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KELLER, Richard – Le Huitième Soleil

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8:49
17 avril 2010


Richtoo

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1

I

Ils m’avaient déclaré irresponsable de mes actes. Ils prétendaient que j’étais anormal. Qui étaient-ils pour juger ma personne ? Qui étais-je pour mériter cela ? Ils s’étaient réunis pour statuer sur mon cas. Les blouses blanches aux crânes dégarnis veillent sur la société ; celles aux crânes bien remplis protègent le citoyen. Il existe toujours un chef dans un groupe. Avec sa blouse blanche différente, il était entouré de ses disciples. Il aurait pu s’appeler Dieu, si la place n’avait pas déjà été prise. Aussi, il dut se contenter du titre de professeur. Il parla à voix basse à ses apôtres. Ensuite, seulement, il s’adressa à moi. Recroquevillé dans mon coin, je ne le regardai pas. Nos yeux n’avaient rien à se dire, à quoi bon soulever les paupières ? Albert Péruchet dominait ses sujets de son mètre soixante-deux. C’était un ami d’enfance de mon père et, à ce titre, il avait accepté de m’accueillir dans son établissement. Comme mon cher papa, il faisait partie de ces hommes qui n’ont jamais eu d’âge. Ils sont vieux dès la naissance. Depuis des mois, je noircissais des pages pour témoigner de mon histoire. Le professeur avait consenti à me fournir des cahiers à spirale. J’écrivais du matin au soir sans relâche. Je n’avais pas besoin de réfléchir. Pour relater la vérité, il suffit de restituer son vécu. Ces souvenirs permettront d’éclairer mes contemporains et de comprendre mon comportement. Albert Péruchet lisait chaque jour les pages remplies la veille. Il prétendait que cela l’aidait à mieux cerner ma personnalité perturbée. Par prudence, je ne mentionnais pas tout. Je procédais souvent par paraboles et sous-entendus. Je consignais les évènements compréhensibles aux blouses blanches. J’étais quotidiennement interrogé sur les faits que j’ai abordés précédemment. Je persistais dans mon attitude, je ne disais rien. Eux papotaient à l’intérieur de leur cercle, ils mesuraient mon évolution. L’expatrié vous aurait développé ma vie mieux que je ne le fais. Lorsque le huitième soleil disparaîtra, je m’en irai. Il possède l’intelligence des êtres supérieurs. Je sais que le temps ne m’appartient pas. Je vole un peu du vôtre pour vous conter mon aventure. Mes carnets ouvrent le chemin vers une autre vérité, les sentiers de ma connaissance. Un matin, Albert Péruchet s’abstint de me rendre visite. Cela s’avérait inhabituel de sa part. Je ne tardai pas à trouver la réponse à mes interrogations. Le professeur absent, ses disciples défilèrent dans mon réduit capitonné. Ils portaient tous un morceau de crêpe noir accroché par une épingle à nourrice à la poche de leur blouse. Je compris que je ne verrai plus Albert Péruchet. Une malencontreuse faiblesse de son coeur marqua la fin de son parcours médical. Une ère s’achevait, une autre commençait. Ma vie en cellule changea radicalement. L’équipe des disciples ne passa qu’épisodiquement. Je fus souvent en rupture de feuilles blanches. Je n’osais pas trop insister, car ils pouvaient supprimer arbitrairement l’approvisionnement. Après une période de flottement, que j’évaluai entre quinze et vingt jours, un nouveau chef émergea du groupe. Il s’appelait Lionel Bourdin et ressemblait à Albert Péruchet jeune. Lionel Bourdin faisait partie de l’ancienne garde rapprochée. Il décida de me rencontrer une seule fois par semaine. Il opta pour un traitement médicamenteux qui m’infligea souvent des maux de tête. Je n’avais rien à lui dire de plus. Il ne regardait plus mes cahiers qui s’empilaient dans un coin de la pièce. À cette période, ils m’attachaient fréquemment avec une camisole. De ce fait, j’écrivais moins. Les jours s’égrenaient dans l’isolement le plus total. Aucune nouvelle ne me parvenait de l’extérieur. L’expatrié m’a quitté au plus fort de la tempête. Je ne lui en veux pas. Il m’a fait vivre des moments merveilleux. J’étais au bout du processus, peu m’importe la suite des évènements. Je savais qu’ils me considéraient comme un illuminé dangereux. Je dérangeais l’ordre établi. Trop de théories fumeuses s’envoleraient. Je tenais à laisser mon témoignage. L’anormalité arrange tout le monde. Grâce à ce subterfuge, ils pouvaient agir en toute impunité et en bonne conscience. Ils ne me comprendront jamais. Leur esprit s’avérait cerné par l’étroitesse du raisonnement. J’attendais un signe de l’expatrié pour rejoindre le huitième soleil au pays du bonheur permanent.

8:58
17 avril 2010


Richtoo

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2

II

Le lieutenant Gilles et l’adjudant-chef Sagol arrivèrent en gare de Mestre. Ils étaient attendus par Luigi Antonioni, directeur de la sécurité pour la région de Vénétie. L’homme offrit un profil austère à ses visiteurs. Il devait accueillir les deux gendarmes en provenance de Paris, mais il estimait qu’en cette période de carnaval, il aurait pu utiliser ses compétences à d’autres tâches. En haut lieu, on en avait décidé différemment. Sagol s’attendait à rencontrer de vrais Italiens. Il fut déçu par la silhouette voûtée de son accompagnateur. De plus, ce dernier cachait mal un début de calvitie sous des cheveux roux, qu’il s’efforçait de ramener sur les parties dégarnies de son crâne. Le mythe du mâle transalpin brun et ténébreux en prit un sacré coup. Les trois hommes éprouvèrent quelques difficultés à se repérer. Aucun descriptif n’avait été échangé de part et d’autre. Sagol et Gilles, habillés en civil, n’émergeaient pas particulièrement du lot des touristes arrivant pour les festivités carnavalesques. Cependant, l’oeil exercé de Luigi Antonioni marqua la différence. Il considéra que les deux voyageurs qui se dirigeaient vers lui d’un pas décidé ne ressemblaient pas aux autres quidams. Avec un accent italien inénarrable, il héla les deux compères en français. Il prononça le nom de Sagol et l’effet fut immédiat. Ce dernier s’immobilisa un instant. Cinq pas séparaient l’Italien des représentants de la maréchaussée française. Léo Sagol répondit par un sourire et un signe de la tête. Gilles, resté en retrait, posa sa valise à côté de celle de son ami et s’approcha de leur interlocuteur. L’effet de surprise passé, les gendarmes et Luigi Antonioni échangèrent de vigoureuses poignées de main. La prise de contact s’avéra chaleureuse. Malgré son allure, le directeur de la sécurité savait mettre les gens à l’aise. Ils discutèrent quelques instants dans le hall de la gare. Luigi Antonioni emmena ses hôtes à l’extérieur. Un carabinier attendait au volant d’une Alfa Roméo. Gilles repéra ce détail, l’Italien privilégiait les véhicules made in Italy. Il obtint la réponse quelques jours plus tard en demandant à un collègue vénitien s’il existait des consignes concernant l’achat de fournitures et matériels. Oui, il convenait de favoriser la production transalpine. Il fallut peu de temps au virtuose de l’accélérateur pour se rendre à destination. Il évolua, toute sirène hurlante, sans se soucier des feux tricolores et des priorités. Avec la densité de circulation, cela présentait un énorme avantage. La direction de la sécurité occupait un bâtiment à l’extérieur de la ville dont la façade était triste à mourir. Le quartier ressemblait à n’importe quelle banlieue d’une grande agglomération, à ceci près que nous nous trouvions en Italie, à quelques encablures de Venise. Les Français apprécièrent l’arrêt du moteur. Cette escapade sur les chapeaux de roues avait remué les deux hommes. Ils furent heureux de s’extirper du véhicule et de poser leurs pieds sur l’asphalte du parking. Ils ne furent pas dépaysés en pénétrant dans le bâtiment. L’intérieur ne différait pas de ce que l’on rencontrait de l’autre côté des Alpes. Gilles et Sagol ne remarquèrent rien qui singularisait le lieu. Luigi Antonioni les conduisit jusqu’à son bureau situé au quatrième étage. Le décor n’était plus le même. La moquette épaisse et moelleuse donnait à la pièce un aspect intime et les visiteurs pouvaient s’installer dans des fauteuils en cuir. Les deux comparses comprirent la considération que le directeur leur témoignait. D’ailleurs, il s’était déplacé en personne pour les accueillir à la gare. Gilles songea qu’il ne manquait que le tapis rouge. Avant de diriger la sécurité de la région de Vénétie, Luigi Antonioni avait évolué dans la sphère politique. Conseiller à deux reprises au ministère de l’Intérieur, il avait instauré les échanges entre son pays et les autres polices du continent… Dans le cadre du partenariat européen, des gendarmes effectuaient un stage d’un mois pour confronter les méthodes de travail de chaque côté des Alpes. Précurseur, il connaissait très bien le sujet. Aussi, il s’imposa tout naturellement pour recevoir dans sa zone de compétence ses collègues français. Lorsqu’ils prirent connaissance du projet, Sagol et Gilles s’y intéressèrent. Venise exerça un attrait indéniable et les décida à s’expatrier pour quelques semaines. Les deux hommes se concertèrent pour se retrouver ensemble et ils posèrent simultanément leur candidature. Leurs positions du moment et leurs états de service firent le reste. Il s’agissait de leur premier voyage dans la cité des Doges. Outre la personnalité de Luigi Antonioni, le choix des autorités italiennes se comprenait. Venise ayant une configuration particulière et une fréquentation cosmopolite, les carabiniers travaillaient toujours sur le qui-vive, a fortiori en cette période d’attentats où la vigilance était considérablement renforcée. Les deux hommes savaient que le tourisme passerait au second plan. Cependant, ils se consolèrent en songeant qu’ils verraient le carnaval sous un angle privilégié. Ils pourraient accéder à des sites et à des informations dont le commun des touristes ne se doute pas un seul instant. Luigi Antonioni conversa un long moment avec les deux hommes. Il expliqua les raisons de sa maîtrise de la langue de Molière. Il avait étudié deux ans à la Sorbonne et avait connu quelques amourettes. Comme il le disait, cela laissait des marques. Il avait fréquenté le quartier latin au début des années soixante-dix. C’était son seul regret, car mai soixante-huit s’était envolé. – C’est peut-être mieux ainsi, sinon j’aurais jeté des pavés et ne serais jamais devenu policier. Trois coups brefs furent frappés à la porte du bureau. Un homme d’environ quarante ans pénétra dans la pièce à l’invitation de Luigi Antonioni. – Je vous présente le commissaire Genaro Biasini. Vous travaillerez en étroite collaboration avec son service. Il a la charge de la brigade spéciale mise en place pendant le carnaval. À ce titre, il a autorité sur toutes les forces présentes dans la cité. À l’opposé de son patron, le commissaire Biasini possédait un profil de séducteur typiquement italien. Il mesurait un mètre quatre-vingt et de grands yeux bleus irradiaient au milieu d’un visage hâlé. Son allure sportive se trouvait renforcée par des cheveux noirs coupés ras. En quelques mots aimables, prononcés dans un français impeccable, il établit un bon contact avec les deux gendarmes. Il précisa que dans sa région, le français faisait partie intégrante de la culture. Genaro Biasini avait passé ses vingt premières années dans la vallée d’Aoste, le pays de sa mère. – Mes chers collègues, aujourd’hui, je vous laisse prendre possession de vos appartements. Dès demain huit heures, je vous emmènerai visiter la lagune. Le chauffeur va vous conduire à votre hôtel. Voici ma carte, je reste à votre disposition durant votre séjour. Gilles et Sagol saluèrent les deux policiers et les remercièrent pour leur accueil avant de rejoindre le conducteur de l’Alfa Roméo.

