté tous les obstacles mis à ses secrètes visées, il se risqua à présenter le plan qu'il avait lui-même conçu.
Son premier soin fut de flatter la vanité de ses auditeurs, moyen infaillible d'obtenir leur attention. Dans une brillante énumération, il passa en revue les occasions nombreuses où les Hurons avaient montré leur courage et leurs talents guerriers dans le châtiment des insultes, et entama ensuite par digression un pompeux éloge de la prudence, vertu qu'il représenta comme établissant le principal point de différence entre le castor et les autres animaux, entre les animaux et l'homme, enfin entre les Hurons en particulier et le reste du genre humain. Puis il entreprit de démontrer de quelle façon la prudence était applicable à l'état présent de la tribu. « D'un côté, » dit-il, « il y avait leur grand-père blanc, le gouverneur du Canada, qui regardait ses enfants d'un oeil dur, depuis que le sang avait rougi leurs tomahawks; de l'autre, une peuplade aussi nombreuse que la leur, qui parlait une langue différente, possédait d'autres intérêts, ne leur voulait aucun bien et serait charmée d'avoir un prétexte pour les faire tomber dans la disgrâce du grand chef des Visages Pâles. »
Alors il parla de leurs besoins, des présents qu'ils avaient droit d'attendre pour leurs services passés, de l'éloignement où ils étaient de leurs territoires de chasse et des villages de leur patrie, et de la nécessité, en des circonstances critiques, de consulter un peu plus la prudence, un peu moins l'inclination.
S'étant aperçu que, si les vieillards approuvaient sa modération, les guerriers redoutables et les plus fameux baissaient les yeux en écoutant ces plans politiques, il les ramena avec adresse au sujet qu'ils préféraient. Il parla clairement des fruits qu'ils retireraient de la prudence, et prit sur lui de leur prédire un triomphe complet. Il donna même confusément à entendre qu'en s'y prenant comme il fallait, leurs succès pourraient s'étendre jusqu'à amener la destruction de tous ceux qu'ils avaient des motifs de haïr. En un mot, il mêla avec tant d'art les idées d'artifice aux sentiments belliqueux, qu'il flatta les penchants de tout le monde, de manière à laisser à chacun l'espérance de voir réaliser ses intentions, sans lui en donner cependant la certitude.
Dans cet heureux tour de choses, il n'est pas étonnant que l'habileté de Magua emportât la balance. La tribu consentit à agir avec circonspection; et, d'une voix unanime, on confia la direction de l'affaire à l'autorité du chef qui avait suggéré des mesures si sages et si claires.
Magua avait atteint le but auquel aspirait depuis longtemps son esprit audacieux et rusé. Il venait de regagner complètement le terrain qu'il avait perdu dans la faveur de ses compatriotes, et il se voyait même placé à la tête de sa tribu. Il se trouvait, en réalité, investi du gouvernement, et, tant qu'il saurait maintenir sa popularité, il jouirait, en monarque absolu, d'une autorité d'autant plus grande que la peuplade serait campée en pays ennemi. Dépouillant donc la modestie cauteleuse avec laquelle il avait jusque-là consulté le sentiment des autres, il prit l'air grave et imposant, nécessaire pour soutenir la dignité de sa charge.
Des éclaireurs partirent en reconnaissance dans diverses directions; des espions eurent ordre d'aller surveiller ce qui se passait chez les Delawares; les guerriers furent renvoyés dans leurs cabanes, avec l'assurance que leurs services ne tarderaient pas à être requis; et on ordonna aux enfants et aux femmes de se retirer, en leur recommandant le silence.
Ces arrangements terminés, Magua traversa le village, s'arrêtant de temps en temps, pour faire une visite à ceux que pouvait flatter sa présence. Il confirma ses amis dans leur confiance en lui, raffermit ceux qui hésitaient, et satisfit tout le monde; puis, il rentra dans son habitation. L'épouse qu'il avait abandonnée lorsqu'on l'avait chassé de son pays était morte; il n'avait pas d'enfants, et il vivait en véritable solitaire dans une hutte isolée et à moitié bâtie. C'était précisément celle où Oeil de Faucon avait rencontré David; et dans les rares occasions où ils s'y étaient trouvés ensemble, le Huron avait toléré sa présence avec l'indifférence d'une supériorité hautaine.
Ce fut donc là que se retira Magua, quand il eut terminé ses travaux politiques. Mais, pendant que les autres dormaient, il ne songeait guère à prendre du repos. Quiconque aurait eu la curiosité d'épier les mouvements du chef récemment élu l'aurait vu assis dans un coin, et absorbé dans la combinaison de ses plans futurs, depuis le moment où il était entré jusqu'à l'heure fixée pour la tenue d'un nouveau conseil. Par rafales, le vent sifflait à travers les crevasses de la hutte, et les langues de flamme que dardaient encore les tisons presque consumés éclairaient d'une lueur blafarde les traits farouches du solitaire; à cette heure et dans cette sombre attitude on aurait pu voir en lui l'image du Prince des Ténèbres, rappelant le souvenir de ses prétendues injures et ourdissant de noirs complots.
Longtemps avant le lever du soleil, des guerriers entrèrent l'un après l'autre, et à différents intervalles, dans la cabane de Magua, jusqu'à ce qu'ils y fussent réunis au nombre de vingt. Chacun d'eux avait son mousquet et son équipement de guerre; mais ils étaient peints des couleurs de la paix. Aucune parole ne fut échangée. Les uns s'assirent par terre, les autres restèrent debout, immobiles comme des statues, et tous observèrent un profond silence.
Sitôt que le dernier fut arrivé, Magua se leva, donna le signal du départ et marcha en tête. Les Hurons suivirent leur chef un à un, et dans l'ordre auquel on a donné le nom de « file indienne. » Bien différent des soldats qui partent en campagne, ils se glissèrent sans bruit hors du camp, ressemblant à une troupe de spectres plutôt qu'à des guerriers qui vont chercher dans les jeux de la guerre une renommée frivole.
Au lieu de prendre le sentier qui menait en ligne directe au camp des Delawares, Magua suivit pendant quelque temps le cours tortueux du ruisseau, et conduisit sa troupe sur les bords du lac artificiel des castors. Le jour commençait à paraître lorsqu'ils entrèrent dans la clairière, ouvrage de ces industrieux animaux. Magua, qui avait repris son costume de Huron, portait l'image d'un renard sur la peau apprêtée dont il était vêtu. Un de ses guerriers avait un castor pour symbole particulier, et passer devant une communauté de sa prétendue race sans lui donner quelques témoignages de civilité, c'eût été, à ses yeux, un acte de profanation.
En conséquence, il s'arrêta, et toute la troupe ayant suivi son exemple, il se mit à parler aux castors en termes pleins de bienveillance et d'amitié, comme s'il se fût adressé à des hommes. Il les appela ses cousins, et leur rappela que c'était à son influence protectrice qu'ils devaient la sécurité dont ils jouissaient, pendant que tant de marchands avides excitaient les Indiens à leur ôter la vie. Il promit de leur continuer ses bons offices, et les invita à la reconnaissance. Après quoi, il parla de l'expédition dont il faisait partie, et leur donna à entendre, bien qu'avec des circonlocutions délicates, qu'il serait convenable d'inspirer à leur parent une portion de cette prudence pour laquelle ils étaient si renommés.
Pendant cette harangue extraordinaire, les compagnons de l'orateur l'écoutaient gravement, comme s'ils ne trouvaient rien que de raisonnable dans ce qu'il disait. Un ou deux castors se montrèrent à la surface de l'eau, et le Huron en exprima sa satisfaction, convaincu qu'il n'avait point perdu ses paroles. Au moment où il finissait de parler, on crut voir la tête d'un gros castor sortir d'une hutte en terre qui n'était pas en très bon état et qui, à cause de sa situation, avait paru inhabitée. Un signe aussi extraordinaire de confiance fut accueilli par l'orateur comme un présage favorable, et quoique l'animal se fût retiré avec un peu de précipitation, il ne lui en fit pas moins ses compliments bien sincères.
Lorsque Magua jugea qu'on avait accordé assez de temps aux affections de famille du guerrier, il donna l'ordre de se remettre en marche. Pendant que les Indiens s'éloignaient en troupe, d'un pas que les oreilles d'un Européen n'auraient pu entendre, le même castor vénérable se hasarda de nouveau à montrer sa tête. Si l'un des Hurons se fût retourné, il eût vu l'animal les épier avec une sagacité qu'on aurait pu facilement confondre avec la raison humaine.
En réalité, il y avait dans les mouvements du quadrupède une intelligence si manifeste que l'observateur le plus habile n'eût pu s'en rendre compte, jusqu'au moment où la troupe entra dans la forêt. Alors tout s'expliqua, et le castor, sortant tout entier de sa hutte, découvrit aux regards le visage grave et attentif de Chingachgook, débarrassé de son masque de fourrure.

19:40
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

35

Chapitre 28

« Soyez bref, je vous prie; vous voyez que je suis pressé. »
Shakespeare, « Beaucoup de bruit pour rien. »

