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13:01 6 mars 2010
| Carole
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KELLER, Richard – Les Deux Bouts de la corde.
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14:16 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 1
Il est des jours, où malgré le soleil radieux, le ciel d’un bleu azur et les oiseaux qui chantent… il est des jours où la tristesse prédomine. Antoinette et Germain Drochard n’ont pas profité de cette journée, enfin ils n’en ont pas vu la fin. Ils sont morts, tous les deux, la faucheuse a fait coup double.
Germain allait avoir quatre-vingt-six ans et sa Toinette quatre-vingt-cinq. Durant plus de soixante années de vie commune, ils avaient connu des hauts et des bas, notamment avec la guerre, un sale souvenir la guerre. Il avait été fait prisonnier et s’était évadé malgré une blessure à la jambe. Il claudiquait depuis.
Nous étions au mois de mai. Depuis quelques jours, le beau temps s’était installé dans la région. Germain se levait tôt le matin. C’était une vieille habitude qui remontait à l’époque où il était contremaître à la régie des tabacs.
Autrefois, c’était une activité florissante, chaque ferme cultivait l’herbe à Nicot. Il y avait une usine à la sortie de la ville, au bord de la rivière. Il ne subsiste plus rien de tout cela, hormis le souvenir des anciens qui en parlaient la larme à l’œil.
Germain avait terminé sa carrière comme contrôleur. Il vérifiait les stocks chez les paysans. Le monopole interdisant de fabriquer son propre produit, la manufacture régissait tout de la semence au séchage, en passant par les récoltes. Il s’agissait du plus gros employeur local. Tout cela était bien loin et Germain jouissait de sa retraite depuis presque trente années.
Toinette avait travaillé à la ferme familiale jusqu’à son mariage (l’usage primait sur toute autre considération dans les campagnes). Après les noces, ils avaient quitté le petit village et s’étaient installés en ville, mais très vite ils durent déchanter. Toinette fit une première fausse couche et Germain fut appelé à la guerre. Ils ne purent payer le loyer et Toinette se replia chez ses parents.
A son retour de captivité, Germain vécut caché, de peur que les Allemands ne le capturent et lui fassent un sort, un évadé étant un traître à leurs yeux. A la libération, grâce à sa blessure à la jambe, Germain obtint un emploi réservé à la manufacture des tabacs. Ils s’installèrent dans une vieille maison héritée d’une arrière-grand-tante. Et c’est là, qu’aujourd’hui, le mot fin vient de s’inscrire dans le livre de leur vie.
La maison de Toinette et Germain se situe dans un hameau à l’extérieur de la ville, à environ deux kilomètres. Le quartier appartient à la commune limitrophe, les frontières territoriales sont parfois un mystère. Dans des temps reculés, il devait déjà y avoir des petits arrangements entre amis. Le centre du village se trouvait à plus de trois kilomètres. Dans nos régions, on ne parle pas de centre-ville, mais de chef-lieu. Après-guerre, il n’y avait que trois ou quatre habitations à côté de chez eux. Depuis, le hameau s’est garni de constructions neuves. Toinette et Germain étaient les gardiens de la mémoire de ces lieux. Ils avaient su, à force de chaleur humaine, de convivialité, de jovialité, conserver et transmettre un état d’esprit qui donnait au hameau toute son originalité et faisait bien des envieux parmi les citoyens.
Ici, bien sûr, tout le monde se connaît et les gens se retrouvent souvent les uns chez les autres. Il y a même un méchoui tous les ans pour le week-end du quatorze juillet. La fête dure plusieurs jours.
A côté de chez eux, une grande maison bourgeoise de style mille neuf cent est habitée par une vieille dame très élégante. Elle est veuve, son mari était directeur d’une grande entreprise nationalisée. Plus loin, dans le prolongement, se trouve un ancien patron de cimenterie, un homme très imbu de sa personne. En face, réside un entrepreneur de travaux publics. La maison adjacente est occupée par un couple travaillant dans la publicité. Ils ont deux enfants d’environ douze et dix ans. La fille s’appelle Maeva et le garçon Rémi, ils sont adorables. La villa suivante est occupée par un transporteur, lui aussi à la retraite. Il a transmis son affaire à son fils. Derrière eux, un cadre de la grande distribution et son épouse habitent avec leurs trois enfants : Deux garçons et une fille qui sont majeurs. Il y a aussi un plombier.
J’ai oublié de vous parler des parcs à chevaux, avec deux magnifiques juments . Les publicistes adorent la gent équine et leurs enfants montent chaque fin de semaine. Un voisin leur a vendu un terrain en face de chez eux, au grand dam du cimentier qui lorgnait dessus depuis longtemps. Ainsi va la vie! Malgré une entente exceptionnelle, en cette période où l’individualisme fait des ravages , il existe quand même quelques tensions, lorsque l’on parle de biens, d’argent ou d’amour.
Nous sommes mardi, le facteur Nicolas Favant, effectue sa tournée quotidienne. C’est un homme calme. Auparavant, il distribuait le courrier en vélo dans le centre-ville. Son collègue, titulaire de ce secteur, avait pris sa retraite, un peu contraint et forcé. Cet ex-camarade de travail avait cumulé plusieurs retraits de permis pour conduite en état d’ivresse. Gentiment, la hiérarchie lui avait suggéré de faire valoir ses droits et de quitter le métier avec les honneurs. Avec le nombre de récidives à son actif, il risquait gros. La justice lui proposa de suspendre la peine, à condition qu’il se soigne. Il comprit vite qu’il n’y aurait aucune échappatoire.
Nicolas est donc devenu le postier du hameau. Il doit être vigilant car l’inclinaison naturelle, à accepter toutes les invitations, est un danger pour les préposés à la distribution du courrier. Offrir un coup au facteur est une vieille tradition, qui ne l’a pas fait dans nos campagnes ? Aujourd’hui, il a beaucoup de travail. Les entreprises démarrent une nouvelle semaine et, dès le mardi, le volume à traiter est plus important (Nicolas préfère le lundi et le samedi, les autres jours c’est plus chargé). De plus, l’approche de la fête des mères a décuplé le nombre de prospectus publicitaires à mettre dans les boîtes. Il n’aime pas la publicité. Ce n’est pas du courrier noble et puis, nombre de clients lui font des réflexions, cela remplit leur boîte inutilement.
- Il fait soleil, les petits oiseaux chantent, se dit-il, alors la vie est belle. Il est presque treize heures, lorsqu’il arrive dans le hameau. Il fait soif, je vais me faire payer un coup chez la Toinette et le Germain pense-t’ il. Il se gare, prend le courrier des deux ou trois voisins les plus proches et ferme son véhicule à clef. Il se débarrasse des plis des autres maisons, et rentre dans la cour.
Il est surpris à plus d’un titre. Le chien n’est pas dehors. Habituellement, il lui fait toujours des fêtes. La porte d’entrée est fermée. En cette saison, la Toinette ouvre toujours en grand. Il entend le chien, un bruit étouffé comme lointain : il gémit et parfois hurle à la mort. Nicolas frappe à la porte, il n’obtient pas de réponse. Il frappe de nouveau et plus fort, seul le chien hurle encore. Il hésite et finalement se décide à ouvrir la porte. Celle-ci n’est pas fermée à clé.
Il entre dans le couloir, il ne voit personne. Il va jusqu’à la cuisine. Le chien gémit, le bruit semble venir de l’étage. Nicolas monte les escaliers quatre à quatre. Il manque de tomber car une marche est cassée. Il ne l’a pas vue dans la semi-pénombre. Il y a juste une ampoule culottée par les chiures de mouches, qui éclaire à peine le plafond. Dans les chambres, il n’y a pas âme qui vive. Le chien hurle de nouveau à la mort. Pas de doute, ça vient du grenier. Notre facteur grimpe l’échelle aux marches larges. Elle est un peu vermoulue, mais semble encore solide. Il fait sombre sous les toits. Il manque de s’assommer contre une poutre.
Le chien en gémissant lui permet de se situer. Il trouve un interrupteur et là, sur le point de perdre connaissance, Il se ressaisit aussitôt. Il vient de voir l’irréparable devant ses yeux. Attachée à la grosse poutre faîtière, une corde est enroulée sur plusieurs tours autour du bois et redescend de chaque côté. A une extrémité est pendue la Toinette, à l’autre bout se balance Germain.
Le soleil à son zénith envoie ses rayons. Dans la maison, une chape de plomb
s’est abattue. Nicolas a vite vu et compris qu’il n’y avait plus rien à faire. Le chien ne veut plus bouger de là.
Le facteur se précipite pour appeler les voisins. L’entrepreneur était chez lui, il
vient voir. Force de la nature, il décroche Germain et le pose sur le plancher poussiéreux. C’est ensuite au tour de la Toinette. Le chien se met entre les deux et montre les dents. Ils redescendent.
- Il faut appeler les gendarmes dit l’entrepreneur.
Dans la cuisine, aucun désordre apparent, si ce n’est le fouillis habituel.
- Le repas n’est pas préparé dit Nicolas. Peut-être sont-ils morts tôt ce matin ?
- Ce n’est pas possible dit l’entrepreneur, je les ai aperçus, vers onze heures.
- Bizarre, ils aimaient manger ou bien, ils avaient décidé d’en finir ce matin, à quoi bon préparer un repas?
- Je ne sais pas, dit l’entrepreneur, mais cela me semble anormal. J’appelle la gendarmerie.
En attendant la maréchaussée, les deux hommes discutent. Cette histoire de nourriture les turlupine.
- Ce n’était pas le genre des deux défunts. Au contraire, ils aimaient la bonne chère l’un et l’autre, dit le facteur.
- Ce sera un mystère à éclaircir répondit l’entrepreneur.
- Pas forcément, ils voulaient peut-être ne rien gaspiller, c’est bien dans les traditions des anciens rétorqua Nicolas.
- Oui, je ne les ai pas trouvés déprimés. Il est vrai que Germain avait beaucoup baissé ces derniers mois . Il était devenu incontinent et ne bougeait plus beaucoup de chez lui. Vous avez raison facteur.
Non seulement Germain était devenu incontinent, mais avec son diabète, il avait des plaies variqueuses nécessitant des soins quotidiens. Gisèle, l’infirmière, passait tous les jours faire les pansements et dans la soirée pour la piqûre. Ils connaissaient bien Gisèle, c’était une petite bonne femme toute en boule et très dynamique. Ses parents étaient originaires du même village que Toinette. Gisèle ne comptait pas son temps avec eux. Elle causait de tout et de rien et c’est ce qu’elle aimait le plus dans son métier. Elle disait toujours qu’elle dépassait son quota, elle pouvait bien rester un moment avec eux. Ce mardi, elle était arrivée aux environs de onze heures. Un pansement, une piqûre, quelques mots gentils et c’était du bonheur pour la journée.
Gisèle avait mis ses malheurs dans sa poche une fois pour toutes. Elle devait avoir une grande poche car il n’en sont jamais ressortis. Il y a des gens comme cela qui, malgré l’adversité, ne s’occupent que du bon côté des choses. Ca doit s’appeler de l’optimisme. Malgré un veuvage précoce (son mari était mort le lendemain des noces, écrasé sous un tracteur) , elle ne s’était jamais remariée et n’avait pas eu d’enfant. Elle disait qu’elle en avait eu des dizaines et qu’elle les aimait tous. Son passé m’avait été rapporté par un membre de sa famille. Personne d’autre ne m’en a parlé à ce jour.
L’entrepreneur se rappelait avoir vu passer Gisèle avec son quatre-quatre aux environs de onze heures.
- Il y a déjà un moment que j’ai appelé les gendarmes, qu’est-ce qu’ils foutent bon sang! grommelle l’entrepreneur.
Nicolas le facteur, quant à lui, a repris quelques couleurs. C’était la première fois qu’il découvrait des personnes pendues.
- J’ai vu aussi le fourgon de la commune, après Gisèle, il y avait le chef Emile et son acolyte René. Ils ont dû venir boire leur canon.
- Ils passent presque tous les jours dit l’entrepreneur.
Nicolas et l’entrepreneur ne sont à l’aise, ni l’un ni l’autre dans cette maison, comme si la demeure abritait un sort maléfique. Les deux hommes ne se le disent pas, mais la superstition se cache quelque part au fond de leur cœur. Avec la Toinette et le Germain, couchés côte à côte dans la poussière du grenier, certains se tairaient en pareilles circonstances; eux, ils parlent, ils parlent.
Le chef Emile avait sympathisé avec Germain lorsque celui-ci était chargé de la commission des travaux au conseil municipal. Germain avait été élu conseiller à de nombreuses reprises. Il n’avait passé le relais que depuis cinq ans, sa santé étant devenue un souci trop présent. Emile et Germain avaient un penchant naturel pour la bouteille, ce qui leur avait valu quelques déboires avec la maréchaussée. Germain s’était retrouvé plusieurs fois sur le bas-côté de la route, au retour de réunions trop arrosées. Plusieurs fois, il avait fini sa soirée dans les locaux de la gendarmerie. Comme c’était une figure locale, les gendarmes s’étaient contentés, les premières fois, de le sermonner et de le ramener dans leur fourgon à la Toinette. A la fin, les libations devenant plus fréquentes et les incidents très nombreux, Germain avait fini par se retrouver devant la justice et son permis lui avait été retiré. C’est Emile qui lui servait de chauffeur, cela ne les empêchant nullement de festoyer.
René, l’ouvrier municipal, suivait docilement son chef. Il levait bien le coude. C’était un rouquin, comme l’Emile, avec des taches de rousseur et une tache de vin dans le cou . Une telle marque de fabrique devait être un présage, pour quelqu’un qui ne buvait jamais d’eau. Emile n’avait pas de taches. Il avait le teint blanc comme un prisonnier qui n’aurait pas vu la lumière du jour depuis des années.
La halte chez Toinette et Germain était devenue un rituel. Leurs verres étaient toujours prêts, à proximité du cubitainer de vin rouge de l’Ardèche. Tout ce beau monde ne buvait pas de la piquette.
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14:23 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 2
- Vous avez vu facteur, il y a trois verres vides sur la table ; qui a bu le dernier verre avec eux ?
- Je ne crois pas que la Toinette ait bu un canon. C’est peut-être le chef de la mairie avec son double, on dirait Dupond et Dupont ces deux-là, rétorqua Nicolas.
- Votre hypothèse n’est pas dénuée de bon sens, je n’ai jamais vu la Toinette avec autre chose qu’un verre d’eau. « Le sang de la vigne c’est pour les hommes » qu’elle disait.
- Il faut que nous évitions de toucher à quoi que ce soit. On ne sait jamais, si ce n’était pas un suicide, nous pourrions faire partie des suspects, alors prudence, dit l’entrepreneur.
- C’est entendu, mais vous avouerez que c’est bizarre, il y a trois verres et pas de trace de nourriture. C’est à croire qu’ils étaient invités ailleurs à midi.
- Malheureusement mon cher Nicolas, là-haut (l’entrepreneur pointa son index vers le ciel) c’est de la pension complète.
- Je n’apprécie pas cet humour, je vous jure que je n’ai pas la tête à plaisanter.
- Allons facteur, vous n’êtes pas médecin, vous n’avez pas fait serment de guérir et sauver les gens. On ne va pas vous imputer les disparitions sur votre tournée, grand Dieu!
- J’entends un bruit de véhicule, seraient-ce les gendarmes ?
- Oui c’est bien eux !
- Et pas seuls avec ça, il y a le docteur Tardieu avec eux.
C’est toujours leur façon de procéder lorsqu’ils sont appelés pour un décès. Il doit y avoir la présence d’un médecin pour constater la mort et délivrer le permis d’inhumer.
Après s’être garés dans la cour, deux gendarmes sortent du fourgon bleu. Ils ont laissé le gyrophare clignoter.
Le docteur Tardieu descend lui aussi de sa voiture. C’est un homme qui a de la prestance. Il doit avoir environ quarante-cinq ans, il est brun au teint mat, les yeux sont noirs, et il possède un regard perçant, aussi profond que celui d’Alain Delon.
Tous saluent poliment l’entrepreneur et le facteur. Les gendarmes demandent où sont les corps. Ils emmènent tout ce beau monde au grenier. Le médecin est grand, il doit se pencher pour ne pas se cogner en montant à l’échelle. Les gendarmes ont pris avec eux des lampes torches et un appareil photo numérique ; ils ne sont jamais pris au dépourvu nos braves pandores!
Nicolas a allumé la lampe, l’ampoule n’éclaire pas plus qu’au moment de la triste découverte. Il voit mieux car il s’est habitué à cette pénombre. Il distingue les formes des objets, il peut regarder tout autour de lui, la présence de tout ce monde le rassure. Toinette et Germain semblent dormir côte à côte, histoire de destin …
Dans le désordre qui règne sous les toits, il voit deux jambons qui sèchent, quelques saucissons. Il y a aussi un vieux lit en fer forgé et, dans un coin, un matelas. « Il est peut-être en paille se dit-il. Il y a aussi une cage à oiseaux. Il doit y avoir longtemps qu’elle n’a pas eu de pensionnaire car il n’a jamais vu d’oiseaux en cage chez qui que ce soit dans le quartier. »
Pendant ce temps, le docteur s’est accroupi auprès des deux cadavres. Il demande aux gendarmes de bien l’éclairer, il a aussi une lampe frontale. Le chien n’aboie plus, mais il gémit toujours. Sans les déplacer, le médecin ausculte Germain et Toinette. Il met le stéthoscope sur la poitrine de Germain, en ayant pris soin de dégrafer un bouton de sa chemine canadienne. Il le fait pivoter légèrement sur le côté, regarde autour du cou et derrière la nuque. Il opère de la même façon avec Toinette. Il ne dit absolument rien pendant qu’il travaille.
Les deux gendarmes, le facteur et l’entrepreneur respectent ce silence, eux aussi se taisent. Les gendarmes prennent des photos, ils s’attachent particulièrement aux détails.
Après de longues minutes qui ont semblé durer l’éternité, le docteur Tardieu ouvre enfin la bouche. Il s’adresse aux gendarmes :
- Messieurs, je ne puis délivrer de permis d’inhumer, une autopsie est nécessaire.
Un des gendarmes va au fourgon appeler une ambulance pour faire évacuer les corps. Le facteur annonce, que la boulangère est passée un peu avant lui car il l’a vue passer un peu avant qu’il n’arrive au hameau. Elle a éventuellement remarqué quelque chose.
La boulangère est une personne d’une trentaine d’années. Cela fait longtemps qu’elle passe tous les deux jours livrer le pain. Comme le facteur, elle connaît tout le monde et les petites histoires des uns et des autres n’ont pas de secret pour elle. Les gens papotent et se confient volontiers. Il suffit d’avoir du savoir-faire et, pour ça, on peut lui faire confiance.
L’entrepreneur montre le pain posé sur le buffet :
- Voilà la preuve qu’elle s’est arrêtée ici, il est frais celui-là.
Les pandores ne font aucun commentaire. Ils écoutent beaucoup, mais parlent peu. Le docteur Tardieu prend congé de tout le monde. Il a de nombreuses visites à effectuer et il vient de passer un long moment chez Toinette et Germain.
Dehors dans la rue, il y a un attroupement, les pandores ne passent pas inaperçus. Et puis, tous connaissaient de près ou de loin les victimes.
Nicolas demande s’il peut s’en aller . Les gendarmes lui permettent de se retirer sous réserve qu’il soit très discret : « ne parlez à personne de cette affaire, sauf à votre hiérarchie » . En effet, il va bien falloir qu’il explique pourquoi il rentre si tard de tournée aujourd’hui.
Il pense à la boulangère et à sa poitrine avenante. Il est vrai qu’elle aime bien mettre en avant ses avantages et, côté décolleté, on peut voir jusqu’à son nombril. Ça en émoustille quelques-uns et elle en joue. Lorsqu’elle se penche pour rendre la monnaie, les deux globes, soutenus par un balconnet brodé de dentelle, vous invitent à rêver.
- Si elle a vu quelque chose, elle le dira rapidement, dit l’entrepreneur , il faudra savoir si c’est elle qui a posé le pain sur le buffet.
Avant de les laisser partir, les gendarmes demandent à Nicolas et à l’entrepreneur s’ils ont vu d’autres personnes ou des véhicules s’arrêter ici. Le facteur répond qu’il a juste desservi deux maisons avant d’aller chez Toinette et Germain. De ce fait, il lui était difficile, en si peu de temps, de constater les allées et venues . Toutefois, avant son arrivée, le car de ramassage scolaire a dû passer.
- Le chauffeur du bus aurait-il pu apercevoir des présences dans la cour ?
- Ou alors les enfants, mais c’est moins sûr. Le car s’arrêtant de l’autre côté de la rue, les écoliers sont cachés par la carrosserie du véhicule.
Le chauffeur effectue ce trajet depuis plus de six ans. Il doit lui aussi, au même titre que le facteur ou la boulangère, voir beaucoup de choses que d’autres ne perçoivent pas.
Le chauffeur est un homme d’origine portugaise, avec son accent, il est facilement reconnaissable. Il est brun avec une calvitie. Les enfants l’aiment bien. Il s’appelle Pedro Nunès, mais tous l’appellent Pedro. Il est venu en France il y a une vingtaine d’années, pour faire le maçon comme ses compatriotes. Il avait vingt-deux ans et, comme il était beau garçon, les filles lui ont tourné autour. Il s’est marié à une française et est resté au pays. Il trouvait le bâtiment pénible, alors il a passé tous les permis, poids lourd et transport en commun. Il a commencé dans une entreprise locale, il faisait des livraisons. Le dimanche, il effectuait aussi quelques extra pour transporter des supporters en car. Un beau jour il obtint cette place et il ne s’en plaint pas. Il connaît bien Toinette et Germain, mais il ne peut s’arrêter pendant qu’il a les jeunes dans son car. De temps en temps, il lui arrive de passer les voir en dehors du travail. Pedro est un homme sobre, il ne boit pas d’alcool.
L’entrepreneur s’adresse aux gendarmes. Il se souvient avoir vu un camion de livraison de fuel dans la rue vers onze heures quarante. En revanche, il ne peut dire s’il venait de chez eux.
- C’est un point à éclaircir, dit un des gendarmes.
- Je crois que c’était la maison Riord, j’ai reconnu le chauffeur, c’était Joseph dit l’entrepreneur.
- oui, il est connu comme le loup blanc, Joseph. C’est une figure, lorsque vous l’avez rencontré une fois, vous ne l’oubliez pas de sitôt, rétorqua le facteur.
- Ils se chauffaient au fuel nos voisins, dit l’entrepreneur. D’ailleurs dans le hameau, nous nous chauffons tous au gasoil. Nous faisons des commandes groupées, le plus souvent. Personne ne m’a parlé d’une commande en cours.
- Le Germain et la Toinette, ils commençaient à perdre un peu la boule. Je me souviens que, parfois, je m’arrêtais la veille et tous deux me soutenaient mordicus que je n’étais pas venu les voir depuis au moins huit jours.
- Ce n’est pas toujours bon la vieillesse, affirma Nicolas, mais si le Joseph a fait une livraison, il doit avoir laissé un bon ou une facture bon sang! On peut aussi voir le niveau de la cuve à fuel, je sais où elle se trouve.
- On ne touche à rien et évitons de laisser des traces ou de détruire des preuves. Mes collègues vont arriver, dit l’autre gendarme.
- Vos collègues ? Interrogea l’entrepreneur.
- Oui, vous pensez bien qu’on ne va pas rester comme cela à discuter de tout et de rien. Nous allons procéder à un certain nombre d’opérations et de vérifications, c’est notre job.
- Je comprends, le docteur Tardieu leur a donné du boulot. N’est-ce pas facteur ?
- C’est sûrement vrai, dit Nicolas absorbé dans ses pensées.
Nicolas Favant est un homme curieux. Il échafaude dans sa tête des hypothèses qu’il trouve toutes plus farfelues les unes que les autres Alors, il refait mille fois son cinéma, la suite de la tournée peut attendre encore un peu. Joseph et son camion de fuel l’intriguent. Il se dit que dans la cour, recouverte d’une mince couche de sable, un camion qui manœuvre doit laisser des traces de pneus et des pneus de camion c’est bien reconnaissable. Nicolas sort dans la cour, il regarde le sol un peu humide dans les coins ombragés. Il est content de lui notre facteur, son idée était bonne. Il rentre dans la maison et s’adresse aux gendarmes: « messieurs, je suppose que les empreintes que j’ai repérées devant la grange sont celles d’un gros véhicule. Ce pourrait être un camion citerne. »
Les gendarmes, professionnels, demandent à l’entrepreneur et à Nicolas de ne pas marcher à cet endroit. Ils vont délimiter le périmètre avec des rubans à cet usage. Il était temps, car l’ambulance sollicitée pour l’évacuation des corps, arrive .
Quelle animation dans le quartier ! Les gendarmes accompagnent les deux brancardiers, en leur signifiant que l’accès par l’échelle est étroit, avec une marche abîmée. Il convient d’être attentif et de bien surveiller où l’on met les pieds.
Toinette et Germain sont mis sur les brancards l’un après l’autre. Le chien ne dit rien, il remue la queue l’air triste. Les gendarmes étaient allés chercher une bombe lacrymogène au cas où l’animal aurait donné des signes d’agressivité. Les deux brancardiers descendent d’abord le corps de Germain, plus lourd.
Un brancardier fait même une remarque :
- Il est presque complètement raide.
La température du corps descend rapidement après le décès ; en quelques heures apparaît ce que l’on nomme la rigidité cadavérique. Le chien n’a même pas attendu le deuxième convoi pour redescendre. Il se couche dans la cuisine à côté du poêle, ce doit être sa place. Le voyage de Toinette, du grenier au rez-de-chaussée, est plus aisé. Elle n’était plus bien lourde. Elle avait laissé toutes ses forces et ses formes dans le labeur de toutes ces années à élever les enfants, tenir la maison, faire le jardin et s’occuper des animaux pour leur consommation.
Deux portes claquent et l’ambulance repart pour la morgue. Les deux gendarmes commencent à trouver le temps long. Ils ont des gestes qui ne trompent pas, l’un rajuste son képi, l’autre danse d’une jambe sur l’autre.
Le facteur aperçoit des papiers sur le buffet.
- Vous avez vu sous le pain, il y a deux feuilles.
Un pandore file illico dans la direction, il se cogne à une chaise. En effet, il y a une facture de fuel de la société Riord. Elle est datée du jour, deux mille litres.
- Et l’autre papier ? demande l’entrepreneur.
- C’est une ordonnance du docteur Giraud, elle aussi est datée d’aujourd’hui. Ce n’est plus une prescription médicale, c’est un roman. Il y a là de quoi empoisonner tout le canton.
- Les personnes âgées sont de grosses consommatrices de médicaments. Pas étonnant que la Sécu soit en déficit!
L’entrepreneur était parti sur des considérations politiques. Le facteur, écœuré, ne prit pas la peine de lui répondre. Les gendarmes, fidèles à leur serment, avaient adopté une attitude de stricte neutralité. En dépit des élucubrations de l’entrepreneur sur le sujet et son insistance à voir l’ordonnance, les Pandores ne cédèrent point. Malgré leur jeunesse (ils n’avaient pas trente ans), ces deux gars savaient s’y prendre pour éviter les conflits, ce n’était ni le moment ni le lieu.
Le docteur Giraud était le médecin traitant du couple ; Toinette et Germain étaient très attachés à ce médecin. A cet âge, le seul ennemi c’est le changement. Le docteur Giraud venait les consulter presque toutes les semaines, surtout Germain. Son diabète et ses plaies exigeaient une surveillance rapprochée. Il avait dû prolonger Germain d’environ une dizaine d’années. Quand, jeune carabin lâché dans la nature, il était venu pour la première fois appelé d’urgence. Les voisins avaient ramassé Germain dans un sale état devant chez lui. Le docteur Giraud avait rapidement détecté un coma diabétique, alors que tous pensaient qu’il s’agissait d’une grosse cuite. Le couple avait apprécié son efficacité, sa discrétion et sa disponibilité. Il faut dire qu’à l’époque, il était encore célibataire le brave docteur. Depuis, il s’est bien rattrapé, il a marié une fille du pays et ils ont six enfants: cinq filles et un garçon. Ceci expliquant cela, le petit Jérémie était arrivé en sixième position.
La table était disposée comme il se doit au milieu de la cuisine. Personne n’avait fait l’inventaire de ce qu’il y avait sur la toile cirée qui représentait des chasseurs avec deux faisans dans une main et un fusil dans l’autre. L’entrepreneur s’était rendu compte de ses inepties, il ne disait plus rien.
Nicolas, pris la parole :
- Il y a du courrier sur la table. Ce n’est pas celui d’aujourd’hui, je l’ai encore dans ma sacoche. D’ailleurs, les enveloppes sont ouvertes, comment auraient-ils pu l’ouvrir en étant là haut ?
Il désigne le grenier d’un signe de tête, ils avaient tous compris. Quatre enveloppes étaient disposées en éventail et à leur droite, des dépliants publicitaires. La première enveloppe émanait du laboratoire d’analyses médicales, la deuxième de la mairie, la troisième d’EDF, et la dernière du service de la redevance TV. A première vue, il n’y avait rien qui puisse être en rapport avec la pendaison du couple hormis éventuellement, les résultats d’analyses communiqués par le laboratoire. « Ce n’est pas en voyant ces courriers, que l’on est en mesure de tirer une conclusion, il faudrait en savoir bien plus, se dit Nicolas. »
Un des gendarmes enfila des gants en latex et prit un grand sachet en plastique. Il saisit délicatement les lettres et les inséra dans le sac.
- Maintenant il faut protéger les preuves si l’on ne veut pas se casser le nez dans cette affaire, dit-il.
Nicolas et l’entrepreneur ne parlaient plus de partir, et les gendarmes devaient se dire que ça leur faisait de la compagnie en attendant du renfort.
- Je vous donne aussi le courrier de ce jour ? demande le facteur.
- Bien entendu ! lui rétorqua le gendarme le plus grand.
Il avait un accent du nord de la France et l’entrepreneur ne put s’empêcher de lui demander d’où il était originaire.
- De Wattrelos, répondit le gendarme.
- Waterloo ?
Le Pandore sourit :
- On me l’a déjà faite celle-là. Il s’agit de Wattrelos dans le Nord, le pays du p’tit quinquin. Vous connaissez le p’tit quinquin?
L’entrepreneur commença à chanter, mais il s’aperçut que c’était saugrenu. La suite de la chanson s’étouffa avec le bonhomme.
Le nordiste prit chaque prospectus et fit un petit commentaire sur chaque feuille: « Intermarché, les mousquetaires de la distribution, c’est vrai qu’ils se frisent les moustaches d’Artagnan et consorts. Super U, les nouveaux commerçants, Foirfouille, foire à l’euro. La société Chaufféco radiateurs, de la phytothérapie à base de Ginseng, il doit y avoir du monde sur ce produit ; une carte postale valable pour une démonstration des ustensiles ‘’cuisine saine‘’ , une agence immobilière qui cherche des biens à vendre …
- Il serait surprenant que le mobile de la pendaison se trouve dans ces feuilles de chou, avança Nicolas.
- Vous savez, je n’ai pas une grosse expérience de la question, dit le grand gendarme. Figurez-vous que parfois, les affaires qui semblent les plus simples sont en réalité beaucoup plus complexes qu’il n’y paraît. La résolution d’une enquête ne peut se faire que si l’on ne néglige aucun détail. C’est un puzzle où chaque pièce vous permet d’avancer, alors s’il vous en manque une, c’est extrêmement préjudiciable.
Au mur, au-dessus de l’évier est accroché le calendrier des pompiers.
L’entrepreneur hèle Nicolas :
- Dites donc, vous avez été grillé par la concurrence pour les étrennes, ici.
- Je vous rassure, dit le facteur, beaucoup de mes clients rangent le calendrier des postes dans un tiroir, cela ne les empêche nullement d’être généreux, ils ne sont pas tous comme vous pensez.
C’était une allusion, à peine voilée, à la générosité minimale de son interlocuteur. L’entrepreneur mit son mouchoir dessus. Il est vrai, qu’en deux ou trois occasions, notre homme fut pour le moins maladroit. Après des épisodes où il s’était fait remettre en place, il ressemblait de plus en plus à un texte écrit à l’encre sympathique . Au début, les phrases brillent puis, au fil du temps, on ne voit que certaines bribes; ensuite quelques traits et à la fin, plus rien, tout est transparent. Eh bien ! C’était presque identique.
Sur le calendrier, à la date d’aujourd’hui, figuraient deux annotations. Le facteur s’approcha du mur, bien éclairé par la fenêtre située au-dessus de l’évier:
- Toinette et Germain avaient deux rendez-vous notés, un à onze heures, et un autre à midi moins le quart. A onze heures, c’est une boîte de pose de vérandas et autres portes et fenêtres en PVC, elle s’appelle « Plein Soleil ». J’ai distribué pas mal de publicité pour eux ces derniers jours, je crois que nos amis avaient mordu à l’hameçon de la publicité. Dans l’habitat ancien, ils font un malheur ; lorsqu’ils décrochent un rendez-vous, c’est une vente pratiquement assurée.
- De plus, ce sont des produits à forte valeur ajoutée, reprit l’entrepreneur. Lorsque j’étais encore en activité, ce genre d’officine en était à ses balbutiements, c’est fou, la progression.
- Surtout qu’avec le PVC, plus besoin de peinture et c’est garanti dix ans je crois, répondit Nicolas. Un nettoyage haute-pression de temps à autre et le tour est joué.
- Vous avez l’air de vous y connaître, facteur, lui dit un gendarme.
- Vous savez, j’aime beaucoup bricoler, alors je suis au courant des évolutions et des tendances du moment.
- Savez-vous où se trouve le siège de cette entreprise? lui demanda le Pandore nordiste.
- Je vous le marque sur un bout de papier, mais je suppose que le rendez-vous de midi moins le quart va vous intéresser aussi ; n’est-ce pas ?
- Vous avez deviné, de quoi s’agit-il ?
- L’entreprise locale de matériel médical, vous connaissez, car elle se trouve à côté de votre caserne. Ils font toutes sortes de choses. Ça peut aller d’un lit médicalisé, en passant par des béquilles, un fauteuil roulant et même des couches pour adultes. La panoplie est large. Je connais bien le patron et je puis vous garantir qu’il se fera un plaisir de vous communiquer tous les éléments en sa possession. La raison sociale est « Medic Home. »
- Ah ! Ces anglicismes, ils nous pourrissent la vie, dit l’entrepreneur.
Nicolas partit dans un fou rire. L’entrepreneur lui demanda l’objet de son hilarité.
- Parce que sur la cage en bois que vous avez mise sur le pilier droit de votre portail, il y a écrit « home, sweet home », je doute que ce soit du patois. Enfin, ça ne gène absolument pas les mésanges, ne changez rien.
Les deux gendarmes étaient restés de marbre, mais intérieurement ils étaient pliés par le sens de la répartie de Nicolas. En d’autres circonstances, il est sûr qu’ils l’auraient félicité d’avoir remis en place ce vieil aigri.
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14:31 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 3
Le compagnon du nordiste sortit pour appeler ses collègues depuis le fourgon. Il se demandait ce qu’ils faisaient. Il revint cinq minutes après, il sentait le tabac, il en avait profité pour en griller une.
Ils sont en route, dit-il, ils arriveront dans dix minutes et on pourra peut-être se restaurer. L’entrepreneur était le seul à avoir absorbé un repas à midi. « Moi aussi, j’ai faim, » dit le facteur.
L’entrepreneur proposa de d’apporter des sandwichs. Ils refusèrent du bout des lèvres, mais il comprit que s’il les ravitaillait, ils ne se feraient pas prier.
Nicolas était resté avec les gendarmes. L’atmosphère s’était considérablement détendue avec le départ du voisin.
- Vous nous avez fait beaucoup rire tout à l’heure, lui dit le nordiste.
- Avec le « p’tit quinquin » et la « cage aux oiseaux », j’ai failli avaler mon képi pour rester sérieux. Et pourtant, nous sommes là avec deux de vos clients qui ont passé l’arme à gauche, ajouta son collègue. Il avait un fort accent du sud-ouest.
- Avec tout ce que nous savons, il y a déjà beaucoup d’éléments à transmettre à nos confrères dit le nordiste. En attendant que notre acolyte revienne et que nos camarades de travail arrivent, nous ferions bien de récapituler ce que nous avons recueilli comme infos. Vous êtes de la partie facteur ?
- Entendu, rétorqua Nicolas.
- Donc, vers treize heures, vous arrivez, comme personne ne répond, vous entrez. Vous entendez aboyer le chien d’une manière anormale. Vous montez jusqu’au grenier et là, vous découvrez vos deux clients. Avez-vous tenté de les décrocher ?
- Non, ça ne m’est pas venu à l’idée, j’étais trop retourné, j’ai manqué de sang froid.
- On ne connaît jamais sa propre réaction avant de se trouver face à un drame. Nous sommes formés à ce genre de situation, mais seule l’habitude permet de se forger une carapace. La théorie c’est bien, le terrain c’est une autre école.
- Vous appelez donc le Monsieur, dit « l’entrepreneur », comment se nomme-t-il au fait ?
- Il s’appelle Toni Guccione, il est d’origine italienne. Avant l’Europe et avec le fascisme, de nombreux italiens sont venus ici. C’était souvent les parents ou les grands-parents de ceux que nous voyons aujourd’hui. Certains ne comprennent même pas leur langue d’origine, vous comprenez pourquoi je n’ai pu résister au fou rire lorsque l’entrepreneur parlait des anglicismes. Si l’on cherchait bien ceux qui sont français d’origine on aurait d’énormes surprises.
- Monsieur Guccione a donc décroché les deux pendus.
- Ensuite, nous vous avons appelé. Ah oui ! Le repas n’était pas préparé.
- Il y a aussi les gens qui sont passés et ceux qui sont censés être venus. Il y a vous, facteur Nicolas Favant, Monsieur Guccione, Gisèle l’infirmière, la boulangère, Monsieur Nunès le chauffeur du car, les employés de la commune le chef Emile et son employé René, Joseph le livreur de fuel de la maison Riord, le docteur Giraud, le représentant de la maison « plein soleil », vérandas PVC portes et fenêtres, et la société « médic home », vous savez avec l’anglicisme.
Ils se regardèrent tous les trois, et le nordiste dit : « Allez un but partout, la balle au centre. Je pense que nous n’oublions personne, mais probablement que la liste n’est pas close. »
L’entrepreneur arriva avec une miche de pain et un saucisson. Il sortit un couteau « opinel » et dit : « je retourne chercher une bouteille de côtes du Rhône . »
Les trois répondirent en cœur: « pas pour moi! »
Nicolas dit qu’il ne buvait pas de vin. Les gendarmes, eux, dirent qu’ils étaient en service, ils se contenteraient de l’eau du robinet.
La faim eut raison des scrupules des uns et des autres. Ils se placèrent près de la porte d’entrée en essayant de ne pas laisser de miettes , il y aurait sûrement des empreintes et des traces à relever. Il y eut un long moment de silence, juste interrompu par le bruit des mâchoires qui savouraient les sandwichs; même l’entrepreneur avait pris un morceau de pain et de saucisson de fabrication maison, avait-il précisé. Tous concédèrent qu’il était excellent, et il ne resta plus que l’entame avec un bout de ficelle rouge et blanche.
Un véhicule de gendarmerie s’était garé dans la rue. Deux gendarmes sortirent de la Peugeot. Ils échangèrent un salut militaire et une poignée de main avec leurs collègues (esprit de corps quand tu nous tiens !). Ils paraissaient sympathiques et pleins d’énergie.
Après un bref rappel de l’affaire, par leurs camarades, ils prirent rapidement les choses en main. Le métier parlait, ils avaient plus d’assurance, leur spécialité étant les enquêtes criminelles. L’un prenait des notes, alors que l’autre consignait tout sur un minuscule magnétophone. Parfois, il reprenait des propos qu’il enregistrait avec son appareil. Lorsqu’ils considérèrent avoir bien compris les principaux éléments, celui qui semblait être le chef prit la parole :
- Messieurs, je vous remercie pour tout ce que vous avez fait en attendant notre arrivée. Vous nous avez grandement facilité la tâche. Maintenant je voudrais aborder deux points avec vous quatre avant de vous libérer . Je souhaiterais parler des habitudes des victimes et de leur famille, enfin ce que vous savez les uns et les autres. C’est un point à ne pas négliger dans nos investigations. Pour plus d’efficacité, le gendarme Gilles s’occupera des habitudes, alors que moi-même, je m’occuperai de l’aspect famille; j’ai oublié de vous dire que j’étais l’adjudant–chef Sagol. Je vous remercie encore.
- Monsieur Guccione, que pouvez-vous me dire sur les habitudes de vos voisins ?
- C’était des gens sans histoire. Ils aimaient les autres, tout simplement et surtout, ils n’aimaient pas être seuls. Germain, du temps où il était mobile, s’occupait de beaucoup de choses. Pendant de nombreuses années, il a été conseiller municipal, il a même reçu une médaille à ce titre. Il était membre actif du comité des fêtes et du club « Bel Automne ». Toinette et son mari recevaient aussi de nombreux amis. Je ne leur connais pas d’ennemis.
- Dans leurs relations avec leurs voisins, avez-vous eu connaissance d’un différend quelconque?
- Oui une fois, Germain s’est frictionné avec le transporteur, il y a au moins deux ou trois ans.
- Que s’est-il passé Monsieur Guccione ? Chaque détail a son importance.
