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COOPER, James Fenimore – Le Dernier des Mohicans

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19:44
30 décembre 2008


Augustin

Admin

Paris

messages 1949

41

Nous ne nous arrêterons pas à décrire l'entrevue du chasseur et de Chingachgook, ou celle plus touchante encore de Duncan et du père d'Alice. Quelques mots suffirent pour expliquer à chacun l'état des choses; et Oeil de Faucon, présentant le Sagamore à sa troupe, remit le commandement entre les mains du chef mohican.
Chingachgook prit le poste auquel l'appelaient son rang et son expérience, avec cette dignité qui ajoute du poids aux ordres d'un guerrier indien. Suivant les pas du chasseur, il ramena en arrière les Delawares, qui scalpaient, chemin faisant, les cadavres des Hurons, et dissimulaient avec soin ceux de leurs camarades.
Les guerriers, qui, dans l'escarmouche précédente, venaient de se signaler avec tant de vigueur, firent halte sur un petit plateau parsemé d'arbres en nombre suffisant pour les cacher. Devant eux, le sol s'abaissait en pente rapide, et une tranchée étroite, sombre et boisée, s'étendait à une distance de plusieurs lieues. C'était dans cette gorge qu'Uncas luttait encore contre le gros de la tribu des Hurons.
Le Mohican et ses amis s'avancèrent sur la crête de la hauteur et prêtèrent au bruit du combat une oreille attentive. Quelques oiseaux voltigeaient au-dessus de la vallée verdoyante, comme si l'effroi les eût chassés de leur nid, et çà et là tourbillonnait au-dessus des arbres une légère vapeur qui se confondait avec l'atmosphère, et désignait la place où l'affaire devait avoir été plus vive et acharnée.
“Le combat monte par ici,” dit Duncan en étendant les bras du côté où une nouvelle explosion d'armes à feu venait de se faire entendre. “Nous sommes trop au centre de leur ligne pour pouvoir agir efficacement.
-Ils vont appuyer vers le bas-fond où le couvert est plus épais,” répondit le chasseur, “et cela nous mettra droit sur leur flanc… Allez, Sagamore; vous avez à peine le temps de pousser le cri de guerre et de mener vos Indiens en avant. Cette fois je me battrai avec des guerriers de ma couleur. Vous me connaissez, Mohican; pas un Huron ne passera la colline pour vous prendre à dos, sans la permission de perce-daim.”
Le chef indien s'arrêta un moment pour considérer le théâtre du combat, qui semblait se rapprocher de plus en plus, preuve manifeste du triomphe des Delawares; et il n'entra en ligne qu'en voyant les balles pleuvoir autour de lui comme des grêlons qui précèdent la tempête. Oeil de Faucon et ses trois compagnons s'abritèrent à quelques pas de là; et attendirent la suite des événements avec ce calme que l'habitude seule peut donner en pareil occurrence.
Bientôt le bruit des armes ne fut plus répété par l'écho de la forêt, et les détonations retentirent en plein air. Par-ci par-là, on voyait apparaître quelques Hurons, qui battaient en retraite; et venaient se rallier dans la clairière, comme à l'endroit où devait s'accomplir le dernier effort. D'autres vinrent les joindre, jusqu'à ce qu'enfin l'entrée du taillis se garnit d'une longue ligne de guerriers farouches, décidés à une résistance désespérée. Heyward témoignait de l'impatience et tournait des yeux inquiets du côté de Chingachgook. Le Mohican, assis sur un rocher, regardait cette scène d'un oeil aussi indifférent que s'il en eût été le simple spectateur.
“Qu'attend le Delaware?” demanda Duncan. “L'heure est venue de frapper.
-Pas encore, pas encore,” répondit le chasseur. “Quand il sentira ses amis, il leur fera connaître sa présence. Voyez, voyez, les coquins se rassemblent dans ce bouquet de pins comme des abeilles au retour d'une expédition. Pardieu! ils forment un tas si dru, qu'une femme ne manquerait pas de loger une balle dans quelqu'une de leurs peaux cuivrées!”
En ce moment, le hurlement de guerre fut poussé, et une décharge de Chingachgook et de sa troupe mit à bas une douzaine de Hurons. Au cri de triomphe qui suivit répondit au loin une clameur semblable, et alors un tel tintamarre retentit dans les airs, qu'on eût dit que mille voix s'étaient réunies dans un commun effort. Les Hurons reculèrent, abandonnant le centre de leur ligne; et Uncas sortit de la forêt par le passage qu'ils laissaient libre, à la tête d'une centaine de guerriers.
Agitant ses mains à droite et à gauche, le jeune chef montra l'ennemi à ses hommes, qui aussitôt se partagèrent en deux bandes et coururent à sa poursuite. Le combat fut alors divisé. Les deux ailes des Hurons, se trouvant rompues, rentrèrent dans les bois pour s'y mettre à l'abri, et furent suivies de près par les enfants victorieux des Lénapes. Une minute s'était à peine écoulée, et déjà les bruits s'éloignaient dans toutes les directions, et se perdaient peu à peu sous les voûtes de la forêt.
Cependant un petit détachement de Hurons avait dédaigné de s'abriter, et, se retirant comme des lions aux abois, ils gravissaient lentement la colline que Chingachgook venait de quitter pour prendre une part plus active à la mêlée. Au milieu d'eux, Magua se faisait remarquer par son maintien fier et sauvage et par l'air d'autorité hautaine qu'il conservait encore.
Dans son empressement à hâter la poursuite, Uncas était resté presque seul; mais du moment que ses yeux eurent aperçu le Renard Subtil, toute autre considération fut oubliée. Poussant son cri de guerre qui rallia autour de lui six ou sept Delawares, et sans tenir compte de l'inégalité du nombre, il s'élança sur les pas de son ennemi. Magua, qui surveillait ses mouvements, s'arrêta pour l'attendre: plein d'une joie secrète, il espérait que la témérité du jeune chef le livrerait à sa merci, lorsque de nouveaux cris retentirent, et la Longue Carabine accourut à son aide, suivi de ses compagnons blancs. Le Huron tourna le dos, et se mit à gravir la hauteur avec rapidité.
