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HODGSON, William Hope – Les Habitants de l’île du Milieu

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19:03
1 mars 2012


Christine Sétrin

Modérateur

Castellón, Espagne

messages 749

1

HODGSON, William Hope – Les Habitants de l'île du Milieu

Traduction de Vincent de l'Épine pour Littérature Audio.com

« C't'ici », cria le vieux baleinier à mon ami Trenhern, alors que le   yacht longeait lentement les côtes de l'Ile du Rossignol.  Le vieil homme désignait avec le fourneau d'une pipe d'argile noircie un petit îlot à tribord.

« C't'ici, Monsieur, répéta-t-il. L'îlot du Milieu, et on va apercevoir la crique dans pas longtemps. Souv'nez-vous, Monsieur, j'sais pas si le navire est encore là, et s'il y est, faut garder à l'esprit que j'vous avais dit qu'y avait personne quand j'suis monté à bord. ». Il remit sa pipe en place, et en tira quelques longues bouffées, tandis que Trenhern et moi scrutions la petite île à travers nos lunettes.

Nous étions dans l'Atlantique sud. Loin au nord se détachait vaguement le lugubre pic battu par le vent de l'île Tristan, la plus grande de l'archipel Da Cunha ; tandis qu'à l'horizon ouest on apercevait indistinctement l'île Inaccessible. Aucune des deux, toutefois, ne nous intéressait beaucoup. Notre attention était fixée sur l'îlot du Milieu, au large de l'île du Rossignol.

Il y avait peu de vent, et le yacht avançait lentement dans les eaux d'un bleu profond. Mon ami, je pouvais le voir, était torturé par l'impatience ; il voulait savoir si la crique abritait encore l'épave du navire qui avait transporté sa fiancée. Pour ma part, bien que tenaillé par la curiosité, je n'avais pas l'esprit suffisamment occupé pour ne pas éprouver un certain étonnement face à l'étrange coïncidence qui nous avait conduits à nos présentes recherches.

 Pendant six longs mois, mon ami avait attendu en vain des nouvelles du « Happy Return », dans lequel sa fiancée avait entrepris un voyage de santé vers l'Australie. Mais on n'en entendit plus parler, et le navire était considéré comme perdu ; mais Trenhern, désespéré, avait fait une dernière tentative. Il avait adressé des annonces aux plus grands journaux du monde, et cette mesure avait rencontré un certain succès, sous la forme du vieux baleinier qui se tenait à ses côtés.
Cet homme, attiré par la récompense promise, avait apporté des informations sur une coque démâtée, portant le nom de « Happy Return » sur sa proue et sa poupe, qu'il avait rencontrée dans son dernier voyage, dans une crique étrange sur la côte sud de l'îlot du milieu. Toutefois il n'avait pu donner à mon ami aucun espoir de retrouver son amour perdu, ou à vrai dire quoi que ce fût de vivant sur le navire, car il était monté à bord avec l'équipage, le trouvant totalement désert, et – comme il nous l'avait dit – y était resté très peu de temps.
 
 J'incline à penser maintenant qu'il dut inconsciemment être impressionné par l'absolue désolation, et l'atmosphère d'étrangeté qui y régnaient, et dont nous devions bientôt nous rendre compte nous-mêmes. En vérité, sa remarque suivante ne fit que confirmer ma supposition.

« Pas un d'nous ne voulait avoir que'que chose à faire avec 'ce navire. On s'sentait pas bien là-d'ssus. Et il était bougrement trop propre et bien rangé à mon goût. »
« Qu'est-ce que vous voulez dire, trop propre et trop bien rangé ? » demandai-je, intrigué par sa façon de présenter les choses.

« Eh bien », répondit-il, « Il était comme ça. Y vous donnait l'impression qu'les gens y v'naient juste de l'quitter, et qu'y pourraient revenir en une putain d'minute. Vous l'verrez c'que j'vous dis, Monsieur, quand vous monterez à son bord ». Il hocha la tête avec sagacité, et il recommença à tirer sur sa pipe.