- Germain avait taillé sa haie et il avait fait un feu avec les branches, bien que cela soit interdit. C’est obligatoire de déposer les déchets verts à la déchetterie. Le feu était d’importance et le vent s’était mis de la partie Les voisins, situés après leur maison, ont été vite envahis par une épaisse fumée, on aurait dit du brouillard, comme le fog anglais. On ne voyait pas à plus de dix mètres. Germain était bien embêté, le transporteur s’est mis en colère et j’ai bien cru qu’ils allaient en venir aux mains. Vous ne me croirez pas, mais deux jours après, ils s’étaient réconciliés et ils buvaient l’apéro ensemble. Personne ne pouvait se fâcher avec ces gens-là.
- Je comprends, lui répondit le gendarme Gilles. Ne bougez pas, je vais aller voir si le chef a fini avec le facteur.
Pour plus de confidentialité, le gendarme était resté dans la cuisine et le chef s’était installé dans la salle à manger.
Le chef Sagol profita de la disponibilité du facteur pour lui poser beaucoup de questions sur le voisinage et le courrier que recevaient les uns et les autres.
Dans un premier temps, Nicolas hésita avant de répondre franchement. Il se demandait s’il avait le droit de violer le serment qu’il avait fait des années auparavant. Le secret de la correspondance est la clé de voûte de tout postier qui se respecte. Toutefois, il se dit qu’après tout, les gendarmes représentaient la justice. Si ce n’était pas un suicide, mais un meurtre, il valait mieux répondre tout de suite, plutôt que de leur faire perdre un temps précieux. Il se décida à collaborer sans arrière-pensée.
Tout le hameau fut passé en revue. Il donna des informations dont il n’avait jamais dit mot à personne. Dans ce métier, on voit et on entend pas mal de choses, sans parler de certains clients qui se confient au facteur comme à un confident ou un confesseur. Le chef sut que le cimentier s’était inscrit à une agence matrimoniale . L’entrepreneur avait deux sœurs au Canada. Le transporteur, qui se disait athée, avait un frère évêque au Vatican depuis de nombreuses années.. Nicolas révéla aussi à voix basse que le couple de publicistes recevait des revues échangistes et des colis dont le contenu ne laissait planer aucun doute sur leur usage.
Le chef lui demanda ce qu’il voulait dire par-là.
- C’est très simple chef, un jour un colis est arrivé ouvert, à la poste. Avant de le réparer, nous avons vérifié le contenu et s’il ne manquait rien par rapport au bordereau d’envoi joint. Il y avait là toute la panoplie des jouets pour adultes et même des objets que je n’avais jamais vus auparavant. Ce sont des gens charmants et étant tenu au secret, je me suis tu le jour ou j’ai apporté le colis. C’est Madame qui m’a ouvert. Je lui ai dit que le colis était arrivé en mauvais état. Le contenu avait été vérifié, en principe, il ne manquait rien. Elle est restée imperturbable et aussi sympathique après cet incident qu’avant. Nicolas lâchait encore quelques infos au chef lorsque le gendarme Gilles frappa à la porte.
- J’ai fini avec Monsieur Guccione chef, vous en avez pour longtemps avec Monsieur Favant ?
- Nous avions fini Gilles, vous pourrez me l’envoyer dans cinq minutes, nous avons juste un point à aborder.
Le chef Sagol recadra l’entretien. Il récapitula ce qui avait été dit auparavant. Il voulait s’assurer qu’il avait bien compris certains détails et surtout pour que le facteur se remémore des éléments dont il n’aurait pas parlé.
- Maintenant Nicolas, discutons de leur famille si vous le voulez bien.
- Eh bien ! Chef, je sais qu’ils ont trois enfants. Un garçon, âgé d’environ cinquante-huit ans, vend des fruits et légumes sur les marchés. Il est marié et aussi père de trois enfants: deux garçons et une fille. L’aîné des garçons travaille avec lui ; le second est conducteur à la SNCF. La fille a vingt deux ans et fait des études dans la communication. La fille aînée de Toinette et Germain ne travaille pas. Elle a cinquante-six ans, elle est mariée avec le patron de la quincaillerie Bedel. Ils ont un fils unique qui fait des études de commerce international.
La dernière fille a cinquante-trois ans et vit depuis longtemps en Afrique noire. Elle est célibataire, je crois. Il me semble que le pays, c’est la Tanzanie. Elle œuvre dans l’humanitaire. Je ne l’ai jamais vue. Il y a plusieurs années qu’elle n’est pas revenue au pays. J’ai appris que c’est une peine de cœur qui l’a poussée aussi loin. Quand on dit que l’amour donne des ailes, c’est vrai, mais pas toujours dans le sens du vent.
- J’apprécie la formule facteur, vous êtes philosophe à vos heures.
- Non, tout simplement un observateur de mes contemporains chef.
- En tout cas, merci pour ce que vous m’avez communiqué, soyez assuré que ça ne sortira pas du cadre strict de cette enquête. Si nous avons encore besoin de vous, nous n’hésiterons pas à prendre contact avec votre hiérarchie. Je vous laisse finir avec mon collègue Gilles.
Le gendarme Gilles posa à Nicolas les mêmes questions qu’à l’entrepreneur. Voyant que les réponses étaient identiques, le gendarme se relâcha un peu dans le questionnement. Il revint sur le rôle du docteur Tardieu.
- Le médecin n’a pas dit grand-chose, hormis qu’il refusait le permis d’inhumer. Je connais un peu le docteur Tardieu, dit Nicolas, il est toujours comme cela. C’est un homme économe de ses paroles, en revanche, il prend des notes à foison. J’ai des amis qui l’ont comme médecin traitant et c’est ce qu’ils m’ont raconté. Il écoute et ne répond jamais ; à la fin de sa visite il fait tomber son diagnostic en quelques mots. Je n’ai entendu que des louanges sur ses activités médicales.
Le gendarme Gilles confirma à Nicolas ce que ce dernier pensait depuis longtemps : « le docteur Tardieu a décelé un hématome derrière les nuques de Toinette et Germain. Ce n’est pas la corde qui a provoqué ce coup, c’est autre chose et c’est pour cela que nous sommes ici Monsieur Favant. Le docteur Tardieu a motivé son refus par un compte-rendu de deux pages que nous avons transmis au médecin légiste. »
Le gendarme Gilles signifia à Nicolas qu’il avait pris bonne note de ses déclarations et il prit congé du facteur.
En sortant dans la cour, notre vaillant facteur se posait encore de nombreuses questions. Une l’obsédait plus particulièrement : Pourquoi le gendarme Gilles m’a-t-il parlé du refus du docteur Tardieu et surtout des motifs ? Voulait-il tester sa discrétion, voir jusqu’où irait sa curiosité? Ce dernier décida d’être muet comme une tombe si on lui parlait de cette sale affaire, ce soir ou dans les jours à venir. La confiance est à ce prix.
Il était plus de quatre heures de l’après-midi lorsque Nicolas revint rendre ses comptes au bureau de poste. Les gendarmes ayant prévenu son chef d’établissement, son retard ne posa pas de souci particulier.
Le chef l’appela dans son bureau :
- Alors Nicolas, mauvaise journée aujourd’hui, deux clients de moins.
Le facteur était fatigué, surtout nerveusement, sa journée n’avait pas été de tout repos. Aussi évacua-t-il rapidement les questions en étant le plus bref possible, sans jamais donner l’impression de vouloir abréger. Son chef, homme compréhensif, le libéra rapidement. Il dit au revoir à ses collègues du bureau, et rentra chez lui.
Arrivé à domicile, il prit rapidement une douche. Nicolas habitait dans le centre-ville, un appartement mansardé au dernier étage d’une maison de village. C’est lui qui avait restauré le logement, acheté en co-propriété avec sa copine.
Notre facteur n’était pas marié. Il était pacsé avec Elodie, une jolie infirmière rencontrée aux urgences de l’hôpital, un jour où il s’était fait une entorse au poignet. Arrivé à l’hôpital, Nicolas craqua. Elodie ne flasha immédiatement, mais l’assiduité de Nicolas réussit à la convaincre. Elodie est la douceur faite femme. Elle est bien plus jeune que lui et ils sont ensemble depuis deux ans. Brune avec de grands yeux verts, elle mesure environ un mètre soixante-dix. Elle voudrait un enfant, Nicolas n’est pas contre, mais il tergiverse. /
Elodie est au travail, Nicolas s’allonge sur le canapé, il s’endort rapidement. Sa compagne finit sa journée vers dix-huit heures trente, ça lui laisse deux petites heures à roupiller.
Nicolas est tombé comme une masse. Il est presque dix-neuf heures lorsque Elodie arrive. Elle voit son homme qui dort comme un bienheureux. Elle s’approche et lui caresse les joues. Nicolas grogne un peu, il entrouvre un œil et d’un coup il l’enlace et la fait basculer vers lui. Elodie adore ces retrouvailles, elle le couvre de baisers et plus encore. Une demi-heure après ces retrouvailles coquines, nos deux amants sont en pleine forme et heureux. Elodie est surprise que Nicolas n’ait pas préparé le repas.
- Si tu savais ce qui m’est arrivé ma chérie.
- Tu vas me le dire, lui répondit-elle en feignant d’être en colère.
- J’ai eu la plus mauvaise journée depuis que je fais ce métier. Figure-toi que j’ai découvert deux de mes clients, pendus. Je peux t’affirmer que ça fait un choc de se retrouver seul face à deux macchabées.
- Chéri, des morts j’en vois presque tous les jours, c’est une question d’habitude, au fil du temps on se blinde. Ils se sont suicidés tous les deux ?
- Au début j’ai cru que la femme et le mari s’étaient donné la main pour en finir. Le docteur Tardieu a refusé le permis d’inhumer. D’après un gendarme, ce serait un double meurtre.
Elodie se love contre l’épaule de Nicolas et le réconforte.
- Ce n’est pas toi l’assassin, alors ne te retourne pas le sang avec ça; et surtout pense à autre chose, à moi par exemple. Elle se déplace, les rayons du soleil couchant caressent son corps nu. Nicolas se lève et la serre encore plus fort dans ses bras. Il la regarde dans les yeux : « Elodie, je pose mes yeux sur ton cœur, je pose mon cœur dans tes mains, je t’offre mon destin. »
Et les deux amants se donnent, corps et cœurs à l’unisson.
Elodie est allée chercher un plat cuisiné au congélateur. Elle a mis les couverts, Nicolas a sorti une bouteille de vin.
- C’est pour oublier, dit-il.
- Pas moi j’espère, lui répondit son infirmière préférée. Après ce bon repas et une bonne nuit de sommeil, demain tu seras frais comme un gardon.
- Oui, à condition que tu mettes un caleçon long avec un pyjama et une chemise de nuit de grand-mère.
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14:32 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 4
Le lendemain matin, dès huit heures, les gendarmes sont réunis à la gendarmerie pour faire le point. Il y a le chef Sagol, le gendarme Gilles, les deux gendarmes qui se sont trouvés les premiers sur les lieux, ainsi que le chef de la brigade.
Le chef Sagol prend la parole :
- Messieurs, je viens de prendre connaissance du rapport d’autopsie concernant les deux personnes trouvées pendues hier en début d’après-midi. Je vais essayer de vous épargner au maximum les termes techniques. Toinette et Germain sont morts par pendaison. La cause du décès est bien la strangulation.
Le chef Sagol se répète volontairement pour donner du poids à ses propos.
- Ce n’est pas le plus intéressant. Ils ont été assommés tous les deux avec un objet métallique plat, probablement volumineux, du type poêle à frire. Ils n’avaient aucune nourriture dans l’estomac. Germain avait absorbé du vin rouge quelques minutes avant le décès que le légiste situe entre douze heures trente et douze heures cinquante. Ils ont des moyens très modernes et quasi infaillibles pour déterminer l’heure de la mort. C’est surtout par rapport à la détérioration de certains tissus. Bien entendu, j’ai demandé d’autres analyses qui nous parviendront ultérieurement: ADN, prélèvements sanguins et autres investigations sur leurs vêtements et chaussures. Maintenant, nous possédons des éléments supplémentaires et non des moindres. Il va falloir garder toutes ces informations pour nous, il y a trop de suspects et cela pourrait nous être préjudiciable.
Puis, s’adressant aux deux Pandores, arrivés les premiers, il leur demande de récapituler au tableau noir ce qu’ils ont vu.
Le nordiste s’attèle à la tâche. Il fait un schéma des lieux concernés, il n’oublie pas le chien. Dans le même temps, il commente son croquis. Jusqu’à présent, les différents protagonistes semblent d’accord avec lui et ne l’interrompent pas.
A la fin de l’exposé, le chef Sagol reprend les choses en main :
- Messieurs, y a-t-il un point qui vous chagrine ?
Le gendarme Gilles intervient:
- Pour moi ce qui m’interpelle, c’est de savoir pourquoi et comment ces deux personnes sont montées au grenier ?
Le chef de brigade ajoute :
- Des objets, bijoux ou argent, ont-ils disparu ?
Le deuxième gendarme parle du mobile du crime et demande à qui profite-t-il ?
Le chef Sagol s’adresse au groupe:
- De notre travail d’équipe jaillira la vérité. Il est indispensable que chacun apporte son caillou à l’édifice. Si vous le voulez bien, je vais encore revenir sur la découverte des corps. Lorsque le facteur a vu les pendus, ça l’a effrayé et il est ressorti aussitôt pour aller chercher un voisin, en l’occurrence Monsieur Guccione. A ce stade de la découverte, et en admettant que Monsieur Favant n’est pas l’assassin, nous pouvons émettre deux hypothèses, soit le meurtrier est déjà parti, soit il est encore dans la maison.
Le nordiste s’adresse au chef Sagol :
- En ce qui me concerne, j’éliminerai votre deuxième supposition car nous n’avons pas trouvé l’objet ou l’ustensile dont s’est servi l’assassin pour les hisser à la hauteur du nœud et leur passer la corde autour du cou. S’il s’était trouvé dans les lieux, il n’aurait pas eu le temps d’évacuer ses outils.
- Vous êtes perspicace. En effet, j’ai du mal à comprendre comment ce voyou s’y est pris. Il aurait pu mettre chaque corps sur une lessiveuse ou un escabeau par exemple, mais il y aurait des traces. L’interrogation aussi, c’est qu’il n’y a pas d’empreintes de pas, comme s’il avait enlevé ses chaussures. Gilles vous avez remarqué quelque chose?
- Mes élucubrations chef, je n’ai pas tout à fait la même appréciation que vous. Je ne pense pas que le meurtrier ait eu besoin d’un escabeau ou d’une lessiveuse. J’ai pris des mesures avant le départ des corps pour la morgue. Si je tiens compte de la distance qui sépare chaque nœud du sol et de la taille des victimes, du cou à la pointe des pieds, il reste cinq centimètres tout au plus pour Germain et quatorze pour Toinette. Il ne peut y avoir de grosses variations entre le moment de la pendaison et celui où j’ai pris les mesures, tout au plus trois centimètres. Pour les empreintes de pas, je ne crois pas que notre homme (oui, je suppose que c’est un homme), je ne crois pas qu’il ait quitté ses chaussures car s'il n’a pas laissé d’empreintes, il a fait des traînées. Je présume qu’il a enveloppé ses souliers dans du tissu ou du plastique. Si c’est du plastique, ça ne doit pas être du type sac de supermarché. C’est trop mince, trop fragile et nous aurions quelques empreintes au milieu de la poussière du grenier.
- Il va falloir retourner dans la maison et fouiller de fond en comble, méthodiquement, méticuleusement. Ce serait bien le diable s’il n’y avait pas quelque chose qui nous aide un peu, dit le chef Sagol. Il faut surtout passer le grenier au crible , il a sûrement quelques révélations à nous faire. Cela nous permettra aussi d’avancer sur la façon dont sont montés Toinette et Germain sous les toits. C’est un mystère à élucider et si vous avez des idées, allez-y, exprimez-vous.
Le gendarme nordiste demanda à prendre la parole. D’un signe de tête, le chef Sagol la lui donna.
- Pour la montée au grenier, il est possible que nos victimes soient montées à des moments différents. Je privilégierais d’abord l’éventualité, que Germain soit allé le premier dans la soupente.
- En effet, c’est possible, mais j’ai oublié de vous préciser un point important dans les résultats de l’autopsie. Selon le médecin légiste, ils sont décédés au même moment ou à très peu de temps d’intervalle. Donc, pour quelle raison Germain serait monté seul dans un premier temps ? Oui, il y a les saucissons et les jambons. Peut-être venait-il en prendre pour le repas de midi, ce qui expliquerait aussi que le repas n’avait pas été préparé. J’avoue que dans l’état actuel de nos réflexions, nous pataugeons.
Le gendarme nordiste revient à la charge :
- Dans l’éventualité où Germain serait monté le premier, rien ne prouve que Toinette soit montée de son plein gré, peut-être était-elle déjà assommée. Dans ce cas, l’assassin l’aurait hissée sur son dos. Elle était légère.
- Au fait, qu’est devenu le chien? s’enquiert le chef Sagol.
- Monsieur Guccione l’a ramené chez lui en attendant de le confier à un de leurs enfants. Cette bête est assez calme et docile. De plus, elle connaît bien l’entrepreneur, répondit l’autre gendarme.
- Je crois que nous avons assez disserté, nous retournons là-bas maintenant. Chef, si ça ne vous gêne pas, je vous emprunterais volontiers vos deux collaborateurs qui ont commencé l’enquête avec nous hier.
- Pas de problème cher ami, faites au mieux.
Les quatre gendarmes montèrent à bord d’une berline Peugeot et se dirigèrent vers la maison des victimes. Le chef Sagol donna ses dernières consignes pendant le trajet. Chacun savait parfaitement ce qu’il devait faire: revoir chaque élément et vérifier si, à première vue, il n’y a pas eu de disparition. Par exemple, inspecter les murs, pour déceler d’éventuelles différences de teintes laissant supposer qu’un tableau ait pu être décroché de son emplacement.
Il y a aussi les tiroirs. Dans un tiroir bien rangé, il y a un ordre apparent ; il est facile pour un œil expert de faire la différence entre du désordre et du déballage. Il ne fallait pas non plus hésiter à solliciter les voisins et surtout les habitués, ceux qui fréquentaient assidûment les défunts. Nos Pandores devaient aussi rencontrer les enfants de Toinette et Germain. C’était une rencontre de première importance.
- Le facteur est un informateur intéressant, son passage est quotidien. Il voit des choses qui peuvent lui sembler anodines, mais qui, pour nous, seront capitales. Il va falloir le rencontrer de nouveau. Gilles, je vous charge de le convoquer, soyez arrangeant avec lui, compte-tenu de son travail, de sa coopération hier avec nous, et de nos besoins futurs. Profitez de l’occasion pour revoir Monsieur Guccione, si possible dans la maison, il faut qu’il nous dise s’il y a des objets qui ont disparu. Le mystère est trop épais pour avancer le mobile des meurtres. A ce stade de nos travaux, c’est le flou le plus complet, pas l’ombre du début d’un indice.
Le chef Sagol avait le sens de la formule et surtout il s’écoutait parler, un peu à la façon d’un Claude Nougaro ou du patriarche au bandana rouge, l’ex rugbyman Herrero. Il faut dire que beaucoup de gens du sud de la France ont ce type de comportement. Cela ne les empêche nullement d’être de braves gens. Ce sont des séducteurs, ils aiment capter l’auditoire. Le chef Sagol, originaire du Minervois, avait sa place dans ce club très ouvert.
Malgré sa propension à s’écouter, ce n’est pas lui qui se servait du dictaphone enregistreur, mais le gendarme Gilles . Le chef Sagol préférait, et de loin, prendre des notes sur un petit carnet à spirale. Peut-être prenait-il autant de plaisir à se relire qu’à s’auditionner.
Nicolas, le facteur, s’était levé tôt. Il descendit acheter des croissants pour faire plaisir à Elodie et il poussa la balade jusque chez le marchand de journaux. Il voulait voir si le journal faisait écho des deux meurtres. Il remonta les escaliers quatre à quatre. Arrivé à l’appartement, il mit ses pantoufles pour ne pas faire de bruit, son amour dormait encore. Il mit de l’eau à bouillir, sortit la théière et prit une boite métallique dans le placard. La bouilloire siffla légèrement, Nicolas versa deux cuillerées à café de darjeeling, dans le fond de la théière et laissa infuser. Il regarda l’heure, il était six heures et quart, il commençait son service à sept heures. Il lut le journal en attendant. Il y avait juste un entrefilet : « un couple de personnes âgées découvertes pendues dans le grenier de leur maison. Une enquête a été ouverte. » Aucun détail, aucun protagoniste cité. Le journaliste avait dû avoir des consignes, ou alors il n’avait procédé à aucune investigation. Nicolas inclinait plus en faveur de la première hypothèse. C’est quasi automatique, lorsqu’il y a un meurtre, les services de police imposent à la presse un black-out sur les informations qui pourraient être de nature à gêner les enquêteurs. Dans la plupart des cas, les journaux se plient de bonne grâce à cette injonction. L’affaire qui nous occupe ne dérogeait pas à ces principes.
Le petit déjeuner était prêt, notre facteur mit sur un plateau en bois, deux croissants au beurre, une tasse de thé avec un petit pot de lait et un jus d’orange. Elodie somnolait sur le lit, entièrement nue, le drap roulé en boule au pied du lit. En la voyant ainsi, il se disait que la vie était belle, sa compagne encore plus, elle était son rayon de soleil. Il posa doucement le plateau sur la table de chevet. Délicatement, il s’assit à côté d’elle, lui déposant un baiser derrière l’oreille droite. Son infirmière préférée entrouvrit un œil avec un sourire au coin des lèvres, elle se blottit dans les bras de Nicolas et l’embrassa généreusement.
- Chérie il est presque sept heures, je dois y aller, je te souhaite une bonne journée, je t’ai laissé le journal. A ce soir mon amour.
Elodie savoure autant son petit déjeuner que l’attention avec laquelle son amoureux le lui a préparé et servi. Ça cimente, s’il en était besoin, la demeure enchantée de leurs sentiments amoureux.
A sept heures précises, Nicolas est devant son casier de tri . Le courrier est là, il n’attend plus que des bras vaillants pour entamer son dernier voyage avant de se trouver dans la boite à lettre de son destinataire. Nous sommes mercredi et le facteur se dit, qu’aujourd’hui, les enfants sont à la maison et les mamans aussi. Sur sa tournée, un grand nombre de mères se libèrent ce jour-là, certaines travaillent à temps partiel, d’autres posent leurs jours de RTT lorsque les enfants n’ont pas école. Ces jours-là, hormis le volume du courrier, Nicolas termine sa distribution bien plus tard que d’habitude. La raison est simple, notre homme aime bien la jeunesse et les gosses adorent discuter un peu avec lui, les mamans aussi. En s’arrêtant quelques secondes de plus à droite et à gauche, il a besoin facilement d’une heure de plus pour accomplir la même besogne.
En plus de Nicolas, il y a neuf autres facteurs pour desservir les cinq villages et la ville. La population de la zone concernée est de huit mille personnes environ. Comme toutes les communes rurales, proches d’une grande agglomération, la démographie est galopante, au grand dam des préposés qui voient quotidiennement le volume augmenter sans personnel supplémentaire pour le distribuer.
Ce matin, les questions fusent sur Toinette et Germain, chacun y va de sa demande. Nicolas, patient comme un ange, explique le plus simplement possible à ses compagnons ce qu’il a vu. Il essaie de ne pas donner de détails, surtout sur ses discussions avec les gendarmes. Il lui faut être diplomate et faire de l’importance avec presque rien.
Il connaît beaucoup d’histoires plus ou moins savoureuses sur les femmes blondes notamment une qui parle du secret, il la ressort souvent : « il n’y a rien de mieux qu’une blonde pour garder un secret, d’ailleurs pour qu’il soit mieux gardé, elles s’y mettent à plusieurs. A bon entendeur salut, se dit Nicolas, moins j’en dit et mieux je me porte. »
Un de ses camarades connaît très bien le hameau. Il habite cinq cents mètres plus loin en direction de la rivière. Ce collègue est surnommé Rabbit. Ce sobriquet fait référence au lapin, non pas pour sa fourrure, mais pour d’autres particularités spécifiques à Monsieur lapin,. Rabbit s’étant vanté, à plusieurs reprises, de ses prouesses avec la gent féminine, le surnom était tout trouvé. Malgré ce côté vantard, c’est un gentil garçon. Il est marié et père de jumeaux, un gars et une fille, qui ne se quittent jamais une seconde. Ils ont huit ans ses garnements. Le mercredi, ils guettent Nicolas pour discuter un peu avec lui. Rabbit lui aussi connaît pas mal de choses sur Germain et Toinette, il a même confié quelques ragots à Nicolas.
Les gendarmes arrivent au hameau, ils essaient d’être le plus discrets possible. Ils n’ont pas utilisé le gyrophare ou la sirène. Un pandore sort de la Peugeot pour ouvrir le portail et le refermer aussitôt après. Le chef Sagol souhaite travailler un moment tranquille avant d’auditionner Monsieur Guccione, dit « l’entrepreneur ». L’ouverture de la porte d’entrée n’est pas facile. La porte, usée par les ans, est gondolée et le penne de la serrure ne tombe pas tout à fait en face. Il faut forcer pour faire tourner la clé. Toinette et Germain fermaient rarement la maison à clef.
Une fois à l’intérieur, nos quatre mousquetaires ressentent un sentiment étrange. Chacun se tait et une sensation d’oppression gagne le groupe. Le gendarme Gilles est le premier à rompre le silence pesant ; il s’adresse au chef :
- Avez-vous déjà rencontré une maison comme celle-ci ; je perçois des choses inexplicables, une impression de solitude. C’est difficile à développer, à croire que les habitations ont une âme.
Quelques mois auparavant, le chef Sagol et le gendarme Gilles avaient eu à résoudre une enquête morbide. Ils se souviendraient longtemps de la dame aux chats . Outre le meurtre d’une vieille femme qui nourrissait les chats du quartier, ils avaient trouvé dans l’appartement une décoration à faire pâlir les maîtres des films fantastiques. L’assassin avait disposé sa victime sur un rocking-chair avec un chat empaillé dans chaque bras. Il y avait une trentaine de félins disséminés dans l’appartement. L’affaire était surprenante, aucun des chats n’était de race ou de pelage identique ; ce qui dénotait un goût certain pour la mise en scène
Malgré les années de terrain, aucun enquêteur ne peut se débarrasser de ce climat. Avec le temps, les sensations s’atténuent. Pour l’anecdote, le mystère de la maison aux chats demeure entier.
Rapidement, chacun s’est déployé dans une pièce et commence son inspection. Les murs ne sont pas bavards, aucun tableau ne semble avoir disparu. Les tiroirs sont également muets, pas de trouvaille de génie. A première vue, le vol ne semble pas être le mobile du crime.
- N’éliminons pas totalement cette hypothèse. Nous pourrons le faire après l’audition des enfants et des proches, dit le chef Sagol.
Le gendarme nordiste évoque une piste qui n’a pas été abordée jusqu’à présent.
- Chef, vous avez vu dans les prospectus que nous avons trouvés hier sur la table , il y avait un dépliant d’une agence immobilière. En une année, le prix des terrains et des villas a grimpé de plus de vingt pour cent. Je pense qu’il serait judicieux d’explorer cette piste. Je crois que les défunts étaient propriétaires de terrains convoités par des promoteurs. Ici, il y a au moins dix acheteurs pour un bien à vendre. Ca devient préoccupant pour les jeunes. Bientôt, ils n’auront plus les moyens d’acheter une grange en ruine.
- Votre réflexion est pertinente. Ca va faire partie des points à éclaircir avec les enfants de Toinette et Germain, il faudra aborder le sujet avec le facteur. Au fait, Gilles, vous feriez bien d’appeler la poste pour qu’on puisse revoir le facteur cet après-midi ou demain au plus tard. Tant que nous n’aurons pas trouvé le mobile du meurtre, nous pataugerons. Bon sang ! A qui profite le crime ? Pas de réponse ! Alors Messieurs, il va falloir mettre les bouchées doubles. Nous allons voir les voisins. Gilles, allez me chercher l’entrepreneur s’il vous plaît.
Le gendarme Gilles revint cinq minutes après avec Monsieur Guccione. Le chef Sagol le salua et lui demanda s’il allait bien depuis hier, si la disparition de ses voisins ne l’avait pas trop perturbé et si la garde du chien ne lui avait pas posé de problèmes ?
- Le chien est adorable, il a juste pleuré hier soir, il a mangé un peu. C’est une affaire de quelques jours, si le fils de Germain l’emmène, il connaît la famille et il sera au large.
- Monsieur Guccione, si je vous ai sollicité de nouveau, c’est pour faire appel à votre sens de l’observation. J‘ai remarqué que vous étiez assez proche de Toinette et Germain, vous devez bien connaître les lieux et les habitudes. J’aimerais que vous fassiez le tour de chaque pièce, si vous repérez une anomalie, je vous saurais gré de me la signaler.
- Je n’y manquerai pas monsieur Sagol.
Les deux hommes explorent minutieusement chaque salle, l’entrepreneur se prenant parfois pour un fin limier. Il fronce du sourcil en scrutant les bibelots, les tableaux et autres babioles. Il faut se rendre à l’évidence, Monsieur Guccione n’est pas Hercule Poirot ni Sherlock Holmes. Le verdict tombe. Rien n’a été volé ou déplacé, sauf peut-être à la cuisine. L’entrepreneur croit que sur une étagère, il y avait un ou deux plats de plus, mais il ne peut s’engager avec certitude.
Le chef Sagol note quand même cette supposition et remercie encore l’entrepreneur de son étroite collaboration. Il est des collaborateurs occasionnels qu’il faut savoir flatter, l’entrepreneur en fait partie.
Pendant ce temps, le gendarme Gilles s’est rendu en premier chez le couple de publicistes. C’est la fille, Maeva, qui vient répondre au coup de cloche. En fait, il s’agit d’une grosse clarine qui a jadis servi au cou d’une vache dans la vallée de Beaufort. Maeva est surprise par l’uniforme, elle demande à l’homme ce qu’il veut. Le gendarme Gilles désire rencontrer ses parents. Elle répond que sa mère est là, elle va l’appeler.
- Bonjour Monsieur, je suis Patricia Montfort, que désirez-vous ?
- Bonjour Madame Montfort, je suis le gendarme Gilles. J’enquête sur le décès de vos voisins, Toinette et Germain, auriez-vous quelques minutes à m’accorder?
Patricia Montfort est une grande jeune femme d’environ trente-cinq ans. Les cheveux blonds et longs, des yeux d’un bleu très clair éclairent un visage d’une beauté de madone. Elle est vêtue d’un pantalon de survêtement et d’un body blanc. Sa plastique irréprochable est mise en valeur et notre Pandore n’est pas insensible à son charme. Madame Montfort lui fait penser aux beautés nordiques ou slaves. Il se remémore ce que lui a rapporté le chef lors de l’entretien avec Nicolas, le facteur, au sujet des revues et objets échangistes. Il y a des instants où il voudrait être transparent, le Pandore, pour voir ce qui se passe dans les alcôves.
La maison de la famille Montfort est de type traditionnel à l’extérieur. A l’intérieur, le contraste est saisissant . Les murs sont presque nus, uniquement peints à la chaux blanche ornés de quelques masques en croûte de cuir. Les tapis sont en coco, les tables et les chaises en inox. Ici, c’est le parti pris de la modernité. Au milieu du salon un escalier en verre monte vers les chambres.
- Maeva s’est repliée dans sa chambre. Mon fils est allé faire du tennis avec un copain,. Asseyez-vous, désirez-vous un café ou un verre ?
- Un café, ce ne sera pas de refus. Si vous le voulez bien Madame, je souhaiterais avoir votre avis sur ce qui vient d’arriver. Je suppose que vous savez déjà que nous avons trouvé les deux victimes hier, en début d’après-midi, pendus dans leur grenier. Parlez-moi de tout ce qui les touche de près ou de loin ?
- Vous savez, je suis là le mercredi et en fin de semaine, mon mari uniquement le week-end, alors nous ne pouvons pas consacrer beaucoup de temps au voisinage. Nous assistons tous les ans au méchoui et mon mari fournit quelques lots pour le concours de pétanque qui est organisé à cette occasion.
C’étaient des gens charmants, sauf que Germain a toujours refusé de nous vendre le pré qui est derrière chez nous, pour nos chevaux. L’endroit semblait idéal, mais nous avons acheté un autre terrain en face. Il est moins grand et malheureusement ne jouxte pas notre propriété. Nous ne lui en avons jamais voulu. Dans ces campagnes, les anciens n’acceptent pas facilement de se défaire de leurs biens de leur vivant.
Le gendarme Gilles reprend aussitôt Madame Montfort :
- Vous venez de me dire que ce sera plus facile avec Germain mort que vivant?
Elle se crispe et répond sèchement qu’il ne s’agit pas de déformer ses propos. Elle a parlé des anciens, en général et pas du petit différend concernant l’achat hypothétique d’un lopin de terre.
Le gendarme a vite compris que sous un gant de velours se cache une poigne de fer. Cette femme est une dominatrice. Il faudra s’y prendre autrement s’il ne veut pas la braquer définitivement. Il marque une pause en absorbant une gorgée de café. Il félicite son hôtesse sur la saveur du breuvage.
Elle l’informe que son mari est un grand amateur, il a séjourné au Brésil et en Colombie il y a quelques années.
Gilles s’engouffre dans la brèche. Il parle de sa demande de mutation pour la Guyane qui est frontalière avec le Brésil. Madame Montfort répond qu’elle ne connaît pas l’Amérique du sud ni l’Amérique centrale ; dans la famille, c’est son mari le spécialiste. Il a onze ans de plus qu’elle et il a beaucoup bourlingué avant de poser ses valises auprès de Patricia
- Parlez-moi des soucis de voisinage, Madame Montfort ?
- Je me souviens d’un accrochage avec le transporteur au sujet d’un feu de paille, dit-elle. Ils se sont réconciliés rapidement, je ne pense pas que ce soit un indice de premier ordre.
- Madame Montfort, c’est en collationnant, à la volée, des détails insignifiants, que souvent la vérité éclate. C’est l’histoire des grains de sable. Un seul n’est qu’une poussière; quelques milliards de plus et c’est la dune du Pyla ou les plus belles plages du Pacifique. Pour une enquête criminelle, le principe est identique, c’est un puzzle ou chaque pièce dépend de l’autre.
Ils parlèrent encore une demi-heure, puis l’enquêteur prit congé en félicitant Madame Montfort pour son café et la décoration de sa demeure. Elle lui adressa un sourire en fermant la porte et l’au revoir mourut dans le bruit d’une serrure qui s’actionne.
Le gendarme Gilles fantasmait sur la personne de Patricia Montfort. Le trajet, qui sépare la propriété de la famille Montfort de celle de Toinette et Germain, lui fut propice pour imaginer la blonde jeune femme dans une tenue autrement plus aguichante qu’en survêtement. Il rêvait éveillé, lorsqu’il entendit une voix qui lui disait:
- Alors Gilles, on est sur son nuage?
Il tourna la tête. Devant lui, le chef Sagol et les deux autres gendarmes s’apprêtaient à aller à sa rencontre.
- Excusez-moi chef j’étais encore là-bas. (Il fit un signe évocateur, qui ressemblait à l’esquisse d’une silhouette féminine.)
Les trois autres comprirent que, ce matin, c’était lui qui avait tiré le bon numéro.
- Avez-vous collecté quelques éléments pour nous faire avancer ?
- Pas grand-chose chef, sauf que les Montfort ont tenté d’acheter sans succès le pré adjacent à leur villa. Devinez qui sont les propriétaires ?
- Gilles, la réponse est dans la question, seraient-ce Toinette et Germain par hasard ?
- Bingo chef! Je ne crois pas que cela constitue une piste fiable. Madame Montfort en a parlé sans aucune gêne ni regret. Cela ne semble être qu’une péripétie dans leur vie. Il y a aussi deux détails: le mari a onze ans de plus que sa femme. Il a beaucoup voyagé en Amérique centrale et Amérique du sud.
- C’est instructif, mais pas au point de fournir le mobile du meurtre. A vous entendre, cette charmante personne vous a tapé dans l’œil. Avez-vous évoqué le colis et ses objets surprises ?
Le gendarme Gilles rougit un peu. Une fois son embarras évacué, il regarde ses trois autres acolytes et déclare qu’il ne pouvait décemment pas aller sur ce terrain trop glissant à son humble avis.
Le chef Sagol lui confirme qu’il s’agit d’une plaisanterie. Il fallait être tordu pour trouver le moindre rapport entre la fin tragique de Toinette et Germain et des produits estampillés « jouets pour adultes ». Il apostrophe ses subordonnés en leur précisant qu’un point doit être fait sur les informations glanées ce matin.
- Si vous n’avez rien de prévu pour le déjeuner, nous pourrions manger ensemble dans un endroit tranquille et faire le point pendant le repas. Ce serait un gain de temps appréciable.
Tous acquiescèrent. La maison fermée, ils montèrent dans la Peugeot. Le gendarme nordiste prit le volant, Gilles ferma le portail.
En chemin, ils croisèrent Nicolas qui n’était plus bien loin du hameau. Il était presque treize heures. Ils stoppèrent à sa hauteur, Nicolas vint vers eux pour les saluer. Le gendarme Gilles lui adressa le premier la parole, pour demander s’il était toujours d’accord pour se voir à la gendarmerie vers quinze heures. Le facteur, après avoir serré la main de chacun, déclara que c’était prévu depuis le coup de fil à la poste de ce matin. En leur souhaitant un bon appétit, Nicolas prit congé des Pandores.
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14:33 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 5
Le gendarme nordiste, en fin connaisseur de la contrée, était chargé de dénicher un restaurant discret et sympathique. Il engagea le véhicule, le long de la rivière, dans un chemin empierré. D’un côté, il y avait des platanes séculaires et de l’autre le cours d’eau où le soleil se reflétait. Le miroir renvoyait des reflets argentés lorsque les eaux tumultueuses, par endroits, venaient se briser sur les rochers au milieu du lit. Le site était majestueux. Après les grands arbres, le chemin bifurquait sur la gauche, s’éloignant un peu de la rivière, pour passer dans un défilé. La route s’enfonçait dans une barre rocheuse où, aux beaux jours, les adeptes de la varappe se retrouvaient.
Au sortir du défilé, le chemin repartait vers la droite pour rejoindre les berges jusqu’au restaurant qui trônait sur la rivière. C’était un vieux moulin que le propriétaire actuel avait réparé et aménagé. Dans ce bâtiment du dix-septième siècle, il avait conservé et restauré la vieille roue en bois. Au-dessus, il avait mis une vitre très épaisse qui faisait office de carrelage pour la salle de restauration. Les convives pouvaient tout à loisir profiter du spectacle de l’eau qui s’engouffrait dans la roue. L’endroit était idéal pour un rendez-vous romantique. Les couples, légitimes ou pas, se retrouvaient ici les fins de semaine.
Il n’y avait que deux voitures garées sur le parking. A la vue des gendarmes, le patron, qui connaissait le nordiste et son collègue, se dirigea vers eux. Ils précisèrent qu’ils voulaient manger et, si possible, seuls. Le patron, en bon professionnel, les plaça à l’autre bout de la salle. Il n’y avait qu’un couple, à l’opposé, bien occupé à se regarder dans le blanc des yeux.
Ils s’installèrent et le patron proposa l’apéritif qu’ils refusèrent. En service, il faut toujours faire preuve de sobriété. Comme un seul homme, ils choisirent le même menu: une entrée, avec de la charcuterie maison, une truite meunière et, en dessert, des profiteroles; de l’eau, pas de vin. Ce choix fut dicté par le gendarme nordiste qui venait assez souvent avec son épouse.
En attendant, le chef Sagol donna la parole à chacun afin qu’il résume sa matinée. Le gendarme Gilles leur avait déjà tout dit, il fut bref. Le nordiste avait rencontré la veuve qui habitait la grande maison bourgeoise. Il brossa un portrait au vitriol :
- C’est une perruche dont le plumage s’est terni à force de frotter contre sa cage. Le bec est encore acéré, mais comme le volatile, elle roule la langue dans sa bouche pour boire deux gouttes d’eau. C’est quelqu’un d’un autre temps, d’un autre monde. Elle s’entendait bien avec Toinette et Germain, surtout chacun chez soi. Elle n’a pas d’histoire croustillante à raconter. Ses enfants ont de bonnes situations. Sa fille est mariée avec le PDG d’un laboratoire pharmaceutique et son fils dirige un service au ministère de l’emploi. Ils viennent l’été dans la maison familiale, ils passent tous ensemble une à deux semaines tous les ans.
J’ai aussi rencontré le cimentier, bronzé, il doit avoir soixante-cinq ans, mais il veut en paraître cinquante. Il est très sportif, il fait une heure de gymnastique chaque matin. Lorsque j’ai sonné chez lui, il venait juste de terminer, il était en nage. Très imbu de sa personne, il parle et ne vous écoute pas Tout se rapporte à lui, il. J’ai dû faire preuve d’autorité pour me faire entendre et pouvoir poser mes questions. Paradoxalement, il aimait beaucoup les disparus. Sa peine semblait sincère, ou bien c’est un super comédien. Il a fait aménager une vieille grange. L’habitation est immense, il y a même un puits au milieu de la salle à manger. A l’opposé, un pressoir très ancien occupe une grande partie de la pièce. C’est une décoration très rurale, mais magnifique. Il buvait l’apéritif une fois par semaine chez Toinette et Germain et, la semaine suivante, c’était eux qui passaient chez lui. C’était un rituel quasi immuable depuis quelques années. Le cimentier espérait qu’un jour Germain lui vendrait le pré en face. Il lorgnait dessus depuis que la famille Montfort lui avait soufflé la terre où ils avaient parqué leurs chevaux. A la campagne celui qui possède a le sentiment d’être quelqu’un et le cimentier a cet état d’esprit. Il pensait que son amitié avec Germain ferait le reste. Il ne brusquait pas les choses et voilà que la faucheuse avait réduit à néant ses efforts. Il lui faudrait continuer son approche avec les héritiers et surtout avec Régis, le fils.