Uncas ne s'était point aperçu de la présence de ses amis, et continuait la poursuite sans relâche. En vain Oeil de Faucon lui criait-il de prendre garde aux fourrés, le jeune Mohican brava le feu de ses ennemis et les contraignit bientôt à fuir avec autant de vitesse qu'il mettait à les harceler. Heureusement cette course ne dura pas longtemps, et les Blancs étaient favorisés, pour la distance et le terrain, par leur position, sans quoi le Delaware eût vite dépassé tous ses compagnons et serait tombé victime de sa juvénile audace. Avant qu'un pareil malheur pût se réaliser, vainqueurs et fuyards entrèrent pêle-mêle dans le village des Hurons.
Animés par la présence de leurs foyers, et las de courir, les Hurons firent volte-face, et combattirent autour de la loge du conseil avec tout l'acharnement du désespoir. Le commencement et l'issue de cette lutte suprême se suivirent de si près, qu'ils ressemblèrent au passage et à l'explosion d'un ouragan.
Le tomahawk d'Uncas, la crosse d'Oeil de Faucon, et même le bras encore nerveux du colonel Munro, furent occupés activement, et bientôt la terre fut jonchée de cadavres.
Quant à Magua, malgré son audace et bien qu'il s'exposât aux coups de ses adversaires, il échappa à tous les efforts dirigés contre sa vie; on l'eût dit protégé par ce pouvoir mystérieux qui favorisait les héros de nos anciennes légendes. Poussant un hurlement où éclataient à la fois la rage et l'ambition déçue, le Renard, après avoir vu tomber ses camarades, s'élança hors du champ de bataille, accompagné de deux Hurons, les seuls qui eussent survécu, et laissant les Delawares occupés à arracher aux morts les trophées sanglants de leur victoire.
Mais Uncas, qui l'avait inutilement cherché dans la mêlée, se précipita de nouveau à sa poursuite. Oeil de Faucon, Heyward et David s'empressèrent de le suivre, et tout ce que le chasseur put faire fut de tenir un peu au-devant du jeune chef le canon de son fusil; c'était comme un charme secret qui lui servait de protection. Un moment, Magua parut disposé à tenter un dernier effort pour venger sa défaite; mais renonçant aussitôt à cette intention, il se jeta dans un taillis épais où ses ennemis le suivirent, et entra tout à coup dans la caverne dont nous avons déjà parlé.
Oeil de Faucon, qui ne s'était abstenu de tirer que par égard pour Uncas à qui il voulait laisser l'honneur de cette victoire, poussa un cri de joie, en voyant que leur proie ne pouvait plus leur échapper. Les vainqueurs se précipitèrent dans l'ouverture longue et étroite de la caverne, assez à temps pour apercevoir les Hurons qui battaient en retraite. Leur passage à travers la galerie et les salles souterraines fut précédé des gémissements et des cris de plusieurs centaines de femmes et d'enfants qui s'enfuyaient. A la clarté sépulcrale de ce lieu, on eût cru voir les régions infernales traversées par une multitude confuse de fantômes et de démons.
Cependant Uncas ne voyait que Magua; il ne le perdait point de vue un seul instant, comme si à ce seul objet eût été attachée sa vie tout entière. Heyward et le chasseur marchaient sur ses pas, animés par le même sentiment, quoique à un moindre degré d'exaltation. Mais plus ils avançaient dans ces défilés tortueux et sombres, plus il leur devenait difficile de se guider, et plus ils avaient de peine à distinguer leurs ennemis en fuite. Il leur arriva même de croire avoir perdu leurs traces, lorsqu'ils virent flotter une robe blanche à l'extrémité d'une galerie qui semblait conduire au sommet de la montagne.
“C'est Cora!” s'écria Heyward d'une voix où se mêlaient l'horreur et la joie.
Et Uncas de répéter en bondissant comme le daim des forêts: “Cora! Cora!
-C'est la jeune dame,” dit à son tour Oeil de Faucon. “Courage, Madame! Nous arrivons… nous voici!”
La chasse recommença avec une ardeur que cette vue venait de décupler. Mais le chemin était inégal, plein d'aspérités, et en plusieurs endroits presque impraticable. Uncas jeta sa carabine et s'élança en avant avec une précipitation passionnée. Le major en fit autant; et presque aussitôt tous deux reconnurent leur folie en entendant la détonation d'une arme à feu qu'un des Hurons trouva le temps de décharger dans le passage, et dont la balle fit même au jeune Mohican une légère blessure.
“Il faut en venir aux mains,” dit le chasseur en dépassant ses amis par un élan rapide. “Les coquins nous descendront tous à cette distance! Voyez, ils tiennent la jeune fille de manière à s'en servir comme de bouclier.”
Quoique ces paroles ne fussent point comprises ni peut-être entendues, son exemple n'en fut pas moins suivi par ses compagnons, qui parvinrent à se rapprocher assez des fugitifs pour voir que Cora était entraînée par les deux Hurons, tandis que Magua leur montrait le chemin. En ce moment, les quatre figures se détachèrent fortement sur le fond du ciel, qu'on apercevait à travers une ouverture. Dans la frénésie de l'exaltation, Uncas et Heyward redoublèrent des efforts qui étaient déjà plus qu'humains, et sortirent de la caverne sur le flanc de la montagne, assez à temps pour remarquer la route que suivaient les sauvages.
Il fallait gravir un sentier difficile et périlleux. Gêné par sa carabine, et ne prenant peut-être pas à la captive un intérêt aussi vif que ses compagnons, le chasseur se laissa un peu devancer par eux. Uncas marchait en tête.
De cette manière furent franchis avec une incroyable rapidité des rochers, des précipices, des obstacles qui, dans toute autre circonstance, eussent arrêté le courage le plus téméraire. Ils se trouvèrent récompensés de leurs fatigues en voyant qu'ils gagnaient rapidement du terrain sur les Hurons, dont Cora ralentissait la marche.