Parmi les Delawares, qui ne formaient guère qu'une demi-tribu, et dont le village était situé à une petite distance du campement temporaire des Hurons, on comptait à peu près un égal nombre de guerriers à celui de la dernière peuplade.
Comme leurs voisins, ils avaient suivi Montcalm sur le territoire de la couronne britannique, et entrepris des incursions fréquentes et sérieuses sur les terrains de chasse des Mohawks; néanmoins, avec la réserve énigmatique si commune aux Indiens, ils avaient refusé leur coopération au moment où elle était le plus nécessaire, c'est-à-dire lors de l'attaque du fort William-Henry. Les Français avaient cherché à s'expliquer de diverses manières cette défection inattendue de leurs alliés. Cependant, à en croire l'opinion qui prévalut, les Delawares avaient été guidés par leur respect pour un ancien traité qui les avait placés sous la protection militaire des Iroquois, et ils avaient répugné à combattre contre leurs anciens maîtres. Quant à la tribu, elle s'était contentée de faire savoir par ses envoyés au marquis de Montcalm, et avec un laconisme tout à fait indien, que ses haches étaient émoussées, et qu'il fallait du temps pour en aiguiser le fer. Le prudent général avait jugé plus sage de conserver un allié passif que de s'en faire un ennemi déclaré par quelque acte de sévérité mal entendue.
Dans la matinée où Magua conduisait sa troupe silencieuse de l'étang des castors dans la forêt, le soleil, en se levant sur le camp des Delawares, éclaira une population aussi activement affairée que s'il eût été plein midi.
Les femmes couraient d'une cabane à l'autre; on en voyait préparer le repas du matin, ou se livrer à leurs occupations habituelles, tandis que la plupart suspendaient leur besogne pour échanger entre amies quelques mots à voix basse. Les hommes se promenaient par petits groupes, ayant l'air d'être plus sérieux que causeurs, et s'exprimant à l'occasion en phrases sentencieuses, comme des gens qui pesaient mûrement leurs opinions. De toutes parts, les instruments de la chasse étaient disposés devant les cabanes, mais personne n'était pressé de s'en servir. Cà et là un guerrier examinait ses armes avec une attention qu'on n'apporte pas d'ordinaire pour aller en quête du gibier. De temps à autre, tout un groupe portait simultanément ses regards sur une loge vaste et silencieuse située au centre du village, comme si elle eût contenu le sujet de toutes les préoccupations du jour.
Pendant cette scène, un homme parut tout à coup à l'extrême limite du plateau rocheux sur lequel le village était assis. Il était sans armes, et son visage était peint de manière à adoucir la rudesse naturelle de ses traits accentués.
Lorsqu'il fut bien en vue des Delawares, il s'arrêta, et fit un geste d'amitié en levant d'abord une main vers le ciel, puis en la laissant retomber avec force sur sa poitrine. Les habitants répondirent à son salut par un murmure de bienvenue, et l'encouragèrent à s'approcher en répétant les mêmes démonstrations amicales. Assuré d'un accueil favorable, le nouveau venu quitta la crête du rocher où sa silhouette se profilait vivement sur l'horizon vermeil du matin, et descendit avec majesté jusqu'au village. Au milieu du silence qui régnait partout, on n'entendait que le cliquetis des ornements d'argent qui chargeaient ses bras et son cou, et la sonnaille des grelots qui bordaient ses mocassins. Il fit en passant plusieurs saluts de politesse aux hommes qu'il rencontra, sans accorder la moindre attention aux femmes, dont il jugeait le concours inutile dans l'affaire qui l'amenait.
Arrivé devant le groupe où la fierté des attitudes indiquait la présence des principaux chefs, l'étranger s'arrêta, et les Delawares reconnurent dans le guerrier ferme et bien découplé qui se présentait à eux un chef huron des plus renommés, le Renard Subtil.
On lui fit une réception grave, silencieuse et pleine de réserve. Les guerriers s'écartèrent pour faire place à l'orateur le plus distingué de la tribu, qui parlait tous les idiomes en usage parmi les indigènes du Nord.
« Le sage Huron est le bienvenu, » dit le Delaware dans la langue des Maquas. « Il vient sans doute manger son « suc-ca-tush » avec ses frères des lacs?
-Oui, » répondit Magua, en inclinant la tête avec la dignité d'un prince de l'Orient.
Le chef étendit le bras, et prenant Magua par le poignet, ils échangèrent de nouveau leurs salutations amicales. Le Delaware invita alors son hôte à entrer dans la loge et à partager son repas du matin. L'invitation fut acceptée, et les deux guerriers, accompagnés de trois ou quatre vieillards, s'éloignèrent tranquillement, laissant le reste de la tribu impatiente de connaître les motifs d'une visite si extraordinaire sans qu'aucun signe, aucune syllabe vînt trahir cette curiosité.
Pendant le repas, qui fut court et frugal, la conversation, extrêmement circonspecte, roula tout entière sur les incidents de la chasse que Magua avait récemment conduite. Les Delawares firent semblant de considérer sa visite comme une chose toute simple, bien que chacun d'eux fût persuadé qu'elle se liait à quelque motif secret et de conséquence; ils n'en jouèrent pas moins l'indifférence à l'égal des diplomates les plus retors.
Dès que l'appétit fut apaisé, les femmes enlevèrent les plats et les gourdes, et les deux parties en présence se préparèrent à faire assaut de finesse et de perspicacité.
« Mon grand-père du Canada, » commença l'orateur des Delawares, « a-t-il de nouveau tourné son visage vers ses enfants hurons?
-Quand en a-t-il été autrement? » répondit Magua, « Il nous appelle ses bien-aimés. »
Le Delaware fit un signe d'acquiescement à cette assertion qu'il savait être fausse, et continua:
« Les tomahawks de vos jeunes hommes ont été bien rouges!
-C'est vrai; mais maintenant ils sont émoussés, quoique brillants; car les Anglais sont morts, et nous avons les Delawares pour voisins. »
L'autre répondit à ce compliment pacifique par un geste gracieux de la main et se tut.
Alors Magua, feignant un réveil de sa mémoire par suite de l'allusion faite au massacre de William-Henry:
« Est-ce que ma prisonnière, » dit-il, « donne de l'embarras à mes frères?
-Elle est la bienvenue.
-Le sentier qui mène du camp des Hurons à celui des Delawares est court et facile; si elle donne de l'embarras à mon frère, renvoyez-la auprès de nos femmes.
-Elle est la bienvenue, » répéta le chef delaware avec plus d'emphase que la première fois.
Magua, déconcerté, garda le silence, comme s'il eût été indifférent au mauvais succès de sa première ouverture pour reprendre possession de Cora.
« Mes jeunes hommes, » reprit-il, « laissent-ils aux Delawares assez de place pour chasser sur les hauteurs?
-Les Lénapes, » répliqua l'autre assez fièrement, « sont maîtres sur leurs montagnes.
-Sans doute, la justice règne entre les Peaux Rouges. Pourquoi faire briller leurs tomahawks et aiguiser leurs couteaux les uns contre les autres? N'ont-ils pas pour ennemis les Visages Pâles?
-Bien! » s'écrièrent à la fois deux ou trois des assistants.
Magua attendit un peu pour donner à ce qu'il venait de dire le temps de faire impression sur son auditoire; puis il ajouta:
« N'y a-t-il pas eu dans les bois des mocassins étrangers? Mes frères n'ont-ils pas relevé des traces d'hommes blancs?
-Que mon père du Canada vienne parmi nous! » répondit l'autre d'une manière évasive. « Ses enfants sont prêts à le recevoir.
-Quand le grand chef viendra, ce sera pour fumer avec les Indiens dans leurs wigwams et les Hurons diront aussi qu'il est le bienvenu. Mais les Yenguis ont de longs bras, et des jambes qui ne se fatiguent jamais. Mes jeunes hommes ont rêvé qu'ils avaient vu la piste des Yenguis près du village des Delawares.
-Ils ne trouveront pas les Lénapes endormis.
-C'est bien. Le guerrier dont l'oeil est ouvert peut apercevoir son ennemi. »
Voyant qu'il ne pouvait mettre en défaut la circonspection de son interlocuteur, Magua mit l'entretien sur un autre terrain.
« J'ai apporté, » ajouta-t-il, « des présents à mon frère. Sa nation n'a pas jugé convenable de marcher dans le sentier de la guerre, mais ses amis n'ont pas oublié où elle demeure. »
Après avoir ainsi annoncé ses intentions libérales, l'artificieux Huron se leva et étala ses présents aux yeux éblouis des Delawares: ils consistaient principalement en bijoux communs, provenant du pillage des femmes massacrées dans la plaine de William-Henry. Magua ne se montra pas moins judicieux dans la manière dont il sut distribuer à la ronde ses bagatelles. Aux guerriers distingués, et entre autres au Coeur Dur, son hôte, il offrit celles qui brillaient le plus; et en donnant les autres aux chefs subalternes, il y joignit des compliments si opportuns qu'il ne leur laissa aucun motif de se plaindre. Du reste, il lui fut aisé de lire dans les yeux l'effet de ses adroites flatteries.
Le coup politique qu'il venait de frapper produisit des résultats immédiats. La gravité sévère des Delawares fit place à une expression beaucoup plus cordiale; et le Coeur Dur notamment, après avoir examiné avec un vif plaisir la part qui lui avait été faite dans cette distribution, dit avec énergie:
« Mon frère est plein de sagesse. Il est le bienvenu!
-Les Hurons aiment leurs amis les Delawares, » reprit Magua. « Pourquoi en serait-il autrement? Ils doivent leur couleur au même soleil; leurs hommes justes chasseront après la mort sur le même territoire. Les Peaux Rouges doivent être amies, et avoir les yeux ouverts sur les hommes blancs… Mon frère n'a-t-il pas flairé des espions dans les bois? »
Le Coeur Dur oublia la sévérité rigide qui lui avait sans doute valu ce surnom significatif. Ses traits s'adoucirent sensiblement, et il daigna répondre d'une manière plus directe:
« Il y a eu des mocassins étrangers autour de mon camp; on en a suivi la piste jusque dans nos habitations. »
De son côté, Magua n'eut pas l'air de s'apercevoir que cette réponse était la contre-partie de la précédente.
« Et mon frère, » dit-il, « a chassé les chiens?
-Cela ne se pourrait; l'étranger est toujours bien accueilli chez les enfants des Lénapes.
-L'étranger, mais non l'espion.
-Les Yenguis emploient-ils leurs femmes comme espions? Le chef huron n'a-t-il pas dit qu'il avait fait des femmes prisonnières dans la bataille?
-Et il n'a point menti. Les Yenguis ont mis en campagne leurs éclaireurs; ils sont venus dans mes wigwams, mais ils n'y ont trouvé personne pour les accueillir. Alors ils ont fui chez les Delawares, car, ont-ils dit, les Delawares sont leurs amis, et ont détourné les yeux de leur père du Canada. »
Cette insinuation était un coup en pleine poitrine, et, dans un état de société plus civilisé, aurait valu à Magua la réputation de diplomate habile. La défection récente de leur tribu -ce que les Delawares savaient fort bien- les avait exposés à de graves reproches de la part des Français, leurs alliés, et ils sentaient maintenant qu'à l'avenir leurs actes seraient surveillés avec une ombrageuse défiance. Il n'était pas besoin d'approfondir beaucoup les effets et les causes pour prévoir qu'une semblable situation serait, selon toute probabilité, hautement préjudiciable à leur conduite future. Leurs villages lointains, leurs territoires de chasse, plusieurs centaines de femmes et d'enfants, ainsi qu'une portion considérable des forces de la tribu, se trouvaient dans les limites des possessions françaises. En conséquence, la dernière phrase de Magua fut reçue, comme il le désirait, avec un air de désapprobation, sinon d'alarme.
« Que mon père me regarde en face, » répondit le Coeur Dur; « il ne verra pas de changement. Mes jeunes hommes, c'est vrai, n'ont point marché dans le sentier de la guerre: ils ont eu des rêves qui les en ont empêchés, mais ils aiment et vénèrent le grand chef blanc.
-Le croira-t-il quand il apprendra que son plus grand ennemi est nourri dans le camp de ses enfants? quand on lui dira qu'un Yengui sanguinaire fume devant votre feu? que le Visage Pâle qui a tué tant de ses amis va et vient parmi les Delawares? Allez, mon grand-père du Canada n'est pas un fou.
-Où est cet Yengui que les Delawares doivent craindre, et qui a tué mes jeunes hommes? Quel est l'ennemi mortel de mon grand-père?
-La Longue Carabine. »
A ce nom bien connu, les guerriers delawares tressaillirent, et témoignèrent par leur étonnement qu'ils apprenaient alors pour la première fois qu'un homme si fameux parmi les Indiens alliés de la France était en leur pouvoir.
« Que veut dire mon frère? » demanda le Coeur Dur, d'un ton de surprise qui démentait l'apathie habituelle de sa race.
-Un Huron ne ment jamais, » reprit Magua froidement en appuyant sa tête contre le mur de la cabane et en croisant son léger manteau sur sa poitrine. « Que les Delawares comptent leurs prisonniers; ils en trouveront un dont la peau n'est ni rouge ni blanche. »
Il s'ensuivit un long silence. Alors le Coeur Dur s'étant consulté à l'écart avec ses compagnons, on dépêcha des messagers pour requérir la présence de quelques autres chefs des plus distingués de la tribu.
A mesure qu'il arrivait, chaque guerrier était mis au courant de l'importante nouvelle que Magua venait d'annoncer, et montrait sa surprise par l'exclamation gutturale familière aux Indiens.
La nouvelle se répandit de bouche en bouche, et bientôt tout le camp fut en proie à la plus grande agitation. Les femmes interrompirent leurs travaux pour tâcher de saisir le peu de mots que les lèvres des guerriers laissaient échapper incidemment dans leurs entretiens. Les jeunes garçons oublièrent leurs jeux pour venir se mêler à la société de leurs pères, et parurent presque aussi étonnés que ceux-ci de la témérité de leur odieux ennemi. Toute affaire fut suspendue, toute chose négligée, pour que la tribu se livrât sans partage, et chacun à sa manière, à l'expression du sentiment général.
Cependant, les vieillards s'occupèrent sérieusement à examiner ce qu'exigeaient l'honneur et le salut de la nation dans une conjoncture si délicate et embarrassante. Au milieu de l'émotion générale, Magua était resté à la même place et avait gardé sa première attitude, immobile et indifférent, comme s'il eût été étranger aux résultats que devait avoir cette crise. Rien pourtant de ce qui pouvait indiquer les futurs desseins de ses hôtes n'échappait à ses yeux vigilants. Avec la connaissance approfondie qu'il avait de la nature des Indiens auxquels il avait affaire, il devinait d'avance leurs déterminations; et on peut dire que, sous plus d'un rapport, il connaissait leurs intentions avant qu'ils en eussent eux-mêmes conscience.
Le conseil des Delawares ne dura pas longtemps. Quand il fut terminé, un mouvement général annonça qu'il allait être immédiatement suivi d'une assemblée solennelle de la nation entière. Comme ces assemblées étaient rares et n'avaient lieu que dans des occasions d'une extrême importance, le subtil Huron qui continuait à se tenir à l'écart, témoin silencieux mais perspicace de tout ce qui se passait, vit alors que ses projets allaient réussir ou échouer définitivement. Il sortit donc de la cabane, et se dirigea vers l'emplacement où les guerriers commençaient déjà à se réunir.
Il s'écoula à peu près une demi-heure avant que toute la tribu, y compris les femmes et les enfants, eût pris place. Ce délai avait été occasionné par les préparatifs qu'on avait jugés indispensables pour une réunion si peu ordinaire. Mais au moment où le soleil eut atteint le sommet de la montagne sur un des flancs de laquelle les Delawares avaient établi leur camp, tout le monde était assis; et ses rayons de feu, perçant l'épaisse ramure des grands arbres, tombèrent sur une multitude aussi grave et silencieuse qu'en eût jamais éclairée sa lumière matinale.
Le nombre des assistants s'élevait à un millier environ.
Dans une de ces assemblées sérieuses, il ne se rencontre ni brouillon ni ambitieux de gloriole qui se lève à l'étourdie pour ouvrir une discussion précipitée. Un tel acte de présomption et de légèreté amènerait le discrédit de l'orateur précoce qui se le permettrait. Il n'appartient qu'à l'âge et à l'expérience d'exposer au peuple le sujet en délibération. Jusque-là, ni les exploits guerriers, ni les talents naturels, ni la réputation oratoire, ne justifieraient la moindre dérogation à cet usage.
En la présente occasion, le vieux guerrier, auquel appartenait le privilège de prendre le premier la parole, se taisait, comme accablé par l'importance du sujet. Le silence s'était prolongé bien plus que de coutume, sans qu'il eût échappé à personne, pas même au plus jeune enfant, un signe d'impatience ou de surprise. Tous les regards étaient fixés vers la terre; quelques-uns seulement s'en détachaient de temps à autre pour se diriger vers une cabane que rien pourtant ne distinguait des autres, si ce n'était qu'on l'avais mise avec plus de sollicitude à l'abri de l'intempérie des saisons.
Enfin un de ces sourds frémissements qui agitent souvent une multitude assemblée se fit entendre, et toute la nation se leva à la fois par un mouvement spontané. La porte de la cabane en question s'ouvrit, et il en sortit trois hommes, qui se dirigèrent à pas lents vers le lieu de la conférence.
C'étaient trois vieillards, tous d'un âge plus avancé qu'aucun de ceux qui étaient présents; mais l'un d'eux, placé entre les deux autres qui le soutenaient, comptait un nombre d'années qu'il est permis rarement à la race humaine d'atteindre. Sa taille, autrefois haute et droite comme le cèdre, était maintenant courbée sous le poids de plus d'un siècle. Il n'avait plus la démarche élastique et légère d'un Indien, et il était obligé de traîner lentement et pouce à pouce ses pas tardifs. Sa peau cuivrée et sillonnée de rides formait un singulier contraste avec les abondantes mèches de cheveux blancs qui flottaient sur ses épaules, et dont la longueur indiquait qu'il s'était sans doute passé des générations depuis qu'on les avait coupés pour la dernière fois.
Le costume de ce patriarche, car son grand âge, son influence sur ses compatriotes et les liens du sang qui l'unissaient à eux, permettaient de lui donner ce nom, était riche et imposant, bien que strictement conforme à la mise simple de la tribu. Son manteau se composait des plus belles peaux, dont on avait enlevé la fourrure, afin d'y figurer l'image hiéroglyphique de différents exploits accomplis à des époques reculées. Sa poitrine était chargée de médailles, quelques-unes en argent massif, et une ou deux en or, présents qu'il avait reçus de divers potentats européens pendant le cours de sa longue carrière. Des anneaux d'or entouraient ses bras et ses jambes au-dessus de la cheville. Sa tête, sur laquelle il avait laissé croître les cheveux depuis qu'il avait abandonné le métier des armes, portait une sorte de diadème d'argent, incrusté d'autres ornements qui étincelaient au milieu de trois plumes d'autruche, dont la couleur noire rehaussait la neige de sa chevelure. Le manche de son tomahawk disparaissait sous les plaques d'argent, et la poignée de son coutelas brillait comme si elle eût été d'or massif.
Aussitôt que le premier mouvement d'émotion et de plaisir qu'avait fait naître l'apparition soudaine de ce personnage révéré eut un peu cessé, le nom de Tamenund passa de bouche en bouche. Magua avait souvent entendu parler de la sagesse et de l'équité du vieux Delaware. La renommée allait même jusqu'à lui attribuer le rare privilège d'avoir des conférences secrètes avec le Grand Esprit; et son nom, légèrement altéré, a été transmis aux usurpateurs blancs de son ancien territoire, comme celui du saint protecteur et imaginaire d'un vaste empire. Le chef huron choisit donc, un peu en dehors de la foule, un endroit d'où il pouvait considérer de plus près les traits de l'homme dont la décision allait avoir tant d'influence sur ses destinées.
Les yeux du vieillard étaient clos, comme s'ils eussent été fatigués du spectacle des passions égoïstes de l'humanité. La couleur de sa peau différait de celle de la plupart des Indiens qui l'entouraient; elle semblait plus colorée et surtout plus foncée: cette dernière teinte provenait du grand nombre de lignes fines et compliquées tracées sur presque toute sa personne par l'opération du tatouage. Malgré la position qu'avait prise le Huron, Tamenund passa devant lui sans le remarquer. Appuyé sur ses deux vénérables compagnons, il traversa les rangs de la multitude, et prit place sur le point le plus élevé, au centre de sa nation, dans toute la majesté d'un monarque et d'un père.
Rien ne saurait surpasser la vénération et l'amour avec lesquels cette visite inattendue de ce demeurant d'un autre âge fut reçue par son peuple. Après quelques instants de recueillement, les principaux chefs se levèrent, et s'approchant du patriarche, placèrent ses mains sur leur tête comme pour lui demander sa bénédiction. Les simples guerriers se contentèrent de toucher son manteau, ou même d'approcher de sa personne, afin de respirer le même air qu'un vieillard si juste et si vaillant; et encore, il n'y eut que les plus renommés d'entre eux qui osassent aller jusque-là. La foule s'estima heureuse de contempler à distance l'objet de son affection profonde.
Après que ces démonstrations d'attachement et de respect furent accomplies, quelques jeunes gens, à qui l'un des vieux acolytes de Tamenund avait donné des instructions, se dirigèrent vers la hutte située au milieu du camp.
Bientôt ils reparurent, escortant les individus pour qui tous ces préparatifs solennels étaient faits, vers le lieu où ils allaient entendre prononcer leur jugement. On leur ouvrit un passage, et quand ils furent entrés dans l'espace libre, les nouveaux arrivants se trouvèrent entourés de tous côtés par les rangs épais de la peuplade entière.

19:40
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

36

Chapitre 29

“L'assemblée a pris place; au milieu des héros
Achille enfin se lève, et s'exprime en ces mots.”
Pope, traduction de “l'Iliade.”