- Je vois, vous avez pris des notes,
- Oui chef, répondit le nordiste.
Le chef Sagol s’adressa à l’autre gendarme :
- Alors et vous, qu’avez-vous pêché ?
Le gendarme Liard est un timide. Il fixa le bout de ses chaussures tout en prenant son souffle. Il réfléchit, redressa la tête et regarda le chef droit dans les yeux :
- Je suis allé chez le transporteur et le cadre de la grande distribution. Le transporteur se nomme Seigle, comme la céréale, le cadre, c’est Monsieur Carle. J’ai donc rencontré Monsieur et Madame Seigle . Eux aussi sont atterrés par ce qui s’est passé, ils aimaient beaucoup leurs voisins. Monsieur Seigle n’a pas hésité à évoquer leurs engueulades car il n’y a pas eu que l’épisode du feu de broussaille. Ils se sont chamaillés aussi à cause des poules de Germain qui, en sautant le grillage, s’étaient régalées des petits pois et des salades du potager de la famille Seigle. Cependant, le transporteur m’a dit qu’il était sanguin et ça ne durait jamais plus d’un jour ou deux. Chaque fois, leurs liens en étaient renforcés. Ils allaient régulièrement prendre l’apéritif, tantôt chez l’un tantôt chez l’autre, partageant des repas ensemble. Madame Seigle a ajouté que Toinette et elle assistaient à des réunions Tuperware. Le mois passé, elle était venue à une démonstration de cuisine. Toinette semblait séduite par un procédé de cuisson sans matière grasse.
- Comme ici, rétorqua le gendarme Gilles.
- Je n’ai rien noté de plus sur la famille Seigle, sinon que le fils a repris l’entreprise familiale. Il est marié et père de deux enfants. Au dire des parents, c’est un couple sans histoires. Le travail est difficile, mais la clientèle est faite depuis longtemps. Elle est très fidèle, alors l’entreprise souffre moins que la concurrence. J’ai eu un entretien avec Madame Carle. Son mari est parti lundi matin en déplacement pour la semaine. Il s’absente très souvent ; il faut dire qu’il est responsable du secteur bazar pour tout le quart sud de la France. Elle m’a narré à peu près les mêmes choses que la famille Seigle. Eux aussi fréquentaient Toinette et Germain en compagnie de Monsieur et Madame Seigle, le plus souvent. Madame Carle est une adepte de la maison Tuperware. Elle a assisté à la réunion culinaire du mois précédent, elle n’a rien remarqué de particulier.
- Donc Liard, nous pouvons affirmer que Monsieur Carle était loin au moment du meurtre?
- C’est sûr chef, enfin si vous le souhaitez, je peux vérifier.
- Pas pour l’instant Liard, mais prenez note de l’endroit où était censé se trouver Monsieur Carle.
Le chef Sagol fit un résumé de la visite de la maison avec Monsieur Guccione. Il affirma à ses collègues qu’ils avaient eu plus de matière que lui, l’entrepreneur n’ayant rien décelé d’anormal dans la maison. En tout cas, il s’occupe bien du chien. Je n’ai pas pensé que derrière la maison, il y a le poulailler avec quelques volailles, elles doivent avoir faim. Madame Seigle m’a dit qu’elle jetait des déchets et du pain dur par-dessus le grillage
- Et puis, si les poules ont faim, elles savent sauter la clôture, répliqua Liard.
Le repas tirait à sa fin. Les amoureux étaient sortis et nos Pandores pouvaient les voir, étroitement enlacés, se promenant sous les saules au bord du canal. Afin de réguler le débit de l’eau qui passait par le moulin, les constructeurs avaient creusé un passage avec une vanne. Lorsque le débit devenait trop fort, l’ouverture de cet obstacle permettait une régulation des flots. La particularité de ce moulin est que, d’ordinaire, l’édifice est construit sur le canal. Ici, c’est l’option contraire qui a été retenue.
Nos gendarmes dégustaient le café quand le patron vint apporter l’addition réclamée par le chef Sagol.
- Messieurs, je vous offre le café.
Les quatre convives remercièrent chaleureusement et félicitèrent le patron pour le repas.
- Je n’y suis pas pour grand chose, ici le chef, c’est mon épouse.
- Alors, vous lui direz bravo pour nous.
Le chef Sagol sortit sa carte bancaire de son portefeuille et paya l’addition. Les gendarmes voulurent payer leur quote-part, mais le chef resta intraitable.
- Je vous ai invités et l’on ne paie pas une invitation, bon sang!
Après un merci collégial, le groupe sortit et marcha cinq minutes au bord du canal pour se dégourdir les jambes. Ils félicitèrent le gendarme Nordiste pour le choix judicieux du restaurant. Ça coupait bien une longue journée. L’après-midi qui s’annonçait ne serait pas de tout repos. Il y avait trois auditions programmées ; Nicolas, le facteur, Régis, le fils de Toinette et Germain et leur fille Martine. Le programme était chargé. Ils s’engouffrèrent dans la Peugeot, direction la gendarmerie.
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14:37 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 6
Arrivés à la caserne, le chef Sagol alla saluer son collègue, chef de brigade. Ce dernier lui remit deux courriers apportés par la navette dans la matinée. La première enveloppe contenait un simple feuillet recto-verso émanant du procureur de la République.
Le chef Sagol lut rapidement les quelques lignes. Au fur et à mesure de sa lecture, son visage prit des mimiques qui ne trompaient pas. Le chef Sagol était soucieux, ce qu’il venait de lire le préoccupait. Le procureur de la République lui confirmait que la gendarmerie était chargée de l’enquête concernant les deux meurtres de personnes âgées découvertes, ce mardi, par le facteur Nicolas Favant. Ce paragraphe ne lui posait pas de souci particulier. C’est la suite qui occupait et perturbait son esprit.
Le procureur de la République avait désigné un juge pour instruire l’affaire. La gendarmerie serait donc aux ordres de Madame le juge d’instruction Julie Silovsky. Elle n’avait pas bonne réputation auprès des services de police et de gendarmerie de la région. Il faut dire qu’elle avait géré, de manière calamiteuse, un dossier criminel dans le département voisin. Le chef Sagol espéra que ses subordonnés ne seraient pas trop démotivés en apprenant la nouvelle.
Le deuxième courrier émanait du tribunal, bureau des juges d’instruction. Il était signé de Madame Julie Silovsky. Elle reprenait presque mot pour mot les propos du procureur et elle convoquait les enquêteurs vendredi matin à neuf heures pour faire le point
Le chef Sagol tourna et retourna la feuille plusieurs fois avant de la remettre dans l’enveloppe et de la glisser dans une poche de sa sacoche. Il pensait qu’elle aurait pu lui passer un coup de fil, c’est plus convivial pour des gens qui vont œuvrer en étroite collaboration. La méthode du juge venait de froisser sa susceptibilité. Il allait tout faire pour ne rien laisser transparaître à ses collaborateurs. Il rejoignit les trois autres Pandores qui discutaient avec leur collègue chargé de l’accueil.
- Messieurs, dit-il, j’ai la notification de monsieur le procureur nous désignant en charge de l’enquête sur le meurtre de Toinette et Germain. Il a nommé une juge d’instruction : Madame Silovsky.
S’il avait pu avaler son képi, le gendarme Gilles l’aurait fait. Il avait déjà eu affaire à Madame Silovsky et le contact avait révélé une grosse divergence de vue sur des investigations menées par le gendarme Gilles. Celui-ci s’était senti méprisé par le juge et son travail laissé de côté. Il s’agissait d’une affaire de trafic de drogue . L’obstination et l’obstruction de Madame Silovsky avaient fait perdre un temps précieux à l’enquête. Un refus de perquisition chez un suspect avait abouti à un manque de preuves et à la libération du principal suspect. Le chef Sagol savait cela et il discuta en aparté avec Gilles. Il lui demanda de ne pas parler du rôle du juge à ses collègues. Le gendarme Gilles obtempéra car il avait beaucoup de respect et d’admiration pour Sagol.
- Chef, vous connaissez sans doute l’inspecteur Bouchet ?
- Je le connais personnellement, Gilles et c’est un policier d’élite. Je sais aussi le lien que vous voulez faire entre l’inspecteur et le juge. Je vous le répète, discrétion, discrétion. Nous n’allons pas tourner autour du pot tous les deux. Nous sommes des militaires et si l’on nous surnomme « la grande muette » ce n’est pas pour rien. L’affaire dite de « la musique de l’ascenseur » est close. Une page malheureuse est tournée et ce ne sera pas la dernière fois que la justice se trompe. Dans le cas qui nous occupe, je compte sur nous tous pour boucler cette enquête de manière irréprochable. Sachez que, si nous travaillons comme nous l’avons toujours fait ensemble, je soutiendrai mes collaborateurs quoi qu’il m’en coûte. J’attends la réciproque de chacun d’entre vous.
Le gendarme Gilles regarda son chef droit dans les yeux et il lui renouvela sa confiance et son plaisir d’être sous ses ordres.
- Vous pouvez compter sur moi en toutes circonstances, chef
Ils rejoignirent les deux autres collègues accoudés au comptoir d’accueil avec le planton de service.
- Maintenant messieurs, nous allons recevoir Nicolas Favant et le fils et la fille des victimes. Nous allons nous répartir de manière à optimiser notre boulot au maximum. Je vous propose de faire deux groupes: je ferai équipe avec Liard et Gilles vous serez avec votre collègue nordiste. Je vais recevoir les enfants de Toinette et Germain; Gilles, vous verrez le facteur. Nous procéderons de la façon suivante : entretien d’environ trente minutes et dix minutes de break pour laisser souffler un peu nos interlocuteurs. Ensuite, on continue pour au moins la même durée et nous les remercions de leur collaboration. Nous confronterons nos informations après. Je m’y prendrai un peu différemment avec le fils et la fille, j’entendrai chacun d’eux seul d’abord et après ensemble.
Après avoir rendu ses comptes au bureau de poste, aux environs de quatorze heures, Nicolas était rentré chez lui pour manger. Il avait trouvé un petit mot sur la table. Elodie lui avait laissé quelques consignes et le tout se terminait par « mon cœur, comme mes baisers sont à tes pieds pour notre bonheur ». Un baiser au rouge à lèvres était déposé sur le bas de la feuille, un cœur était dessiné au milieu des lèvres. Nicolas sourit de joie en lisant ces quelques lignes et en humant l’odeur du parfum de sa douce qui chatouillait ses narines. Il avala rapidement un steak et une salade avec un morceau de fromage. Ensuite, il étendit le linge qui était dans la machine à laver. Chaque fois qu’il étalait les petites culottes, il les saisissait avec délicatesses, comme si elles étaient sur le corps de son amour. Il est vrai que les sous-vêtements d’Elodie étaient particulièrement jolis. Il n’y avait pas beaucoup de tissu, mais les motifs et la broderie étaient soignés. Ils aimaient bien se concerter et acheter ensemble les balconnets et les strings. C’était le préliminaire à d’autres jeux et qui mieux qu’une femme amoureuse savait sentir le désir de son homme?
Le facteur prit le chemin de la gendarmerie. Par précaution, il avait laissé un mot à Elodie « sait-on jamais, si ça dure, qu’elle ne soit pas inquiète. » Il arriva à pied à la caserne qui se trouvait à dix minutes de chez lui. Il était quinze heures et il était le premier. La fille et le fils de Toinette et Germain n’étaient pas encore là. Nicolas les connaissait, il les avait vus plusieurs fois chez leurs parents. La famille semblait assez soudée. Il n’y a que Ginette, celle qui vivait en Afrique, qu’il n’avait jamais vue. La Toinette et le Germain n’en parlaient jamais. Le facteur avait l’habitude, il avait compris qu’il s’agissait d’un secret de famille. Il y a parfois des silences qui sont assourdissants. C’était une de ses formules favorites, il sentait bien les choses Nicolas.
Le gendarme Gilles et le nordiste le saluèrent poliment puis, ils se dirigèrent tous trois vers un bureau libre. Nicolas était décontracté, comme quelqu’un qui n’a rien à se reprocher. Le nordiste commença par demander au facteur si, depuis hier, il avait bien dormi.
- En principe je n’ai pas de troubles du sommeil, mais je dois reconnaître que j’ai eu du mal à m’endormir. Les images du grenier défilaient dans ma tête. Bien que ce ne soit pas mon rôle, je me suis posé plein de questions.
- Quel genre de questions Monsieur Favant ? reprit le gendarme Gilles.
- Elles sont toutes simples, vous savez: qui, pourquoi, comment ?
- En effet vous faites dans la simplicité facteur. Nous nous posons les mêmes, mais également beaucoup d’autres et l’ensemble constitue l’enquête, rétorqua le nordiste.
- Avez-vous des réponses à certaines de vos interrogations? demanda Gilles .
Face à la moue de Nicolas, il reprit aussitôt./
- Aujourd’hui, vingt-quatre heures après le meurtre, vous êtes passé aux mêmes endroits. Vous avez probablement vu les mêmes clients et sûrement d’autres qui, par curiosité, sont venus à votre rencontre. Qu’avez-vous observé de différent par rapport à hier ?
Nicolas prit le temps de réfléchir. Cet instant lui parut long, mais il dura seulement une dizaine de secondes. Le silence ne se mesure pas, il dépend de l’intensité du moment.
- Eh bien ! J’ai trouvé les gens identiques, sauf que certains m’ont rapporté leur rencontre avec vous ce matin.
- Par exemple ?
- Madame Montfort a discuté au moins dix minutes avec moi, j’avais un colis à lui remettre contre signature.
Voyant la tête des deux gendarmes, le facteur précisa immédiatement qu’il était certain que cela n’avait rien à voir avec les pratiques supposées de ce couple.
- C’était un colis envoyé par les grands-parents de Maeva pour son anniversaire. Elle aura douze ans jeudi.
- La brave petite, espérons que sa mère ne se trompera pas de colis, bafouilla Gilles.
- Donc, Madame Montfort m’a dit qu’elle pensait plus à un crime de rôdeur qu’à un assassinat prémédité. Le criminel a pu être contraint de faire vite. Il est possible que quelqu’un d’autre se soit présenté entre le meurtre et mon arrivée, ce qui aurait pu forcer l’assassin à partir.
Le gendarme Gilles secoua la tête
- Facteur, c’est une hypothèse que nous mettrons loin derrière les autres. S’il y avait eu un rôdeur, nous nous aurions relevé des traces d’effraction. Or, il n’y en a aucune. Ça veut dire qu’il serait entré et sorti par-devant, à la vue de tout le quartier, c’est peu probable. De plus, rien ne semble avoir disparu.
- Je ne saurais dire précisément, mais dans la cuisine, il y a quelque chose qui cloche, je n’arrive pas à voir quoi, dit le facteur.
Le Pandore lui demanda de bien réfléchir et de les contacter s’il trouvait une réponse. Le gendarme Gilles n’avait pas pris son magnétophone avec lui, il avait oublié de recharger les piles. Il s’en voulait car il aimait bien se repasser les enregistrements avant de faire la synthèse des auditions. Aujourd’hui, il travaillait comme le chef Sagol, il prenait des notes. Il aimait bien le caractère curieux de Nicolas et il le laissait souvent aller plus loin dans la réflexion. Les deux gendarmes abordèrent le sujet de la famille de Toinette et Germain.
Nicolas leur parla du fils, Régis: une force de la nature, un peu taciturne, mais quelqu’un de gentil. Il connaissait aussi les trois enfants. L’aîné s’appelait Franck et ressemblait beaucoup à Germain. Il travaillait avec son père, ils vendaient des fruits et légumes sur les marchés. Le deuxième était aussi un garçon. Il s’appelait Kévin et occupait un poste à la SNCF. Il était assez souvent chez ses grands-parents. La petite dernière s’appelait Vanessa. Elle faisait des études d’histoire de l’art. Elle aussi venait souvent voir Toinette et Germain. C’était un joli brin de fille, grande, brune aux yeux verts. Les enfants s’entendaient comme larrons en foire, surtout Kévin et Vanessa.
- Sils n’étaient frère et sœur, on pourrait les prendre pour des amoureux, ces deux-là. Ils s’adorent et ça se voit, dit Nicolas admiratif. L’épouse de Régis est une femme de la ville, elle a eu du mal à s’adapter à une petite bourgade. Elle aide son mari et son fils sur les marchés les plus importants. Je ne sais rien de plus sur elle, messieurs. La fille aînée, Martine, est une maîtresse femme. Elle est mariée à monsieur Bedel le PDG de la quincaillerie du même nom. C’est une grosse entreprise qui vend aussi des métaux en gros. Elle n’occupe aucun poste dans l’entreprise. Je l’ai souvent vue aux ventes de charité, avec monsieur le curé, cela doit-être sa manière à elle de se rendre utile. Elle est aussi présidente de l’association qui s’occupe d’un village au Sénégal dans la Casamance, je crois. Elle venait de temps à autre voir ses parents. En revanche, je n’ai jamais vu Monsieur Bedel chez Toinette et Germain. Ils ont un fils qui se prénomme Hugues, il est étudiant en commerce international et actuellement il est en stage au Japon. Il écrivait régulièrement à ses grands-parents. Comme j’en ai parlé hier à votre chef, je n’ai jamais vu Ginette, la dernière fille. Je ne sais pas grand-chose d’elle. Elle vit depuis de longues années en Afrique. Elle est permanente dans une ONG qui lutte contre la faim. Je n’ai jamais distribué de courrier de sa part chez les défunts. Je pense qu’ils étaient fâchés, mais je n’en suis pas certain ; ils ne parlaient jamais de Ginette. C’est à se demander ce qui est arrivé dans cette famille. Voilà, je pense avoir récité tout ce que je sais sur la famille de Toinette et Germain.
Le gendarme Gilles remercia Nicolas et lui signifia qu’après une pause d’environ dix minutes, le chef désirait voir certains détails avec lui. Nicolas commençait à trouver le temps long, mais il ne montra pas son impatience à ses interlocuteurs.
Régis Drochard était arrivé deux minutes après le facteur. Le chef Sagol et le gendarme Liard l’avaient emmené dans une autre salle pour l’auditionner. Avant de commencer l’entretien, le chef avait présenté ses condoléances avec gravité et compassion. Régis avait apprécié la sincérité du gendarme.
Régis Drochard venait de fêter ses cinquante-huit printemps. Il ne faisait pas son âge. Il était grand, musclé, les yeux verts et sa chevelure bien blonde était dépourvue de cheveux blancs.
Le chef lui communiqua les résultats de l’autopsie. Il lui demanda s’il connaissait des ennemis à ses parents ou des raisons qui auraient pu pousser quelqu’un à de telles extrémités. Régis semblait très affecté par le décès de ses parents. Il affirma qu’il ne connaissait personne dans leur entourage, capable d’une telle haine et d’un tel mépris pour la vie humaine.
Le chef Sagol était habitué aux réactions des proches . Ils sont aveuglés par le chagrin et il est rare qu’ils apportent des éléments décisifs à l’enquête dans les premières quarante-huit heures. Une fois le travail de deuil enclenché, la lucidité revient et leur concours s’avère précieux. Régis ne dérogeait pas à cette règle et le chef se montra compréhensif, tout en balayant un maximum de choses. Il demanda si les parents avaient prévu des arrangements concernant la succession, ainsi que les obsèques.
Régis répondit sans détour. Tout ce qui était d’ordre administratif était du ressort de Martine. Il avait une totale confiance en sa sœur. Elle ferait au mieux, au nom de toute la famille.
Le chef Sagol rebondit immédiatement sur les propos de Régis :
- Monsieur Drochard, vous n’avez qu’une sœur ?
- Non monsieur, j’ai aussi une autre sœur qui vit en Tanzanie depuis près de trente ans. Elle s’appelle Ginette.
- A-t-elle été prévenue ?
- Martine est en contact avec elle. Il faudra le lui demander, mais je pense qu’elle l’a informée.
- Que fait votre sœur si loin de la France, demanda le chef ?
- Elle travaille dans l’humanitaire, je n’en sais pas davantage, monsieur Sagol.
- Eh bien ! Je vous remercie monsieur Drochard. Je vais vous laisser quelques instants et un collègue va venir pour recueillir des informations d’ordre administratif. Je sais que c’est une procédure contraignante pour vous, mais compte tenu des circonstances, je ne peux faire autrement. Ah oui ! J’oubliais, pourriez-vous demander à vos enfants de prendre contact avec nous? Nous souhaiterions les rencontrer dans les jours qui viennent.
L’entretien avait duré une vingtaine de minutes. Le chef savait qu’il prenait du retard sur ses collègues, aussi il demanda au gendarme Liard de s’occuper de la paperasse avec Régis Drochard.
Martine Bedel attendait patiemment à l’accueil. Elégante, dans un tailleur strict bleu marine, madame Bedel mesurait un mètre soixante tout au plus. Elle avait de grands yeux verts abrités derrière de petites lunettes rondes.
Le chef Sagol lui présenta ses respects et, comme à son frère, ses condoléances les plus sincères. Elle remercia le chef sans ostentation. La fille de Toinette et Germain avait une attitude de petite bourgeoise. Sagol en avait vu bien d’autres.
Elle regardait fixement le chef qui répondait à ce regard par un maintien digne d’un saint-cyrien. Il la pria de s’asseoir et prit tout son temps pour se placer en face d’elle. Il avait appris le comportement à adopter en fonction de l’interlocuteur qui se trouvait en face. C’était une lutte psychologique pour prendre de l’ascendant sur l’autre. Il resta donc debout, madame Bedel s’étant posée sur la chaise. Il sentit son interlocutrice mal à l’aise et il préféra mettre fin à cette situation. Il s’assit au bureau en prenant soin de se rapprocher le plus possible de l’autre protagoniste.
Martine Bedel, en femme intelligente, avait perçu toute la subtilité de cette prise de contact. Elle se relâcha, le chef Sagol était satisfait de sa méthode, la preuve étant faite depuis longtemps. Jeune gendarme, un formateur lui avait enseigné les ficelles du comportement humain. Le chef s’était passionné en découvrant que, devant chaque catégorie d’individu, il existait une conduite à adopter pour contrer et prendre l’ascendant. Cela s’avérait parfois plus compliqué lorsqu’il se trouvait en présence d’un interlocuteur formé, lui aussi, pour ce genre de situation. Dans ce cas, le chef Sagol jouait cartes sur table, misant uniquement sur sa personnalité. Il était rompu à l’exercice et y prenait un certain plaisir. C’était le jeu du chat et de la souris.
Il commença par une question sur la famille Drochard.
- Madame Bedel, pouvez-vous me parler brièvement des ascendants et descendants de vos parents.
Martine ne parut pas surprise par le sujet, elle fit rapidement et concrètement le tour.
- Dans la famille de ma mère, il ne reste plus qu’une sœur qui est religieuse dans un couvent en bourgogne, c’est une carmélite. Elle doit avoir un peu plus de quatre-vingt ans. Mon père était le dernier vivant de sa fratrie. Ils étaient cinq, son dernier frère est décédé il y a deux ans. J’ai trois cousines et deux cousins germains. Quant à moi, vous venez de rencontrer mon frère aîné, Régis qui a deux garçons et une fille. J’ai épousé monsieur Bedel et nous avons un fils de vingt-trois ans qui poursuit des études de commerce international et, dans ce cadre, il est en stage au Japon depuis deux ans.
Martine Bedel semblait avoir fini de présenter sa famille. Le chef Sagol demanda naïvement si c’était tout.
- Je crois, Monsieur Sagol.
Le chef Sagol se leva et s’approcha de madame Bedel.
- Vous omettez de me parler de votre sœur cadette, madame.
- Effectivement, c’est un oubli, excusez-moi. Ma sœur Ginette a trois ans de moins que moi. Malgré l’éloignement, nous sommes restées très proches. Nous correspondons souvent, et avec Internet nous échangeons des courriels chaque semaine. Je lui ai annoncé hier soir la terrible nouvelle.
- Que pouvez-vous me dire de plus ?
- Qu’elle a fait des études d’assistante sociale et, à vingt-trois ans, elle s’est convertie à l’humanitaire.
- Elle est célibataire, madame Bedel ?
- Oui, elle est partie suite à un chagrin d’amour et, à ma connaissance il n’y a pas eu d’autres hommes dans sa vie.
- Vous dites un chagrin d’amour ?
- Oui, mais je n’ai jamais réussi à en savoir davantage, c’est son jardin secret.
- Vous l’avez vue récemment ?
- Non, il y a huit ans qu’elle n’est pas venue. Je suis allée la voir, il y a cinq ans, mais elle était très absorbée par son travail.
Le chef Sagol demanda à Martine Bedel si ses parents avaient pris des dispositions pour leurs obsèques ainsi que pour la succession.
- Mes parents ont une concession au cimetière communal, c’est donc là que nous les porterons en terre. Pour la succession, mon père n’était pas bavard, Maître Radoin, notre notaire, devrait être dépositaire d’un testament, je pense.
- Auriez-vous une petite idée de la teneur de ce testament ?
- Pas le moins du monde et ce n’est vraiment pas mon souci du moment. Mon unique souhait est que vous trouviez ce criminel et qu’il soit châtié.
- Je comprends parfaitement madame Bedel. Votre souhait est aussi le mien, c’est pour cette raison que mes questions sont parfois indiscrètes, mais ne vais pas vous ennuyer davantage. Je ne vous ai pas demandé si votre fils revenait prochainement en métropole?
- Il sera là pour les obsèques, d’ailleurs nous n’attendons que la restitution des dépouilles de mes parents pour fixer la date de la cérémonie.
- Madame Bedel, vous pouvez prévoir une date, je m’occupe d’obtenir le permis d’inhumer. Je souhaite rencontrer votre fils pendant son séjour, je compte sur vous pour lui communiquer ma demande afin qu’il contacte nos services. Je désire aussi me rendre avec vous, et votre frère Régis, à la maison de vos parents . J’ai besoin de votre concours pour inventorier les lieux.
Martine Bedel prit acte des déclarations du chef Sagol, elle savait d’instinct qu’ils étaient appelés à se revoir. Le chef salua respectueusement madame Bedel et il la dirigea vers le gendarme Liard en spécifiant à ce dernier d’être bref et rapide. En voyant s’éloigner le responsable de l’enquête, elle se dit que cet homme-là était quelqu’un de bien.
Le chef Sagol sortit cinq minutes pour changer d’air, il en avait besoin. L’audition de Martine Bedel l’avait fatigué nerveusement. Un break de cinq minutes, avant de faire le point avec les autres gendarmes, serait salutaire. Il n’avait pas envisagé le déroulement des entretiens avec Nicolas Favant, Régis Drochard et sa sœur Martine , comme cela. Il avait le sentiment d’avoir tourné en rond et de perdre son temps. Il espérait que Gilles et le nordiste lui apporteraient des biscuits. Il rejoignit songeur les autres, à l’exception du gendarme Liard qui n’avait pas tout à fait fini les formalités avec madame Bedel. Il alla saluer le facteur et, par la même occasion le libéra en le remerciant de sa collaboration. Il se rendit dans le bureau rejoindre Gilles et son compère. A cet instant, Il entendit la porte de la salle adjacente claquer et le gendarme Liard prononcer un « au revoir madame Bedel nous vous tiendrons au courant. »
Le chef Sagol et sa troupe s’étaient installés autour d’une grande table ronde. Gilles et le chef firent un résumé des conversations de l’après-midi. Le gendarme Gilles n’avait rien noté de particulier dans la présentation de la famille Drochard par Nicolas, le facteur ; sauf en ce qui concernait la troisième fille, Ginette ainsi que deux ou trois détails.
- Ce que j’ai retenu : aujourd’hui, madame Montfort a discuté longuement avec le facteur, elle privilégie l’hypothèse d’un rôdeur. Nicolas trouve quelque chose de changé dans la cuisine, mais n’arrive pas à dire quoi. Les deux derniers enfants de Régis, Kévin et Vanessa, se vouent une adoration réciproque. Vanessa voyait souvent ses grands-parents. Ginette Drochard n’écrivait jamais à ses parents, à la différence d’Hugues, le fils de madame et monsieur Bedel, qui lui, correspondait régulièrement avec Toinette et Germain.
- Gilles, c’est intéressant, il y a au moins un point commun avec les déclarations de Martine Bedel. Discuter de Ginette est un sujet tabou car elle a feint d’oublier de m’en parler. Nous savons tous que son départ pour l’Afrique ressemble à une fuite, un ailleurs pour chercher l’oubli. Malgré l’Arlésienne, en la personne de mademoiselle Ginette, ne nous focalisons pas dessus. Pour l’instant, l’éventail est bien trop large.
- Je suis pourtant déçu, je pensais élargir les propos avec les enfants de Toinette et Germain. Nous n’avons abordé que l’aspect famille, il faudra donc les revoir, mais laissons-les commencer leur deuil. Nous irons inventorier la maison, demain après-midi, avec Régis et Martine. Il faudra auditionner l’infirmière Gisèle, le docteur Giraud, les employés municipaux, la boulangère, M. Pedro Nunes le chauffeur de car, le livreur de fuel, le responsable de « Medic Home » et, pour finir, le gérant de l’entreprise de portes et fenêtres « Plein Soleil ». Nous auditionnerons aussi les petits-enfants dès que possible. Rappelez-vous aussi que vendredi nous sommes chez le juge Silovsky.
- Personne ne prendra de permission dans la quinzaine qui vient, déclara le chef Sagol.
Le soleil déclinait lentement, ses rayons illuminaient la rivière, Nicolas choisit de rentrer par la « Passerelle des Amants ». Le chemin longeait les rives ombragées. Au bord de l’eau, quelques pêcheurs taquinaient la truite. Plus loin, des enfants s’essayaient à la technique du ricochet. A chaque rebond des cailloux, des éclairs argentés apparaissaient et disparaissaient à la surface de l’eau. C’était un spectacle dont Nicolas était friand. Ça lui rappelait sa jeunesse en colonie de vacances sur les bords de la Loire.
La « Passerelle des Amants ». n’était en réalité qu’un pont en béton inesthétique. L’appellation provenait de l’ancienne passerelle en bois. La légende voulait que deux amants adultères se soient jetés du parapet ensemble. Lorsqu’ils furent engloutis par les flots, le ciel s’assombrit et les eaux devinrent noires, sauf au « Gouffre des Amants », situé à l’endroit de leur chute. Le « Gouffre des Amants », avait pris une couleur blanche comme le lait. C’était une bien jolie fable et Nicolas adorait ces histoires. Aux beaux jours, c’est la balade favorite des retraités dans la journée et des amoureux les soirs d’été. Combien de rencontres galantes dont l’abîme garde leurs reflets en mémoire ? Le souvenir des amants incite à la rêverie et la poésie des lieux exacerbe les sentiments.
Nicolas était heureux, il ne pensait pas à Toinette et Germain qui reposaient dans les tiroirs de la morgue. Il s’était offert une parenthèse, une éclaircie dans la grisaille du malheur.
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14:40 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 7
- Nous sommes déjà jeudi matin, se dit le chef Sagol en arrivant à la gendarmerie.
Il était sept heures trente. Il ne logeait pas en caserne, mais dans un immeuble tout à côté. Il s’était couché tôt la veille et c’est en pleine forme qu’il s’apprêtait à entamer une autre longue journée.
Le gendarme Gilles le rejoignit cinq minutes plus tard, lui aussi paraissait reposé. Le nordiste et Liard se présentèrent quelques secondes après. A voir leur tête, ils avaient mal dormi.
- Alors les gars, la nuit est faite pour se reposer! leur lança Gilles en plaisantant.
Liard lui répondit qu’il fallait dire ça à Monsieur Sarkozy.
- Que vous est-il arrivé ? demanda le chef Sagol .
Le nordiste expliqua que, suite aux directives du ministre de l’intérieur, le préfet avait déclenché, hier soir, une opération « coup de poing » sur tout le département. La mobilisation de toutes les forces de police et de gendarmerie avait été décrétée.
- Vous avez eu de la chance, chef et Gilles, en étant affecté à un service d’enquête et de recherche, vous avez échappé aux réjouissances. Mille excuses si nous ne sommes pas à notre avantage ce matin.
Le chef Sagol convint qu’une nuit blanche, venant après une journée normale de travail, c’était très éprouvant. Il leur proposa d’aller prendre une douche et de les rejoindre à la maison de Toinette et Germain. « Ce matin nous procédons à un inventaire des lieux en présence de Régis Drochard et de sa sœur Martine Bedel ».
Arrivés au hameau, ils virent le frère et la sœur devant le portail de la maison. Ils discutaient avec l’entrepreneur Monsieur Guccione.
- Nous vous attendions messieurs déclara madame Bedel.
- Eh bien ! Nous sommes là, répondit le chef Sagol. Excusez-moi pour ce léger retard, mais j’avais quelques dossiers à traiter avant de vous rejoindre.
Martine Bedel ne répondit pas. Son frère et Monsieur Guccione tendirent la main aux Pandores. Régis précisa qu’ils étaient en train de remercier Monsieur Guccione d’avoir pris le chien, Rex chez lui et de s’occuper de la volaille.
Martine Bedel s’adressa à l’entrepreneur pour l’informer qu’elle passerait le voir lorsque les gendarmes auront fini avec elle dans la maison. C’était une façon élégante de lui signifier que sa présence n’était pas requise ce matin. L’entrepreneur salua le groupe et rentra chez lui.
Le chef Sagol actionna la serrure avec autant de difficulté que la veille. Il pénétra le premier dans la cuisine, suivi de près par Martine Bedel et son frère. Le gendarme Gilles s’était volontairement mis en retrait. Après le recueil des empreintes et les prélèvements divers, les objets avaient été remis à la place exacte qu’ils occupaient lors de la découverte des corps. Il s’agissait de voir les réactions de Martine et Régis.
Pour les trois verres, Régis pensait qu’il s’agissait probablement de la visite des employés communaux. Sa sœur était du même avis. Concernant le courrier, la facture EDF, la redevance TV et le laboratoire d’analyse, aucun commentaire ne fut fait. Le courrier de la mairie concernait un recensement foncier qui devait avoir lieu dans les semaines à venir; rien de tangible à se mettre sous la dent.
Madame Bedel examina les prospectus. Concernant le ginseng, quelqu’un avait déjà fait une farce à son père. Un anonyme avait renvoyé un dépliant où figuraient leurs coordonnées et un jour le commercial vint frapper à leur porte pour vendre sa camelote. Martine Bedel n’était pas du genre à rire sur des plaisanteries aussi basses. Les autres prospectus furent reposés dédaigneusement, aucun ne semblait avoir un rapport avec l’énigme du grenier.
Régis fit une remarque :
- Chef, je crois que ma mère rangeait ses étagères différemment .
Le chef Sagol lui demanda de préciser.
– Les ustensiles dont ma mère se servait souvent étaient à sa hauteur. Or, les plats en Pyrex, sont en haut.
Le chef Sagol s’adressa à Martine Bedel,
- Et vous, qu’en dites-vous ?
- Je suis d’un avis différent de mon frère. Ma mère changeait assez fréquemment les objets de place et ça faisait souvent ronchonner mon père .
Le chef posa une deuxième question :
- Madame, monsieur, que pouvez-vous me dire des annotations sur le calendrier le jour du décès de vos parents ?
Régis prit la parole :
- L’entreprise « Plein Soleil » je la connais de renommée. Le père voulait mettre des fenêtres et des volets en PVC. Il faut savoir si quelqu’un de chez eux est passé et l’interroger.
Le chef Sagol signifia que c’était prévu dans le déroulement de l’enquête.
Martine Bedel précisa qu’elle avait conseillé à sa mère de traiter avec « Medic Home » pour l’achat ou la location d’un lit médicalisé. Ils étaient télécommandés comme tous ceux qu’on trouve dans le commerce traditionnel ; mais il y avait plus d’options et de sécurité. Pour les personnes âgées, ce genre de literie est d’un grand confort et évite de gros efforts dans la manipulation des malades.
- Je dirais la même chose que mon frère, il faut les rencontrer.
- Soyez sans crainte madame, je m’y emploie, assura le chef Sagol .
Il passèrent dans chaque pièce de la maison, inspectant chaque meuble, chaque tiroir, la place de chaque tableau, de chaque bibelot. L’inspection avançait et aucun indice n’émergeait.
Par précaution, le chef demanda à Martine et Régis s’ils avaient la force et le désir de monter au grenier. Tous deux consentirent d’un signe de tête. Ils se doutaient que l’épreuve serait difficile.
Le chef passa en premier avec sa lampe torche. La lumière semblait irréelle, la puissance de l’éclairage étonnait Régis. Il est vrai que le chef Sagol l’avait mise en charge toute la nuit. Le gendarme Gilles alluma l’ampoule accrochée à une poutre, mais comparativement, ce n’était qu’une lueur.
Le chef Sagol décrivit avec un maximum de tact la situation qu’avait découverte Nicolas Favant, le facteur. Martine était au bord des larmes. Son frère avait la tête rentrée dans les épaules, comme si le poids du chagrin s’était transformé en tonnes de détresse.
Sagol respecta leur silence et participa à leur recueillement. C’était sincère, ils l’avaient compris. Le temps s’était suspendu. Gilles crut que ce moment allait durer une éternité.
Ce fut Régis qui rompit le silence en se déplaçant de trois mètres environ:
- Il manque un jambon !
Le chef Sagol s’approcha à son tour de la poutre qui soutenait quelques saucissons et deux jambons.
- En êtes-vous sûr, monsieur Drochard ?
- Absolument, je suis monté avec mon père la semaine passée pour voir comment évoluait le séchage. Parfois, suivant la lune d’abattage du cochon, il peut y avoir des jambons qui moisissent. Je vous affirme que mon père avait trois cuissots pendus. D’ailleurs, regardez, la corde a été coupée nettement, celui qui l’a pris a laissé un bout de ficelle. Mon père dénouait la corde car il pendait le jambon entamé dans la cuisine.
- Ceci est très intéressant, je crois que c’est le premier élément réellement concret, déclara le chef. Malgré la pénibilité, cette visite n’aura pas été faite pour rien. Madame Bedel, monsieur Drochard, voyez-vous autre chose que nous n’aurions pas remarqué ou abordé ?
Martine n’avait qu’une chose à ajouter :
- Les obsèques auront lieu samedi à quinze heures, à l’église du chef-lieu.
- J’en prends bonne note.
Ils descendirent rapidement. Martine et Régis se tenaient la main, comme soudés par la douleur.
Dans la cour, un fourgon blanc s’était garé.
Martine et Régis prirent congé des gendarmes et saluèrent le conducteur du véhicule. Le gendarme Liard et son collègue nordiste stationnaient à droite du nouveau venu. Un homme grand et maigre se dirigea vers eux.
- Bonjour, je suis Gilbert Robion, le voisin. Madame Montfort m’a informé que vous vous êtes présentés hier chez moi. J’étais sur un chantier en extérieur et mon épouse travaille. Je suis présent ce matin et à votre disposition, si vous le désirez.
Le nordiste l’invita à le suivre. Ils rejoignirent le chef Sagol.
- Chef, Monsieur Robion, que nous n’avons pu voir hier, est disponible actuellement.
- Bonjour Monsieur Robion, je suis l’adjudant-chef Sagol en charge du dossier concernant les décès de madame et monsieur Drochard. Nous effectuons une enquête auprès de toutes les personnes qui ont côtoyé les défunts.
Le chef prenait bien soin de ne pas employer le terme de victimes ou de laisser entendre qu’il s’agissait d’un meurtre. Monsieur Robion devait être au courant par l’entremise de madame Montfort. Si vous voulez bien m’accompagner, nous serons mieux à l’intérieur que dans la cour.
Gilbert Robion suivit le chef de son pas nonchalant. Sa maigreur, alliée à sa démarche, en faisait un personnage particulier. Il portait un grand chapeau noir sur un visage taillé à la serpe. Ses longs cheveux blonds étaient retenus par un catogan. On aurait dit un personnage de bande dessinée.
Le gendarme Gilles, resté à l’extérieur, parla à voix basse à ses collègues: « en quelle année sommes-nous ? Ce monsieur a mis en marche la machine à remonter le temps. »
La richesse et la diversité du métier de gendarme faisaient que parfois, au détour d’une affaire, des rencontres insolites se produisaient. L’apparition de monsieur Robion était à classer dans le tiroir « baroque ». Le chef Sagol avait remarqué le look inaccoutumé de son interlocuteur. Il se demandait à quoi ressemblait son épouse. Il commença l’audition de manière traditionnelle : nom, prénom, situation de famille, profession.
- Je m’appelle Gilbert Robion, je suis marié sans enfants, je suis plombier et professeur bénévole de yoga.
Décidément, pensa le chef, on ne m’épargnera rien.
- Vous faites du yoga monsieur Robion?
- Oui, j’ai passé cinq années en Inde avec un maître, il m’a beaucoup appris. Cela m’a permis de faire un énorme travail sur moi-même et aujourd’hui, j’en fais profiter d’autres personnes. Le yoga, lorsqu’il est bien assimilé, est un moyen formidable de gérer sa vie.
- Je n’en doute pas. Votre épouse pratique-t-elle cette activité ?
- Bien entendu, nous nous sommes connus en Inde. Je donne mes cours deux fois par semaine, vous êtes les bienvenus, vous et vos hommes.
Le chef Sagol embraya rapidement sur une question :
- Quelles étaient vos relations avec madame et monsieur Drochard ?
- Excellentes, c’est moi qui m’occupais du feu pour la cuisson du mouton du méchoui. Ça va vous paraître farfelu car nous sommes végétariens. Ma femme cuisine des galettes à cette occasion, mais n’est pas parce que nous ne mangeons aucune viande et ne buvons pas d’alcool, que nous ne sommes pas pour l’amitié et la convivialité.