9:12
17 avril 2010


Richtoo

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3

III

L’enfance, un mot d’adulte inventé pour les adultes. J’assimile cette période au néant. J’évoluais dans un univers qui ne m’apportait rien. J’entrevoyais des êtres fades et béats qui se penchaient sur mon berceau. Mes parents s’inscrivaient dans cette catégorie. Ils scrutaient mon enfance à la manière d’un entomologiste. Ils surveillaient l’évolution de l’insecte et languissaient de voir la larve s’épanouir. Chaque jour procurait son lot nouveau d’expériences. L’homme inventait des tests pour mesurer l’intelligence. Hélas, la chrysalide s’obstinait. Elle ne souhaitait pas sortir du cocon pour se transformer. Je comprenais tout. Ils cédaient à la désespérance, je n’exprimais aucun sentiment, rien d’humain. Ils n’admettaient pas cet échec, eux qui misaient sur moi pour relayer leurs vies. Ils consultèrent de nombreux spécialistes en tout genre. Tout y passa. Les techniciens du cerveau, les professionnels en bizarreries se succédèrent à mon chevet. Ils essayaient de me caser dans une catégorie. La religion s’empara de mon cas. Le père Pinon, un vieux bénédictin, fut sollicité. Certains dans la famille s’étaient persuadés que le démon m’habitait. Le moine canonique officiait pour le diocèse, il exorcisait. Je me rappelle parfaitement la parodie grotesque à laquelle se livra le pauvre homme. Il réclama l’aide de mes parents. Mon père et ma mère me tenaient les mains pendant que le prêtre agitait son squelette. Je restais indifférent à ces simagrées. Je me souviens qu’il transpirait à grosses gouttes au-dessus de moi. Sa sueur perlait par tous ses pores. Il éternua et sa transpiration se transforma en eau bénite qui arrosa tout le monde. L’exorcisme revêt parfois des aspects comiques inattendus ; l’expérience ne fut jamais renouvelée. Je m’étais complètement replié sur moi-même peu après mon troisième anniversaire. Je marchais depuis peu à la grande satisfaction de tous. Le passage de la position horizontale à la station debout était envisagé comme une étape décisive. Cet épisode aurait dû déclencher un électrochoc et me rapprocher de la norme. La déception fut à la hauteur de leur attente, il se produisit peu de choses. Je continuais de satisfaire mes besoins dans mes pantalons. Par le biais de différents stratagèmes, ils avaient bien essayé de modifier mon comportement, mais je me bloquais et ne me soulageais plus pendant plusieurs jours. Ils abdiquèrent, ils ne savaient plus que faire. Je ne déambulais que quelques minutes par jour. Je passais le reste du temps recroquevillé dans un coin du parc qu’ils avaient aménagé dans une pièce. Au bout de quelques mois, ils prirent la décision de me confier à une institution spécialisée. Je m’installais pour plusieurs années dans cet endroit lugubre. L’horloge du temps absorbée par l’énorme besogne égrenait lentement ma jeunesse. Mon adaptation à cette nouvelle situation ne me posa pas de problème. Je ne manifestais ni intérêt, ni rejet, cela ne me concernait pas. Dès ma naissance, j’avais résolu la question. Ne pas réagir aux évènements qu’on ne maîtrise pas, telle était ma règle de conduite. Les éducateurs nous apprenaient des jeux afin de tester notre intelligence. Ils disposèrent devant moi les jouets les plus saugrenus, espérant susciter une lueur de curiosité de ma part. Les figures géométriques succédaient aux bouliers, les cubes s’amoncelaient devant moi, je demeurais imperturbable. Certains pensionnaires jouaient le jeu. Ils augmentaient alors la difficulté et cela se terminait invariablement par une grosse crise de nerfs. Comme je ne participais pas à cette mascarade, ils décidèrent de me coller une étiquette. Ils décrétèrent que je souffrais d’une forme proche de l’autisme. À partir de cette année-là, le ballet des blouses blanches commença. Ces éminents médecins se ressemblaient tous de par la banalité de leurs comportements. Ils se réunissaient fréquemment en conciliabule autour de moi. Chacun émettait un avis aussitôt contesté par son confrère. Ils tombaient d’accord sur un point : l’anormalité du sujet. Ce cérémonial dura des mois et des mois, ils se nourrissaient de mon cas. Afin de nous éveiller à la vie, des séances récréatives étaient organisées. Je vis défiler de nombreux amuseurs. Les semaines se succédaient et seul le visiteur privilégié changeait. Le clown remplaçait le jongleur, le conteur se substituait au magicien, ils venaient gagner leur pain. Dans cet océan monotone, une île apparaissait quelquefois. Je ne laissais rien paraître, mais je l’avoue, les musiciens me fascinaient. J’entendais une mélodie une seule fois et ma mémoire l’enregistrait. Je jouais du piano dans ma tête. Un jour, je pus enfin accéder au clavier de l’instrument. Je testais la gamme. Quelques instants plus tard, je restituai fidèlement une comptine. Depuis, la musique est devenue ma meilleure compagne. Parmi les gens qui m’ont côtoyé à l’institution, je garde un bon souvenir d’Élisabeth. Mademoiselle Dunoyer, fraîchement émoulue de l’école d’infirmières, s’occupait souvent de moi. Elle était différente des autres. Elle savait captiver ses patients et elle faisait partie de ces îlots où je me réfugiais. Elle me comprenait, elle acceptait ma personnalité et ne me jugeait pas. J’ai appris qu’elle s’était installée durablement dans un autre établissement. Elle avait rejoint le monde de l’étrangeté. Ils avaient coupé ses longs cheveux noirs et lui avaient mis la camisole. Élizabeth, pourquoi toi ? Lorsqu’ils entendirent ma prestation musicale, ils furent médusés et consentirent à me prêter leur piano de temps en temps. En contrepartie, cette autorisation était assortie de concessions de ma part. Je ne fonctionnais pas ainsi. Je regardais le clavier et son couvercle rabattu. Je n’avais rien à leur dire. Je me fabriquais un univers personnel aux murs infranchissables. Le changement de direction de l’établissement marqua un tournant dans mon séjour. Le directeur, fraîchement nommé, opta pour des méthodes plus humaines. Il pourchassa les partisans de la médication et des brimades. Il s’appuya sur une nouvelle équipe qui souhaitait innover. Je venais d’avoir dix ans. Je pus enfin consacrer mon énergie au piano. Je jouais de longues heures chaque jour. Je sortais assez souvent. Mes parents passaient me chercher le vendredi soir et me ramenaient le dimanche après dîner. Ils manifestaient leur joie de voir enfin leur progéniture s’approcher de la norme. Excepté ces week-ends familiaux, sept ans s’écoulèrent sans jamais quitter les murs gris de l’institution. Je m’évadais par la musique. La maison revêtait les couleurs de mon quotidien. La tristesse s’incrustait partout, je languissais de retourner devant le clavier.

9:19
17 avril 2010


Richtoo

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4

IV

Le mois qui suivit mon douzième anniversaire fut celui des grandes décisions familiales. Mon père voyait chaque matin ses tempes grisonner un peu plus. Il tailla sa barbe plus que d’ordinaire pour ne laisser qu’un minuscule bouc. Les poils blancs, arrivés par effraction, décidèrent de s’installer à demeure. Ils gagnèrent la bataille et cela changea le bonhomme. De sérieux, il devint taciturne, il commença à me ressembler. Il informa l’institution de mon transfert dans un établissement mieux adapté à mon cas. Ils jouaient tous avec les mots, les modelant selon les besoins du moment et l’interlocuteur. Je fis rapidement l’amalgame de toutes les expressions récurrentes utilisées à mon égard : autisme, anormalité, maladie chronique… Le handicap célébrait son entrée dans ce panthéon. Mon nouveau camp d’internement se situait à une vingtaine de kilomètres de la capitale. Dans un parc de cinq hectares, une vieille maison bourgeoise accueillait vingt-cinq pensionnaires. Douze filles et treize garçons évoluaient, encadrés par un personnel musclé. Nous logions dans des chambres à deux ou trois lits. J’eus la chance d’hériter d’un seul compagnon de nuit. Ted fréquentait Les Antilopes bleues depuis un an. Nous cohabitâmes durant trois saisons. Nous n’échangeâmes que quelques phrases, le verbe ne nous intéressait pas. Un professeur de piano venait dispenser des cours deux fois par semaine. Je participais activement à ces leçons de musique. Je trouvais à travers les notes le langage qui me convenait. Je fis des progrès dans tous les domaines, la thérapie s’avérait efficace. Un jour, le maître pleura en m’écoutant improviser sur une sonate de Mozart. Il me demanda plusieurs fois de rejouer ce morceau et il enregistra ma prestation sur un petit dictaphone. Il me confia, tout en séchant ses larmes, qu’il ne lui restait pas grand-chose à m’apprendre. Je possédais un don, il appelait cela l’oreille absolue. Mon séjour aux Antilopes bleues s’arrêta de manière brutale. Je venais de boucler ma seizième année et Mélanie s’intéressait à ma musique avec passion. Elle se faufilait souvent dans la salle où je répétais. Elle cédait à l’émotion lorsque mes mains s’agitaient au-dessus du clavier. Ce jour-là, elle s’approcha de moi et tout bascula. Nous découvrîmes nos corps d’adolescents en même temps que l’amour. Nos sens aux aguets firent le reste. Nous trouvâmes rapidement la solution au problème posé. Mélanie s’abandonna sans retenue. Elle me livra le meilleur d’ellemême, je lui rendis ses caresses. Elle me donna du plaisir, je lui procurai la jouissance. Ma partenaire râla de plaisir et, depuis ce jour, je n’ai jamais éprouvé autant de joie en faisant l’amour. L’intensité de nos ébats amoureux alerta un surveillant. Il nous trouva dans le plus simple appareil, occupés à des jeux interdits. Ils me mirent à l’isolement et l’interdiction de jouer du piano compléta la punition. Ma compagne subit l’humiliation d’un examen gynécologique. L’initiation à la volupté s’accompagna d’une suite moins romantique. Mes parents furent prévenus. Atterrés et anéantis par l’événement, ils vécurent quelques jours difficiles. Ils attendaient impatiemment l’arrivée du cycle menstruel de Mélanie. Leur patience fut récompensée et tous furent rassurés. La catastrophe avait été évitée de justesse. Marqués par la honte et le destin, papa et maman rasaient les murs de l’institution. Je crois qu’ils sentaient des milliers d’yeux posés sur eux. À cause de moi, ils se trouvaient voués à la vindicte populaire. Je ne pensais pas que le plaisir puisse procurer autant d’animosité de la part de ceux qui n’en étaient pas les récipiendaires. J’en conclus que nous ne pourrions jamais nous comprendre. Deux jours plus tard, je quittai Les Antilopes bleues à la tombée du jour, ma valise à la main. Je ne sus jamais si j’avais fait l’objet d’une exclusion ou d’un retrait. Je ne revis jamais Mélanie, mon premier émoi. J’atterris dans un établissement de jour à proximité du domicile familial. Je passais la journée dans cette école spécialisée. Le soir, je rentrais à la maison et, excepté la musique, mon existence manquait d’envergure. Heureusement, mon père acheta un piano de bonne facture. Je pus donner libre cours à ma passion. Lugubre, l’horloge du temps égrenait la vie en l’habillant de gris. Au milieu se trouvaient mon clavier et ses notes magiques. Je jouais en couleur et l’arc-en-ciel se posait au-dessus de mes gammes.


9:24
17 avril 2010


Richtoo

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5

V

Isabelle Rivet venait de tourner la page de ses trente-trois ans. Elle s’amusait de ce point commun avec Jésus. Elle adorait la provocation et l’allusion à l’âge de la disparition du Christ concourait à ce jeu. J’aimais bien son côté anticonformiste. Il m’apportait un grain de folie et d’excentricité. Elle pouvait passer d’une phase sérieuse à un délire déjanté en l’espace de quelques secondes. Un aréopage de parasites se nourrissait de sa popularité. Elle s’entourait de cette cour et ne parvenait pas à s’en détacher. Isabelle incarnait la beauté. Les hommes fantasmaient sur sa plastique offerte à leurs regards. Elle mesurait un mètre soixante-dix-huit, ce qui est grand pour une femme. Durant quelques années, elle s’adonna au mannequinat. Les défilés de mode l’amusaient. Elle y trouvait toute la panoplie des sentiments humains qu’elle percevait sans se tromper. Mademoiselle Rivet possédait un sixième sens. Elle décelait rapidement le désir, la haine ou l’indifférence. Son intuition lui apporta une aide précieuse dans ses multiples activités. Sa mère, d’origine slave, lui avait transmis sa blondeur et le regard profond de ses yeux bleus. Isabelle usait et abusait de cet atout. Elle s’astreignait à une séance quotidienne de bronzage. Une pièce de son appartement était d’ailleurs aménagée à cet effet, un sauna complétait la panoplie. Le clan Rivet tenait son opulence financière d’un important patrimoine immobilier situé dans les beaux quartiers de la capitale. L’arrière-grand-père d’Isabelle avait constitué la fortune familiale grâce au commerce des bois précieux africains. Il s’était retiré progressivement lorsqu’il avait perçu les prémices de l’indépendance du continent. Ce flair exceptionnel était arrivé jusqu’à son arrièrepetite- fille. La jeune femme possédait cette caractéristique inhérente à la famille Rivet. Isabelle chercha sa voie, elle tenta diverses expériences. Elle acquit une certitude, elle réussirait en se mettant en avant. Il lui fallait vendre sa personne, le produit proposé s’appelait Isabelle Rivet. La richesse lui procura des clés pour ouvrir les bonnes portes. Elle commença sa carrière chez un dinosaure de l’audiovisuel. Le vieil homme crut reconnaître en elle son double féminin. Il lui apprit quelques ficelles et lui permit de contourner les obstacles en évitant les embûches. Elle acérait ses griffes dans l’ombre de son mentor. La disparition prématurée de son guide l’amena à se lancer. Elle souhaitait voler de ses propres ailes. La téléréalité battait son plein, elle proposa un concept à une chaîne câblée. Stratégique, elle fit appuyer sa candidature par deux coups de fil opportuns. Son carnet d’adresses se révéla d’une redoutable efficacité, ce fut son sésame vers la gloire. Au sein d’émissions à bout de souffle, elle recruta quelques jeunes collaborateurs, tous désireux de prouver qu’ils avaient mérité leur droit à une nouvelle chance. Isabelle conserva son patronyme à la ville comme à l’écran. Elle abordait des thèmes de société, agrémentés de séquences de variétés. Conformément à la tendance du moment, ses invités étaient réduits à un rôle décoratif, la vedette s’appelait Isabelle Rivet. L’audience de la chaîne s’avérait limitée pour l’appétit de la jeune femme. Une grande rivale s’employa à la débaucher. Le montant du chèque et les conditions de travail achevèrent de la convaincre de passer la vitesse supérieure. Le patron de l’antenne lui déroula le tapis rouge. Devant le matraquage médiatique, l’audimat s’emballa ; le concept plaisait à la ménagère de moins de cinquante ans. Le tourbillon l’entraîna vers des routes mal fréquentées. En fille intelligente, elle verrouilla son contrat. Elle basa toute la trame de son émission sur sa personnalité, assumant son rôle de vedette et de locomotive. Elle y accola même son nom qui devint une marque déposée. Tous voulaient participer au show d’Isabelle Rivet et cela tournait souvent à l’hystérie sur les plateaux. Nous fîmes connaissance lors de mon passage dans son programme de divertissement. Rien ne pouvait nous rapprocher, nos univers apparaissaient tellement différents. Pour imager mon propos, nos premiers échanges ressemblèrent au mariage de la carpe et du lapin. Il ne faut jamais jurer de rien, l’impossible se produisit. Toujours à la recherche de sensationnel, d’insolite et d’émotion, Isabelle passa une annonce. Elle recherchait des jeunes atteints de trisomie, d’autisme ou de difficultés de communication, qui avaient réussi à s’intégrer dans la société en devenant autonomes. L’idée paraissait généreuse. Toutefois, il restait à voir de quelle façon cette diablesse allait traiter le sujet. Maman parvint à me convaincre de témoigner et proposa de poser ma candidature. J’acceptai donc de postuler, mais je reconnais que ce fut une période difficile à gérer. L’équipe d’Isabelle s’immisça dans ma vie à la manière d’une sangsue sur une plaie. Je n’eus plus une minute à moi durant des semaines. Notre première rencontre se déroula en direct sur le plateau. En se croisant, nos regards échangèrent des messages. Elle réalisa le meilleur score d’écoute ce soir-là. Un supplément d’âme parcourut l’émission. Elle sut exploiter au mieux ses invités, ses propos sonnèrent juste et je jouai du piano à la perfection. Elle rayonnait sous les projecteurs. Hors antenne, elle vint discuter un peu avec moi et glissa dans ma poche son numéro privé. Je rentrai chez moi, épuisé et heureux. L’espace d’un soir, la célébrité m’atteignit et je m’endormis comme une masse. J’oubliai rapidement cet épisode et ne téléphonai pas à Isabelle après le show. Elle me rappela peu de temps après. Elle souhaitait que nous dînions ensemble prochainement. J’acceptai son invitation. Deux jours plus tard, un chauffeur passa me prendre à la maison. Il sonna, au moment où je regardais un vieux film sur le grand écran plasma du salon. Un pierrot funambule était assis sur un croissant de lune. Un filin tendu rejoignait une colombine reposant sur la branche d’une étoile. Je ne vis pas la fin de l’histoire, je l’imaginai. Isabelle me priva du dénouement et je pensai souvent à ces amoureux en noir et blanc. J’aurais voulu que le film recommence, mais la porte de la limousine claqua. Isabelle m’attendait calée sur le siège arrière et notre relation débuta à cet instant.