A la tête des prisonniers marchait Cora, les bras enlacés dans ceux d'Alice avec toute l'ardeur d'une tendresse fraternelle. Malgré le spectacle alarmant que présentait l'assemblée, elle semblait, la généreuse fille, avoir oublié ses propres dangers, et ses regards demeuraient fixés sur les traits pâlis et inquiets de sa tremblante soeur.
Tout près d'elles se tenait le major Heyward, prenant à toutes deux un intérêt égal, et sachant à peine, en ce moment d'angoisse, quelle préférence accorder à celle qu'il aimait le plus. Oeil de Faucon venait un peu en arrière, par déférence pour son supérieur, dont une communauté d'infortune n'avait pu lui faire oublier le rang.
Uncas n'était point parmi eux.
Quand le silence le plus parfait fut de nouveau rétabli, et après la pause solennelle d'usage, un des deux vieillards assis auprès du patriarche se leva, et demanda tout haut, en anglais très intelligible:
“Lequel de mes prisonniers est la Longue Carabine?”
Le chasseur jugea à propos de garder le silence.
Duncan toutefois promena ses regards sur l'assemblée, et recula d'un pas en apercevant le traître Magua. Il comprit sur-le-champ que le rusé sauvage n'était point étranger à leur mise en jugement, et il résolut de mettre tout en oeuvre pour faire obstacle à ses sinistres desseins. Se souvenant d'avoir été témoin d'un exemple de la justice sommaire des Indiens, il appréhenda que son compagnon ne fût destiné à en servir à son tour.
Sans se donner le temps de réfléchir, il prit la résolution subite de sauver son courageux ami, quoi qu'il pût lui en coûter à lui-même. Aussi, quand la question eut été répétée d'une voix plus forte, s'écria-t-il fièrement:
“Donnez-nous des armes, et placez-nous dans ces bois; nos actions parleront pour nous!
-C'est donc là le guerrier dont le nom a rempli nos oreilles!” reprit le chef, en regardant Heyward avec cette espèce de curiosité passionnée qu'on ressent à la vue d'un homme que le mérite ou le hasard, la vertu ou le crime, ont rendu célèbre. “Quel motif a conduit l'homme blanc dans le camp des Delawares?
-Le besoin. Je viens chercher de la nourriture, un abri et des amis.
-Cela n'est pas possible. Les bois sont pleins de gibier; la tête d'un guerrier ne réclame d'autre abri qu'un ciel sans nuages, et les Delawares sont les ennemis, non les amis des Yenguis. Va, ta bouche a parlé, mais ton coeur n'a rien dit.”
Duncan, ne sachant trop ce qu'il devait répondre, se tut; mais Oeil de Faucon qui avait prêté à ce colloque une oreille attentive, s'avança hardiment et prit à son tour la parole.
“Si je n'ai pas répondu au nom de la Longue Carabine,” dit-il, “ce n'était ni par honte ni par crainte, car ni l'une ni l'autre ne sont le partage d'un honnête homme. Mais je n'admets pas que les Mingos affublent d'un tel sobriquet celui qui a reçu de ses amis une distinction plus honorable. La Longue Carabine! c'est l'envers du bon sens, puisque mon perce-daim est un vrai fusil rayé, et non une carabine. Quoi qu'il en soit, l'homme qui a reçu de ses parents le nom de Nathaniel, que les Delawares campés aux bords de la rivière du même nom ont honoré du titre flatteur d'Oeil de Faucon, et que les Iroquois se sont permis de baptiser la Longue Carabine sans y être autorisés par celui que cela concerne, cet homme-là, c'est moi.”
Tous les regards, qui jusque-là avaient gravement épluché la personne de Duncan, se portèrent alors sur les traits mâles et le corps de fer de ce nouveau prétendant à un titre glorieux. Il n'y avait rien d'étonnant à voir deux individus se disputer un tel honneur, car les imposteurs, quoique rares, n'étaient pas inconnus parmi les Indiens; mais il importait aux Delawares, s'ils voulaient juger en toute équité, qu'il n'y eût point à cet égard de méprise. Quelques-uns de leurs anciens se consultèrent entre eux, et cette conférence sembla avoir pour résultat d'interroger leur hôte à ce sujet.
“Mon frère,” demanda le chef au Renard Subtil, “a dit qu'un serpent s'était glissé dans mon camp; quel est-il?”
Le Huron désigna du doigt le chasseur, sans ajouter une parole.
“Un sage Delaware prêtera-t-il l'oreille à l'aboiement d'un loup?” s'écria Duncan, encore plus convaincu des mauvaises intentions de son ennemi. “Un chien ne ment jamais, mais quand a-t-on vu un loup dire la vérité?”
Les yeux de Magua lancèrent des flammes; puis se rappelant à propos la nécessité de conserver son sang-froid, il se détourna avec un air de mépris hautain, bien assuré que la sagacité des Indiens ne faillirait point à découvrir la vérité dans ce conflit de prétentions. Il ne se trompait pas. Après une autre consultation fort courte, le vieux Delaware s'adressa de nouveau à lui pour faire connaître la résolution des chefs, quoique dans les termes les plus circonspects.
“On a appelé mon frère un menteur,” dit-il, “et cela a fâché ses amis. Ils vont prouver qu'il a dit la vérité. Qu'on donne des fusils à mes prisonniers! C'est à leurs actes de montrer celui que nous cherchons.”
Tout en sentant qu'on se défiait de lui, Magua feignit de considérer l'épreuve comme un hommage rendu à sa véracité, garantie d'avance par l'adresse bien connue du chasseur; il se borna en conséquence à faire un geste d'assentiment. Des armes furent aussitôt remises entre les mains des deux amis rivaux, et ils eurent ordre de tirer, par-dessus la multitude, contre une écuelle restée, par hasard, accrochée au sommet d'un vieux tronc d'arbre, à cent cinquante pieds de l'endroit où ils étaient placés.
Heyward sourit en lui-même à l'idée d'entrer en lutte avec le chasseur; il n'en résolut pas moins de persévérer dans son mensonge jusqu'à ce qu'il pénétrât les desseins de Magua. Il prit donc le fusil, ajusta par trois fois avec le plus grand soin et fit feu. La balle entra dans le bois à quelques pouces du vaisseau, et un cri général de satisfaction annonça que le coup était considéré comme une épreuve singulière d'adresse. Oeil de Faucon lui-même approuva de la tête, comme pour dire qu'il n'augurait pas si bien de la part du major. Au lieu pourtant de se mettre en devoir de disputer le prix de l'adresse de son heureux rival, il resta quelque temps appuyé sur son fusil, dans l'attitude d'un homme absorbé par ses pensées. Il fut tiré de sa rêverie par l'un des jeunes Indiens qui avait fourni les armes, et qui vint lui toucher l'épaule, en disant en fort mauvais anglais:
“Le Visage Pâle peut-il faire mieux?”
Oeil de Faucon saisit le fusil et l'agita en l'air avec autant d'aisance qu'il aurait fait d'un roseau. Puis, les yeux attachés sur Magua:
“Ah! Huron,” s'écria-t-il, “je pourrais te tuer à cette heure, et nulle puissance ici-bas ne saurait arrêter le coup. Le faucon qui plane au-dessus de la colombe n'en est pas plus maître que je ne le suis à présent de toi, s'il me plaisait de t'envoyer une balle au coeur. Pourquoi ne le fais-je pas? Pourquoi? parce que la qualité de ma couleur me le défend, et que je pourrais attirer le malheur sur des têtes précieuses et innocentes! Si tu reconnais un Dieu, remercie-le donc du fond de ton âme; ce ne sera pas sans raison.”
L'attitude irritée du chasseur, son oeil étincelant, ses joues enflammées excitèrent un sentiment de terreur secrète chez tous ceux qui l'entendirent. L'attention redoublée des Delawares leur permettait à peine de respirer; et Magua, tout en se défiant de la magnanimité de son ennemi, resta immobile et calme à la place qu'il occupait au milieu de la foule, comme s'il y eût pris racine.
Le jeune Delaware, toujours debout aux côtés du chasseur, se mit à dire:
“Il s'agit de faire mieux.
-Mieux que quoi, imbécile?” répondit Oeil de Faucon, en brandissant de nouveau son arme au-dessus de sa tête, bien qu'il eût tourné le dos au Renard Subtil. “Que veux-tu dire?
-Si l'homme blanc est le guerrier qu'il prétend être,” ajouta le chef, “qu'il frappe plus près du but.”
Le chasseur partit alors d'un rire de mépris, mais cette fois il rit tout haut, et ce bruit produisit sur Heyward l'effet d'un ricanement satanique. Puis il abattit lourdement le fusil dans sa main gauche… Le coup fit explosion comme si c'eût été l'effet de la secousse, et l'écuelle, volant en éclats, couvrit le tronc d'arbre de ses débris. Au même instant, on entendit tomber le fusil à terre, où l'avait jeté dédaigneusement le tireur.
A cette étrange scène, le premier mouvement de la foule fut d'applaudir et de s'émerveiller. Revenue de sa surprise, elle protesta ensuite par un sourd murmure, et tandis que la minorité témoignait ouvertement son admiration, le plus grand nombre paraissait attribuer au hasard ce prodige d'adresse. Heyward se hâta d'appuyer une opinion qui favorisait ses prétentions.
“C'est un hasard!” s'écria-t-il. “On ne peut frapper sans ajuster.
-Un hasard!” répéta le chasseur, qui commençait à s'échauffer. N'ayant point aperçu les signes que lui faisait le major pour qu'il se prêtât à une substitution de personnes, il était obstinément décidé à soutenir son identité à tout prix. “Ce menteur de Huron croit-il aussi, lui, que ce soit un hasard? Donnez-lui un fusil, placez-nous face à face, à découvert et de franc jeu, et que la Providence et notre coup d'oeil décident l'affaire entre nous! Je ne vous en propose pas autant, major; car notre peau est de la même couleur, et nous servons le même maître.
-Que le Huron soit un menteur, c'est évident,” riposta froidement Heyward; “vous l'avez entendu vous-même affirmer que vous étiez la Longue Carabine.”
Il est impossible de dire à quelles assertions violentes Oeil de Faucon se serait porté dans son entêtement invincible à revendiquer son identité, si le vieux Delaware ne se fût entremis de nouveau.
“Le faucon qui vient des nuages peut y retourner quand il lui plaît,” dit-il. “Donnez-leur les fusils.”
Cette fois le chasseur saisit l'arme avec empressement; et Magua, qui surveillait tous ses mouvements d'un oeil inquiet, n'eut plus de motifs de crainte.
“Qu'il soit donc prouvé à la face de cette tribu de Delawares quel est le plus habile de nous deux!” s'écria le chasseur en frappant la crosse de son fusil de cette main redoutable qui avait fait partir tant de coups meurtriers. “Voyez-vous cette gourde qui pend à cet arbre là-bas? Eh bien, major, si vous êtes un des bons tireurs de la frontière, brisez-la en morceaux.”
Duncan regarda le but qui lui était désigné, et se prépara à renouveler l'épreuve. La gourde était un de ces petits vaisseaux de terre dont les Indiens font usage; elle était suspendue à la branche morte d'un petit pin, par une lanière de cuir, et la distance était de trois cents pieds au moins.
L'amour-propre est sujet à de telles bizarreries, que le jeune officier, fort indifférent du reste aux suffrages de ses sauvages arbitres, oublia tout à coup les motifs de la contestation pour ne s'occuper qu'à remporter la victoire. On a déjà vu qu'il n'était pas un tireur à dédaigner, et il résolut de mettre toute son habileté en jeu. Sa vie eût-elle dépendu du coup qu'il allait tirer, il n'eût pas apporté plus de soin et d'attention à viser. Il fit feu, et trois ou quatre jeunes Indiens, qui s'étaient précipités vers le but aussitôt après la détonation, annoncèrent à grands cris que la balle était dans l'arbre, à très peu de distance de la gourde. Les guerriers poussèrent leur exclamation favorite, et leurs yeux se portèrent sur son rival afin de voir ce qu'il allait faire.
“Pour un Royal-Américain, cela peut passer,” dit Oeil de Faucon en riant cette fois à sa manière silencieuse. “Mais si mon fusil avait souvent fait de tels écarts, bien des martes, dont la peau est dans le manchon d'une dame, trotteraient encore par les bois; et plus d'un féroce Mingo, qui est allé là-haut rendre ses comptes, continuerait ses diaboliques exploits sur la frontière des provinces! J'espère que la femme à qui appartient cette gourde en a d'autres dans son wigwam, car celle-ci ne contiendra plus d'eau.”
Tout en parlant, il visitait la batterie et armait son fusil. Après avoir prononcé les derniers mots, il retira un pied en arrière, et éleva le canon, d'un mouvement lent, uniforme et dans une direction unique. Lorsqu'elle fut de niveau, il la laissa un moment dans une immobilité telle que l'homme et le fusil avaient l'air d'être sculptés en pierre. Pendant cet intervalle rapide, l'arme partit en jetant une flamme brillante. Les jeunes garçons s'élancèrent de nouveau, et, après avoir inutilement cherché, rapportèrent qu'on ne voyait aucune trace de la balle.
“Va,” dit le vieux chef au chasseur avec un accent de dur mépris, “tu es un loup sous la peau d'un chien. Je vais parler à la Longue Carabine des Yenguis.
-Ah!” répondit Oeil de Faucon sans s'émouvoir. “Si j'avais l'arme qui vous a fourni le nom dont vous vous servez, je m'engagerais à couper la corde, et à faire tomber la gourde au lieu de la percer. Ignorants, si vous voulez trouver la balle d'un bon tireur des bois, c'est dans l'objet visé, et non autour, qu'il faut la chercher!”
Les jeunes Indiens le comprirent sur-le-champ, car cette fois il s'exprimait en delaware. Ils coururent détacher la gourde, et, l'élevant en l'air avec des cris de joie, ils montrèrent dans le fond un trou que la balle y avait fait après avoir passé par l'orifice.
A cette preuve inouïe d'adresse, toute l'assistance éclata en cris d'admiration. Dès lors, la question fut décidée, et Oeil de Faucon rétabli dans la possession incontestable de sa dangereuse célébrité. Les regards curieux qui s'étaient de nouveau dirigés vers Heyward se détournèrent sur le robuste chasseur, qui devint l'objet de la curiosité générale, pour la population simple et naïve dont il était entouré.
Lorsque cette agitation bruyante se fut calmée, le vieux chef reprit son interrogatoire.
“Pourquoi as-tu cherché à boucher mes oreilles?” dit-il en s'adressant au major. “Les Delawares sont-ils des fous, qu'ils ne puissent distinguer la jeune panthère du chat sauvage?
-Ils ne tarderont pas à reconnaître,” répondit Duncan, en se servant des métaphores indiennes, “que le Huron n'est qu'un oiseau gazouilleur.
-C'est bon. Nous verrons qui peut prétendre à fermer les oreilles d'hommes tels que nous. Frère,” ajouta le chef en se tournant vers Magua, “les Delawares écoutent.”
Ainsi interpellé, d'une manière personnelle et directe, le Renard Subtil se leva, et, s'avançant d'un pas grave et délibéré au centre du cercle et en face des prisonniers, il prit l'attitude d'un orateur qui va prononcer un discours.