Je le regardai dubitativement pendant un moment ; alors je me retournai pour jeter un coup d'œil à Trenhern, mais il était évident qu'il n'avait pas porté attention aux  dernières remarques du vieux marin. Il était beaucoup trop occupé à observer avec sa lunette la petite île, pour remarquer ce qui se passait autour de lui. Soudain il poussa un léger cri, et se tourna vers le vieux baleinier.

« Vite, Williams », dit-il, désignant un point avec la lunette, « est-ce que c'est là ? ». Williams plissa les yeux et regarda attentivement.

« C'est ça, Monsieur », répondit-il après une pause.

« Mais – Mais où est le navire ? » demanda mon ami d'une voix tremblante. « Je n'en vois aucun signe. » Il attrapa Williams par le bras, et le secoua, comme pris d'un soudain effroi.

« Tout va bien, Monsieur », s'exclama Williams. « On n'est pas 'core assez au sud pour ben voir dans l'crique. c'est étroit à l'entrée, et l'navire est ben tout au fond. Vous l'verrez dans en'minute ».

A ces mots, Trenhern laissa retomber sa main du bras du vieux marin, et son visage s'éclaircit quelque peu, tout en restant très anxieux. Pendant une minute il se tint au bastingage comme pour se soutenir, puis il se tourna vers moi.

« Henshaw », dit-il, je suis tout tremblant. Je – Je - »

« Allez, allez, mon vieux », répondis-je, et je passai mon bras sous le sien.
Alors, dans le but d'occuper un peu son esprit, je lui suggérai qu'il devrait donner des ordres pour qu'on prépare la mise à l'eau de l'un des canots. C'est ce qu'il fit, et ensuite nous continuâmes quelque temps à observer cette étroite ouverture dans les rochers.
 Progressivement, comme nous arrivions en face, je réalisai qu'elle se prolongeait à une distance considérable à l'intérieur de l'ilot, et enfin quelque chose devint visible au fond parmi les ombres de la crique. C'était comme la poupe d'un navire dépassant des hautes parois du repli rocheux, et comme je m'en rendais compte, je laissai échapper un petit cri, montrant l'endroit à Trenhern avec une excitation considérable.

Le canot avait été mis à l'eau, et Trenhern et moi, avec l'équipage, le vieux matelot se postant en vigie, nous dirigions directement vers cette ouverture dans la côte de l'ilot du Milieu.

Nous nous trouvions à ce moment parmi la large ceinture d'algues qui entourait l'ilot, et quelques minutes plus tard nous glissions sur les eaux claires et  profondes, de la crique, avec les rochers s'élevant en murs puissants, inaccessibles de part et d'autre de nous, jusqu'à presque se rejoindre haut au-dessus de nos têtes.

En quelques instants nous eûmes franchi l'ouverture, et nous nous retrouvions dans une petite mer circulaire entourée de falaises escarpées qui nous dominaient de tous côtés de plus de cent pieds. C'était comme si nous nous trouvions au fond d'un gigantesque puits. Toutefois sur le moment nous y fîmes peu attention, car nous passions sous la poupe d'un navire, et levant les yeux, je pus lire, en lettres blanches, les mots « Happy Return ».

Je me tournai vers Trenhern. Son visage était pâle, et ses doigts jouaient maladroitement avec les boutons de sa veste, et sa respiration était irrégulière. Un instant plus tard, Williams nous faisait accoster, et Trenhern et moi grimpions à bord. Williams nous suivit, en portant la corde d'amarrage qu'il fixa à un taquet, puis il revint pour ouvrir la marche.

Sur le pont, alors que nous marchions, le bruit de nos pas résonnait d'un son vide qui donnait une impression de désolation, tandis que nos voix, quand nous parlions, semblaient se répercuter sur les falaises environnantes en un écho étrange ; nous ne parlions que par murmures. Je commençais à comprendre à quoi faisait référence Williams quand il avait dit : « On s'sentait pas bien là-d'ssus ».