9:31
17 avril 2010


Richtoo

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6

VI

Une seule infirmière me témoignait de la sympathie. Elle me souriait et s’approchait de moi sans réticences. Les médicaments m’avaient fait perdre la notion du temps et des saisons. Je vivais dans une pièce aux murs blancs capitonnés. Le couloir était de la même teinte, le sol et le plafond aussi. Des néons éclairaient le tout. Lorsque l’on coupe le contact avec l’extérieur, la vie devient intemporelle. L’infirmière me parlait doucement. Sa musique était agréable à mon oreille. Elle me réconfortait en m’apportant un peu de sa chaleur humaine. Le traitement refroidissait mes membres. Je grelottais souvent replié dans la position foetale. Ses collègues m’empêchaient de me réfugier dans cette attitude, ils me forçaient à bouger. Elle préférait s’asseoir à côté de moi. Elle basait notre relation sur la confiance, je me dépliais un peu et je l’écoutais. Elle ne pouvait pas rester longtemps, d’autres patients attendaient ses soins et sa présence. Elle partait en s’excusant et promettait de revenir. Je désirais m’expliquer devant la justice des hommes. L’expatrié m’en a dissuadé. Il m’a exposé les raisons, je me suis rangé à son avis. Ils ne comprendraient pas. La société fait le ménage. Elle nettoie et enlève les impuretés. J’étais condamné depuis ma naissance, j’étais la tache qu’il fallait dissoudre. J’avais mal à la tête, je voulais dormir, dormir. Avant de me quitter, l’expatrié m’avait projeté des images de son périple. L’aventure se révélait exaltante, sa mémoire m’apparaissait prodigieuse. Il avait souhaité que je sache. J’en étais fier, mais je ne comprenais pas pourquoi il m’avait choisi. J’avais tenté de lui expliquer que je ne correspondais pas à l’archétype idoine. Il avait poursuivi son idée et j’étais devenu le dépositaire de son épopée. J’allais écrire sur les cahiers, consigner le récit avec fidélité, noircir les pages pour témoigner. Je savais que j’allais bientôt rejoindre le huitième soleil. La fatigue était omniprésente. Je résistais, il me restait tant de choses à vous dire. Je ne pouvais pas partir en vous laissant dans l’ignorance. Chaque ligne me rapprochait de l’expatrié. Je le sollicitais pour tenir ma plume. Grâce à lui, j’ai jeté l’encre sur les mots. J’ai griffonné nerveusement, je n’ai pas eu le temps de relire. Ils sont venus me donner deux cahiers neufs et des crayons noirs. J’ai rempli les feuilles d’écolier. Mon histoire s’est incrustée jusque dans les marges, je ne pouvais souffrir aucun espace inoccupé. Je n’ai pas numéroté les carnets. Peu importe ! le lecteur pourra aborder le rivage depuis n’importe quel endroit. Il pénétrera dans un univers inconnu et sera surpris par les révélations de l’expatrié. Il doutera certainement, puis se laissera embarquer. Il deviendra un voyageur curieux. Il verra des paysages inédits, des routes improbables et des jardins secrets. Le néon luisait au-dessus de moi, je m’éloignais de lui. Il était froid, il m’envoyait une lumière glaciale. Je rêvais du huitième soleil et je m’endormais.


22:15
17 avril 2010


Carole

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Paris

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VII

Isabelle fut séduite par ma personnalité et mon itinéraire atypique l’interpella. Il est vrai que son parcours de jeunesse différait sensiblement du mien. Ses fréquentations n’évoluaient pas dans le même registre que les miennes. Adepte des sensations fortes, elle trouvait chez moi une terre vierge à explorer. Elle mit tout en oeuvre pour me conquérir. Avant tout, je succombai à sa beauté. Elle me prit sous son aile. Quelques mois plus tard, nous vivions ensemble. Sa célébrité nous obligeait à mener une vie particulière. Elle usait de mille stratagèmes pour semer les opportuns. La société de production détacha en permanence des gardes du corps à son service. Je n’avais jamais connu ce type de rapport avec le public. Ma notoriété musicale n’atteignait pas la renommée d’Isabelle Rivet. Cette existence sous protection requérait une organisation où le hasard n’avait pas sa place. Elle fonctionnait avec un agenda dans la tête. Les moments les plus intimes s’inséraient dans le planning et je suivais le mouvement. Comme un petit garçon docile, j’évoluais sous l’emprise de ma maîtresse. Je crois que mes années d’institutions m’aidèrent à intégrer ce mode de fonctionnement. Isabelle se révélait plus encore sous les draps. La différence d’âge lui procurait un avantage indéniable dans ce domaine et son appétit faisait le reste. Il fallait donner à la tigresse sa ration d’émotion. Ses hormones exigeaient et je me dévouais. Il ne s’agissait pas d’un supplice. Le plaisir se dévoilait à moi à des niveaux insoupçonnés. Je rencontrai ce qu’il convient d’appeler le Tout-Paris. Isabelle fréquentait un microcosme qui pratiquait l’autosatisfaction à haute dose. Je mis quelques semaines pour en assimiler tous les codes. Cet univers-là possédait ses préceptes. Il vénérait une égérie qu’il pouvait rejeter sans pitié à l’issue d’un revirement de tendance. Nous évoluions dans une société superficielle et impitoyable. Dans ce périmètre très délimité se côtoyaient des hommes politiques, des artistes, des noctambules et des paumés du petit matin. Cet agrégat hétéroclite s’appelait le monde de la nuit. Durant ces soirées sans fin, Isabelle buvait beaucoup. Elle évacuait le stress de son métier à sa façon. Le cannabis circulait à profusion autour de nous et Isabelle fumait des joints. Elle trouvait toujours une âme charitable pour lui en rouler un. Elle n’en achetait jamais, pourtant les dealers ne manquaient pas. Cependant, elle ne voulait pas risquer sa carrière pour détention de shit. Elle préférait consommer immédiatement. J’ai essayé une seule fois d’accéder à ces paradis artificiels. Ma soirée s’est terminée aux urgences d’un hôpital parisien. La leçon m’a servi, j’ai laissé ça aux autres. Isabelle m’emmenait dans des endroits que la morale réprouve. Dans des appartements luxueux, une amie recevait quelques couples. La plupart portaient des masques et se livraient à des jeux pervers. Pour pimenter le tout, les combinaisons variaient : couples, trios et parfois plus. Souvent, dans la soirée, un homme ou une femme se trouvait désigné par le groupe. Chaque participant obligeait alors l’élu à exécuter ses fantasmes. Je ne raconterai pas ce que j’ai vu. Pour l’anecdote, un ministre avait déambulé seul avec une grosse plume dans le cul. Elle comprit que ces distractions de blasés ne m’amusaient guère. La première fois, le spectacle m’intéressa. Après quelques séances, il me donna la nausée. Je dus me rendre à l’évidence, c’était sa façon de vivre. Le monde de la nuit fonctionne avec ces interdits. Ses acteurs croient réaliser un exploit en bravant la morale et la bienséance.

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VIII

Isabelle me présenta sa garde rapprochée. Il s’agissait du premier cercle. Je fis la connaissance de ses amis d’enfance, des égarés dans le tourbillon de ce début de siècle. Ce quatuor valait le détour. Ces rejetons issus des beaux quartiers représentaient la décadence de la caste dirigeante. Ils vivaient d’excentricité et de provocation. Leur arme favorite s’appelait le mépris et ils maniaient le caprice comme un enfant gâté manipule un jouet. Tel le chat, ils retomberaient toujours sur leurs pattes. L’accès à Isabelle était subordonné à l’aval d’un membre du quatuor. À l’instar de leurs parents, ils avaient mis en place un système de cooptation. Ils se renvoyaient la balle mutuellement et le centre du cercle se nommait mademoiselle Rivet. Ils protégeaient leur amie tout en profitant de sa notoriété et ils vendaient leur soupe dans l’émission animée par ma maîtresse. Je côtoyais cette clique dans le cadre de notre vie privée. Ils me devinrent rapidement insupportables. En dépit de mon aversion à leur égard, je devais composer et admettre leur existence. J’échangeais peu avec eux, nos pôles d’intérêts divergeaient sensiblement. La star Isabelle était notre seul dénominateur commun. Malgré ses activités musicales, Louis Michalet ne parvint pas à sympathiser avec moi. Le rejet fut immédiat. Notre premier contact donna le ton. Il me toisa du regard à l’instar du maquignon jaugeant la bête qu’il va acquérir. Il ajouta quelques mots acerbes à mon encontre et, n’ayant pas le sens de la répartie, j’avais préféré l’ignorer. Ses compositions ressemblaient à un pâle ersatz de Gainsbourg. Isabelle l’invita à deux reprises dans son émission, mais il ne perça pas pour autant. Il lui manquait le génie et le panache, j’ai déjà oublié son nom d’artiste. Son unique grandeur provenait de sa famille. Son oncle maternel avait gouverné la banque de France. Il figurait dans le Who’s who. Ses bizarreries culinaires auraient mérité d’être publiées dans le livre des records. Le grand Louis (Isabelle le nommait ainsi) se confectionnait un petit déjeuner hors du commun. Selon un rituel immuable, il préparait invariablement un bol de chocolat chaud dans lequel il trempait un sandwich au camembert. Il achevait cette exquise collation en buvant un coca. Depuis, je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui commençait la journée de cette façon. Je pense qu’il fut un des nombreux amants d’Isabelle. Peu m’importait, ils se fréquentaient depuis l’enfance. Laurent Bischauf exerçait le métier de critique littéraire. Il s’était essayé à maintes disciplines artistiques avant de s’intéresser à la littérature. Il dépassait le grand Louis d’un petit centimètre. La différence paraissait plus importante, car Laurent portait souvent des bottines à talon rehaussé. Son homosexualité l’éliminait de ma liste des rivaux potentiels. Il pratiquait une sexualité débridée dont les conséquences se manifestèrent rapidement. Il révéla sa séropositivité à Isabelle, qui fut la seule à recueillir ses confidences. Sa famille resta à l’écart, il n’informa jamais ses parents. Au fil des mois, et malgré la trithérapie, son état s’aggrava. Il faisait peine à voir. Il tenait à sauver les apparences coûte que coûte. Ses rapports familiaux semblaient d’une grande complexité. Isabelle savait de quoi il retournait, mais elle ne voulut jamais aborder ce sujet. Je supposais l’existence de quelques secrets de famille, mais il valait mieux laisser vivre en paix tous les protagonistes. Son père, chirurgien esthétique réputé, eut une idée géniale. À la fin d’un bon repas dans un restaurant chinois, un ami se livra à une réflexion assez banale sur l’atmosphère qui avait été débridée. Le praticien pensa alors que le développement de son activité passerait par l’Asie. Il prit des associés et créa une technique pour débrider les yeux des jeunes japonaises. Au pays du soleil levant, la séduction était déjà synonyme de profil à l’occidentale. Il suffisait en prime de proposer d’augmenter le volume des poitrines et des fesses et la fortune vous souriait. Depuis, le père de Laurent se partageait entre deux continents. En plus d’un coup de bistouri reconnu, il possédait un flair incontestable pour détecter les bonnes affaires. Dans la publicité, les idées priment sur le rang social. La créativité habitait Olivier Sadorlou. Son talent compensait largement ses origines obscures. Il contribuait à la présence du prolétariat dans le quatuor d’Isabelle Rivet. Il venait des beaux quartiers, mais l’ascension sociale de ses parents s’était arrêtée à la loge de concierge de l’immeuble chic de la famille Rivet. Jeune garçon intelligent et turbulent, il s’était rapidement intégré dans le groupe. Sa fantaisie et son imagination plaisaient beaucoup. Il refaisait le monde toutes les cinq minutes. Dans le milieu des publicistes, l’inventivité est source de profit. Olivier réalisa les avantages qu’il pourrait tirer de son esprit fécond. Aidé par quelques amis fortunés, il ne tarda pas à devenir la coqueluche du Tout-Paris. Il n’hésitait jamais à se lancer dans des campagnes audacieuses et provocatrices. Il affirmait que le marketing façonnerait le vingt et unième siècle. Il voulait en être l’acteur. Ses relations avec Isabelle s’équilibraient entre l’amitié complice et l’amour impossible. Olivier laissait entrevoir des étincelles dans ses yeux au contact de ma maîtresse. Je crois qu’une barrière invisible les empêchait d’aller plus loin. Un soir de blues, Isabelle se livra à moi. Elle me confia qu’elle aurait souhaité pousser plus avant ses rapports, jusqu’à l’intimité de la chair. Elle renonça de peur d’abîmer une belle histoire. L’homme se passionnait pour tout. Je l’appréciais pour son éloquence et sa vivacité d’esprit, mais je détestais ses élans oratoires. Face à lui, s’exprimer devenait une épreuve, car il fallait réussir à le faire taire. Il aurait pu faire un tribun politique de premier rang. Avec Isabelle, ils fonctionnaient à la vie à la mort. Brigitte Monal (son nom d’artiste) était la seule fille du quatuor. Elle n’avait pas conservé son patronyme pour percer dans son métier. Picarde par son père et Anglaise par sa mère, ses parents descendaient de la noblesse. Elle adorait gommer la particule lorsqu’elle utilisait son véritable état civil. Elle avait usé ses culottes sur les bancs avec Isabelle et elles avaient suivi un parcours identique jusqu’à leur majorité. À dix-huit ans, elle s’enticha d’un homme de spectacle qui accusait vingt ans de plus au compteur. Elle quitta le domicile familial et s’installa chez son amant. Brigitte possédait une plastique de starlette et il lui affirma en quelques phrases qu’il ferait d’elle une vedette. Son mentor lui proposa de choisir le pseudonyme de Monal, en référence à Mona Lisa. Elle connut un succès retentissant avec son premier film qui révéla ses capacités sexuelles. Elle donna beaucoup de sa personne et aucun spectateur ne put oublier son anatomie. Une star du porno venait de voir le jour. Elle enchaîna les productions, participa à des émissions télévisées. Son sens de la provocation attirait le public, sa présence dans un show dopait l’audimat. Ses parents furent outrés par l’impudence de leur fille unique. Ils ne sortaient plus et ne recevaient plus. Elle réussit par ses bravades et ses transgressions à déstabiliser papa et maman. La plupart des gens se détournèrent d’elle à l’exception d’Isabelle et des autres membres du quatuor. Isabelle déclarait souvent que Brigitte montrait à l’écran les fesses de la France. Elle voulait surtout dire qu’elle révélait la nature d’un grand nombre de ses compatriotes. Après s’être beaucoup dépensée sur les plateaux, elle s’était reconvertie et utilisait sa notoriété pour commercialiser sa propre ligne de lingerie. Elle privilégiait les tenues provocantes et ses sous-vêtements s’arrachaient comme des petits pains. L’ex-star du porno était devenue une redoutable femme d’affaires. Brigitte participait encore avec Isabelle à des soirées privées chaudes. La nudité ne lui posait aucun souci, un nombre élevé de partenaires non plus.

