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KELLER, Richard – Le Huitième Soleil

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22:26
17 avril 2010


Carole

Modérateur

Paris

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41

XXXXI

La musique résonnait dans mon coeur, elle battait la mesure sur mes tempes.

Je jouais dans ma tête une mélodie inachevée et je butais sur des notes qui me

rappelaient ma douleur. Ils m’avaient tout enlevé et je survivais grâce à mon piano.

Il m’arrimait à la vie, je flottais au-dessus des touches et je m’agrippais à ses

arpèges. Ma joie de vivre s’exprimait dans le toucher du clavier. J’avais tout montré

de moi sur ce damier bicolore, les noires et les blanches virevoltaient. Mes caresses

lui avaient arraché des soupirs d’aise, ma fougue l’amenait au paroxysme.

Depuis, la musique s’était fait ombre, elle s’était cachée dans la nuit carcérale

et, telle une note finissante, ma flamme vacillait et s’épuisait au vent mauvais. Je

rêvais d’une sonate au clair de lune, d’un prélude à l’après-midi d’un faune, mais le

cauchemar survint. Colombine me nargua, son voile ondula dans la brise qui

provenait de la lagune. Une sueur froide me recouvrit, je me réveillai trempé et

grelottant. J’implorai la délivrance, je conjurai l’expatrié de venir à ma rencontre.

La lumière du couloir projetait dans la chambre un pâle halo, j’en profitai

pour m’approcher. Enroulé dans l’unique couverture, je pris un carnet à spirale et

j’écrivis toute la nuit. L’expatrié avait enveloppé ma main dans la sienne, il me

sembla que le jour du huitième soleil se rapprochait, je me tenais prêt. Ici, tout

n’était que méchanceté, perversion et calcul, la naïveté constituait une tare, j’étais

taré.

Nous dissertâmes longuement sur la finalité de la musique et ses différents

styles musicaux. Sa perception des sons différait sensiblement de la mienne, oreille

absolue oblige. Je tentai de lui expliquer que toute la palette des sentiments se

trouvait dans tous les instruments, même le plus petit. Il s’agissait d’un langage

universel. Les musiciens se comprennent toujours entre eux malgré les barrières de

races, de cultures et de continents.

Il m’écouta longuement et convint qu’il avait vu des humains rire, chanter ou

pleurer sur l’interprétation d’une oeuvre. Cela le rendit dubitatif, mais mes

explications levèrent ses derniers doutes.

Je lui décrivis l’intense bonheur que me procurait la musique. Elle était ma

langue, ma famille et ma voie. Ce qui me plaisait dans ce mode d’expression se

résumait en deux mots : le piano. Je lui faisais dire ce que je ne pouvais pas

extérioriser par ma bouche. Il jouait le rôle de mon interprète et, en retour, je le

servais au meilleur de mes possibilités. Nous avions conclu un contrat tacite, il me

protégeait et je le magnifiais, le marché semblait équitable.

Je composais dans ma tête et décidai de retranscrire sur le cahier ce

témoignage qui resterait après mon départ pour le huitième soleil. Je demandai à

l’expatrié quelle musique je pourrais interpréter au pays des huit astres, quel genre

conviendrait le mieux. Il éluda ma question. Nous parlâmes encore et encore et je

m’endormis devant la porte.

L’infirmière du matin me trouva dans cette position et hésita à me réveiller.

Je pense qu’elle appréhendait ma réaction. J’étais dans le cirage le plus complet, elle

m’aida à me diriger vers le lit et je m’allongeai sans discuter. L’expatrié était reparti

et il ne m’avait rien promis de plus que la fois précédente. Mes réserves s’épuisaient

et trop de colombines venaient déranger mes pensées.

J’imaginais mon arrivée dans le pays de mon compagnon. Il me présenterait

à tous ses amis et je jouerais pour eux. Je crois que j’associerais Mozart et Chopin à

ce voyage. Ils résonneraient de soleil en soleil pour ne former qu’une ronde de

notes ininterrompues ; j’inventerais la musique intersidérale. Il faudrait que

j’emporte mon piano là-bas, j’espérais qu’il y aurait de la place pour lui.

Toute la journée fut difficile, la fatigue m’obligeait à dormir par

intermittence. J’appris par l’infirmière que le docteur Bourdin avait effectué sa visite

pendant mon sommeil. Il avait regardé attentivement mes écrits de la nuit et, en

mélomane, s’était déclaré impressionné par ma composition intitulée Brumes

vénitiennes. Il en avait fait une photocopie, car il voulait jouer ce morceau chez lui.

Patricia Bertal, qui était arrivée depuis peu dans le service, possédait la

fraîcheur des débutantes. Elle venait de fêter ses vingt-quatre ans et je la trouvais

belle à croquer. Sa blondeur et ses yeux verts agrémentaient ce charme naturel. Elle

me rappelait des blondes que j’avais connues dans d’autres circonstances. Je me la

représentais uniquement vêtue d’un voile blanc et d’un loup noir, penchée audessus

de moi. Si seulement elle avait voulu, mais je n’osai le lui demander. Elle

s’évapora dans un sourire et je me rendormis heureux comme un bébé. Je l’aurais

bien emportée dans mes bagages pour le voyage vers le huitième soleil.

22:27
17 avril 2010


Carole

Modérateur

Paris

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42

XXXXII

En ce mardi, l’église de la Madeleine fit le plein, le monde du show-biz s’était

déplacé pour rendre un ultime hommage à Isabelle Rivet. Le corps de la jeune

femme avait effectué son dernier voyage par la route, les autorités italiennes ayant

enfin donné le feu vert après quelques journées pénibles pour la famille. La police

transalpine avait opposé les besoins de l’enquête et refusé par trois fois le

rapatriement de la dépouille de la geisha du campanile. La quatrième demande

s’était révélée la bonne. Un obscur gratte-papier avait apposé un tampon sur un

document et Isabelle avait pu voyager tout à loisir.

Le milieu de la télévision et celui des artistes dévoilèrent toute leur perversité

et leur cruauté dans ces circonstances. Il fallait se montrer et assurer son avenir en

passant un petit moment en compagnie de celui ou celle que l’on haïssait le plus.

Des amitiés sincères et l’impérieuse nécessité de se faire voir cohabitaient en

silence. Parfois, une pique insidieuse, lancée à voix basse, pimentait le cérémonial.

Certains adoptaient la panoplie funèbre avec lunettes de circonstance. On se serait

cru en plein tournage d’un film à gros budget, les pointures arpentaient le parvis.

La dernière demeure d’Isabelle était immaculée : un cercueil simple dont la

couleur se révélait conforme à colombine. D'ailleurs, la plupart des personnes

présentes à la cérémonie s’étaient habillées dans le même ton, la blancheur dominait

en ces lieux. Des consignes avaient circulé dans les soirées mondaines. Il fallait se

vêtir de blanc, afin d’honorer la geisha du campanile dans la pureté. Cela faisait

sourire certains qui connaissaient l’histoire de la découverte des boules. Le Tout-

Paris se gaussait des perversions de la défunte et les commérages allaient bon train.

Beaucoup se demandaient si ces accessoires tant décriés reposaient dans la boîte

blanche auprès de leur propriétaire.

Le quatuor rapproché se reconstitua pendant quelques minutes seulement.

Malgré l’épuisement dû à la maladie, Laurent Bischauf avait quitté l’Italie dans une

ambulance, avec son ami, Jeff Laureen, et souffrait au deuxième rang. Il jouait sa

partition finale.

Louis Michalet venait de se réveiller et baillait à ses côtés. Visiblement, sa

nuit trop courte se poursuivait dans l’église et il luttait désespérément pour ne pas

s’endormir devant toute l’assistance. Le manque de sommeil et l’abus de produits

stimulants provoquaient des spasmes qu’il ne maîtrisait plus depuis longtemps.

Brigitte Monal avait opté pour la sobriété et elle s’était drapée dans une robe

blanche aussi moulante qu’à l’accoutumée. Des lunettes noires cachaient son visage

et des larmes coulaient le long de ses joues, laissant apparaître quelques taches

sombres sur son corsage. Olivier Sadorlou relisait l’éloge funèbre qu’il devait

prononcer, seul volontaire de la bande des quatre.

À gauche du cercueil, la famille d’Isabelle se recueillait au premier rang. Le

seizième arrondissement s’était réuni ici. Des parents, oubliés depuis longtemps,

avaient pointé le bout de leur nez et pris place aux côtés de papa et maman. C’est

fou le nombre de gens qui vous regrettent et qui s’intéressent à vous lors de votre

grand voyage ! On pouvait trouver pêle-mêle tout ce que la haute bourgeoisie

pouvait engendrer. Les avocats côtoyaient les professeurs en médecine ; les

universitaires coudoyaient les artistes et les politiques. Bref, l’élite de la Nation était

concentrée sur quelques bancs de l’église.

Le vieil édifice continuait à se remplir. Au cinquième rang, deux hommes en

costume sombre se concertaient à voix basse. Il s’agissait du lieutenant Gilles et de

l’adjudant-chef Sagol qui avaient souhaité assister aux obsèques. Ce dernier estimait

ce moment très instructif pour la suite de l’enquête et il ratait rarement une

cérémonie. La vérité se travestissait difficilement dans l’intensité de l’émotion et le

tricheur se décelait immédiatement.

Ils passèrent discrètement l’assistance en revue. Ils n’étaient pas habitués à

évoluer dans ce milieu et, justement, cet aspect les motivait davantage. Ils mirent en

place quelques hommes en civil, au cas où Rodrigue viendrait assister à la messe. Il

ne se présenta ni à la cérémonie, ni au cimetière.

Laurent Bischauf fut victime d’un malaise et fut évacué par le SAMU. Sa

maladie approchait du terme et il savait qu’il rejoindrait très prochainement son

amie, rallongeant ainsi la liste des disparus prématurément. Il disait souvent qu’il

avait bien joué, qu’il avait perdu et qu’à ce jeu il n’existait pas de gagnant.

L’irruption des hommes en blanc, pendant la cérémonie, avait jeté un froid

dans l’assistance. Ceux qui n’étaient pas informés cherchaient à connaître l’identité

du malade et à passer en revue ses relations. Cet intermède permit aux deux

gendarmes de mieux s’imprégner des personnalités présentes et du nombre

impressionnant de célébrités dispersées autour d’eux.

Le cérémonial était grandiose et il fallait paraître. Le soir même, les chaînes

de télévision diffuseraient des images de ces obsèques. Les professionnels de la

compassion et de la tristesse sur commande parleraient et viendraient s’exposer en

n’omettant pas de mettre en avant leur dernier produit à vendre. Ils saisissaient

chaque occasion leur permettant de se montrer sans bourse délier.

Des tentures noires, ornées d’un I et d’un R blancs entrelacés, formaient un

couloir d’une dizaine de mètres et recouvraient une partie des marches. Les pans de

tissu flottaient au vent et les initiales d’Isabelle Rivet ondulaient comme la longue

robe de colombine suspendue au câble du campanile.

Deux employés des pompes funèbres montaient la garde à l’entrée de cette

allée drapée. Un plaisantin les surnomma les gardes suisses du Vatican. On aurait

dit l’enterrement d’un prince sous le régime de la royauté, car ce décor rappelait les

fastes d’époques révolues. Une caste utilisait ce décorum pour se reconnaître dans

ces circonstances solennelles.