« Voyez », dit-il, s'arrêtant après quelques pas, « comment qu'il est  sacrément prop' et bien rangé. C'est pas naturel. » D'un geste de la main il désignait les aménagements du pont.  « Tout il est comme s'il allait rentrer au port, alors qu'c'est une satanée épave. »

Il reprit sa marche vers l'arrière du navire, toujours en tête. Tout était comme il l'avait dit. Bien que les mâts et les chaloupes du navire aient disparu, il était extraordinairement ordonné et propre, ce qui restait des cordages était soigneusement enroulé, et à aucun endroit du pont je ne pouvais discerner le moindre semblant de désordre. Trenhern avait ressenti tout cela en même temps que moi, et maintenant il me tenait l'épaule d'une poigne nerveuse.
« Regardez, Henshaw », dit-il dans un murmure excité, « cela montre que certains d'entre eux étaient encore en vie lorsque le navire est arrivé ici - » Il fit une pause, comme cherchant à reprendre son souffle. Ils sont peut-être – Ils sont peut-être - » Il s'arrêta à nouveau, et, sans ajouter un mot, désigna le pont. Il était au-delà des mots.

« On descend ? » dis-je, essayant de parler d 'une voix claire.

Il acquiesça, ses yeux cherchant les miens, comme pour y trouver une justification à l'espoir qui naissait en lui. Alors nous parvint la voix de Williams ; il se tenait près de la descente.

« Venez, Monsieur. Je vais pas là-dessous tout seul ».

« Oui, venez, Trenhern », criai-je. On ne sait pas. »

Nous atteignîmes en même temps l'escalier, et il me demanda de passer devant lui. Il était tout frémissant. Au bas des marches, Williams s'arrêta un moment ; puis il tourna à gauche et entra dans le salon. Comme nous franchissions la porte, je fus à nouveau frappé par l'excessive propreté de ce lieu. Aucun signe de hâte ou de confusion ; mais chaque chose à sa place comme si le Stewart venait de ranger la pièce et de dépoussiérer la table et les meubles. Pourtant, à notre connaissance ce navire gisait ici comme une épave démâtée depuis au moins cinq mois.

« Ils doivent être ici ! Ils doivent être ici ! » entendis-je mon ami murmurer dans un souffle, et moi – gardant pourtant à l'esprit que Williams avait trouvé le navire dans le même état voici plusieurs mois – je ne pouvais que partager son idée.

Williams avait traversé le salon vers tribord, et je vis qu'il s'acharnait à essayer d'ouvrir une porte. Elle finit par s'ouvrir, il se retourna et fit signe à Trenhern.

« R'gardez ça, Monsieur », dit-il. « Ca pourrait êt' la cabine de vot'dame ; y a des trucs d'femme pendus là, et l'genre d'affaires des femmes sur c'te table- »

Il n'eut pas le temps de terminer sa phrase, car Trenhern avait bondit à travers le salon, et l'avait attrapé par le cou et par le bras.

« Comment osez-vous – profaner - » s'écria-t-il, et il l'entraîna hors de la petite pièce. « Comment – Comment –  » glapissait-il, et il se pencha pour ramasser une brosse au dos argenté que Williams avait laissé tomber suite à cette attaque inattendue.

« Y a pas d'offense, Monsieur », répondit le vieux baleinier d'une voix étonnée, dans laquelle on percevait aussi une certaine colère. « Pas d'offense. J'allais pas l'voler, c'te satané machin. » Il frotta la manche de sa veste du plat de la main, et me lança un regard, comme pour me prendre à témoin qu'il disait la vérité. Pourtant je remarquai à peine ce qu'il dit, car j'entendis mon ami crier dans la cabine de sa fiancée, et dans sa voix je perçus à la fois un incroyable espoir ainsi que de la peur et de l'étonnement. Un moment plus tard il pénétra dans le salon avec quelque chose de blanc dans la main. C'était un calendrier. Il le tendait vers nous pour nous montrer la date qu'il indiquait.

« Regardez », cria-t-il, « lisez la date ! »

Alors que j'essayai de lire les chiffres, je retins ma respiration et restai sidéré. Le calendrier indiquait la date du jour.