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IX

L’expatrié s’invita souvent chez moi. Il me raconta ses relations tumultueuses avec des personnages contemporains célèbres. Au début, le scepticisme l’emporta. Au fil du récit, je m’intéressai davantage à ses révélations. Mes réticences tombèrent, le mur construit autour de moi se fissura. Il m’expliqua alors le but de notre rencontre. Je ne cessai de lui poser des questions. Il interprétait mes silences, il fut le seul à lire mes pensées, à comprendre ma complexité. Ma personnalité le fascinait, il scrutait chaque repli de mon âme. Je me trouvais mis à nu et n’opposais aucune résistance. Mon entourage s’inquiéta. Je n’absorbais aucune nourriture. Je passais mon temps en tête à tête avec l’expatrié. Je m’affaiblissais, mais je me sentais plus fort chaque jour. Cela peut sembler paradoxal, mais je m’alimentais des propos qu’il me tenait. J’écoutais patiemment, presque religieusement, son histoire. Je voulais accéder à son univers, pénétrer un monde inconnu. Je ne justifiais pas ce comportement. Nul n’aurait compris l’importance de cette initiation. Il me fallait avancer avec l’expatrié pour seul compagnon. Il voyait le déclin de mes forces. Au bout d’une semaine, il me demanda de reprendre le cours normal de ma vie. Il savait que je ne serais plus le même. Sa capacité de persuasion m’amena à me ranger à son avis. Il me quitta quelques jours. Je retrouvai mon piano. Ma musique évolua, je changeai radicalement de registre. Mon toucher devint plus complexe et certains, peu avares en superlatifs, crièrent au génie. Cela ne me concernait pas, j’entreprenais un autre voyage. Alors que je ne l’attendais pas, l’expatrié me rendit de nouveau visite. Il entra dans des explications plus élaborées, mais je ne captai pas l’intégralité de son discours. Patiemment, il les reformula jusqu’à une parfaite compréhension de ma part, notre relation ne souffrait d’aucun tabou. Il aborda le thème des émotions. Il me révéla que la plupart lui étaient étrangères. Je ne fus pas surpris, néanmoins il existait une différence fondamentale entre nous. L’expatrié ne connaissait pas les sentiments humains, moi je ne les exprimais pas. Il m’avoua avoir suivi une formation pour nous comprendre. Je trouvai ce cheminement passionnant et je voulus en savoir davantage. Cependant, l’expatrié souhaitait garder un peu de son mystère. Nos routes convergèrent parfois, elles divergèrent souvent. Il appréciait nos différences, il disait qu’elles deviendraient une source d’enrichissement au fur et à mesure des connexions. Il utilisait des formules déroutantes. Son phrasé me déconcertait. Il me révéla qu’il accomplissait une mission. Je me souviens, précisément de l’expression qu’il avait employée : il était missionné sur terre. Ces propos me firent penser à du prosélytisme religieux. Il recadra notre échange, il s’agissait simplement de philosopher et de transmettre. Une autre surprise m’attendait : il apprenait le temps. La notion de durée ne figurait pas dans son mode de fonctionnement. Je le soupçonnai de chercher à m’égarer. Pour moi, le temps faisait partie des repères de la civilisation. L’expatrié n’essayait pas de l’abolir, il l’ignorait. J’allais de découverte en découverte. Nos échanges exigeaient une concentration exceptionnelle. Il me confia qu’il incarnait la deuxième conscience de l’individu. Je voulus appréhender ces notions et il enveloppa son exposé d’explications ésotériques. Je lui demandai plus de clarté, il me donna la réponse que j’attendais. – Un aguerri peut nous découvrir. Nous appelons cela un cas de conscience et nous mettons fin à la mission. L’épuisement me gagna de nouveau. Je tombai comme une masse. À mon réveil, l’expatrié avait disparu. Je me remémorais le récit de ses rencontres avec les personnages célèbres. Les deux premiers me parurent fades, égoïstes et pervers. Il m’avait prévenu. – Le périple te réservera de nombreux étonnements. Je vais te permettre de pénétrer au plus loin, au plus profond, au plus mystérieux. Ce que tu découvriras sera à l’image de la planète. Tu côtoieras le meilleur et le pire. À toi d’en tirer profit.

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X

 

Isabelle fourmillait de projets. À tout moment, elle exprimait son point de vue sur les problèmes de société. Elle évoluait au milieu de la misère humaine et voulait en tirer avantage. Ce voyeurisme ne se révélait pas du meilleur goût. Je le lui répétais en boucle, mais elle persistait dans ses idées. Elle prétendait que sa marque de fabrique se trouvait là. Je n’insistais pas et me réfugiais auprès de mon piano, les notes apaisaient mon courroux.

Elle planchait sur un projet d’émission. Elle envisageait un nouveau concept importé des États-Unis. Elle était à l’affût des dernières trouvailles outre-Atlantique, pensant ainsi tenir le haut de l’affiche grâce à cette démarche avant-gardiste. Isabelle voulait proposer un programme de téléréalité qui nous mettrait en scène. Je fis part de mes réticences, notre liaison devait rester dans le domaine privé. Nous achoppions sur un profond désaccord et elle ne m’adressa plus la parole durant plusieurs jours.

Elle revint à la charge de plus belle. Sa mauvaise humeur évacuée, elle repartit dans ses funestes desseins et me communiqua son souhait. Elle voulait que je devienne son label. Je fus catégorique, il n’en était pas question. Quelle que soit la forme envisagée, je ne prêterai pas mon nom à une entreprise de ce genre. Elle ne se fâcha pas, cela me surprit. Elle choisit la méthode douce pour contourner l’obstacle. La tigresse se transforma en ourson.

Isabelle m’expliqua qu’il serait opportun pour moi de déposer mon patronyme. La notoriété risquait d’attiser des convoitises dont je ne tirerais pas profit. Des aigrefins pourraient s’en servir à mon insu. Elle me présenta les choses sous le meilleur angle et, deux jours plus tard, Rodrigue Bonifay devint un label. Ses désirs se trouvèrent exaucés.

Je m’aperçus à mes dépens du revers de la médaille. Isabelle Rivet avait manœuvré en experte, sa société représentait les intérêts de la marque Rodrigue Bonifay. Le système verrouillait ma propre personne et je me retrouvai sous contrat avec ma maîtresse. Cette situation assez rocambolesque me choqua beaucoup. Je lui confiai mon exaspération. Elle tenta de me tranquilliser en m’assurant qu’il fallait protéger mon travail du pillage médiatique.

Ses arguments ne purent me convaincre. Nous en restâmes là et le statu quo s’installa entre nous. Je savais qu’elle reviendrait à la charge tôt ou tard. Elle guettait le moment propice pour fondre sur sa proie. Ma lutte serait rapidement vaine et cela ressemblait plus à un baroud d’honneur qu’à un réel affrontement. Isabelle évolua en parfaite professionnelle de la communication. Elle laissait faire le temps lorsque la nécessité l’imposait.

Je montrai ma gêne quant à ce show télévisé permanent. Notre vie se trouvait mise en scène et je n’aimais pas ce ballet sous les feux des projecteurs. Je préférais travailler ma musique dans l’ombre. Isabelle profitait de notre couple pour réaliser de l’audience, cette mentalité me désolait.

Un soir, après avoir fait l’amour, je lui fis part de mon désir de lui faire un bébé. Elle eut un rictus révélateur. La jouissance ne lui ôtait pas sa lucidité. Elle ne voulait pas d’enfant. Je tentai de lui démontrer que l’arrivée d’un petit être cimentait les amants. Elle n’en démordit pas. Elle mit en avant son métier et conclut en déclarant qu’elle ne se sentait pas l’âme d’une mère.

- Et puis, ajouta-t-elle, nous deux, nous ne sommes pas prêts.

 Ma déception grandissait avec le temps. Je repensais souvent à nos propos de cette nuit-là. L’envie de procréer hantait périodiquement mon esprit. Dans mes rêves, je voyais Isabelle, le ventre rond, et j’imaginais une petite fille blonde comme sa maman. Je fantasmais sur cette maternité tant espérée. Ma maîtresse allaitait mon enfant et je me réveillais le corps en nage, mais apaisé. Je crois qu’elle ne voulait pas d’un rejeton qui aurait pu me ressembler un peu trop. L’anormalité l’obsédait, elle craignait de mettre au monde un être bizarre. Nous n’abordâmes plus ce sujet. Isabelle ne m’aimait pas d’un amour assez profond pour accepter ma descendance, elle se servait juste de moi. Mon piano épancha ma tristesse, il pleurait pour moi. Chaque note larmoyait, elle jouait la musique de la vérité.

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XI

Lucien Bonifay, mon géniteur, imposait le respect. D’un aspect sévère, il se révélait identique à l’extérieur et à l’intérieur. L’homme engendrait la tristesse. Il entourait son métier du secret le plus absolu et répétait à l’envi que son statut de fonctionnaire l’obligeait à garder le silence. Il y parvenait avec brio. Il était chef, une activité respectable. Aucun détail ne filtrait à la maison sur ses attributions. Comme tous les enfants, j’imaginais son univers professionnel. Il disposait sûrement d’un grand bureau, rempli de dossiers poussiéreux, et de nombreuses secrétaires devaient s’agiter autour de lui.

La réalité s’avérait bien différente. Mon père travaillait dans un service de l’État et plus précisément au Trésor public. Il vérifiait et inspectait le contribuable. Il calculait comment prendre de l’argent aux honnêtes gens et aux autres. Dans cette activité, les amis sont rares. Il faut préciser que ce serviteur du pays voyait un fraudeur dans chaque personne. La déformation professionnelle engendre un comportement paranoïaque et ses collègues semblaient sortir du même moule.

Pour compenser une vie bureaucratique sans intérêt, il collectionnait les bouquins. Il lisait beaucoup, mais uniquement les grands auteurs. Sa haute idée de la littérature et son goût pour l’élitisme l’avaient amené à exclure les écrivains mineurs. Il était abonné à un magazine de télévision bien pensant. Son avis sur la petite lucarne était sans appel et peu de programmes trouvaient grâce à ses yeux. Il bannissait l’aspect commercial et regrettait les pionniers du petit écran. Il vivait son présent dans un rappel obsessionnel du passé, qui me ramenait inexorablement aux paroles de la chanson de Brel : « […] et on voudrait que j’aie le moral. »

Politiquement, mon procréateur se situait à gauche. Il avait sympathisé avec un parti petit-bourgeois, cela lui donnait bonne conscience. Il ne voulait pas rejoindre les élus pour le moment, car il prétendait être astreint à une obligation de réserve. Il envisageait néanmoins de s’engager lorsque l’heure de la retraite aurait sonné. Il ne resterait plus aux électeurs qu’à faire le bon choix.