- Avez-vous des élèves dans le quartier, parmi vos voisins ?
- Patricia Montfort et son mari pratiquent régulièrement Il nous arrive souvent de faire des séances soit chez eux, soit chez nous. Cela nous permet d’aller au-delà du cours de yoga. Nous organisons notre soirée autour du bien-être corporel en y intégrant plusieurs techniques et préceptes d’origines orientales.
Le chef se posa intérieurement des questions sur le bien-être corporel. S’agissait-il d’une bande de joyeux partouzeurs, adeptes du Kama-Sutra, d’une secte ou d’allumés qui brûlaient de l’encens en vénérant Vishnou, Ganesh et consorts? Il se garda bien d’être désobligeant, mais il avait du mal à admettre que l’on puisse être plombier, professeur de yoga et échangiste à ses heures. Dans ce dossier, il y avait des protagonistes aux profils déroutants.
Le chef Sagol posa des questions sur le voisinage et la famille Drochard. Monsieur Robion fournit des réponses assez semblables à celles qui avaient été collectées auparavant par les gendarmes. Il n’insista pas et lui demanda à quel moment son épouse serait-elle disponible pour une audition. Celui-ci répliqua qu’elle rentrait vers dix-huit heures et un peu plus tôt le vendredi, dernier jour de travail de la semaine.
Il était midi, lorsque monsieur Robion monta dans son fourgon et quitta la cour de la maison Drochard. Le chef libéra ses collègues et leur donna rendez-vous à la gendarmerie à quatorze heures trente. Il voulait faire le point avec ses subordonnés et préparer la rencontre du lendemain avec le juge Julie Silovsky. Il planifierait le travail du début de la semaine prochaine.
Le chef Sagol décida de rentrer chez lui pour déjeuner. Une heure et demie à la maison, c’est toujours ça de pris.
A l’heure dite, tous attendaient le chef. Il arriva avec cinq minutes de retard et s’excusa, prétextant des problèmes de circulation routière. Il n’allait pas leur dire qu’un petit câlin avec madame Sagol avait duré plus longtemps que prévu.
- Messieurs, dit-il, j’ai vécu un grand moment de ma longue carrière. J’ai souvent rencontré des gens qui n’avaient pas la tête de l’emploi, mais, un énergumène comme aujourd’hui, je vous affirme que je n’en ai pas le souvenir.
Les trois autres collaborateurs attendaient avec impatience que le chef Sagol se lâche. Il demanda si, parmi eux, il y avait des adeptes des techniques orientales du bien-être corporel. Voyant leur attitude hébétée, il leur résuma l’audition de monsieur Gilbert Robion. Au fur et à mesure qu’il débitait son histoire, les trois autres étaient tantôt surpris, tantôt épatés par la personnalité du plombier-professeur de yoga. Le gendarme Gilles s’imaginait Madame Montfort en pleine séance de bien-être corporel. Il osa poser la question à son chef :
- la pratique se fait-elle avec ou sans instrument ?
- Le chef Sagol, qui ne manquait pas d’humour, lui répliqua que c’était comme la musique. Il y avait des instruments de toutes sortes, mais on pouvait utiliser tout aussi bien la voix ou le sifflet. Selon lui, c’était une partition qui pouvait se jouer en solo, en duo, trio, quartet et pourquoi pas avec un orchestre au grand complet.
- Messieurs, malgré l’aspect libertin, de cette rencontre, je trouve que nous avons une pièce de plus à placer dans le puzzle : les Robion et les Montfort se fréquentent de manière intime. Deux autres éléments nous ont été révélés par Régis Drochard : la disparition d’un jambon et le rangement des étagères de cuisine. Cela fait plusieurs fois qu’on nous parle de la cuisine au cours des auditions. Malheureusement, chaque personne évoque, une impression, un sentiment, mais jamais de certitude. C’est ce que nous avons appris ce matin. Voyons maintenant l’ensemble des éléments recueillis. Parlons, dans un premier temps, de ce qui est concret, nous aborderons les hypothèses dans un second temps. Gilles, je vous charge de nous résumer ce que nous avons trouvé.
Le gendarme se leva et se dirigea vers le paper board disposé dans un coin du bureau. Il prit un crayon et commença à écrire sur la grande feuille de papier blanc :
- Décès d’Antoinette et Germain Drochard, mardi entre douze heures trente et douze heures cinquante ;
- Découverte par le facteur Nicolas Favant, vers treize heures ;
- Pas de repas préparé ni absorbé par les victimes ;
- Trois verres vides sur la table ;
- Livraison de fuel, entre onze heures et douze heures ;
- Ordonnance du Dr Giraud qui a dû passer quelques minutes avant le meurtre ;
- Deux rendez-vous notés sur le calendrier des pompiers : Medic Home et Plein Soleil ;
- Secret de famille concernant Ginette Drochard, fâchée avec ses parents.
- Merci Gilles. Que devons-nous penser des huit lignes écrites sur ce tableau, demanda Sagol ? Je vais vous répondre messieurs, ce n’est pas avec ça que nous trouverons le coupable. Liard, je vous demande de collecter les diverses hypothèses et je compte sur nous quatre pour en privilégier trois ou quatre, pas plus.
Le chef Sagol savait par expérience qu’il valait mieux se donner trois ou quatre objectifs plutôt que deux douzaines. Il serait bien temps d’en rajouter, si nécessaire.
Liard se présenta devant le tableau. Il rabattit la feuille utilisée vers l’arrière, découvrant une nouvelle feuille vierge de toute inscription.
- Messieurs, que diable! Des hypothèses, il nous en faut ?
Le chef Sagol pensait à quelqu’un qui connaissait bien les lieux:
- Probablement un homme qui a dû porter Toinette de la cuisine au grenier ; un différend d’ordre foncier.
Voyant qu’ils n’avançaient pas, le chef se leva et se mit aux côtés du gendarme Liard.
- Force est de constater que nous sommes dans le flou le plus complet. Voici ce que je propose pour lundi et les jours suivants :
- Demande de commission rogatoire au juge, pour avoir accès
aux informations sur les comptes bancaires de tous les membres de la famille Drochard. Même chose auprès de l’ambassade de France en Tanzanie, pour obtenir plus de renseignements sur mademoiselle Ginette Drochard . Gilles vous avez l’habitude de ce type de démarche, c’est vous qui vous en occuperez;
- Investigations pour obtenir des informations sur l’enfance, les parents, les amis, les amours, les passions, le travail et le casier judiciaire des personnes suivantes : Nicolas Favant facteur, l’infirmière Gisèle, la boulangère, les deux employés communaux le chef Emile et l’ouvrier René, Joseph le livreur de fuel de la maison Riord, le docteur Giraud, M. et Mme Montfort, M. et Mme Robion, M. Guccione. Liard et le nordiste, c’est vous qui prenez en charge ces investigations;
- Quant à moi, je verrai les responsables de « Medic Home », « Plein Soleil » et aussi les petits enfants de Toinette et Germain. Je convoque aussi ceux que j’ai cités pour Liard et le nordiste et qui n’ont pas été vus.
Je vous informe aussi qu’à cinq heures, j’ai rendez-vous avec monsieur le maire, à sa demande. Je vous rappelle que les obsèques ont lieu demain samedi, à quinze heures, j’y serai. Si certains d’entre vous souhaitent y assister, dites-le maintenant, il faut y aller ensemble et donner une image de cohésion .
Aucun gendarme ne se porta volontaire, le chef Sagol n’en pris pas ombrage. Il avait beaucoup sollicité Gilles ces dernières semaines et les deux autres avaient passé une nuit blanche dans une opération « Sarkozy ».
- Messieurs je n’ai plus besoin de vous, je vous souhaite une bonne nuit et à demain matin neuf heures au tribunal, bureau du juge Silovsky.
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14:41 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 8
Ce matin-là, le palais de justice vivait une grande effervescence, il y avait une session de la cour d’assises. De nombreux policiers étaient déployés armés de fusils et revêtus de gilets pare-balles.
Parmi les audiences programmées se tiendrait celle d’un pédophile récidiviste. Condamné, il y a quelques mois par une autre cour, il avait fait appel et le deuxième procès se déroulait ici. De nombreuses associations manifestaient aux environs du tribunal, avec des banderoles et un mégaphone. Elles s’adressaient à l’opinion publique en s’efforçant de médiatiser au maximum cette affaire. L’homme était éducateur et, pendant des années, il avait bénéficié de protections. Face à la pression de l’opinion, ses supérieurs l’avaient lâché. Il espérait faire diminuer la première peine qui était de trente ans dont dix-huit années incompressibles.
Le chef Sagol se disait que la justice devrait surtout penser aux victimes. Ces plaies sur de jeunes adolescents se refermeraient-elles un jour ? Il en doutait. Il attendait en haut des escaliers, lorsqu’il vit arriver une vieille connaissance. L’homme arrivait dans sa direction, le chef Sagol le héla :
- Jean-Pierre !
L’inspecteur principal Jean-Pierre Bouchet tourna la tête à sa gauche et se dirigea vers le chef Sagol. La poignée de main fut chaleureuse.
- Quel bon vent t’amène chez nous, lui demanda Sagol ?
- Oh tu sais ! Je ne crois pas que ce soit un bon vent, mais plutôt une bourrasque judiciaire. J’ai enquêté sur l’affaire du pédophile et, à ce titre, je suis cité comme témoin à charge. Et toi, que deviens-tu cher ami ?
- Je suis sur une enquête peu banale, un couple de personnes âgées retrouvées pendues à une corde. Tu me diras jusque-là, c’est de la routine. Cependant, c’est la même corde qui a servi en simultanément, l’homme et la femme se balançaient chacun à un bout. Le légiste a conclu à un meurtre. Pour couronner le tout, le juge d’instruction se nomme Julie Silovsky, j’ai rendez-vous avec elle à neuf heures.
- Je te souhaite beaucoup de courage !
L’inspecteur principal Bouchet n’en dit pas plus, les deux hommes s’étaient compris à demi-mot. Sagol savait qu’il ne s’engageait pas dans une partie de plaisir.
Sagol demanda à Bouchet pendant combien de temps devait-il assister au procès.
- Au moins quatre à cinq journées.
- Ecoute, j’aimerais bien que nous passions une soirée ensemble à ta convenance. Je te donne mon numéro de portable, appelle-moi et nous organiserons ça.
L’inspecteur principal Bouchet prit la carte et dit à Sagol :
- Je ne te téléphonerai pas, nous décidons tout de suite, que penses-tu de ce soir ?
- C’est d’accord à vingt heures devant le café Majestic, répliqua Sagol.
- A ce soir cher ami et je croise les doigts pour toi .
Bouchet joignit le geste à la parole.
Pendant que l’adjudant-chef Sagol et l’inspecteur principal Bouchet conversaient, les trois autres gendarmes, arrivés depuis quelques secondes, attendaient sur le côté droit de l’édifice. Lorsqu’ils virent les deux hommes se dire au revoir, ils rejoignirent leur chef. Ils saluèrent en chœur d’un bonjour chef et Sagol fit de même avec un bonjour messieurs.
- Je viens de retrouver un vieil ami, l’inspecteur principal Jean-Pierre Bouchet qui va témoigner dans le procès du pédophile. Maintenant, en route vers Madame Julie Silovsky. Le gendarme Gilles plissa le front et ne dit mot.
Le bureau du juge Silovsky se trouvait proche de l’entrée. Les quatre hommes pénétrèrent dans le hall. Un tableau posé au milieu permettait aux visiteurs de se diriger, ils obliquèrent à droite dans un court couloir. Sur une porte en bois, qui sentait l’encaustique, une plaque en plastique blanc et lettres dorées indiquait : Julie Silovsky juge d’instruction.
Le chef Sagol frappa, une jeune femme vint ouvrir et demanda qui elle devait annoncer.
- Je suis l’adjudant-chef Sagol et j’ai rendez-vous avec le juge Silovsky. Une voix au fond de la pièce déclara :
- Faites entrer Stéphanie.
Madame Julie Silovsky était assise derrière un bureau moderne couleur acajou, un écran d’ordinateur masquait son visage. Elle se leva et se dirigea vers le chef Sagol. Elle lui tendit la main, une main molle, tout le contraire de ce qu’aimait le chef. Il n’attendait pas de la virilité de la part d’une femme, mais de l’énergie, oui. Madame Silovsky retourna derrière son bureau, elle ne salua pas les trois autres gendarmes.
Le chef Sagol prit sur lui et s’adressa à Madame Silovsky :
- Je vous présente mes collaborateurs. Il déclina le grade et l’identité de chaque gendarme. A l’énoncé de leur nom, ils claquèrent des talons et firent un salut militaire. Le ton était donné.
Julie Silovsky paraissait fatiguée, elle attendait tout simplement un heureux événement. Le chef se dit que la naissance d’un enfant était une bonne nouvelle, il donnerait à cette femme plus d’humanité. Il se hasarda à faire une allusion à la grossesse de son interlocutrice :
- J’espère madame que l’attente n'est pas trop difficile et que le métier ne vous use pas trop.
Madame le juge Silovsky resta de marbre et répondit d’une phrase lapidaire :
- Je suis là, monsieur Sagol.
Maintenant monsieur, je vous demande de me faire une synthèse par écrit de l’affaire. Je l’attends impérativement sur mon bureau lundi matin. Pour la suite de l’enquête, je veux un compte rendu journalier de l’avancement des opérations et une synthèse hebdomadaire. Si vous n’avez pas d’autres questions, je vous remercie car j’ai un autre rendez-vous.
Les quatre hommes sortirent du bureau en faisant le salut militaire et sans prononcer un seul mot. L’entretien avec madame le juge d’instruction prit fin à neuf heures dix.
Le chef Sagol reprit les choses en main :
- Je vous offre un café messieurs, ça nous changera les idées.
‘’Au Café de la Justice‘’, ils ne trouvèrent pas de table libre. Ils se mirent au comptoir et ils partirent tous d’un fou rire libérateur. Le gendarme Liard peu loquace habituellement, mimait à la perfection Julie Silovsky. Les autres étaient pliés en quatre.
Le chef Sagol fit un peu de pédagogie en expliquant à ses collègues que, face à chaque situation, face à chaque individu, il convenait de tirer des enseignements. Ce matin, Madame Silovsky leur avait dispensé un cour de dédain, elle avait même poussé le mépris à un niveau rarement atteint.
- Messieurs, nous allons simplement lui donner une leçon de professionnalisme et de cohésion. C’est de cette manière là que cette personne glissera sur le miroir de notre indifférence. Il la renverra à sa propre image et cela lui donnera à réfléchir.
Le chef d’habitude restait sur la réserve, mais il avait rapidement réfléchi à la situation. Il se disait que s’il restait indifférent, les autres l’assimileraient au juge Silovsky. Une saine collaboration entre tous nécessitait une clarification de sa part; il décida, pour une fois, d’exprimer son rejet de la méthode Silovsky. Il y mit quelques formes, mais aucun ne fut dupe de ce qui se cachait derrière les formules et les mots. Le chef Sagol exécrait Madame le juge Julie Silovsky et ça se voyait.
N’ayant pas prévu un contact d’une aussi brève durée, le chef Sagol n’avait pas envisagé d’autres tâches pour cette journée de vendredi. Il emmena donc toute la troupe dans les locaux de la brigade de recherche,
- Nous ferons un travail collégial. Nous allons récupérer les casiers judiciaires des personnes qui font l’objet de nos prévisions d’activité pour la semaine prochaine. Ce sera du temps de gagné.
Le siège de la brigade de recherche était établi dans le centre-ville, sur le même site que la brigade de gendarmerie. La caserne datait du début du dix neuvième siècle, elle venait d’être rénovée. Les bâtiments étaient inscrits au registre supplémentaire des monuments historiques. Les locaux étaient spacieux et assez neutres au niveau décoration. Le chef réserva une salle pour la journée en apposant sur la porte son nom suivi de la mention « ne pas déranger ». Le hasard faisant bien les choses, il y avait quatre ordinateurs reliés en réseau . Cela permettait à chaque gendarme d’interroger le fichier central du casier judiciaire à Nantes. La procédure d’accès aux archives du centre était complexe, avec de multiples verrous. Le chef s’était connecté avec son mot de passe personnel qui lui permettait d’obtenir un code pour la journée. Ainsi, il pouvait effectuer plusieurs connections simultanées. Il le communiqua aux autres et chacun s’affaira sur sa machine.
A midi trente, ils déjeunèrent au mess. C’était une cantine améliorée, n’oublions pas qu’il s’agissait d’une caserne. Nos Pandores retrouvèrent d’autres collègues avec plaisir, la gendarmerie est une grande famille. Le menu était correct avec un buffet d’entrées et trois viandes au choix. A la fin du repas, le gendarme Gilles proposa d’aller prendre le café à l’extérieur. Aussitôt dit, aussitôt fait, il connaissait un pub. Lorsqu’il n’était pas en service, il allait y boire un verre en écoutant de la musique irlandaise ou brésilienne, cela dépendait de la programmation du patron. Le lieu plut tellement au groupe, que nos gendarmes furent de retour à la brigade de recherche à quatorze heures quarante cinq.
Ils se remirent immédiatement au labeur. A seize heures le chef Sagol demanda si tout le monde avait terminé. Ils avaient tous obtenu les informations sur le casier judiciaire des protagonistes de l’affaire.
- Alors messieurs, la pêche a-t’elle été bonne ?
Liard, le premier, parla du casier de monsieur Seigle le transporteur à la retraite.
- Il a été condamné à trois mois de prison avec sursis pour voie de faits sur un agent de la force publique.
- Tiens donc, dit le chef, c’est passionnant ce que vous nous dites Liard. C’est tout ?
- Oui chef.
Le nordiste pris la parole :
- Je suis désolé mais je n’ai rien trouvé, hormis qu’il manque huit points au permis de conduire de monsieur Montfort.
- Ok et vous Gilles ?
- Le professeur-plombier Robion a été trouvé en possession de marijuana en quatre-vingt-quatorze. Il a bénéficié du sursis sur une condamnation à deux ans de prison. Je n’ai pas d’autre élément.
- Merci messieurs, je n’ai rien trouvé, mais nous avons gagné un temps précieux. Maintenant, je vais vous souhaiter un bon week-end et nous remettons ça lundi à huit heures. Ils se saluèrent et prirent congé. Gilles partit de son côté et les deux autres retournèrent ensemble à leur brigade.
Il était presque vingt heures, lorsque l’inspecteur principal Bouchet arriva à pied devant le café Majestic. Il avait pris une chambre dans un hôtel voisin car il ne voulait pas rentrer au milieu de la nuit. Avec ce diable de Sagol, ils n’allaient pas expédier le repas et se dire au revoir, en bon épicurien, il savait jouir des bons moments de la vie. Il vit arriver Sagol sur le trottoir d’en face. Il avait revêtu un pantalon de velours beige, un sweat-shirt de teinte semblable et un veston marron clair. Une paire de mocassins marrons complétait la tenue.
Arrivé à sa hauteur Bouchet lui dit :
- Tu as quitté ta deuxième peau, c’est la mue cher ami.
- Eh oui ! Jean-Pierre, si je te dis que je me sens dénudé, tu me crois n’est-ce pas ?
- Pour sûr, que je te crois Léo, comme si tu affirmais que tu vénères l’Antéchrist.
Bouchet lui dit qu’il était confus, il aurait pu convier Madame Sagol à leur soirée.
- Je te rassure Jean-Pierre, elle n’était pas disponible ce soir, elle allait écouter de la musique brésilienne. Il y a un groupe, originaire d’une favela de Rio, qui fait le tour de l’hexagone en faisant un spectacle autour de la bossa nova et de la capoeïra. Elle y va avec deux copines. Ah ! Les femmes et la danse, les femmes et la musique, elles adorent, ajouta Sagol.
- Eh oui! Alors, que nous as-tu réservé comme surprise ce soir je couche ici, c’est quartier libre pour moi.
- Pour moi aussi, rétorqua Sagol, je t’emmène dans la vieille ville. Tu vas faire une petite visite touristique.
Bouchet le reprit.
- Tu as dû faire un lapsus Léo, nous avions envisagé une visite gastronomique.
- C’est bien ce que je t’ai dit, nous commençons par les vieilles pierres et après nous verrons.
Bouchet se laissa guider par son hôte, il apprécia les ruelles étroites qui ressemblaient aux traboules, si chères aux Lyonnais. Elles avaient un petit côté florentin en plus. Ils arrivèrent sur une place où une fontaine lançait des éclairs par la bouche du lion qui dominait l’édifice. Les différentes lumières projetées sur l’eau, jaillissant de la bouche du fauve, étaient d’une beauté et d’une originalité rares. L’ingénieur éclairagiste avait réalisé une prouesse. Les gouttelettes faisaient parfois penser à de petits fragments d’arc-en-ciel, c’était un spectacle féerique. Bouchet apprécia, en déclarant que le guide Sagol méritait une citation dans le guide du routard.
A l’angle de cette place se trouvait le restaurant « l’Ame du Palais », c’était leur point de chute. Les deux hommes pénétrèrent dans l’établissement.
Ils furent pris en charge par une hôtesse vêtue d’un tailleur bleu marine sur un chemisier blanc. Sagol avait remarqué que les deux derniers boutons du col n’étaient pas fermés, ils laissaient voir un caraco blanc « Cette jeune fille est élégante se dit-il. »
Elle demanda s’ils avaient réservé et consulta la liste posée à sa droite sur un guéridon. Bouchet, en fin limier, appréciait l’organisation pour accueillir les clients avec le sourire et le professionnalisme nécessaires. Elle leur souhaita la bienvenue dans « l’Ame du Palais » et leur proposa de mettre leurs effets au vestiaire. Chacun confia son vêtement. Elle les pria de la suivre dans le salon pour l’apéritif. Ils remarquèrent qu’aussitôt une autre hôtesse prenait le relais.
Ils longèrent un couloir pendant quelques mètres, descendirent trois marches et l’hôtesse les amena en face d’une grande cheminée ou un feu de bois crépitait. Sagol se dit qu’avec le volume de la pièce et la disposition de l’âtre, toute la chaleur devait partir dans la nature. Bouchet pensait la même chose. Ils tombèrent au fond de deux fauteuils club en cuir roux. Les deux hommes étaient convaincus qu’ils s’approchaient du bonheur. L’hôtesse demanda ce qu’ils désiraient boire. Ils se concertèrent et commandèrent deux Chivas de vingt-cinq ans d’âge. Un pianiste jouait des mélodies jazzy. Ils trinquèrent et portèrent à leurs lèvres le divin breuvage. Sagol partit dans une envolée lyrique :
- Mon ami Jean-Pierre, Dieu a inventé le Chivas, la bonne chère et la bonne chair. Il a fait une omission, il ne nous a pas précisé dans quel ordre, nous en délecter alors, nous faisons de notre mieux.
Bouchet rit de bon cœur et dit :
- Contrairement au PMU, l’ordre importe peu pourvu qu’on ait l’ivresse.
C’était uniquement un bon mot car les deux fonctionnaires savaient qu’il y avait des limites à ne pas dépasser. Ce soir, ils flirteraient avec la ligne, mais ne la dépasseraient pas. Ils croquèrent quelques amuses bouche, mais ne reprirent pas de whisky.
L’hôtesse les confia au chef de rang qui les plaça confortablement dans un coin de la salle à manger. La pièce était remplie, mais les deux hommes ne s’attardèrent pas sur les clients. Le décor était sobre. Le carrelage, couleur brique flammée, était composé de dalles séparées par des croisillons en chêne foncé.. Le sol faisait penser à une salle de château Renaissance. Les murs étaient en grosses pierres apparentes avec des appliques en fer forgé de style mauresque. Des tentures de couleur vert bouteille entouraient chaque ouverture. Le plafond était assez bas et voûté, de fausses colonnes donnaient l’impression de soutenir les arches. Le mobilier était en bois massif de style Louis XI et les chaises massives s’avéraient confortables.
Le maître d’hôtel les rejoignit et Léo Sagol lui demanda ce qu’il avait à proposer ce soir .
- Nous avons une suggestion de menu tout à fait originale. Il attendit afin de mesurer l’intérêt suscité par son propos avant de continuer.
Les deux hommes étaient déjà séduits.
- Messieurs, nous avons en entrée : du chèvre chaud au thym sur un lit de salade rousse au vinaigre balsamique et huile de noix.
- Continuez je vous prie, lui signifia Bouchet. En fin épicurien, il voulait juger de l’équilibre du repas.
- En seconde entrée, je vous soumets le croustillant de fruits de mer et de légumes étuvés au gingembre avec de la bisque de crevettes.
- C’est bien mon ami, souffla Sagol.
- Notre plat est un filet de bœuf aux morilles et porto blanc.
- C’est parfait, dit Bouchet.
- Bien entendu, il y a l’assiette de fromages et un dessert tout à fait sympathique : un soufflé glacé au Drambuie.
Le maître d’hôtel était figé en attendant la décision des deux compères.
Sagol prit le premier la parole .
- Cela me paraît alléchant, mais au fait d’où vient votre Drambuie ?
Bouchet et le maître d’hôtel n’étaient pas dupes, Sagol voulait savoir ce qu’était le Drambuie. Afin que la réponse soit satisfaisante et que son client ne perde pas la face, il donna une explication détaillée aux deux hommes :
- Nous ne servons que le meilleur Drambuie d’Ecosse élaboré avec du miel de bruyère sélectionné rigoureusement et du blended scotch de douze ans d’âge.
Sagol adressa un clin d’œil à Bouchet et déclama :
- Alea jacta est (le sort en est jeté).
Le maître d’hôtel les remercia et passa le relais au sommelier.
C’était un homme d’environ trente-cinq ans. Il avait quelques cheveux noirs sur un crâne bien dégarni. L’air jovial, il avait une tête de bon vivant. Il demanda aux deux convives s’ils avaient une idée sur les mariages possibles avec leur menu. Sagol lui demanda de les aiguiller vers le paradis:
- Si c’est un plaisir du palais, n’en perdez pas votre âme, ce serait ennuyeux pour vous !
Le serviteur de Bacchus ne saisit pas toute la subtilité de l’allusion à l’enseigne « l’Ame du Palais », seul Bouchet avait percuté sur l’humour de son ami.
Le sommelier proposa un blanc de Bourgogne pour les entrées, et un « Côte Rôtie » pour accompagner le filet de bœuf et les fromages. Pour le dessert: le Drambuie se suffirait à lui-même et il serait inopportun d’y adjoindre un autre alcool.
Les deux hommes étaient aux anges et chaque plat leur apporta davantage de félicité. Ils parlèrent de tout et de rien, de leur métier et de leurs passions réciproques. Bouchet était un spécialiste des plantes de montagne. Il possédait dans son herbier des espèces originaires des quatre coins de la planète. Il était persuadé qu’il y avait encore de nombreuses variétés à découvrir. Sagol, quant à lui, recherchait les vieux disques de chansons réalistes de l’entre-deux-guerres. Il possédait près de trois cents galettes soixante-dix-huit tours en parfait état. C’était la première fois qu’il en parlait avec un ami, c’était, jusqu’à ce jour, son jardin secret.
Au dessert, ils étaient volubiles. La chaleur du cadre et le bon vin leur procuraient une douce euphorie.
Pour déguster le café torréfié par le patron, le maître d’hôtel leur proposa le choix entre le salon non-fumeur ou le fumoir. Les deux hommes ne fumaient plus depuis de nombreuses années, mais la promesse d’un Cohiba annihila toute résistance. Ils avaient envie de se faire plaisir. Le café, servi avec un chocolat noir, était délicieux. L’arôme puissant de l’arabica des hauts plateaux de l’Abyssinie était valorisé par le cacao. Les volutes des cigares dessinaient des arabesques qui montaient au plafond aspirées par le système d’évacuation de l’air. Les deux hommes acceptèrent un ultime cognac V.S.O.P (Very Special Old Product) avant de demander l’addition. Il était presque minuit.
Léo Sagol se fâcha lorsque Jean-Pierre Bouchet sortit son chéquier. C’était lui qui avait proposé le repas et choisi le lieu, ce serait lui qui honorerait la douloureuse. La note fut salée, mais les deux hommes avaient passé une soirée exquise, le prix passait au second plan.
Ils récupérèrent leurs vêtements et sortirent dans la rue. La fraîcheur de la nuit dégrisa les duettistes. Sagol accompagna Bouchet jusqu’à la porte de son hôtel. Les deux hommes se serrèrent vigoureusement les mains et Sagol tourna les talons.
Bouchet eut toutes les peines du monde à retrouver sa chambre. Dès qu’il eut franchit le seuil et claqué la porte, il s’affala tout habillé sur le lit. Léo Sagol n’était pas mieux. Il se dit qu’il fallait être discret car, si des collègues le voyaient dans cet état, ça ne manquerait pas de jaser à la caserne. Il quitta ses chaussures dans l’escalier et rentra pieds nus dans l’appartement. Il n’arrivait pas à trouver l’interrupteur. Il n’insista pas et réussit, sans lumière et sans bruit, à se glisser jusqu’au canapé. Il se posa là et s’endormit, ses mocassins marrons posés sur sa poitrine.
Madame Sagol se leva la première, ce samedi matin. Elle s’était réveillée une fois au milieu de la nuit, son mari n’était pas dans le lit avec elle. Le radio réveil indiquait deux heures. Elle pensa que la soirée avec son ami était bien longue et se rendormit. C’est un ronflement dans le salon qui l’intrigua. Passé l’instant de surprise, elle faillit pouffer de rire en voyant son époux sur le canapé avec ses mocassins qui se soulevaient sur sa poitrine au rythme des ronflements. Elle se dit que la soirée, avec l’inspecteur principal Bouchet, avait dû être éreintante. Son Léo n’était pas coutumier de ce genre d’agapes. Elle s’approcha de lui et, délicatement, lui déposa un baiser sur le front. Le ronfleur ne broncha pas. Il était presque neuf heures, Madame Sagol se dirigea vers la cuisine et prépara un petit déjeuner pour deux.
L’odeur du pain grillé et du café chatouilla les narines du chef Sagol. Il ouvrit un œil et, en se tournant, fit tomber un mocassin sur le tapis. Il prit l’autre chaussure en souriant de l’insolite de sa situation. Il rejoignit son épouse à la cuisine et l’embrassa tendrement.
Elle lui rendit affectueusement son baiser.
- Et alors ! Mon Léo, on fait son garnement? J’aurais dû te prendre en photo avec tes souliers. Tu n’as pas eu le temps de les poser au bord de la cheminée, le père Noël t’aurait mis des bonbons. Elle lui déclara qu’elle avait les moyens de le faire parler.
Il admit qu’ils avaient passé une superbe soirée avec Bouchet puis, il demanda si le spectacle brésilien lui avait plu.
Elle lui montra un CD qu’elle s’était procuré à la fin du spectacle.
- Tu auras l’occasion de juger mon chéri, je peux te dire que cette troupe respirait la bossa par tous les pores.
Ils déjeunèrent ensemble, Sagol n’avait pas très faim. Il rappela à sa femme qu’il serait absent entre quatorze heures et dix sept heures. Il assistait aux obsèques de Toinette et Germain Drochard dont il avait la charge de l’enquête criminelle.
Son épouse lui répondit qu’elle en profiterait pour chiner à la foire à la brocante.
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14:46 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 9
A quatorze heures trente, le chef Sagol s’était garé sur le parking de la mairie. L’église se situait cinquante mètres plus loin sur une butte. Le clocher dominait toute la vallée et, du promontoire, devant l’entrée principale, on bénéficiait d’un panorama exceptionnel. Comme des tâches blanches dans une prairie, les villages défilaient devant les yeux du chef. La campagne s’était habillée de vert, les villages et les hameaux formaient des îlots blanchâtres dans un océan de verdure.
Il y avait déjà beaucoup de monde sur le parvis, les villageois faisaient la queue devant les livres de condoléances. Le chef Sagol s’inséra dans la file et attendit patiemment son tour. Deux registres étaient disposés de part et d’autre du porche d’entrée. Chacun avançait d’un pas feutré, ce silence ajoutait de l’intensité à la solennité de la démarche. Lorsque vint son tour, il prit le stylo et écrivit quelques mots. La feuille était bien remplie, mais la plupart des gens s’étaient contentés de mettre leur nom et adresse et leur signature. Il n’y avait que deux personnes qui avaient griffonné quelques lignes. Le premier texte était rédigé d’une main tremblante. L’épistolaire disait ceci : « mon cœur saigne pour vous, ma pensée va vers vous, la paix soit avec vous. » Le chef Sagol se dit, au vu de l’écriture et de la formule, que l’auteur était de la même génération que les défunts. L’autre dédicace était plus brève et conventionnelle : « adieu mes amis. » En bas de la feuille, le chef Sagol écrivit : Je cherche la vérité pour honorer vos mémoires, soyez-en assurés. Il tourna la page du livre broché de velours noir et il pénétra dans l’église.
Les haut-parleurs diffusaient une toccata de Bach. Le curé était celui de la paroisse. Son territoire était vaste, il s’étendait sur une dizaine de communes. Sagol se disait, qu’en ces périodes de chômage, personne n’avait songé à confier une mission de recrutement à l’ANPE , heureusement, personne ne se doutait de ses pensées, elles n’auraient pas été appréciées par l’assistance. Le fourgon mortuaire n’était pas encore arrivé avec les corps et la famille. Les deux premières rangées de bancs, de chaque côté, étaient vides. Le public se répartissait de part et d’autre. Le chef Sagol trouva une place au quatrième rang entre Gisèle, l’infirmière et le chef des employés communaux, Emile.
Il était presque quinze heures, lorsque le sacristain ouvrit les vantaux de la grande porte. Les employés des pompes funèbres(aussi funèbres que leurs pompes) poussèrent un catafalque sur roulettes, c’était le cercueil d’Antoinette Drochard. Le nom était gravé sur une plaque de cuivre vissée sur le dessus du couvercle. Ils posèrent délicatement la boîte en chêne sur des tréteaux et ressortirent avec leur chariot. Le transport du cercueil de Germain fut plus laborieux. Une roulette se grippait de temps en temps et l’employé, situé à droite, soulevait de son côté pour soulager les roulements. Il avait l’air de fatiguer et il suait à grosses gouttes.
Les deux défunts étaient côte à côte, Régis et sa sœur Martine se tenaient la main. Des larmes coulaient le long des joues de madame Bedel. Monsieur Bedel soutenait sa femme tandis que l’épouse de Régis, vêtue de noir, était impassible. Sur le banc, derrière le fils et la fille des défunts, se trouvaient trois garçons et une fille. C’étaient les petits enfants de Toinette et Germain. Franck, qui était le plus âgé, ressemblait à son père et paraissait affecté par la disparition de son grand-père et de sa grand-mère. Hugues Bedel venait juste d’arriver du Japon. Son père était allé le chercher à l’aéroport à une heure et quart de voiture du village. Vanessa et Kévin se tenaient aussi la main, « ces deux-là, se dit Sagol, sont soudés jusque dans la peine. »
Maintenant les croque-morts apportaient des couronnes, des gerbes, des bouquets de fleurs. Il y avait beaucoup de roses. De sa place, le chef Sagol pouvait lire les épithètes : à nos voisins et amis, à nos amis de la part du conseil municipal, à nos grands-parents.
Une couronne plus ovale que ronde attira l’attention du chef. Elle ne comportait que deux mots sur un ruban de couleur violette : à toi. Le chef trouvait ce dernier message sibyllin, mais pourquoi pas.
Toutes ces compositions florales étaient disposées de part et d’autres des cercueils. Seules deux couronnes de roses blanches se trouvaient sur le devant du catafalque et touchaient la tête des cercueils. Aucune inscription ni ruban n’ornaient ces compositions. « Ce sont probablement des fleurs commandées par la famille, se dit Sagol. »
L’église était pleine et le sacristain avait fermé la porte centrale. Chaque rangée était occupée ; les défunts, habitants de la commune depuis des décennies, étaient connus de chaque villageois. Dans les campagnes, il faut avoir de bonnes raisons pour ne pas assister aux obsèques d’un voisin ou d’un ami, même si c’est juste une connaissance. Le chef Sagol avait repéré tous les habitants du hameau sans exception. Même les plus mécréants se trouvaient dans l’édifice.
La présence de tous, corroborait l’intime conviction du chef Sagol. Il pensait que l’assassin n’était pas un habitant du village. Pour ne pas orienter trop tôt l’enquête vers d’autres directions, il s’était abstenu de laisser paraître quoi que ce soit auprès de ses subordonnés. Il préférait laisser les choses se décanter, dans une semaine il serait temps de privilégier d’autres pistes.
Il y eut soudain un silence, la musique de Bach s’était éteinte comme dans un souffle. Le prêtre, qui s’était assis à gauche de l’autel, se leva et s’approcha du micro. Il prit la parole dans une attitude empreinte de foi et de recueillement. Il commença par ces mots :
- Chers frères et sœurs, chers amis, nous sommes réunis aujourd’hui autour d’Antoinette et de Germain Drochard.
Il se signa et l’assistance fit de même, hormis quelques personnes qui baissèrent la tête. Les incroyants se comportent ainsi dans toutes les cérémonies. C’est une forme de respect envers ceux qui croient et, quoi qu’on en dise, une communion avec la peine de tous. Le curé relata la vie d’Antoinette et Germain, il avait personnalisé ses propos en disant « Toinette. »
- Une vie pleine, remplie de l’amour des autres. Toinette si dévouée, attentive au bien-être de sa famille. Toinette, impliquée dans les actions caritatives de la paroisse. Toinette qui soutenait Germain quand sa santé avait décliné.
Le chef Sagol, absorbé dans ses pensées, s’était évadé un instant du prêche de l’homme d’église. Il réfléchissait au faire-part qu’il avait lu dans le journal :
« Monsieur et Madame Régis Drochard, leurs enfants Franck, Kévin et Vanessa ;
Monsieur et Madame Bedel Lucien et leur Fils Hugues ;
Les parents et amis, ont la douleur de vous faire part du décès dans sa quatre-vingt-cinquième année de Madame Antoinette Drochard.
Les obsèques seront célébrées le samedi dix-huit mai à quinze heures en l’église du chef-lieu. Cet avis tient lieu de faire-part ».
Le même texte figurait au-dessous pour annoncer la disparition de Germain. Le chef Sagol se dit qu’il aurait des choses à demander à Régis Drochard et à Martine Bedel.
Le prêtre continuait son homélie, ce fut au tour de Germain d’être encensé. « C’est fou les qualités que l’on nous trouve au moment de notre disparition, se dit Sagol. »
Quelques personnes vinrent au micro parler des chers disparus. La première à se présenter pour évoquer Toinette fut la présidente de l’association caritative paroissiale. Cette dame n’avait pas d’âge, c’est du moins l’impression qu’elle donnait. Son visage ressemblait à un masque de cire, blanc, inexpressif, sans aucune ride, aucun sourire. Sa voix d’automate débitait quelques lignes griffonnées sur une feuille. L’émotion semblait être restée à la porte de l’église. Enfin, elle regagna sa place, sur la même rangée que le chef Sagol, mais dans la travée en face. La deuxième fut Madame Robion, l’épouse du plombier. C’était une belle femme rousse, grande âgée d’une quarantaine d’années. Elle s’attacha à faire ressortir la convivialité et la disponibilité du couple. Avec sobriété et une émotion bien contrôlée, Madame Robion faisait revivre Toinette et Germain. A la fin de sa lecture, elle ravala un sanglot, essuya une larme et regagna sa place.
Vanessa Drochard grimpa la marche jusqu’au micro, elle n’avait pas de papier avec elle. Elle prit la parole, dans un sanglot.
- Je pourrais dire tellement de choses sur Mamy et Papy…
Je dirais qu’ils m’ont appris la vie,
Le sens des choses,
Le parfum des roses,
Tout cela je vous le dois,
C’est dur de clore ainsi une vie,
Mais moi, je ne suis pas de cet avis.
J’entends toujours vos voix,
J’ai encore besoin de vous Mamy et Papy,
Vous, aux paupières closes,
Voyez les regards qui se posent.
On ne va pas oser
Ainsi vous laisser.
Le souvenir sera le plus fort,
Votre lumière sera mon or
Vanessa partit en sanglots, elle avait réussi à dire son texte qu’elle avait mémorisé par cœur. Là, devant ses parents, ses frères et ces cercueils, elle était tétanisée ne pouvant plus bouger. Des torrents de larmes coulaient le long de ses joues. Kévin, qui avait autant de larmes que sa sœur, se leva et alla la chercher. Vanessa se jeta dans les bras de son frère, comme un marin tombé à la mer et à qui l’on envoie une bouée. Elle s’accrochait à lui et ils regagnèrent leur place en s’essuyant mutuellement leurs larmes.
Le chef Sagol, qui pourtant en avait vu bien d’autres, était lui aussi très ému. Cette petite avait réussi à transmettre sa peine. La musique du requiem de Mozart avait pris le relais. Le curé récita des prières reprises en cœur par les habitués de la paroisse. Vint le moment de l’eucharistie. Martine Bedel et son frère Régis communièrent, les enfants aussi. Un grand nombre de personnes de l’assistance quittèrent leur place pour aller recevoir le corps du Christ. Le chef Sagol, en bon mécréant, ne communia pas.