19:41
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

37

Néanmoins, avant d'ouvrir la bouche, il promena lentement ses regards sur toutes ces physionomies attentives qui formaient autour de lui comme un rempart, afin d'adapter son langage au caractère de son auditoire. Il jeta sur Oeil de Faucon un regard d'hostilité respectueuse, et sur Duncan, de haine implacable; il daigna à peine remarquer la timide Alice. Mais quand son oeil rencontra Cora, dont un fier maintien rehaussait la beauté majestueuse, il la contempla un moment avec une expression qu'il eût été difficile de définir.
Alors, tout pénétré de ses sinistres desseins, Magua s'exprima dans la langue du Canada, qu'il savait être comprise de la plupart de ses auditeurs.
“L'Esprit créateur des hommes leur a donné des couleurs différentes,” dit-il en commençant. “Les uns sont plus noirs que l'ours paresseux. Il dit à ceux-là qu'ils seraient esclaves, et leur commanda de travailler à jamais, comme le castor. Vous pouvez, quand le vent souffle du sud, les entendre gémir plus fort que ne mugissent les bisons, le long des rivages de la grande eau salée où de gros canots les portent et les remportent par troupes. A d'autres il a donné des faces plus blanches que l'hermine des forêts: il leur commanda d'être marchands, chiens pour leurs femmes, et loups pour leurs esclaves. Il a donné à cette race la nature du pigeon: des ailes infatigables, des petits plus nombreux que les feuilles des bois, et des appétits capables de dévorer la terre. Il leur a donné une voix perfide comme le cri trompeur du chat sauvage, des coeurs de lapin, la malice du pourceau, et non pas celle du renard, et des bras plus longs que les jambes de l'élan. La langue de cette race a l'art de boucher les oreilles des Indiens; son coeur lui enseigne à payer des guerriers qui combattent pour lui; sa malice lui apprend à s'emparer de tous les biens de la terre; et ses bras enserrent le pays depuis les bords de l'eau salée jusqu'aux îles du grand lac. Sa gloutonnerie la rend malade; Dieu lui a donné suffisamment, et elle veut tout avoir. Tels sont les Visages Pâles.
“D'autres enfin ont reçu du Grand Esprit des peaux plus rouges et plus brillantes que ce soleil,” continua Magua en montrant par un geste expressif l'astre radieux, qui cherchait à se dégager des vapeurs de l'horizon; “et ceux-là, il les créa selon son coeur. Il leur donna cette île telle qu'il l'avait faite, couverte d'arbres et pleine de gibier. Le vent fit leurs clairières, le soleil et la pluie mûrirent leurs fruits, et les neiges vinrent leur apprendre à être reconnaissants. Qu'avaient-ils besoin de routes pour voyager? Ils voyaient à travers les montagnes. Quand les castors travaillaient, ils se couchaient à l'ombre et les regardaient faire. L'été, les vents les rafraîchissaient; l'hiver, des fourrures leur prêtaient une douce chaleur. S'ils se battaient entre eux, c'était pour montrer leur caractère d'hommes. Ils étaient braves, ils étaient justes, ils étaient heureux.”
Ici l'orateur s'arrêta et regarda autour de lui pour voir si son discours éveillait la sympathie chez ses auditeurs: partout il ne vit que des yeux fixés sur les siens, des cous tendus, des narines dilatées, comme si chaque individu présent se fût senti la volonté et le pouvoir de venger à lui seul les injures de sa race.
“Si le Grand Esprit a donné des langues différentes à ses enfants rouges,” reprit-il en baissant la voix et d'un accent de tristesse, “c'était pour que tous les animaux pussent les comprendre. Il a placé les uns parmi les neiges avec leur cousin l'ours; d'autres près du soleil couchant, sur la route qui conduit aux territoires de chasse où les justes iront après leur mort; d'autre enfin sur les terres qui avoisinent les grandes eaux douces. Mais aux plus grands de ses enfants, à ceux qu'il aime le plus, il a donné les sables du lac salé. Mes frères connaissent-ils le nom de ce peuple favorisé?
-Les Lénapes!” s'écrièrent à l'envi une vingtaine de voix. “Les Lénapes!
-Oui, c'étaient les Lenni Lénapes!” reprit Magua en affectant d'incliner la tête par respect pour leur antique grandeur; “c'étaient les tribus des Lénapes! Jamais le soleil, depuis qu'il sortait de l'eau salée jusqu'à son coucher dans l'eau douce, ne se cachait à leurs yeux. Mais qu'ai-je à faire, moi Huron des bois, de raconter à un peuple sage ses propres traditions? Pourquoi lui rappeler ses injures, son ancienne puissance, ses exploits, sa gloire, ses pertes, ses défaites, sa misère? N'y a-t-il pas ici quelqu'un qui a vu tout cela et qui sait que cela est vrai? J'ai dit. Ma langue est muette, mais mes oreilles sont ouvertes.”
Le Renard Subtil cessa de parler, et à l'instant même tout le monde se tourna, par un mouvement unanime, vers le vénérable Tamenund.
Depuis le moment où il s'était assis, le patriarche n'avait pas desserré les lèvres ni donné signe de vie. Durant l'espèce d'intermède où Oeil de Faucon avait victorieusement démontré son identité, il s'était tenu à demi courbé, sans paraître prendre aucun intérêt à ce qui se passait. En entendant les inflexions habilement graduées de la voix de Magua, il reprit quelque connaissance, et une ou deux fois il souleva la tête comme pour écouter. Lorsque l'artificieux Huron eut prononcé le nom de sa nation, les paupières du vieillard s'entrouvrirent, et il regarda la multitude avec l'expression lugubre et terne que l'on prête aux fantômes.
Il fit un effort pour se lever, et, soutenu par ses deux voisins, il resta debout, dans une attitude de dignité imposante, malgré la faiblesse de son grand âge.
“Qui parle des enfants des Lénapes?” dit-il d'une voix sourde et gutturale que le religieux silence de la foule permit d'entendre. “Qui parle des choses qui ne sont plus? L'oeuf ne se change-t-il pas en ver, le ver en papillon, pour périr ensuite? Pourquoi entretenir les Delawares du bien qui a disparu? Mieux vaut rendre grâces au Manitou de ce qui leur reste.
-C'est un Wyandot,” dit Magua en s'approchant de la plate-forme grossière sur laquelle était le vieillard; “c'est un ami de Tamenund.
-Un ami!” répéta le sage.
En même temps, son front se couvrit d'un sombre nuage et s'arma d'une partie de cette sévérité qui avait rendu son regard si terrible au temps de sa vigueur.
“Les Mingos gouvernent-ils la terre?” ajouta-t-il. “Un Huron ici! que vient-il chercher?
-Justice! Ses prisonniers sont chez ses frères, et il vient réclamer ce qui est à lui.”
Tamenund tourna la tête vers l'un des chefs qui le soutenaient, et prêta l'oreille à la courte explication qu'il lui donna. Puis, se tournant vers le postulant, il le regarda avec une longue attention.
“La justice est la loi du grand Manitou,” répondit-il avec une sorte de répugnance. “Mes enfants, offrez des aliments à l'étranger. Ensuite, Huron, prends ton bien et laisse-nous.”
Après avoir rendu ce jugement solennel, le patriarche se rassit et ferma de nouveau les yeux, comme si les images du passé lui semblaient plus agréables à voir que celles du présent. Nul Delaware n'eut l'audace de se récrier, encore moins de s'opposer à l'exécution de la sentence.
Quatre ou cinq jeunes guerriers, s'élançant derrière Heyward et le chasseur, passèrent des cordes autour de leurs bras avec tant d'adresse et de rapidité, qu'en un clin d'oeil ils se trouvèrent tous deux dans l'impossibilité de faire le moindre mouvement. Le premier était occupé à soutenir son précieux fardeau, Alice, qui s'était presque évanouie, en sorte qu'il ne connut leurs intentions que lorsqu'elles furent exécutées. Le dernier, qui considérait les tribus des Delawares comme une race d'êtres supérieurs, se soumit sans résistance; peut-être eût-il été moins docile si le dialogue qui venait d'avoir lieu s'était tenu dans une langue qui lui fût plus familière.
Magua promena un regard de triomphe sur l'assemblée avant de procéder à l'exécution de ses desseins. Voyant que les hommes étaient hors d'état de résister, il se tourna vers celle qui avait le plus de prix à ses yeux: Cora soutint son regard avec tant de calme et de fermeté qu'il sentit chanceler sa résolution. Alors se rappelant l'artifice dont il s'était déjà servi, il prit Alice des bras de Duncan sur qui elle s'appuyait, et faisant signe au major de le suivre, il ordonna à la foule de lui ouvrir un passage.
Cora, au lieu de céder à l'impulsion sur laquelle il avait compté, se précipita aux pieds du patriarche, et, élevant la voix:
“Juste et vénérable Delaware,” s'écria-t-elle, “nous nous mettons à la merci de ta sagesse et de ton pouvoir. N'écoute point ce monstre perfide et inaccessible au remords, qui empoisonne tes oreilles de mensonges pour assouvir la soif qu'il a de notre sang. Toi qui as longtemps vécu, et qui as vu les maux de ce monde, tu dois avoir appris à en adoucir les calamités aux malheureux.”
Les paupières appesanties du vieillard se soulevèrent, et il regarda de nouveau la multitude. Lorsque les accents déchirants de la suppliante parvinrent à son oreille, ses yeux se tournèrent lentement dans la direction de sa personne, et finirent par se fixer sur elle avec une intensité singulière. Cora s'était jetée à genoux, et les mains jointes pressées sur sa poitrine, modèle accompli de la beauté de son sexe, elle contemplait, dans un élan de pieuse vénération, le visage flétri, mais majestueux encore, du patriarche. Peu à peu la physionomie de Tamenund s'anima; le vague de ses traits fit place à l'admiration, et ils semblèrent briller d'un rayon de cette intelligence qui, aux jours de sa jeunesse, avait communiqué son enthousiasme aux bandes nombreuses des Delawares.
Se levant sans aide et comme sans effort, il demanda d'une voix dont la fermeté surprit son auditoire
“Qui es-tu?
-Une femme!” répondit Cora. “Une femme d'une race détestée, si tu veux, une Yengui; mais une femme qui ne t'a jamais fait de mal, qui ne pourrait pas en faire à ton peuple quand même elle le voudrait, et qui implore ton assistance.
-Dites-moi, mes enfants,” reprit le patriarche, en s'adressant à ceux qui l'entouraient, mais les yeux toujours fixés sur Cora agenouillée, “où les Delawares ont-ils campé?
-Dans les montagnes des Iroquois, par delà les sources limpides de l'Horican.
-Bien des étés brûlants ont lui et sont passés,” continua le sage, “depuis que je n'ai bu des eaux de ma rivière. Les enfants de Miquon sont les plus justes des hommes blancs; mais ils avaient soif, et ils ont gardé l'eau pour eux. Est-ce qu'ils nous ont suivis de si loin?
-Nous ne suivons personne, nous ne convoitons rien,” dit Cora avec vivacité. “Captifs contre notre volonté, nous avons été amenés parmi vous; et nous demandons la permission de nous en retourner en paix. N'es-tu pas Tamenund, le père, le juge… j'allais presque dire le prophète, de ce peuple?
-Je suis Tamenund aux jours sans nombre.
-Eh bien, il y a sept ans environ que l'un des tiens était à la merci d'un chef blanc sur la frontière de cette province. Il se dit de la famille du bon et juste Tamenund. “Va, dit l'homme blanc; par “égard pour ton parent, tu es libre.” Te souviens-tu du nom de ce guerrier anglais?
-Je me souviens qu'étant un petit garçon folâtre,” repartit le patriarche avec la mémoire tenace, des gens qui sont au déclin de l'âge, “je m'amusais sur le sable au bord de la mer, et je vis un grand canot, avec des ailes plus blanches que celle des cygnes et plus larges que plusieurs aigles réunis, qui venait du soleil levant…
-Non, non; je ne parle pas d'un temps si éloigné, mais d'un service rendu à quelqu'un de ta race par l'un des miens, et dont tes plus jeunes guerriers peuvent avoir souvenance.
-Etait-ce lorsque les Yenguis et les Hollandais se battaient à qui occuperait les territoires de chasse des Delawares? C'est alors que Tamenund, devenu chef, abandonna l'arc pour le tonnerre des Visages Pâles, et…
-Plus tard encore,” interrompit de nouveau Cora, “beaucoup plus tard. Je parle d'une chose d'hier. Oh! bien sûr, tu ne l'as pas oubliée!
-Hier,” dit le vieillard, et sa voix creuse prit une expression touchante, “hier encore les enfants des Lénapes étaient les maîtres du monde! Les poissons du lac salé, les oiseaux, les bêtes et les Mingos des bois les reconnaissaient pour Sagamores.”
Cora, sous le poids d'une déception cruelle, baissa la tête et pendant un moment lutta contre le désespoir; puis, reprenant courage, elle fit cette demande touchante:
“Dites-moi, Tamenund est-il père?”
De son estrade élevée, le vieillard la regarda avec un sourire bienveillant, et promenant lentement les yeux sur la multitude assemblée, il répondit:
“Oui, d'une nation.
-Pour moi, je ne demande rien. Comme toi et les tiens, chef vénérable,” ajouta-t-elle, et pressant convulsivement ses mains sur son coeur, elle laissa retomber sa tête, et ses joues brûlantes ne furent presque plus visibles sous les flots de sa chevelure noire et lustrée qui couvrait en désordre ses épaules, “la malédiction de mes ancêtres est tombée de tout son poids sur leur enfant! Mais en voici une qui n'a jamais connu jusqu'à ce jour la colère céleste. Elle est la fille d'un mortel vieux et faible dont les jours sont près de leur fin; elle a bien des amis qui l'aiment et dont elle fait les délices; elle est trop pure, trop précieuse pour devenir la victime de ce misérable.
-Je sais que les Visages Pâles sont une race orgueilleuse et avide. Je sais que non seulement ils veulent l'empire de la terre, mais qu'ils estiment le dernier de leur couleur au-dessus des sachems de l'homme rouge.”
Puis, sans remarquer que ces paroles perçaient le coeur de celle qui l'écoutait, et qui s'abîmait presque de honte la tête contre terre, le vieillard ajouta avec chaleur:
“On entendrait les chiens et les corbeaux de leurs tribus aboyer et croasser, s'il leur arrivait d'amener dans leurs wigwams une femme dont le sang n'eût pas la couleur de la neige. Mais qu'ils ne se vantent pas trop devant la face du Manitou! Ils sont entrés dans le pays au lever du soleil, ils peuvent en sortir à son coucher. J'ai souvent vu les sauterelles dépouiller les arbres de leur verdure, mais toujours le printemps la leur a rendue.
-Il est vrai,” dit Cora en exhalant un long soupir, comme si elle fût sortie d'une pénible agonie; puis redressant la tête, et rejetant ses cheveux en arrière, elle laissa voir des yeux pleins de feu qui contrastaient avec la pâleur mortelle de sa figure; “mais ce n'est pas à nous de chercher à pénétrer ces mystères… Il y a encore un prisonnier qui n'a pas été amené devant toi; il est de ton peuple. Avant de laisser le Huron partir en triomphe, entends-le parler.”
Voyant que Tamenund regardait autour de lui d'un air de doute, un de ses acolytes lui dit:
“C'est un serpent… un Peau Rouge à la solde des Yenguis. Nous le réservons pour la torture.
-Qu'il vienne!” répondit le sage.
Tamenund retomba sur son siège, et pendant que les jeunes hommes se préparaient à exécuter cet ordre, il régna un si profond silence, qu'on entendait distinctement le bruissement des feuilles agitées par la brise du matin dans la forêt voisine.