Le vicaire Bricoine, porte-parole de l’épiscopat et grand spécialiste en

mondanités et médias, célébra la messe. Il montra ses talents d’orateur et profita lui

aussi de l’aubaine pour se hisser en haut de l’affiche. Il encensa la disparue et, à la

fin de la cérémonie, Jeanne d’Arc se trouva reléguée au rang de faire-valoir. Une

nouvelle sainte était née, elle se nommait Isabelle Rivet. L’ecclésiastique brossa un

portrait où toutes les qualités de la défunte furent mises en exergue, aucune tache

ne vint ternir l’icône. Personne ne fut dupe, il s’agissait d’un spectacle. Avec une

telle mise en scène, l’orateur se devait d’assurer une parfaite représentation et son

homélie frisa la perfection.

Les grandes orgues rythmèrent la cérémonie et quelques croyants épris de

compassion reçurent la communion. Olivier Sadorlou prononça un éloge funèbre

empreint d’une sincère émotion contenue. Il peignit un portrait touchant de sa

défunte amie.

La bénédiction du cercueil dura de longues minutes. La foule disciplinée se

déploya sur toute l’allée centrale. Certains bénissaient en effectuant le signe de croix

tandis que d’autres se prosternaient simplement en marquant un temps d’arrêt

avant de faire demi-tour.

Le requiem, célébrant en grandes pompes la fin de la cérémonie, égrena

lentement ses notes solennelles. Chacun se prépara pour la sortie, conscient de son

rôle à tenir. Il importait de paraître, ils étaient venus pour ça. Le vicaire Bricoine

accompagna les personnalités sur le parvis. Demain, le gratin du show-biz

retournerait à ses occupations et ses paillettes et Isabelle reposerait à jamais.

Sagol et Gilles furent déçus par cet enterrement. Ils pensaient trouver de la

matière, ils n’avaient assisté qu’à des mondanités. Le meurtrier présumé ne s’était

pas déplacé et il ne restait guère que le cimetière du Père-Lachaise pour espérer

découvrir quelques indices.

Un discret filtrage avait été mis en place autour de la tombe et l’espoir

persisterait jusqu’au dernier moment. Ils n’écartaient pas l’éventualité de la venue

de Rodrigue et les deux collègues voulaient exploiter cette possibilité. Après, il

conviendrait d’opérer autrement, car le jeune homme pourrait apparaître plus tard

et il s’agissait de ne pas rater son interpellation.

Gilles soutenait mordicus qu’il ne fallait pas concentrer toutes les recherches

sur Paris. Il justifiait ses allégations en s’appuyant sur les récents événements

savoyards. Rodrigue avait dû se réfugier quelque part, dans un périmètre situé

autour de la demeure de l’animatrice radio.

Dès le lendemain, les deux gendarmes reprirent la route vers les Alpes,

espérant y découvrir au moins une piste et au mieux Rodrigue. Ils comptaient

inspecter les nombreuses résidences secondaires disséminées aux alentours du

hameau et dans un rayon de cinq kilomètres.

22:27
17 avril 2010


Carole

Modérateur

Paris

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43

XXXXIII

Les allégations de Maria Mirkovic ne restèrent pas lettre morte. Sagol et

Gilles voulurent éclaircir et approfondir certaines de ses déclarations. Patrick

Chenard figurait sur la liste des personnes qu’il convenait de cerner d’un peu plus

près. Cet ancien petit ami d’Isabelle Mallardeau purgeait sa peine dans une prison

du département de l’Isère. Depuis quelques mois, il profitait de la chance, si l’on

peut s’exprimer ainsi, d’avoir été transféré à proximité de sa famille.

L’administration pénitentiaire se montrait parfois un peu plus humaine, dans le cas

présent, il s’agissait d’un heureux hasard.

Le truand, condamné pour trafic de drogue entre l’Italie et la France, avait

écopé de dix ans. Les deux enquêteurs voulaient d’abord l’entendre, puis rencontrer

ses amis et son entourage. Il pouvait avoir commandité le meurtre et avoir

manipulé l’assassin. Une visite au prisonnier s’imposa aux deux hommes, Patrick

Chenard possédait peut-être une des clés de l’énigme de la falaise.

Une demande auprès du juge d’instruction s’avéra incontournable. Lorsqu’ils

pénétrèrent dans le palais de justice, des images de ces années passées à résoudre

des enquêtes savoyardes leur revinrent comme un flash-back. En l’espace d’une

année, de nombreuses mutations et nominations avaient transformé le paysage

judiciaire. Seuls subsistaient quelques greffiers et l’inamovible Antoine Catano

qu’une amitié indéfectible liait aux deux gendarmes.

Antoine travaillait dans son bureau lorsqu’il entendit frapper à sa porte. Il

répondit machinalement : « Entrez ! » et sa surprise fut totale. Son visage s’illumina

et sa joie fit plaisir à voir. Il se leva et se précipita à la rencontre de ses amis. Sous le

gilet marron, on pouvait deviner une bedaine naissante, le juge savourait la vie et

cela se décelait.

Les trois comparses discutèrent un bon moment. Catano travaillait sur ses

dossiers et n’auditionnait personne ce matin-là. Ils évoquèrent le bon vieux temps

et ne virent pas le temps passer. À onze heures, ils se posèrent la question qui

taraudait l’estomac d’Antoine : où déjeuner ensemble ? Ils se donnèrent rendezvous

à douze heures trente dans un estaminet de la vieille ville. En attendant, Sagol

et Gilles frappèrent à la porte du juge Ludovic Vincenol.

Ce dernier ne ressemblait en rien à son collègue Catano, il s’y opposait

même, à la fois physiquement et moralement. Il mesurait près de deux mètres et

possédait un corps d’athlète. L’homme devait être très sportif. Moins volubile que

son camarade Antoine, il mit rapidement à l’aise Sagol et Gilles et son contact se

révéla agréable. Avant d’entrer dans le vif du sujet, ils bavardèrent un peu et

évoquèrent leurs vies respectives. Ludovic confirma sa passion pour les activités

physiques. Il avait pratiqué l’aviron à haut niveau, à quatre sans barreur, et finis

cinquième d’un championnat du monde. Le courant passa très bien et, après un

rappel des deux affaires qui occupaient les enquêteurs, Ludovic Vincenol délivra

l’autorisation nécessaire à la visite du condamné Patrick Chenard.

Antoine Catano emmena les deux gendarmes dans un petit restaurant où ils

purent discuter en toute tranquillité en dégustant des fruits de mer. Il s’émerveilla

comme un enfant en écoutant le récit de ses amis sur le carnaval de Venise et

l’épisode de la colombine qui s’était transformée en geisha du campanile. Le juge

adorait l’histoire vénitienne et toutes les légendes qui s’y rapportaient. Il aurait aimé

s’occuper du dossier des deux Isabelle, mais le sort en avait décidé autrement. Il

connaissait la lagune mieux que sa poche et devint intarissable sur les affaires

criminelles liées à la cité des Doges. Sagol et Gilles découvrirent une nouvelle

facette de leur ami, un coin de son jardin secret.

Ils prirent congé rapidement. Les trois hommes avaient passé deux heures

agréables, mais l’horloge du carillon de la chapelle sonna la demie et les rappela à

leur devoir.

Sagol et Gilles se présentèrent à la prison à quinze heures trente. L’accueil

peu enthousiaste confirma le peu d’atomes crochus entre l’administration

pénitentiaire et les services de police ou de gendarmerie. Après quelques palabres et

un entretien avec le directeur de l’établissement, ils purent rencontrer Patrick

Chenard.

Le milieu carcéral, qui exacerbe les personnalités, accentua l’impression

d’animalité que les enquêteurs éprouvèrent à l’égard du détenu. Ils décelèrent un

profil de prédateur associé à un comportement provocateur. Il toisa longuement les

gendarmes avant de leur adresser la parole. Sagol, en vieux renard, laissa faire et

garda le silence. Son attitude provoqua l’effet escompté. Chenard demanda ce qu’ils

lui voulaient et la conversation put s’engager. L’homme resta debout et les

enquêteurs aussi. Il ne sortira sûrement pas vainqueur de ce petit jeu, pensa Gilles.

Patrick Chenard, l’oeil vif et le cheveu court, surveillait son monde. Il observait

et refusait de se dévoiler. Sagol le questionna sur ses tatouages. Le trafiquant lui

rétorqua qu’il n’était pas venu là pour en parler, néanmoins il confia qu’il assimilait

chacun de ces marquages indélébiles à une médaille gagnée à la force du poignet.

Gilles orienta l’entretien sur Isabelle Mallardeau.

- Enfin nous y voilà ! Je n’ai rien à dire sur cette morue ! vociféra-t-il, elle a fait

son choix, bon vent !

Sagol se demanda s’il ignorait réellement la disparition de son ancienne petite

amie ou s’il se jouait d’eux. Le directeur de la prison leur avait signalé que le détenu

avait été placé au mitard. Il pouvait donc ne pas avoir été informé de la fin tragique

de la victime.

Fidèle à son personnage, le truand précisa que cette traînée se révélait

exceptionnelle au plumard et qu’elle disposait d’un tempérament de feu sans aucun

tabou. Les deux hommes réfléchissaient en même temps que Chenard s’exprimait.

Ils notèrent la similitude des profils sexuels des deux Isabelle. Il leur faudrait

explorer aussi cette singularité.

Ils laissèrent le détenu se répandre en confidence. Il devint intarissable sur sa

libido et celle de sa compagne. Gilles éprouvait de la difficulté à dissimuler sa gêne

devant des propos aussi crus et vulgaires. Le gendarme ne concevait pas que l’on

puisse étaler au grand jour ce qui se déroulait dans l’intimité entre deux êtres.

Les questions s’orientèrent sur les fréquentations du couple à l’époque de

leurs exploits libidineux, mais Chenard ne lâcha rien. Il prétendit ne connaître

personne de l’entourage d’Isabelle. Pour le moment, il purgeait sa peine et

souhaitait passer à autre chose. Sagol et Gilles n’insistèrent pas. Ils consulteraient le

dossier de l’affaire et trouveraient bien quelques noms à se mettre sous la dent.

Gilles révéla à Patrick Chenard la fin d’Isabelle Mallardeau. L’homme ne tenait

visiblement plus à son ancienne compagne. Il n’exprima aucune émotion et déclara

que ce n’était pas son problème.

Malgré un déficit d’informations, Sagol fit part, à son ami Gilles, de sa

satisfaction de leur visite au condamné. Ils avaient notamment appris que l’appétit

sexuel de l’animatrice se situait nettement au-dessus de la moyenne et qu’elle

s’autorisait toutes les audaces. Cette particularité associait la geisha du campanile à

la défunte de la falaise. Il fallait fouiller dans les alcôves, pour trouver le lien entre

les deux femmes. Les gendarmes étaient persuadés que Chenard ne connaissait pas

Isabelle Rivet. En revanche, Rodrigue Bonifay avait-il rencontré Isabelle

Mallardeau ? Ici résidait le noeud qui pouvait relier les deux cas.