Le prêtre récita d’autres prières liturgiques, puis il fit signe de s’asseoir et se posa sur la chaise à gauche de l’autel. Le sacristain prit le relais avec sa panière en osier recouverte de tissu en velours rouge. Chacun sortit un billet ou une pièce de sa poche, rares étaient ceux qui laissaient passer le quêteur sans rien donner. Mozart jouait plus fort son requiem. Quand le curé reprit la parole, la musique cessa. Il se dirigea vers les catafalques avec le goupillon et l’encensoir qu’il agita au-dessus des dépouilles de Toinette et Germain. Le chef Sagol n’aimait pas l’odeur de l’encens, elle le prenait aux narines et le faisait tousser et éternuer. L’encenseur passa à côté de lui, il retint sa respiration. L’officiant remit l’instrument au sacristain qui alla le ranger. Il n’avait plus que le goupillon. Un petit vase rempli d’eau bénite était disposé sur un catafalque. Le curé aspergea les cercueils en effectuant le signe de croix avec le goupillon et passa le relais à Régis. Celui-ci se leva et se signa devant sa mère et devant son père. Sa sœur et le reste de la famille s’étaient rangés derrière lui. Martine reçut le goupillon des mains de son frère. Elle avait beaucoup pleuré, mais elle gardait une allure droite et fière. Hugues, comme sa mère, savait se contrôler. Malgré une douleur intense, il ne laissait rien voir, son séjour au Japon y était peut-être pour quelque chose. Les Asiatiques sont experts pour cacher aux autres leurs sentiments profonds. Franck, l’aîné, n’avait pas une larme, mais une expression d’absence, une autre forme du chagrin. Vanessa, toujours soutenue par son frère, trempa le goupillon dans le vase, et faillit le renverser tant elle tremblait. Kévin, plus que jamais attentif à sa sœur, réussit à éviter la chute. Il transmit le goupillon à Monsieur le Maire et alla se rasseoir sur le banc. Le premier magistrat, un homme d’une cinquantaine d’années, avait la chevelure toute blanche. Il passa le relais et se dirigea vers la sortie et chacun fit de même.
Les cloches se mirent à sonner le glas. Les villageois s’étaient regroupés à l’extérieur, sur le promontoire qui domine le village et les environs. Le chef Sagol avait béni les corps et Martine l’avait fixé intensément à son passage. Maintenant, il attendait dehors que les corps sortent de l’église, ainsi que la famille, pour aller au cimetière.
Dans la plupart des enterrements, les gens rentrent chez eux après l’office. La famille et les proches vont au cimetière. Il arrive aussi que la famille exige une stricte intimité lors de l’inhumation. Ceci est précisé par le prêtre durant la messe. Ici aucune consigne n’avait été donnée. Le chef Sagol décida d’aller au cimetière, il souhaitait voir un maximum de choses. C’était un moment particulier et tout ce qui clochait se percevait bien lors de la cérémonie. Toutefois, le chef Sagol n’avait pas encore assez d’informations pour faire avancer son enquête.
Les croque-morts sortirent les cercueils l’un après l’autre, la famille suivait derrière. Régis, sa sœur Martine et les enfants se mirent sur le côté, des villageois vinrent présenter leurs condoléances. Certains faisaient la bise, d’autres serraient la main. Le chef Sagol s’approcha de Martine et Régis, il mit sa main sur leur épaule en disant qu’il était avec eux. Ils baissèrent la tête tous les deux en même temps, mais ne lui soufflèrent mot. Il serra la main des enfants et partit un peu plus loin au bord du promontoire. Pendant ce temps, les employés des pompes funèbres avaient installé les cercueils dans les fourgons mortuaires, les fleurs étaient chargées dans un autre véhicule.
Le convoi prit la direction du cimetière distant d’environ deux cents mètres. La famille suivait dans un véhicule. Quelques personnes prirent la direction de la dernière demeure de Toinette et Germain, le chef Sagol suivit le mouvement. Il fallut à peine cinq minutes au petit groupe pour se trouver devant les grilles du cimetière communal. L’ouvrier municipal, détaché à cette occasion, avait ouvert une entrée sur le côté pour permettre cortège mortuaire de pénétrer et d’approcher jusqu’aux tombes de la famille Drochard. On pouvait l’apercevoir qui venait en direction de l’entrée principale, pour procéder à l’ouverture de la grille. Les jours d’inhumation, le cimetière était fermé dans les heures précédant la mise en terre. C’était pour éviter les incidents qui avaient eu lieu dans le village voisin où un vandale avait saccagé le site sur lequel devait avoir lieu une inhumation. Des photos pornographiques avaient été collées sur les pierres tombales voisines. Des préservatifs, remplis d’eau, pendaient aux croix des tombes. La plaisanterie était de très mauvais goût et les auteurs de cette farce macabre n’avaient jamais été découverts. Le maire avait donc pris cette décision et l’employé municipal exerçait une surveillance discrète des allées et venues.
En plus de la famille, du curé et du maire, le chef Sagol compta environ trente-cinq personnes. Le prêtre fit une brève prière et les croque-morts descendirent les cercueils: Germain le premier, puis Toinette fut mise au-dessus. Les deux époux seraient ensemble pour l’éternité. Le curé bénit la tombe et quitta l’assemblée. Le Maire prit la parole, il relata brièvement les mandats successifs qu’ils avaient effectués Germain et lui. Il mit en exergue son implication désintéressée pour le bien de ses concitoyens. « Il est ému, le brave homme, et assez sincère, se dit Sagol. » Le premier magistrat de la commune embrassa la famille et se retira. Régis saisit une poignée de terre et la jeta sur le cercueil de sa mère. La terre recouvra une partie de la plaque en cuivre, on ne lisait plus que « Toi », le reste était déjà sous la terre.
Lorsque le chef Sagol s’approcha, pour jeter lui aussi une poignée de terre, il ne put s’empêcher de penser à cette couronne qu’il avait vue dans l’église et qui portait cette dédicace : « A toi ».Il jeta la terre et fit demi-tour.
A l’extérieur du cimetière, le maire discutait avec l’employé municipal, Sagol les salua. Le maire lui répondit et s’excusa auprès de l’employé. Il vint à la rencontre de Sagol Il lui demanda où en était l’enquête.
Les deux hommes s’étaient rencontrés la semaine précédente, le jeudi soir exactement. L’entretien avait été cordial, mais le maire avait compris qu’il n’avait pas affaire à un débutant et il fut rassuré. Ayant côtoyé Germain pendant de longues années, il était très impliqué dans la découverte de la vérité.
Le chef Sagol l’informa qu’à ce stade des investigations, aucune information sérieuse ne pouvait être communiquée.
- Pour l’instant, il y a peu de pistes, mais je pense qu’à la fin de la semaine prochaine nous en saurons plus.
Sagol se garda de s’exprimer davantage, de toute façon il ne lui confierait rien. Il ne faut pas heurter la sensibilité d’un édile local, mais moins on en dit, moins il risque d’y avoir de fuites et de problèmes.
Le chef Sagol retourna au parking de la mairie pour récupérer son véhicule et rentrer chez lui. Il était seize heures trente et madame Sagol serait revenue de sa foire à la brocante lorsqu’il franchirait le seuil de son appartement.
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14:49 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 10
Nous sommes lundi vingt mai, il y a six jours que Toinette et Germain ont été découverts. Il est six heures et le chef Sagol chantonne un vieil air du genre de ceux qu’il collectionne. Il chante comme beaucoup de gens dans la salle de bains. Il vient de terminer sa toilette et le rasage, puis met une eau de toilette offerte par son épouse. Il s’habille et s’apprête à rejoindre ses subordonnés à la caserne de gendarmerie, à une vingtaine de kilomètres de là. Il ne dérange pas sa femme, elle dort encore. Il prend la route, le soleil n’est pas levé depuis longtemps. Il apprécie le paysage très verdoyant en cette saison. Il se dit que la région est magnifique et que le mois de mai mérite l’adjectif de joli qui lui est si souvent accolé. Le soleil brille sur les prairies, la rosée du matin renvoie, tels des diamants, les éclats de ses perles. Le chef est de très bonne humeur, il pense que la vie est belle et qu’elle mérite d’être vécue. « Bon sang! Une journée comme aujourd’hui est capable de vous faire oublier cent jours de grisaille, se dit-il. »
Il n’est guère plus de sept heures lorsqu’il gare son véhicule devant la gendarmerie. Le chef de brigade est déjà sur le terrain. Ils se saluent mutuellement et Sagol lui fait un bref résumé de l’état d’avancement des travaux. Le chef l’emmène dans son bureau et lui remet des courriers apportés par la navette.
Une enveloppe, estampillée du cachet du procureur de la République, l’intrigue. Il l’ouvre immédiatement, il y a là un courrier de deux pages. Le procureur fait état de sa dernière rencontre avec le garde des Sceaux. Il y a peu, celui-ci avait convoqué tous les procureurs de la République de l’hexagone. Il leur avait signifié que la justice se devait, à l’image de la Société, d’être plus performante. Le budget de chaque juridiction devait être géré en « bon père de famille ». La performance était à ce prix. Sagol, qui savait lire entre les lignes, avait déjà tout compris. Il lut quand même les lignes suivantes. Le procureur de la République s’était engagé, au nom de tous ses collaborateurs, à montrer l’exemple de l’effort budgétaire. Il avait accepté de rendre une partie de son budget et d’obtenir des résultats supérieurs à l’année précédente.
Sagol bouillait intérieurement ; mais le meilleur était dans la page suivante. Le procureur affirmait avoir reçu une lettre du juge Julie Silovsky. Elle s’inquiétait, dans une affaire de meurtre de deux personnes âgées, de la profusion d’analyses ADN et autres, demandées sur ce dossier assez classique. Madame Silovsky trouvait qu’il y avait une disproportion de moyens déployés et de coût peu en rapport avec l’importance de l’affaire.
Le chef Sagol, bien que non-croyant, crut qu’il était mort et que c’était un test pour savoir s’il devait être aiguillé sur le paradis ou sur l’enfer. Il pensa un instant appeler le juge Silovsky ou aller la rencontrer. Il se ravisa rapidement. Il lui fallait donner le change et surtout ne pas offrir de brèche dans laquelle pourrait s’engouffrer le poison nommé Silovsky. Il se répéta qu’il faisait beau et que tout allait bien. Aujourd’hui je suis de bonne humeur se rappela-t’il.
La suite du courrier n’était qu’un condensé de mises en garde et d’obligations à respecter les directives de monsieur le Procureur. Sagol se dit que, pour l’instant, ses investigations ne seraient pas freinées par ce courrier car les demandes d’analyses en cours seraient honorées. Le tour de vis sera pour les demandes à venir qui devront toutes avoir l’aval de Madame Silovsky. Le chef prit la décision de ne rien dire à ses subordonnés, il aviserait le moment venu.
Les autres correspondances concernaient aussi l’affaire Drochard, comme il convenait de l’appeler. Il y avait des réponses d’autres brigades de gendarmerie à des questions de routine. Le chef Sagol avait devant les yeux un rapport concernant le facteur Nicolas Favant. Il le parcourut en diagonale, il le remettrait tout à l’heure à Gilles.
Tout le monde était dans le hall d’accueil et parlait du week-end. Le gendarme Liard était allé voir une compétition de karting. Son collègue nordiste s’était rendu en Bourgogne faire une visite des caves et de quelques monuments historiques. Gilles, quant à lui, était parti pour deux nuits en refuge dans le massif de la Vanoise. Tous étaient très contents de leur week-end. Le chef Sagol, éprouvé par l’enterrement, était allé voir un ami. Ils étaient prêts à affronter les aléas du dossier de Toinette et Germain.
Le gendarme Gilles prit en main l’enquête sur Nicolas. Le chef Sagol lui avait remis les rapports établis par la brigade de gendarmerie d’Abbeville dans la Somme. Le facteur était originaire d’un petit village d’une centaine d’âmes en Picardie, le village s’appelait Guiguoil. Ses parents vivaient toujours au pays. Son père avait pris sa retraite de mécanicien agricole, sa mère n’avait jamais travaillé, enfin elle n’avait jamais été déclarée chez un employeur. En réalité, pour faire bouillir la marmite, elle avait eu des tas de petits boulots non déclarés : nourrice, vendangeuse en Champagne et aussi le ramassage des betteraves. Nicolas Favant avait une sœur plus jeune que lui. Elle s’était mariée à un gars de la région. Elle avait trois enfants en bas âge: un garçon de trois ans et des jumeaux âgés de deux ans; enfin, des faux jumeaux puisqu’il s’agissait d’un garçon et d’une fille. C’étaient des gens sans histoires. Nicolas avait vécu là-bas jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. Il avait réussi un concours des PTT et était « monté » à la capitale. Il était resté quatre ans à Paris. Ses parents ne comprirent pas qu’il ne soit pas revenu vivre et travailler au pays. Quand il leur annonça qu’il avait demandé sa mutation dans la région Rhône-Alpes, son père faillit s’étouffer de dépit. Il se fâcha pendant plusieurs mois avec son fils. Nicolas n’en démordit pas. Il obtint sa mutation deux ans après sa demande. Il est toujours au même bureau de poste à ce jour.
La gendarmerie d’Abbeville avait joint le témoignage de l’institutrice qui avait fait la classe à Nicolas à l’école primaire. Le cours moyen de première année était mélangé avec celui de deuxième année. A l’époque, il n’y avait pas assez d’élèves pour faire deux classes. Mademoiselle Lebrun, enseignante à la retraite, certifiait que Nicolas était un élève studieux, mais assez rêveur, il préférait parler de tout ce qui avait trait à la nature et aussi aux étoiles. Elle ne signalait pas de fait qui aurait attiré son attention ou fait l’objet d’une punition, hormis les chamailleries habituelles des garçons de son âge.
Deux amis d’enfance avaient été entendus. Tous deux faisaient des éloges de leur camarade de classe. Ils construisaient des cabanes ensemble après la classe ou pendant les vacances. Ils avaient même commencé leur vie amoureuse avec la même partenaire (dixit monsieur Burelli). Nicolas avait un certain succès auprès des filles de la région. Il semble qu’il ait fréquenté pendant deux ans mademoiselle Ginoux, mais elle a préféré un autre camarade qui est vétérinaire à Abbeville. Le gendarme Gilles se dit que Nicolas n’en avait pas parlé jusqu’à présent.
Gilles avait rencontré le receveur de la poste. Il lui avait posé des questions sans rien laisser paraître sur le facteur Favant. Nicolas était un excellent camarade de travail. Il avait effectué des remplacements sur d’autres tournées avant d’être le titulaire du centre du bourg. Tous les clients ne souhaitaient qu’une chose, c’est que le jeune reste. Il était plébiscité par tous les usagers. « Décidément, se dit Gilles, il n’y a pas de faille chez cet homme là. Il doit bien y avoir quelque chose qui cloche. »
Concernant sa vie amoureuse actuelle, le gendarme Gilles savait qu’il vivait avec une jolie infirmière plus jeune que lui. Ils formaient un couple amoureux et personne ne jasait sur leur compte. Gilles indiqua aussi dans son compte rendu, que Nicolas Favant avait un casier judiciaire vierge.
Le gendarme nordiste peaufinait son rapport d’enquête sur madame Gisèle Recouvrat, infirmière libérale. Ses parents, originaires du village d’à côté, étaient décédés depuis dix ans. Sa mère avait été emportée par un cancer. Le mal avait fait des ravages pendant des mois avant qu’elle n’en parle à sa fille. Lorsqu’elle se confia enfin à Gisèle, il ne lui restait que vingt-huit jours à vivre. Gisèle ne put qu’aider à l’accompagnement, afin que sa mère ne souffrît pas. Elle l’enterra par un après-midi gris de novembre ; un jour où il n’y a plus de ligne d’horizon car le ciel s’est installé dans l’herbe sombre des prairies.
Son père ne desserra plus les lèvres et dix jours plus tard, Gisèle prit de nouveau le chemin étroit qui mène au cimetière. Il n’avait pas supporté l’absence. Le médecin, qui constata le décès, pencha pour une mort naturelle. Aucun signe ne laissait supposer une autre fin. Son père s’était laissé mourir, le chagrin était trop lourd.
Comme à son habitude, Gisèle se réfugia dans le travail. Elle ne montra sa douleur à personne. Elle continua à transporter sa cargaison d’optimisme. L’adversité était devenue sa compagne. Elle le savait, elle se disait qu’il y a des êtres comme cela. D’aucuns l’appellent la fatalité, d’autres le hasard ; Gisèle croyait à la destinée, persuadée que tel était son karma.
On ne lui connaissait qu’un ami intime, il était directeur d’école et s’appelait Georges Bazin. C’était un camarade d’enfance. Depuis qu’il avait divorcé, Gisèle passait parfois de longues soirées chez lui. Il logeait au-dessus de l’école communale, dans un village à quinze kilomètres du bourg où Gisèle avait son cabinet et son appartement. Des enfants ont rapporté qu’ils ont vu Gisèle sortir le matin par la porte de l’appartement du directeur. Les langues vont vite en besogne dans les campagnes, nombre de gens affirmaient qu’ils étaient amants. C’est probable, à moins que la santé de monsieur le directeur nécessite une piqûre très matinale. On ne connaissait pas de passion à Gisèle Recouvrat, son seul violon d’Ingres c’était les autres. Les week-ends, elle allait bénévolement à la maison de retraite discuter avec les pensionnaires qui n’avaient pas de visites.
Le nordiste annota la chemise de couleur verte qui contenait trois feuillets. Le premier concernait la requête informatique auprès du service central du casier judiciaire à Nantes. Le second répertoriait les actes effectués auprès de Toinette et Germain. Le troisième feuillet contenait le résumé des investigations du gendarme nordiste. Aucun élément ne laissait planer le doute sur l’intégrité morale de Gisèle. De plus, le gendarme ne voyait pas comment madame Recouvrat aurait pu hisser les victimes et leur passer la corde autour du cou. Cependant, avec le juge d’instruction, il ne fallait rien négliger.
Le gendarme Liard rassemblait les informations qu’il avait recueillies sur madame Bessonnat Liliane, la boulangère. Elle était une enfant de la DDAS. Abandonnée à la naissance, elle avait vécu de familles d’accueil en foyers pour l’enfance. Elle avait coutume de dire que sa mère était la République et son père, le président de la République.
Liliane avait quitté l’école à dix-sept ans pour la boulangerie Bessonnat. Volontaire et intelligente, elle comprit très vite quels étaient ses atouts dans la vie. Elle en conclut que sa seule richesse résidait dans son physique. Elle avait des formes généreuses qu’elle montrait à qui savait regarder. Naturellement, le boulanger Bessonnat succomba à ses charmes, mais il était marié. Liliane, calculatrice, se dit qu’avec un peu de patience, elle arriverait à évincer sa patronne. Vingt-huit mois plus tard, l’épouse du boulanger décédait des suites d’une longue maladie.
Liliane, dans les bras de monsieur Bessonnat depuis plus de vingt-huit mois venait d’avoir dix-neuf ans, son amant en avait quarante-huit. Aujourd’hui, le boulanger Bessonnat a pris un ouvrier et s’apprête à se retirer progressivement.
Elle épousa le boulanger l’année de ses vingt ans. Elle eut un garçon cinq mois plus tard et une fille l’année suivante. Le boulanger n’avait pas eu d’enfant de sa première épouse. Notre homme était heureux et Liliane prenait très au sérieux son rôle de patronne. Lorsque les enfants furent plus grands, elle remit au goût du jour les tournées en campagne que la première madame Bessonnat avait abandonnées pour cause de santé. Elle trouvait du plaisir dans cette activité qui lui permettait de s’évader de la boulangerie et de son vieux boulanger.
Avec les grossesses et quelques années de plus, les formes de Liliane s’étaient développées davantage. Sa poitrine, qu’elle montrait généreusement, était bien ronde et ferme. Sa taille était restée mince, et sa chute de reins s’était aussi accentuée. Elle mettait des jupes courtes et souvent fendues sur le côté. Les clients pouvaient apercevoir une cuisse et parfois, quand elle montait sur un tabouret pour attraper les pains en haut du présentoir, une culotte minuscule excitait le regard des messieurs. Certaines clientes n’envoyaient jamais leur mari chercher le pain. Elles disaient que la boulangère était une croqueuse d’hommes.
Le boulanger, usé par le labeur, était souvent fatigué. En revanche, son épouse, dans la force de l’âge, souffrait du manque d’appétit sexuel de son mari. Comme toujours, Liliane savait tirer parti d’une situation. Elle se mit en quête d’un amant jeune et fougueux. Elle se dit qu’il valait mieux un homme marié. Un jeune pourrait se faire des illusions et s’accrocher, au risque de mettre en péril une situation chèrement acquise. Elle livrait le pain trois fois par semaine chez monsieur Durand, un bel homme brun qui travaillait dans un cinéma. Il offrait le café à Liliane les jours de tournée. Aux dires des voisins, elle devait en boire plusieurs car les haltes étaient assez prolongées. Un jour, un client, qui voulait son pain avant de partir au travail, se dirigea chez Monsieur Durand. Il aperçut les deux amants, nus dans la cuisine. Ils étaient tellement affairés, qu’ils ne le virent pas. Il rebroussa chemin et bientôt, le seul à ne pas connaître l’épisode fut ce brave boulanger. Certains dans le bourg baptisèrent monsieur Bessonnat ,« Raimu », une allusion au film « la femme du boulanger ». Il ne manquait que « Pomponette ».
Liard ne voyait pas le mobile qui aurait pu pousser la boulangère à assassiner ses clients. Comment aurait-elle fait pour agir en si peu de temps, alors qu’elle était attendue chez les voisins? Et puis, elle était robuste, mais pas au point de transporter Toinette et Germain.
Le chef Sagol était pensif, son capital « bonne humeur » de la journée était bien entamé par les directives du procureur. Il voyait Julie Silovsky sur une falaise et un coup de vent l’emportait au large, loin, loin, loin. Elle se dégonflait et c’est un pantin, semblable à ceux des rites païens, qui s’abîmait dans l’océan. Il se secoua et reprit le dossier sur lequel il travaillait depuis quelques instants. Il s’agissait des investigations concernant les deux employés municipaux.
Emile Quesnoy était originaire du Pas de Calais. C’était un « boyau rouge » comme disent les gens du Nord. Ses parents étaient venus se louer comme ouvriers agricoles pour la récolte du tabac. Ils s’étaient plus dans la région et avaient trouvé un fermage. Emile était né ici, il fit des études techniques. Son brevet de technicien en poche, il se fit embaucher sur des gros chantiers de construction. Il parlait souvent de cette époque, du percement des tunnels alpins pour le passage de l’autoroute.
Il s’était marié avec une fille également originaire du Nord. Elle était rousse, comme lui. Il lui avait fait deux filles, rousses comme leurs parents. Après le mariage, Emile Quesnoy avait du mal à faire sa valise le dimanche soir pour partir loin de son foyer. A la naissance de sa deuxième fille, il se mit en quête d’un emploi plus sédentaire.
La démographie du village était galopante. L’équipe municipale, menée par un maire dynamique, favorisait l’arrivée de nouveaux habitants. La politique de construction était bien maîtrisée. Elle se faisait en harmonie avec l’habitat ancien, en privilégiant le maintien des zones vertes agricoles. Face au développement de la commune, il fallut embaucher du personnel. Emile présenta sa candidature. Le conseil municipal à l’unanimité décida de le recruter. Germain, en tant que responsable de la commission des travaux, fut le premier, après le maire, à collaborer avec Emile. Les deux hommes se prirent d’amitié, voilà pourquoi le fourgon de la commune était souvent dans la cour chez Toinette et Germain Drochard.
Emile était un chasseur, il gardait des jours de congé pour aller traquer le sanglier ou le chevreuil. C’était pittoresque de le voir en tenue de chasse. Il avait une casquette à carreaux, comme en ont les gentlemen farmers au Royaume-Uni. Avec son teint de pêche, sa tignasse rousse et ses vêtements en velours, il ne lui manquait que la pipe. Il avait l’allure « british ». Seul l’accent et la consommation de gros rouge permettaient de faire la différence. Emile ne ratait jamais une battue et surtout le repas, copieusement arrosé, pour fêter l’abattage de quelque spécimen. Il se faisait tout petit, l’Emile, quand il rentrait chez lui ; sa femme n’aimait pas beaucoup voir son homme dans cet état. Il posait ses affaires et allait immédiatement se coucher. Heureusement pour lui, elle n’était pas rancunière.
Le chef Sagol constata que, malgré ce penchant pour la bouteille, le chef Emile était quelqu’un de gentil, travailleur et convivial. Il ne trouva pas trace de querelles ou d’histoires, des « fâcheries » comme l’on dit dans ce pays. Emile Quesnoy n’avait pas d’antécédent judiciaire. Sagol ne plaçait pas l’Emile dans la liste des suspects, mais il ne l’écartait pas systématiquement. « Il était trop tôt pour éliminer du monde, se dit-il. »
René Deruaz avait quarante et un ans, le même âge que son chef. En réalité, il était plus vieux de deux jours. Il était né un trois février, et son chef le cinq. Emile l’avait recruté peu de temps après avoir pris son poste. Il avait examiné sa candidature avec Germain. Après l’entretien, Germain avait fait valider l’embauche par le conseil municipal.
René était travailleur, limité intellectuellement, mais il compensait par son dévouement. Il était célibataire, on ne lui connaissait aucune liaison. Sa timidité l’empêchait de nouer des contacts avec la gent féminine. Lorsqu’il voyait une jolie femme, il devenait tout rouge et baissait les yeux. La boulangère prenait un malin plaisir à prendre des poses suggestives, le pauvre homme ne savait plus où se mettre. Hormis ses complexes envers les femmes, René était le clone de son chef. Il avait le même physique, il était chasseur et il aimait bien boire un coup.
Avant de travailler pour la commune, il avait fait de multiples petits boulots dans le bâtiment et aussi dans l’agriculture. Aucun de ses anciens employeurs n’a le souvenir de problèmes avec René Deruaz, excepté une anecdote rapportée par des ouvriers sur un chantier. Un soir à la fin de la journée, ils avaient décidé de faire un tour en ville. Ils s’étaient rendus dans un bar chaud du centre-ville. Ils étaient quatre et chacun négocia avec une fille pour aller passer un moment agréable. Ils montèrent à l’étage chacun leur tour car il n’y avait que deux chambres libres. Les deux premiers garçons montèrent avec les filles. Ensuite, ce fut au tour des deux suivants, dont René. Les autres buvaient un verre en les attendant. Trois minutes après, ils virent René descendre en slip avec ses chaussures et ses vêtements à la main, poursuivi par la fille en petite culotte et un balai à la main. René partit seul dans la rue, la fille presque nue, n’osa pas le poursuivre dehors. Lorsque le troisième eut fini ses petites affaires, ils prirent le chemin du retour et trouvèrent René au bord de la route. Ils ne surent jamais ce qui s’était passé.
Le chef Sagol pensa qu’il n’y avait pas eu de différend de ce genre chez Toinette et Germain. René Deruaz n’était sûrement pas l’assassin.
Joseph Cuchet se souvenait parfaitement de la livraison de fuel domestique chez Toinette et Germain Drochard. Il en a vu du monde depuis ce jour! Néanmoins, comme il conserve un double de toutes les livraisons, c’est facile de se rappeler.
Le compteur électronique indiquait deux mille trois litres livrés à onze heures trente-deux ; depuis quelques mois la société Riord avait modernisé son système de facturation. L’entreprise avait fait l’acquisition d’appareils programmables, le compteur mesurait la quantité livrée et le prix à payer. Les résultats étaient imprimés, lors de la livraison, sur une facture délivrée directement. C’était un gain de temps appréciable et cela permettait au chauffeur-livreur d’encaisser immédiatement la livraison.
Le gendarme Gilles s’était rendu au siège de la société Riord. Il avait rencontré le PDG de l’entreprise, monsieur Jacques-Louis Riord, arrière-petit-fils du fondateur Théophraste Riord. L’aïeul de Jacques Louis Riord avait commencé par un commerce de bois charbon et huiles. La maison Riord s’était développée surtout durant les périodes de guerre. D’ailleurs, quelques anciens du pays n’hésitaient pas à affirmer que la boutique s’était enrichie avec l’argent de l’ennemi. Ce genre de rumeur se répandait fréquemment dans les campagnes, la réussite est toujours suspecte.
Aujourd’hui, la société exerce deux activités bien distinctes : le commerce du fuel domestique et la vente de matériel agricole. Si l’activité pétrolière est florissante, la diminution du nombre d’agriculteurs a fortement pénalisé le commerce des machines. Aussi, une branche loisirs a vu le jour et monsieur Riord mise beaucoup sur la vente aux particuliers pour prendre le relais.
Joseph Cuchet est un personnage haut en couleurs. Il travaille depuis quinze ans dans l’entreprise. Il mesure un mètre soixante-dix et doit peser plus de cent kilos. Il a toujours une casquette de marin vissée sur la tête. Sa figure est d’une teinte proche de la lie de vin. Son patron assure qu’il ne boit pas au travail et que c’est un bon employé. Il n’est jamais absent et les clients ne se plaignent pas de ses services. Il roule dans une vieille guimbarde, il faut les voir le dimanche avec la Simone , sa femme. Elle est à l’image de son mari, un physique à l’identique, avec un visage rougeaud; elle aussi aime bien la bouteille. Au volant de sa vieille Citroën AMI SIX, il musarde dans les villages alentours. Pas d’excès de vitesse, Joseph se déplace à la vitesse de l’escargot. Parfois, il se range sur le bas-côté et laisse passer une heure ou deux avant de repartir. Il appelle ça le temps de la digestion.
Simone et Joseph n’ont pas d’enfants, « pas le temps qu’il dit lorsqu’on lui en parle. »
Joseph a effectué son service militaire dans la marine, il a bourlingué sur tous les océans. Il garde la nostalgie de cette période. Lorsqu’il a bu un coup, il chante des chansons de marins. C’est pathétique car l’homme chante faux, mais peu lui importe, il chante et il pleure en même temps. Il faut le voir, avec ses grands yeux bleus mouillés au milieu d’un visage cramoisi. Il n’est pas en cale sèche, ces jours-là. Il est aussi capable de vous faire un discours suivi d’une démonstration sur les cordages et les nœuds de marine. Joseph est intarissable sur le sujet. Il a chez lui un grand tableau où sont reproduits, avec des cordes, tous les nœuds répertoriés par les gens de mer. C’est un cadeau de Simone.
Le gendarme Gilles était très attentif en écoutant la bande qu’il avait enregistrée dans les locaux de la société Riord. Il se dit que monsieur Joseph Cuchet était à ranger dans la liste des suspects.
Le docteur Giraud ouvrit la porte au chef Sagol. C’était un homme blond, les cheveux bouclés, grand, « au moins un mètre quatre-vingt-dix, pensa Sagol. » Il devait avoir environ quarante ans. Il reçut le chef dans son cabinet. Le chef Sagol avait pris soin de lui téléphoner avant de se présenter. Il y avait trois personnes dans la salle d’attente. « Je serai aussi bref que possible, lui avait certifié Sagol au téléphone. »
Le docteur Giraud était affable. Il ne donnait pas l’impression d’être pressé, comme certains de ses confrères. Les deux hommes entamèrent une conversation empreinte de courtoisie et de considération réciproque.
Le docteur rappela qu’il était le médecin traitant des époux Drochard depuis un peu plus de onze ans. Il avait le dossier médical de Germain devant les yeux et il pouvait sans crainte de se tromper, donner la date de leur première rencontre. Il confessa au chef Sagol que la santé de Germain avait empiré ces dernières semaines et qu’il craignait une amputation d’un pied. « Dieu lui a épargné cette épreuve, dit-il. »
Toinette, quant à elle, n’avait pas de traitement en cours. Cependant, le docteur, tenu au secret médical, hésita avant de révéler au chef Sagol qu’elle avait un cancer. Il ne le lui avait pas dit, pas plus qu’à sa famille. « Vous savez, à son âge l’évolution n’aurait pas été très rapide, alors à quoi bon inquiéter tout le monde. »
Le chef Sagol pensait comme le docteur Giraud: « Ce médecin est aussi un humaniste, voilà une preuve. »
Le docteur Giraud précisa qu’il était passé à la demeure de Toinette et Germain vers dix heures quarante-cinq. Excepté les problèmes d’irrigation d’un pied, il avait trouvé Germain en assez bonne forme. Lui aussi était surpris par cette fin tragique. Il avait du mal à comprendre cet acte. Il ne voyait pas d’ennemi à « ces gens de bien ». Bien sûr, en tant que disciple d’Hippocrate, il n’approuvait pas le penchant de Germain pour la boisson. Il se disait qu’il était dur de lutter contre des traditions ancestrales. Il avait le même problème face à l’obésité. Les gens sont vexés si l’on ne désire qu’un verre d’eau, ils proposent toujours de l’alcool ou du sirop.
Le chef Sagol demanda au docteur Giraud s’il connaissait les enfants et les petits-enfants. Ce dernier répondit par l’affirmative. Il n’avait pas d’élément qui ne soit connu des gendarmes. Il n’avait aucune information sur Ginette, la fille qui vit en Afrique.
- Cela fait partie des secrets de famille et ici, comme dans tout le monde rural , il y en a en excès. Ce sont des rancœurs, des haines parfois et beaucoup de non-dits qui pourrissent l’existence d’êtres innocents.
Le chef Sagol était convaincu de la sagesse de son interlocuteur. Il lui demanda ce qu’il pensait de l’euthanasie.
Le docteur Giraud sourit en lui disant que la fin tragique des époux Drochard ne répondait pas à ces critères.
- Je conçois ce geste comme un acte avec sa conscience. Il arrive parfois que ma conscience soit en conflit avec mon serment d’Hippocrate. Dans ces cas, la souffrance et la volonté du malade dictent ma conduite, mais vous savez monsieur Sagol, le désir de vivre est immense, même chez le condamné à mort. L’euthanasie est un mot qui s’emploie au singulier monsieur Sagol, nous n’avons qu’une conscience.
Il lui posa une ultime question :
- Docteur, êtes-vous croyant?
Celui-ci répondit en une phrase :
- Monsieur Sagol, lorsque j’accouche une mère, je donne la vie et je crois en Dieu, mais lorsque je ferme les yeux d’un jeune, mort sur la route, je deviens athée.
Sagol n’en demanda pas plus, il prit congé du docteur Giraud. « Celui-là n’ira pas dans la liste des suspects ou alors je ne comprends plus rien, se dit-il. »
A midi, Gilles et le chef Sagol déjeunèrent ensemble, Liard et le nordiste rejoignirent leur appartement de fonction.
Le gendarme Gilles avait demandé conseil à ses deux collègues qui connaissaient bien les restaurants du coin. L’établissement choisi s’appelait le « Croque en Bouche ». La cuisine était familiale et classique, ils prirent un plat du jour.
Placés dans un recoin de la salle à manger, ils étaient tranquilles. Ils firent le point sur leur travail de la matinée. Emile Quesnoy, René Deruaz, Joseph Cuchet et le docteur Giraud avaient fait l’objet de leurs investigations, ce lundi matin.
Gilles relata au chef son entretien avec monsieur Riord, l’employeur de Joseph Cuchet. Le gendarme avait repéré un élément troublant : Joseph Cuchet était passionné par la marine.
Le chef Sagol se demandait où son collaborateur voulait en venir. Il ne manifesta aucune impatience, il connaissait suffisamment son subordonné pour savoir qu’il ménageait souvent ses effets. Le gendarme Gilles asséna son information :
- Joseph Cuchet collectionne les nœuds de marine ; il possède un tableau sur lequel sont confectionnés, avec de la corde, tous les nœuds marins.
Sagol comprit vite l’importance de cet élément. Il demanda aussitôt à Gilles si des photos de la corde, ayant servi à la macabre besogne, avaient été prises le jour de la découverte des victimes. Gilles lui répondit qu’il en avait vu dans le dossier et qu’il faudrait approfondir le sujet.
Le chef Sagol relata sa visite au cabinet du docteur Giraud. Il l’informa que Toinette avait un cancer et que le docteur, pour ménager sa patiente et la famille, s’était tu.
- Ça aussi c’est quelque chose d’important. Eviter la déchéance et la souffrance au couple pourrait être le mobile du crime, chef.
- Avec ce que ce médecin m’a dit, sur Dieu, la vie, la mort et l’euthanasie, j’écarte cette idée mon cher. Si le docteur Giraud est le coupable, il faut vite que je change de métier.
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14:53 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 11
En début d’après-midi, le chef Sagol rendit visite à la société « Médic Home ». Le bâtiment était en tôle comme on voit dans les zones industrielles à la périphérie des grandes villes. Il poussa la porte vitrée. Une musique d’ambiance était diffusée, le chef reconnut le morceau joué au piano, c’était du Richard Clayderman. Une jeune femme vint à sa rencontre.
- Bonjour, que puis-je faire pour vous, monsieur?
- Je désire voir monsieur Prigent s’il vous plaît.
- Je vous appelle mon mari.
Madame Prigent décrocha un téléphone et un homme arriva d’un pas décidé, du fond du magasin.
- Bonjour, je suis Claude Prigent, venez dans mon bureau nous serons plus à l’aise.
Monsieur Prigent était un homme dynamique, il avait compris au premier coup d’œil qu’il ne s’agissait pas de louer du matériel à la gendarmerie.& Les deux hommes pénétrèrent dans une pièce séparée du reste du magasin par des vitres. Aucun client ne pouvait échapper au regard de celui qui se trouvait dans cette tour de contrôle.
- Asseyez-vous, je vous en prie.
Le chef Sagol se posa sur une chaise au design futuriste, mais qui était confortable. Monsieur Prigent s’était installé de l’autre côté du bureau dans un fauteuil assorti.
- Que me vaut votre visite ? Demanda-t’il.
Le chef Sagol prit son temps pour lui répondre, comme un sportif qui retient son souffle avant de franchir un obstacle.
- J’enquête au sujet du décès de Madame et Monsieur Drochard, vous connaissiez ?
- Oui, ils étaient clients chez moi, c’est affreux ce qui s’est passé.
- Vous dites qu’ils étaient clients chez vous, les aviez-vous rencontrés dernièrement ?
- Je leur ai rendu visite le matin du meurtre, madame Drochard désirait installer un lit médicalisé. Je me suis présenté chez eux, quelques minutes avant midi. Je ne suis pas resté longtemps, juste le temps de leur montrer mon catalogue et d’expliquer quelques détails techniques.
- Avez-vous remarqué quelque chose de particulier lors de votre passage ?
- Non, mais chez les personnes âgées, la maison est parfois en désordre.
- Vous voulez dire que c’était le cas chez eux ?
- Un peu, je me souviens qu’elle devait préparer le repas car elle avait posé une casserole sur la table. J’étais assis le nez presque dedans.
- Que préparait-elle?
- Nous n’en avons pas parlé et je n’ai pas prêté attention à cela.
- Avez-vous fait affaire ?
- Je devais les livrer cette semaine. Dans mon métier, le temps est souvent un concurrent redoutable. Notre clientèle se recrute à plus de quatre-vingt pour cent dans le troisième âge.
Le chef Sagol était intrigué par cette casserole. Il demanda à Monsieur Prigent de lui montrer le volume de l’ustensile.
- C’est difficile d’être catégorique, je dirais qu’elle devait avoir un diamètre d’environ trente à trente-cinq centimètres et vingt de hauteur. Elle était en inox.
- Etait-elle remplie d’ingrédients ou vide ? Si vous aviez le nez dedans, vous avez dû humer des odeurs.
- Ça ne m’a pas frappé et je m’en excuse. Je ne suis pas un expert dans ce domaine.
Le chef Sagol n’insista pas. Monsieur Prigent lui avait dit tout ce qu’il savait. Il remercia son interlocuteur et lui demanda à quel moment de la journée il pourrait le revoir pour les besoins de l’enquête. Il ferait le nécessaire pour ne pas le perturber dans son activité professionnelle.
Monsieur Prigent répondit qu’il était à sa disposition, mais qu’il pensait avoir communiqué tout ce qu’il savait. Il raccompagna le chef jusqu’à la sortie.
Malgré la musique et le décor impeccable, Sagol n’aimait pas ce lieu. Il faisait une association avec la maladie et le handicap, ça le mettait mal à l’aise. Madame Prigent le salua et il sortit dans la rue. Il n’avait pas perdu son temps.
Il était seize heures trente, lorsque le chef Sagol arriva à la gendarmerie. Gilles l’attendait, il avait reçu des résultats d’analyses. Il en informa le chef et ils étalèrent devant eux les différents rapports.
- Il n'y a rien de transcendant, c’est pas suffisant, il va falloir procéder à des comparaisons.
Gilles ajouta qu’avec le concours de ses collègues, Liard et nordiste, ils avaient recueilli les empreintes du facteur, de l’entrepreneur, du cimentier, du plombier-professeur de yoga, des employés municipaux, et du transporteur à la retraite, sans oublier bien sûr, la boulangère. Ils avaient choisi la méthode douce, la plupart des empreintes avaient été recueillies à l’insu des protagonistes, en montrant une photo par exemple. Cela permettait de ne pas éveiller de soupçon ou de froisser quelque susceptibilité.
Sagol félicita le gendarme Gilles pour sa réactivité et son tact. Il s’en voulait de ne pas avoir procédé de la même manière avec certaines personnes auditionnées, cela aurait fait gagner un temps précieux. Il savait que le facteur temps était un paramètre non négligeable dans cette affaire. Plus les jours passeront, plus il sera difficile d’avancer dans le dossier.
Il y avait quand même un détail sérieux, aucune empreinte n’était répertoriée au fichier central. Cela laissait supposer que l’assassin n’était pas connu de la justice ou qu’il n’avait laissé aucune trace exploitable. Les premiers résultats des analyses ADN allaient dans cette direction: « aucune comparaison probante », tel était le commentaire du laboratoire au bas de chaque fiche.
Gilles demanda au chef s’il avait remarqué qu’il y avait peu d’empreintes en dehors de celles de Toinette et Germain.
- J’ai vu, mon cher, et sauf un coup de pouce de la providence, nous sommes dans la panade. Il va falloir procéder à des prélèvements sur les voisins et y inclure Nicolas Favant, Emile Quesnoy, René Deruaz et Joseph Cuchet. Je compte sur vous Gilles pour organiser cette opération rapidement.