Il écoutait avec recueillement la musique savante, diffusée par France musique, et n’ouvrait ses oreilles qu’avec elle. Il était sectaire et considérait les autres genres musicaux comme une expression mineure. Il ne quittait jamais cette cathédrale et son univers, délimité par ses soins, se figeait. Sa rigidité l’empêchait de voir au-delà. Sa ligne d’horizon demeurait infranchissable… « Et on voudrait que je sois malin… »

Cet homme sans concession n’acceptait pas la contradiction. Il savait tout, connaissait tout, possédait un avis sur tout. Toute discussion semblait superflue. Les pertes de temps et d’énergie suffisaient pour m’amener au renoncement. Sa culture lui laissait croire que ses arguments étaient toujours les meilleurs. Il disait qu’il m’aimait, mais l’amour ne se prodigue pas à coups de billets de banque. J’avais abdiqué bien avant ma naissance, je devais avoir deviné ce qui m’attendait dehors.

Maman avait renoncé depuis longtemps et son abnégation faisait parfois peine à voir. Elle se faufilait dans l’ombre de mon père et elle évitait de l’affronter. Tant d’années de sacrifices l’avaient façonnée pour aboutir à cette vie d’abandon, à cet oubli d’elle-même. Elle n’existait que par et pour l’autre. La composition du ciment d’un couple me fascine. Je n’arrivais pas à comprendre l’amalgame pervers qui unissait mes parents. Elle possédait un joli prénom, mais personne à la maison ne l’appelait Carole. Pour moi, elle était « maman » et mon père lui parlait en terminant ses phrases par « mon amie ».

Ma mère lisait énormément. Elle ingurgitait les bouquins avec un appétit qui frisait la boulimie. Je crois qu’ils constituaient son refuge intime. Elle devait s’évader dans un monde imaginaire pour fuir la grisaille du logis conjugal. Il fallait passer une soirée type à la maison pour se figurer l’enfer que nous vivions. Les lectures reflètent souvent la personnalité du lecteur. Il suffit d’observer le profil des acheteurs dans une librairie. L’attirance se fait par affinité. Un livre austère sera lu par des gens austères.

Ma mère parlait énormément et n’écoutait jamais les autres. Elle rattrapait les conversations qu’elle n’avait pas eues avec son époux. La compensation s’affirmait dans ce besoin vital. Au début, l’interlocuteur acceptait cette disproportion. La première expérience passée, il ne renouvelait pas la visite. Du fait de ce comportement, les amis devenaient rares et les soirées, longues.

Dans la famille, on ne s’insurgeait pas, on partait. Charlotte, ma sœur, avait compris depuis longtemps que la fuite, cette lâcheté, représentait l’unique planche de salut. Le jour de ses dix-huit ans, elle avait quitté la cellule familiale, me laissant seul avec la science et son ombre (surnoms me permettant de les identifier plus facilement).

Carole, ma mère, travaillait à mi-temps dans un cabinet d’avocats. Cet emploi lui accordait quelques heures pour s’évader de ce morne quotidien. Elle aurait voulu s’occuper toute la journée, mais mon paternel refusait obstinément. Comme d’habitude, elle avait cédé à ses injonctions. Elle disait qu’elle m’aimait, mais l’amour ne se prodigue pas à coups d’abnégation.

 

Je me réveillai en sueur. Dans mon rêve, je voyais une colombine glisser le long d’un câble et disparaître dans le brouillard. Cette vision me hantait fréquemment. Avec l’habitude, je m’en étais fait une compagne. Son voile blanc allait venir me recouvrir.


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17 avril 2010


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XII

-  Chez nous, huit soleils illuminent la contrée, me déclara l’expatrié, la nuit n’existe pas. Lorsqu’un astre se cache, un autre prend le relais. Il en a toujours été ainsi.

 

 Ces déclarations m’amenèrent à poser de nombreuses questions. Il connaissait le soleil de minuit. Je lui parlai de ce phénomène, mais il trouva banal ce cycle solaire. J’essayai de me mettre à sa place. Malheureusement, je ne possédais pas suffisamment d’éléments sur son univers.

Je réfléchis longtemps à l’ordonnancement des huit astres. La difficulté résidait dans le schéma. Je raisonnais sur des bases académiques pour répondre à une situation inédite. Mon obsession alimentait le casse-tête. Seul l’expatrié pouvait dénouer l’écheveau inextricable de ma pensée. Mon impuissance lui fit de la peine, aussi il reprit ses explications en y mettant plus de pédagogie.

Je compris enfin ce qu’il voulait me dire. Nous n’étions plus dans la même dimension. L’expatrié s’employa alors à réduire son univers. Nous réussîmes à miniaturiser son monde et il devint plus petit qu’un grain de sable. Une ampoule de lampe torche représentait un soleil, voici que je me hissais à sa hauteur.

L’expatrié m’obligeait à revoir mon raisonnement. Il m’entraînait sur une route particulière. Il me guidait sur un chemin initiatique. Ici, commençait une autre quête. Il souhaitait me parler des fondements des sociétés humaines. Je pris peur face à la force de son intelligence. Malgré le rétrécissement des soleils, j’admis qu’il évoluait à un niveau supérieur.

L’étude du pouvoir, de la vanité, de la religion, de la hiérarchie nous permet d’éviter de commettre des atrocités. Il aborda ces thèmes à sa manière. Il commença par m’expliquer le but recherché. Ensuite, il me commenta les enseignements qu’il avait tiré de son observation et je reconnus le bien-fondé de son analyse. Il lamina le pouvoir sous toutes ses formes. La vanité engendrait le conflit, il fallait l’éradiquer. La religion, sous un emballage de bonté, représentait l’asservissement. La hiérarchie créait d’autres sentiments pervers, l’ambition et la jalousie arrivaient en tête. Je dus admettre que son jugement éclaira mon esprit d’une lumière plus profonde.

Nous n’utilisions pas le langage au sens où on l’entend généralement. Nous communiquions par ondes en permanence. Nos pensées étaient communes, nombreuses et simultanées. Je ne savais pas comment restituer nos propos sur mes cahiers à spirales. Ainsi, je décidai d’écrire les mots de l’expatrié.

Il ne m’avait jamais parlé de ses semblables. Je ne parvenais pas à imaginer des contemporains débitant un flot ininterrompu de phrases et encore moins un continent émettant une opinion identique au même instant. Je reconnus ma faiblesse, l’expatrié s’avérait supérieur à n’importe lequel d’entre nous.

Il me lâcha une nouvelle information qui me déclencha une migraine. Je dus m’employer pour décortiquer le sens que l’expatrié lui donnait. Il me déclara qu’ici-bas, sur terre, leurs missions étaient temporaires à l’inverse de leurs existences. J’en déduisis qu’il possédait l’immortalité et qu’il existait d’autres expatriés à proximité. Cette révélation revêtit un double aspect et j’éprouvais un mélange d’intérêt et de crainte.

Je compris l’intelligence des expatriés. Ils savaient que mes divulgations éventuelles ne pourraient être validées. Leur choix était judicieux. J’hésitais, je n’arrivais pas à affirmer avec certitude leur dessein. À ce stade de notre relation, l’angoisse prit le dessus. L’expatrié perçut ce changement. Il préféra revenir sur des sujets qui ne portaient pas le germe du quiproquo. Il m’accorda un repos bien mérité. Je dormis plus de douze heures d’affilée. Mes nerfs avaient été mis à rude épreuve.

22:20
17 avril 2010


Carole

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XIII

Nous vivions ensemble depuis huit mois. Un jour, Isabelle me proposa

d’aller passer le week-end du carnaval dans la cité des Doges. Je marquai mon

étonnement. Cette proposition, émanant de ma compagne, me surprit, mais son

offre romantique me séduisit. Venise attirait les poètes, les peintres, les musiciens,

les artistes en général.

Avant de lui donner mon accord, je réfléchis au but poursuivi. L’expatrié

m’avait prévenu, cette femme était dépravée. Que me réservait-elle à Venise ? Elle

prétendit que cette escapade inopinée nous ferait le plus grand bien. Je rêvais des

nuits vénitiennes dans un palais sur les rives du grand canal. La lagune investissait

mon esprit. Je divaguais sur les îles, je glissais le long des canaux, les pigeons de la

place Saint-Marc nous offraient une aubade.

Le mardi matin, à mon réveil, Isabelle me demanda ma réponse. Si

j’acceptais, elle me proposait de partir le vendredi soir. Après mure réflexion, la

tentation gagna la partie. Après avoir décidé que cette évasion s’opérerait dans la

discrétion absolue, elle réserva les billets par Internet. De cette manière, notre

entourage ne pourrait pas connaître notre destination. Isabelle entreprit même de

brouiller les pistes autour de nous. Elle fit réserver une suite à Deauville par le biais

de sa société de production. Nous espérions faire diversion grâce à ce stratagème.

La célébrité ne présentait pas que des avantages.

Toute la semaine, les proches nous questionnèrent sur nos activités

envisagées sur la côte normande. Outre des compétitions hippiques, la possibilité

d’une balade en mer fut avancée. J’attendais le vendredi suivant avec impatience.

Laurent Bischauf fit une allusion au carnaval de Venise. Un soir, il nous

déclara qu’il désirait voir la cité vénitienne avant de quitter ce monde. Isabelle

accusa le choc. La petite phrase de son ami se révélait lourde de sens. Elle se

demanda ce qu’il voulait exprimer à travers ces quelques mots. La maladie

accélérait-elle son oeuvre funeste ? La question n’obtint pas de réponse ce soir-là.

Nous prîmes un taxi, puis un second et enfin un troisième pour nous rendre

à la gare de Lyon. Nous nous arrêtâmes dans un hôtel. Elle rusait le plus possible et

notre vie privée ne s’en plaignait pas. Isabelle se changea et en ressortit

méconnaissable. Les déguisements permettaient d’échapper à la meute de

charognards lancée à nos trousses. Isabelle troqua sa jupe moulante et son

débardeur contre un jean délavé et une chemise blanche tombant sur le pantalon.

Elle ajusta une perruque de cheveux noirs bouclés et des lunettes cerclées dorées.

La transformation créait un nouveau personnage.

Je participai aussi à la mascarade. Je mis des lunettes de soleil, une casquette

de poulbot et un pantalon de treillis. Le changement opérait magnifiquement. Nous

voulions passer inaperçus, nos accoutrements nous permirent de nous rendre

tranquillement jusqu’à la voie du train de nuit qui reliait Paris à Venise.

Le désir de voyager dans l’anonymat n’incluait tout de même pas un trajet en

seconde classe. Isabelle rejoignit le wagon de première classe et nous nous

installâmes dans notre compartiment. L’endroit s’avéra spacieux. Les couchettes

côte à côte nous plurent. Deux fauteuils et une table basse complétaient le décor.

Un coin toilette jouxtait la cloison. Isabelle ferma la porte donnant sur le couloir et

abaissa le rideau de la fenêtre. Elle désirait se mettre à l’aise. Elle quitta son jean et

resta en chemise. Ses mouvements me permirent de remarquer qu’elle ne portait

pas de sous-vêtements sous le pantalon. Elle était coutumière du fait, car elle

détestait que l’on distingue le dessin d’une culotte sous un vêtement.

À vingt heures vingt, le train s’ébranla. Le bruit des roues sur les rails imposa

la cadence. Au fil des heures, le rythme s’accéléra. Au milieu de la nuit, la belle me

réveilla. La tigresse devint chatte et le feulement se transforma en miaulement.

Nous fîmes longuement l’amour, bercés par les saccades des roues sur les rails.

Au petit matin, le train s’immobilisa. Nous avions troqué nos tenues contre

des costumes de carnaval. Un des hôtels chics de la cité des Doges nous attendait

sous un nom d’emprunt. Isabelle ne voulait pas être reconnue et le risque existait,

car de nombreux Français assistaient aux festivités. Les paparazzis guettaient la

moindre célébrité et nos déguisements nous permettraient de passer partout

incognito. Chacun luttait à sa manière et usait de toutes les combines dans ce jeu du

chat et de la souris.

Notre accoutrement ne souleva aucune surprise dans cet établissement

habitué aux extravagances de la clientèle huppée. Le personnel s’accommodait des

lubies de ces hôtes capricieux. Nos tenues se fondirent dans la foule carnavalesque.

Venise s’offrait à nous.

22:20
17 avril 2010


Carole

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XIV

Le festival marquait un moment important de la vie vénitienne. Dès la levée

du jour, les vaporetto s’activaient pour déverser des milliers de touristes qui allaient

s’agglutiner sur la place Saint-Marc. Le ballet incessant paraissait surnaturel.

Amarrée au quai en bout de place, une gondole se balançait dans le clapotis des

vagues. Au-delà, la brume recouvrait la lagune, on devinait le bruit d’une

embarcation et le bateau chargé émergeait du brouillard.

De nombreux visiteurs débarquaient, déguisés en costumes d’époque. Le

charme opérait dans ce décor féerique. Venise revivait les fastes d’antan, le rêve

devenait réalité. Les pigeons voletaient autour des lampadaires, prenant soin

d’éviter les flaques d’eau sur les dalles. Tout un monde se mettait en place. Les

amoureux arrivaient en dernier, la nuit incandescente imposait du repos aux corps

éreintés.