Ils obtinrent des renforts pour enquêter sur les habitudes de l’animatrice

radio à l’époque de ses fréquentations louches. Il convenait de savoir si un lien

existait entre cette période et la découverte macabre au pied de l’escarpement

rocheux. Cette piste s’avéra maigre. Malgré les dires de Maria Markovic et de

Patrick Chenard, la jeune femme ne multipliait pas les partenaires. Elle réservait ses

exploits à son compagnon du moment. Néanmoins, un détail intrigua les

enquêteurs. Ils ne purent identifier le dernier amant, qui pourrait bien être le

meurtrier. Tous les mâles, ayant profité des largesses libertines d’Isabelle, figuraient

sur une liste dont l’ordonnancement semblait parfait, excepté pour l’ultime mois de

sa vie. Le printemps montrait le bout de son nez et un soleil généreux inondait de

ses rayons l’avant-pays. Les enquêteurs s’affairaient au domicile de feu Isabelle

Mallardeau et la perquisition battait son plein. Sagol et Gilles voulaient procéder à

un certain nombre de vérifications. Quelques détails les intriguaient et les

spécialistes s’attardèrent en particulier sur le piano. Sagol piqua une colère lorsqu’il

apprit que les chiens avaient longuement tourné autour de l’instrument lors de la

visite de ses collègues. Il devint blême en découvrant qu’aucun prélèvement n’avait

été effectué à ce moment-là. Il craignait que d’autres empreintes se soient

disséminées, venant ainsi perturber les investigations. Malgré ses craintes, les

marques laissées sur le clavier et le couvercle s’avérèrent de bonne qualité et peu de

traces différentes furent collectées.

Gilles se renseigna sur les propriétaires des habitations dans un rayon de cinq

kilomètres. Il ne décela aucun élément de nature à orienter les recherches. Le

hameau sortait d’une longue hibernation et de nombreuses résidences secondaires

n’avaient pas encore reçu la visite de leurs résidents des beaux jours. Les rares

personnes qui croisèrent les gendarmes affirmèrent n’avoir rien vu, rien entendu, à

l’exception de Maria Markovic.

Le lieutenant voulut vérifier toutes les demeures situées entre le domicile de

la défunte et la falaise. Il pensait que le meurtrier avait pu résider dans le secteur,

car il s’était apparemment déplacé à pied. En effet, la commère du quartier n’avait

remarqué aucun véhicule. D’autre part, elle certifia qu’elle reconnaissait toujours la

voiture d’Isabelle Mallardeau qui émettait un bruit caractéristique lié au pot

d’échappement en mauvais état. Au jeu du chat et de la souris, les gendarmes

ignoraient que, depuis Venise, Rodrigue possédait une petite longueur d’avance.

Les deux comparses rencontrèrent le docteur Ludovic Masepiol, qui répéta

ce qu’il avait communiqué à son ami Riffard. Sagol lui demanda des précisions sur

les sous-vêtements de la défunte. Le légiste déclara qu’il s’agissait d’un string blanc

comme en portent les jeunes femmes d’aujourd’hui. Gilles insista pour savoir si

l’examen des parties génitales n’avait pas révélé des particularités (accessoires,

scarifications, piercing). Le médecin certifia que la victime menait une activité

sexuelle apparemment normale. Le lieutenant voulait vérifier si les tendances

dépravées de la geisha du campanile se retrouvaient chez l’animatrice de radio. Il en

fut malheureusement pour ses frais. Désormais, il attendait avec impatience les

résultats des prélèvements sur les touches du piano et l’analyse de la paire de

chaussettes d’homme trouvée dans la maison de la victime.

22:27
17 avril 2010


Carole

Modérateur

Paris

messages 2199

44

XXXXIV

Les conclusions des investigations tardèrent à venir. Gilles et Sagol piaffaient

d’impatience, ils voulaient confirmer au plus vite leur intime conviction. Tous les

recoupements les ramenaient à Rodrigue Bonifay et son nom revenait comme un

leitmotiv. Toutefois, il leur manquait la preuve indiscutable de sa présence dans la

maison d’Isabelle Mallardeau.

Lorsque les résultats arrivèrent enfin entre leurs mains, ils ne furent pas

déçus. Le laboratoire avait réalisé des prouesses avec les éléments qui lui avaient été

confiés. Sagol cria à la cantonade que la brigade scientifique de la gendarmerie

méritait les félicitations du jury. Il est vrai que les spécialistes, qui travaillent sur des

fragments de tissus ou de matière, accomplissent des prodiges dont ne se doute pas

le commun des mortels. Malgré un langage très technique, les deux hommes,

rompus à ce genre d’exercice, déchiffrèrent les révélations du rapport.

Les empreintes, relevées sur le piano et sur le tableau de bord de la voiture

d’Isabelle Mallardeau, parlèrent. Elles confirmèrent qu’il s’agissait bien de celles de

Rodrigue Bonifay. Le regard qu’échangèrent les deux amis en dit long sur leur

complicité professionnelle ; ces deux-là se comprenaient à demi-mot. Ils savaient

depuis un moment qu’ils allaient dans la bonne direction, mais le plus dur restait à

faire. Il fallait mettre la main sur l’assassin et l’empêcher de continuer son oeuvre

funeste.

Page après page, les révélations corroborèrent la culpabilité probable du

suspect numéro un. En outre, l’ADN prélevé sur les chaussettes constitua l’élément

déterminant. Il était identique à celui qui avait été retrouvé sur le piano ainsi que sur

la boucle d’oreille de la défunte et il appartenait à Rodrigue.

Gilles et Sagol ne se contentèrent pas des conclusions du laboratoire.

Maintenant, ils voulaient comprendre. Dans leur métier, la première mission

consistait à résoudre des enquêtes et à mettre au plus vite les criminels hors d’état

de nuire. Ils l’accomplissaient au mieux de leurs compétences et ils considéraient

que la compréhension du raisonnement de l’assassin s’avérait indispensable.

Appréhender l’univers psychologique des meurtriers permettait d’élucider des

énigmes apparemment insolubles. Cette affaire ne dérogeait pas à cette règle et ils

entreprirent d’endosser le costume de Rodrigue Bonifay.

Désormais, les deux hommes possédaient suffisamment d’éléments pour

affirmer avec certitude que le dernier compagnon d’Isabelle Rivet se trouvait mêlé

aux deux meurtres. Les deux comparses décidèrent de joindre le commandant Licci

afin de l’informer des résultats de l’enquête côté français. Ils espéraient aussi que les

Italiens avaient progressé grâce à des témoignages supplémentaires.

La conversation fut chaleureuse, comme à l’accoutumée, mais le responsable

transalpin ne put apporter de précisions de nature à renforcer la culpabilité du

présumé coupable. Sagol eut le sentiment que ses collègues ne consacraient plus à

ce dossier toute l’énergie des jours précédents. Ils perçurent bien l’état d’esprit de

leur homologue. Le commandant Licci considérait, à juste titre, qu’il s’agissait d’une

affaire franco-française, dont seule l’incursion dans le territoire vénitien avait amené

les policiers italiens à enquêter. Il savait que Sagol et Gilles possédaient toutes les

qualités requises pour mener l’équipage à bon port. Il fallait laisser la main aux

Français et leur venir en aide à leur demande. Tout cela s’exprimait dans des nondits,

l’élégance primait sur toute autre considération.

22:27
17 avril 2010


Carole

Modérateur

Paris

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45

XXXXV

Patricia passa un long moment avec moi, assise à mes côtés et respectant

mon silence. Elle comprit que je souffrais, sans doute son intuition féminine… Les

femmes devinent les situations et partagent mieux les émotions que les hommes.

Ses cheveux blonds et ses yeux verts me redonnèrent envie, je voulais l’avoir

pour moi seul. J’étais fasciné par sa nuque où venait mourir le col blanc de sa

blouse d’infirmière. Son haleine fraîche et mentholée ainsi que son parfum

réveillèrent en moi des sentiments enfouis. Je mis ma main sur sa cuisse, elle ne me

repoussa pas et je crois qu’elle aima ce contact. Aucun mot n’effleura mon esprit

pour la retenir plus longtemps. Elle garda le silence et je sentis le tissu se tendre

sous sa respiration. Je tremblais un peu et elle s’en aperçut. Elle se leva en me

disant : « À tout à l'heure », une phrase de convenance, car elle ne repasserait pas

aujourd'hui, c’était certain. Je ne me trouvais pas seul dans ce cloaque.

Le docteur Bourdin était entré dans la cellule avant le départ de la belle

infirmière. Il lui demanda de rester encore un moment. Il m’examina longuement

sans prononcer un mot. Patricia m’abandonna pour accompagner le médecin qui

poursuivit ses visites. Les quelques instants qu’elle m’avait consacrés m’avaient un

peu régénéré et je me surpris à siffloter un air tzigane.

L’expatrié se manifesta à l’instant où je finissais d’interpréter cette chanson

du folklore magyar. Il me parla du vent, de l’air et du souffle. Notre conversation

dura longtemps, très longtemps, le sujet nous inspirait. Nous évoquâmes les

typhons, les tornades, les ouragans et leur puissance destructrice. Il appréhenda ces

phénomènes avec beaucoup de détachement. Je compris que ces forces lui étaient

étrangères, il ne paraissait pas concerné par la lutte humaine contre les éléments

déchaînés.

Je tentai de lui expliquer l’effet papillon, ce battement d’ailes, aux confins de

la planète, qui modifiait l’ordonnancement des choses d’un continent à l’autre. Il

réfléchit longuement avant de m’apporter la contradiction. Il considérait que

l’homme avait besoin de s’appuyer sur ces bizarreries climatiques pour progresser.

Je lui appris que dans certaines régions, le vent servait à fournir de l’énergie. Il me

répliqua que nous n’allions pas dans la bonne direction, il fallait domestiquer le

moindre atome d’air et provoquer les réactions.

Comme à l’accoutumée, l’expatrié trouvait une solution à chaque défi, j’étais

émerveillé par ses capacités intellectuelles. Pour apaiser le discours, nous

abordâmes le vol des oiseaux et les courants qui parcourent la planète. Je fus surpris

par ses approches. Il soutint que les volatiles reflétaient parfaitement les difficultés

de l’humanité à se projeter ailleurs et à penser autrement. D'ailleurs, il me parla du

rêve d’Icare et ajouta que l’homme avait transformé en légende un échec cuisant.

Le premier souffle de la vie termina nos échanges sur le sujet. Mon ami

m’avoua son émerveillement devant à la naissance d’un nouvel être, il trouvait ce

moment d’une rare intensité. Il se refusa à employer le mot beauté, car il ne voyait

pas où l’esthétique se situait dans cette affaire.

Je me mis à fredonner La Truite de Schubert, l’expatrié voguait déjà loin. Il

s’était éclipsé comme il était venu, dans une totale discrétion. Il procédait ainsi

depuis le début de notre relation. Je dormis comme un bébé avec des rêves plein la

tête. Au réveil, le carnet à spirale m’attendait et je rédigeai de nombreuses pages

avant d’être interrompu par l’arrivée du petit déjeuner.