“Arrête, chien de Wyandot!” s'écria Uncas, en brandissant vers Magua sa hache étincelante. “C'est une fille delaware qui te l'ordonne.
-Je n'irai pas plus loin!” dit Cora en se retenant à la pointe d'un rocher qui dominait un gouffre profond, à peu de distance du sommet de la montagne. “Tue-moi si cela te plaît, odieux Huron!… Je n'irai pas plus loin.”
Les Indiens qui soutenaient la jeune fille levèrent leurs tomahawks sur elle avec une joie de cannibales; mais Magua arrêta leurs bras prêts à frapper, et leur arracha leurs armes qu'il jeta par-dessus le rocher; puis tirant son coutelas, il se tourna vers sa captive avec un regard où se peignait l'énergie des passions les plus contraires.
“Femme,” dit-il, “choisis: le wigwam du Renard Subtil ou son couteau!”
Cora ne le regarda pas; mais, tombant à genoux, une expression extraordinaire illumina ses traits; elle leva les yeux et étendit les bras vers le ciel, en disant d'une voix douce et pourtant assurée:
“Je suis à toi, mon Dieu! Dispose de moi comme il te plaira!
-Femme,” répéta Magua durement, “choisis!”
Cora, abîmée en extase, n'entendit point sa demande. Le Huron tremblait de tous ses membres; il leva le bras… et le laissa retomber de l'air égaré d'un homme qui lutte contre lui-même sans savoir à quoi se résoudre. S'imposant un nouvel effort, il leva encore l'arme meurtrière, quand soudain un cri perçant se fit entendre au-dessus de lui, et il vit Uncas s'élancer d'une hauteur prodigieuse sur l'escarpement du rocher. Magua recula d'un pas, et l'un des Hurons profita de ce mouvement pour plonger son couteau dans le sein de la jeune fille.
Magua se jeta comme un tigre sur le bourreau, qui déjà s'éloignait; mais Uncas, dans sa chute, sépara les combattants et roula aux pieds de Magua. Ainsi arrêté dans son projet homicide, et rendu furieux par le meurtre dont il venait d'être témoin, celui-ci enfonça son arme dans le dos du Delaware renversé, et poussa un cri infernal en commettant ce lâche attentat. Comme la panthère blessée qui se retourne contre le chasseur, Uncas eut la force de se relever et étendit à ses pieds le meurtrier de Cora; mais cet effort épuisa tout ce qui lui restait de vigueur, et il retomba à terre, écrasant son ennemi d'un dernier regard de haine et de fierté.
Magua saisit par le bras le jeune chef incapable d'opposer aucune résistance, et le frappa trois fois en pleine poitrine, avant que sa victime, qui continuait à fixer sur lui un regard d'ineffable mépris, s'affaissât morte à ses pieds.
“Grâce, grâce! Huron,” s'écria d'en haut la voix d'Heyward, à qui l'horreur ôtait presque la parole. “Fais-lui grâce, si tu veux qu'on ait pitié de toi!”
Le vainqueur regarda le suppliant jeune homme, lui montra l'arme dégouttante de sang et poussa un hurlement si féroce, si horrible, et qui exprimait si cruellement la joie du triomphe, que le bruit en parvint aux oreilles de ceux qui combattaient dans la vallée, à mille pieds au-dessous de lui. Un cri effrayant y répondit: c'était celui d'Oeil de Faucon, dont on voyait la personne gigantesque s'avancer rapidement vers lui à travers ces rocs dangereux, d'un pas aussi hardi et assuré que si quelque pouvoir invisible l'eût soutenu en l'air. Hélas! lorsqu'il arriva sur le théâtre de cet impitoyable massacre, il n'y restait plus que les morts.
Après avoir jeté sur eux un seul regard, son oeil perçant mesura les obstacles que présentaient les rocs escarpés qu'il avait devant lui. Au sommet de la montagne et à l'extrémité de sa crête, se tenait un homme, les bras étendus et dans une attitude de menace. Sans s'arrêter à l'examiner, Oeil de Faucon levait déjà sa carabine, lorsqu'un fragment de rocher, tombé sur la tête d'un des fugitifs, lui fit reconnaître dans celui qui l'avait lancé la personne de l'honnête David, dont les traits étincelaient d'indignation.
Magua sortit alors d'une cavité, où il s'était reposé un instant, et passant avec une calme indifférence par-dessus le corps du dernier de ses compagnons, il franchit d'un saut une large fissure, et gravit les rochers jusqu'à un endroit où le bras de David ne pouvait l'atteindre. Encore un saut, il allait gagner le bord opposé d'un second précipice, et il était sauvé. Avant de prendre son élan, le Huron s'arrêta, et, faisant au chasseur un geste de menace, lui cria:
“Les Visages Pâles sont des chiens! les Delawares sont des femmes! Magua les abandonne sur les rochers pour qu'ils servent de pâture aux corbeaux.”
A ces mots, il éclata d'un rire saccadé et prit un élan terrible, mais au lieu d'atteindre l'autre bord, il manqua le but, retomba, et ses mains s'accrochèrent à un arbuste qui croissait sur le flanc du gouffre.
Oeil de Faucon l'avait suivi en rampant, et l'émotion agitait ses membres d'un tel tremblement, que le canon de son fusil à demi levé flottait en l'air comme une feuille agitée par le vent. Sans s'épuiser en efforts inutiles, le Renard laissa retomber son corps de toute la longueur de ses bras et rencontra une saillie de roche pour appuyer son pied. Puis, réunissant toutes ses forces, il réussit à amener peu à peu ses genoux sur le bord de la montagne.
Ce fut dans ce moment, et quand le corps de son ennemi était replié sur lui-même, que le chasseur rapprocha l'arme de son épaule et le coucha en joue: les rochers environnants n'étaient pas plus immobiles que ne le devint sa carabine au moment où il tira. Les bras du Huron se détendirent, et son corps fléchit un peu en arrière, pendant que ses genoux retenaient leur première position. Jetant sur son ennemi un regard de haine implacable, il eut encore la force de le braver du geste. Soudain il lâcha prise… et l'on vit le farouche Indien fendre l'air la tête la première, et friser dans sa chute rapide la bordure d'arbrisseaux suspendus au flanc de la montagne, au bas de laquelle l'attendait une destruction effroyable.