Sur la droite, la brume se transformait en crachin. Le Pont des Soupirs

cachait sa triste réputation dans ces derniers frimas. Dans quelques heures, les

passants par milliers défileraient et poseraient pour la photo. Entre le Palais des

Doges et le campanile, la foule se pressait, elle convergeait vers le même endroit.

Dans le froid glacial, les photographes fixaient ces images. Le crépitement des

flashes s’apparentait à de l’hystérie. Les spécialistes du zoom s’en donnaient à coeur

joie ! Ils venaient pour réussir le plus beau cliché et l’arrivée des appareils

numériques accentuait le phénomène. Chaque officiant immortalisait chaque scène

des dizaines de fois. Venise doit probablement être la ville la plus photographiée du

monde.

Le défilé des Vénitiens commença. Les corps constitués de la cité paradèrent

en tenue d’apparat. Les déguisements, les perruques et les maquillages rivalisaient

de minutie et de magnificence. De nombreuses corporations composaient le

cortège. Les outils et les instruments anciens brillaient à la lumière artificielle des

lampadaires. Les membres de cette procession se dirigèrent vers le palais pour

signifier leur allégeance aux dirigeants de la cité. Ce moment appartenait aux vrais

citoyens, les touristes percevaient la solennité de cette cérémonie. Il restait une

action à accomplir, puis les visiteurs prendraient possession du carnaval à l’issue de

ce rituel acrobatique.

Au loin, une cloche résonna, les badauds scrutèrent alors le campanile qui

s’obstinait à demeurer muet. Une colombine enjamba le balustre, la foule retint sa

respiration. Le ciel commençait à se dégager et une brise, venue de la lagune,

s’engouffra dans les voiles blancs suspendus dans le vide. Colombine descendit

avec grâce le long du câble tendu entre le sommet du campanile et le sol de la place.

La descente parut interminable, l’acrobate prenait du plaisir dans les airs.

Un deuxième personnage glissa le long du filin, il ressemblait à un pantin

désarticulé. Chacun fixait avec curiosité le fil d’acier. La marionnette s’arrêta à mihauteur,

orpheline de son manipulateur. Immobile, les bras ballants, elle semblait

dormir. Des murmures parcoururent le public surpris. Les connaisseurs

conversaient entre eux. C’était la première fois que le rituel se trouvait modifié.

Pourtant, le programme des festivités ne précisait pas cette entorse à la tradition.

Un arlequin descendit tranquillement du perron du campanile et disparut

dans la foule, pendant qu’une nuée de pigeons se posa sur le sommet. Le vent du

large fouetta le pantin suspendu et gonfla ses vêtements immaculés. Le soleil

hivernal perça, mais il restait un peu de brume au loin sur la lagune. À une trentaine

de mètres au-dessus des touristes, la lumière éclaira la blanche colombine.

22:21
17 avril 2010


Carole

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15

XV

Je suis parti en voyage avec l’expatrié, il m’a emmené. Il m’avait prévenu que

le périple se révélerait surprenant. Je ne fus pas déçu, la promenade tant espérée se

montra sous un angle inattendu. Chaque aventure me conduisit vers une expérience

unique. Je voulais en connaître encore et encore plus, mon insatiable curiosité me

poussait toujours plus loin. Je repoussais mes limites pour aller voir au-delà. Une

porte vers le savoir s’ouvrait, je laissais les ténèbres derrière moi. L’expatrié m’avait

choisi, je me devais de progresser dans la compréhension de son histoire.

Lorsqu’il me parla de la longue marche du sel, je ne compris pas le sens de

son exposé. La conversation dévia sur la non-violence. Mon ciel s’éclaircit enfin

avec le récit concernant la grande âme. Je me souvenais d’avoir vu un reportage sur

le sujet. Il s’agissait de conter la légende du mahatma Gandhi. Je me posais une

seule question. Comment l’expatrié pouvait-il appréhender cet épisode qui avait eu

lieu voilà presque soixante-dix ans ? Il ne devait plus exister de protagoniste vivant.

Que venait faire l’expatrié dans ce récit ? Il ne me restait qu’à le lui demander.

Il me révéla l’exécution d’une mission auprès d’un disciple du leader indien.

Il me confirma la personnalité complexe du mahatma. Son existence ressemblait à

celle d’un chat. Il possédait plusieurs vies. Après une jeunesse insouciante, la

période de l’affirmation de son ambition demeura longtemps occultée. Il me

communiqua quelques anecdotes croustillantes impossibles à décrire sans offenser

sa mémoire. La ségrégation subie en Afrique devint le révélateur. Je connaissais cet

épisode et je le répétai à l’expatrié. Il me répondit qu’il me croyait plus subtil. La

restitution des faits ne revêtait aucune importance, seule L’analyse se révélait

primordiale.

En effectuant la synthèse de ses propos, je perçus en filigrane le combat pour

le pouvoir. Les luttes d’influence autour du grand guide se déroulaient à son insu et

le désespéraient. Elles n’apporteraient que malheur et désolation.

Le vieil homme ne se laissait pas bercer d’illusions. Il acceptait le tribut à

payer pour arriver à ses fins, le stratège savait faire preuve d’une grande patience.

Le temps jouait pour sa cause, il suffisait de tenir. Le jeu des courtisans et des

soupirants l’agaçait profondément, mais il n’en laissait rien paraître. Là résidait sa

solidité dans son immense force morale. Rien ne pouvait le détourner de son

chemin, sa voie se nommait émancipation.

L’expatrié me demanda mon avis sur l’action de Gandhi et l’accès à

l’indépendance. Je lui répondis qu’il ne m’appartenait pas de juger des évènements

auxquels je n’avais pas participé. Il accepta mon point de vue et me donna le sien. Il

considérait le mahatma à l’égal de Jésus. Il trouvait acceptable son comportement.

Sa conclusion me surprit beaucoup. Il déclara que Gandhi devait être assimilé à un

opportuniste. Il s’était retrouvé au confluent de deux fleuves et n’avait pas choisi

lequel emprunter. Il s’était laissé guider par le courant. Une fois embarqué dans ce

torrent tumultueux, il avait su tirer tout le parti de son embarcation. Le lit s’était

élargi et il s’était trouvé sur la barque qui conduisait son peuple vers la libération. Le

destin avait marqué l’homme et ce dernier avait gagné la partie parce qu’il devait en

être ainsi. Son mérite s’appelait l’anticipation.

Nous venions de passer plusieurs heures avec la grande âme que les Indiens

nommaient mahatma Gandhi. Cela pouvait sembler paradoxal, mais je me sentais

en pleine forme. Je crois que je venais de franchir un cap dans ma relation avec

l’expatrié.

Je voulais accéder à d’autres descriptions. Il quitta les rives du Gange pour

m’entraîner dans une contrée plus familière. La prochaine escale se déroulait en

France.

Il me parla d’un mythe et je réfléchis longuement. Il me laissa le temps de la

réflexion, car il s’attendait à ma perplexité. Il me donna un élément supplémentaire

en me demandant ce qu’évoquait pour moi le mot patrie. Je raisonnais par

association. Il me fallait trouver un personnage légendaire incarnant la Nation. Je

pensais à un grand homme contemporain qui avait fait don de sa personne au pays.

J’avançai le nom du général de Gaulle. L’expatrié disposait les indices à sa guise, il

ne s’agissait pas de cet illustre contemporain.

Je réclamai des indications complémentaires, il me parla du symbole de la

France. Je cogitais et deux idées se concurrencèrent dans mon esprit. J’hésitais entre

Jeanne d’Arc et Vercingétorix. Je commençais à comprendre la complexité de

l’expatrié. Le Gaulois me paraissait trop simple pour intéresser mon interlocuteur.

Mon pari s’avéra payant. La pucelle de Domrémy occuperait nos prochaines

conversations.

Il aborda l’histoire de la jeune femme par le petit bout de la lorgnette. Il

déclara que chaque siècle avait enjolivé la légende. Il décortiqua la position des

édiles du pays à chaque période importante du royaume et de la République. Il

m’exposa ensuite les raisons de sa sanctification. La religion avait été la première à

s’emparer du phénomène, la politique lui avait emboîté le pas avec la démagogie

inhérente à la cause à défendre. Récemment, un parti extrémiste s’était attribué le

monopole de l’action patriotique en s’octroyant le mythe.

La fatigue me gagna. Je somnolais lorsque l’expatrié m’expédia sur le toit du

monde. Un sentiment de lassitude s’installa en moi. Je voyais ces hautes montagnes

aux sommets vertigineux. L’impression de voyager au-dessus des précipices

m’envahit, je manquais singulièrement d’oxygène. Je partais à la conquête de

l’inutile et j’admirais ces conquérants qui montaient pour atteindre leur paradis.

Soudain, je me sentis léger comme une plume. La grandeur des lieux eut raison de

ma faiblesse. Je survolais un pan de l’histoire de l’humanité. L’expatrié me donnait

des clés, à moi de trouver les portes et leurs serrures.

Le bouddhisme tibétain fascinait les Occidentaux. Mon compagnon me

relata l’incroyable parcours de cette philosophie apparentée à une religion.

J’écoutais, béat, les explications de la sagesse. J’appris que plusieurs lignées

cohabitaient harmonieusement et se respectaient. La comparaison avec les religions

monothéistes s’imposait. Dans le bouddhisme tibétain, les quatre écoles se

complétaient. La tendance prédominante actuelle s’appelait Guéloug. Je cédai à une

sorte d’envoûtement devant la profondeur et la complexité de la doctrine présentée

par le dalaï-lama.

L’exposé de l’expatrié symbolisait toute la puissance de sa pensée, je ne

pouvais qu’écouter. Il disserta sur l’action des moines tibétains. Il avait fréquenté un

monastère envahi par l’occupant chinois, je restai médusé par son périple.

L’expatrié perçait les secrets les mieux préservés et je me demandais quelle serait

l’étape suivante. Je n’avais pas absorbé de nourriture depuis deux jours. Je me

nourrissais de l’aventure, je mangeais ses paroles, je buvais aux confins de

l’humanité.

Le déplacement himalayen me laissa dans un état d’anéantissement total, je

dormis deux jours d’affilée. À mon réveil, je pris un repas copieux. L’expatrié se

trouvait encore à mes côtés. Il voulait me raconter d’autres histoires et me

témoigner sa confiance.

Ce qu’il me conta aurait pu prêter à sourire. Il en fut tout autrement à l’aune du

personnage décrit par mon compère. Je me retrouvai à Paris dans une époque

contemporaine. Je reconnus rapidement l’individu dont l’expatrié brossait le

portrait. Sa connaissance du milieu politique actuel me sidéra. Sa caricature méritait

les félicitations du jury, je ne pouvais me tromper devant une telle évocation.

Il me parla longuement du petit homme. Sa position lui permettait de

s’immiscer partout, les secrets d’alcôves ne lui résistaient pas. Il me relata les ébats

amoureux de cet amant fougueux. Je retins seulement les détails de sa tenue

vestimentaire pendant le coït. Il gardait ses chaussettes qui couvraient le mollet

jusqu’au genou. Après ses ébats, chaque fois qu’il se rendait à la salle de bains, il se

regardait dans la glace et déclamait sa phrase favorite : « Bonsoir, monsieur le

président ». Sa mégalomanie était devenue telle, qu’il avait remplacé les miroirs par

ses portraits. Cette anecdote circulait déjà sous le manteau. Il ne faudrait pas céder

aux sirènes de ce trublion. Avec un tel énergumène aux commandes, le pays

s’engageait dans une voie sans issue et le peuple risquait gros.

L’écologie fit partie des thèmes abordés. L’expatrié considérait le terme de

« science » comme une imposture. Il m’expliqua son point de vue. Il me signala

qu’avant l’invention de l’avion, l’homme n’avait pas besoin d’utiliser le parachute.

La comparaison me sembla assez simpliste. En réalité, mon interlocuteur voulait

que je me penche un peu plus sur ses propos. Les appareils étaient devenus de plus

en plus sophistiqués au fil des ans et le parachute n’avait pas suivi les progrès de

l’aéronautique. Voilà ce qu’il me fallait comprendre.

La planète, mise à feu et à sang, s’était dotée d’un lance-pierre pour se

protéger d’une armée suréquipée. L’écologie luttait contre des forces

indestructibles. Le combat semblait perdu, l’utopie des chevaliers blancs ne suffisait

pas. Leur capacité de conviction se heurtait au mur de l’argent. Les barrières se

révélaient infranchissables.

L’homme détruisait pour un profit immédiat. L’expatrié classait ce

comportement comme la tare majeure de l’humanité. Les écologistes ne trouvaient

pas grâce à ses yeux. Il prétendait que la construction de l’édifice reposait sur des

bases de poussière, il fallait sans cesse étayer. La terre portait les stigmates de ces

multiples chantiers. Le détournement des fleuves révélait rapidement l’étendue des

dégâts.

Je me retrouvai désabusé par ce discours et il s’aperçut de mon désarroi. Il

me consola en m’expliquant qu’il existait un mince espoir. Je pourrais

l’accompagner jusqu’à l’aube du huitième soleil.

22:21
17 avril 2010


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16

XVI

En accord avec le commissaire Genaro Biasini, les gendarmes Sagol et Gilles

devaient commencer à faire équipe avec les carabiniers dès le lendemain. Ils

profitèrent de la journée libre pour visiter la cité des Doges. Ils voulaient exploiter

leur présence dans la lagune pour s’imprégner au maximum de ce site

extraordinaire. Ils se concertèrent et concoctèrent un programme à faire pâlir les

autres visiteurs.