« Mon Dieu » murmurai-je, puis : « C'est une erreur ! C'est juste un hasard ! » et je continuai à le regarder.
« Ce n'en est pas une », répondit Trenhern avec véhémence. Il indique ce jour même - » Il s'interrompit un moment. Puis, après une courte pause, il s'écria : « Oh, mon Dieu ! Faites que je la retrouve ! »
Il se tourna vivement vers Williams ; il hurlait presque : « Quelle date indiquait-il ? Vite ! »
Williams, interdit, le regardait fixement.
« Damnation ! » cria mon
ami avec frénésie. « Quand vous êtes monté à bord, la première fois ? »
« J'ai jamais vu cette satanée chose avant, Monsieur », répondit-il. « On n'est pas restés longtemps à bord ».
« Seigneur », cria Trenhern, « quel malheur ! Mais quel malheur ! » Alors il se retourna et se précipita vers la porte du salon. Au moment de sortir il nous lança, par-dessus son épaule : « Allez ! Allez ! Ils sont quelque part ! Ils se cachent ! Cherchez ! »
Et nous le suivîmes ; mais bien que nous parcourûmes tout le navire de la poupe à la proue, il n'y avait nulle part le moindre signe de vie. Mais partout il y avait cette impression extraordinaire que tout était rangé, au lieu du désordre sauvage qui prévaut dans les épaves abandonnées ; et toujours, alors que nous nous déplacions de lieu en lieu et que nous explorions une cabine après l'autre, j'avais le sentiment qu'elles venaient tout juste d'être quittées par leurs habitants.
A présent, nous avions mis un terme à nos recherches, et n'ayant rien trouvé de ce que nous cherchions, nous nous regardions l'un l'autre, déconcertés, presque sans un mot. Williams fut le premier à prononcer des paroles intelligibles.
« C'est comme j'ai dit, Monsieur, Y avait ren d'vivant à bord ».
Trenhern ne lui répondit rien, et une minute plus tard Williams prit la parole à nouveau.
« La nuit est pas loin, Monsieur, et on f'rait mieux d'sortir de là tant qu'y a un peu d'jour'. »
En guise de réponse, Trenhern lui demanda si l'une des chaloupes était là quand il était venu à bord la première fois, et après une réponse négative, il retomba une fois de plus dans ses réflexions silencieuses.
Après un moment, je m'aventurai à attirer son attention sur ce que Williams venait de suggérer : quitter le yacht avant que toute lumière du jour ait disparu. Il acquiesça d'un air absent, et marcha vers la lisse, suivi de Williams et de moi-même. Une minute plus tard, nous étions dans le canot, nous dirigeant vers la haute mer.
Pendant la nuit, comme il n'y avait pas de mouillage, notre yacht resta au large. L'intention de Trenhern était de débarquer sur l'Ilot du Milieu et de rechercher des traces de l'équipage du Happy Return. Si cela ne donnait rien, il projetait une exploration approfondie de l'île du  Rossignol et de l'ilot Stoltenkoff avant d'abandonner tout espoir.
Dès l'aube, il mit en exécution la première partie de son plan ; car son impatience était telle qu'il ne pouvait attendre plus longtemps.
Mais avant que nous ne débarquions sur l'îlot, il demanda à Williams de ramener le canot dans la crique. Il voulait croire, ce qui me déconcertait quelque peu, que l'équipage et sa fiancée auraient pu retourner sur le navire. Il me suggéra – sans cesser de scruter mon visage pour y rechercher mon approbation – qu'ils avaient pu être absents la veille, peut-être en expédition sur l'île à la recherche de nourriture. Et, gardant en mémoire la date sur le calendrier, j'étais capable de lui répondre par un regard encourageant ; sans cela je n'aurais pas pu le conforter dans cette conviction.