19:42
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

38

Chapitre 30

« Avant de me juger l'on doit m'entendre, ou bien
Vos décrets sont sans force, et vos lois ne sont rien;
C'est la justice enfin qu'ici je vous demande:
La refuserez-vous? »
Shakespeare, « le Marchand de Venise. »

Nul bruit humain n'interrompit durant quelques minutes le silence de l'attente. Enfin les flots de la foule s'ouvrirent pour se fermer de nouveau, et Uncas apparut debout au milieu de ce cercle vivant.
Tous les yeux qui avaient jusque-là cherché à lire dans les traits du sage, comme à la source de leur propre intelligence, se tournèrent à l'instant et restèrent attachés avec une admiration secrète sur la taille droite et svelte et les harmonieuses formes d'Uncas. Quant à lui, ni l'assemblée où il se trouvait, ni l'attention exclusive dont il était l'objet ne le troublèrent en aucune façon. Il jeta à la ronde un regard observateur et résolu, et soutint avec la même indifférence l'expression hostile qui se peignait sur les visages des chefs, et l'examen curieux des enfants. Lorsque, après cette revue intelligente et fière, il aperçut Tamenund, il parut avoir tout oublié pour ne s'occuper que de lui.
S'avançant d'un pas lent et silencieux dans l'enceinte, il se plaça juste au pied de l'estrade. Un des anciens avertit le vieillard de sa présence.
« Dans quelle langue, » demanda le patriarche sans ouvrir les yeux, « le prisonnier parle-t-il au Manitou?
-Comme ses pères, » répondit Uncas; « dans la langue d'un Delaware. »
A cette déclaration soudaine et inattendue, s'éleva du sein de la foule une clameur rauque et farouche, assez semblable au grondement d'un lion dont on a éveillé la colère, et qui en fait présager la redoutable explosion. L'effet qu'elle produisit sur le sage fut aussi violent, quoique différemment exprimé. Il passa une main sur ses yeux, comme pour s'épargner un spectacle affligeant pour sa race, et répéta de sa voix sourde et profondément gutturale ce qu'il venait d'entendre.
« Un Delaware!… J'ai assez vécu pour voir les tribus des Lénapes chassées du feu de leur conseil et dispersées comme des troupeaux de daims au milieu des montagnes des Iroquois. J'ai vu la hache d'un peuple étranger dépouiller les vallées des bois que les vents du ciel avaient épargnés. Les animaux qui courent sur les hauteurs, et les oiseaux qui volent au-dessus des arbres, je les ai vus captifs dans les wigwams des hommes; mais ce que je n'avais jamais vu, c'est un Delaware assez vil pour se glisser en rampant comme un serpent venimeux dans les camps de sa nation.
-Les oiseaux ont ouvert le bec, » reprit Uncas avec l'accent le plus doux de sa voix musicale, « et Tamenund a prêté l'oreille à leur caquetage. »
Le sage tressaillit et pencha la tête, comme pour saisir les sons fugitifs d'une mélodie lointaine.
« Tamenund rêve-t-il? » s'écria-t-il. « Quelle voix a frappé son oreille? Les hivers ont-ils rétrogradé? l'été luira-t-il de nouveau sur les enfants des Lénapes? »
Cette incohérente exclamation échappée des lèvres du prophète delaware fut suivie d'un solennel et respectueux silence. On attribua son langage inintelligible à l'un de ces entretiens mystérieux qu'il avait fréquemment, à ce qu'on disait, avec une intelligence supérieure. Après avoir patiemment attendu, l'un des vieux chefs, s'apercevant que le sage avait perdu le souvenir du sujet qui les occupait, se hasarda à lui rappeler la présence du prisonnier.
« Le faux Delaware tremble de peur d'entendre les paroles de Tamenund, » dit-il; « c'est un chien qui hurle, quand les Yenguis le mettent sur la piste.
-Et vous, » répliqua le Mohican d'un air sévère, « vous êtes des chiens qui pleurez pour que le Français vous jette les restes de son repas! »
Vingt couteaux brillèrent dans l'air et autant de guerriers bondirent à cette riposte mordante et peut-être méritée; mais un geste d'un des chefs arrêta ce déchaînement de colère et rétablit une apparence de calme. La tâche eût probablement été plus difficile, si un mouvement de Tamenund n'eût indiqué qu'il allait reprendre la parole.
« Delaware, » dit-il, « tu es bien peu digne de ton nom. Il y a bien des hivers que mon peuple n'a vu un brillant soleil; et deux fois traître est le guerrier qui déserte sa tribu lorsqu'elle est cachée dans le nuage. La loi du Manitou est juste. Oui, elle l'est; et tant que les rivières couleront, que les montagnes resteront debout, que les arbres se couvriront de fleurs, elle le sera… Cet homme est à vous, mes enfants; soyez justes à son égard. »
Tout demeura immobile, chacun sembla retenir sa respiration jusqu'à ce que les lèvres de Tamenund eussent laissé échapper la dernière syllabe de cet ordre suprême.
A l'instant s'éleva un cri unanime de vengeance, effrayant présage des résolutions farouches et sanguinaires. Au milieu de ces vociférations sauvages, un des chefs fit savoir que le captif était condamné à la redoutable épreuve du feu. Le cercle se rompit, et des hurlements de joie se mêlèrent au tumulte et à la confusion des préparatifs immédiats du supplice. Heyward lutta avec l'énergie du désespoir contre ceux qui le retenaient; Oeil de Faucon commença à donner des signes d'inquiétude; et Cora se jeta de nouveau aux pieds du patriarche pour implorer encore sa clémence.
Seul, en plein désarroi, Uncas conservait sa sérénité. Il regarda d'un oeil indifférent les apprêts de la torture, et quand les bourreaux s'approchèrent pour s'assurer de lui, il les reçut avec une ferme contenance et le front haut. L'un d'eux, plus féroce que ses compagnons, saisit la tunique de chasse du jeune Mohican, et d'un seul coup l'arracha de son corps. Alors, poussant un cri de joie frénétique, il sauta sur sa victime sans défense et se prépara à l'attacher au poteau.
Mais, dans le moment où il paraissait le plus étranger aux sentiments humains, le sauvage fut arrêté aussi soudainement dans son projet que si un être surnaturel eût surgi entre lui et Uncas. Les yeux du Delaware parurent prêts à sortir de leur orbite; il ouvrit la bouche sans pouvoir articuler un son, et l'on eût dit un homme pétrifié dans l'attitude de la stupéfaction. Enfin, levant lentement et avec effort sa main droite, il désigna du doigt la poitrine du prisonnier. La foule entoura celui-ci, et tous furent frappés d'une égale surprise en apercevant, sur le sein du captif, une petite tortue, tatouée avec le plus grand soin et d'une superbe teinte bleue.
Uncas jouit un moment de son triomphe, et regarda autour de lui avec un calme sourire; mais bientôt, écartant les curieux d'un geste fier et impératif, il s'avança de l'air d'un roi, et prit la parole d'une voix éclatante qui domina le tumulte de l'admiration générale.
« Hommes des Lenni-Lénapes, » dit-il, « ma race soutient la terre. Votre faible tribu repose sur mon écaille. Quel est le feu d'un Delaware qui pourrait brûler l'enfant de mes pères? » ajouta-t-il en désignant avec orgueil les armoiries imprimées sur sa poitrine. « Le sang qui est sorti d'une telle source éteindrait vos flammes. Ma race est la mère des nations!
-Qui es-tu? » demanda Tamenund en se levant, ému par le son de voix qui avait frappé son oreille plutôt que par le sens des paroles du captif. « Qui es-tu donc?
-Uncas, fils de Chingachgook, » répondit le prisonnier avec modestie, en inclinant la tête devant le vieillard par respect pour son caractère et son grand âge. « Je suis un fils de la Grande Tortue.
-L'heure de Tamenund est proche! » s'écria le sage. « Enfin son dernier jour va toucher à la nuit!… Je rends grâces au Manitou que celui qui doit tenir ma place au feu du conseil soit ici… Uncas, le fils d'Uncas, est trouvé! Que les yeux d'un aigle mourant puissent contempler le soleil qui se lève! »
Le jeune homme s'élança légèrement sur la plate-forme, d'où il fut visible à toute la peuplade émerveillée. Tamenund ne pouvait se lasser de contempler la beauté et la noblesse de ses traits, comme un homme à qui cette vue rappelait des jours plus heureux.
« Tamenund est-il encore enfant? » s'écria enfin le prophète avec exaltation. « Ai-je rêvé que tant de neiges ont passé sur ma tête… que mon peuple était dispersé comme un sable mouvant… que j'avais vu les Yenguis plus nombreux que les feuilles des bois?… La flèche de Tamenund ne pourrait effaroucher le jeune faon; son bras est sec comme la branche du chêne dépouillé; le limaçon serait plus vif que lui à la course… Et pourtant Uncas est devant lui, tel que le jour où ils allaient ensemble combattre les Visages Pâles. Uncas, la panthère de sa tribu, le fils aîné des Lénapes, le plus sage Sagamore des Mohicans!… Dites-moi, Delawares, Tamenund s'est-il endormi depuis cent hivers? »
Le silence profond qui suivit ces paroles témoignait suffisamment du respect mêlé de crainte avec lequel le patriarche était écouté de son peuple. Nul n'osa élever la voix, quoique tous retinssent leur haleine dans l'attente de ce qu'il pourrait ajouter.
Cependant Uncas, regardant le vieillard en face avec la tendresse et la vénération d'un enfant chéri, prit sur lui de répondre; c'était un droit que lui conférait son rang élevé et reconnu.
« Quatre guerriers de sa race ont vécu et sont morts, » dit-il, « depuis que l'ami de Tamenund conduisait son peuple au combat. Le sang de la Tortue s'est transmis à beaucoup de chefs, mais tous sont retournés au sein de la terre d'où ils étaient venus, à l'exception de Chingachgook et de son fils.
-C'est vrai! c'est vrai! » reprit le patriarche, car un rayon de lumière venait de détruire ses riantes illusions et de lui rappeler tout à coup la véritable histoire de son peuple. « Nos sages ont souvent dit qu'il y avait dans les montagnes des Yenguis deux guerriers de la race sans mélange; pourquoi leurs sièges au feu du conseil des Delawares ont-il été si longtemps vides? »
A ces mots, Uncas releva la tête qu'il tenait inclinée, et, parlant de manière à être entendu de toute l'assistance, comme pour lui expliquer une fois pour toutes les vicissitudes politiques de sa famille, il dit à voix haute:
« il fut un temps où de nos wigwams nous pouvions entendre gronder les colères du lac salé. Nous étions alors les maîtres et les Sagamores du pays; mais lorsqu'on rencontra un Visage Pâle à chaque ruisseau, nous nous retirâmes avec le daim vers la rivière de notre nation. Les Delawares étaient partis, ou du moins il n'en restait qu'un petit nombre pour boire au courant de l'onde qu'ils aimaient. Alors mes pères dirent: « Nous chasserons ici sur les bords de la rivière qui va au lac salé. Si nous nous dirigeons vers le soleil couchant, nous trouverons des sources qui s'écoulent dans les grands lacs d'eau douce; là un Mohican mourrait comme les poissons de mer dans une onde limpide. Quand le Manitou sera prêt, et qu'il nous dira: « Venez! » nous suivrons la rivière qui va à la mer, et nous reprendrons ce qui est à nous. » Telle est, Delawares, la croyance des enfants de la Tortue! C'est vers le lever du soleil, et non vers son couchant, que se portent nos regards; nous savons d'où il vient, mais nous ne savons pas où il va. J'ai dit. »
Les descendants des Lénapes écoutèrent ces paroles avec tout le respect que leur prêtait la superstition, trouvant un charme secret jusque dans le langage figuré dont le jeune Mohican revêtait ses idées. Uncas lui-même épiait, d'un oeil intelligent, l'effet que venait de produire cette courte explication, et, voyant son auditoire satisfait, il déposa peu à peu l'air d'autorité qu'il avait pris d'abord.
Alors seulement il aperçut Oeil de Faucon garrotté. Sautant aussitôt à bas de l'estrade, il se fraie un chemin jusqu'à son ami, tire son coutelas et coupe ses liens. Puis il ordonne à tous ceux qui l'entouraient de s'éloigner; toujours graves et attentifs, les Indiens obéissent en silence et se rangent de nouveau en cercle comme avant sa venue. Uncas prend le chasseur par la main et le conduit aux pieds du patriarche.
« Mon père, » dit-il, « regardez ce Visage Pâle: c'est un homme juste, et l'ami des Delawares.
-Est-ce un fils de Miquon?
-Non; c'est un guerrier connu des Yenguis et redouté des Maquas.
-Quel est le nom que lui ont valu ses exploits?
-Nous l'appelons Oeil de Faucon, » repartit Uncas en employant l'expression delaware, « car son oeil ne le trompe jamais. Les Mingos le connaissent par la mort qu'il donne à leurs guerriers; pour eux c'est la Longue Carabine.
-La Longue Carabine! » répéta Tamenund, en ouvrant les yeux et en regardant fixement le chasseur. « Mon fils n'a pas bien fait de lui donner le nom d'ami.
-Je donne ce nom à qui s'est montré tel, » reprit le jeune chef sans s'émouvoir et avec un maintien assuré. « Si Uncas est le bienvenu parmi les Delawares, Oeil de Faucon doit l'être aussi auprès des amis d'Uncas.
-Le Visage Pâle a tué mes jeunes hommes; il est renommé pour les coups qu'il a portés aux Lénapes.
-Si un Mingo a marmotté cela à l'oreille d'un Delaware, il n'a prouvé qu'une chose, c'est qu'il est un oiseau babillard. »
En parlant ainsi, le chasseur jugeait le moment venu de se disculper des accusations odieuses dirigées contre lui. Il s'exprima dans la langue de l'Indien auquel il s'adressait, entremêlant aux métaphores indiennes le style qui lui était particulier.