Leur périple débuta par la visite de la basilique Saint-Marc. La fréquentation

de l’édifice s’avéra si importante que les deux hommes durent faire la queue

pendant plus de vingt minutes avant de pénétrer à l’intérieur. Leur attente trouva sa

juste récompense, leurs regards ne sachant où se poser. Les murs recouverts de

mosaïque et d’or exprimaient toute la magnificence de la sérénissime. Un nombre

considérable de touristes se pressait et le circuit balisé n’autorisait pas de halte

prolongée. Gilles et Sagol éprouvèrent de la frustration, ils comprirent ce jour-là

que Venise ne rimait pas avec solitude. Ils purent s’attarder sur La Pala d’Oro, trésor

le plus emblématique de la cathédrale. Ce retable, composé de deux cent cinquante

plaques d’or, enrichi de perles et de pierres précieuses, fut réalisé par des orfèvres

de Byzance au dixième siècle. Les deux hommes apprécièrent le travail de ces

artistes. La basilique recelait bien d’autres richesses et plusieurs passages n’auraient

pas épuisé le sujet. Malheureusement, l’affluence et le temps privaient le visiteur de

pouvoir observer chaque oeuvre dans le détail.

La visite du Palais des Doges se révéla plus agréable. La fréquentation s’avéra

tout aussi importante, mais le volume des pièces permettait une meilleure

répartition de la foule. Chacun pouvait ainsi déambuler au rythme de ses envies.

Véronèse et Le Tintoret s’étaient emparés des lieux, des oeuvres exceptionnelles

donnaient la mesure de leur art. Dans la salle du grand conseil, Le Paradis du

Tintoret occupait une surface d’au moins mille mètres carrés. Les deux touristes

savourèrent ce spectacle. Ils connaissaient la réputation de Venise, maintenant toute

la beauté du monde se révélait à leurs yeux. Chaque salle offrait ses particularités.

La salle des cartes possédait deux globes du dix-huitième siècle. Celle du sénat, où

trônait La Paix, un autre tableau du Tintoret, et la salle d’armes, parée d’armures,

d’arbalètes et d’épées, éblouirent nos gendarmes.

Le Pont des Soupirs ne pouvait pas non plus les laisser indifférents. Ce

passage étroit constituait l’ultime endroit d’où les prisonniers pouvaient voir le

soleil pour la dernière fois. Lorsqu’ils atteignirent les minuscules cachots, Sagol et

Gilles ne purent s’empêcher d’établir un parallèle avec les actuelles geôles

françaises. Ils convinrent que, malgré la vétusté, un très net progrès avait été

accompli. Mieux valait ne pas être emprisonné à cette époque et les détenus ne

devaient pas résister bien longtemps à de telles conditions de détention. Pour

l’anecdote, cette prison se nommait Le Palais des Seigneurs de la nuit. Il est vrai que

le jour n’atteignait pas la plupart des cachots.

Enfin à l’air libre, Sagol et Gilles contemplèrent l’escalier des géants dans la

cour du palais. Deux statues gigantesques de Mars et de Neptune contribuaient à

impressionner les visiteurs et à montrer la puissance de la cité vénitienne.

Les deux amis se dirigèrent vers le grand canal, la disposition de la ville

autour des voies maritimes les fascinait. Ils prirent un vaporetto et se mêlèrent à la

horde des touristes. Le pilote du bateau se révéla un véritable virtuose. Il croisait

toutes sortes d’embarcations sans le moindre instant d’hésitation ou d’énervement.

Il manoeuvrait avec sérénité, actionnant la sirène à proximité des arrêts et des ponts.

La vie sur l’eau revêtait une saveur particulière. La perception des choses et des

gens différait du sol ferme, les deux hommes le ressentaient.

Ils descendirent non loin du Rialto, un autre pont mythique de l’histoire de la

ville. Érigé pour relier le quartier Saint-Marc à celui des commerçants, son

architecture lui avait permis de résister aux hommes et aux calamités. Des millions

de touristes se pressaient comme toujours autour de la galerie marchande qui

s’étendait sur les côtés. La vue sur le grand canal, animée par les embarcations qui

défilaient, ravissait les yeux.

Gilles et Sagol rejoignirent l’embarcadère situé sur la rive opposée. La tribu

carnavalesque s’était agglutinée aux abords des étals des marchands de souvenirs.

Le voyage le long du grand canal se déroula fort bien. Ils purent apercevoir les

façades des vieux palais se reflétant dans l’eau. Le soleil brillait, la luminosité mettait

en valeur ce patrimoine inestimable. Il subsistait çà et là d’énormes cheminées

caractéristiques de la ville. Elles contribuaient aux richesses architecturales des

bâtisseurs vénitiens. Les constructions sur la lagune étaient posées sur des millions

de pilotis. Au fil des siècles, le sol avait beaucoup travaillé et les bâtiments

souffraient de l’usure des ans. Le phénomène s’aggravait le long des canaux

secondaires. La restauration coûtait des fortunes, seuls les palaces bien exposés

bénéficiaient d’aides substantielles de quelques mécènes.

Ils quittèrent le vaporetto et flânèrent au gré de leur fantaisie. Ils passèrent à

côté d’un gondolier qui chantait un air populaire. Ces bateleurs adoraient pousser la

chansonnette, cela appartenait aussi au folklore. Ils croisèrent de nombreux

passants déguisés pour carnaval. L’anonymat intriguait les deux hommes, métier

oblige. Ils échangèrent quelques mots à ce sujet. Ils pensaient qu’ici plus qu’ailleurs

le carnaval pouvait constituer un vecteur de toutes les dérives. Il suffisait de se

cacher derrière le masque de la fête, ni vu ni connu.

Ils furent émerveillés par la logistique aquatique de la cité. Tout transitait par

l’eau : bateaux corbillard, ambulances, pompiers ou marchands de légumes. Cela

rappelait un peu la Thaïlande ou l’organisation sur les rives du Mékong. Une

activité industrieuse vivait et mourait par les canaux.

Ils s’enfoncèrent dans les ruelles, la faim les tenaillait depuis plus d’une

heure. Ils trouvèrent un petit restaurant fréquenté par les Vénitiens. Le patron

s’activait autour d’un four à pizzas, une serveuse s’occupait des clients. Ils

commandèrent des pâtes et une escalope milanaise. Ils préféraient ne pas

s’aventurer hors des plats traditionnels. La cuisine s’avéra excellente et copieuse. Ils

arrosèrent le tout d’un vin de Vénétie très fruité et ils sortirent joyeusement de

l’établissement.

Ils décidèrent de consacrer l’après-midi aux îles de Burano et Murano.

Chacune possédait son charme et sa spécificité. Ils montèrent dans un vaporetto à

proximité du Pont des Soupirs. Des saltimbanques distrayaient les badauds. Le

froid n’effrayait personne, le spectacle continuait. La foule compacte regardait les

jongleurs et les mimes. Un endroit détonnait, car seulement deux personnes

occupaient un large espace. Les deux hommes comprirent vite de quoi il s’agissait.

Les spectateurs s’étaient écartés pour laisser place aux cracheurs de feu.

Depuis la lagune, Venise offrait une vision inoubliable. Le vaporetto emporta

les deux gendarmes vers Burano, la ville s’éloignait peu à peu. La luminosité

exceptionnelle sur la vieille cité conférait aux bâtiments un aspect unique. Lorsqu’ils

débarquèrent, un autre monde les attendait. Ils virent un campanile qui partageait

un point commun avec la tour de Pise : il penchait. Les maisons peintes de couleurs

multicolores apportaient une touche de fantaisie à ce petit bourg insulaire. Ici,

l’ambiance villageoise primait et les touristes, moins nombreux, respectaient mieux

les usages locaux. Les marchands du temple ne voulaient pas s’établir sur l’île, le

marché n’étant pas assez lucratif.

Sur une place, des ménagères installaient des étendages typiques. Le système,

que les deux hommes n’avaient jamais vu ailleurs, consistait en des fils tendus sur

des piquets positionnés en biais. Les autochtones profitaient des rayons du soleil

pour faire sécher le linge à l’extérieur. Ils assistèrent à la démonstration d’une

dentellière. Elle attirait le chaland derrière sa fenêtre et invitait à entrer. Les deux

amis pénétrèrent dans la maison transformée en boutique où Sagol fit un petit achat

pour son épouse.

Ils ne restèrent qu’une heure à Burano, puis ils se dirigèrent vers

l’embarcadère et reprirent un vaporetto en direction de Murano. L’île ne

ressemblait en rien à sa voisine. De nombreux curieux s’éparpillaient le long du

canal qui la traversait. Les souffleurs de verre à la renommée légendaire portaient la

notoriété de leur art au-delà des frontières. Le cristal de Murano ornait les plus

grands palais aux quatre coins de la planète. Gilles et Sagol ne faillirent point à la

traditionnelle visite des verreries. Le spectacle de l’homme façonnant le verre en

fusion captivait. Les regards allaient de l’artiste à la boule rougeoyante qui devenait

un magnifique objet en quelques minutes. La dextérité de ces artisans laissait

pantois les visiteurs.

Le soleil fatigué descendait rapidement sur la lagune. Les deux gendarmes

regardèrent avec les yeux d’un enfant l’astre solaire se fondre avec l’horizon qui prit

une couleur orangée. Le lendemain, le travail reprendrait le dessus.

22:21
17 avril 2010


Carole

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17

XVII

J’aurais voulu qu’il me prête quelques soleils, il en avait trop chez lui. J’avais

peur de la nuit entre ces murs blancs, le contraste dans le noir m’effrayait. Je

craignais les ténèbres, elles alimentaient mes cauchemars. Des fantômes me

hantaient dans l’obscurité, je distinguais des ombres qui s’agitaient sur les carreaux

blancs de la cellule. J’essayais de ne pas crier, je savais qu’ils viendraient me faire

une piqûre. Je ne voulais pas voir la seringue s’enfoncer dans mes chairs. Mon

squelette tremblait de tous ses os, l’anxiété cédait la place à l’effroi. Je devenais fou

dans cette noirceur. J’avais regardé mon sang couler dans le lavabo, un liquide

couleur d’encre, sombre et épais. Mon malheur s’écoulait dans la vasque blanche.

L’horreur me glaça lorsque l’hémoglobine se dressa contre moi. Elle prit les

traits d’Isabelle qui riait de la farce sinistre qu’elle me jouait. Je décidai de chanter

pour fuir toutes ces idées macabres. Malgré mes chansonnettes, chaque nuit sonnait

le retour de mes visions cauchemardesques.

Ils affirmaient que j’étais malade. L’expatrié m’avait convaincu du contraire.

Il m’apportait un peu de chaleur. Je ne leur disais rien, ils n’auraient pas compris

que c’était la terre qui se trouvait mal en point. Ils inventaient chaque jour quelque

chose, la nouveauté constituait leur credo. Jusqu’à présent, ils propageaient des

maladies. Dans dix ans, ils vulgariseront les remèdes qui causeront encore plus de

dégâts et nous évoluons dans cette jungle inextricable. Où se trouvait donc le

huitième soleil ? Je désirais le rejoindre et en terminer avec mes angoisses.

Ils ont fini par m’écoeurer de la vie, de l’amour, des autres… les obstacles

s’avéraient insurmontables. À chaque franchissement, le suivant se révélait plus

difficile que le précédent. Cette épreuve sans fin m’avait usé prématurément, je ne

voulais plus jouer. La vie m’indifférait, j’avais eu trop mal, dans mon coeur, dans ma

tête. Une douleur intense me pénétra. Je souffrais trop et je demandai à l’expatrié

de me laisser partir. Lui seul voyait toute ma détresse, il percevait toutes les phases

de ma désespérance.

Dans mes songes, je la distinguais, elle se moquait de moi. Je transpirais et je

criais. Isabelle défilait dans le kaléidoscope de ma nuit. Je me réveillais en secouant

la tête pour expulser ces images. Je me rendormais et, quelques minutes après, le

processus se renouvelait. Cinq, dix, vingt fois, je devais faire face à la même

situation. Elle me narguait, je n’en pouvais plus.

Je n’osais pas leur parler. Ils auraient augmenté le traitement au détriment de

ma lucidité. Je savais que je m’affaiblissais chaque jour davantage, mais l’expatrié

estimait que le moment n’était pas venu. Il avait encore de nombreuses histoires à

me raconter. Son témoignage me passionnait et je voulais mettre toutes mes

dernières forces pour résister jusqu’au mot fin de son récit.

Seul mon piano me comprenait. Je pouvais lui confier mes peines et mes

joies. Un contact quasi charnel me liait à son clavier. Je le caressais peut-être encore

mieux qu’une femme. Il gémissait de plaisir et ses soupirs exhalaient de la pureté

dans l’extase. Nous formions un couple harmonieux, ils nous ont séparés. C’était

mieux ainsi, tu aurais trop souffert entre ces murs blancs. Ton clavier est resté

désespérément fermé, tu n’avais plus rien à dire. Nous avions tellement disserté

ensemble. Nos échanges se révélaient baroques, puis à d’autres moments, le swing

prenait le dessus. Nous possédions le rythme. Que restait-il de tout cela ?

Je jouais dans ma tête, le clavier était gravé pour l’éternité. Ils pourraient

m’attacher, me couper les doigts ou m’arracher la langue, je jouerai toujours dans

mon coeur jusqu’à mon dernier souffle. J’emmènerai mon piano voir le huitième

soleil. Nous réchaufferons nos âmes aux flammes de la joie.

Le néon blanc du plafond projetait une lumière blanche sur les murs blancs.

Dans ma camisole blanche, je comptais les carreaux blancs au travers des barreaux

du lit blanc. J’entendis des pas dans le couloir, j’ignorais qui venait. Quelle heure

était-il ? J’attendais l’expatrié.