Nous entrâmes par le passage dans ce grand gouffre entouré de falaises. Alors que nous nous rangions le long du navire, il semblait blafard et irréel dans la lumière grise de cette aube enveloppée de brume, toutefois nous n'y prêtâmes guère attention, car la visible excitation et l'espoir de Trenhern devenaient contagieux. C'était lui maintenant qui ouvrait la marche en descendant vers les ténèbres du salon. Une fois là, Williams et moi hésitions avec une certaine crainte naturelle, tandis que Trenhern traversait la pièce jusqu'à la cabine de sa fiancée. Il leva la main et frappa à la porte, et dans le silence qui suivit, j'entendis mon cœur battre sourdement. Il n'y eut pas de réponse, et il frappa à nouveau de ses phalanges sur le panneau de bois, le son se répercutant en écho à travers le salon vide et les cabines. Cette attente angoissante commençait presque à me rendre malade, quand soudain il mit la main sur la poignée, la tourna, et ouvrit la porte en grand. Je l'entendis pousser une sorte de grognement. La petite cabine était vide. L'instant d'après, il poussa un cri, et réapparut dans le salon, portant le même petit calendrier. Il courut vers moi et me le mit dans les mains et poussant un cri inarticulé. Je regardai le calendrier. Quand Trenhern me l'avait montré le jour précédent, il indiquait la date du 27 ; maintenant c'était le 28.
« Qu'est-ce que ça veut dire, Henshaw ? Qu'est ce que ça veut dire ? » me demanda-t-il désespérément.
Je secouai la tête. « Vous êtes sûr de ne pas l'avoir changé hier – par accident ? »
« J'en suis certain ! » dit-il.
« A quoi ils jouent ? » continua-t-il. Ca n'a aucun sens ». Puis, après une pause, à nouveau : « Qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Dieu seul le sait », murmurai-je. « Je n'ai pas de réponse ».
« Vous croyez qu'quelqu'un est v'nu ici depuis hier ? s'enquit alors Williams.
J'acquiesçai.
« Ben alors, m'sieur » dit-il, « c'est des fantômes ! »
« Tenez votre langue, Williams » cria mon ami, se retournant sauvagement vers lui.
Williams ne dit rien, mais il marcha vers la porte.
« Où allez-vous ? » demandai-je.
« Sur le pont, M'sieur » répondit-il. « J'ai pas signé pour ce fichu voyage pour me r'trouver avec des rev'nants ! » et il se mit à remonter l'échelle.
Trenhern semblait avoir pris en compte ces dernières remarques, car quand il parla à nouveau, ses pensées semblaient suivre un nouveau cours.
« Entendu », dit-il. « Ils ne vivent pas du tout à bord. C'est très clair. Ils ont de bonnes raisons de se tenir à l'écart. Ils se cachent quelque part – peut-être dans une caverne ».
« Mais alors le calendrier ? Pensez-vous- »
« Oui, je crois qu'ils sont venus à bord cette nuit. Il doit y avoir quelque chose qui les maintient à distance durant la journée. Peut-être quelque animal sauvage ou quelque chose. Dans la journée, on les verrait. »
Je secouai la tête. Tout cela était par trop improbable. Si quelque chose les menaçait à bord du navire, qui se trouvait là entouré par la mer, au fond d'un grand gouffre au milieu des falaises, alors il me semblait qu'ils ne pouvaient être nulle part en sécurité ; et même, ils auraient pu rester dans la cale pendant le jour, et je ne pouvais concevoir quoi que ce soit qui aurait pu les atteindre là. Une multitude d'autres objections me venaient à l'esprit. De plus je savais parfaitement qu'il n'y avait aucune bête sauvage de quelque sorte que ce soit dans ces îles. Non ! Objectivement, cela ne pouvait s'expliquer ainsi.