19:45
30 décembre 2008


Augustin

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Chapitre 33

“Botzaris tomba, baigné dans son sang. Ses compagnons le virent sourire quand retentit leur cri de victoire. Il s'endormit paisiblement de son dernier sommeil, comme une fleur, qui se ferme au déclin du jour.”
Halleck, “Botzaris.”

Au lever du soleil, le lendemain, la tribu des Lénapes n'offrait plus qu'une scène de désolation.
Le bruit du combat avait cessé; ils avaient assouvi leur vieille haine et vengé leur récente querelle avec les Mingos par la destruction de toute leur peuplade. L'atmosphère brumeuse et grise qui flottait autour de l'emplacement où les Hurons avaient campé n'annonçait que trop le destin de cette tribu errante; et les corbeaux qu'on voyait par centaines voler au-dessus des noirs sommets des montagnes, ou se répandre en troupes lugubres sur la vaste étendue de la forêt, indiquaient d'une manière attristante les lieux qui avaient servi de théâtre au fatal combat. Enfin l'oeil le moins habitué au spectacle d'une guerre des frontières n'aurait pu méconnaître, à des signes si frappants, les résultats d'une vengeance indienne.
Cependant le soleil, en se levant sur les Lénapes, éclaira une nation en deuil. Aucun cri de victoire, aucun chant de triomphe ne se faisait entendre. Le dernier Delaware était de retour de son oeuvre de sang: après avoir fait disparaître de son corps les emblèmes terribles de la guerre, il venait d'unir sa voix aux lamentations de ses frères, frappés dans tout ce qu'ils avaient de plus précieux. L'humilité avait pris la place de l'enthousiasme et de l'orgueil, et aux passions les plus farouches avait succédé l'affliction la plus profonde et la moins équivoque.
Les habitations étaient désertes; mais une foule attentive formait un cercle épais autour d'un champ du voisinage, où la population entière s'était réunie dans un silence morne et solennel. Sans distinction de rang, d'âge ou de sexe, ils subissaient tous l'empire d'une émotion commune, et tous avaient les yeux ardemment fixés sur le centre du cercle, qui contenait les objets d'une désolation universelle.
Six jeunes filles aux cheveux noirs flottant en mille boucles sur les épaules formaient à l'écart un groupe immobile. Elles ne donnaient d'autre signe de vie qu'en jetant de temps en temps des herbes odoriférantes et des fleurs agrestes sur une litière de plantes aromatiques, où reposait, sous une espèce de dais composé d'étoffes indiennes, tout ce qui restait de la noble, ardente et généreuse Cora; son corps était enveloppé des mêmes étoffes, son visage caché pour toujours aux yeux des mortels.
A ses pieds était assis le père inconsolable. Sa tête vénérable était penchée vers la terre, en témoignage de sa résignation aux coups de la Providence; mais sur son front ridé, et à travers les mèches de cheveux blancs qui y retombaient en désordre, on lisait l'expression d'une peine déchirante. Près de lui était David, l'air humble et la tête nue, le regard errant sans cesse du petit livre où il puisait tant de maximes bienfaisantes au vieillard qu'il cherchait à consoler par ses lectures. Heyward, appuyé non loin de là contre un arbre, s'efforçait de comprimer les explosions d'une douleur contre laquelle toute sa fermeté d'âme lui était nécessaire.
Quelque triste et attendrissant que fût ce groupe, il l'était moins encore qu'un autre qui occupait le côté opposé de l'enceinte. Une estrade supportait Uncas, assis comme s'il eût été vivant, dans une pose grave et calme, et revêtu des plus magnifiques ornements que pût fournir la richesse de la tribu: de superbes plumes flottaient sur sa tête; coquillages, colliers, bracelets, médailles décoraient à profusion sa personne; mais son oeil terne et ses traits inanimés donnaient un démenti brutal à cette orgueilleuse imposture.
En face du cadavre, on voyait Chingachgook, sans armes ni ornements d'aucune sorte; toute peinture avait disparu de son corps, à l'exception de l'emblème de sa race armorié sur sa poitrine dans une couleur indélébile. Depuis que la tribu avait été ainsi rassemblée, le guerrier mohican n'avait pas détourné les yeux de la figure glacée et insensible de son fils. A la fixité de son regard, à la rigide immobilité de son attitude, on aurait eu quelque peine à distinguer celui des deux que le sort avait frappé, sans les convulsions rapides qui sillonnaient parfois le visage sombre du père, et le calme de la mort empreint pour toujours sur la physionomie du fils. Un peu en arrière, Oeil de Faucon s'appuyait sur sa carabine, et Tamenund, soutenu par les vieillards de sa nation, occupait un siège élevé, d'où il pouvait contempler la scène muette et poignante que présentait son peuple.
Vers le milieu du cercle se trouvait un officier qui portait un uniforme français, et hors de l'enceinte son coursier de bataille était entouré de quelques domestiques à cheval, qui semblaient prêts à entreprendre un long voyage. Le costume de l'étranger annonçait qu'il occupait un poste de confiance auprès du gouverneur du Canada; chargé d'une mission de paix, il avait été prévenu par la sauvage impétuosité de ses alliés, et maintenant il était spectateur des tristes résultats d'une lutte que son arrivée tardive n'avait pu empêcher.
Le soleil avait presque atteint le quart de sa course, et la multitude conservait encore l'attitude silencieuse qu'elle avait prise depuis le lever de l'aurore. Aucun bruit ne se faisait entendre, excepté quelque sanglot étouffé; aucun mouvement n'avait lieu, si ce n'est pour faire à Cora les chastes offrandes, emblèmes de sa pureté et de son innocence. La patience indienne était seule capable de soutenir si longtemps une intensité d'abstraction qui semblait avoir changé chacun des assistants en statue de pierre.
Enfin, le sage des Delawares, étendant le bras et s'appuyant sur les épaules des anciens placés à ses côtés, se leva d'un air débile et languissant; entre l'homme qui s'était présenté la veille devant le conseil de sa nation, et celui qu'elle voyait aujourd'hui chanceler, on eût dit qu'il s'était écoulé l'espace d'un siècle.
“Hommes des Lénapes!” dit-il d'une voix creuse et prophétique.
“La face du Manitou est derrière un nuage; ses yeux se sont détournés de vous; ses oreilles sont fermées; sa langue ne donne point de réponse. Vous ne le voyez pas; cependant ses jugements sont devant vous. Que vos coeurs s'ouvrent, et que vos esprits ne cherchent pas à mentir. Hommes des Lénapes, la face du Manitou est derrière un nuage!”
Cette annonce simple et terrible parvint aux oreilles de l'assistance comme si le dieu vénéré qu'elle adorait avait parlé lui-même, sans passer par l'intermédiaire d'une voix humaine; et l'insensible Uncas parut doué de vie en comparaison de la foule immobile dont il était environné.