« Que j'aie tué des Maquas, je ne suis pas homme à le nier, même au feu de leur conseil; mais qu'avec connaissance de cause, ma main ait jamais fait du mal à un Delaware, cela est contraire à ma nature, qui me porte à les aimer, ainsi que tout ce qui appartient à leur nation. »
Des murmures approbateurs circulèrent parmi les guerriers, qui se regardèrent les uns les autres en hommes qui commençaient à démêler leur erreur.
« Où est le Huron? » demanda Tamenund. « A-t-il fermé mes oreilles? »
Magua, dont il est facile de se figurer les sentiments pendant la scène qui avait vu triompher Uncas, répondit à l'interpellation en s'avançant hardiment en face du patriarche.
« Le juste Tamenund, » dit-il, « ne voudra pas garder ce qu'un Huron a prêté.
-Dis-moi, fils de mon frère, » répondit le sage, en détournant ses regards de la physionomie sinistre du Renard Subtil, pour les reporter sur l'air franc et ouvert d'Uncas, « l'étranger a-t-il sur toi un droit de conquête?
-Il n'en a aucun, » répondit le Mohican. « La panthère peut tomber dans les pièges tendus par des femmes, mais elle est forte et sait comment les franchir.
-La Longue Carabine?
-Se rit des Mingos. Va, Huron; demande à tes femmes la couleur d'un ours.
-L'étranger et la jeune fille blanche qui sont venus ensemble dans mon camp?
-Doivent continuer librement leur voyage.
-Et la femme que le Huron a confiée à mes guerriers? »
Uncas ne répondit point.
« Et l'autre femme, » répéta Tamenund d'un ton grave, « celle que le Mingo a amenée dans mon camp?
-Elle est à moi, » s'écria Magua en faisant à Uncas un geste de triomphe. « Mohican, tu sais qu'elle est à moi.
-Mon fils garde le silence, » dit le sage.
Et pendant qu'il s'efforçait de lire dans les traits du jeune chef qui, accablé de douleur, avait, détourné la tête, celui-ci laissa échapper cette brève réponse:
« C'est vrai. »
Il y eut alors quelques moments d'un silence pénible; car la tribu n'admettait qu'avec répugnance la justice de la réclamation de Magua.
A la fin, Tamenund, de qui dépendait la décision, dit d'une voix ferme:
« Pars, Huron.
-Partira-t-il comme il est venu, juste Tamenund, » demanda le rusé Magua, « ou les mains pleines de la bonne foi des Delawares? Le wigwam du Renard Subtil est vide; rendez-lui ce qui lui appartient. »
Le vieillard réfléchit quelque temps, puis se penchant vers l'un de ses vénérables acolytes, il demanda:
« Mes oreilles sont-elles ouvertes?
-Sans doute.
-Ce Mingo est-il un chef?
-Oui, le premier de sa nation.
-Jeune fille, que veux-tu? Un grand guerrier te prend pour femme. Va, ta race ne s'éteindra pas.
-Qu'elle s'éteigne mille fois, » s'écria Cora saisie d'horreur, « plutôt que de subir une telle dégradation!
-Huron, son esprit est dans les tentes de ses pères. Une fille de mauvaise volonté rend un wigwam malheureux.
-Elle parle avec la langue de son peuple, » reprit Magua, en jetant sur sa victime un regard d'amère ironie. « Elle est d'une race de trafiquants et veut marchander ses sourires. Que Tamenund prononce!
-Emporte sa rançon et notre amitié.
-Je ne veux emporter d'ici que ce que j'y ai amené.
-Pars donc avec ce qui t'appartient. Le grand Manitou défend au Delaware d'être injuste. »
Magua tendit le bras et saisit avec force sa captive. Les Delawares reculèrent en silence; et Cora, convaincue que de nouvelles instances seraient inutiles, se prépara à subir son sort sans plus de résistance.
Le major Heyward, qu'on avait dégagé de ses liens, se jeta en avant.
« Arrêtez, arrêtez! » s'écria-t-il. « Huron, un peu de pitié! Sa rançon te rendra plus riche qu'aucun de ta nation n'a jamais pu l'être.
-Magua est un Peau-Rouge; il n'a pas besoin de la verroterie des Visages Pâles.
-De l'or, de l'argent, de la poudre, du plomb, tout ce qu'il faut à un guerrier, tu l'auras dans ton wigwam! oui, tout ce qui convient au plus grand des chefs!
-Le Renard Subtil est bien fort, » s'écria Magua en agitant violemment la main dont il étreignait le bras de Cora, « il tient sa revanche!
-Souverain arbitre de la Providence, » reprit Heyward, en serrant ses mains l'une contre l'autre dans un accès de désespoir, « souffriras-tu de tels attentats? Juste Tamenund, c'est à ton coeur que j'en appelle!
-Le Delaware a parlé, » répondit le sage en s'affaissant sur son siège, l'esprit épuisé par tant de secousses. « Les hommes n'ont pas deux paroles. »
Oeil de Faucon, faisant signe au major de se taire, jugea opportun d'intervenir dans ce pénible débat.
« Qu'un chef, » dit-il, « ne perde pas son temps à redire ce qu'il a déjà dit, c'est une chose sage et raisonnable; mais il est bon aussi qu'un guerrier prudent y regarde à deux fois avant de frapper du tomahawk la tête de son prisonnier. Huron, je ne t'aime pas; et je ne puis pas dire qu'aucun Mingo ait jamais eu grande faveur de moi. Si la guerre ne finit pas bientôt, il est permis de supposer que pas mal de tes compagnons auront encore affaire à moi dans la forêt. Eh bien, réfléchis un peu à ceci: lequel vaut mieux pour toi d'emmener dans ton camp la jeune dame, ou un homme comme moi que ta nation ne sera pas fâchée de voir les mains vides.
-La Longue Carabine, » demanda Magua en s'arrêtant, car il avait déjà fait quelques pas pour s'éloigner avec sa victime, « la Longue Carabine consent-il à donner sa vie pour la prisonnière?
-Non, non, je n'ai pas été si loin, » répondit Oeil de Faucon, d'autant plus réservé que Magua mettait d'empressement à accepter la proposition. « Ce serait un échange par trop inégal, que de donner pour la meilleure femme de toute la frontière un guerrier dans la force de l'âge, et qui peut rendre encore plus d'un service. Si tu veux, je consens à prendre dès à présent mes quartiers d'hiver, c'est-à-dire pour le moins six semaines avant la chute des feuilles, à condition que tu relâcheras la jeune fille. »
Magua secoua la tête avec un froid dédain, et fit à la foule un signe d'impatience pour qu'elle lui ouvrît un passage.
« Eh bien, » ajouta le chasseur, de l'air flottant d'un homme qui n'est qu'à demi décidé, « j'offre perce-daim par-dessus le marché. Crois-en la parole d'un homme d'expérience, l'arme n'a pas sa pareille dans les provinces. »
Magua dédaigna encore de répondre et continua de faire des efforts pour disperser la foule. Tant d'indifférence piqua au jeu le brave Oeil de Faucon, et il s'anima de plus en plus.
« Ecoute, » ajouta-t-il, « si je prenais l'engagement d'enseigner à tes jeunes hommes les qualités de cette arme, cela ne pourrait-il pas combler la différence? »
Le Renard ordonna fièrement aux Delawares, qui formaient toujours autour de lui une ceinture impénétrable, dans l'espoir de le voir consentir aux propositions du chasseur, de lui laisser la route libre, et en même temps il les menaçait du geste de faire un autre appel à la justice infaillible de leur prophète.
« Allons, ce qui est ordonné doit arriver tôt ou tard, » poursuivit Oeil de Faucon, en tournant vers Uncas un regard triste et humilié. « Le drôle connaît ses avantages, et il veut les garder. Dieu vous protège, mon garçon! Vous avez trouvé des amis au milieu de votre race, ils vous seront, je l'espère, aussi fidèles que les anciens dont le sang était sans mélange. Quant à moi, il me faudra mourir un jour ou l'autre, et c'est, ma foi, très heureux qu'il y ait peu d'amis pour pousser sur ma tombe le cri des funérailles!… Après tout, il est probable que les coquins auraient fini par s'approprier ma chevelure; un jour ou deux ne feront pas une grande différence dans le compte de l'éternité. »
Le rude coureur des bois inclina la tête, en proie à une émotion intérieure, et, la redressant presque aussitôt, il se tourna vers le jeune Mohican dans un élan d'expansion.
« Dieu vous bénisse, Uncas! » lui dit-il. « Je vous aimais bien, vous et votre père, quoique votre peau n'ait pas la même couleur, et que notre nature soit un peu différente. Dites au Sagamore que je ne l'ai jamais oublié dans mes plus grandes traverses; et vous, mon enfant, pensez à moi quelquefois, quand vous serez sur une bonne piste. Qu'il n'y ait qu'un ciel ou qu'il y en ait deux, soyez sûr en tout cas qu'il y a, pour aller dans l'autre monde, un chemin où les honnêtes gens peuvent se retrouver… Le fusil est à l'endroit où nous l'avons caché: allez le prendre et gardez-le pour l'amour de moi. Surtout, mon ami, puisque votre nature ne vous défend pas la vengeance, usez-en contre les Mingos, et un peu largement; cela aidera à vous consoler de ma mort et à soulager votre esprit… Huron, j'accepte ton offre; délivre la jeune fille, je suis ton prisonnier. »
A cette proposition généreuse, un murmure étouffé mais distinct d'approbation se fit entendre, et les guerriers les plus durs manifestèrent l'admiration que leur inspirait ce noble dévouement. Magua s'arrêta et parut balancer pendant quelques moments d'une vive anxiété; puis, lançant sur Cora un regard où la cruauté se confondait avec l'emportement de la passion, il prit tout à coup son parti. Tandis qu'en signe de refus il rejetait sa main droite en arrière, il répliqua d'un ton de maître:
« Le Renard Subtil est un grand chef; il n'a pas deux volontés. Viens! » ajouta-t-il en poussant brusquement sa captive pour la faire avancer. « Un guerrier huron n'a que faire de babiller. Partons! »
La jeune fille recula d'un air plein de dignité offensée; son oeil noir étincela, un vif incarnat vint colorer ses joues.
« Je suis votre prisonnière, » dit-elle froidement, « et quand il le faudra, je suis prête à vous suivre, serait-ce à la mort; mais la violence n'est pas nécessaire. »
S'adressant alors à Oeil de Faucon et lui prenant la main:
« Ami généreux, » ajouta-t-elle, « je vous remercie du fond de l'âme. Votre offre est inutile, et d'aucune part elle n'eût été acceptée. Cependant vous pouvez me servir, bien plus encore qu'en accomplissant votre noble dessein. Voyez cette pauvre enfant, que sa douleur accable! Ne la quittez pas que vous ne l'ayez conduite dans les habitations d'hommes civilisés. Je ne dirai pas que son père vous récompensera, -des hommes tels que vous sont au-dessus des récompenses humaines,- mais il vous remerciera, il vous bénira; et, vous m'en croirez, la bénédiction d'un vieillard, d'un homme juste, a de la vertu devant Dieu. Plût au ciel qu'il me la donnât de sa bouche même en ce moment redoutable! »
Sa voix s'éteignit, et elle garda le silence; puis, faisant un pas vers Duncan qui soutenait sa soeur évanouie, elle continua d'une voix moins troublée, mais où se révélait une lutte violente entre ses sentiments et la retenue de son sexe:
« Je n'ai pas besoin de vous exhorter à chérir le trésor que vous posséderez un jour. Vous l'aimez, Heyward, et eût-elle mille défauts, ce sentiment les couvrirait tous. Elle est aussi bonne, aussi douce, aussi aimante que peut l'être une mortelle; l'homme le plus difficile ne trouverait pas dans son esprit ou sa personne une seule imperfection. Elle est belle aussi, merveilleusement belle! » et en même temps elle effleurait de ses doigts bruns le front d'albâtre d'Alice, et séparait ses cheveux blonds. « Et pourtant son âme a toute la pureté transparente de son teint. J'en pourrais dire davantage, plus peut-être que la raison ne le permet, mais il faut que j'aie pitié de vous et de moi. »
Cora se baissa vers sa soeur et la tint pressée entre ses bras. Après lui avoir donné un long et brûlant baiser, elle se leva, et la pâleur de la mort sur la figure, sans qu'une larme mouillât ses yeux, elle se retourna, et revenant à toute la fierté de ses manières, elle dit au sauvage:
« Maintenant, quand vous voudrez, je suis prête à vous suivre.
-Oui, pars, » s'écria Duncan en plaçant Alice dans les bras d'une jeune Indienne; « pars, Magua, pars! Ces Delawares ont leur loi qui les empêche de te retenir; mais moi je ne suis pas enchaîné par une telle obligation. Va, monstre de cruauté; qui t'arrête? »
Il serait difficile de dépeindre l'expression que prirent les traits de Magua en écoutant cette menace de le suivre: ce fut d'abord un mouvement manifeste de joie féroce, qu'il dissimula aussitôt sous un air de froide perfidie.
« Les bois sont libres, » se borna-t-il à répondre; « la Main Ouverte peut venir.
-Un instant! » dit Oeil de Faucon en saisissant le major par le bras, et en le retenant de force. « Vous ne connaissez pas les artifices du coquin. Il vous conduirait à une embuscade, et votre mort… »
Uncas, soumis aux coutumes rigides de sa nation, avait prêté une oreille attentive à tout ce qui s'était passé.
« Huron, » interrompit-il, « la justice des Delawares vient du Manitou. Regarde le soleil; tant qu'il brillera à travers les hautes branches des noirs sapins, la route te sera facile; mais dès qu'il en dépassera la cime, il y aura des guerriers sur tes traces.
-J'entends une corneille! » dit Magua avec un rire ironique; et faisant signe de la main à la foule qui s'ouvrait lentement pour lui donner passage, il ajouta: « Où sont les jupons des Delawares? Qu'ils lancent leurs flèches et leurs balles contre les Wyandots, ils auront de la venaison à manger et du blé à cultiver. Chiens, lapins, voleurs, je vous crache dessus! »
Ces adieux insultants furent écoutés dans un morne silence. Magua, d'un air de triomphe, prit le chemin de la forêt, suivi de sa captive résignée, et protégé par les lois inviolables de l'hospitalité indienne.