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XXXXVI

Gilles et Sagol décidèrent de faire le point sur l’enquête et ils réunirent les collaborateurs qui planchaient sur les affaires Rivet et Mallardeau. Il convenait de recouper tous les éléments et d’effectuer une synthèse des travaux, la matinée ne serait pas de trop. Cela faisait déjà plus de trois semaines que la geisha du campanile avait rendu son dernier soupir et les gendarmes se retrouvaient avec un deuxième homicide sur les bras. Ils étaient bien conscients de l’urgence de la situation, d’autres jeunes femmes risquaient de subir le même sort si le dénouement tardait trop. L’adjudant Riffard, accompagné de trois de ses hommes, rejoignit ses collègues dans un bureau de la brigade. Pour le groupe, aucun doute ne subsistait, le coupable désigné s’appelait Rodrigue Bonifay. À présent, l’exercice consistait à reconstituer son emploi du temps et à identifier avec précision les étapes de ses pérégrinations. La fin cette odyssée meurtrière passait nécessairement par cette phase. Ils décidèrent d’accentuer les recherches dans l’avant-pays, Gilles insista beaucoup sur ce point et il persuada ses confrères du bien-fondé de ses convictions. La découverte du repaire savoyard du meurtrier permettrait de se rapprocher de la vérité et, se sentant talonné de près, il commettrait la faute qui le perdrait. Le lieutenant plaçait ses espoirs dans cette thèse. Rodrigue contacta sa soeur, Charlotte. Celle-ci lui proposa de venir se reposer dans la chambre d’une amie absente pour quelque temps. Il accepta ce coup de pouce et remonta par le premier TGV à destination de Paris. Il embarqua avec prudence dans le wagon, car il craignait de faire de mauvaises rencontres. Il valait mieux éviter les forces de police lancées à sa poursuite. Les gendarmes se rendirent de nouveau dans le hameau où habitait la pauvre Isabelle Mallardeau. Ils se déployèrent tout autour et bouclèrent le secteur, espérant ainsi découvrir la tanière de l’assassin. Toutes les maisons inoccupées furent investies et le quartier, d’ordinaire si paisible, se trouva en effervescence. Madame Mirkovic scrutait tout ce qui se passait derrière ses rideaux de dentelle. Ce déploiement des forces de l’ordre la conforta dans ses opinions sur sa défunte voisine, sa vie se révélait bien louche. Lorsqu’ils s’engagèrent dans la voie qui menait à la résidence secondaire des époux Barluocq, Sagol et Gilles se regardèrent, une pointe d’espoir luisait dans leurs prunelles. L’habitation isolée pouvait parfaitement servir de base arrière à un individu en cavale. Leur pugnacité fut récompensée, car des reliefs de repas dans le séjour attestèrent de la présence récente d’un occupant. Les gendarmes estimèrent que ce dernier avait dû quitter les lieux un ou deux jours avant leur arrivée. Les enquêteurs ne tardèrent pas à apporter la réponse à leur présomption. Les empreintes collectées dans la demeure des bois s’avérèrent similaires à celles qui avaient été relevées chez Isabelle Mallardeau. Le puzzle commençait à s’assembler de manière significative, mais quelques pièces manquaient encore. Rodrigue arriva à la gare de Lyon sans encombre. Il croisa quelques policiers sur le quai, mais ils ne lui étaient pas destinés. Il continua son chemin et attendit d’être à l’extérieur de l’enceinte ferroviaire pour appeler sa soeur sur son portable. Ils se rejoignirent non loin de la gare, la chambre se situait rue de Charonne sous les toits d’un immeuble de cinq étages sans ascenseur. Leurs retrouvailles furent poignantes. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et pleurèrent longuement dans une étreinte sans fin. Chacun voulait libérer sa conscience, Charlotte parla la première. Elle lui avoua l’inavouable, son secret le plus intime, sa blessure qui ne cicatriserait jamais, dont le coupable était son père, leur père ! Ce monstre s’était servi d’elle comme d’un jouet, il s’était amusé jusqu’à l’inceste. Pour la première fois, brisée par les sanglots, elle révéla cette déchirure à son frère. Rodrigue ne se confia pas à sa soeur, il avait trop mal, mal à l’âme, mal au coeur. Ils pleurèrent longuement ensemble et s’endormirent blottis l’un contre l’autre, d’un sommeil secoué par des spasmes. Au petit matin, il décida de repartir afin de ne pas compromettre Charlotte et de l’impliquer dans ses ennuis. Il partit dans la maison de Jacques et Martine sans l’en avertir. Une nouvelle épreuve attendait sa soeur, car les gendarmes l’interpellèrent à son domicile. Elle refusa de dire où elle avait passé la nuit, mais le trousseau de clés allait lever le voile. Sa copine avait souscrit une assurance en cas de perte ou de vol et le porte-clés possédait un numéro d’identification. À l’instar de son frère, la jeune femme garda le silence, afin de gagner du temps. Dans la mansarde, les enquêteurs ne trouvèrent pas grand-chose à se mettre sous la dent, excepté un billet de TGV Chambéry-Paris effectué la veille. L’étau se resserrait autour de Rodrigue Bonifay, il se cachait dans ces parages, ils en étaient certains. Lorsque les gendarmes pénétrèrent dans la chambre avec sa soeur, le suspect possédait toujours une journée d’avance sur ses poursuivants. Il somnolait sur son siège, indifférent au paysage qui défilait à grande vitesse. Il descendit à Lyon et termina le trajet en auto-stop. Il fut convoyé par un couple de touristes hollandais jusqu’à la sortie d’autoroute située à cinq kilomètres de sa destination. Il avait plu dans la nuit et le chemin était boueux. Arrivé à la maison des époux Barluocq, il ne s’aperçut pas qu’elle avait été visitée par la maréchaussée. Gilles souhaita y retourner pour vérifier certains éléments. Son sixième sens lui disait que la solution se trouvait là-bas. Il convainquit Sagol de l’accompagner. Quatre gendarmes les escortèrent, car le lieutenant, informé de l’épisode parisien, pensait que l’assassin pouvait revenir sur les lieux de son crime. Il ne fallait surtout pas écarter cette éventualité. Ils remarquèrent immédiatement des traces de boue sur le perron, quelqu’un séjournait là. Les hommes se déployèrent discrètement autour du bâtiment, tandis que Sagol et Gilles pénétrèrent dans l’habitation. Ils braquèrent leurs torches en direction d’un canapé, le suspect dormait profondément. L’arrestation se passa en douceur, car il n’opposa aucune résistance à son réveil. Sagol félicita son ami pour cette intuition qui permettait de mettre enfin la main sur Rodrigue Bonifay. Gilles, modeste comme à son habitude, prétexta que les dés de la chance avaient choisi le bon moment.

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XXXXVII

À l’issue de quarante-huit heures de garde à vue, Rodrigue fut présenté à un juge d’instruction qui demanda l’avis de deux experts ainsi que la transmission de son dossier médical. Trois journées plus tard, le placement en hôpital psychiatrique fut décidé. Au niveau des enquêteurs, deux thèses s’affrontaient. L’une assimilait le suspect à un comédien de génie ; la seconde reconnaissait sa pathologie mentale. Une incarcération apparaissait donc inadaptée, son cas relevait du milieu hospitalier. Gilles et Sagol balançaient entre doute et certitude, ils éprouvaient quelques difficultés à se forger une opinion bien tranchée. Un évènement impromptu vint déranger la suite de l’enquête et les gendarmes de la cellule spécialisée accusèrent le choc. Ils croyaient avoir mis le coupable hors d’état de récidiver, mais la découverte d’un nouveau cadavre balaya leurs convictions. Au petit matin, une patrouille de policiers remarqua un véhicule garé à contresens dans une petite rue du seizième arrondissement à proximité de la porte Maillot. Tout d’abord, ils pensèrent que la conductrice dormait. Ils frappèrent au carreau et n’obtinrent jamais de réponse. Une jeune femme blonde venait d’allonger la liste de ceux qui ne verraient pas le jour se lever. Les premières constatations établirent qu’il s’agissait d’un individu de sexe féminin, âgé d’environ vingt-cinq ans. Les vitres teintées de la voiture ne leur avaient pas permis de distinguer que la victime était nue. Pour tout vêtement, elle portait un loup noir sur le visage. Ils alertèrent le service spécialisé afin de procéder aux premières investigations. Une ambulance conduisit la dépouille à l’institut médico-légal pendant qu’une équipe s’affairait sur le véhicule. L’automobile figurait depuis deux jours au fichier des disparitions. Son propriétaire résidait dans le département des Yvelines à une quinzaine de kilomètres du lieu de la découverte. L’enquête de voisinage n’apporta rien de particulier, personne n’avait remarqué l’arrivée de la voiture dans la rue. Pourtant, la rigidité cadavérique indiquait que la victime avait dû décéder en début de soirée entre vingt heures et vingt et une heures. Les gens préfèrent souvent se taire plutôt que de subir des interrogatoires et s’exposer à des risques en osant témoigner. Le fichier des empreintes ne révéla rien, aucune trace collectée n’était répertoriée. Quant à la défunte, rien ne permettait d’affirmer qu’elle avait expiré dans ce véhicule. Pas une seule goutte de sang n’avait été retrouvée alors que la jeune femme avait reçu plusieurs coups de couteau. Les conclusions du médecin légiste apportèrent leur lot de révélations, dont une qui abasourdit les policiers et les incita à contacter leurs homologues de la cellule spécialisée de la gendarmerie. Plusieurs hématomes entachaient le corps de la victime à différents endroits, mais ils ne constituaient pas l’aspect le plus singulier de l’affaire. Trois boules de geishas furent découvertes dans son vagin. À la lecture du rapport, et notamment de cette information, ils n’en crurent pas leurs yeux, cela ressemblait à un cauchemar. La première réaction de Sagol fut de vérifier la date du décès par rapport à l’arrestation de Rodrigue. Aucun doute ne subsistait, ce dernier ne pouvait pas être l’auteur du crime de la jeune blonde. Toute une logistique, mise en place par la police, fut complétée et renforcée par Gilles. Aucune femme ne ressemblait à la deuxième geisha, le mystère s’épaississait. La photo diffusée sur Internet apporta son lot de témoignages incongrus. Elle apparaissait aux six coins de l’Hexagone et même dans un hameau reculé du bush australien. La collaboration des deux gendarmes, prévue pour durer le temps d’une escapade professionnelle à Venise, se trouva prolongée. Ils continueraient donc d’oeuvrer ensemble jusqu’à la résolution du dossier, que leur hiérarchie réclamait ardemment. Les deux hommes se rendirent à l’institut médico-légal. Hormis un piercing au nombril, la victime ne possédait aucun signe particulier laissant supposer l’appartenance à un cercle (gothique, satanique, sado-maso, etc.). Les boules de geisha et le loup noir liaient la mort de la défunte du seizième à celle d’Isabelle Rivet. Cependant, le tueur avait procédé de manière différente : rupture des cervicales, pour l’animatrice, et coups de couteau, pour l’inconnue de la porte Maillot. Ces procédés distincts intriguaient les deux hommes. S’agissait-il d’une mise en scène visant à disculper Rodrigue ? Ils décidèrent de réfléchir espérant voir jaillir la lumière au fil de leur raisonnement.