Dès que cette impression accablante se fut peu à peu dissipée, on entama une sorte de chant en l'honneur des morts.
C'était une mélopée touchante, et douce comme un murmure. Les paroles n'étaient pas distribuées d'une manière régulière; mais lorsqu'une femme cessait, une autre reprenait l'éloge ou lamentation funèbre, ainsi qu'on voudra l'appeler, et exhalait ses sentiment dans le langage que lui inspirait l'occasion. Entre-temps, celle qui chantait était interrompue par une explosion générale de gémissements, pendant laquelle les jeunes filles qui entouraient le cercueil de Cora arrachaient par saccades, et dans l'égarement de la douleur, les fleurs semées sur son corps. Mais lorsque le chant revenait à ses modulations plaintives, les emblèmes d'innocence et de douceur lui étaient rendus avec tous les signes d'affection et de regret. Malgré ces interruptions multipliées, le chant de deuil n'en formait pas moins un ensemble d'idées suivies.
Une jeune fille, distinguée par son rang et ses qualités, avait été choisie pour prononcer la première l'éloge du guerrier mort. Elle parla d'abord de ses vertus, en ayant recours à ces images pompeuses que les Indiens ont sans doute reçues de l'extrême Orient et qui forment, en quelque sorte, la chaîne qui réunit l'histoire des deux mondes. Elle l'appela la “panthère de sa tribu”; elle dit que son mocassin ne laissait point d'empreinte sur la rosée; que ses bonds ressemblaient à ceux du jeune faon; que ses yeux étaient plus brillants qu'une étoile dans la nuit; que sa voix dans les batailles égalait le bruit du tonnerre du Manitou. Elle lui rappela la mère qui lui avait donné le jour, et s'étendit sur le bonheur qu'elle devait éprouver à posséder un tel fils. Elle le chargea de lui dire, lorsqu'il la reverrait dans le monde des esprits, que les filles delawares avaient pleuré sur le tombeau de son enfant, et l'avaient appelée bienheureuse.
D'autres alors lui succédèrent, et, donnant à leurs voix un ton plus affectueux, avec ce sentiment de délicatesse propre à leur sexe, elles firent allusion à la jeune étrangère, dont le départ de la vie avait été si rapproché du sien qu'on ne pouvait y méconnaître la volonté du Grand Esprit. Elles lui recommandèrent d'être bienveillant pour elle, et de l'excuser si elle ignorait plusieurs des choses qui étaient nécessaires au bien-être d'un guerrier tel que lui. Elles firent ressortir sa beauté incomparable et sa noble intrépidité, sans la moindre ombre d'envie, ajoutant que ces qualités compensaient et au-delà ce qui manquait à son éducation.
Après quoi, d'autres vinrent à leur tour s'adresser à la jeune étrangère elle-même et lui parler un doux langage de tendresse et d'amour. Elles l'exhortèrent à être sans inquiétude et à ne rien craindre pour son bonheur à venir: un chasseur serait son compagnon, qui saurait pourvoir à ses moindres besoins; un guerrier serait près d'elle, qui saurait la protéger contre tous les périls. Elles lui promirent que sa route serait agréable et son fardeau léger; elles l'avertirent de ne point regretter inutilement les amis de sa jeunesse et les lieux où avaient vécu ses pères, l'assurant que les forêts merveilleuses où les Lénapes chassaient après leur mort conte-naient des vallées aussi plaisantes, des fleurs aussi belles, des eaux aussi pures que le “ciel des Visages Pâles”. Elles lui recommandèrent d'être attentive aux besoins de son compagnon, et de ne jamais oublier la distance que le Manitou avait sagement établie entre eux,
Alors, réunissant leurs voix, elles célébrèrent en choeur avec enthousiasme les qualités morales du Mohican. Il était noble, mâle et généreux; tout ce qui convenait à un guerrier, tout ce que pouvait aimer une jeune fille. Revêtant leurs idées des images les plus choisies et les plus délicates, elles montrèrent que, dans le court intervalle où elles avaient connu le jeune chef, elles avaient découvert, avec la perspicacité instinctive de leur sexe, la pente naturelle de ses inclinations. Les filles delawares n'avaient pas trouvé grâce devant ses yeux. Il descendait d'une race qui avait régné autrefois sur les rives du lac salé, et ses affections s'étaient reportées sur un peuple qui vivait au milieu des tombeaux de ses pères. Pourquoi cette prédilection n'aurait-elle pas eu sa récompense? Il était facile de voir que l'étrangère avait le sang plus pur et plus brillant que le reste de sa nation. Elle avait prouvé par sa conduite que les dangers et les fatigues de la vie des bois n'étaient pas au-dessus d'elle; et “maintenant, ajoutèrent-elles, le Sage de la terre la transportera dans un lieu où elle trouvera des âmes qui lui ressemblent, et où l'attend une félicité éternelle”.
Changeant encore de ton et de sujet, elles firent allusion à la soeur de Cora, qui pleurait dans une loge voisine; elles la comparèrent à des flocons de neige, aussi pure, blanche, brillante, mais aussi susceptible de fondre aux rayons ardents de l'été, ou de geler au souffle glacial de l'hiver. Elles ne doutaient pas qu'elle ne fût charmante aux yeux du jeune chef, qui lui ressemblait tant par la couleur de la peau et la force de son chagrin; mais, quoiqu'elles n'exprimassent pas cette préférence, il était facile de voir qu'elles la plaçaient moins haut dans leur estime que la vierge regrettée. Toutefois elles ne refusèrent point à ses charmes le tribut d'éloges qu'ils méritaient: elles comparèrent les boucles de ses cheveux aux tendrons de la vigne, ses yeux à la voûte azurée du ciel, et déclarèrent le blanc nuage coloré par le soleil du soir moins éclatant que l'incarnat de son teint.
Pendant ces mélodies funèbres, il régnait un silence profond, interrompu seulement, ou plutôt rendu plus imposant par de fréquentes explosions de douleur, dont le retour en formait, pour ainsi dire, le choeur obligé. Les Delawares écoutaient avec une telle attention qu'ils paraissaient être sous l'influence d'un charme, et on lisait sur leurs physionomies expressives combien leur sympathie était vive et sincère. David lui-même se plaisait à entendre les accents de voix si douces, et longtemps avant que le chant eût cessé, ses regards émus et brillants annonçaient l'impression qu'il avait faite sur son âme.
Oeil de Faucon, le seul de tous les Blancs pour qui les paroles fussent intelligibles, tendit le cou pour en saisir le sens à mesure que les jeunes filles chantaient; mais, lorsqu'elles parlèrent du bonheur commun qui attendait Cora et Uncas dans une autre vie, il secoua la tête en homme qui connaissait l'erreur de leur naïve croyance, et, reprenant son attitude penchée, il la conserva jusqu'à la fin de la solennité funèbre. Heureusement pour la fermeté d'Heyward et du colonel Munro qu'ils ne comprenaient pas le sens des mots harmonieux qui frappaient leurs oreilles.