La porte de la cellule s’ouvrit. Un défilé de blouses blanches s’attarda audessus

de moi. Je n’avais pas fière allure, ils parlèrent à voix basse. Cela ne

m’intéressait plus. Ils désignèrent dans le coin de la pièce mes cahiers à spirales

empilés. Je n’écrivais plus beaucoup, la camisole m’immobilisait trop souvent. Je

voulais remplir d’autres lignes, j’avais tant d’anecdotes à consigner.

La troupe médicale repartit sans m’adresser un mot. Ils n’avaient pas de

temps à perdre avec moi. Ils passèrent leur chemin, je ne représentais qu’une halte,

un passage obligé. Leur technique leur apportait un confort absolu. Cachets et

camisole régnaient sans partage dans cet établissement, un sinistre mouroir qui

brisait les consciences. Plus j’y pensais et plus je voulais aller vers le huitième soleil.

22:21
17 avril 2010


Carole

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18

XVIII

Dix minutes s’écoulèrent, interminables. La foule retenait son souffle, elle

regardait ce corps immobile suspendu dans les airs. Les connaisseurs trouvaient le

spectacle inhabituel. La descente du campanile se déroulait chaque année selon le

même rituel, sauf ce jour-là. Quelques esprits chagrins n’apprécièrent guère cette

entorse à la tradition. Ils s’informèrent auprès d’autres habitués. La réponse

invariable parcourait la place et revenait au questionneur, personne ne savait

pourquoi le cérémonial subissait des modifications ce matin-là.

La situation s’éternisait et les minutes paraissaient interminables surtout

debout au milieu des touristes avides de spectacle. Le pantin, vêtu d’une longue

robe blanche, se balançait toujours accroché à son fil d’acier. Sa silhouette

ressemblait à une femme. Les spéculations allèrent bon train, les rumeurs les plus

fantaisistes circulèrent parmi le flot des visiteurs. La place Saint-Marc, noire de

monde, vivait un moment particulier. Les pigeons, ne pouvant plus se poser,

tournoyaient au-dessus des badauds.

La marionnette portait un loup noir qui dissimulait son visage, sa robe

blanche flottait au vent de la lagune. La colombine, la nuque penchée en arrière et

les cheveux ébouriffés par la brise, oscillait légèrement le long du câble. Le soleil

brillait dans sa chevelure blonde, sans aucun doute, il s’agissait d’une femme.

Le service d’ordre comprit qu’il se passait quelque chose d’anormal. L’arrêt

de l’acrobate au milieu du filin intriguait aussi les policiers. Le programme ne

prévoyait rien de tel. La police connaissait le planning, or le déroulement de la

descente de colombine ne correspondait pas à celui qui avait été fourni à l’équipe

du commissaire Genaro Biasini. Un inspecteur ajusta ses jumelles, il voulait vérifier

quelques détails avant de donner l’alerte et il fallait agir dans la discrétion.

Colombine était retenue par un deuxième fil, elle semblait dormir dans les

airs. L’homme ne pouvait rien distinguer d’autre, car le vent, qui agitait les

vêtements, empêchait d’apercevoir le système de fixation. En quelques instants, une

décision fut prise. Depuis le clocher du campanile, un agent de la sécurité prévint

ses collègues, il allait détacher le filin.

Un cordon de police se forma autour du plot d’arrimage du câble. Les

spectateurs furent tenus à distance non sans mal. La foule rechignait à reculer, car le

spectacle se déroulait là et chacun désirait voir la suite des évènements. Le

professionnalisme des agents de la cité vénitienne fit merveille. Ils réussirent à isoler

l’aire d’arrivée des funambules se jetant du haut du campanile.

La marionnette descendit rapidement. Le filin détaché du corps se balançait

dangereusement, fouettant l’air. Les spectateurs les plus proches poussèrent

quelques cris qui ajoutèrent à l’aspect pathétique de la chute du corps de la

colombine. Quatre hommes au sol amortirent le choc. Il s’agissait bien d’une jeune

femme ; personne ne tenta de la réanimer, elle était morte.

Le cercle se resserra autour des policiers, ils durent s’employer pour

maintenir éloignés les curieux. Le bruit parcourut la place et il se transforma au fil

des canaux. Une heure plus tard, chacun affirmait qu’une femme s’était suicidée du

haut du campanile. La rumeur se tenait mieux informée que la police, la

déformation, volontaire ou non, travestissait la vérité. Personne ne savait pour

l’instant ce qui s’était réellement produit. L’enquête commençait, les fins limiers

vénitiens allaient avoir du pain sur la planche.

22:22
17 avril 2010


Carole

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Paris

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19

XIX

J’errais le long du grand canal, sans but précis, l’esprit à la dérive. La foule

m’effrayait. Un kaléidoscope de couleurs évoluait devant mes yeux, des gens

costumés me saluaient dans mon habit d’arlequin. Je fixais l’eau où se reflétait le

soleil d’hiver, mon coeur aussi épousait la saison. Les palais vénitiens se miraient

dans l’onde. Chacun avait revêtu ses plus beaux atours pour la fête nocturne et le

bal de carnaval plongerait les danseurs dans un autre siècle.

Je cherchais à prendre contact avec l’expatrié, car j’éprouvais un besoin immense de

me réfugier auprès de lui. Je déambulais dans les ruelles et m’éloignais de l’artère

principale. Venise me paraissait triste, je revins sur le grand canal. Je fuyais le flot

humain qui s’emparait de la vieille cité, mais je redoutais aussi la solitude des rues

étroites. Je ne savais plus où j’en étais.

Des gondoles passèrent devant moi, elles évoluaient avec leur grâce

habituelle. À l’intérieur, des couples costumés jouissaient de l’instant présent et

vivaient des moments de bonheur. Je me prenais à rêver d’un tel scénario avec

Isabelle. Je crois qu’elle aurait modernisé la scène, elle aimait transgresser la

tradition. Quelle fantaisie traversait cette femme !

Les exhibitionnistes défilaient sur l’eau et les quais dans leurs déguisements,

ils prenaient plaisir à se montrer. Ils étaient venus ici pour être vus et rivalisaient de

beauté. Ils paradaient et n’hésitaient pas à poser devant leurs admirateurs. Dans ce

contexte particulier et festif, chacun devenait le voyeur de l’autre et se prenait au

jeu. J’esquissais un pâle sourire face à l’objectif des photographes, il fallait donner le

change.

Isabelle était restée au campanile, je marchais seul dans les rues. Je cherchais

la place Saint-Marc du regard. Je m’éloignais d’Isabelle, mais je voulais encore la

voir dans les airs.

Nous avions décidé de tenter un pari insensé et je visualisais la séquence, un

peu à sa manière télévisuelle. Par bravade, elle avait accepté d’affronter l’interdit et

elle s’était engagée dans la folle gageure de descendre le long du filin pour atterrir

face au Palais des Doges. Jusqu’au dernier moment, elle a cru que j’allais la suivre.

Je l’ai attachée au câble, elle a enjambé le balustre en se tournant vers moi. À cet

instant, il m’a semblé qu’elle avait compris, notre histoire commune écrivait ses

dernières lignes. Isabelle m’a fixé intensément, elle m’a saisi la tête pour

m’embrasser, j’ai fait de même. Lorsque le baiser a pris fin, j’ai tiré, d’un coup sec et

violent, sa nuque en arrière. Elle n’a pas bougé, ses vertèbres cervicales ont cédé.

J’ai poussé mon passé dans le vide, elle avait presque gagné son pari.

Je n’allais pas payer l’hôtel, avec quel argent d'ailleurs ? La société de

production d’Isabelle prenait en charge les frais, puisqu’il s’agissait d’un voyage

professionnel avec le cobaye de l’émission. Le passage à la chambre ne fut qu’une

simple formalité. Je récupérai mes affaires et sortis le plus naturellement du monde.

Personne ne me demanda si je partais, les palaces savent cultiver la discrétion et

mon habit d’arlequin s’avérait un excellent sésame.

L’expatrié ne se manifestait pas. Son absence m’intriguait, il me mettait à

l’épreuve. Je devais me débrouiller tout seul et je dus reconnaître que son analyse se

révéla d’une justesse incontestable. Je devais résoudre par moi-même le problème

posé et quitter Venise le plus rapidement possible. Isabelle n’était pas funambule, sa

destinée ne tenait qu’à un fil. Elle avait perdu l’équilibre et sa vie avait basculé dans

la mort. Maintenant, je me sentais libre et j’allais retourner chez moi.

22:22
17 avril 2010


Carole

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20

XX

Depuis plusieurs jours, sans aucun contact avec lui, l’expatrié me manquait.

Il revint sans crier gare. Je somnolais lorsqu’il se manifesta. Il me parla des oiseaux.

Les volatiles le fascinaient, il considérait cette espèce animale comme un essai. La

créativité différait selon les groupes et les régions ethniques. Il avait fréquenté de

nombreuses catégories. Sa mission l’avait amené à côtoyer les individus les plus

divers. J’expliquai à mon compagnon qu’il existait une classification catégorielle. Il

me répondit que cette organisation reposait sur du vent.

L’humanité identifie quelques caractéristiques et place dans une case ceux qui

possèdent des points communs. Il faudrait plutôt tenir compte des différences.

Elles se révèlent souvent essentielles. Parfois, l’expatrié me déroutait. Je ne savais si

je devais attribuer ce flottement à ma somnolence ou à ses propos.

Il revint sur les bêtes à plumes, il les trouvait chargées de symboles. Je me

rangeai à son opinion. De nombreux mythes stimulaient l’imaginaire. Les légendes

s’entouraient de volatiles. L’homme s’est longtemps demandé par quelle magie

l’oiseau volait. Icare s’y était essayé et bien d’autres après lui.

Il s’attarda sur la colombe. Il développa ce qu’il appelait « le paradoxe de la

colombe ». Il m’exposa son point de vue et déclina sa théorie. Il trouvait que dans

nos sociétés, nous avions érigé la faiblesse en symbole. Il me relata des situations

où la colombe prenait le parti de fuir devant l’agression. Je lui rétorquai qu’il

s’agissait de protéger la paix. Il reprit son exposé en m’expliquant que cette espèce

ne s’affirmait pas. Elle n’existait que dans la confrontation puisque deux colombes

ne partageaient pas un grain de blé ; seule la première profitait de la manne. Le

paradoxe résidait dans le choix de cet animal comme symbole de paix et de pureté.

Je me trouvais à court d’arguments, il passa à un autre volatile.

Le corbeau se plaçait dans l’espèce des mal-aimés. L’uniformité de son

plumage et l’austérité de son allure n’incitaient guère à le côtoyer. Il occupait

souvent les esprits par ses noirs desseins. La lâcheté épistolaire s’était attribuée son

nom. On aurait pu lui adjoindre la prudence, approcher le corbeau n’est pas une

mince affaire.

À ses yeux, la pie en noir et blanc et le coucou gris se singularisaient par leur

comportement. La pie était renommée pour le bavardage et le chapardage, les

objets brillants l’attiraient. Il s’agissait d’une légende tenace, je n’avais jamais pu

observer de tels faits. Le coucou s’apparentait à un usurpateur, il squattait le nid des

autres en y posant ses oeufs.

La fatigue m’empêchait de me concentrer sur les déclarations de l’expatrié. Il

constata que le monde des oiseaux ne me passionnait pas, il s’employa alors à

captiver mon attention défaillante. Il compara ces animaux à la préhistoire. Il

pensait qu’il existait un abîme entre les volatiles et le reste de la civilisation

humaine.

Il me montra tout le parti que l’homme tirait de l’animal. Le pigeon voyageur

l’amusait, au même titre que les flux migratoires. Il trouvait ces grandes

transhumances folkloriques et souvent inutiles. Décidément, nous divergions dans

l’approche des phénomènes.

Il me fit part de sa surprise en comparant le faucon et la chouette. Le

premier se remarquait par ses qualités de chasseur. Dans certains pays, il faisait

l’objet d’un culte, le dieu Horus figurait dans ce panthéon. La chouette s’était

retrouvée vouée aux gémonies, malgré sa réputation de sagesse. Elle finissait son

existence clouée sur des portes par des jeteurs de sort.

Je m’interrogeais de plus en plus, l’expatrié investissait le règne animal. Sa

présence à mes côtés m’enrichissait davantage. Il évoqua le manchot qu’il

considérait très maladroit. Il me prouva que la nature se trompait. La procession de

l’oiseau sur la banquise se résumait en un seul mot : survie.

J’aurais préféré qu’il me parle du huitième soleil. Je rêvais éveillé. Je voulais

entreprendre le voyage avec lui, partir à tire d’ailes vers ce paradis, un endroit à ma

démesure, un lieu où je pourrais exister hors du regard des autres, en marge du

jugement des hommes.

Je continuais d’écouter l’orateur qui utilisait un ton familier. Sa description

du paon rappelait celle du petit ministre. Il paradait en faisant la roue avec sa queue,

ses plumes multicolores se positionnaient en éventail. Il nommait l’attitude de

l’oiseau « la fierté de l’inutile ». Il avait raison, la similitude sautait aux yeux. Je me

demandai qui s’inspirait de l’autre.

L’expatrié poursuivit son voyage à travers les Andes. Le condor y était

sacralisé alors qu’il n’était qu’un charognard. Les peuples andins avaient compris la

complémentarité des espèces et le condor s’avérait un maillon indispensable. En

Indonésie, l’aigle Garuda était devenu l’emblème de la Nation. Cette représentation

de la monture de Vishnu avait été empruntée à l’hindouisme.

Nous philosophâmes jusqu’au bout de la nuit. Au petit matin, le sommeil

nous sépara. Je dormis longtemps à en perdre la notion du temps. L’expatrié parti,

il ne me resta plus qu’à attendre sa prochaine visite, son retour du huitième soleil.

 

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