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XXXXVIII

Parallèlement aux investigations habituelles, la cellule affectée aux infractions, crimes et délits sur le Web, participa activement à la recherche de la vérité. Les fins limiers de l’informatique furent mis à contribution. De plus en plus de sites se créaient et leur florilège d’images perverses rendait la situation de plus en plus préoccupante. Le nombre de fonctionnaires, attachés à la surveillance du réseau, ne cessait de croître, mais la délinquance possédait toujours une technologie d’avance. Le banditisme et la mafia s’étaient engouffrés dans ce créneau particulièrement juteux. La deuxième geisha pouvait appartenir à ce monde de la sexualité virtuelle, il ne fallait pas négliger cette piste. En accord avec Gilles et Sagol, le capitaine Lubin, responsable du service, décida de placer une équipe de veille sur les sites chauds. Plusieurs as de l’informatique se penchèrent sur le dossier. Ils procédaient comme des internautes ordinaires, la différence résidait dans leur formation et le matériel ultraperformant mis à leur disposition. Ces spécialistes savaient parfaitement s’immiscer dans la toile, ils utilisaient des pseudos et un langage propre aux chateurs en quête de bonne fortune. Des blogs érotiques furent créés pour attirer les pervers de tous poils. L’opération révéla l’attrait d’un grand nombre de surfeurs pour ce style de distraction. Les logiciels repéraient ceux qui exprimaient des désirs en marge d’une relation sexuelle normale. Sagol et Gilles pénétrèrent dans un univers qui leur réserva bien des surprises. Le lieutenant réalisa avec peine le chiffre affiché par les compteurs. Les détraqués, les frustrés, les exhibitionnistes, les fétichistes, les obsédés et les déviants de toute nature semblaient s’être donné rendez-vous sur Internet. Les deux amis trouvaient ces comportements affligeants. Sagol souligna que ces conduites évoluaient au même titre que la société, la dépravation s’incrustait partout. La cellule identifia de nombreux internautes et les responsables décidèrent de lancer une opération d’envergure. Il fallait parvenir à une réactivité maximale afin de les prendre en flagrant délit. Les gendarmes espéraient qu’en donnant un coup de pied dans la fourmilière l’assassin commettrait une erreur. Cette technique présentait l’avantage d’affoler ceux qui craignaient d’être confondus. Le travail prouva son efficacité. L’arrestation de pédophiles, dont quelques récidivistes, permit de mettre à jour une bande organisée qui commercialisait des clichés d’enfants endurant les pires horreurs. Malheureusement, la geisha du seizième garda son secret, personne ne paraissait l’avoir déjà vue parmi tous les suspects interpellés. Elle restait une parfaite inconnue, les enquêteurs devraient chercher dans d’autres directions. Les gendarmes tentèrent d’interroger Rodrigue qui se murait dans le silence. Les médecins affirmaient qu’il avait subi un gros choc émotionnel et que cet état pouvait perdurer plusieurs semaines. Sagol et Gilles n’insistèrent pas, ils savaient que l’autorisation de visite du docteur Bourdin ne pouvait être validée dans le cadre d’un interrogatoire de l’assassin présumé des deux Isabelle. Ils remercièrent le psychiatre et laissèrent Rodrigue hagard dans sa chambre capitonnée. La cellule se mobilisa sur tous les acteurs du monde de la nuit et du sexe dans la capitale. Les hommes menèrent leurs investigations sur plusieurs pistes. Le milieu de la prostitution et celui du proxénétisme furent cernés de très près. Les portiers des grands hôtels furent mis à contribution, des couples de fonctionnaires visitèrent les clubs échangistes et l’univers du show-biz n’échappa pas à ce ratissage afin d’identifier la défunte du seizième. Malgré ce déploiement important, il fallut se rendre à l’évidence, l’abondance de moyens n’apporta pas de solution à l’énigme.

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XXXXIX

J’avais très mal à la tête depuis plusieurs jours. Les énormes mâchoires d’un étau me comprimaient le cerveau. La douleur s’intensifia, j’eus des flashes de lumière aveuglante. Ces éclairs m’envoyèrent des décharges qui m’anéantirent. Je me repliai sur moi-même et je fermai les yeux, le noir m’apaisa un peu. J’avais perdu le fil du temps, je ne pouvais pas dire la date du jour. Ils avaient augmenté le dosage des injections quotidiennes qu’ils m’administraient, la chimie me détruisait. Je voulais rejoindre le huitième soleil, lui seul adoucirait mes tourments et me ferait connaître une vie nouvelle. Une longue conversation avec l’expatrié m’avait épuisé. Il avait entrepris de me parler des couleurs. Il prétendait qu’il en existait des milliards dans la contrée des huit astres. J’avais écouté, béat, son exposé sur le sujet. Il s’était montré intarissable, ses représentations avaient pris mille nuances et ma cellule s’était illuminée. Les murs s’étaient métamorphosés, ils avaient épousé les tonalités des propos échangés. Il m’expliqua que chez lui, chaque soleil brillait et changeait de teinte au fur et à mesure de nos désirs. Ils inventaient leur monde a contrario des terriens qui le subissaient. Je suivais tant bien que mal ses élucubrations, cet univers féerique n’attendait que moi, je m’en persuadais. Je me posais beaucoup de questions, le comment et le pourquoi m’interpellaient. Chacun de nous perçoit ses nuances personnelles, me dit-il. Je ne comprenais pas cette diversité infinie. Je cantonnais le domaine du possible à mon esprit aussi étroit que la cellule. Il me fallait fournir un gros effort sur moi-même pour concevoir un tel paradis. L’étau se resserrait de plus en plus et je décelais l’expatrié à travers un brouillard épais. Nous ne connaissons pas votre arc-en-ciel. Cette écharpe d’Iris constitue notre lumière en permanence, c’est un non-événement. Cela dépassait l’entendement humain. La constance du phénomène lumineux excitait ma curiosité et je voulais comprendre ce cheminement qui m’ouvrirait la voie vers le huitième soleil. J’essayai d’imaginer cet univers multicolore et les conséquences de ces visions différenciées d’un même évènement. Je ne pus m’habituer à cette idée, mon intelligence n’acceptait pas ce vaste chambardement. Il tenta de me rassurer en me déclarant que ma réaction lui prouvait que le moment de mon départ pour ce grand voyage approchait, mais il me fallait encore progresser sur la route qui me mènerait vers une nouvelle aventure. Je lui expliquai le symbolisme des couleurs dans notre société et il fut très attentif. Je commençai par le noir, associé au deuil et au chagrin, surtout dans les régions méditerranéennes. Il me rétorqua que les humains éprouvaient le besoin de se faire remarquer dans leur état. Il me cita la veuve, le prêtre, le policier, le pompier, l’infirmière, chacun existait par son uniforme. J’avouai que mon ami ne manquait pas de perspicacité. Le blanc représentait l’innocence, la pureté et la lumière. Je pris l’exemple de l’enfant qui communie, de la jeune mariée encore vierge, ce qui ne correspondait plus à la réalité. Le vert renvoyait à la nature et à l’espérance. L’expatrié m’écoutait avec attention et ajoutait un commentaire lorsqu’il pensait que mes propos demandaient à être complétés. Le bleu et toutes ses nuances le fascinaient. Il avait du mal à comprendre la transparence d’une goutte d’eau et le bleu de l’océan. Nous partîmes dans d’innombrables explications et ma tête en souffrit davantage. Je perdais souvent le fil de notre conversation, il reprenait et répétait sans me tenir grief de mon inattention. Ma palette l’amusait et je terminai en lui parlant du métissage des races, du mélange qui donnait des enfants café au lait. Il me répondit que le café seul était un breuvage de qualité, de même que le lait ; il doutait de la saveur du mariage des deux. Je ne pus percevoir à travers ses propos à quel degré il situait sa réflexion et cela me laissa bien perplexe. Ce furent les derniers mots de l’expatrié. À mon réveil, ma geôle ressemblait à un ciel gris d’hiver lorsque l’horizon se cache dans la grisaille du quotidien.

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L

La visite des clubs échangistes permit aux enquêteurs de constater l’ampleur du phénomène. Cette liberté sexuelle avait gagné toutes les couches de la société. Malgré l’arrivée du Sida, un nombre croissant de couples s’adonnait à ces pratiques. Autres temps, autres moeurs, ne cessait de scander Sagol. Ils obtinrent la confirmation qu’Isabelle Rivet fréquentait certains cercles privés et que ses prestations séduisaient les participants. Un duo de gendarmes participa à quelques parties fines afin d’approcher certains protagonistes. Malheureusement, peu d’informations transpirèrent, l’omerta était de mise. Peu de prostituées collaborèrent avec les représentants de l’ordre. Depuis des lustres, elles subissaient les tracasseries policières, il ne pouvait donc pas en être autrement. Le silence s’érigea en système d’autodéfense. La clientèle recherchait la discrétion et le quidam, se trouvant sous les projecteurs, risquait gros. La fréquentation de ces dames clouait au pilori celui qui révélait cette perverse habitude. Les filles devaient aussi se méfier de leurs protecteurs, car ceux-ci prenaient vite ombrage de l’excès de bavardage de leur gagne-pain. Leur papotage se limitait aux discussions typiquement féminines entre consoeurs. Quelques associations arrivaient à maintenir un lien avec ces péripatéticiennes pour la plupart en situation irrégulière. L’arrivée sur le marché des proxénètes des pays de l’Est avait profondément modifié le paysage de la prostitution. Les méthodes pour maîtriser les filles démontraient toute la bestialité de ce milieu et justifiaient le mutisme des jeunes femmes. Il ne s’écoulait pas un mois sans qu’un cadavre atrocement torturé ne soit découvert. L’identification s’avérait impossible, chaque victime ne figurant dans aucun fichier de police. La perspective d’un dernier voyage dans la fosse commune tenait d’une main de fer ce petit monde. Gilles et Sagol pensaient qu’il fallait s’attaquer au porte-monnaie des souteneurs, unique façon, selon eux, de combattre efficacement cet esclavage avilissant. Une prostituée moldave rompit la loi du silence. Elle confia à une inspectrice qu’elle connaissait l’assassin et la victime. Cette révélation ragaillardit l’équipe chargée d’investiguer dans ce secteur. Les gendarmes lui donnèrent un rendez-vous pour recueillir plus d’éléments, mais elle ne vint jamais au point de rencontre. Les proxénètes avaient pris les enquêteurs de vitesse et la fille devait se trouver en mauvaise posture. Elle savait qu’elle jouait sa vie si elle parlait et, le combat perdu, il fallait en payer le prix fort. Le coup de pied dans la fourmilière mettait en péril les plus faibles. Les caïds migrèrent immédiatement vers des cieux plus cléments. Ils confièrent leur fonds de commerce à des seconds couteaux, en attendant de pouvoir réapparaître lorsque le calme serait revenu. Gilles et Sagol décidèrent d’intensifier l’action en direction de ce milieu. Une autre fille révéla l’identité de la geisha du seizième et sa fin atroce. La punition avait été maquillée en crime sexuel. De nombreux proxénètes firent les frais de l’opération montée par la cellule spécialisée, mais les gros poissons passèrent au travers des mailles du filet. Les deux gendarmes savaient que, dès le lendemain, une filière se remettrait en place, la nature a horreur du vide. Assurer la sécurité de l’indicatrice jusqu’au procès s’imposa prioritairement à la justice. La pauvre Sylvia ne doutait pas de la suite de son histoire, les balances finissent toujours mal. Notre système judiciaire ne prévoyant pas une protection prolongée, elle n’était devenue qu’une morte en sursis. Il fut établi qu’aucun lien ne reliait les trois meurtres. Les Moldaves avaient utilisé le subterfuge du loup et des boules de geisha pour tromper les représentants de l’ordre. L’un d’entre eux avait entendu parler de la fin tragique de la colombine du campanile et s’était inspiré des potins parisiens pour mettre en scène le crime… Rodrigue restait donc le seul présumé coupable de la mort des deux Isabelle.