19:45
30 décembre 2008


Augustin

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Paris

messages 1949

43

Chingachgook faisait seul exception au vif intérêt manifesté par les Delawares. Pendant qu'on chantait, il ne changea rien à sa posture, et même dans les moments les plus pathétiques des lamentations, aucun muscle n'avait tressailli sur son visage sévère. Les restes froids et inanimés de son fils étaient tout pour lui; à l'exception de la vue, tous ses autres sens semblaient atrophiés; il n'était occupé qu'à contempler pour la dernière fois ces traits qu'il avait tant aimés, et qui bientôt allaient lui être ravis pour toujours.
Un guerrier renommé pour ses exploits, et surtout pour sa conduite dans le dernier combat, sortit de la foule, et vint se placer auprès des restes d'Uncas.
“Pourquoi nous as-tu quittés, orgueil du Wapanachki?” dit-il en s'adressant au jeune chef, comme si son argile insensible eût été capable de l'entendre encore. “Ta vie a été courte comme au matin la marche du soleil à travers les arbres; mais ta gloire a été plus brillante que sa lumière à midi. Tu es parti, jeune guerrier, pour le monde des esprits, mais cent Wyandots t'ont précédé sur le chemin pour en écarter les ronces. Quel est celui qui, t'ayant vu dans la bataille, aurait pu croire que tu pouvais mourir? Qui, avant toi, avait jamais montré à Ottawa le chemin du combat? Tes pieds étaient comme les ailes de l'aigle, ton bras plus pesant que la branche qui tombe du sommet du pin, et ta voix ressemblait à celle du Manitou lorsqu'il parle dans les nuages. La langue d'Ottawa est faible,” ajouta-t-il, en jetant autour de lui un regard de douleur, “et son coeur est gonflé de tristesse. Orgueil du Wapanachki, pourquoi nous as-tu quittés?”
D'autres lui succédèrent, jusqu'à ce que la nation, par la voix de ses chefs et de ses plus fameux guerriers, eût payé son tribut à la mémoire du héros mort; ensuite, le plus complet silence recommença à régner.
Bientôt courut un murmure sourd et léger, comme celui d'une musique lointaine. Les sons s'élevaient tout juste assez haut pour qu'on en saisît le souffle, mais leur caractère était incertain, et on ne pouvait dire d'où ils provenaient; cependant ils devenaient, de moment en moment, plus clairs et plus sonores; on distingua d'abord de longues exclamations souvent répétées, puis quelques paroles. Le mouvement des lèvres de Chingachgook annonçait que le père d'Uncas allait à son tour commencer le chant de mort. Aucun regard ne se tourna vers lui; il ne se manifestait pas le moindre signe d'impatience: il était évident toutefois, à la manière dont chacun des assistants leva la tête pour écouter, qu'ils prêtaient à cette voix une force d'attention que Tamenund seul avait jusqu'alors obtenue.
Mais on écouta en vain: les sons, qui s'étaient élevés juste au point de devenir intelligibles, s'affaiblirent, chevrotèrent, et finirent par expirer comme emportés par le souffle du vent. Les lèvres du Sagamore se refermèrent, et il resta silencieux à sa place, les yeux fixes, le corps immobile, comme une créature échappée des mains du Tout-Puissant avec les formes extérieures de l'humanité, mais privée d'âme. Les Delawares virent par ces symptômes que leur ami n'était pas préparé à soutenir un effort si pénible; leur esprit se détendit et, avec un instinct de délicatesse qui leur était naturel, ils l'appliquèrent tout entier à suivre les obsèques de l'étrangère.
Un signal fut donné par un des chefs les plus anciens aux femmes rassemblées à l'endroit où reposait la dépouille mortelle de Cora. Aussitôt les jeunes filles soulevèrent la litière et s'avancèrent d'un pas lent et mesuré, en chantant d'une voix douce, basse et triste, les louanges de la trépassée.
David, qui avait observé d'un oeil attentif des cérémonies qu'il trouvait si païennes, se pencha alors vers le colonel absorbé dans sa douleur.
“Ils emportent le corps de votre enfant,” lui dit-il; “ne les suivrons-nous pas pour lui donner une sépulture chrétienne?”
Munro tressaillit comme si la trompette du jugement dernier eût retenti à son oreille, et jetant autour de lui un regard égaré, il se leva et suivit le simple cortège avec le maintien d'un soldat, mais le coeur d'un père accablé sous le poids de son affliction. Ses amis se pressèrent autour de lui, et le jeune officier français lui-même se joignit à eux, sincèrement ému. Mais lorsque toutes les femmes de la tribu, jusqu'à la dernière, eurent pris place dans la procession funèbre, les hommes rétrécirent leur cercle et se groupèrent de nouveau autour d'Uncas, aussi muets, aussi impassibles qu'auparavant.
On avait choisi pour la sépulture de Cora un monticule, où un bouquet de jeunes pins avait pris racine et formait un mélancolique ombrage. En y arrivant, les jeunes filles mirent leur fardeau à terre, et avec la patience caractéristique des Indiens et la timidité de leur âge, elles attendirent que ceux qui devaient prendre à cette triste cérémonie l'intérêt le plus vif leur donnassent une marque de contentement. Ce fut Oeil de Faucon, le seul qui fût au courant de leurs coutumes, qui s'en chargea.
“Mes filles ont bien fait,” dit-il; “les hommes blancs les remercient.”