Et même – il y avait l'inexplicable changement de la date du calendrier. Je terminai mon raisonnement en plein brouillard. Il semblait inutile d'essayer de résoudre ce problème en faisant appel au bon sens. Je me tournai de nouveau vers Trenhern :
« Eh bien », dis-je, « il n'y a rien ici, et même s'il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dîtes, que je sois pendu si j'y comprends quelque chose ».
Nous quittâmes le salon et remontâmes sur le pont. Là nous nous dirigeâmes vers l'avant et jetâmes un œil dans le poste d’équipage mais comme je m'y attendais, nous n'y trouvâmes rien de plus. Après quoi nous retournâmes dans le canot afin d'aller explorer l'ilot du Milieu. Pour ce faire nous devions ressortir de la crique et longer quelque peu la côte pour trouver un site convenable pour débarquer.
Dès que nous fûmes à terre, nous tirâmes le canot à l'abri, et nous mîmes à organiser nos recherches. Williams et moi prendrions chacun un homme avec nous, et longerions la côte dans des directions opposées jusqu'à nous retrouver, examinant en chemin toutes les grottes que nous rencontrerions. Trenhern se rendrait au sommet, et surveillerait depuis là l'ensemble de l'îlot.
Williams et moi accomplîmes notre part, et nous retrouvâmes près de l'endroit où nous avions hissé le canot. Il n'avait rien remarqué, et moi non plus. De Trenhern nous ne pouvions apercevoir aucune trace, et comme il ne se montrait pas, je dis à Williams de rester près du canot tandis que je grimpais en haut pour le chercher. Dès que j'arrivai au sommet, je me rendis compte que je me trouvais au bord de la grande cavité au fond de laquelle gisait l'épave. Je regardai autour de moi et là, à gauche, je vis mon ami étendu sur le ventre avec la tête au-dessus du gouffre, observant évidemment le navire.
« Trenhern », dis-je doucement, ne voulant pas l'épouvanter.
Il leva la tête et regarda dans ma direction ; m'apercevant, il me fit signe, et je me précipitai vers lui.
« Penchez-vous » me dit-il à voix basse. « Je veux que vous voyiez quelque chose ».
Alors que je m'installai à ses côtés, je jetai un rapide coup d'œil à son visage ; il était très pâle ; puis je passai la tête par-dessus le rebord et plongeai mon regard dans le gouffre sombre.
« Vous voyez ce que je veux dire ? » me demanda-t-il, dans ce qui était à peine plus qu'un murmure.
« Non » dis-je, « où ça ? »
« Là » répondit-il, me désignant du doigt quelque chose. « Dans l'eau, à tribord du Happy Return. »
Regardant dans la direction qu'il indiquait, je distinguai maintenant dans l'eau, tout près le long de l'épave, quelques objets pâles, de forme ovale.
« Des poissons » dis-je. « de drôles de poissons ! »
« Non ! » répondit-il. « Des visages ! »
« Quoi ! »
« Des visages ! »
Je me redressai sur mes genoux et le regardai.
« Mon cher Trenhern, vous laissez tout cela vous affecter trop profondément – Vous savez que j'ai pour vous une profonde sympathie. Mais- »
« Ecoutez », m'interrompit-il. « ils bougent, ils nous regardent ! » Il parlait doucement, ignorant absolument mes objections.
Je me penchai à nouveau et regardai. Comme il l'avait dit, ils se déplaçaient, et tandis que je regardai attentivement, une idée soudaine me vint. Je me levai d'un seul coup.
« J'y suis ! » m'écriai-je plein d'excitation. « Si je ne me trompe pas, cela peut expliquer qu'ils aient quitté le navire. Je me demande comment nous n'y avons pas pensé plus tôt ! »
« Comment ?  » me dit-il d'une voix prudente, et sans relever la tête.
« Eh bien, en premier lieu, mon vieux, ce ne sont pas de visages, comme vous le savez très bien ; mais je vais vous dire de quoi il s'agit certainement, ce sont les tentacules de quelque monstre marin, kraken ou je ne sais quelle sorte de poisson maudit. On peut très bien imaginer une créature de cette sorte habitant là-dessous, et je peux également très bien comprendre que si votre fiancée et l'équipage du Happy Return sont encore en vie, ils auront plutôt tendance à laisser leur coque de noix au mouillage, pas vrai ? »
Dès que j'eus terminé mon explication du mystère, Trenhern était debout. Le bon sens était revenu dans son regard et ses joues pâles montraient moins de signes de nervosité.
« Mais-mais-mais- le calendrier » souffla-t-il.
« Eh bien, ils s'aventurent peut-être à bord la nuit, où à certaines heures de la marée quand, peut-être, ils se sont rendu compte qu'il ya avait moins de danger. Bien sûr, je ne sais pas ; mais il semble probable, et même assez naturel, qu'ils tiennent le décompte des jours, ou alors ils effectuent le geste machinalement, en passant. C'est peut-être même votre fiancée, qui compte les jours depuis qu'elle vous a quitté. »
Je me retournai et observai à nouveau vers le fond ; les formes flottantes avaient disparu. Alors Trenhern me tira le bras.