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LI

Assis sur mon lit, je me remémorais le moment où ils m’avaient arrêté. Je regrettai mon retour dans l’avant-pays savoyard. La maison de Jacques et Martine avait marqué la fin de ma liberté, ils allaient s’acharner sur moi, je le pressentais. Ils m’avaient neutralisé sans ménagement, comme un bandit de grand chemin. Leurs méthodes musclées m’avaient totalement immobilisé et il avait mieux valu rester calme. Les policiers ne saisissaient pas ma logique. La loi guidait leur action et, pour eux, elle seule prévalait ; cette exigence primait sur toute autre considération. Ils m’incitèrent à raconter mon escapade avec Isabelle. Je ne dis rien, ce passé n’appartenait qu’à moi et ils n’auraient pas compris. Je devais garder le secret sur mes activités ; se taire ou mourir, telle était devenue ma devise. Ils m’emmenèrent dans un endroit sordide, à l’image de la société dans laquelle on me demandait de participer et de vivre. L’expatrié guidait ma conduite, je savais qu’il me soutenait et me menait vers le pays du huitième soleil. Ils insistèrent lourdement et usèrent de toutes les recettes pour me faire craquer. La douceur succéda à la colère. Ils burent et mangèrent devant moi, mais j’avais renoué avec une habitude ancienne et je n’avais ni soif, ni faim. Mes années passées en institution me revinrent en mémoire. La privation et l’absence de désir, qui avaient marqué cette époque, me permirent de résister à toutes leurs tentatives. Passablement énervés par mon indifférence, ils m’accusèrent sans savoir, je n’étais pas le prédateur qu’ils prétendaient. Ici, je me sentais libre dans ma tête, enfin lorsqu’elle ne me faisait pas souffrir, ce qui s’avérait de plus en plus rare. Je composais la musique du huitième soleil, une symphonie de lumière. Je griffonnais ma partition sur un cahier, l’air me trottait dans les méninges. Malgré le traitement et l’absence de pratique, ma mémoire musicale était restée fidèle. Je fermai les paupières, le piano se positionna devant moi, puis le clavier noir et blanc me transporta au carnaval de Venise. Je distinguai un tableau émergeant de la brume de la lagune. J’étais tout petit et des personnages dansaient sur un damier aquatique. Je n’entendais pas la musique et mes notes devinrent d’énormes gouttes d’eau. Ils me faisaient peur, je suai à grosses gouttes et la panique me gagna. Un ange blanc sauta sur les touches noires, ces entrechats me fascinèrent… j’avais trop mal au crâne. Colombine jeta son masque. Derrière le loup, je vis une tête de mort. Je me mis à trembler, la suite de l’histoire me terrifiait. Elle enleva ce visage de pacotille. Il ne subsista que deux yeux qui me regardèrent, rien d’autre, hormis des pupilles accusatrices, un regard qui m’emmenait vers le néant. Elle retomba lourdement sur le clavier, puis un liquide rougeâtre se répandit et enveloppa le piano. Je criai, je hurlai ma détresse, Patricia arriva accompagnée du docteur Bourdin. Une piqûre et la lagune m’absorbèrent. J’aperçus devant moi un sourire qui ondulait, telles des vagues, puis plus rien. Une nuit glacée m’attendait. Je vis Isabelle danser nue devant l’expatrié. Il se tut pour ne pas me faire de peine. Je ne lui avais pas fait part de mes visions et je n’en parlais à personne ici. Mon silence les obligeait à se poser de nombreuses questions. Avec les doses de médicaments, je ne pouvais pas me concentrer longtemps. J’avais froid, je tremblais souvent et mon corps, parcouru de frissons, s’était recroquevillé. Je pensai à ma musique et à ma soeur, Charlotte. Ses sanglots résonnèrent dans la lagune, elle seule possédait la clé de mon mystère. Tacitement, nous nous étions promis de garder au fond de nous ces meurtrissures de l’âme.

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LII

Pour quelle raison avais-je tué Isabelle ? Elle s’était servie de moi pour sa carrière. Son coup de foudre n’avait représenté qu’un coup de pub, rien d’autre. Au début, le strass et les paillettes m’avaient amusé, puis je m’étais lassé du milieu et d’Isabelle aussi. J’avais échappé au carcan de l’institution pour retrouver les flammes de l’enfer dans les bras d’une pécheresse. Elle construisait son personnage jour après jour. Je n’étais que son objet, un faire-valoir, joueur de piano, que l’on exhibe comme un chasseur, son trophée. L’expatrié m’avait ouvert les yeux. Il m’avait cité quelques exemples sur l’ambition, la vanité et le dédain. Sa clairvoyance m’avait guidé sur la voie du châtiment, Isabelle ne m’humilierait plus, plus jamais. Son exubérance et ses exigences se termineraient selon mon bon vouloir. Je m’étais senti devenir plus fort à chaque instant, mais elle n’eut pas le loisir de percevoir ce changement. Venise, ce lieu chargé de mille symboles, constituait l’endroit idéal pour assouvir ma vengeance. Arracher le masque d’Isabelle, celui de la séduction, de l’ignominie et de la perversion, s’était imposé à moi. Quelle formidable fin que le carnaval, où chacun joue un rôle en se dissimulant sous l’habit ! Isabelle avait tiré sa révérence au pays de l’amour, elle qui n’avait aimé que son miroir. Le rideau était tombé sur la colombine du campanile, son loup était devenu un masque mortuaire. Elle avait compris, en l’espace de quelques centièmes de seconde et son regard s’était tourné vers le ciel gris. Je lui avais alors brisé la nuque et elle était partie le long du câble. Ensuite, j’avais erré en funambule sur le fil de la vie. Venise venait de faire son oeuvre de salubrité, par l’expiration d’une prédatrice. Je m’étais aperçu que l’existence tenait à peu de choses. Il suffisait d’un geste bien accompli pour stopper ce souffle qui viciait mon environnement. Isabelle ressemblait trop à Isabelle, le cauchemar s’incrustait en moi. Il me fallait exorciser ces démons et me débarrasser à jamais de ces images nauséabondes. Je me posais souvent la question du hasard et des coïncidences. Parfois, dans mon rêve éveillé, les deux Isabelle se confondaient en une seule blonde qui s’offrait à moi en prenant des poses obscènes. Après ces visions, ma tête me faisait atrocement souffrir. Je fredonnais une sonate de Chopin et la douleur s’apaisait. Ma destinée me mènerait au huitième soleil, là où mon coeur et mon âme vibreraient en harmonie. Je voyais mon père et ma soeur. Chaque image me glaçait le sang, ma petite Charlotte pleurait en silence. Je n’avais jamais compris les messages que me transmettait son regard apeuré. Dans le kaléidoscope défilaient les parties de Scrabble de mes parents. Un détail m’interpellait, ils n’avaient jamais écrit le mot amour, cela ne rapportait probablement pas assez de points. Elle me regardait avec ses yeux d’ange et mon père l’accompagnait dans sa chambre. Il n’était jamais venu le soir dans la mienne. Trop mal à la tête ! Tes sanglots me fouettaient le coeur et je n’y pouvais rien. Pendant ce temps, maman rangeait le jeu. Je haïssais le Scrabble ! J’espérais qu’à chaque tirage, le mot honte s’afficherait, que les cases se rempliraient de mots doux et que Charlotte ne serait plus jamais triste. Personne ne pourra jamais comprendre, les autres passent leur chemin, sourds aux fêlures de l’enfance. Ici-bas, Charlotte sèche tes larmes, tu es grande aujourd’hui. Un jour de démence, j’avais détruit le jeu de Scrabble, mes parents ne l’avaient pas remplacé, pourquoi ? Ma soeur était partie, pourquoi pensai-je à tout ça ?