Sagol décida de sa propre initiative de ne pas solliciter l’autorisation du juge Silovsky, il se débrouillerait pour fournir des explications sur le bien-fondé des analyses.
Gilles avait compris que le chef tapait au hasard. Il avait une impression identique : celle d’être à la barre d’un navire au milieu de la tempête, avec une brume, qui ne permettait pas de distinguer quoi que ce soit à l’horizon , et les marins qui hurlaient de tous bords face aux déferlantes d’eau salée. Sagol revint sur les résultats d’ADN.
- Nous n’avons pas encore ceux qui ont été réalisés sur la cordelette du jambon qui a disparu.
- En effet, je ne crois pas, chef qu’elles nous apporteront grand-chose.
- Moi non plus Gilles, mais si l’assassin a fait une erreur, il ne faut pas que ça nous échappe.
Le gendarme Gilles contacta immédiatement le docteur Tardieu.
- Il les fera lui-même car si sa présence est requise, l’acte peut être exécuté par une infirmière sous ses yeux. Nous avons convenu qu’il sera à la gendarmerie de huit heures à neuf heures et demie.
Le gendarme nordiste et Liard étaient chargés de rédiger les convocations et de les remettre eux-mêmes aux intéressés. Ils profiteraient de leur passage dans le hameau pour procéder à quelques recoupements et aller voir le responsable du centre d’accueil pour SDF et gens du voyage « Logis Nuit » . Ils y passaient deux fois par semaine au minimum.
Le centre « Logis Nuit » héberge, pour une brève durée, les marginaux de passage. Il y a souvent des soucis avec cette population, il leur arrive d’intervenir. Au mois d’avril, une rixe alcoolisée s’était terminée au couteau et deux belliqueux s’étaient retrouvés au service des urgences.
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14:58 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 12
Mardi, huit heures, le docteur Tardieu venait d’arriver. Peu loquace, comme à son habitude, il fut reçu par le chef Sagol qui le remercia de s’être libéré et s’excusa pour la gêne occasionnée par cette sollicitation non prévue. Il suivit Sagol dans une pièce à l’écart. Les deux hommes allaient recevoir les personnes à prélever.
Toutes les convocations avaient été remises. Le nordiste et Liard n avaient pas fait part de réticence ou d’empêchement. Tous étaient présents : messieurs Guccione l’entrepreneur, Seigle transporteur à la retraite, Montfort publiciste, Robion plombier-professeur de yoga bénévole, Carle cadre de la grande distribution, Fargeau cimentier à la retraite, Nicolas Favant facteur, Emile Quesnoy chef de travaux, René Deruaz employé municipal et Joseph Cuchet chauffeur livreur. Ils admettaient tous bien volontiers la nécessité d’un prélèvement ADN.
L’atmosphère était tendue, chacun voulait en finir le plus vite possible. Le chef Sagol avait mis à la disposition du docteur Tardieu douze flacons, il en utilisa dix. Ils furent étiquetés au fur et à mesure et répertoriés sur un document signé conjointement par le médecin et le chef Sagol.
Chacun partit dès le prélèvement effectué. Même le facteur Nicolas, d’ordinaire assez bavard, n’avait rien dit ; toute cette affaire l’avait secoué. Il pleuvait depuis le matin, les habitants du hameau regagnèrent au plus vite leurs véhicules. Messieurs Montfort et Robion étaient venus ensemble, avec la voiture de marque SAAB du publiciste, c’était un véhicule de fonction. Messieurs Seigle et Guccione en avaient fait de même, Monsieur Seigle avait sorti sa BMW. Les autres protagonistes étaient venus individuellement. Seul Nicolas était venu à pied s’abritant sous un grand parapluie au tissu arc-en-ciel. Il était un peu plus de neuf heures trente, lorsque le docteur Tardieu démarra son 4 X 4. Un véhicule VW se gara non loin sur le parking de la gendarmerie
Quatre jeunes gens sortirent de la Golf GTI. Le conducteur, Hugues Bedel, était accompagné de ses trois cousins, Franck, Kévin et Vanessa Drochard. Ils avaient rendez-vous avec le responsable de l’enquête, l’adjudant-chef Sagol. Il les reçut brièvement ensemble, puis leur précisa que chacun allait être auditionné individuellement. Il confia Franck au gendarme nordiste, Kévin à Liard, Gilles entendrait Vanessa et Hugues serait donc entendu par le chef Sagol.
Hugues Bedel avait hérité du caractère fier et hautain de sa mère. Il se tenait droit comme un poteau et fixait le chef Sagol de son regard bleu acier. En vieux briscard, le chef ne rentra pas dans son jeu et fixa d’emblée les règles de l’entretien.
- Monsieur Bedel, je vais être amené à vous poser un certain nombre de questions, certaines seront indiscrètes, gênantes ou vous paraîtront saugrenues. Sachez que c’est un passage obligé pour nous permettre d’avancer dans la recherche de la vérité sur la disparition tragique de vos grands-parents. J’attends de vous une coopération totale. Puis-je compter sur vous monsieur Bedel ? .
La réponse d’Hugues Bedel fut prononcée avec le timbre clair d’une voix assurée :
- Je vous dirai tout ce que je sais monsieur Sagol.
- Présentez-vous, dites-moi ce que vous faites ?
- Je m’appelle Hugues Bedel, j’ai vingt-trois ans et je fais des études de commerce international à l’école supérieure de commerce de Lyon. Je suis actuellement en stage à Osaka, au Japon, pour une firme nipponne de cosmétique, je vous épargne le nom.
- Que pouvez-vous me raconter sur vos grands-parents ?
- Ils étaient ma grand-mère et mon grand-père et, à ce titre, ils étaient les meilleurs et sont irremplaçables dans mon cœur.
- Je vous comprends, mais vous n’avez pas répondu à ma question. Je voudrais savoir quel genre de gens c’était ?
- Je crois que vous m’avez mal compris monsieur Sagol, je ne leur connaissais que des qualités, les défauts c’est aux autres d’en dresser l’inventaire. On ne peut être objectif en amour.
- Votre grand-père se confiait-il parfois à vous ?
- C’était un homme du terroir, il montrait peu ses sentiments et ses affaires encore moins.
- Et votre grand-mère ?
- Elle adorait papoter, parler de tout et de rien, c’était plus une confidente. Cependant, elle ne se livrait pas, elle écoutait beaucoup.
- Avez-vous une idée sur le meurtre monsieur Bedel ?
- Pas le moins du monde, si je devais émettre une hypothèse, je pencherais pour un rôdeur ou un marginal.
- Parlez-moi de vos parents .
- C’est un couple uni, nous sommes une famille soudée. Je m’entends parfaitement avec ma mère et mon père.
- Votre père ne venait jamais chez ses beaux-parents, quelle en était la raison ?
- Je ne sais pas, il faudrait lui poser la question monsieur Sagol.
- Oui, mais vous avez bien remarqué cela, vous ne vous êtes jamais posé la question ?
- Pas le moins du monde.
Le chef Sagol avait vite repéré des phrases qui revenaient dans les propos d’Hugues Bedel « pas le moins du monde » en était l’exemple. Donc, si je vous comprends, ce qui se passe d’inhabituel autour de vous ne vous concerne pas.
Hugues Bedel commençait à se tortiller sur sa chaise, il était mal à l’aise.
- Je ne crois pas. Mes parents m’ont donné une éducation. Ce qu’ils m’ont appris, c’est de m’occuper de ce qui me regarde et de m’y investir à fond. Le reste n’est que perte de temps et d’énergie. Je m’en suis fait une règle de vie et cela s’applique à la question que vous m’avez posée.
Le chef Sagol imperturbable lui posa une autre question :
- Connaissez-vous votre tante, Ginette Drochard ?
- Je ne l’ai jamais rencontrée, si c’est ce que vous souhaitez m’entendre dire.
- Je ne souhaite rien monsieur Bedel, je me contente de poser mes questions conformément à la déontologie en la matière.
- Excusez-moi, toute cette histoire me perturbe un peu et j’en deviens désagréable.
- Si vous voulez nous pouvons faire une pause, le temps de boire un verre d’eau et, si vous fumez, d’aller en griller une .
- Merci je ne fume pas, finissons-en ; un verre d’eau s’il vous plaît.
Le chef Sagol lui versa un verre d’eau et lui demanda s’il connaissait les voisins de Toinette et Germain ?
- Lorsque j’étais plus jeune, je rencontrais les habitants du hameau, ma mère m’emmenait souvent chez mes grands-parents. Depuis que j’effectue mes études de commerce international, mes séjours sont devenus plus espacés.
- Vos grands-parents avaient-ils des soucis de voisinage selon vous ?
- Non
- Vous leur écriviez fréquemment et eux vous répondaient-ils souvent ?
- Je recevais une lettre par quinzaine. C’était mamy Toinette qui écrivait.
- Parlait-elle de soucis de santé ou de conflit avec quelqu’un ?
- Pas à ma connaissance monsieur Sagol.
- Je vous remercie monsieur Bedel de votre disponibilité, je vous raccompagne.
Hugues Bedel serra la main de l’adjudant-chef Sagol et se dirigea vers sa voiture. Il pleuvait toujours.
Le chef Sagol réfléchissait en se tenant la tête à deux mains. Il n’avait pas réussi à percer deux mystères : en découvrir plus sur Ginette Drochard et savoir pour quelle raison monsieur Bedel ne venait jamais chez Toinette et Germain. Ce jeune Hugues Bedel, était un sacré client, de la graine de décideur. La succession de l’entreprise Bedel était toute trouvée.
Franck Drochard était un jeune homme effacé. Le nordiste se montra agréable afin de le mettre à l’aise. Il ressemblait trait pour trait à son père et son grand-père. Il était grand, musclé, le cheveu blond avec des yeux bleus-verts. Le nordiste lui demanda de préciser son état civil. Il répondit qu’il allait avoir vingt six ans. Il était célibataire et il travaillait avec son père dans la vente de fruits et légumes.
Le gendarme lui demanda ce qu’il pensait de ce crime. Etonnamment, Franck Drochard déclara, qu’à leur âge, ses grands-parents étaient morts avant la déchéance. Le Pandore était stupéfait de cette réponse aussi tranchée. Il ne laissa rien paraître et posa une autre question :
- Que saviez-vous de l’état de santé de vos grands-parents ?
- Oh ! Ma grand-mère se portait bien, mais mon grand-père avait de gros soucis avec son diabète. Il était incontinent, ce qui le minait atrocement.
- Avez-vous une idée sur le coupable ?
Franck Drochard était assez primaire, il regarda le nordiste droit dans les yeux et il lui dit :
- Si je connaissais le coupable, je serais venu vous livrer son nom depuis longtemps.
Le nordiste lui posa encore quelques questions de routine. Il avait compris, dès le début de l’entretien, que Franck Drochard était un gentil garçon. Il était limité et ne connaissait que le premier degré. Il se dit qu’il ne voyait pas le petit-fils faire du mal à ses grands-parents. Il faudrait continuer à chercher ailleurs. Il raccompagna Franck. Celui-ci grommela un « au revoir » entre ses dents et courut se mettre à l’abri dans la voiture de son cousin.
Kévin Drochard suivit le gendarme Liard dans un bureau au fond du couloir. Il était à l’aise, ne paraissant pas intimidé par les lieux. Il avait fait deux bises à sa sœur avant qu’elle ne se dirige vers une autre pièce avec le gendarme Gilles.
- Quel âge avez-vous monsieur Drochard ?
- Je viens d’avoir vingt-deux ans.
- Vous étudiez ou vous avez une activité professionnelle ?
- Je suis conducteur de train à la SNCF.
Liard lui posa les mêmes questions que ses collègues et il obtint les mêmes réponses. Kévin était à l’aise sur chaque sujet abordé. Il répondait sans détour.
Le gendarme Liard lui demanda de parler de sa mère, ensuite de son père, de son frère Franck et aussi de sa sœur Vanessa. C’était surtout pour l’amener à parler de sa sœur que Liard avait commencé par les autres membres de la famille. Kévin eut une réponse qui venait du fond de son cœur :
- Vanessa, c’est l’amour de ma vie, rassurez-vous en tout bien tout honneur. Son souffle c’est ma joie, son sourire c’est mon paradis, ses yeux c’est mon océan.
Liard était tout autant surpris que séduit par le discours de son interlocuteur.
- Monsieur Drochard, trouvez-vous normal de penser comme cela. Quel âge a votre sœur ?
- Monsieur le gendarme, j’ai une vie tout à fait normale, j’ai une copine et ça marche très bien entre nous. Vanessa c’est autre chose, j’appellerais cela de l’osmose et c’est réciproque. Elle à vingt et un ans, nous avons onze mois de différence.
Liard continua sur le sujet:
– Que disent vos parents d’une telle relation entre frère et sœur?
- Jusqu’à l’âge de douze ans, ils aimaient nous voir ensemble. Après ils ont essayé de nous séparer, ils se sont vite aperçus que rien n’y faisait. Je suis parti au collège comme pensionnaire. Vanessa ne mangeait plus et pleurait tout le temps. Je suis revenu à la maison et nous avons retrouvé notre joie de vivre.
- S’il arrivait un malheur à votre sœur, que feriez-vous ?
- Je serais très malheureux, pour le reste je n’ai aucune idée.
- Connaissez-vous monsieur Favant, le facteur ?
- Oh oui ! C’est un chic type, je ne crois pas qu’il puisse faire du mal à quelqu’un, c’est un doux rêveur.
- Connaissez-vous monsieur Robion ?
- Tout à fait, c’est un excentrique, un plombier qui professe le yoga ce n’est pas fréquent.
- Ses relations avec vos grands-parents ?
- Elles étaient très bonnes. Mes grands-parents étaient des gens tolérants et la famille Robion aussi, ils s’appréciaient mutuellement.
Le gendarme Liard était perturbé par la relation entre Kévin et Vanessa, son esprit revenait sans cesse sur eux. Il décida de clore l’audition. Il demanda à Kévin s’il avait autre chose à dire.
Kévin souhaitait que l’on retrouve vite l’assassin, le deuil pourrait commencer ce jour-là. Il rejoignit son frère et son cousin dans la voiture, Vanessa était encore avec le gendarme Gilles.
Vanessa Drochard était une jeune fille qui ne manquait pas de charme. Le gendarme Gilles appréciait ce visage d’ange aux grands yeux bleus. Elle semblait si forte et fragile à la fois. Elle était vêtue d’un sweat-shirt court qui laissait entrevoir la peau blanche de son ventre. Un jean taille basse moulant laissait deviner des formes parfaites. Gilles avait du mal à cacher son admiration. Le voyeur, qu’il y a en chaque homme, se révélait à lui. Il se raisonna afin d’entamer l’audition. Heureusement pour, lui mademoiselle Drochard ne chercha pas à user de ses atouts.
Gilles lui demanda si elle était étudiante. Vanessa l’informa qu’elle était en faculté à Lyon où elle étudiait l’histoire de l’art ; elle souhaitait à l’issue de son cursus universitaire, travailler pour les musées nationaux.
Gilles était séduit. Il demanda si elle se dirigeait vers une spécialisation. Cette dernière avait une passion pour les arts primitifs, en particulier l’art des peuples d’Afrique subsaharienne. Bien que féru d’art, le gendarme Gilles ne se sentait pas à la hauteur pour parler de ce sujet avec Vanessa Drochard. Il passa à autre chose.
- Parlez-moi de votre frère Kévin ?
Vanessa, surprise, demanda au gendarme Gilles ce que cette question avait à voir avec le décès de ses grands-parents. Gilles s’en tira en prétextant que c’était pour mieux cerner la personnalité de chacun des membres de la famille Drochard.
Vanessa parla de Kévin, de ce lien si particulier entre eux. Elle fit même une comparaison avec de la télépathie. Elle termina en disant que cela paraissait curieux pour les autres, mais que pour eux c’était comme ça depuis sa naissance et que leur passion était inaltérable. Nous en avons beaucoup parlé Kévin et moi. Pour nos futurs conjoints, ce sera la part non négociable de nos vies.
Gilles lui demanda si ses parents rendaient souvent visite à ses grands-parents.
- Oui, mon père passait deux à trois fois par semaine, parfois seul, parfois avec ma mère. Maman s’entendait bien avec mamy Toinette, et mon grand-père adorait chahuter maman et son accent. Maman est d’origine bourguignonne, elle roule les r…
Le gendarme Gilles posa une question sur le voisinage :
- Quels sont les voisins qui vous semblent antipathiques ?
Vanessa répondit du tac au tac:
- Aucun. /
Puis elle se ravisa et murmura:
– Peut-être le cimentier, celui là je ne le sens pas.
- Expliquez-vous, mademoiselle Drochard ?
- C’est purement de l’intuition, rien de concret.
Gilles voulut savoir si elle avait une idée sur le meurtre et sur la méthode utilisée.
Vanessa, des larmes dans les yeux, lui dit :
- C’est odieux et je ne vois qu’un barbare pour tuer. Il faut avoir une énorme dose de folie pour s’en prendre à des personnes de cet âge. Parmi nos connaissances et relations, personne n’a un tel profil.
Le gendarme Gilles posa beaucoup de questions identiques à celles que posaient Liard, le nordiste et le chef Sagol.
Vanessa apportait les mêmes réponses que les autres. Gilles avait entendu sortir le cousin et les frères de Vanessa, il abrégea l’audition.
- Mademoiselle Drochard, permettez-moi de vous raccompagner et de me pardonner si certains propos étaient indiscrets, je ne fais que mon métier.
- Je comprends monsieur et je ne vous en veux pas du tout, il s’avère nécessaire de fouiller dans toutes les directions. La vérité ne vient pas toute seule à vous, il faut souvent la chercher dans des endroits sombres.
« Quelle intelligence, quand la tête et le corps sont aussi bien faits, c’est du plaisir. Voilà le rayon de soleil de ma journée pensa Gilles. »
Vanessa s’engouffra dans la GOLF, la pluie continuait d’arroser la contrée.
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15:03 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 13
L’adjudant-chef Sagol réunit ses collaborateurs pour faire le bilan de la matinée, il souhaitait aussi parler du « Logis Nuit ». Il donna la parole à chacun.
Le nordiste commença le premier. Il avait constaté les limites de Franck Drochard, il ne fallait pas trop le bousculer. Il était gentil, mais on ne devait pas lui confier grand-chose dans la famille. « A écarter de la liste des suspects, dit le gendarme. »
Gilles prit la suite de son collègue nordiste. Son entretien avec Vanessa Drochard avait été intense, la petite avait la tête sur les épaules. Elle n’avait pas apporté d’élément significatif, hormis qu’elle « ne sentait pas le cimentier » ; une intuition, affirmait-elle. Elle assumait sereinement le lien privilégié qu’elle avait avec son frère Kévin.
Liard raconta à peu près la même histoire sur le témoignage de Kévin Drochard. En outre, Kévin pensait le plus grand bien de monsieur Robion, plombier et professeur de yoga.
Le chef s’exprima à son tour. Hugues Bedel avait du caractère et le tempérament de sa mère. Il ne s’en laissait point conter. Il prétendait ignorer la raison qui empêchait monsieur Bedel, père, d’aller chez Toinette et Germain. Il dit n’avoir jamais rencontré sa tante Ginette et tout ignorer.
Le nordiste souhaitait faire le point sur la visite de la veille auprès de monsieur Roger Cancelier, le responsable du « Logis Nuit »:
- C’est une association de type loi de 1901. Instituteur à la retraite, il a choisi de faire du bénévolat. La municipalité du bourg souhaitait mettre à disposition un local pour les marginaux et S.D.F. de passage. C’est une manière de faire du social et d’encadrer, autant que possible, cette population. Roger est un homme à poigne et il sait s’y prendre. Il consacre son temps et son énergie aux autres. Veuf depuis une dizaine d’années, il n’a pas d’enfant ; ceci explique son investissement dans l’action humanitaire. Le « Logis Nuit » est ouvert tous les jours à partir de dix huit heures. Roger et un autre bénévole sont présents plus tôt, ils travaillent en étroite liaison avec la banque alimentaire et les « Restos du Cœur ».
Le nordiste poursuivit :
- Nous lui avons posé des questions sur les gens qui sont passés ces dernières semaines. Il n’y a pas eu d’incident majeur. L’ennemi, dans ce type de structure, c’est l’alcool. Lorsqu’un pensionnaire est ivre, il arrive qu’il fasse preuve de violence. Dans ces cas-là, ils ne sont pas trop de deux pour maintenir le calme dans le bâtiment.
La capacité d’accueil est de douze lits, elle est rarement atteinte. La région attire peu les clochards, ils préfèrent le sud de la France ou les grandes villes. La campagne est moins permissive.
C’est en majorité une clientèle d’habitués qui font une halte. Pour dormir, il n’y a que deux conditions : Il est obligatoire de décliner son identité et ne pas faire de bruit à partir de vingt et une heures.
Le nordiste conclut :
Monsieur Cancelier collabore avec la gendarmerie, il a parfois besoin de nous et réciproquement. Il est certain qu’il nous alertera si une information intéressante parvenait à ses oreilles.
Le chef Sagol était satisfait, il ne fallait négliger aucune piste, celle du rôdeur devait être exploitée.
- Maintenant, nous allons revoir nos hypothèses. Depuis une semaine, nous avons rencontré du monde et il nous faut mettre de l’ordre dans tout ça. Gilles, je vous donne la parole.
Le gendarme Gilles s’adressa à ses trois autres collègues :
- Si vous êtes d’accord, je ferais trois cases. Dans la première, je mettrais les personnes qui sont à mettre hors de cause et je donnerais la raison. Dans la deuxième, les suspects et pourquoi ils le sont. Enfin, dans le dernier tas, les personnes que nous n’avons pas encore vues.
Sagol lui signifia que ça lui convenait et les deux autres approuvèrent d’un signe de tête.
Gilles reprit son exposé.
- Première case : Nicolas Favant, le facteur. Il a découvert le corps et n’avait pas le temps d’assommer Germain, de le pendre, d’aller chercher Toinette et de procéder à peu près de même.
- Sur ce point, nous sommes tous d’accord il me semble; au suivant.
- Gisèle Recouvrat, l’infirmière et Liliane Bessonnat, la boulangère n’avaient pas assez de force pour cette tâche.
- Nous admettons volontiers, Gilles, vous aussi messieurs ?
Le nordiste et Liard étaient du même avis.
- Pour Emile Quesnoy et René Deruaz, c’est plutôt de l’intuition. Je ne vois vraiment pas pour quel motif l’un ou l’autre ou les deux, auraient procédé à cette funeste action.
Le chef Sagol, lui non plus, ne voyait pas, mais il penchait plus pour la case « suspects » .
- Passons aux suivants s’il vous plaît.
- Claude Prigent, le PDG de « Medic Home », ne va quand même pas tuer la poule aux œufs d’or, en l’occurrence ses clients.
- Bien vu, cher ami. On ne tue pas sa source de revenus, ça semble élémentaire.
- Régis Drochard avait trop d’amour pour ses parents.
- Probable, Gilles, mais nous pourrons affiner notre jugement lorsque maître Radoin nous communiquera la teneur du testament.
- Pour sa sœur, Martine Bedel, j’ai des observations similaires. De plus elle n’aurait jamais eu la force indispensable pour hisser les corps.
- Oui, oui, dit Sagol.
- Franck Drochard le petit-fils avait un amour sincère pour ses grand-parents, c’est improbable.
Les trois gendarmes approuvèrent d’une seule voix.
- Kévin Drochard a un alibi indiscutable, il conduisait un TGV entre Lyon et Marseille. Sa sœur Vanessa, est une jolie plante, mais pour ça il fallait du muscle, pas de la plastique.
- Gilles, vous êtes incorrigible! Votre point faible c’est les femmes, mais vous avez raison.
- Hugues Bedel était au Japon.
- Ça fait loin, celui-là peut se justifier sans problème.
- Il y a ensuite les voisines du quartier. Je ne vais pas les énumérer, mais les femmes ne sont pas suffisamment costaudes pour l’avoir fait.
- Monsieur Carle, cadre de la grande distribution, était en déplacement vers Montpellier, alibi vérifié et confirmé.
- Bravo messieurs, dit Sagol.
- Idem pour monsieur Montfort qui se trouvait à Paris. Sa présence est confirmée sur le vol Saint-Exupéry Orly à l’heure du crime. Voilà pour le premier groupe. Avant de passer au deuxième, je voudrais juste m’absenter deux minutes, la nature n’attend pas.
- Faites mon cher, nous en profiterons pour boire un verre d’eau et nous dégourdir les jambes, répliqua Sagol.
Gilles revint des toilettes. Ses collègues avaient mis des gobelets en plastique et une bouteille d’eau, il se servit un verre avant de continuer. Le chef Sagol avait voulu le tester, il ne fallait pas décevoir.
- Dans la seconde liste, j’ai quelques suspects, mais bien entendu aucune preuve. Je serai donc prudent. Il convient de ne pas prendre pour argent comptant ce que je vais dire.
- Que de précautions oratoires, mon cher. On dirait que vous marchez sur des œufs.
- C’est un peu ça, chef.
- Je commence par le docteur Giraud. Il connaissait parfaitement l’état de santé de ses deux patients et il pourrait avoir eu la crainte de les voir souffrir.
Le chef Sagol s’emporta un peu.
- Je vous ai déjà dit que l’euthanasie ne s’est jamais vue sous cette forme, mais mettons donc le brave docteur dans cette liste.
Gilles était ennuyé. Cependant, il pensait qu’il ne fallait pas être arc-bouté sur l’hypothèse, selon laquelle, il n’y avait pas eu de geste d’euthanasie aussi cruel. Il ne répondit pas à son chef.
- Continuez, mon cher Gilles.
- Joseph Cuchet, le livreur de fuel de la société Riord, aurait eu le temps d’accomplir le forfait pendant le remplissage de la cuve. Ce qui frappe surtout, c’est cette passion pour les nœuds utilisés dans la marine. Les nœuds des pendus étaient parfaitement réalisés.
- Là, je vous suis complètement, mais ne nous emballons pas, ça paraît trop évident.
- Le cas de monsieur Bedel, patron de la quincaillerie du même nom, est aussi une énigme. Il nous faut savoir pourquoi il ne venait jamais rendre visite à ses beaux-parents, alors qu’il a assisté aux obsèques.
- Il ne pouvait pas faire moins, chef, il y avait trop de monde pour que son absence passe inaperçue. Il s’agissait d’être vu, c’était de la représentation.
- Gilles vous êtes perspicace, lui dit Sagol.
- Monsieur Gilbert Robion, le plombier-professeur de yoga, est dans ce groupe de par son excentricité. De plus, n’oublions pas qu’il a été condamné pour une affaire de drogue.
Le chef Sagol penchait aussi pour ce groupe concernant Robion, mais sans certitude. C’était plus une intime conviction.
- Le cimentier, avec son caractère hautain et son côté « je sais tout » n’inspire pas la sympathie. Son projet d’achat du terrain de Germain et le refus de vente de ce dernier, font que je le range dans les suspects.
- Qu’en pensez-vous messieurs ? Je ne vous ai guère entendus sur les propositions de notre collègue Gilles ?
Le nordiste répondit du tac au tac. Il était d’accord avec lui, mais il n’était pas intervenu pour éviter des palabres inutiles.
Liard tint des propos identiques, il préférait l’action à la réflexion.
Le gendarme Gilles continua :
- Monsieur Seigle, transporteur à la retraite, a eu des différends : un feu de broussaille allumé par Germain et des poules qui ont dévasté son jardin. C’est un peu léger pour tuer quelqu’un, mais je préfère le voir dans cette liste.
- Vous en avez encore beaucoup, demanda Sagol ?
- Pour les suspects, le dernier est monsieur Toni Guccione. C’est lui qui a décroché les corps. Ses empreintes sont donc partout et cette bonne action lui fournit un alibi.
Sagol applaudit :
- Messieurs c’est du grand art! Je n’y aurais pas pensé, mais nous ne sommes pas à Scotland Yard; enfin, c’est pour vous faire plaisir, Gilles.
Cette fois, c’est Liard qui demanda une petite interruption. Les trois autres sortirent dans la cour de la caserne , la pluie avait cessé, il y avait des flaques d’eau partout. Ils firent quelques pas, puis reprirent le chemin du bureau.
Sagol se leva et prit la place de Gilles. Il le remercia et lui dit que, s’il n’y voyait pas d’inconvénient, il allait parler de la troisième case.
- Bien entendu, vous pouvez ajouter vos commentaires avisés.
Gilles était satisfait de lui passer le relais, il aimait bien observer sa méthode de travail.
- Dans les personnes à voir, il y a le chauffeur de car scolaire, monsieur Pedro Nunes, Je ne crois pas à une possible culpabilité, mais nous le verrons quand même. Je dois aussi contacter le responsable de la société « Plein Soleil », portes et fenêtres en P.V.C. Il est possible que nous trouvions quelque chose dans cette direction. Il reste aussi la piste immobilière. Nous devons rencontrer les agences de la région et investiguer au-delà du quartier. Autre indice à rechercher du côté des rôdeurs et surtout revoir les bénévoles de « Logis Nuit », ils peuvent nous apporter du grain à moudre. Messieurs, je vous demande une seule chose pour cette après-midi, revoyez monsieur Cancelier. Il faut obtenir les coordonnées des bénévoles ayant passé les nuits situées entre le dimanche précédant le double meurtre et cette nuit. Vous devez tous les auditionner. La séance est levée.
Ils se dirigèrent comme un seul homme vers la sortie. La matinée avait été longue.
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15:11 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 14
Après le repas, les trois gendarmes prirent contact avec monsieur Cancelier. Il habitait une vieille maison en pisé. Ce matériau, utilisé autrefois, était constitué d’un mélange de terre battue et de paille. Avant l’industrialisation et l’avènement du moellon, chaque région utilisait les matériaux et les ressources locales. Le pisé était un excellent isolant. Les bâtisses gardaient la chaleur l’hiver et une bonne fraîcheur l’été. Les murs étaient très épais à la base et se rétrécissaient au fur et à mesure de la hauteur. La terre craignait l’humidité, il était donc primordial d’éviter les gouttières et les infiltrations. Un bon drainage et une surveillance fréquente permettaient de garder les bâtiments en bon état.
Monsieur Cancelier reçut les trois gendarmes dans sa cuisine. Le gendarme Gilles lui demanda s’il se souvenait des bénévoles qui avaient assuré les nuits, depuis le dimanche précédant le meurtre des époux Drochard.
- Je m’en souviens parfaitement, nous ne sommes que trois ce mois-ci. Les deux autres sont messieurs Pietri et Rivaroux. Je vous marque leur adresse sur un post-it .
Gilles remercia monsieur Cancelier et les trois gendarmes montèrent à bord de la& Peugeot.
Monsieur Pietri était un secrétaire de mairie à la retraite. Il s’était investi dans le bénévolat afin de garder le contact avec l’aide sociale qui avait rempli une grande partie de sa vie active. Il habitait à environ huit cent mètres de chez son ami, monsieur Cancelier.
Lorsque les gendarmes se garèrent devant la villa « Mon Rêve », ils aperçurent monsieur Pietri derrière une haie, un sécateur à la main. Il connaissait les Pandores Liard et le nordiste. Ils se serrèrent la main. Le jardinier avait pris soin d’enlever ses gants et de poser son sécateur dans la brouette.
- Quel bon vent vous amène? Vous savez, après la pluie de ce matin, je nettoie un peu, les rosiers sont des arbustes fragiles, et c’est ma passion.
Le nordiste expliqua le but de la visite :
- Nous voudrions avoir une description des personnes qui ont dormi au « Logis Nuit » et savoir si vous avez remarqué un détail inhabituel .
- Cher ami, il y a eu peu de passage, cinq ou six routards tout au plus. Il y en a qu’un qui nous causait du souci. Il était ivre et se vantait d’avoir tué la terre entière. Tenez, maintenant que nous en parlons, il avait lu le meurtre dans le journal qui est au refuge. Eh bien ! Figurez-vous qu’il prétendait en être l’auteur. J’aurai dû vous le signaler.
Liard lui demanda s’il pouvait décrire l’ivrogne en question et surtout s’il avait une trace de son identité.
- Il n’ est pas très grand, brun aux yeux noirs et il a les jambes arquées comme un cow-boy. Il a un tatouage sur un avant-bras, ça représente une ancre de marine avec une corde enroulée autour. Son nom est facile à retenir, il s’appelle Bekrane.
Le nordiste pensa que, décidément, les cordes devenaient le sujet de conversation le plus fréquent.
- Dites-moi, sur quel bras figure ce tatouage ?
- Je ne puis vous affirmer lequel avec certitude.
Liard s’adressa de nouveau à monsieur Pietri :
- Il vous a quitté quel jour, savez-vous où il allait ?
- Il est parti le vendredi matin, il disait qu’il allait voir des amis à Bourgoin. J’ai une idée, il y a un refuge de nuit là-bas, essayez de voir avec eux. Il est fréquent que nos pensionnaires d’une nuit dorment dans des structures voisines de la nôtre.
Gilles n’avait rien dit. Il avait lassé faire ses collègues qui connaissaient bien leur interlocuteur. Il prit la parole pour remercier monsieur Pietri. Ils se serrèrent la main et filèrent chez monsieur Rivaroux. Il habitait à deux kilomètres de là.
Monsieur Rivaroux résidait dans un lotissement. Il n’y avait personne, les volets étaient clos. Un voisin vint à leur rencontre. Il leur apprit que Monsieur Rivaroux était parti pour deux ou trois jours rendre visite à sa sœur malade. Ils remercièrent le voisin et tournèrent en direction de la gendarmerie.
Le gendarme nordiste décrocha le téléphone et composa le numéro de la brigade de Bourgoin. Il demanda à parler au gendarme Huysmans.
- Allô ! Qui est à l’appareil ?
- Jeff Huysmans, bonjour, Jean-Baptiste Van de Veroeveurenhys.
- Comment vas-tu cher ami? Ça fait longtemps que nous n’avons pas conversé.
- En effet, tu sais ce que c’est, le temps passe vite.
- Et pourtant quand j’y pense, c’était hier que nous nous amusions ensemble dans les corons. Le « Ch’ti » me manque, et toi ?
- C’est sûr, mais la région est tellement super que la nostalgie du pays s’estompe.
- Je suppose que tu ne m’appelles pas uniquement pour prendre des nouvelles. Que puis-je faire pour toi ?
- Eh bien Jeff ! nous avons un double meurtre sur les bras et très peu d’indices. Il se trouve qu’un vagabond, du nom de Bekrane, est suspecté et il pourrait se trouver dans vos parages.
- Ecoute, ce nom ne me dit rien, mais je vois avec mes collègues et je te rappelle, dans une heure maxi, à la gendarmerie. Ca te va?
- Tout à fait, je ne bouge pas en attendant ton appel. A tout à l’heure, Jeff.
Jeff Huysmans et Jean-Baptiste Van de Veroeveurenhys (surnommé le nordiste, en raison de la difficulté à prononcer son nom sans l’écorcher) se connaissaient depuis le berceau. Ils avaient vécu toute leur enfance à Wattrelos, leurs pères respectifs étaient mineurs. Le bassin minier n’offrant pas de travail à ses enfants, ils avaient opté tous deux pour la gendarmerie. Au début, ils se voyaient souvent, puis avec les années et le mariage de Jeff, les relations s’étaient espacées. C’est souvent comme cela. Les amitiés les plus solides ne résistent pas toujours à l’arrivée d’une autre personne dans la relation existante. Désormais, ils se téléphonaient de temps à autre, mais leur amitié était toujours là, simplement mise entre parenthèses.
- Trente-huit minutes, exactement, s’étaient écoulées, lorsque le téléphone sonna dans le bureau du nordiste. C’était Jeff, il avait un renseignement intéressant à lui communiquer.
- Alors, Jeff, il y a du neuf ?
- Tu peux le dire, je crois qu’on a ton client. Il n'aurait pas un tatouage sur l’avant-bras ?
- Une ancre de marine entourée de cordes.
- Il a été arrêté cette nuit pour tapage nocturne et voies de fait sur un policier dans le centre-ville.
- Il faudrait que nous puissions l’interroger rapidement.
- C’est moins facile que tu ne le penses. Il est en garde à vue au commissariat, pas à la gendarmerie.
- Qu’est-ce que ça change? Un suspect est un suspect.
- Tu as raison, mais ici la guerre des polices n’est pas tout à fait finie. Le commissaire et le chef de brigade sont comme chien et chat. Quand ils peuvent se faire des croche-pattes, ils n’hésitent pas. Tu ne les verras jamais jouer à la belote ensemble. C’est dommage car ce sont des grands professionnels.
- Tu peux faire le nécessaire Jeff ou préfères-tu que j’en parle à l’adjudant-chef Sagol, le responsable de l’enquête ?
- Non, nous allons ruser. Je vais obtenir son transfert chez nous pour un motif légitime. Une fois dans la brigade, nous aviserons.
- C’est d’accord, j’aimerais pouvoir l’interroger demain matin au plus tard.
- Tu peux compter sur moi.
- Le nordiste savait que son ami Jeff était un homme de parole. Il raccrocha, pleinement soulagé.
Il alla informer le chef Sagol. Ce dernier semblait très heureux que ses gendarmes aient retrouvé la trace de monsieur Bekrane; enfin un individu plus suspect que les autres.
- Si votre ami Jeff éprouve trop de difficulté, j’appellerai mon ami Jean-Pierre Bouchet, il pourra débloquer la situation.
- Je vous remercie, chef et je me languis de voir, demain, ce qu’il a dans le cervelet ce Bekrane.
- Moi aussi, car le juge Silovsky et le procureur se font trop pesants.
Le lendemain matin, à huit heures, le téléphone sonna à la gendarmerie du bourg. Le double meurtre avait eu lieu le mardi quatorze mai. Aujourd’hui, mercredi vingt-deux mai, cela faisait exactement huit jours que le forfait avait été commis.
Le gendarme Jeff Huysmans annonçait une bonne nouvelle :
- Bonjour, nous sommes en route pour vous amener un individu se nommant Bekrane. Nous serons chez vous vers neuf heures, préparez le café .
Liard, qui avait pris la communication, s’était relâché sur sa chaise. Il avait les deux pieds sur le bureau, lorsque le chef Sagol entra.
- Bonjour Liard, il semble que ce matin vous transformez le bureau en plage, il ne vous manque que les espadrilles et la crème solaire.
Liard ne laissa qu’un pied sur le bureau, il avait ramené l’autre sous la chaise.
- C’est que chef, je vais vous annoncer enfin une bonne nouvelle, le suspect Bekrane est en route, il sera ici avant neuf heures, alors pardonnez-moi ce moment de doux délire.
- Mon cher, faute avouée est à demi pardonnée et avec ce que vous venez de me communiquer, je vous pardonne aussi l’autre moitié.
- Nous allons pouvoir explorer cette piste, chef, mais le coco semble imbibé et il n’est pas toujours cohérent d’après nos collègues.
- Vous ont-ils dit comment ils avaient procédé pour l’emprunter à la police ?
- Non, mais nous le saurons tout à l’heure.
A neuf heures précises, le fourgon, en provenance de la gendarmerie de Bourgoin, se gara dans la cour de la caserne. Le chauffeur descendit ouvrir l’arrière du véhicule. Deux Pandores, encadrant un homme d’une quarantaine d’années, s’extirpèrent du Peugeot. Il y avait le gendarme Jeff Huysmans et deux autres collègues. Le nordiste fit les présentations. L’homme menotté, les mains dans le dos ne bronchait pas.
Jeff déclara :
- Voici quelqu’un qui a des choses à vous raconter. Il a soif alors, il cause plus .
Bekrane s’était voûté et le manque de boisson le faisait trembler légèrement. Il avait le cheveu noir et poisseux, comme quelqu’un qui transpire et ne se lave pas les cheveux. Des gouttelettes apparaissaient sur son front. Il se mit à parler avec un fort accent, celui que l’on trouve ailleurs qu’à la campagne. C’était surprenant car cette façon de s’exprimer était inhabituelle pour quelqu’un de cette génération. Le langage et les mots utilisés ressemblaient étrangement au vocabulaire des rappeurs de banlieues.
- Eh! les keufs, j’veux du rouquin !
Le nordiste répondit qu’il aurait de l’eau.
Bekrane répliqua : « j’nique ta meuf! »
Le chef Sagol n’apprécia pas beaucoup cette familiarité. Il demanda à ses hommes de placer le suspect dans une cellule avec une bouteille d’eau en plastique. Il demanda aux trois gendarmes de Bourgoin de venir avec lui et aux autres de les rejoindre dans un bureau. Liard faisait le café pendant que tous discutaient en toute liberté.
Sagol s’adressa à Jeff :
- Dites-moi gendarme Huysmans comment avez-vous fait pour extirper notre homme du commissariat ?
- C’est tout bête, chef, il y avait un petit contentieux sur un dossier de vol de bijoux à la tire. J’ai contacté mon collègue inspecteur et je lui ai mis le marché en main : c’était le renseignement contre la mise à disposition du dénommé Bekrane.
- Maintenant chef, je vais vous demander dix jours de perm’ supplémentaires.
Le chef Sagol, visiblement de bonne humeur, répondit qu’il n’avait rien contre, mais, compte tenu des circonstances, il ferait transiter sa demande par le bureau de monsieur Nicolas Sarkozy pour suite à donner.
Jeff le remercia par une courbette et un large sourire, le courant passait bien entre les deux hommes.
Le chef Sagol reprit la parole. Il demanda à Jeff si le suspect pouvait être intégralement pris en charge, ici, ou s’ils ne pouvaient en disposer que le temps de l’interrogatoire.
- Il est totalement à vous, d’ailleurs nous allons vous saluer. Le café était bon, c’est à refaire et même dans l’autre sens. Nous aurons du mal à rivaliser autour de la cafetière, mais nous essaierons.