« Venez, Henshaw, venez. Nous allons retourner sur le navire et prendre des armes. Je vais massacrer cette brute si elle se montre. »
Une heure plus tard, nous étions de retour avec une paire de canots et leur équipage, les hommes armés de coutelas, de harpons, de pistolets et de haches. Trenhern et moi avions choisi deux lourds fusils.
Les canots furent rangés contre le flanc du navire, puis les hommes reçurent l'ordre de monter à bord. Ayant emporté des provisions suffisantes, ils passèrent le reste de la journée à déjeuner sur le pont, restant attentifs à tout signe qu'ils pourraient remarquer.
Toutefois quand la nuit commença à s'approcher, ils se montrèrent particulièrement mal à l'aise ; et finirent par envoyer à l'avant le vieux baleinier pour dire à Trenhern qu'ils ne resteraient pas à bord du Happy Return après la tombée de la nuit : ils obéiraient à tous les ordres qu'il lui plairait de donner sur le yacht, mais ils n'avaient pas signé pour passer la nuit à bord d'une épave hantée.
Après avoir écouté Williams, mon ami lui dit de quitter le navire avec les hommes, mais de revenir avec un des canots et de quoi passer la nuit, car lui et moi allions passer la nuit à bord de l'épave. Je n'en avais pas entendu parler, mais quand je le lui fis remarquer, il me dit que j'étais parfaitement libre de retourner à bord du yacht. Pour sa part, il était déterminé à rester pour voir si quelqu'un viendrait.
Bien entendu, après cela, je ne pouvais que rester. Peu après, les hommes revinrent avec le couchage, et ayant reçu de mon ami l'ordre de venir nous chercher à l'aube, ils nous laissèrent seuls pour la nuit.
Nous descendîmes notre matériel pour l’installer sur la table du salon ; puis nous nous rendîmes sur le pont, que nous arpentâmes en fumant et en bavardant amicalement, tout en restant attentifs au moindre bruit ; mais nous n'entendions que le bas murmure de la mer derrière le bastingage. Nous avions pris nos fusils, qui pouvaient se révéler utiles. Toutefois le temps s'écoula calmement, bien que Trenhern à un moment heurtât assez violemment le pont de la crosse de son arme. Alors le son se répercuta sur toutes les falaises qui nous entouraient, produisant un grondement lointain qui était effrayant. C'était comme le grognement d'une bête monstrueuse. Le fond de ce formidable gouffre était à présent extrêmement sombre. Pour autant que je pouvais m'en rendre compte, une brume était tombée sur l'ilot et recouvrait la crevasse comme d'un grand couvercle. Il était environ minuit quand nous redescendîmes. Je pense qu'à ce moment même Trenhern avait commencé à se rendre compte  que nous avions fait preuve d'une certaine imprudence en restant ; et en bas, au moins, si nous étions attaqués, nous serions plus à même de nous défendre. Toutefois la vague peur que je ressentais ne venait pas du souvenir du grand monstre que je croyais avoir vu près du navire pendant le jour, mais plutôt de quelque chose d'indicible dans l'air même, comme si l'atmosphère de l'endroit véhiculait elle-même la terreur.
Pourtant – parvenant à me calmer avec difficultés – j'attribuai ces sentiments à la tension à laquelle étaient soumis mes nerfs. Trenhern s'offrit alors à prendre la première garde, et je m'endormis sur la table du salon, lui restant assis à mes côtés avec le fusil sur ses genoux.