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LIII

- La gestion du temps chez les humains représente leur problème majeur, me déclara l’expatrié, ils sont périssables et veulent dompter le cours inéluctable de leur destin. Apprivoiser le temps, pour se donner l’impression de le dominer, pourrait constituer leur devise. C onfiné dans ma cellule, je subissais l’espace et l’écoulement lent des heures. Seule ma musique me permettait d’exister autrement. Ils avaient divisé la vie pour mieux en maîtriser toutes les phases. Un jour, ils avaient eu l’idée du ministère du Temps libre. L’expérience avait duré deux années et la dénomination avait été abandonnée. Chaque activité était calibrée. L’ouvrier était payé à l’heure, les parkings et les parcmètres étaient contrôlés par des gardiens munis d’un chronomètre. Mon ami me parla de Charlie Chaplin et de l’un de ses chefs-d’oeuvre : Les Temps modernes. Ce cinéaste, en visionnaire, avait caricaturé les travers de ses contemporains et la satire des cadences, rythmées par l’omniprésence de la pendule, se révélait un véritable bijou. Seul Dieu est intemporel, les humains avouaient leur impuissance devant l’éternité. Ils avaient créé le sablier, le cadran solaire, la montre avec ce qu’ils pensaient posséder de plus précis : le quartz. Désormais, ils couraient tous à la recherche des mouvements anciens qui n’offraient aujourd’hui qu’une précision dépassée. Cet exemple illustrait l’homme, il inventait sa propre prison. L’expatrié rit de cette organisation, il prétendit que cela nous menait à notre perte. Le temps devait être patience et pas nécessairement identique selon la personne, le contexte, mais aussi le plaisir que l’on trouvait dans le moment présent. J’acquiesçai, je savais pertinemment que cette course effrénée durerait encore très longtemps. J’essayai de griffonner quelques mots sur un cahier, je tremblais beaucoup. J’étais préoccupé par le rôle du temps dans la musique. Il m’apparaissait impossible d’en faire abstraction, sinon mes notes s’étireraient ou rétréciraient comme une roue qui deviendrait carrée. Je partis dans des paraboles qui me ramenèrent toutes à mon point de départ. L’obsession m’habitait, j’en conclus que j’étais prisonnier du cycle des heures et des jours. Comment sortir de ce schéma et échapper à ma condition ? L’ami me susurra la réponse en m’indiquant que la solution ne pouvait résider qu’en moi. Décidément, rien ne tournait rond dans ce système, seul l’expatrié pourrait m’extraire de ce cauchemar. Le temps et le néant s’affrontaient dans mon cerveau, je ne savais pas qui allait gagner. Seule ma vie s’égrenait et je réfléchissais recroquevillé sur mon lit. Les visites se faisaient rares et j’éprouvais des difficultés à mettre mes pensées en ordre. Ils me droguaient à outrance et je perdais toute notion du jour de la semaine. À quoi bon s’en soucier ? Je me tenais déjà prêt pour mon prochain voyage. Patricia et le docteur Bourdin venaient de me quitter. Le médecin voulait des explications sur un chapitre traité dans un cahier. Je refusai de lui donner les clés de mon esprit, je lui répondis par onomatopées. L’infirmière m’adressa un regard complice, elle ne souscrivait pas à ma comédie, mais elle ne dit rien à son patron. J’avais froid et je sentais l’odeur de la mort, celle qui rodait autour de moi depuis toujours. Je comptai les soleils et je m’arrêtai au huitième. Je désirais l’atteindre et commencer un autre destin. Je tremblais, la couverture enroulée autour de moi. Un néon famélique projetait sa lumière blanche sur ma peau diaphane et je me recroquevillai davantage, dans une position foetale. J’aurais aimé retourner dans le ventre de ma mère en attendant des jours meilleurs. L’expatrié espaça ses visites et mon état de santé devint préoccupant. Personne ne s’en inquiéta, la justice me voulait mort ou vivant, peu m’importait. Je n’avais accompli que mon devoir en soulageant mon prochain de dangereuses dépravées. La pureté m’échappait, je voyais toutes les colombines de la terre et du ciel danser une farandole autour de ma dépouille. Mon cauchemar continuait et ma tête s’emplissait des douleurs de ce monde. J’avais mal, mal. Je venais d’avoir vingt-cinq ans et j’étais irresponsable de mes actes. L’hôpital, entièrement blanc, était totalement recouvert de carreaux, excepté aux fenêtres. Elles étaient grillagées pour me protéger, affirmaient-ils. Hôpital, hospice ou prison, le nom m’importait peu, j’étais enfermé ici entre ces murs immaculés. Ils me traitaient de pauvre garçon. Ils se trompaient, j’étais cousu d’or et ils ne le savaient pas. Je possédais une richesse que je partageais avec l’expatrié et aucune serrure ne m’empêcherait de m’évader vers d’autres cieux. Mon esprit vagabondait souvent et cherchait la direction du huitième soleil. Ils demeuraient impuissants et ils persistaient dans l’ignorance. Au huitième jour, je me trouvai extrêmement faible, le médecin décida de me nourrir de force. Pour éviter l’étouffement, seuls des aliments liquides me furent proposés. Je n’eus pas d’autre choix que d’ingurgiter leur infâme bouillie. L’expatrié s’interrompit quelques minutes et j’attendis impatiemment la suite de son récit. Entre deux personnages, fréquentés par mon compagnon, je revis les hommes se précipiter sur moi. Ils m’avaient déclaré irresponsable de mes actes. Je partirais à la grande joie de mes accusateurs. Ils voulaient obtenir ma tête et me traîner devant les tribunaux. La guerre entre la médecine et la justice me laissait indifférent. Leur fonctionnement ne me correspondait en aucune manière. Ils ne me retrouveraient pas dans l’univers des huit soleils. Ils m’avaient déclaré irresponsable. Ils m’avaient mis entre des murs blancs. J’avais déjà érigé ma forteresse pour me protéger des hommes. Ils ne pénétreraient jamais dans mon jardin secret. La musique restait le seul lien qui me rattachait à ce monde. Je pensai à la symphonie qui se jouait dans ma tête. Les instruments ravivèrent ma douleur, une tempête se déclencha dans mon crâne. Ils m’avaient déclaré irresponsable… et la blonde, sous les sunlights, étaitelle responsable ? Elle m’avait exposé comme un animal de cirque, j’avais servi ses desseins les plus mercantiles. Elle voulait la notoriété, je cherchais de l’amour. Elle n’avait pas perçu mes fêlures et avait réveillé mes vieilles blessures. Lorsqu’elle se donnait à moi, je voyais mon père et ma mère, je jouissais dans la douleur. J’aperçus des filins tendus au-dessus de l’hôpital. Des colombines sans visages couraient et sautaient d’un câble à l’autre. Elles étaient toutes identiques, vêtues comme des anges, des anges aux masques machiavéliques. J’avais mal, je ne voulais pas qu’elles ôtent leurs déguisements. J’eus peur de la vérité nue, je me terrai au fond de mon lit. Elles m’appelèrent et j’étais sûr que la Faucheuse se cachait parmi ces funambules. Leur vie, je l’exécrais. Je n’avais plus la force de résister, de m’opposer. Je partis à la dérive, je voguai sur des eaux de miel. Je voulais rejoindre l’expatrié et j’attendais un signe de sa part pour suivre son chemin. J’étais prêt à quitter l’intolérance, plus rien ne me retenait dans cet univers glauque. Je rêvai, j’imaginai que Gandhi était une femme ; Jeanne d’Arc, un oiseau, un condor. Le petit ministre était devenu un tas de sable balayé par le vent de l’histoire. Les moines tibétains s’étaient transformés en manchots et, sur la banquise qui fondait, ils prenaient des cours de natation. De chaque côté du continent se trouvait un gardien, mon père, à droite ; ma mère, à gauche. Colombine recouvrait le tout de son voile immaculé, j’avais trop mal à la tête, une lumière blanche m’éblouit. Le docteur Bourdin voulait me faire passer des examens approfondis du cerveau. J’avais entendu une conversation avec les infirmières. Il trouvait que mon état empirait et il avait évoqué à voix basse l’éventualité d’une tumeur. Je ne bénéficiai d’aucune information, j’étais devenu un légume qui se flétrit, se fane et se dessèche. Mon esprit était parti ailleurs et mon crâne subissait un cataclysme de grande envergure. Un rendez-vous fut pris dans un hôpital parisien, pour passer un scanner. Patricia m’avait informé de la demande du médecin, je devrais être transféré d’un jour à l’autre. Cela allait mettre un peu d’animation dans mon quotidien. Ce matin-là augura un jour nouveau. Un ambulancier vint me chercher pour m’emmener. Une berline blanche m’attendait dans la cour. Il s’agissait d’un véhicule léger, un chauffeur patientait au volant. Hormis la couleur, cette voiture ne ressemblait en rien à une ambulance. Je pris place à l’arrière avec mon accompagnateur et j’ignorais si je reviendrais entre ces murs. Cela m’indifférait. Excepté la ceinture de sécurité, ils ne m’avaient pas attaché. Ils devaient penser que mon état ne me permettrait pas de manifester des velléités d’évasion. Ils se trompèrent, l’envie triompha de la douleur. J’avais décidé de m’échapper, je voulais rejoindre le huitième soleil, libre. Je souhaitais fuir ce carcan carcéral qui m’anéantissait. L’atmosphère printanière me grisait, je humais par la fenêtre Paris et ses odeurs. Il me restait à saisir le moment opportun pour prendre la poudre d’escampette. Un feu passa au rouge. Je sautai de la voiture et courus dans la foule des boulevards. Mes deux gardiens réagirent tardivement, l’effet de surprise avait joué en ma faveur. Je vis l’air ahuri du grand escogriffe posé à mes côtés. Le temps pour lui d’ôter sa ceinture de sécurité, je me trouvai déjà au milieu d’une marée humaine se dirigeant je ne sais où. La liberté me stimula. Cependant, mon mal de tête s’intensifia au rythme des battements de mon coeur qui s’affolait. Rien ne devait entraver ma course vers cet ailleurs que je désirais plus que tout. Surtout, ne pas se retourner, ma tenue de ville empêcherait mes poursuivants de me repérer trop facilement. Le seul détail vestimentaire, qui me différenciait des passants, résidait dans mes chaussures. Ils ne m’avaient pas rendu mes lacets. Peu m’importe ! Personne ne regardait mes pieds et je marchai d’une allure soutenue dans les pas de tous ces gens. C’était bon de se sentir libre. J’errai dans les rues de Paris sans me faire repérer, les ambulanciers avaient dû renoncer à me retrouver. La police n’allait pas tarder à être prévenue de mon évasion, il me fallait agir vite. Je n’avais pas d’argent et je souhaitais quitter la capitale au plus tôt. Je devais échafauder un plan afin de sortir d’ici et trouver le moyen de grappiller les euros nécessaires à mon entreprise. Je rejoignis les bords de Seine. Deux clochards m’approchèrent et tentèrent de me ceinturer, ils devaient croire que j’étais riche. Eux aussi cherchaient des subsides, ce ne serait pas avec moi qu’ils renouvelleraient leur stock de boisson. Je courus aussi vite que possible, mais l’absence de lacets freinait ma course. Néanmoins, je réussis à semer mes poursuivants passablement éméchés et ils n’insistèrent pas. Je me dirigeai vers la gare de Lyon en évitant soigneusement les endroits fréquentés par des marginaux. Le manque d’alcool ou de drogue rendait les individus agressifs. Je cogitai un plan, afin de pouvoir m’acheter un billet de train, et je volai un sac à main à une vieille dame. Je ne me sentis pas fier de mon acte, mais nécessité fait force de loi. Mon larcin se révéla fructueux, je récupérai près de mille deux cents euros, un butin inespéré. Les hurlements de cette pauvre femme résonnèrent dans mon crâne. Elle m’évoqua un animal qui sait qu’il va être exécuté à l’abattoir. Ses cris aigus percèrent mes tympans. Je décidai de brouiller les pistes en me rendant d’abord à Lille, ensuite à Strasbourg pour rejoindre Lyon et les Alpes. Je me procurai des billets pour plusieurs directions simultanées, je prendrais ma décision en fonction des évènements. La Savoie avait ma préférence, j’utiliserais des chemins détournés pour l’atteindre. La police devait m’attendre là-bas, il faudrait ruser.