19:43
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

39

Chapitre 31

« Tuer les domestiques et les gens de bagage, c'est ce que les lois de la guerre défendent formellement; c'est, songez-y bien, ce qu'il y a au monde de plus lâche. »
Shakespeare, « Henri V. »

Tant que Magua et sa victime furent en vue, la multitude resta immobile, et comme enchaînée par une puissance supérieure qui protégeait le Huron; mais, dès qu'il eut disparu, elle devint agitée et livrée à l'irritation la plus violente.
Uncas resta sur l'estrade où il s'était placé, les yeux fixés sur Cora jusqu'à ce que la couleur de ses vêtements se confondît avec le feuillage de la forêt; alors, traversant en silence la foule, il rentra dans la cabane d'où il était sorti. Quelques-uns des guerriers les plus graves et les plus prudents, ayant remarqué les éclairs d'indignation qui jaillissaient des prunelles du jeune chef, le suivirent dans le lieu qu'il avait choisi pour réfléchir en paix. Après quoi, on emmena Tamenund et Alice, et femmes et enfants eurent ordre de se retirer.
Pendant l'heure solennelle qui suivit, le camp présenta l'image d'une ruche bourdonnante d'abeilles, qui n'auraient attendu que la présence et l'exemple de leur reine pour entreprendre une expédition importante et éloignée.
Un jeune guerrier sortit de la loge d'Uncas, et d'un pas calme et délibéré s'approcha d'un pin rabougri qui avait poussé dans une crevasse de la terrasse rocailleuse; il en arracha l'écorce, et, sans mot dire, retourna d'où il venait. Bientôt il fut suivi d'un autre qui enleva toutes les branches, ne laissant plus qu'un tronc nu et dépouillé. Un troisième vint ensuite peindre ce poteau de larges raies d'un rouge foncé. Ces divers indices des desseins hostiles des chefs de la nation furent accueillis par la foule du dehors dans un sombre silence.
Enfin, le Mohican lui-même reparut presque sans vêtements, nu jusqu'à la ceinture, et la moitié de son beau visage peint en noir.
Il se dirigea lentement vers le poteau, dont il commença à faire le tour d'un pas mesuré assez semblable à une de nos anciennes danses, en faisant entendre les accents sauvages et irréguliers de son chant de guerre. Les notes de ce chant atteignaient jusqu'aux dernières limites de la voix humaine; tantôt mélancoliques et délicieusement plaintives, comme un gazouillement d'oiseau; tantôt par des transitions brusques et soudaines, leurs sons rauques et énergiques faisaient tressaillir ceux qui les entendaient. Les paroles se composaient d'un petit nombre de mots souvent répétés; c'était d'abord une sorte d'invocation ou d'hymne à la Divinité; puis le guerrier annonçait l'objet de son chant; et il se terminait comme au début, par l'hommage de sa soumission au Grand Esprit. S'il était possible de traduire le langage expressif que parlait Uncas, voici à peu près quel serait le sens de cette espèce d'ode:
« Manitou! Manitou!
Manitou! si grand, si sage!
La justice est ton partage,
Manitou! Manitou!
Dans les cieux quels noirs présages!
Que de taches j'aperçois!
Dans les cieux combien je vois,
Noirs et rouges, de nuages!
Dans les bois, dans l'air, la voix
Hurle, et le long cri de guerre
Roule pareil au tonnerre…
Oh! je l'entends dans les bois!
Manitou! Manitou!
Dieu de force et de sagesse,
Viens en aide à ma faiblesse,
Manitou! Manitou! »
A la fin de chaque division ou strophe, Uncas fit une sorte de point d'orgue en prolongeant le dernier son, qu'il adaptait au sentiment qui venait d'être exprimé. La première strophe était solennelle et présentait une idée de vénération; la seconde avait un caractère descriptif, confinant au terrible; la troisième était le fameux cri de guerre qui, en s'échappant des lèvres du jeune guerrier, sembla réunir tous les bruits effrayants d'une bataille; la dernière était, comme la première, humble, douce et suppliante. Trois fois il répéta ce chant, et trois fois il fit en dansant le tour du poteau.
A la fin du premier tour, un chef des Lénapes, personnage grave et fort considéré, suivit son exemple en chantant des paroles de sa composition sur un air à peu près semblable. D'autres guerriers se joignirent successivement à la danse jusqu'à ce qu'elle contînt tous ceux qui avaient renom et autorité. La bande, avec ses figures grimaçantes et ses clameurs gutturales, offrait le spectacle d'une saturnale de démons.
Lorsque la ronde fut complète, Uncas enfonça son tomahawk jusqu'au coeur du pin dépouillé, et poussa une exclamation violente qu'on pourrait appeler son cri de bataille. C'était l'annonce qu'il prenait possession de l'autorité suprême dans l'expédition projetée.
A ce signal toutes les passions endormies de la tribu s'éveillèrent: une centaine de jeunes gens, que la réserve de leur âge avait retenus jusque-là, s'élancèrent dans un transport de fureur sur le poteau, emblème de leur ennemi, et le taillèrent en pièces, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus que les racines. En ce moment, les actes les plus sanguinaires de la guerre furent commis sur les morceaux de bois qui jonchaient la terre, avec autant de férocité que s'il se fût agi d'êtres vivants. Sur l'un, on imitait l'opération du scalp; dans l'autre, on enfonçait la hache affilée; il en était que le couteau perçait de part en part. Enfin, à la violence des manifestations, à leur caractère peu équivoque, on ne pouvait plus douter que l'expédition ne fût une guerre nationale.
Aussitôt qu'Uncas eut donné le signal en frappant le premier coup, il sortit du cercle et vit, en se tournant vers le soleil, qu'il était arrivé au point où la trêve avec Magua devait expirer. Un grand cri, accompagné d'une gesticulation énergique, en instruisit bientôt les quatre guerriers; et toute la peuplade exaltée renonça au simulacre de la guerre pour se préparer aux hasards plus périlleux de la réalité.
A l'instant, tout le camp changea de face.
Les guerriers, qui étaient déjà peints et armés, devinrent aussi calmes que s'ils eussent été incapables de la moindre émotion. D'autre part, les femmes, sortant en foule des habitations, entonnèrent des chants d'allégresse et de lamentation si singulièrement mêlés qu'il eût été difficile de dire quel était le sentiment qui y dominait. Nulle cependant ne restait oisive. Les unes, se chargeant de leurs effets les plus précieux, d'autres de leurs petits enfants, d'autres enfin des vieillards et des infirmes, se hâtaient de les transporter dans la forêt, qui couvrait le flanc de la montagne comme un brillant tapis de verdure.
Là se retira également Tamenund avec une dignité calme, après avoir eu une courte et touchante entrevue avec Uncas, dont le sage ne se sépara qu'avec la répugnance d'un père qui vient de retrouver un fils longtemps perdu. Quant à Heyward, il fit conduire Alice en lieu de sûreté, et revint auprès du chasseur, tout frémissant de l'impatience avec laquelle il appelait la lutte qui allait s'engager.
Oeil de Faucon était trop accoutumé aux cérémonies et aux préparatifs de guerre des Indiens pour prendre beaucoup d'intérêt à ce qui se passait sous ses yeux. Il se contenta de jeter çà et là un coup d'oeil sur le nombre et la qualité des guerriers qui, de temps à autre, venaient signifier leur résolution de suivre Uncas au combat. Sous ce rapport, il eut lieu d'être satisfait; car la troupe du jeune chef se grossit bientôt de tous les hommes de la tribu en état de porter les armes.
Rassuré sur ce point important, il envoya un jeune garçon chercher perce-daim et le fusil d'Uncas sur la lisière du bois. Un motif de haute prudence les avait décidés à cacher leurs armes avant d'entrer dans le camp des Delawares: en se réservant la chance de les reprendre plus tard au cas où on les aurait retenus prisonniers, ils avaient l'avantage d'inspirer à une peuplade étrangère la commisération plutôt que la défiance. En n'allant pas en personne chercher sa précieuse carabine, le chasseur se conformait à la même règle précautionneuse. Magua, selon toute probabilité, n'était pas venu sans escorte, et des espions hurons devaient surveiller les mouvements de leurs nouveaux ennemis tout le long de la lisère du bois. Oeil de Faucon n'aurait pas impunément tenté lui-même l'épreuve, et un guerrier n'aurait pas eu un meilleur destin; mais le danger pour un enfant ne pouvait commencer qu'après qu'on aurait eu vent de ses intentions.
Quand le major vint le rejoindre, notre politique chasseur attendait froidement le retour de son messager.
L'enfant, assez intelligent du reste, et qui avait reçu les instructions nécessaires, partit le coeur battant de joie, et tout fier d'avoir su inspirer une telle confiance. Il traversa négligemment la clairière et pénétra sous le couvert à quelques pas de la cachette. Dès qu'il se vit abrité par le feuillage, il se mit à ramper comme un serpent vers le trésor qu'il convoitait. Il ne tarda pas à le trouver, et, quand il reparut, ce fut pour s'enfuir au plus vite, un fusil dans chaque main, à travers l'étroit passage qui bordait la terrasse sur laquelle le village était construit. Il venait d'atteindre les rochers et les franchissait avec une agilité incroyable, lorsqu'un coup de feu parti d'un taillis prouva combien le chasseur avait calculé juste. L'enfant y répondit par une exclamation méprisante, et aussitôt une seconde balle lui arriva d'un autre côté. Le moment d'après, il mettait le pied au haut de la terrasse, élevant les armes en l'air en signe de triomphe, tandis qu'il se dirigeait avec la fierté d'un conquérant vers le célèbre chasseur blanc, qui l'avait honoré d'une mission si glorieuse.
Malgré l'intérêt qu'Oeil de Faucon avait pris au sort de son messager, la vive satisfaction qu'il eut à revoir son perce-daim chassa un instant de son esprit toute autre préoccupation. Après avoir examiné l'arme favorite d'un oeil attentif et paternel, avoir ouvert et fermé le bassinet une douzaine de fois, et fait subir à la batterie diverses autres épreuves importantes, il se retourna vers l'enfant et lui demanda, avec la plus touchante bonté, s'il était blessé. Celui-ci le regarda fièrement en face, sans répondre.
« Ah! bon, je vois; les coquins t'ont écorché le bras! » dit-il en prenant le jeune Indien par le bras où l'une des balles avait fait dans la chair une large blessure. « Un emplâtre de feuilles d'aune guérira cela comme un charme; en attendant, je vais y mettre un bandage de coquilles. Tu as commencé de bonne heure le métier de la guerre, mon brave garçon, et il est probable que tu emporteras dans la tombe un grand nombre de cicatrices honorables. Je connais bien des jeunes hommes qui ont pris des chevelures et qui ne pourraient montrer une marque telle que celle-ci! Va, » ajouta-t-il après avoir achevé le pansement, « quelque jour tu seras un chef. »
L'enfant s'éloigna, plus fier de sa blessure que ne le serait le plus vain courtisan d'une décoration brillante, et il alla se mêler aux garçons de son âge, pour qui il était devenu un objet d'admiration et d'envie.
Dans un moment où tant de devoirs sérieux absorbaient l'attention, cet acte isolé d'intrépidité juvénile ne fut pas autant remarqué qu'il méritait de l'être; il servit néanmoins à instruire les Delawares de la position et des desseins de leurs ennemis. En conséquence, un détachement de jeunes guerriers reçut ordre de déloger les éclaireurs hurons. Du reste, à peine se virent-ils découverts qu'ils cédèrent le terrain d'eux-mêmes. Les Delawares les poursuivirent jusqu'à une certaine distance de leur propre camp, et craignant de tomber dans quelque embûche, ils firent halte pour attendre des ordres. Comme les deux partis se cachaient à qui mieux mieux, les bois ne tardèrent pas à redevenir paisibles.
Uncas, dont le calme n'était qu'apparent, rassembla alors les chefs et partagea entre eux son autorité. Il présenta Oeil de Faucon comme un guerrier éprouvé et digne d'une entière confiance. Voyant qu'on s'empressait de faire à son ami un accueil favorable, il lui donna le commandement de vingt hommes actifs, adroits et résolus comme lui. Il expliqua aux Delawares le rang qu'occupait le major dans l'armée anglaise et lui offrit un commandement semblable; mais Duncan refusa cet honneur, déclarant qu'il préférait combattre en volontaire aux côtés du chasseur. Ces dispositions prises, le jeune Mohican désigna différents chefs pour occuper les postes les plus importants, et comme le temps pressait, il donna le signal du départ.
On obéit avec joie, mais en silence, et plus de deux cents guerriers se mirent en marche.
Ils entrèrent dans la forêt sans être inquiétés, et ne rencontrèrent aucun être vivant qui pût donner l'alarme ou fournir les renseignements dont ils avaient besoin; c'est ainsi qu'ils arrivèrent sur la ligne occupée par leurs propres éclaireurs. On fit halte, et les chefs s'assemblèrent sur le front de la troupe pour tenir conseil à voix basse. Divers plans d'opérations furent proposés, dont aucun n'était de nature à convenir à l'ardeur du chef. Si Uncas n'avait écouté que son impulsion généreuse, il aurait, à l'instant même, conduit son monde à la charge et remis la question au hasard d'un combat; mais c'eût été aller à l'encontre des habitudes indiennes. Il fut donc obligé de se soumettre à des règles de prudence qui, dans l'état actuel de son esprit, lui étaient intolérables, et de prêter l'oreille à des conseils qui révoltaient sa fierté, au souvenir enflammé des dangers de Cora et de l'insolence de Magua.
Après plusieurs minutes d'une conférence sans résultat, on vit paraître un homme dans l'éloignement. Il venait du côté où campait l'ennemi, et marchait d'un pas si rapide, qu'on le prit d'abord pour un messager chargé de faire quelques ouvertures importantes. A cent pas du taillis derrière lequel le conseil était assemblé, l'étranger hésita, ne sachant quelle route suivre, et finit par s'arrêter. Tous les yeux se tournèrent alors vers Uncas, comme pour lui demander des ordres.
« Oeil de Faucon, » dit le jeune chef à voix basse, « en voilà un qui ne doit plus revoir les Hurons.
-Son temps est venu, » dit le laconique chasseur.
En même temps, il abaissa le canon de sa longue carabine à travers les feuilles, et se mit à ajuster; mais, au lieu de lâcher la détente, il reposa son fusil à terre en riant à la muette.
« J'avais pris le coquin pour un Mingo, foi de misérable pécheur! » dit-il. « En promenant mes yeux le long de ses côtes pour choisir l'endroit où je voulais loger une balle, le croiriez-vous, Uncas? j'ai reconnu le turlututu de notre musicien! Au bout du compte, ce n'est là que l'individu surnommé la Gamme. Sa mort ne rendrait service à personne, et il peut nous être utile qu'il vive, s'il sait dire autre chose que des chansons. Essayons du pouvoir de l'harmonie et allons causer un brin avec l'honnête garçon; ma voix lui sera sans doute plus agréable que celle de perce-daim. »
Là-dessus, Oeil de Faucon déposa sa carabine, et se glissa parmi les buissons; arrivé à quelques pas de David, il essaya de répéter la manoeuvre musicale qui lui avait servi à traverser avec tant de sécurité le camp des Hurons.
Il n'était pas facile de donner le change aux oreille exercées d'un virtuose comme la Gamme, -et, à vrai dire, quel autre que le brave chasseur eût pu se rendre coupable d'un semblable charivari?- Aussi, dès qu'éclata le sabbat, devina-t-il qui en était l'auteur. Cette découverte le soulagea d'un grand poids, et marchant aussitôt dans la direction de la voix, il n'eut point de peine à démasquer derrière un buisson le chantre mélodieux.
« Je ne serais point fâché de savoir ce que les Hurons vont penser de ce tour-là, » dit celui-ci, qui prit David par le bras et le mena en toute hâte auprès des Delawares. « Si les coquins sont cachés à la portée de la voix, ils diront qu'il y a deux fous au lieu d'un. Mais ici nous sommes en sûreté, » ajouta-t-il en montrant Uncas et ses compagnons. « Contez-nous à présent l'histoire des machinations des Mingos, en anglais tout simple, et sans roucoulements. »
David jeta les yeux autour de lui, et contempla dans un muet étonnement l'air farouche des guerriers; mais, rassuré par la présence de visages qui lui étaient connus, il se remit assez pour être à même de répondre d'une façon compréhensible.
« Les païens, » dit-il, « se sont mis en campagne; ils sont nombreux, et ont, je le crains, de mauvaises intentions. Voici une bonne heure que leur camp retentit de hurlements et d'un vacarme diabolique; c'est une espèce de concert qui ne peut sortir que des gosiers profanes, et, à bout de patience, je me suis enfui pour aller chercher la paix chez les Delawares.
-Vos oreilles n'auraient guère gagné au change, si vous aviez couru un peu plus vite, » reprit sèchement le chasseur. « Parlons d'autre chose. Où sont les Hurons?
-Ils sont cachés dans la forêt, entre ce lieu-ci et leur village, et tellement en force que la prudence doit vous engager à revenir à l'instant sur vos pas. »
Uncas jeta un regard noble et fier sur la rangée d'arbres qui cachait sa troupe, et ne proféra qu'un seul mot:
« Magua?
-Il est avec eux. Il a ramené la jeune fille qu'il avait remise aux Delawares, et, après l'avoir laissée dans la caverne, il s'est placé lui-même, comme un loup dévorant, à la tête de ses sauvages. J'ignore ce qui a pu si grandement troubler ses esprits.
-Il l'a laissée, dites-vous, dans la caverne? » interrompit Heyward. « Heureusement nous en connaissons le chemin. N'y a-t-il rien à faire pour la délivrer sur-le-champ? »
Uncas regarda vivement le chasseur, et lui demanda:
« Que dit Oeil de Faucon?
-Donnez-moi mes vingt carabines, » répondit ce dernier, « je tournerai à droite, le long du ruisseau, et pousserai jusqu'aux huttes des castors pour rallier le Sagamore et le colonel. C'est de ce côté que résonnera le cri de guerre, un vent comme celui-ci vous l'apporterait d'une demi-lieue. Alors, Uncas, vous les chasserez devant vous; quand ils seront à bonne portée, nous les recevrons de manière à les faire plier comme un arc en bois de frêne; j'en donne pour garant la parole d'un vieux tireur de la frontière. Après quoi, nous enlèverons le village, et nous retirerons la jeune dame de la caverne; puis nous en finirons avec la tribu par un combat et une victoire, ou, à la manière indienne, par une guerre couverte. Ce plan, major, n'est peut-être pas très savant, mais avec du courage et de la patience, on peut s'en tirer.
-Il me plaît beaucoup, » s'écria Duncan, qui vit que la délivrance de Cora était l'objet principal du plan proposé. « Il faut l'exécuter sur l'heure. »
Après une courte conférence, le plan fut mûri et expliqué aux différents chefs; on convint des signaux, et chacun alla prendre le poste qui lui avait été indiqué.

19:43
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

40

Chapitre 32

“Le fléau redouté n'éteindra point sa rage
Que le roi, d'un vieux père enfin comblant les voeux,
N'ait rendu Chryseïs, la fille aux noirs cheveux.”
Pope, traduction de “l'Iliade.”