Alors tandis que je dormais, je me mis à rêver – d'une façon si extraordinairement réaliste que je me croyais presque éveillé. Je rêvai que soudainement, Trenhern poussait un soupir et bondissait sur ses pieds. Au même moment, j'entendais un e voix douce murmurer « Tren ! Tren ! ». Elle provenait de la porte du salon, et – dans mon rêve – je me retournai et vis le visage le plus beau qu'on pût imaginer, avec de grands yeux merveilleux. « Un ange » murmurai-je en moi-même ; puis je sus que je m'étais trompé et qu'il s'agissait du visage de la fiancée de Trenhern. Je l'avais rencontrée une fois avant qu'elle ne s'embarque. Mon regard passa d'elle à Trenhern. Il avait laissé son fusil sur la table, et ses bras étaient maintenant tendus vers elle. Elle dit dans un soupir : « Viens » et il fut près d'elle. Elle lui prit les bras et, ensemble, ils passèrent la porte. J'entendis le bruit de ses pas dans l'escalier, puis je retombai dans un sommeil sans rêves.
Je fus réveillé par un terrible hurlement, si épouvantable qu'il me sembla plutôt mourir que revenir à la vie. Pendant peut-être la moitié d'une minute, je restai assis dans mon couchage, sans bouger et tout à fait transis de peur, mais je n'entendais plus aucun son, et mon cœur se remit à battre, et je tendis la main vers mon fusil. Je l'empoignai et sautai sur le sol. Le salon était empli d'une lueur grisâtre qui filtrait à travers la lucarne.
Cela suffisait  pour que je puisse voir que Trenhern n'était pas présent, et que son fusil se trouvait sur la table, exactement à l'endroit où je l'avais vu le déposer dans mon rêve.  Alors, je l'appelai brièvement, mais je ne reçus comme réponse que l'écho étouffé, spectral, des cabines vides aux alentours. Alors je courus jusqu'à la porte, puis montai les escaliers jusqu'au pont. Là, dans l'aube blafarde, je jetai un coup d'œil au pont désert ; mais je ne le vis nulle part. J'élevai la voix et me mis à crier. Les lugubres falaises qui m'entouraient se saisirent de son nom et le renvoyèrent en écho des milliers de fois, jusqu'à ce qu'une multitude de démons semblent crier « Trenhern ! Trenhern ! »  depuis les ténèbres environnantes. Je courus à bâbord et regardai par-dessus bord – Rien ! Je me précipitai à tribord, et crus apercevoir quelque chose – de nombreuses choses qui flottaient apparemment juste sous la surface de l'eau. Je les regardai attentivement et mon cœur cessa soudain de battre : je regardai des visages pâles, irréels, qui me contemplaient avec des yeux tristes. Ils semblaient osciller et frémir  dans l'eau, mais il n'y avait aucun autre mouvement. Je dus rester là debout pendant plusieurs minutes, car j'entendis soudain le bruit de rames, et du château arrière du navire émergea soudain le canot du yacht.
 » A la proue, là », entendis-je Williams crier. « Nous v'la, monsieur ! « . Le canot se rangea le long du navire.
« Comment ça v- » commença-t-il, mais il me semblait avoir vu quelque chose se rapprocher de moi sur le pont, je poussai un cri et sautai dans le canot, retombant sur un banc.
« Ramez ! Ramez ! » criai-je, me saisissant d'une rame pour aider à la manœuvre.
« Monsieur Trenhern, M'sieur ? » me demanda Williams.
« Il est mort ! Ramez ! Ramez ! » et les hommes, contaminés par ma peur, se mirent à ramer jusqu'à ce que nous nous trouvions à une certaine distance de l'épave. Il y eut alors un moment de pause.
« Sortez-nous d'ici, Williams » criai-je, fou de terreur à l'idée de ce que j'avais aperçu, « sortez-nous d'ici ! ». Il mit le cap vers le passage qui ouvrait vers la pleine mer. Ce mouvement nous fit passer près de la poupe de l'épave. Tandis que nous passions en-dessous, je levai les yeux vers cette masse qui nous dominait. J'aperçus alors un visage indistinct mais d'une grande beauté, qui me regardait avec de grands yeux tristes. Elle tendit les mains vers moi, et je ne pus retenir un cri, car ses mains étaient comme les serres d'une bête sauvage.
Alors que je me sentais perdre connaissance, la voix de Williams me parvint comme un grognement de pure terreur. Il criait aux hommes :
« Ramez ! Ramez ! Ramez ! »

 

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