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LIV

Gilles et Sagol conversaient dans le bureau de ce dernier. – L’assassin revient toujours sur les lieux du crime, dit Sagol, ne l’oublions pas. Il avait abordé le cas de Rodrigue avec cette phrase prémonitoire. Il ignorait que dans les minutes à venir il allait apprendre que celui-ci se trouvait en cavale. Cet après-midi-là, Gilles et Sagol mettaient la main à la pâte, car ils recevaient les Italiens. Tout avait été prévu pour leur ménager un séjour agréable. Le commandant Licci conduirait la délégation vénitienne composée d’une dizaine d’hommes. Ils resteraient en France une quinzaine de jours, le temps de goûter aux spécialités culinaires et de visiter la capitale. Les deux gendarmes considéraient qu’ils ne pouvaient pas faire moins que leurs homologues ; l’accueil s’étant révélé sans faille. Un seul détail les chagrinait, l’assassin de la geisha du campanile et de l’animatrice radio s’était évadé. Il courait toujours dans la nature et des femmes se trouvaient en danger de mort. Agir vite et bien s’imposait de toute urgence. Une petite idée trottait dans la tête des deux comparses et ils s’y attelleraient après l’arrivée du train en provenance de Venise. Alertée par le commissariat de police proche de la gare de Lyon, la cellule spécialisée, dirigée par le lieutenant Gilles, avait dépêché des enquêteurs pour auditionner une personne âgée. Elle affirmait qu’un homme l’avait agressée et lui avait volé son sac à main. Le signalement correspondait trait pour trait à celui de Rodrigue. De plus, un détail ne trompait pas : l’agresseur n’avait pas de lacets à ses chaussures de sport. La vieille dame était catégorique, car lors de sa chute, elle était tombée aux pieds du jeune homme. Malgré son traumatisme et sa peur rétrospective, ses souvenirs étaient restés très précis. – Notre assassin aurait pris le train pour la Savoie que je n’en serais pas étonné, déclara Sagol. – J’en doute, répliqua Gilles, il est loin d’être sot. Il doit bien penser que nous allons ratisser la région et, à sa place, je brouillerais les pistes. – Tous les chemins menant à Rome, en l’occurrence en Savoie, il faut se déployer là-bas et lui tendre une souricière, mon ami. – D’accord, souhaitons qu’il ait décidé de retrouver ses vieux repères et de s’éloigner de Paris. Il croit peut-être que l’on ne viendra pas le chercher là où il a commis son deuxième assassinat. Croisons les doigts, chef. Sagol fut surpris par le mot, chef, prononcé par son ancien collaborateur, mais il ne releva pas cette désignation hiérarchique. Ma foi, certaines habitudes perdurent, pensa-t-il. – N’oublions jamais que l’assassin revient toujours sur les lieux du crime, Gilles, espérons que cette règle se vérifiera encore une fois. C’est en réfléchissant à cette phrase que les deux comparses se dirigèrent vers le quai pour accueillir leurs invités. Ils retrouvèrent l’atmosphère particulière liée au transit qui règne dans toutes les gares. Peu de monde attendait le long de l’interminable accotement. Il fallait un titre de transport pour approcher les wagons, mais les gendarmes ne rencontrèrent pas ce problème. Gilles songeait aux voyages dans l’Orient-Express, tandis que Sagol se remémorait ses périples dans sa terre natale. Ils aperçurent enfin le TGV qui amenait à bon port leurs amis vénitiens. Le train stoppa dans un crissement métallique caractéristique de l’arrêt final. Les portes s’ouvrirent et le premier à se présenter fut Roberto Licci. Il se précipita vers Sagol et Gilles et les trois confrères échangèrent de vigoureuses poignées de main. Le ton était donné. Les gendarmes reconnurent la plupart des autres invités, ils avaient travaillé ensemble sur le dossier de la colombine. Après les banalités d’usage, Sagol informa le commandant de l’évasion de Rodrigue Bonifay. Licci afficha un petit rictus qu’il dissimula aussitôt derrière un sourire plus énigmatique. Il s’adressa aux deux Français en leur déclarant que décidément, dans ce dossier, rien ne se passait normalement et qu’il les poursuivait. Ce diable de Vénitien raisonnait parfaitement, cette affaire occultait tout le reste de leur coopération. Un minibus était stationné devant la gare. Le groupe s’y engouffra et prit la direction de l’est de la capitale, où des appartements attendaient les Transalpins. Sagol et Gilles décidèrent avec Licci de revenir vers dix-huit heures pour faire le point sur l’évasion. Ils élaboreraient une action commune pour les jours à venir. Pendant ce temps, chacun disposait de trois heures pour s’installer ou se livrer à d’autres activités. À l’heure convenue, le véhicule mis à disposition des invités, pénétra dans la cour du service de la cellule spécialisée. Licci écouta attentivement les deux gendarmes. À l’instar de ses collègues, il pensait que le fuyard devait être appréhendé le plus rapidement possible afin d’éviter un nouveau drame. Tout naturellement, les deux Français prirent en main le dossier, ils s’avéraient les plus aptes à retrouver le fugitif. D’un commun accord, ils décidèrent de partir en direction de la Savoie, pendant que les autres Vénitiens profiteraient des richesses touristiques de la capitale. Sagol, Gilles, Licci et le jeune Massimo Laviso convinrent de décoller le lendemain matin à la première heure dans un véhicule banalisé. En attendant, ils se dirigèrent vers le Quartier latin où Gilles connaissait un petit bistrot auvergnat. L’établissement ne payait pas de mine, mais il respirait l’authenticité. Le décor, dans le style années cinquante, et l’accueil séduisirent les convives. Tout ce beau monde termina la soirée dans un club de jazz où l’on célébrait la mémoire de Boris Vian. Vers six heures, après une nuit courte, les quatre enquêteurs filèrent en direction de la Savoie, Gilles conduisait le véhicule. À plusieurs reprises, ils recueillirent des informations contradictoires sur la cavale de Rodrigue. Il avait été vu à Lille et à Strasbourg, mais cela restait à vérifier. Les kilomètres se succédaient et, à ce rythme, ils arriveraient à destination en début d’après-midi. Ils reçurent la confirmation de témoignages concernant le passage de l’évadé. Un détail revenait sans cesse parmi les dépositions : le jeune homme portait des chaussures de sport sans lacets. Les quatre enquêteurs se présentèrent vers quinze heures à la caserne, là où avaient opéré ensemble Sagol et Gilles. Ils déposèrent leurs maigres bagages et rejoignirent l’adjudant Riffard dans son bureau. Une bonne nouvelle les attendait, le fuyard venait de prendre un train à Dijon en direction du sud. Malgré cette information, il fut décidé de mettre en place un dispositif autour de la maison où Rodrigue avait séjourné lors de son périple précédent. Quatre gendarmes furent envoyés en planque dans le secteur. À Lyon, les policiers sollicités pour neutraliser le jeune Bonifay firent chou blanc. Ils durent se rendre à l’évidence, il était passé à travers les mailles du filet. Ils ne le trouvèrent ni dans la gare, ni dans le train qui continuait son trajet vers Marseille. Gilles et Sagol, noirs de colère, ne comprenaient pas comment une telle défaillance avait pu se produire. Ils craignaient un nouveau meurtre dans les heures à venir. Deux heures plus tard, le moral de l’équipe remonta légèrement. Un agent de la SNCF prétendait avoir vu le suspect monter dans un TER en direction de Chambéry. Les gendarmes prirent rapidement une décision. Ils avaient le temps de se rendre à Pont-de-Beauvoisin avant l’arrivée du train et de dépêcher des collègues au terminus. Ils s’engouffrèrent dans une berline et partirent vers l’avant-pays. Ils arrivèrent dix minutes avant l’arrêt du convoi. La gare ressemblait à un décor de western. Deux personnes attendaient sur le quai, Sagol et Gilles sortirent leurs cartes et demandèrent à ces deux voyageurs de se dissimuler dans le bâtiment. Ils reçurent pour consigne de monter dans le train, seulement à leur signal. Massimo Laviso réceptionnerait Rodrigue, les deux gendarmes ne pouvant passer inaperçus aux yeux du fuyard. Une voix annonça l’arrivée du train en gare dans les hauts parleurs. La locomotive pointa au bout de la voie, puis le freinage des roues sur les rails émit un son caractéristique. Enfin, le TER s’immobilisa, trois voyageurs descendirent d’un wagon, puis plus rien. Soudain, un jeune homme sauta sur le quai un peu plus loin. Massimo s’approcha de lui, il portait des chaussures de sport sans lacets. Il lui demanda du feu, Rodrigue répondit qu’il n’en avait pas. Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase, l’Italien le plaqua au sol, Licci et Gilles se précipitèrent dans la foulée. La cavale de l’assassin des deux Isabelle venait de prendre fin. Fidèle à son habitude, Rodrigue ne décrocha plus un mot. Les enquêteurs trouvèrent plusieurs billets de train dans ses poches. Ils purent ainsi reconstituer son périple. Il était parti de Paris en direction de Strasbourg, puis il s’était rendu à Lille, à Lyon et enfin dans l’avant-pays savoyard. L’intuition de Sagol s’était donc avérée juste. Le fugitif avait tenté de brouiller les pistes, mais le retour sur les lieux de son crime l’avait perdu.

22:30
17 avril 2010


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Je me trouvais dans un tunnel blanc éclairé par huit soleils. Je me souvenais des explications de l’expatrié et j’essayais d’identifier chaque astre. Le huitième s’appelait plénitude, une dénomination étrange pour celui qui n’avait pas préparé son voyage. J’espérais que chacun poserait son nom dans la lumière de ses rayons. Malgré mon immobilité, j’avançais entre des parois immaculées, une douce chaleur m’envahissait, je volais vers ma révélation. Je venais de passer devant mon père qui était accoudé à la margelle. Il cherchait sa vérité, ses yeux fixaient le fond du puits. Il ne s’était jamais trouvé aussi près de moi. Il ne me voyait pas et je scrutais son âme. Elle souffrait face au miroir qui reflétait le visage hagard dans lequel elle était emprisonnée. À ce jeu, la nudité révèle la cruauté des mensonges et les secrets enfin mis à jour. Ses larmes tombaient doucement et ridaient la surface de l’eau. Un monstre m’apparut, ce fantôme ne me faisait plus peur. Sur l’autre flanc du tube immaculé se trouvait ma mère. Elle avait le teint blafard et était recroquevillée comme un foetus, elle cherchait à renaître. Elle essayait de parler, mais après toutes ces années de silence, aucun son ne sortait de sa bouche, hormis un fil de soie blanche qui s’enroula pour former les mots : regrets éternels. Elle rentra sa tête dans ses épaules, je contemplais une statue de marbre. Isabelle me poursuivait, elle était nue, son habit de colombine s’était consumé à la lumière des soleils. Il ne subsistait qu’un voile neigeux accroché à ses cheveux. Elle était belle, trop belle pour moi. J’eus mal aux yeux en fixant sa nuque, ma vue se brouilla. J’aperçus des dizaines de filles blondes qui me pourchassèrent avec pour seul ornement un loup noir sur leur visage. Les huit soleils illuminaient les courbes de leurs corps. Je volai en direction des astres. Au-dessous de moi, une cohorte de policiers s’activait, ils cherchaient un coupable. Je haïssais cette société qui punissait sans comprendre. L’expatrié m’avait confié qu’au pays du huitième soleil il n’existait ni police, ni prison, ni asile. Chacun gérait son existence et s’épanouissait dans l’harmonie. J’éprouvai une inquiétude, je n’avais pas vu de piano jusqu’à présent, seulement des humains. J’aurais voulu jouer la Sonate au clair de lune, ils ne la connaissaient pas. Au fond du tunnel coulait une eau nimbée d’un léger brouillard qui voilait sa surface. Les gondoliers ramaient, les pantins du carnaval, qui étaient assis à bord, se levèrent et jetèrent leur masque. Tous se trouvaient là, les fantômes de mes nuits, ceux de mes jours. Ils se dévoilaient chacun à leur tour, comme s’ils adressaient leur dernier salut à l’artiste. Chaque personnage arborait une ardoise sur laquelle il avait écrit ses principales fautes. Je lus les trois premières et continuai mon chemin. Je choisis la route de l’oubli, pour mériter demain, j’effaçai hier de ma mémoire. Au milieu de ce tunnel se trouvait un pont recouvert. Des âmes erraient pour égarer les voyageurs. Je n’eus qu’une idée en tête : filer tout droit. Je n’avais plus mal au crâne, la lueur s’intensifia, j’approchais du but. Je savais que l’expatrié m’attendait à l’autre bout. Il avait promis de me guider dans cette nouvelle existence et je voulais me montrer digne de sa confiance. Je ne volais plus, maintenant je flottais dans une atmosphère de coton. Je pensai à Charlotte, ma soeur, je ne l’avais pas vue au cours de mon voyage. Ma petite soeur, qui payait la faute des autres, j’aurais aimé lui tenir la main et lui dire que son cauchemar était terminé. Le père démoniaque n’était plus qu’une statue de marbre figée pour l’éternité. Charlotte, ma petite soeur, mon sang, que n’as-tu pas subi dans le calvaire de tes jours ? Ils ne te feront plus de mal, ils sont le mal. Je passai l’obstacle et je touchai presque les huit soleils. Une lueur m’aveugla. Ils m’avaient déclaré irresponsable de mes actes. Peu m’importe, j’étais devenu un expatrié. Au petit matin, Patricia, l’infirmière, découvrit Rodrigue Bonifay allongé sur son lit le sourire aux lèvres. Il ne bougea pas à son appel, elle comprit que la vie en cellule avait eu raison de son pensionnaire. Le docteur Bourdin ne put que constater le décès. Il ordonna une autopsie qui conclut à une mort naturelle. L’action judiciaire venait de s’éteindre par un épilogue inattendu.

 

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