Uncas distribua ses forces dans une complète solitude, car, sauf ceux qui s'étaient réunis en conseil, les bois d'alentour paraissaient aussi dépourvus d'êtres humains que le jour où ils étaient sortis des mains du Créateur.
Aussi loin que le regard pouvait plonger de tous côtés sous le sombre couvert des arbres épars, il n'apercevait rien qui ne fît partie de ce paysage paisible où tout semblait dormir. Cà et là, un oiseau voltigeait entre les branches de bouleau, un écureuil laissait tomber une noix, et le bruit suffisait à mettre en éveil la défiance des sauvages; puis on n'entendait plus que le frémissement de l'air qui résonnait sur leurs têtes, en rasant la cime verdoyante de la forêt, dont l'étendue immense était interrompue seulement par les rivières et les lacs. On eût dit que le désert qui séparait les Delawares de leurs ennemis n'avait jamais été foulé par le pied de l'homme, tant était absolu le silence qui y régnait.
Oeil de Faucon, chargé d'une partie importante des opérations, connaissait trop bien le caractère de ceux à qui il allait avoir affaire, pour se fier à de si trompeuses apparences.
Quand il rejoignit son détachement, il mit perce-daim sous son bras, et faisant signe à ses compagnons de le suivre, il les ramena en arrière jusqu'au bord d'un cours d'eau qu'ils avaient traversé en venant.
Là, il s'arrêta, et après qu'ils l'eurent rejoint, il demanda en delaware:
“Y a-t-il un de mes jeunes hommes qui sache où conduit cette eau?”
Un Indien étendit une main, ouvrit deux doigts, et indiquant la manière dont ils se réunissaient à la racine, il répondit:
“Avant que le soleil ait avancé de sa longueur, la petite eau sera dans la grande.” Puis il ajouta, en montrant la direction du lieu qu'il désignait: “Les deux n'en font qu'une pour les castors.
-C'est ce que je pensais, d'après son cours et la position des montagnes,” reprit le chasseur en dirigeant sa vue à travers les trouées de la cime des arbres. “Delawares, nous nous tiendrons à l'abri du ruisseau jusqu'à ce que nous sentions la piste des Hurons.”
Les guerriers exprimèrent, selon l'usage, leur sentiment par une courte exclamation; mais, voyant qu'il allait guider la marche en personne, deux d'entre eux firent signe que tout n'était pas dans l'ordre. Oeil de Faucon, qui comprit leurs regards expressifs, se retourna et aperçut le maître de chant qui les avait suivis.
“Savez-vous, l'ami,” dit-il gravement, et peut-être avec un peu de l'orgueil d'un homme qui sent ce qu'il vaut, “savez-vous que nous sommes ici une troupe de tirailleurs choisis tout exprès pour une expédition des plus dangereuses, et placés sous le commandement d'un particulier qui, -ce n'est peut-être pas à lui de le dire,- est tout disposé à leur tailler de la besogne? Dans cinq minutes, et sûrement avant qu'il s'en écoule trente, nous marcherons sur le corps d'un Huron, vivant ou mort.
-Quoique vous ne m'ayez pas communiqué verbalement vos intentions,” répondit David, dont la physionomie s'anima tout à coup, et dont les yeux ternes et paisibles brillèrent d'un feu inusité, “vos soldats m'ont rappelé les enfants de Jacob allant combattre les Sichemites, dont le chef avait méchamment aspiré à épouser une femme d'un peuple favorisé du Seigneur. Or, j'ai voyagé longtemps, j'ai séjourné souvent, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, avec la jeune fille que vous cherchez; et sans être homme de guerre, avec un ceinturon et une épée tranchante, je serai content de combattre pour sa cause.”
Son interlocuteur hésita, comme s'il eût réfléchi aux avantages et aux inconvénients d'un enrôlement si bizarre.
“Vous ne savez vous servir d'aucune arme,” dit-il, “vous n'avez pas de carabine: croyez-moi, ce que les Mingos reçoivent, ils le rendent volontiers.
-Je ne prétends pas à la jactance et à la férocité d'un Goliath,” reprit David en tirant une fronde de dessous son vêtement grossier et bigarré; “mais je n'ai pas oublié l'exemple du berger d'Israël. Dans mon enfance, je m'exerçais à manier cet instrument de guerre, et peut-être ce talent ne m'a-t-il pas tout à fait quitté.
-Ouais!” dit Oeil de Faucon, en examinant la fronde avec une froideur peu encourageante. “Cette machine-là servirait à quelque chose dans un combat à coups de flèche ou de couteau; par malheur, chacun de ces Mingos a été pourvu par les Français d'un bon fusil rayé. Néanmoins, il semble qu'il est dans votre nature de vous mêler à la bagarre sans y attraper de mal, et comme jusqu'à présent vous avez eu la chance… Major, vous avez laissé votre chien armé; un seul coup de feu qui partirait avant l'heure, ce serait vingt chevelures perdues sans nécessité… Allons, chanteur, vous pouvez suivre; quand il s'agira de crier, vous nous serez utile.
-Je vous remercie, ami,” répondit David, en faisant comme son royal homonyme, sa provision de cailloux dans le ruisseau. “Dieu sait si je suis porté au carnage! Eh bien, si vous m'aviez rebuté, je n'aurais pas eu l'esprit tranquille.
-Et surtout,” ajouta le chasseur en se touchant la tête d'une façon significative, “n'oubliez pas que nous sommes venus pour combattre, et non pour faire de la musique. Jusqu'à ce qu'on pousse le cri de guerre, la carabine seule doit avoir la parole.”
David fit un geste d'assentiment, et Oeil de Faucon, après avoir jeté un nouveau coup d'oeil sur ses compagnons, donna l'ordre de se remettre en marche.
Ils suivirent, un quart d'heure durant, le ravin qui servait de lit au ruisseau. L'escarpement des rives et l'épaisseur des buissons dont elles étaient bordées les garantissaient du danger d'être aperçus. Malgré cela, aucune des précautions en usage dans une attaque indienne ne fut négligée. Sur l'un et l'autre flanc de la colonne, un guerrier, détaché en éclaireur, rampait plus qu'il ne marchait, l'oeil fixé sur les moindres échappées des bois. De temps en temps, la troupe faisait halte pour écouter si elle n'entendait aucun bruit suspect, opération exécutée avec une finesse d'ouïe qui serait à peine concevable chez des hommes moins rapprochés de l'état de nature. Toutefois, aucun obstacle n'interrompit leur marche, et ils arrivèrent au confluent des deux cours d'eau, sans que rien annonçât qu'on les eût découverts.
Oeil de Faucon ordonna une nouvelle halte, afin d'examiner de plus près quels indices la forêt pourrait lui fournir.
“Il est probable que nous aurons beau temps pour nous battre,” dit-il en anglais, en s'adressant à Heyward et en regardant les nuages qui glissaient en larges nappes sur le firmament. “Un soleil ardent et un fusil qui brille contrarient la meilleure vue. Tout nous favorise: les coquins ont à dos le vent, qui rabattra sur nous le bruit et la fumée, ce qui n'est pas un mince désavantage, tandis que, de notre côté, le coup à peine tiré, nous y verrons clair… Mais ici se termine l'abri qui nous protégeait. Les castors ont la propriété de ce ruisseau depuis des siècles, et, tant pour se nourrir que pour élever leurs écluses, ils ont autour d'eux fait place nette; vous voyez des troncs en quantité mais pas d'arbres vivants.”
Il avait, en peu de mots, donné une peinture assez fidèle du site où la troupe se trouvait. Le ruisseau avait un cours de largeur inégale, tantôt s'élançant des rochers par d'étroites fissures, tantôt se répandant sur des terrains bas où il formait des espèces d'étangs. On voyait le long de ses rives des débris desséchés d'arbres morts, à tous les degrés du dépérissement, depuis ceux qui craquaient sur leurs troncs vacillants jusqu'à ceux qui venaient d'être récemment dépouillés de leur robe d'écorce, où gît le principe mystérieux de leur existence. Cà et là des masses de pilotis amoncelés et couverts de mousse semblaient les monuments d'une génération primitive et depuis longtemps disparue.
Tous ces détails étaient alors notés par le chasseur avec un soin minutieux dont ils n'avaient probablement jamais été l'objet.
Le campement des Hurons était à quatre ou cinq cents pas de là, sur le cours du ruisseau supérieur, et pourtant on ne relevait aucune trace de leur passage. Notre chasseur redoutait un piège, et il ne dissimulait pas ses inquiétudes. Une ou deux fois, il fut tenté de donner le signal de l'attaque, et d'emporter le village par un coup de main; mais son expérience le détournait aussitôt d'une tentative si téméraire. Alors il tendait l'oreille vers l'endroit où il avait laissé Uncas; il n'en venait rien que les sifflements du vent qui commençait à s'engouffrer par rafales dans la forêt, de manière à faire présager un orage. A la fin, se laissant aller à une impatience qui ne lui était pas naturelle, il résolut d'en finir, de démasquer sa troupe et de remonter le cours du ruisseau d'un pas circonspect mais rapide.
Pour observer plus à l'aise, il s'était abrité derrière un buisson, tandis que les Delawares n'avaient pas quitté le lit du ravin par lequel débouchait le plus petit des deux ruisseaux. Au signal donné par leur chef à voix basse, les guerriers gravirent le bord comme autant de spectres, et se rangèrent en silence autour de lui. Après avoir indiqué la direction qu'il désirait suivre, Oeil de Faucon s'avança, et la troupe se mit à défiler à sa suite, sur une seule ligne, chacun posant le pied sur l'empreinte de celui qui le précédait, en sorte qu'à l'exception d'Heyward et de David, on ne voyait que la trace du pas d'un seul homme.
A peine se furent-ils montrés à découvert qu'une décharge d'une douzaine de fusils les assaillit par derrière, et un des jeune hommes, bondissant comme un daim blessé, retomba tout de son long à terre, raide mort.
“Ah! je craignais quelque diablerie de ce genre,” s'écria en anglais le chasseur; puis avec la rapidité de la pensée, il ajouta en langue indienne: “A couvert, guerriers, et chargez!”
A l'instant la troupe se dispersa, et avant qu'Heyward fût revenu de sa surprise, il se trouva seul avec David. Heureusement les Hurons battaient déjà en retraite, et ils n'avaient rien à craindre de leur feu. Cet état de choses ne pouvait durer, car le chasseur donna ordre de les poursuivre, et lui-même paya d'exemple en déchargeant sa carabine et en courant d'arbre en arbre, tandis que l'ennemi cédait lentement le terrain.
L'attaque paraissait avoir été faite par un très petit détachement de Hurons; mais à mesure qu'ils se repliaient, leur nombre augmentait au point d'égaler bientôt celui des Delawares. Heyward se jeta parmi les combattants, et, ayant recours aux mêmes précautions, il soutint avec son arme un feu bien nourri. On s'échauffait de plus en plus. Peu de guerriers étaient atteints, car des deux côtés chacun s'abritait derrière les arbres, et ne se découvrait en partie que pour mettre en joue.
Cependant les chances du combat prenaient une tournure défavorable à Oeil de Faucon et à sa troupe. Le clairvoyant chasseur comprit le danger de sa position, sans trop savoir comment y remédier, et vit que la retraite était plus périlleuse que la résistance. D'autre part, l'ennemi, qui avait reçu des renforts, continuait à en grossir son flanc, de sorte que les Delawares, mis dans l'impossibilité de se protéger, étaient forcés de ralentir leur feu. Dans ce moment critique, lorsqu'ils s'attendaient à voir la tribu ennemie tout entière les envelopper et les détruire jusqu'au dernier, ils entendirent le cri de guerre, et un bruit d'armes à feu retentit sous les voûtes de la forêt, à l'endroit où Uncas était posté, dans une vallée située en contrebas du plateau qu'ils occupaient eux-mêmes.
Les effets de cette attaque furent instantanés, et elle fit une diversion favorable à Oeil de Faucon. L'ennemi, paraît-il, avait prévu son coup de main, ce qui l'avait fait échouer; mais ayant à son tour été trompé sur ses projets et le nombre de ses hommes, il avait dégarni le point sur lequel Uncas devait opérer, n'y laissant que des forces insuffisantes pour résister à l'élan impétueux du jeune Mohican. On ne pouvait en douter; car le combat semblait se reporter rapidement dans la direction du village, et en un instant le chasseur vit diminuer le nombre des assaillants, qui se hâtèrent d'aller soutenir leur front de bataille et leur principal point de défense.
Alors, animant ses compagnons de la voix et de l'exemple, Oeil de Faucon donna l'ordre de charger l'ennemi. La charge, dans la stratégie grossière des Indiens, consistait à s'avancer de proche en proche en passant d'un abri à l'autre; ainsi fut exécutée la manoeuvre commandée par le chasseur.
Les Hurons furent forcés de reculer, et le théâtre du combat fut transporté rapidement du lieu découvert où il avait commencé à un endroit où des futaies protégeaient les assaillants: c'est là que la lutte se prolongea, et l'avantage fut vivement disputé. Les Delawares n'avaient encore perdu qu'un des leurs, mais leur sang commençait à couler.
Dans cette crise, Oeil de Faucon trouva moyen de se glisser derrière l'arbre qui servait déjà d'abri à Heyward, la plupart de ses guerriers étaient à portée du commandement, un peu sur la droite, d'où ils maintenaient un feu vif mais inutile contre un ennemi retranché.
“Vous êtes jeune, major,” dit le chasseur en posant à terre la crosse de perce-daim, et en s'appuyant sur le canon, un peu fatigué par l'activité qu'il venait de déployer; “et peut-être êtes-vous destiné à guider un jour des soldats contre ces coquins de Mingos. Vous pouvez voir ici la philosophie d'un combat indien: elle consiste principalement à avoir la main leste, l'oeil prompt et un bon abri. Dites-moi, si vous aviez ici une compagnie du Royal-Américain, comment la feriez-vous marcher?
-Je m'ouvrirais un passage à la baïonnette.
-Ah! c'est une raison d'homme blanc que vous me donnez là! Dans ce désert, voyez-vous, un chef doit s'inquiéter avant tout d'épargner la vie de ses hommes. Non… c'est le cheval,” poursuivit-il en secouant la tête d'un air chagrin, “c'est le cheval, j'ai honte de le dire, qui doit tôt ou tard décider parmi nous du destin des batailles. Les animaux valent mieux pour cela que les hommes, et il nous faudra finir par en venir au cheval. Mettez un sabot ferré à la poursuite d'un mocassin: son fusil une fois vide, jamais Peau-Rouge ne s'arrêtera pour le recharger.
-C'est un sujet à discuter dans une autre occasion,” répliqua Heyward. “Allons-nous attaquer?
-Je ne vois pas qu'il soit contraire à la nature d'un homme,” reprit doucement le chasseur, “de faire des réflexions utiles tout en reprenant haleine… Quant à brusquer l'attaque, c'est une mesure dont je ne me soucie guère, car elle nous coûterait une ou deux chevelures. Et pourtant,” ajouta-t-il en penchant la tête pour saisir les bruits du combat qui se livrait dans l'éloignement, “si nous voulons être de quelque utilité à Uncas, il faut absolument nous débarrasser des drôles qui nous gênent.”
Aussitôt se détournant d'un air prompt et décidé, il interpella tout haut ses Indiens. Leurs acclamations lui répondirent, et à un signal donné chaque guerrier fit rapidement le tour de son arbre.
A la vue de tous ces corps qui se montraient au même instant à leur vue, les Hurons envoyèrent une décharge qui, faite avec précipitation, n'eut aucun résultat. Sans reprendre haleine, les Delawares s'élancèrent en bonds vigoureux vers la futaie, comme des panthères qui sautent sur leur proie. Oeil de Faucon était à leur tête, brandissant sa terrible carabine et les animant par son exemple. Quelques vieux Hurons, plus rusés que les autres, ne s'étaient pas laissé prendre au stratagème employé pour leur faire décharger leurs armes: ils justifièrent les craintes du chasseur, en couchant à terre trois des guerriers les plus avancés; échec insignifiant du reste, qui n'arrêta pas l'impétuosité de l'attaque. Les Delawares entrèrent dans le fourré avec la férocité de leur nature, et un moment leur suffit pour balayer toute résistance.
Une lutte s'engagea corps à corps; mais les Hurons ne tardèrent pas à lâcher pied, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'autre extrémité du taillis. Arrivés là, ils firent volte-face et défendirent ce dernier retranchement avec l'espèce d'opiniâtreté que montrent les bêtes fauves, quand elles sont relancées dans leur tanière. Encore une fois, la victoire allait redevenir incertaine.
Tout à coup la détonation d'une carabine éclata derrière les Hurons; une balle partit en sifflant du milieu des loges de castors, et fut suivie d'un effroyable cri de guerre.
“C'est le Sagamore!” s'écria Oeil de Faucon, dont la voix de stentor répondit au signal qu'il venait d'entendre. “Maintenant nous les tenons en face et par derrière!”
L'apparition de ce nouvel ennemi produisit sur les Hurons un effet immédiat. Découragés par une attaque si imprévue contre laquelle ils n'avaient aucun moyen de se protéger, ils jetèrent un cri de désespoir, et lâchant pied tous ensemble, ils ne songèrent plus qu'à la fuite. Plusieurs tombèrent en traversant la clairière sous les balles et le tomahawk des Delawares, lancés à leur poursuite.

 

A propos du forum Litterature audio.com

Actuellement en ligne :

9 Invités

Nombre max. d’utilisateurs en ligne : 165

Forums :

Groupes : 2

Forums : 11

Sujets : 2809

Messages : 14932

Membres :

Il y a 7906 membre(s)

Il y a 109 invité(s)


Augustin a rédigé 1949 message(s)

Auteurs les plus prolifiques :

Carole – 2951

Victoria – 1790

Prof. Tournesol – 1508

Pomme Arnaudon – 1058

Vincent de l'Epine – 1047

Administrateurs : Augustin | Modérateurs : Augustin, Carole, Christine Sétrin, Vincent de l'Epine