Satisfaites de ce témoignage d'approbation, les jeunes filles déposèrent le corps dans une sorte de bière faite d'écorce de bouleau, et d'une forme non dépourvue d'élégance; puis elles le descendirent dans son obscure et dernière demeure. la cérémonie ordinaire, consistant à recouvrir le corps de terre et à cacher le sol fraîchement remué sous des feuilles et des branches, fut accomplie avec les mêmes formes simples et réservées.
Après avoir rempli ce suprême devoir, elles s'arrêtèrent, ne sachant si elles devaient continuer suivant les rites ordinaires. Le chasseur choisit ce moment pour prendre de nouveau la parole.
“Mes filles en ont fait assez,” dit-il; “l'esprit des Visages Pâles n'a besoin ni de nourriture, ni de vêtements, leur nature étant conforme au ciel de leur couleur.”
Et voyant que David feuilletait son livre et se disposait à entonner un cantique de circonstance, il ajouta:
“Je vais laisser parler quelqu'un qui connaît mieux que moi les usages des chrétiens.”
Les femmes s'écartèrent modestement et, cédant à d'autres le principal rôle dans cette scène, elles en devinrent spectatrices humbles et attentives. Pendant que David exhalait ses pieux sentiments à sa manière, il ne leur échappa ni un signe de surprise ni un regard d'impatience. Elles écoutaient comme si elles eussent compris le sens de ce qu'il disait, et semblaient éprouver les sentiments de douleur, d'espérance et de résignation qu'il s'était donné à tâche d'éveiller.
Excité par le spectacle dont il venait d'être témoin, et peut-être aussi par l'émotion secrète qu'il ressentait, le maître de chant se surpassa lui-même: sa voix pleine et sonore soutint honorablement la comparaison avec les accents si purs des jeunes Indiennes; et ses chants, plus régulièrement cadencés, avaient du moins, pour ceux à qui ils s'adressaient, un mérite de plus, celui d'être compris. Il termina le psaume comme il l'avait commencé, au milieu d'un grave recueillement.
Lorsqu'il eut fini le dernier verset, les regards inquiets de l'assemblée, un mouvement plus marqué d'attention, tout sembla annoncer qu'on s'attendait à ce que le père de la défunte allait prendre la parole.
Munro parut sentir que le moment était venu pour lui de faire ce qui est peut-être le plus grand effort dont la nature humaine soit capable. Il découvrit ses cheveux blancs, et jeta un regard ferme et calme sur la foule immobile. Puis, faisant signe à Oeil de Faucon d'écouter, il s'exprima de la sorte:
“Dites à ces jeunes filles, si pleines de douceur et de bonté, qu'un vieillard défaillant, un père désolé, leur fait ses remerciements. Dites-leur que l'Etre que nous adorons tous sous différents noms leur tiendra compte de leur charité; et que le temps n'est pas éloigné où nous serons réunis autour de son trône sans distinction de sexe, de rang ou de couleur!”
A ces paroles, que le colonel prononça d'une voix tremblante, le chasseur secoua lentement la tête, comme s'il eût douté de leur efficacité.
“Leur tenir un pareil langage,” dit-il, “autant dire que la neige ne vient point en hiver, ou que le soleil n'a jamais plus de force qu'à l'époque où les arbres ont perdu leurs feuilles.”
Se tournant vers les jeunes filles, il leur exprima la reconnaissance de Munro, en des termes plus appropriés à l'intelligence de ses auditeurs. La tête du vieillard était déjà retombée sur sa poitrine, et il allait rentrer dans son apathique mélancolie, lorsque le jeune Français dont nous avons parlé se hasarda à lui toucher le coude. Après avoir attiré à lui l'attention du malheureux père, il lui fit remarquer une troupe de jeunes Indiens qui s'approchait, portant une litière entièrement fermée; puis par un geste expressif, il lui montra le soleil.
“Je vous comprends, Monsieur,” répondit Munro d'une voix qu'il s'efforçait d'affermir, “je vous comprends, c'est la volonté du ciel, et je m'y résigne. Cora, mon enfant; si les prières d'un père au désespoir peuvent maintenant quelque chose pour toi, que ta destinée là-haut sera heureuse! Allons, Messieurs,” ajouta-t-il, en regardant autour de lui avec un air de fierté calme, quoique la douleur qui contractait ses traits flétris fût trop violente pour qu'il pût entièrement la dissimuler, “notre devoir ici est terminé… Partons!”
Heyward obéit volontiers à un ordre qui l'arrachait d'un lieu où à chaque instant son courage était près de l'abandonner. Tandis que ses compagnons montaient à cheval, il pressa la main du chasseur et lui renouvela la promesse qu'ils s'étaient faite de se revoir dans les rangs de l'armée anglaise. Puis, se mettant en selle, il alla prendre place à côté de la litière, où des sanglots étouffés décelaient la présence d'Alice.
On se mit en marche: Munro venait le premier, la tête basse; Heyward et David le suivaient dans une morne attitude, accompagnés de l'aide de camp de Montcalm avec son escorte. C'est ainsi que tous les Blancs, à l'exception d'Oeil de Faucon, passèrent successivement devant les Delawares, et ne tardèrent pas à disparaître dans l'immensité de la forêt.