Les trois gendarmes prirent congé et disparurent dans le fourgon. Le nordiste avait accompagné son copain Jeff jusqu’au parking.
Le chef Sagol voulait procéder à l’interrogatoire de monsieur Bekrane. Celui-ci s’était recroquevillé dans un coin de la cellule. Il portait un survêtement siglé des trois bandes d’une marque connue. Le capuchon de la veste était rabattu sur son visage. Le suspect se cachait. Liard s’approcha de lui et lui dit de se lever, l’homme ne bougea pas. Il le secoua un peu, il ne broncha pas plus. Liard voulut l’attraper par les épaules, l’homme lui plongea dans les jambes en essayant de le faire tomber. Le gendarme Liard était sur ses gardes et l’homme s’affala, tandis que le pandore était à un mètre de lui. Le nordiste vint prêter main forte à son collègue, ils soulevèrent notre homme en le prenant fermement sous les bras. Il fut prévenu, qu’au prochain geste d’énervement ou de rébellion, ils le menotteraient aussi aux jambes.
Il marcha sans rechigner avec les deux hommes. Ils lui intimèrent l’ordre de s’asseoir et de répondre aux questions qui seraient posées. Le suspect marmonna des mots inintelligibles, les Pandores supposèrent qu’il était d’accord pour coopérer.
Gilles commença par lui demander son état civil.
L’homme grommela.
- Je m’appelle Youssef Bekrane, fils de Mustapha Bekrane, mort pour la France et d’Aicha Ben Ait.
Sagol se dit que c’était probablement un fils de harki, mais ce n’était pas important pour l’enquête.
Gilles lui demanda de préciser sa date de naissance.
- Le quinze avril.
- De quelle année ?
- Mille neuf cent soixante-deux.
- Que faites-vous dans la région monsieur Bekrane ? interrogea le chef .
A chaque question, Bekrane essayait de se tourner vers l’investigateur. Il trembla sur sa chaise et répondit oui
Le chef haussa le ton .
- Je vous demande ce que vous faites dans la région ?
- Je voyage.
- Pour le plaisir ou le travail ?
- Je ne sais pas.
- Avez-vous un travail ?
- Je suis au RMI.
- Donc, vous voyagez pour le plaisir ?
- C’est ça, pour le plaisir, oui c ‘est ça, pour le plaisir.
Le client avait le don d’agacer le chef Sagol qui se mit en retrait et demanda aux trois autres de continuer.
Le nordiste prit le relais.
- Vous avez couché au « Logis Nuit » la nuit du mercredi quinze au jeudi seize mai, vous confirmez?
- Je me rappelle pas les dates.
- Où étiez-vous le lundi treize et le mardi quatorze mai ?
- En voyage, moutarde.
- Que voulez-vous dire par « en voyage moutarde » ?
- Voyage épice.
- Vous souvenez-vous du « Logis Nuit » ?
- Oui « Logis Nuit ».
- Vous avez lu le journal ?
- Oui, j’ai lu deux vieux.
- Vous avez lu deux vieux? répèta le nordiste
- Oui, morts pendus, bien fait.
- Qu’est-ce qui est bien fait monsieur Bekrane ? reprit le chef Sagol.
- Bien pendus les vieux, je dis bien pendus.
- Pourquoi dites-vous ça ? Vous les connaissez ?
- Les deux vieux, kaput, c’est normal.
Au bout de deux heures, Youssef Bekrane tremblait comme une feuille. Chaque fois qu’un des gendarmes formulait une question sur le double meurtre, il laissait entendre que c’était normal, que le travail était bien fait et qu’il avait bien travaillé.
Le chef Sagol et ses subordonnés étaient partagés sur la culpabilité de Youssef Bekrane. Gilles et le nordiste étaient contre, le chef et Liard plutôt pour, mais chacun reconnaissait qu’il faudrait des aveux plus détaillés. Ils reprirent l’interrogatoire.
Il était onze heures et demie et Youssef Bekrane annonça qu’il avait une déclaration à faire contre un verre de vin. Le chef Sagol accepta et on apporta un verre de vin rouge au suspect. Bekrane vida le verre d’un trait. L’absorption de cette petite dose d’alcool eut pour effet de calmer notre homme.
- Donnez-moi un autre verre s’il-vous plaît.
Sagol refusa.
- Dites-nous d’abord ce que vous savez. Ensuite, nous verrons.
- C’est au sujet des vieux, c’est moi.
Sagol lui demanda de répéter.
- Les pendus dans le journal, c’est moi.
Il se mit à trembler fortement, il se tordait sur la chaise. Les gendarmes étaient perplexes, Gilles prit le relais.
- Pourquoi monsieur Bekrane, pourquoi les avez-vous tués ?
- Trop vieux, trop soif.
- Vous dites qu’ils étaient trop vieux et que vous aviez trop soif?
- Oui, j’ai trop soif, toujours trop soif.
Sagol lui demanda s’il était prêt à signer ses aveux ?
- Non. Toi, tu me donnes pas à boire.
Sagol haussa le ton et lui demanda s’il pouvait expliquer où habitaient « les deux pendus », comme il disait.
- Oui, c’est plus haut que « Logis Nuit », ça je me rappelle, il y a un chien.
- Comment il est ce chien monsieur Bekrane ? demanda le nordiste.
- Comme un chien, marron avec une queue.
- De quelle race, monsieur Bekrane ?
- Je connais pas les races, je suis fatigué.
Sagol regarda sa montre. Ils tournaient en rond depuis près de trois heures.
- Avez-vous faim monsieur Bekrane ?
- Oui, j’ai soif, je suis fatigué par vos questions.
Sagol demanda à Liard d’aller chercher des sandwichs pour tout le monde. « Aujourd’hui, ça ne sera pas un repas gastronomique pensa -t’il. »
Ils réintégrèrent Youssef Bekrane dans sa cellule. Ce dernier était en manque et tremblait de tous ses membres. Sagol avait l’habitude des alcooliques sévères. Il était dangereux de procéder à un sevrage total, il fallait lui donner un peu d’alcool de temps en temps. Bekrane pourrait boire un verre de vin rouge en mangeant.
Liard revint avec cinq sandwichs. Comme il ne savait pas si monsieur Bekrane était musulman, il avait fait garnir le pain avec du poulet. Il aurait préféré du bon saucisson sur une baguette beurrée, mais il valait mieux éviter un incident, si possible. Le suspect prit le casse-croûte sans poser de question, il avala le verre de vin d’un trait. Sagol se dit qu’à ce train il faudrait un autre verre dans moins d’une heure.
A treize heures trente, le chef Sagol décida de reprendre l’interrogatoire. Ils reprirent les mêmes questions. C’était une technique pour user l’adversaire. L’interrogatoire ressemblait à un combat, ou plutôt à une corrida, car les protagonistes ne disposaient pas des mêmes armes. Les gendarmes étaient le torero, ils usaient la bête avant de porter l’estocade. Bekrane était le taureau, il était arrivé affaibli dans l’arène. Ils lui avaient planté des banderilles, ils se préparaient à l’acculer dans un coin.
Seul contre tous, le taureau Bekrane semblait bien fragile. Ce n’était pas un pur produit de manade, un fier combattant. Il faisait penser aux vachettes, que l’on voit l’été, pour amuser le touriste dans les stations balnéaires. Il luttait de manière désordonnée et la seule issue était la mise à mort. Les questions se mélangeaient dans sa tête, ses réponses étaient incohérentes. Il avait l’impression que tout allait de plus en plus vite et il ne comprenait pas ce qui se passait. Parfois ses réponses sonnaient juste, alors le chef Sagol parlait plus doucement. Il aimait qu’on lui parle doucement, il dirait tout ce qu’on voulait si on lui parlait doucement car il avait mal à la tête.
Le chef Sagol lui demanda une fois de plus s’il était l’auteur de ce crime. Il répondit oui.
Gilles formula la question différemment.
– Avez-vous assassiné madame et monsieur Drochard ?
- Je suis pas un assassin.
Cela faisait cinq heures qu’il était interrogé. Le chef Sagol décida de faire une très courte pause. Bekrane fut remis en cellule, puis Sagol s’adressa aux trois autres :
- Messieurs je vais informer le juge Silovsky, mais avant je souhaite avoir des aveux signés. Le suspect, malgré des propos altérés par son état, semble reconnaître avoir participé à l’assassinat. Il donne des explications, je voudrais quand même savoir comment il a fait avant de prévenir le juge.
Bekrane tremblait de nouveau. Sagol lui demanda:
- Comment avez-vous procédé pour pendre Toinette et Germain ?
- Je l’ai posé sur un plot de bois.
- Qu’en avez-vous fait après le meurtre ?
- Je l’ai remis dans le tas de bois.
- Il est où, ce tas de bois?
- Dans la remise.
Sagol se dit qu’il ne pouvait pas inventer une telle histoire, il donnait des détails plausibles. Si Bekrane n’était pas le coupable, il s’agissait d’un sacré affabulateur. A la demande du chef, Gilles s’était mis dans une autre pièce pour téléphoner au docteur Tardieu afin d’effectuer des prises de sang et vérifier l’état de santé du suspect. Le secrétariat répondit qu’il avait pris un jour de congé et qu’il n’était pas joignable. Gilles appela le docteur Giraud. Ce dernier précisa qu’il avait encore deux personnes à recevoir. Il serait là dans trente à quarante minutes.
Lorsque le docteur Giraud arriva, Youssef Bekrane avait signé des aveux. Il tremblait et pleurait sur une chaise. Le médecin l’examina. Il le trouva en bonne santé et signa un certificat qu’il remit au chef Sagol. Ensuite, il lui administra un calmant et procéda aux prélèvements de sang (ADN, Gamma GT et autres analyses liées à l’alcoolisme du suspect).
Le chef Sagol remercia le docteur Giraud. Ce dernier, par discrétion, ne posa aucune question sur l’affaire Drochard. Il salua les gendarmes et le suspect et retourna à ses obligations. Le chef, qui appréciait déjà le docteur Giraud, se trouva conforté dans l’opinion qu’il avait du praticien et surtout de l’homme. Giraud était un type bien, il savait faire la part des choses, être curieux par nécessité et être discret par éducation.
Le chef Sagol préparait un rapport pour madame Silovsky juge d’instruction. Il voulait que son compte rendu, de la garde à vue de monsieur Youssef Bekrane, soit le plus bref possible. De toute façon il allait l’appeler dans les minutes à venir.
Pendant que Youssef Bekrane dormait dans sa cellule, à quelques mètres de là, les quatre gendarmes s’étaient réunis. Ils confrontaient leurs points de vue concernant la présentation au parquet du suspect.
- Messieurs , le chef Sagol se leva de sa chaise.
- Messieurs, j’ai encore des doutes. Nous avons des aveux, il nous reste à trouver les preuves. Les aveux sont parfois précis. Si nous avons les empreintes c’est gagné, sinon, avec un bon avocat, je vous fiche mon billet que le dossier ne résistera pas longtemps.
Gilles prit la parole :
- Chef, le plot de bois, ce n’est pas nous qui l’avons inventé.
- C’est vrai et j’avoue que c’est le seul aveu auquel j’accorde du crédit. Cet homme est trop rongé par l’alcool, les neurones sont touchés et parfois je cherche la cohérence dans ses propos.
Le nordiste interrogea :
- Quel est le mobile du crime, puisque rien n’a été volé hormis un jambon?
Sagol répondit:
- Ouais! Et il faut avoir la réponse rapidement. Youssef est-il musulman et, si oui, est-il pratiquant ?
Liard répliqua:
- S’il ne mange pas de porc, qu’est-ce qu’il aurait fait du jambon ?
- Messieurs, pendant que je préviens le juge, peaufinez quelques questions avec monsieur Bekrane.
Le chef Sagol appela le palais de justice.
- Passez-moi le bureau du juge Silovsky.
- De la part de qui ?
- L’adjudant-chef Sagol.
- Julie Silovsky à l’appareil. Je vous écoute.
- Bonjour madame le juge, je vous appelle au sujet de l’affaire Drochard.
- J’attends des résultats monsieur Sagol, vous faites quoi ?
- Mon travail madame, simplement mon travail, et mon équipe aussi.
- Il y a trois jours que je n’ai pas eu de rapport de votre part.
- Le travail de terrain a perturbé la rédaction et la transmission des documents. Je ne manquerai pas de vous les transmettre madame.
Julie Silovsky était aussi désagréable qu’à l’accoutumée. Toutefois, le chef Sagol perçut de la lassitude chez son interlocutrice. Il se garda bien de faire une allusion quelconque à la future naissance. Madame Silovsky était imperméable à tout sentiment humain. Sagol l’avait baptisée la « cyber juge ». Il se souvenait de leur entrevue quelques jours auparavant, ainsi que ses remarques désobligeantes auprès du procureur de la république.
- Que désirez-vous monsieur Sagol ?
- Vous informer que nous avons un suspect en garde à vue.
- Avez-vous des charges contre lui ?
- Bien entendu madame, sinon je ne vous aurais pas dérangée.
Julie Silovsky était épuisée, sa grossesse n’était pas une partie de plaisir. Elle demanda des précisions. Le chef Sagol sentait venir l’heure de sa revanche. Il répliqua qu’il ne pouvait donner plus d’éléments par téléphone, elle recevrait un fax dans les minutes à venir.
Le juge Silovsky était une femme intelligente. Elle comprit qu’elle n’obtiendrait rien de plus de la part du responsable de l’enquête.
- J’attends vos documents afin de prendre une décision concernant la mise en examen de l’individu suspecté.
- J’attends votre prise de position madame le juge, à plus tard.
Julie Silovsky n’eut pas le temps de répliquer, Sagol avait raccroché. Le téléphone lui renvoyait la sonnerie caractéristique qui l’agaçait. Elle était lasse et, bien que satisfaite de l’avancement de l’enquête, elle fut contrariée par l’aplomb du chef Sagol.
Le chef était devant le fax. Le rapport pour madame le juge d’instruction, Julie Silovsky, était dans le chargeur de la machine. Chaque fois qu’une feuille avançait, il imaginait sa destinataire trépignant d’impatience devant la lenteur du débit. Sa conscience lui susurrait : « c’est à l’image de ta justice, Julie. »
Il était dix-huit heures trente, Youssef Bekrane dormait toujours dans sa cellule, son corps s’agitait de temps en temps. Parfois, il était pris de spasmes violents et il râlait. Le docteur Giraud avait prévenu. Monsieur Bekrane risquait de s’agiter souvent, mais sa vie n’était aucunement menacée par le sevrage actuel. En revanche, dans les jours à venir, il conviendrait de confier son cas à un service spécialisé dans la désintoxication.
Sagol attendait la réponse du juge avant de libérer ses collaborateurs. Youssef Bekrane était en garde à vue depuis le matin neuf heures trente. Ils avaient encore près de trente-neuf heures avant l’expiration du délai de garde à vue.
Le fax se mit à crépiter. Le compteur indiquait que le document contenait deux pages. Gilles tendit les feuilles à son chef. Sagol reconnut le cachet du tribunal et la signature de Julie Silovsky. Il prit la première page et parcourut le document. Madame le juge abondait dans le sens de l’enquête. Le jeudi vingt-trois mai, à huit heures, elle souhaitait voir le suspect dans son bureau afin de lui signifier sa mise en examen pour le meurtre des époux Drochard. Le deuxième feuillet ne contenait que les cachets et signature de madame le juge. Aucun autre commentaire ne figurait sur le document. Le chef Sagol eut un petit sourire en coin, il pensait déjà au lendemain.
Le soleil brillait sur la région, la météo annoncait des températures estivales. En ce jeudi, le chef Sagol et le gendarme Gilles attendaient devant le palais de justice. Ils avaient laissé le soin à leurs deux collègues de transférer monsieur Youssef Bekrane jusqu’ici.
Il était sept heures cinquante lorsque le fourgon arriva devant le palais de justice. Les deux hommes rejoignirent Liard et le nordiste. Liard était au volant, le nordiste descendit avec son prisonnier. Youssef Bekrane semblait avoir une démarche encore plus chaloupée que la veille . Ses jambes arquées et sa démarche faisaient penser à quelqu’un dont les membres étaient coincés au niveau des hanches.
Liard, reparti garer le fourgon dans l’enceinte du palais, rejoindrait ses collègues par un autre accès. Sagol demanda si le prévenu avait été raisonnable cette nuit. Le nordiste répondit qu’il avait dormi jusqu’à six heures ce matin et qu’il avait déjeuné normalement.
Les trois gendarmes aperçurent leur collègue qui courait pour les rejoindre. Ils étaient à deux mètres du bureau de madame Silovsky. Le chef Sagol frappa à la porte, une jeune femme au cheveu ras et noir ouvrit.
- Bonjour monsieur Sagol, entrez je vous prie. Madame Silovsky aura un léger retard, elle vous demande de bien vouloir l’excuser.
Les gendarmes se tournèrent les uns vers les autres, sans parler. Ils firent asseoir Youssef Bekrane, les quatre hommes restèrent debout. L’attente dura près de vingt minutes, enfin la porte s’ouvrit. Madame Silovsky apparut dans l’entrebâillement. Elle était méconnaissable, le visage boursouflé était livide. Elle avait dû se dépêcher car elle était essoufflée. Se déplaçant lourdement, elle contourna le groupe et se posa dans son fauteuil.
Elle commença par une phrase d’excuses :
- Pardonnez-moi ce retard, un petit souci de santé indépendant de ma volonté.
Le chef Sagol se leva, il libéra le prisonnier des menottes.
- Je vous présente monsieur Youssef Bekrane, madame le juge.
- Monsieur Bekrane, savez-vous pour quelle raison vous êtes devant moi aujourd’hui ?
Bekrane secoua la tête, mais n’articula aucun son.
- Je ne vous ai pas entendu monsieur Bekrane .
- Oui, madame la juge.
Madame Silovsky reprit l’interrogatoire d’identité, Bekrane se mit à trembler. Le juge répéta les informations recueillies par les gendarmes. Le suspect ne pouvait se contrôler, le manque d’alcool se faisait cruellement sentir. Julie Silovsky continua d’interroger le prévenu. Ce dernier répondait par des onomatopées incompréhensibles. Tel un rouleau compresseur, madame Silovsky continuait son monologue. Les Pandores médusés contemplaient la scène.
- Monsieur Youssef Bekrane je vous mets en examen pour l’assassinat d’Antoinette Drochard le mardi quatorze mai. Avez-vous quelque chose à déclarer ?
- J’ai tué personne, c’est pas moi madame.
Bekrane s’effondra sur la chaise, il pleurait.
- Monsieur Sagol voici le document pour la mise sous écrou du sieur Youssef Bekrane. Bon travail. Nous procéderons à la reconstitution après-demain vers dix heures, si vous n’y voyez pas d’objection monsieur Sagol.
- C’est entendu madame le juge.
- Monsieur Bekrane, samedi matin, nous ferons la reconstitution, nous nous transporterons sur le lieu du crime. Avez-vous un avocat ?
Il ne répondit rien.
- Voulez-vous que je commette un avocat pour vous défendre monsieur Bekrane ?
Youssef Bekrane tremblait, il répondit oui.
- Je fais le nécessaire, messieurs à bientôt.
Les quatre gendarmes firent le salut militaire, ils menottèrent le prisonnier et quittèrent le bureau du juge d’instruction.
- Direction la maison d’arrêt, en route messieurs, dit l’adjudant-chef Sagol.
Pendant le trajet, les quatre gendarmes furent silencieux. Ils conduisirent le prévenu à bon port et le confièrent aux bons soins de l’administration pénitentiaire.
Le chef Sagol leur parla franchement :
- Je sais ce que vous pensez de la reconstitution un samedi matin, madame Silovsky a voulu montrer qu’elle reprenait les choses en main. Vous avez bien travaillé et je préfère bosser avec vous qu’avec elle. N’entrons pas dans son jeu. De plus, je ne suis toujours pas convaincu à cent pour cent de la culpabilité de notre présumé coupable. Il faudra être attentif aux informations que nous pourrions glaner par ailleurs.
Samedi vingt-cinq mai, le chef Sagol et le gendarme Gilles étaient allés extraire Youssef Bekrane de la maison d’arrêt. Ils étaient accompagnés de deux collègues pour l’emmener au bourg. Le juge Silovsky les rejoindrait à la brigade de gendarmerie.
Monsieur Bekrane était nerveux, il se passait sans cesse les mains dans sa chevelure noire. Il n’avait pas adressé la parole aux gendarmes. Arrivé à destination, il avait été placé dans une cellule en attendant l’arrivée du juge. Un avocat était déjà là et demanda à être seul avec son client.
L’avocat ressemblait plus à un premier communiant qu’à un ténor du barreau. Il avait les cheveux châtains clair, les yeux marrons derrière des lunettes avec des petits verres, la monture était invisible. Il devait avoir moins de trente ans. Il avait été désigné par le bâtonnier, comme c’est toujours le cas pour une désignation d’office. Malgré sa jeunesse, il prenait le dossier à cœur et Bekrane semblait content de le rencontrer.
Il asséna trois mots à son défenseur :
- C’est pas moi.
- Je comprends monsieur Bekrane, mais j’ai besoin d’en savoir plus. Il vous faut m’expliquer ce qui s’est réellement passé.
- C’est pas moi, je me rappelle plus .
- Pour vous défendre il ne faudra pas dire « c’est pas moi », mais le prouver monsieur Bekrane. Allons, faites un effort, il est presque dix heures et madame le juge arrive.
- Je veux pas la voir.
- Madame Silovsky se présente à la gendarmerie avec plus de ponctualité que jeudi, observa le gendarme Gilles.
Julie Silovsky avait meilleure mine, elle demanda si tout était prêt.
Le chef Sagol lui dit qu’elle pouvait donner le signe de départ.
A l’exception de deux gendarmes de permanence, tout l’effectif disponible était mobilisé pour sécuriser les lieux.
Outre le fourgon qui transportait le présumé coupable, trois voitures de gendarmerie, suivaient derrière l’avocat et le juge. Les pandores se déployèrent tout autour de la propriété de feu Toinette et Germain. Lorsque les gendarmes voulurent extraire Youssef Bekrane du fourgon et lui enfiler un gilet pare-balles, il refusa tout net de descendre et de participer à la reconstitution.
Julie Silovsky appela l’avocat et se rendit auprès de Youssef. Rien n’y fit. Il affirmait qu’il n’avait rien à faire ici et qu’il resterait dans la voiture. Madame Silovsky était excédée, elle menaça le prévenu. L’avocat prit le relais de son client et se déclara solidaire.
-Madame le juge, je ne participerai pas à cette mascarade, je reste avec mon client.
- Maître, si vous pensez agir conformément au code de déontologie de votre profession, vous êtes dans l’erreur. Je saisirai le bâtonnier sur cet incident déplorable.
La jeunesse n’empêchait pas notre homme d’avoir du caractère. /
- Madame vous me parlez de déontologie, je connais une parabole où l’on parle de paille et de poutre dans l’œil. Je crois que la teneur de vos propos s’applique parfaitement à la situation. Si je suis solidaire de mon client, c’est que j’estime que ses droits sont bafoués. Je n’ai pas eu connaissance du dossier et j’ai rencontré mon client quelques minutes seulement avant votre arrivée. Il me semble que vous estimez avoir trouvé un coupable et souhaitez aller vite. Ne confondons pas vitesse et précipitation.
- Vous avez terminé maître ?
- Absolument madame.
- Alors messieurs, allons-y.
Julie Silovsky déclara aux gendarmes qu’elle prendrait un figurant parmi eux. Les gendarmes ne manifestèrent aucun signe de désapprobation, le chef Sagol les avaient prévenus qu’il fallait éviter tout incident avec madame la juge. Ils pénétrèrent dans la maison.
Dix minutes après, le convoi repartait dans l’autre sens, la reconstitution était terminée. Comme à son habitude, madame le juge prit sèchement congé sans saluer l’avocat du prévenu.
Youssef Bekrane avait compris qu’il avait un vrai avocat et il accepta de le revoir dès le lundi.
Le chef Sagol serra la main de l’avocat, l’échange fut vigoureux. Les deux hommes n’échangèrent pas un mot sur ce qui venait de se passer. Avec un regard et une poignée de mains, ils s’étaient tout dit. Sagol pensa que l’on pouvait être jeune et de l’autre côté de la barrière, tout en étant un homme et un vrai.
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15:14 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 15
Il était neuf heures, ce lundi vingt-sept mai, lorsque maître Gaël Raynaud arriva à la maison d’arrêt. Comme promis, il rendit visite à son client. Après les formalités d’usage, il fut conduit dans une salle faisant office de parloir.
Youssef Bekrane, amené par deux gardiens, tremblait un peu. En revanche, il paraissait en meilleure forme que lors de la reconstitution. Les deux hommes se saluèrent, maître Raynaud entra dans le vif du sujet.
- Monsieur Bekrane essayez de bien vous souvenir de ce que vous avez fait ces dernières semaines.
Bekrane bafouilla qu’il était innocent.
Gaël Raynaud l’écouta attentivement et lui demanda de réfléchir. Ils allaient trouver ensemble le moyen de le sortir de là.
Youssef Bekrane marmonna, comme toujours, des propos désordonnés.
- Parti pain d’épice.
Avec patience, l’avocat reformula les propos de son client :
- Vous aimez le pain d’épice?
- Moutarde avec pain d’épice, lui répondit Youssef.
- Vous parlez de Dijon, monsieur Bekrane ?
- Oui, moutarde.
Maître Raynaud insista pour savoir si son client s’était rendu dans la cité bourguignonne.
Bekrane lui répondit :
- « Bernache ».
- Qui est Bernard ?
- Non, maison Bernache.
Gaël Raynaud n’insista pas. Youssef Bekrane tremblait de plus en plus et avait du mal à suivre la conversation. Il mit fin à l’entretien en promettant de revenir rapidement.
Sur la route, l’avocat essaya de remettre en place le patchwork des divagations de Youssef Bekrane. Il buttait toujours sur trois éléments : moutarde, pain d’épice et maison Bernache.
Le bureau de maître Raynaud était situé dans la vieille ville, au troisième étage d’un immeuble classé du dix-septième siècle. Il monta les escaliers quatre à quatre. Devant la porte, une plaque en cuivre indiquait « Gaël Raynaud, avocat diplômé de la faculté de droit de Lyon ». Le bureau exigu, était meublé d’une table sur laquelle étaient posés un téléphone et un ordinateur. Un fauteuil et deux chaises complétaient le mobilier.
L’avocat mit en route l’ordinateur et se connecta sur Internet. Il espérait trouver un indice sur « Bernache ». La première recherche sur Google n’apporta rien, hormis que la bernache était une oie sauvage qui migrait du Canada vers l’Europe. Il affina sa recherche en ajoutant ‘’Dijon‘’. L’écran proposa douze réponses, mais la plupart renvoyaient sur un site des services sociaux de la mairie de Dijon.
Maître Raynaud afficha sa satisfaction, « Les Bernaches » était un foyer. Le numéro de téléphone était indiqué sur la page du site.
Il décrocha le téléphone :
- Allô, je voudrais parler au directeur du foyer s’il vous plaît .
- Je suis Patrick Cochet, responsable du centre, que puis-je pour vous ?
- Bonjour monsieur Cochet, je suis Gaël Raynaud avocat. Je défends un client du nom de Youssef Bekrane, cela vous rappelle-t’il quelqu’un ?
- Bonjour maître, vous savez, nous hébergeons des gens de passage, il faudrait que je consulte nos registres. Avez-vous une idée précise de la date ?
- Entre le dix et le quinze mai.
- Pourriez-vous me décrire votre client ?
- Il a les jambes arquées et il n’est pas très grand.
- Entendu, rappelez-moi dans une heure.
Il était onze heures, Gaël Raynaud composa le numéro du foyer « Les Bernaches ».
- Maître Raynaud à l’appareil.
- J’ai votre renseignement maître, votre homme a passé chez nous la nuit du lundi treize au mardi quatorze mai. Mon collègue, Pierre Tardy, s’en souvient parfaitement car il était passablement éméché. Nous l’avons même raccompagné à la gare vers dix heures du matin.
- Monsieur Cochet, permettez-moi au nom de Youssef Bekrane, mon client, de vous remercier. Vous apportez la preuve de son innocence. Je pense que vous serez contacté par les services de gendarmerie rapidement.
- A votre disposition maître Raynaud. Je déteste les erreurs judiciaires, il faut condamner les coupables, pas les innocents.
- Merci encore monsieur Cochet, bonne journée à vous.
Gaël Raynaud était sur le point d’appeler le juge Julie Silovsky pour demander la libération de Youssef Bekrane, mais il se ravisa. Avec madame le juge, il valait mieux verrouiller le dossier. Plus retors qu’elle, il n’en n’avait pas encore rencontré dans sa courte carrière.
A la gare de Dijon, Youssef Bekrane n’était sûrement pas passé inaperçu, mais il se trouvait à presque trois cents kilomètres de la cité des ducs de Bourgogne. Une nouvelle idée germa dans sa tête : la SNCF devait avoir des caméras de surveillance. Si Youssef figurait sur une bande, il n’y aurait pas de discussion possible.
Maître Raynaud composa le numéro de la gare de Dijon. Il tomba sur une boîte vocale, ce qui l’énerva profondément. Comment faire pour avoir un interlocuteur ? Gaël Raynaud ne manquait pas d’ingéniosité. Il appela la direction régionale et, par ce biais, il réussit à avoir un autre numéro de téléphone. Une voix féminine bien réelle lui répondit.
- Bonjour madame, je suis maître Raynaud avocat. Je suis chargé d’une affaire dans laquelle mon client doit prouver qu’il était à Dijon le mardi quatorze mai, entre dix heures et midi. Pourriez-vous m’aider ?
- Bonjour maître, que désirez-vous précisément ?
- L’autorisation de visionner les bandes enregistrées par vos caméras de surveillance ce jour-là.
- Il faut une réquisition de justice, maître.
- Je sais, mais pour faire gagner du temps à tout le monde, je souhaiterais une prévisualisation. Mon client est facilement reconnaissable.
Son interlocutrice avait compris le désir de maître Raynaud. Elle lui proposa de venir la rencontrer et, à ce moment-là, elle verrait ce qu’il serait possible de faire.
Gaël Raynaud la remercia et lui demanda ses coordonnées et ses disponibilités.
- Je suis Jane Piron, je suis disponible demain ou mercredi.
- Je peux être à votre bureau demain vers dix heures, cela vous convient-il ?
- C’est d’accord, je vous attends monsieur Raynaud, à demain.
- Merci madame Piron, à demain.
Le jeune avocat avançait bien dans le dossier Bekrane, mais demain serait une rude journée. Il se remit devant l’ordinateur afin de rechercher les horaires des trains. Il voulait vérifier à quelle heure il fallait partir de la gare de Dijon pour être au bourg et se rendre chez les époux Drochard avant l’heure du meurtre. Il existait deux possibilités, mais aucun train direct. Le premier partait à sept heures dix-sept, avec un changement à Lyon Perrache. Ensuite, le second train repartait de Lyon à onze heures cinq et arrivait au bourg à douze heures treize. La deuxième possibilité était d’aller jusqu’à Grenoble et de prendre le TER qui arrivait au bourg à douze heures vingt.
Dans les deux cas, il était très difficile de se rendre au domicile des défunts et de les tuer aux environs de douze heures quarante. De plus, Youssef Bekrane se trouvait encore au foyer « Les Bernaches » Gaël Raynaud se frotta les mains, madame Silovsky serait servie sur un plateau.
L’avocat se leva tôt ce mardi vingt-huit mai. Il était six heures et demie lorsqu’il prit la route en direction de la Bourgogne. Ce n’était pas un voyage gastronomique ni une visite des grands crus. Il avait rendez-vous, avec une jeune femme, pour tenter de sortir d’un mauvais pas un ivrogne affabulateur. Le trajet sur autoroute ne fut pas de tout repos. Il avait une vieille Opel Corsa, offerte par son père. Elle accusait deux cent trente mille kilomètres au compteur. Un grand nombre de poids lourds circulait sur cet axe stratégique. Gaël se sentait tout petit dans sa vieille guimbarde.
Il était un peu en avance, il décida donc de quitter l’autoroute pour les routes départementales. Chaque village chantait le bon vin, il roulait sur un ruban entouré de vignobles. Au détour d’une colline, il put apercevoir, nichés dans un écrin de verdure, un hameau, un étang et un château. Il ne regrettait pas un aussi long périple pour un client qui ne lui rapporterait rien. Selon lui, la justice passait avant l’argent.
La gare de Dijon était d’un accès facile. Il se gara dans une rue adjacente et marcha à la rencontre de la vérité.
Jane Piron était une jolie femme. Elle avait entre vingt-cinq et trente ans, l’œil noir et vif. Sa longue chevelure était aussi sombre que ses yeux.
- Bonjour madame Piron, je suis Gaël Raynaud.
- Bonjour, je suis mademoiselle Piron.
- Excusez-moi, je ne savais pas.
Visiblement chacun était séduit par l’autre. Gaël était subjugué par la beauté méditerranéenne de son interlocutrice.
- Votre demande, monsieur Raynaud, n’est pas très légale. Elle sondait le jeune avocat.
- Je sais Jane, je peux vous appeler par votre prénom?
Elle acquiesça.
- C’est moins pompeux que mademoiselle Piron. J’ai ici les trois bandes de la matinée du mardi quatorze. Je veux bien vous les montrer, mais aucune copie n’est possible.
- Jane, je crois que le visionnage devrait déjà m’éclairer.
- Pour gagner du temps, je les passe en accéléré, si vous remarquez quelque chose, vous m’arrêtez.
- C’est entendu.
Jane Piron mit la première bande dans le magnétoscope, le moniteur était allumé. Les images étaient en noir et blanc, la date et l’heure étaient incrustées sur l’écran en haut à droite. La première cassette ne révéla rien, maître Raynaud était déçu. Jane lui proposa un café avant d’entamer le deuxième visionnage. Il accepta et discuta un peu avec la demoiselle. Ils se découvrirent une passion commune pour le cheval.
Le café absorbé, Jane mit la deuxième bande en marche.
- Stop ! Je crois que c’est notre homme, dit Gaël.
- Je rembobine un peu, monsieur Raynaud.
- Jane, je préfère Gaël.
- Voilà Gaël, je passe en vitesse normale.
- Il arrive, là, c’est lui, facile à reconnaître avec sa démarche et ses jambes arquées, vous voyez Jane ?
- Oui, en plus il est face à la caméra, vous ne pouvez pas vous tromper.
- Jane, c’est l’heure exacte qui est incrustée?
- Absolument, il était dix heures trente-deux. Il n’y a aucun doute là-dessus, tout notre système est synchronisé. Lorsqu’il s’agit de trains, l’exactitude est de mise.
- Je ne vous demande qu’une chose, Jane : combien de temps sont gardées ces cassettes ?
- Depuis la mise en place du plan « Vigipirate », c’est passé à trois mois. Je pense que vous avez le temps d’intervenir auprès des autorités avant que cette cassette ne soit effacée.
- Maintenant, je sais que je peux exiger le visionnage, sans dire que pour moi c’est déjà fait.
- Je compte sur vous Gaël, sinon j’aurai des ennuis avec ma hiérarchie.
- Etes-vous libre ce midi, Jane ?
- En principe je déjeune à la cantine.
- Si je vous invite dans une autre cantine, seriez-vous prête à me suivre ?
- J’accepte votre invitation.
Gaël demanda à Jane de lui indiquer une « cantine » de qualité où ils pourraient manger en toute tranquillité. Elle l’emmena dans une petite ruelle proche de la gare.
- Ici, la cuisine est sympa et le décor très agréable.
Gaël répondit que, depuis le coup de téléphone d’hier, il lui accordait sa confiance.
Jane sourit, cet homme avait du charme et elle y était sensible. Elle poussa la porte de la « Lune de Miel » … tout un programme. L’intérieur de l’établissement, agencé avec goût, ressemblait à un Pub irlandais. Par endroit, la décoration du bar en bois verni était dissimulée par des bouteilles de bières de marques différentes. Gaël remarqua plusieurs distributeurs de bière pression. Au-dessus du comptoir des bouteilles de whisky avec bec verseur attendaient le client.
Une serveuse se présenta, puis les dirigea vers le restaurant. Ils descendirent quelques marches et pénétrèrent dans une salle composée de box. Le lieu, non seulement tranquille, favorisait l’intimité. Ce n’était pas pour déplaire à Gaël. Ils s’installèrent. La table était éclairée par une bougie qui flottait dans une coupole remplie d’eau et de pétales de roses. La flamme vacillante éclairait le visage de Jane, ses yeux noirs brillaient.
- Ma chère Jane, je vous félicite pour votre choix. Nous pourrons converser en toute quiétude.
- J’aime beaucoup cet endroit, c’est vrai, et je suis heureuse qu’il vous plaise aussi.
Gaël posa une question qui embarrassa Jane :
- Puis-je nous donner un gage commun ?
Jane embarrassée répliqua sans se mouiller davantage :
- Dites toujours !
Gaël s’était rendu compte de l’ambiguïté de sa question. Il sourit en s’adressant à Jane.
- Le gage que je nous propose Jane, c’est de ne pas parler travail pendant le repas.
Jane sourit aussi :
- Accordé votre honneur. Il y a tant d’autres sujets tout aussi passionnants.
- C’est vrai et le premier, c’est vous. Parlez-moi de votre vie, de vos goûts, de vos souhaits, de vos loisirs.
- C’est peu et beaucoup de choses, Gaël. Je répondrai à condition que vous fassiez de même.
- Mais, c’est accordé votre honneur !
Avec une parfaite synchronisation, ils partirent dans un grand éclat de rire. Ils ne virent pas le temps passer. Gaël regarda sa montre.
- Jane, à quelle heure reprenez-vous votre travail ?
- A quatorze heures trente. Elle s’aperçut qu’il était quatorze heures vingt-huit. Elle demanda à Gaël de l’excuser cinq minutes. Elle sortit pour appeler son supérieur. Elle prétexta un petit souci pour excuser son retard. Débonnaire, son chef la rassura. Elle le remercia et rejoignit Gaël.
- Ça s’est bien passé, je ne voudrais pas vous provoquer des ennuis ?
- Mon chef a été compréhensif. S’il savait que je suis au restaurant en galante compagnie, il le serait beaucoup moins.
- Merci pour la galante compagnie, mais je vous retourne le compliment.
- C’était de l’humour, mais quand même, vous êtes un galant homme.
- Et vous une jolie femme.
Gaël demanda l’addition.
- Je ne vais pas trop tarder. Il ne faut pas abuser des largesses, presque une heure de retard, c’est pas mal!
- Jane, ce repas et ce moment ensemble étaient délicieux. Je peux encore vous demander quelque chose, ce n’est pas un gage je vous assure ?
- Moi aussi, je voulais vous demander une chose . Mais vous d’abord, je vous écoute.
- Jane, je vois que vous avez un téléphone portable. J’aimerais vérifier si le son de votre voix est aussi agréable que maintenant. Acceptez-vous de me donner votre numéro ?
- C’est drôle, vous m’avez volé ma question, je voulais vous le demander aussi.
Gaël Raynaud paya les repas et ils prirent la direction de la gare de Dijon. En chemin, ils continuèrent la conversation, en se promettant de se rappeler rapidement. Ils se quittèrent avec une poignée de mains, Gaël en gentleman avait su garder de la distance, Jane avait apprécié. Il la vit entrer par une porte vitrée automatique. Jane lui fit un signe de la main et s’engouffra dans un escalier.
Le jeune avocat avait tout pour être content de son initiative, il n’avait pas perdu son temps. Il lui restait à parcourir un long trajet, le chemin du retour serait agrémenté de bons souvenirs.
Dès le lendemain, il prendrait contact avec madame le juge Julie Silovsky pour lui demander d’auditionner les témoins du foyer « Les Bernaches ». En outre, une réquisition serait nécessaire pour visionner les cassettes enregistrées le jour du meurtre en gare de Dijon.
Maître Raynaud s’était rendu à son bureau pour rédiger sa demande d’audition de Patrick Cochet, responsable du foyer « Les Bernaches », et de son collègue Pierre Tardy. Ces deux hommes possédaient la première clé qui ouvrirait la porte de la liberté pour Youssef Bekrane. Jane Piron, quant à elle, serait la clé qui ouvrirait l’esprit étroit du juge Silovsky.
Gaël se remémorait les cinq dernières journées écoulées. Vendredi après-midi, le bâtonnier l’avait appelé pour lui demander de passer le voir immédiatement. Ce magistrat, d’une cinquantaine d’années, aimait bien le jeune avocat. Le contact entre les deux hommes était amical, Gaël lui demandait facilement conseil.
Le bâtonnier le reçut et l’informa d’une demande émanant du juge d’instruction Julie Silovsky. Il avait décidé de le commettre d’office pour la défense du dénommé Youssef Bekrane.
Dès le samedi matin, maître Raynaud s’était présenté au bourg pour la reconstitution, « une mascarade, avait-il pensé ». Il avait perçu, dans l’attitude de son client, toute la détresse du monde. En quelques minutes, Il s’était persuadé que cet homme méritait mieux que le sort réservé par madame Silovsky. Le refus de participer de son client l’avait convaincu de la nécessité de s’impliquer dans cette affaire.
Le dimanche, il s’était levé tôt pour sortir ‘’Ardoise’’, sa jeune jument grise. Elle était en pension à la campagne chez un ami éleveur. Gaël adorait monter à cheval, il éliminait tous les tracas de la vie quotidienne. Sur sa jument, il se sentait un autre homme.
Il visita son client, incarcéré à la maison d’arrêt. Cela le conforta dans sa détermination à chercher la vérité, même s’il s’avérait que les gendarmes et la juge aient raison. Il ne se doutait pas que, ce lundi, deux coups de fil allaient changer l’histoire : le directeur du foyer « Les Bernaches » et mademoiselle Jane Piron, employée à la SNCF de Dijon.