La sympathie qu'une communauté d'infortune avait établie entre les simples habitants de ces bois et les étrangers qui avaient fait parmi eux un séjour passager ne s'éteignit pas de sitôt. Durant bien des années encore, l'histoire légendaire de la jeune fille blanche et du jeune guerrier des Mohicans charma l'ennui des longues soirées et des marches pénibles, et entretint dans les coeurs ardents et braves la soif de la vengeance contre leurs ennemis naturels. Les acteurs qui avaient joué un rôle secondaire dans ce drame touchant et terrible ne furent pas non plus oubliés de longtemps. Par l'intermédiaire du chasseur, qui longtemps encore servit de lien entre eux et la vie civilisée, les Delawares apprirent que la Tête Blanche avait rejoint ses pères dans la tombe, succombant, à ce qu'on croyait à tort, au chagrin que lui avaient causé ses revers militaires; et que la Main Ouverte avait emmené la fille cadette du vieillard bien loin dans les colonies des Visages Pâles, où ses larmes, en cessant de couler, avaient fait place aux doux sourires plus en harmonie avec son caractère heureux et enjoué.
Mais ces événements sont postérieurs à l'époque où se passe cette histoire.
Après avoir vu s'éloigner de lui tous ceux de sa couleur, Oeil de Faucon revint vers l'endroit où le ramenait une invincible sympathie; il arriva à temps pour jeter un regard d'adieu sur Uncas, que les Delawares s'occupaient à enfermer dans ses derniers vêtements de peau. Ils s'arrêtèrent un moment pour permettre au chasseur de payer à son jeune ami ce suprême tribut de sa mâle affection; puis le corps fut enveloppé pour ne plus être découvert. Alors commença une procession solennelle semblable à celle qui avait conduit Cora au lieu du repos, et la nation entière accompagna le guerrier mort jusqu'à sa tombe provisoire, car il était convenable qu'un jour ses ossements reposassent parmi ceux de son peuple.
Le mouvement de la foule, le sentiment qui l'animait avaient un caractère simultané et général: elle montra pour la douleur paternelle la même affliction grave et muette, la même déférence que nous avons eu l'occasion de décrire. Le corps fut placé dans une attitude de repos, faisant face au soleil levant, ayant à ses côtés les instruments de guerre et de chasse, tout préparés pour le grand voyage. On pratiqua une ouverture dans la bière qui le recouvrait, afin que l'esprit fût libre de communiquer selon sa fantaisie avec son habitation mortelle; et le tout fut caché à l'instinct des animaux de proie, et mis à l'abri de leurs ravages, par des moyens ingénieux connus des Indiens.
Ces dispositions prises, l'attention publique se tourna de nouveau vers le Grand Serpent. Dans cette circonstance solennelle, on attendait d'un chef si renommé quelques mots de consolation et de sagesse. Habitué à se dominer, le vieux guerrier comprit les désirs du peuple; il releva la tête qu'il avait jusque-là tenue cachée sous son vêtement, et promena sur l'assemblée un calme regard. Ses lèvres, jusqu'alors fortement comprimées, s'ouvrirent enfin, et, pour la première fois depuis le commencement de cette longue cérémonie, sa voix se fit entendre d'une manière distincte.
“Pourquoi mes frères sont-ils en deuil?” dit-il en regardant l'air abattu des guerriers qui l'environnaient. “Pourquoi mes filles pleurent-elles? Est-ce parce qu'un jeune homme est parti pour aller chasser dans les bois bienheureux? est-ce parce qu'un chef a rempli sa carrière avec honneur? Il était bon, il était soumis, il était brave, qui peut le nier? Le Manitou avait besoin d'un semblable guerrier, et il l'a rappelé à lui. Pour moi, fils d'Uncas et père d'Uncas, je suis un arbre que les Visages Pâles ont dépouillé. Ma race a disparu des rivages du lac salé et des collines des Delawares; mais qui peut dire que le serpent de sa tribu a oublié sa sagesse? Je suis seul…”
A ces mots, Oeil de Faucon, qui considérait d'un oeil ému les traits rigides de son ami, fut incapable de se contenir plus longtemps.
“Non, non,” s'écria-t-il, “non, Sagamore, vous n'êtes pas seul: notre couleur peut être différente, mais Dieu nous a créés pour voyager dans le même sentier. Je n'ai point de famille, et je puis dire aussi comme vous, point de race. Il était votre fils, et peau rouge de sa nature… Sans doute il vous appartenait de plus près par les liens du sang… mais si jamais j'oublie le garçon qui a si souvent à mes côtés combattu pendant la guerre, et dormi pendant la paix, que celui qui nous a créés tous, quelles que soient notre couleur et notre nature, puisse m'oublier au dernier jour!… L'enfant nous a quittés pour un temps; mais, Sagamore, vous n'êtes pas seul!”
Chingachgook saisit les mains d'Oeil de Faucon, que celui-ci, emporté par un élan d'émotion, lui avait tendues au-dessus de la terre fraîchement remuée. Ce fut dans cette attitude touchante que ces deux fiers et intrépides enfants de la forêt inclinèrent en même temps la tête et que leurs larmes arrosèrent la tombe du jeune chef qui leur était si cher.
Au milieu du silence imposant dont fut accueillie cette scène émouvante, Tamenund éleva la voix pour congédier son peuple.
“C'est assez!” dit-il. “Allez, enfants des Lénapes; la colère du Manitou n'est pas apaisée… Pourquoi Tamenund vivrait-il encore? Les Visages Pâles sont maîtres de la terre, et le temps des hommes rouges n'est pas encore venu… Ma journée a duré trop longtemps. Le matin j'ai vu les fils de la Tortue heureux et forts; et cependant, avant que la nuit soit venue, j'ai vécu pour voir le dernier guerrier de la sage et antique race des Mohicans.”

 

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