La journée du mardi resterait gravée longtemps parmi ses meilleurs souvenirs. Il avait trouvé ce qu’il cherchait : la preuve de l’innocence de Youssef Bekrane. La rencontre avec Jane Piron, était une parenthèse de bonheur. Il voulait mettre beaucoup plus dans cette parenthèse, il l’appellerait dès demain.
Gaël dormit mal. Il pensait sans cesse à Jane, il voyait sa silhouette brune virevolter devant lui. Il se réveillait et se rendormait avec la même obsession. Il était tout simplement amoureux.
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15:19 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 16
Ce mercredi vingt-neuf mai, Julie Silovsky était en forme. Le bébé qu’elle portait lui avait octroyé une nuit de récupération. Elle arriva au palais de justice quelques minutes avant neuf heures. Elle montait les escaliers du parvis, lorsque maître Raynaud parvint à sa hauteur.
- Bonjour madame le juge, j’ai du nouveau dans l’affaire du meurtre des époux Drochard. Je vous apporte une demande, pourriez-vous m’accorder quelques instants ?
Madame Silovsky était de bonne humeur, elle prit la peine de répondre gentiment au jeune avocat.
- Bonjour maître, laissez-moi le temps d’arriver, je pourrai vous voir dans un quart d’heure dans mon bureau.
- C’est entendu madame le juge, à tout de suite.
Gaël se dit que c’était son jour de chance, il saisit son téléphone portable et composa un numéro. La boîte vocale égrena son message : « je suis le confident de Jane, vous pouvez tout me dire, elle vous rappellera. » Gaël fut bref : « bonjour Jane, c’est Gaël, je voulais vous souhaiter une bonne journée, à plus tard. »
Deux minutes après, son téléphone vibrait dans la poche de son blouson.
- Allô ! C’est Jane à l’appareil, c’est vous Gaël ?
- Bonjour Jane, je suis content de vous entendre.
- Moi aussi, votre retour s’est bien passé ?
- Oui excellent, grâce à une bonne fée. Et vous, comment ça va?
- Bien, hier j’ai fait une rencontre passionnante.
Gaël s’engouffra dans la brèche ouverte sciemment par Jane :
- Passionnante ou passionnée ?
Jane répondit à cette sollicitation :
- Je crois que le deuxième mot est plus proche de la vérité.
- Moi aussi je préfère le deuxième. J’aimerais vous revoir Jane.
Jane laissa passer un blanc avant de lui répondre. Gaël trouva ces trois secondes interminables.
- Oui Gaël, j’ai envie de vous revoir .
- Si nous mettions au point ce week-end, qu’en pensez-vous ?
- J’avais quelque chose de prévu, mais je vais m’arranger. Je vous rappelle ce soir.
- C’est d’accord Jane, encore mille mercis, bonne journée et à ce soir.
- A ce soir, Gaël.
Il regarda sa montre.
- Oh là là ! J’espère que madame Silovsky me pardonnera, je suis en retard.
Le juge Silovsky reçut maître Raynaud. Ce dernier lui expliqua l’objet de sa visite.
- Madame le juge, je possède les preuves de l’innocence de mon client, monsieur Bekrane.
- Ah oui ! Rien que ça monsieur Raynaud! Vous pensez qu’il est innocent bien sûr?
- Non seulement il l’est, mais nous le prouvons madame.
- Expliquez-moi, maître.
- Je vous remets ma demande écrite et, si vous le désirez, nous en discutons.
Julie Silovsky parcourut le document. Elle comprit vite que le jeune avocat avait trouvé un alibi solide pour son client.
- Maître, ce n’est pas en claquant des doigts que je vais prendre la décision de libérer monsieur Youssef Bekrane. Je dois d’abord m’assurer d’un certain nombre d’éléments.
- Quels éléments madame le juge?
- J’en vois au moins trois monsieur Raynaud : l’audition de messieurs Cochet et Tardy du foyer « Les Bernaches », le visionnage des bandes vidéo de la gare de Dijon (si elles existent) et enfin, les résultats des analyses ADN en cours. Lorsque j’aurai tous ces éléments en main, je pourrai statuer.
- Quel délai doit-on envisager ?
- Le plus long, ce sont les analyses ADN. Pour le reste je m’occupe de faire une réquisition auprès de la SNCF. Concernant les responsables du foyer, je ne sais pas encore si je les convoque ou si je me rends à Dijon. Vu mon état de santé, je pense qu’ils seront auditionnés ici.
Gaël prit le risque d’importuner madame Silovsky en répétant sa question :
- Quand, madame le juge ?
- Maître, vous ne lâchez jamais ! Je dirais dans huit jours si tout se passe comme prévu. Avez-vous informé votre client ?
- Pas encore.
- Ne lui donnez pas de délai. En prison, les faux espoirs sont des poisons violents.
- J’accepte volontiers votre conseil, madame Silovsky.
- Dites-moi maître, comment avez-vous fait pour obtenir ces informations ?
Gaël Raynaud arbora son plus beau sourire pour répondre au juge d’instruction :
- Ça fait partie des secrets de la défense. Il faut garder sa part de mystère.
- Je comprends maître, je crois que vous n’êtes pas loin de gagner la partie.
- Madame le juge, merci d’avoir prêté une oreille attentive à mes arguments et surtout de m’avoir reçu sans rendez-vous. Je vous souhaite une bonne journée.
- A vous aussi maître, à bientôt.
Maître Raynaud décida de rendre visite à son client. Youssef Bekrane était nerveux, il tremblait un peu. Cela faisait plus d’une semaine qu’il avait été appréhendé par les policiers de Bourgoin. Le sevrage était une épreuve difficile.
Tout d’abord, Gaël demanda de ses nouvelles. Il voulait tester la capacité de compréhension de Youssef avant de lui communiquer le résultat de ses investigations.
- Alors monsieur Bekrane, comment ça va ce matin ?
- Mieux, monsieur Gaël.
- Le moral est meilleur ?
- Un peu, mais ils me donnent pas à boire.
- C’est normal, dans une maison d’arrêt, il n’y a pas d’alcool.
- Je veux sortir, je suis pas coupable, j’ai tué personne monsieur Gaël.
- Je comprends et je fais tout pour ça monsieur Bekrane.
Gaël était satisfait, son client avait un discours structuré. La privation d’alcool était dure à supporter pour Youssef, mais elle permettait à son esprit de quitter les vapeurs éthyliques. Le corps souffrait, mais la compréhension devenait bien meilleure.
Le jeune avocat pensa qu’il fallait essayer de tester la volonté de son client.
- Youssef, si je vous sors de là, faites-moi une promesse .
- Oui, monsieur Gaël?
- Promettez-moi de vous soigner pour redevenir l’homme que vous étiez.
- Je comprends pas, moi j’ai soif.
- Youssef, ça ne prend pas avec moi. Je vous sors de là et après vous allez faire une cure ; nous sommes d’accord ?
- Quand vous allez me sortir de la prison ?
- J’ai une bonne nouvelle, j’ai trouvé des témoins à Dijon. Connaissez-vous le foyer « Les Bernaches » ?
- Très gentil monsieur Tardy, il m’a donné du pain d’épice.
Gaël eut un sourire de satisfaction. Son client recouvrait peu à peu la mémoire, il se souvenait bien de l’homme qui l’avait emmené à la gare. Il ne voulut pas en dire plus. Youssef risquait d’interpréter ses propos à sa façon et madame Silovsky en prendrait ombrage. Il tenait à maintenir la relation avec le juge car le premier contact s’était avéré catastrophique. L’épreuve de force n’est pas la meilleure façon de défendre un client se disait-il.
Gaël salua son client en lui promettant de revenir dans moins d’une semaine. Youssef rejoignit sa cellule ragaillardi, l’espoir renaissait en lui.
Le chef Sagol faisait le point avec ses collaborateurs, c’était, pensait-il, une des dernières fois. Lorsque les résultats des analyses ADN seront connus, il ne restera plus qu’à boucler le dossier et passer à une autre affaire. Il ne se doutait pas que la vérité serait toute autre.
Le téléphone sonna, le gendarme Gilles décrocha :
- Gendarme Gilles, je vous écoute.
- Ici Julie Silovsky, bonjour monsieur Gilles, je souhaite parler à votre chef l’adjudant-chef Léo Sagol.
Gilles fut surpris par l’utilisation du prénom de son chef, personne dans la gendarmerie ne l’appelait comme ça. Le ton aussi le déconcerta: « madame Silovsky a mangé du miel, se dit-il. »
- Il est ici, je vous le passe, au revoir madame le juge.
- Au revoir monsieur Gilles.
- Adjudant-chef Sagol à l’appareil.
- Julie Silovsky, bonjour monsieur Sagol.
- Bonjour madame le juge, que puis-je pour vous ?
- Je viens de recevoir Maître Gaël Raynaud, l’avocat de monsieur Youssef Bekrane. Maître Raynaud m’a apporté des éléments nouveaux de nature à disculper monsieur Bekrane. J’ai immédiatement déclenché les investigations nécessaires, je pense que la défense a raison. J’attends la confirmation des tests d’ADN, le témoignage de deux responsables d’un foyer à Dijon et le visionnage d’une bande vidéo à la gare de Dijon. Maître Raynaud me paraît avoir bien travaillé son sujet avant de me soumettre sa requête.
- Je vous remercie madame le juge de m’avoir informé, car j’attendais les résultats ADN avant de boucler ce dossier.
- Monsieur Sagol, je vous demande de garder votre équipe en place et de continuer vos investigations. Nous aviserons lorsque tous les éléments m’auront été communiqués.
- Entendu madame Silovsky.
- Je vous souhaite une bonne journée, à bientôt monsieur Sagol.
- Vous aussi, à bientôt madame le juge.
Sagol raccrocha, il s’adressa à ses collaborateurs :
- Madame Silovsky est revenue à de meilleurs sentiments, je dirais qu’elle a rejoint la civilisation.
Gilles ajouta qu’il ne l’avait jamais entendu s’exprimer avec autant de prévention et de douceur. Le chef confirma. Lui aussi avait pratiqué madame le juge Julie Silovsky en d’autres occasions et c’était la première fois qu’elle était aussi agréable. C’est la maternité qui la change, je crois.
- Elle m’a appelé pour nous informer que la défense de Youssef Bekrane avait trouvé des témoins à Dijon. Il ne pouvait donc pas être ici au moment du meurtre.
Gilles s’écria :
- Voilà pourquoi Bekrane disait « voyage moutarde » et « voyage épice ». Dijon, capitale de la moutarde et du pain d’épices, je suis passé à côté de ça !
Sagol rappela à tous qu’il ne fallait pas culpabiliser sur ce raté probable.
- Le prévenu était trop incohérent et imbibé d’alcool, cela a nuit à notre clairvoyance. Attendons un peu avant d’en tirer des conclusions. Le temps n’est pas à l’autocritique, il est à l’action.
- C’est vexant, chef que ce soit ce jeune avocat qui nous fournisse les preuves et pas nous, reprit le nordiste.
- Messieurs , vous avez assisté l’autre jour à un échange très vif entre madame la juge d’instruction, Julie Silovsky, et l’avocat Gaël Raynaud. Ce jeune homme n’était pas impressionné par le dossier et encore moins par l’attitude de madame Silovsky. J’ai perçu, ce jour-là, toute la volonté de monsieur Raynaud. J’avoue que j’ai été séduit par son comportement face à la situation. C’est rare et à souligner de nos jours.
Patrick Cochet et Pierre Tardy se trouvaient ensemble dans le bureau d’accueil du foyer « Les Bernaches ». Le téléphone sonna et Pierre décrocha :
- Foyer « Les Bernaches », Pierre Cochet à votre service.
- Bonjour monsieur Cochet, palais de justice, ne quittez-pas je vous passe madame Silovsky juge d’instruction.
- Allô ! Bonjour, ici Julie Silovsky, puis-je m’entretenir avec monsieur Cochet ou monsieur Tardy ?
- Je suis Pierre Cochet, à votre disposition.
- Monsieur Cochet, je suis en charge d’un dossier dans lequel monsieur Bekrane Youssef est suspecté. Vous avez sans doute entendu parler de ce monsieur ?
- Tout à fait, j’ai eu un contact avec Maître Raynaud son avocat.
- J’aurais besoin de votre témoignage et de celui de votre collègue, monsieur Tardy.
- Pas de problème madame.
- Le seul souci, c’est qu’il m’est impossible de me déplacer actuellement. Je souhaiterais pouvoir vous auditionner à mon bureau; bien entendu, tous vos frais seront pris en charge par nos services.
- Nous viendrons, le seul souci, est que nous ne pouvons fermer le foyer.
- Je comprends. Si je vous convoque en fin de matinée, vous auriez peut-être le temps de faire l’aller-retour avant l’ouverture en soirée ?
- Oui, nous avancerons la fermeture du matin et pourrions retarder l’ouverture du soir.
- Est-ce possible demain monsieur Cochet et monsieur Tardy pourra-t’il aussi ?
- Monsieur Tardy est en face de moi, il m’a fait signe que c’est d’accord, va pour demain, entre onze heures et midi.
- Avez-vous un numéro de fax à me communiquer, c’est pour vous envoyer les convocations officielles.
- Je vous le donne.
- Je vous remercie, je vous envoie ça tout de suite. A demain monsieur Cochet.
- A demain, madame Silovsky.
Patrick Cochet et Pierre Tardy discutèrent de l’organisation de leur travail, pour la journée du jeudi trente mai. Ils auraient environ cinq cents kilomètres à parcourir. Ils trouvèrent un TGV qui partait à huit heures treize, ils pourraient être dans le bureau du juge à dix heures quarante-cinq. Pour le retour, le TGV de treize heures trente-six, leur permettrait d’atteindre à Dijon à seize heures trente.
Jane Piron rêvait au coup de fil qu’elle avait reçu en début de matinée, lorsque son chef fit irruption dans son bureau. Il lui demanda de rechercher les cassettes de la matinée du mardi quatorze mai. Il fut surpris de la rapidité avec laquelle Jane les trouva. Il pensa à juste titre, qu’il avait une excellente collaboratrice. Il ne se doutait pas que les bandes, sorties la veille, étaient sous le coude dans l’attente de l’intervention de Gaël Raynaud auprès du juge. Jane se dit qu’il avait fait vite. Le chef lui expliqua qu’il avait reçu un coup de fil d’un juge d’instruction. Ce magistrat demandait la communication des enregistrements effectués par les caméras de surveillance pour la matinée en question. Les cassettes devaient être expédiées en Chronopost le jour même, le juge Silovsky semblait très pressé.
Jane téléphona à des amis pour se décommander. Une sortie en bateau, sur le canal de bourgogne, était prévue ce week-end. Elle prétexta une obligation familiale, une vieille tante très malade … La vieille parente s’appelait en réalité Gaël Raynaud.
A midi, avant de se rendre à la cantine, elle marcha un peu dans la rue. Elle décida de donner sa réponse à Gaël, sans attendre le soir. Elle composa le numéro, une voix reconnaissable entre mille lui répondit.
- Gaël, j’écoute.
- C’est Jane, je vous appelle pour ce week-end, ce ne sera pas possible.
Gaël était déçu, il se reprit vite :
- C’est dommage, fixons un autre week-end Jane.
- Je n’en aurai pas d’autres avant longtemps.
Gaël avait compris que Jane ne souhaitait pas poursuivre.
Elle reprit aussitôt :
- Je n’en aurai pas d’autres avant longtemps, alors je viens ce week-end, je plaisantais, Gaël!
Gaël répondit que finalement, lui aussi ce week-end, il avait prévu d’être avec une jolie jeune fille.
Jane se trouvait prise à son propre piège, elle demanda à Gaël si cette jeune fille était blonde ou rousse .
Il parla d’une brune avec de longs cheveux noirs:
- Elle s’appelle Jane, je crois.
Ils partirent d’un long rire, en se promettant de s’appeler le soir-même.
Gaël, de retour à son bureau, trouva un message sur son répondeur, c’était Julie Silovsky. Elle lui demandait d’être à son bureau le vendredi trente et un mai à dix heures trente. Elle ne donnait pas plus de précisions.
Maître Raynaud passa son après-midi à faire du rangement et à penser à Jane, elle l’obsédait. Il pensa qu’un coup de foudre ça devait forcément ressembler à ce qui lui arrivait. Il avait adoré le coup de téléphone, même lorsqu’elle l’avait agacé en lui faisant croire qu’elle ne souhaitait plus sa compagnie. Il se trouvait en phase avec elle et il était certain de la réciprocité. Il aurait voulu voir tourner les aiguilles du temps encore plus vite, être à ce soir pour entendre la voix de Jane.
Il se ressaisit et se demanda ce que voulait Julie Silovsky. La remise en liberté de Youssef Bekrane paraissait prématurée. Il décida de ne point se torturer l’esprit. « Demain est un autre jour, se dit-il. »
Madame le juge d’instruction Julie Silovsky était devant un écran de télévision lorsque Gaël se présenta à son bureau. Il était dix heures trente.
- Bonjour maître, suite à votre visite d’hier, je viens de recevoir les bandes enregistrées en gare de Dijon. J’en ai visionné une, il n’y a rien.
- D’après mes renseignements, il y a trois caméras, dit Gaël.
- C’est exact, j’ai reçu trois cassettes par Chronopost ce matin. Regardons-les ensemble. Nous avons peu de temps. Dans un quart d’heure, je reçois les responsables du foyer « Les Bernaches ».
- Nous pourrions faire avancer l’enregistrement en accéléré, je suppose que mon client ne passera pas inaperçu. Gaël, innocemment, s’était emparé de la cassette qui constituait la preuve de la présence de Youssef Bekrane à Dijon. Il la tendit à madame Silovsky.
- Je vous écoute, j’appuie sur le bouton d’avance rapide.
Les silhouettes défilaient à toute vitesse.
- Là, madame le juge, revenez un peu en arrière.
A ce moment là, des coups furent frappés à la porte.
La jeune greffière alla ouvrir. Deux hommes demandaient à parler à madame le juge Julie Silovsky.
Patrick Cochet et Pierre Tardy pénétrèrent dans la pièce.
- Messieurs, je suis Julie Silovsky. Qui est Patrick Cochet et qui est Pierre Tardy ?
Patrick Cochet s’avança.
Julie Silovsky leur présenta Gaël Raynaud, avocat de monsieur Youssef Bekrane.
- Messieurs, j’ai souhaité que votre audition se fasse en présence de la défense du prévenu. Nous étions en train de visualiser des images prises à la gare de Dijon le mardi quatorze mai, vers dix heures trente.
Gaël précisa à l’intention du juge :
- Dix heures trente-deux, c’est ce qui est incrusté dans l’image que nous avons sur l’écran, madame le juge.
Julie Silovsky se retourna, regarda l’image figée sur le récepteur.
- Messieurs, ne tournons pas autour du pot. Est-ce bien monsieur Youssef Bekrane que nous voyons sur ce téléviseur ?
Pierre Tardy, qui ne s’était pas exprimé, regarda de plus près :
- Madame je puis vous assurer que pour moi, il n’y a pas l’ombre d’un doute. D’ailleurs, la personne qui s’éloigne et que l’on voit de dos, je pense que c’est moi.
- Merci monsieur Tardy. Pouvez-vous messieurs Cochet et Tardy, m’attester, sous la foi du serment que monsieur Bekrane était dans les murs du foyer « Les Bernaches » la nuit du treize au quatorze mai?
Ils répondirent en cœur :
- Nous le pouvons.
Patrick Cochet ajouta :
- Madame Silovsky, j’ai apporté le registre des entrées et sorties. Vous avez de la chance, c’est encore un document tenu manuellement.
Julie Silovsky prit connaissance de l’épais registre dans lequel étaient consignées toutes les entrées et sorties du foyer.
- Maître Raynaud, venez-voir, je vous prie.
Gaël s’approcha, il savait que la partie était gagnée. Il avait le triomphe modeste, c’est ce qu’aimait madame Silovsky.
- Notre client est inscrit ce soir-là, madame le juge.
- Messieurs, je tiens à vous remercier d’être venus de Dijon. Vous comprenez la raison pour laquelle je ne pouvais me déplacer. Je vais vous faire signer votre déposition auprès de la greffière et vous libérer.
Patrick Cochet, en homme bien élevé, répliqua qu’il était naturel qu’ils soient venus vers elle, il ne fallait pas faire courir de risques au bébé à venir. Par discrétion, il n’en demanda pas plus à son interlocutrice.
Julie Silovsky les raccompagna jusqu’à la porte. Ils saluèrent maître Raynaud et la porte se referma.
- Maître, je voudrais aborder un autre point avec vous.
- Je devrais avoir connaissance des résultats de l’ADN en tout début d’après-midi. Je vous laisse le choix selon votre disponibilité, ou vous passez ou vous me téléphonez.
- Je préfère venir vous voir madame Silovsky.
- Alors disons quatorze heures trente. Si tout marche bien pour votre client, ce soir, il pourrait être libéré.
- Je tiens à vous exprimer toute ma satisfaction pour votre réactivité madame le juge. Merci beaucoup.
- C’est normal maître Raynaud. Quand une affaire est aussi bien ficelée, à moi de faire en sorte de ne pas mettre d’entraves inutiles. A tout à l’heure maître.
- Bon appétit et à tout à l’heure, madame le juge.
Julie Silovsky rentra chez elle pour déjeuner. La matinée avait été bien remplie, elle se sentait fatiguée. Elle se força à manger, puis elle s’allongea dans un canapé. Elle se réveilla à quatorze heures. Heureusement, elle habitait à un quart d’heure à pied du palais de justice. Elle se passa de l’eau froide sur le visage, elle avait un masque de grossesse. Elle se remaquilla rapidement et elle se dirigea vers son bureau.
Il était quatorze heures trente-cinq, Gaël Raynaud n’était pas arrivé. Elle demanda à la jeune greffière si elle avait reçu un fax. Cette dernière lui signifia qu’il était sur son bureau.
Deux coups brefs frappés à la porte , annoncèrent maître Raynaud qui entra tout essoufflé.
- Excusez-moi, le restaurant était plein à craquer, le service était long.
- J’arrive juste maître, le fax est sur mon bureau. J’en prends connaissance.
- Faites, je vous en prie, madame le juge.
- Je vous épargne les détails monsieur Raynaud, seules importent les quelques lignes de conclusion : « Aucune empreinte génétique soumise à comparaison, avec l’empreinte relevée sur la personne de monsieur Youssef Bekrane, ne peut être rapprochée ».
- Je crois, maître, que la messe est dite ! Je prépare immédiatement la levée d’écrou de monsieur Bekrane, l’ordonnance de non-lieu suivra.
- Je réitère ce que je vous ai dit ce matin, madame le juge, merci pour tout.
- Oui ! N’en faites pas trop monsieur Raynaud. Vous avez un client dehors, mais moi, j’ai toujours un double meurtre sur les bras.
- L’affaire Drochard n’est pas un dossier simple, madame Silovsky.
- Auriez-vous une intuition maître ?
- Pas vraiment, mais je ne crois pas à un crime de rôdeur. Il y a trop de gens tout autour et un timing très serré. Le meurtrier devait parfaitement connaître les us et coutumes du quartier.
- Vous avez du bon sens monsieur Raynaud, vous n’avez pas songé à passer le concours de la magistrature ?
- Oh non ! Nous faisons le même métier, mais vous à charge, moi à décharge. La défense me passionne. Ce qui me plaît le plus, c’est une grande indépendance par rapport aux magistrats.
- Alors monsieur Raynaud, nous allons souvent être des adversaires.
- Cela n’empêchera pas la loyauté et le respect madame Silovsky. Nos armes ne sont pas meurtrières, elles ne sont qu’argumentation et preuves.
- Vous avez raison, mais il arrive que des phrases soient assassines, maître.
- Sans doute, madame.
Gaël sourit et se dit que la maternité est la meilleure école, Julie Silovsky apprenait la vie, en femme intelligente, elle assimilait vite.
- Maintenant maître, j’ai une faveur à vous demander ?
- Je vous écoute madame le juge.
- Cela concerne la libération de monsieur Bekrane. Si nous pouvions éviter de colporter la nouvelle auprès de la presse j’apprécierais beaucoup, monsieur Raynaud.
- Vous avez ma parole, la discrétion sera de mise.
- Nous nous comprenons maître, à votre tour, soyez-en remercié par avance. Dans quel état se trouve monsieur Bekrane ?
- Le sevrage s’avère dur, mais il m’a fait la promesse de se soigner si je le sortais de là. Ce sera le combat suivant madame Silovsky.
- Si je peux vous aider sur ce terrain, n’hésitez pas à me faire signe.
- J’en prends bonne note madame le juge.
Julie Silovsky lui remit un double de la levée d’écrou.
- Je fais immédiatement acheminer l’original par un gendarme. Je pense qu’en fin d’après-midi, vous pourrez faire sortir votre client par la grande porte.
Gaël et Julie Silovsky se serrèrent la main. Il n’y avait plus aucune animosité entre eux, mais une considération réciproque proche de l’amitié.
Maître Gaël Raynaud se présenta à la maison d’arrêt à dix-sept heures trente. Il demanda à rencontrer le responsable des levées d’écrous. Un gardien le conduisit jusqu’au bureau. Un autre, en uniforme, faisait office de secrétaire. Il confirma la réception du document original. Gaël demanda si monsieur Bekrane avait été informé de sa libération. Le maton répondit que le document n’était là que depuis cinq minutes. Il n’avait pas encore demandé au gardien responsable d’aller chercher monsieur Bekrane.
- Pourrais-je lui annoncer moi-même ?
- Si vous voulez maître, je le fais venir au parloir.
Gaël Raynaud fut emmené vers le parloir par un gardien qui lui demanda de patienter seul cinq minutes, le temps d’extraire Youssef Bekrane de sa cellule. « L’enfermement est une drôle de notion, pensa Gaël. » Se retrouver seul dans ce parloir, équivalait pour lui à la prison. Il aurait du mal à supporter l’exiguïté d’une cellule. Il avait bien fait de choisir le métier d’avocat car, moine ou voyou, la vie se passait souvent entre quatre murs.
Il méditait sur la claustrophobie, lorsqu’un gardien arriva accompagné de son client. Gaël entra dans le vif du sujet :
- Savez-vous pour quelle raison je suis revenu vous voir aujourd’hui Youssef ?
- Promesse de me voir.
- Oui, c’est ce que je vous ai dit hier, mais j’avais précisé la semaine prochaine. Je suis venu vous chercher Youssef, vous êtes libre. Je répète vous êtes libre.
Youssef Bekrane se mit à pleurer. Il se jeta dans les bras de Gaël, il le serrait à l’étouffer. Gaël ne voulait pas voler ce moment à Youssef qui l’avait bien mérité. L’étreinte dura longtemps, maître Raynaud avait perdu la notion du temps.
Enfin, Youssef Bekrane lâcha son avocat. Il ne pleurait plus, il souriait comme un enfant, des larmes coulaient encore sur ses joues.
- Je vais vous attendre. Vous serez dehors dans une heure car il faut accomplir quelques formalités, je suis là de toute façon, Youssef. Je vous attends dehors devant la porte
- Oui, monsieur Gaël, vous être mon sauveur.
Le vocabulaire de Youssef était primaire, mais Gaël comprenait ce que lui disait son client et c’était le principal. La majorité des gens présentés devant les tribunaux ont ce déficit. « Ce sont des accidentés de la vie, se disait Gaël, ils n’ont pas eu la chance d’avoir une bonne fée penchée sur leur berceau.
Gaël était sorti de la maison d’arrêt, car il voulait donner quelques coups de fil.
- Allô ! Théo, c’est Gaël j’aurai besoin d’un petit service.
Théo Cipriani était un ami d’enfance de Gaël. Il assurait la direction d’un foyer pour jeunes travailleurs.
- Je t’écoute vieille branche.
- Voilà, j’ai un client qu’il faudrait héberger une nuit ou deux en attendant que je trouve une autre solution.
- C’est d’accord, je lui réserve une chambre. C’est à quel nom ?
- Youssef Bekrane. Il peut venir jusqu’à quelle heure ?
- En principe vingt et une heures.
- Je vais au restaurant avec lui, je ne crois pas que nous aurons fini pour cette heure fatidique.
- Je laisse un mot au gardien de permanence, il aura tes coordonnées ainsi que celles de ton protégé.
- C’est parfait. A charge de revanche, je te laisse, j’ai encore quelques communications& à passer.
- Ok, salut vieille branche.
Gaël composa le numéro de Jane. Avant d’aller au restaurant avec Youssef, il voulait entendre sa voix.
- Allô! Gaël.
- Jane, je vous appelle maintenant car ce soir j’emmène un détenu au restaurant.
- Un détenu ?
- Oui mon client Youssef a été innocenté. Tout s’est passé très vite, grâce à vous.
- Je crois que c’est surtout à vous qu’il le doit, Gaël.
- Je voulais vous entendre encore et encore.
- Moi aussi. J’ai regardé les horaires de TGV, je pourrai arriver vendredi soir, si vous êtes d’accord.
- Il suffira de me dire à quelle heure et je serai à la gare, Jane. Je voulais vous dire autre chose.
- Je vous écoute Gaël.
- Je pense à vous tout le temps. Est-ce normal ?
- Je ne crois pas, mais nous sommes deux anormaux car moi aussi j’ai hâte d’être à demain soir.
- Moi aussi. Je vois Youssef qui franchit la grille, je vais vous laisser pour ce soir en vous souhaitant une bonne nuit. On se rappelle demain.
- Entendu, bonne nuit Gaël, à demain.
- Mon cher Youssef, vous êtes heureux ?
- Oui, beaucoup heureux.
- Ce soir, je vous invite au restaurant.
- Youssef pas bien habillé.
Il portait un survêtement. Gaël se demanda si c’était le même que lors de leur première entrevue.
- Ce n’est pas important, ce soir nous allons passer un bon moment ensemble, ne vous inquiétez pas.
Youssef Bekrane tremblait un peu, mais l’émotion avait pris le pas sur le manque d’alcool. Il regarda Gaël et lui dit :
- Je peux pas dire non à monsieur Gaël.
- Je vous emmène manger avec moi, ensuite je vous ai trouvé une chambre pour cette nuit. Nous parlerons de tout ça pendant le repas.
Monsieur Bekrane se laissa guider par son avocat. Il avait une confiance aveugle en maître Gaël Raynaud. Il arrivèrent devant le restaurant « Les Papilles ». Gaël y avait ses habitudes, il demanda un endroit tranquille. Le serveur lui proposa une table protégée des regards indiscrets par deux paravents. Il trouva cela parfait, néanmoins il demanda l’avis de Youssef. ce dernier n’avait pas l’habitude de ce genre d’établissement, mais suivit les conseils de son sauveur.
Youssef avait bon appétit, il faisait honneur au repas. Gaël avait commandé une demi-bouteille de vin de bourgogne, en l’honneur de Dijon ; il ne voulait pas que Youssef plonge ce soir. Il lui demanda de ne boire que deux verres. Youssef était aux ordres de monsieur Gaël.
Gaël Raynaud profita de la bonne volonté, manifestée par son client, pour avancer quelques pièces sur l’échiquier. Il proposa de l’aider à se désintoxiquer. Celui-ci accepta la proposition. Gaël promit de lui trouver un établissement dès le lendemain. Youssef avait l’intention de se soigner et de trouver plus tard un travail.
Gaël apprit que Youssef était l’aîné d’une famille de huit enfants. Son père avait participé à la guerre d’Algérie aux côtés des français. Il était donc un fils de harki. Ses parents avaient pu prendre le bateau en soixante-deux. Arrivée en métropole, la famille Bekrane fut logée dans un camp provisoire dans le sud de la France.
Le provisoire dura jusqu’au décès de son père, au début des années quatre-vingt-dix. Il ne vit jamais le logement HLM attribué généreusement par la préfecture.
Youssef avait appris le métier de mécanicien diéséliste. Il pratiqua pendant quelques années. Au décès accidentel de sa compagne, il sombra rapidement dans l’alcoolisme. Un chauffard l’avait renversée alors qu’elle rentrait à pied de l’usine. Il avait pris la fuite et ne fut jamais retrouvé.
Gaël, sensible au récit de Youssef Bekrane, lui dit que les épreuves de la vie doivent être surmontées. L’homme est fait pour lutter, pas pour renoncer. Youssef l’écouta les larmes aux yeux. Aujourd’hui, il comprenait qu’un homme s’était battu pour lui et lui tendait la main.
Il était presque onze heures lorsque les deux hommes sonnèrent au foyer des jeunes travailleurs. Le gardien leur demanda ce qu’ils désiraient. Gaël précisa qu’il venait de la part de monsieur Théo Cipriani. Le gardien actionna la gâche électrique. Il accueillit les deux hommes et les accompagna jusqu’à la chambre réservée au nom de monsieur Youssef Bekrane. La pièce n’était pas très grande, mais le décor, dans les tons pastel, était chaleureux. Le mobilier moderne paraissait de bonne qualité. Les pensionnaires disposaient aussi d’un ensemble douche et WC.
Gaël prit congé de son client en lui donnant rendez-vous pour le lendemain matin à dix heures. Il ne voulait surtout pas voir Youssef Bekrane livré à lui-même.
Gaël Raynaud rentra chez lui, il n'habitait pas très loin du foyer. Arrivé chez lui, il prit une bonne douche et se mit au lit. Il s’endormit heureux d’avoir sorti un de ses semblables d’une ornière. Il savait que pour Youssef, il y en aurait bien d’autres à franchir. Il rêva de Jane, il était subjugué par la grâce et l’intelligence de cette jeune fille.
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15:26 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 17
Aujourd’hui, vendredi trente et un mai, cela faisait dix-sept jours que Toinette et Germain avaient été odieusement assassinés. Le chef Sagol avait été informé la veille, en fin d’après-midi, de la libération de l’unique accusé. C’était une évidence, monsieur Bekrane n’avait absolument rien à voir, de près ou de loin, avec cette affaire. Julie Silovsky, en personne, l’avait appelé. Elle ne lui avait épargné aucun détail.
Le chef Sagol se remémorait cet épisode douloureux de la mise en demeure du procureur sur demande du juge.
- Je vous écoute madame le juge.
- Pour gagner du temps, je vous ai court-circuité. J’ai demandé au labo de me faire parvenir les résultats ADN, aucun rapprochement n’a pu être constaté. Je vous fais parvenir par navette un double. Il faut continuer les investigations monsieur Sagol, l’ADN parlera j’en suis convaincue.
Le chef Sagol se demandait, depuis deux jours, s’il avait affaire à un sosie de Julie Silovsky, tant la transformation de la mentalité du personnage était évidente. Il s’agissait d’un virage à trois cent soixante degrés, il n’allait pas s’en plaindre.
- Soyez assurée madame Silovsky que, mes hommes et moi-même, nous mobilisons encore davantage sur ce dossier. D’ailleurs cet après-midi, nous rencontrons le notaire de la famille Drochard, maître Radoin.
- Effectivement, il peut y avoir une ouverture de ce côté monsieur Sagol, vous avez ma confiance. A bientôt.
- Je vous remercie madame. Bonne soirée.
Lorsqu’il eut raccroché, le chef Sagol rejoignit ses hommes pour leur transmettre les informations communiquées par madame le juge.
Pendant ce temps, maître Gaël Raynaud s’était levé de fort bonne humeur. Il était en route pour son bureau, il était presque neuf heures. Il avait une heure à lui, il appela Jane. Il discutèrent un bon moment, puis il raccrocha. Il était radieux, un soleil l’avait ébloui : Jane arrivait ce soir. Il composa un autre numéro, il s’agissait d’un centre médicalisé pour sevrage alcoolique. Ce centre se situait dans le département de l’Ain. A force de persuasion et de ténacité, il arracha une place pour Youssef Bekrane. Il fut convenu qu’il intégrerait l’unité de soins dès cet après-midi.
Gaël réfléchit et prit la décision d’emmener Youssef lui-même. Il ne fallait pas lui laisser la possibilité de rejoindre le monde de la bouteille. Il alla récupérer sa voiture garée à quelques rues de son bureau.
Maître Raynaud frappa à la porte de la chambre où logeait Youssef, pas de réponse. Il cogna plus fort, pas de réaction. Il frappa encore plusieurs fois. En dernier ressort, il demanda à son ami Théo Cipriani de faire ouvrir la chambre. Il craignait le pire. Lorsqu’ils entrèrent, ils éclatèrent de rire. Youssef Bekrane ronflait du sommeil du juste.
- Monsieur Bekrane, il est dix heures et quart, c’est Gaël Raynaud, réveillez-vous.
Youssef ouvrit un œil et se leva d’un bond, il se demandait où il était. Il toucha de la main son sauveur.
- Oui monsieur Bekrane, c’est bien moi.
- Je crois bien dormi.
- Ah ça oui ! Vous avez presque fait le tour du cadran. Il vous faut prendre une douche, déjeuner et après nous avons des choses à faire ensemble.
- Oui monsieur Gaël.
- Je vous attends dans le bureau du directeur.
- Compris monsieur Gaël.
Gaël et Théo descendirent les escaliers quatre à quatre. Ils conversèrent un moment. Ils se connaissaient depuis l’école maternelle. Ils ne se voyaient plus très souvent, mais ils savaient qu’ils pouvaient compter l’un sur l’autre à la vie à la mort. Une amitié solide les unissait.
- Théo, j’emmène monsieur Bekrane à Hauteville, j’ai trouvé une place pour un sevrage médicalisé en milieu fermé. Ce gars-là mérite d’être sorti de la galère.
- Je te reconnais bien là, toujours à défendre la veuve et l’orphelin.
- Et toi, tu n’as pas choisi un métier de tueur, il me semble ?
- Tu as raison, le social m’a également rattrapé.
Youssef Bekrane mit fin à leur conversation. Il venait de terminer son petit déjeuner et il était prêt à suivre maître Raynaud. Gaël l’informa de la destination finale.
Youssef se renfrogna :
- Pas de suite.
- Vous m’avez fait une promesse Youssef, ne l’oubliez pas.
- Oui monsieur Gaël, Bekrane tenir parole.
- C’est raisonnable Youssef, je vous emmène à Hauteville. Vous verrez, dans quelques semaines, vous serez un autre homme.
Youssef secoua la tête. Gaël savait que la partie serait rude et longue à jouer. Youssef prit son baluchon et rejoignit la vieille Opel Corsa de Gaël, le moteur tournait déjà. Théo Cipriani, sur les escaliers du foyer des jeunes travailleurs, regarda s’éloigner Youssef Bekrane et son ami d’enfance.
En ce dernier jour du mois de mai, le ciel était d’un bleu azur. Après un repas rapide, le chef Sagol décida d’aller se dégourdir un peu les jambes. Il se dirigea vers le bord de la rivière. Sous l’ombre des grands arbres, la promenade était agréable. Il arriva à la passerelle des amants et il s’arrêta au milieu pour regarder le gouffre quelques mètres plus bas. Il ne connaissait pas la légende, mais il apprécia le site et s’en retourna vers la gendarmerie. Dans quelques minutes le chef Sagol aurait connaissance des volontés des défunts époux Drochard.
Le gendarme Gilles accompagna son chef. Liard et le nordiste s’occupaient des investigations concernant le voisinage et la famille.
Maître Radoin était un homme ponctuel. Une employée reçut les Pandores dans le hall de l’étude. Une odeur de vieux papier et d’encaustique imprégnait les lieux. Le hall, haut de plafond, avec de vieux rayonnages remplis de dossiers, faisait penser à un décor de roman d’Agatha Christie.
Le clerc vint se présenter aux gendarmes.
- Bonjour messieurs, je suis Joseph Derhoux, premier clerc. Maître Radoin vous attend.
Le bureau du notaire était à l’identique du hall, excepté un bureau qui trônait au milieu de la pièce. Maître Radoin s’extirpa d’un fauteuil club en cuir râpé sur les accoudoirs.
- Enchanté messieurs, je vous en prie, prenez place.
Il désigna deux chaises capitonnées de cuir. Elles avaient traversé bien des épreuves à en juger par la patine et l’affaissement de l’assise.
Le chef Sagol fit les présentations :
- Je suis l’adjudant-chef Sagol et je vous présente le gendarme Gilles, mon adjoint. Comme vous le savez, nous sommes en charge de l’affaire Drochard.
- Triste fin messieurs, je suis à votre disposition.
- Suite à la réquisition du juge d’instruction, nous sommes mandatés pour prendre connaissance du ou des testaments des victimes, maître .
- En effet, j’ai devant mes yeux une réquisition signée du juge Silovsky.
- Pouvons-nous voir ces documents maître ?
- Un instant je vous prie, j’appelle monsieur Derhoux.
Maître Radoin appuya sur un bouton situé sur son bureau à l’extrémité droite du plateau.
- Vous désirez quelque chose, maître ?
- Oui monsieur Derhoux, apportez-moi l’ensemble du dossier de la famille Drochard.
- Tout de suite, maître.
Le clerc ne mit que quelques secondes. Il réapparut avec un dossier d’une dizaine de centimètres d’épaisseur.
- Merci monsieur Derhoux. Ne vous inquiétez pas messieurs, il y a ici l’ensemble des actes effectués pendant des décennies. La partie qui nous occupe aujourd’hui ne doit concerner que quelques feuillets.
Le chef Sagol précisa que ce qui l’intéressait en priorité était le testament ainsi que les actes effectués ces vingt-quatre derniers mois.
- C’est entendu, voici le testament de monsieur Germain Drochard, j’ai rendez-vous avec la famille la semaine prochaine.
- Merci maître.
Le document, sous enveloppe scellée à la cire, fut ouvert par maître Radoin. Ce dernier apposa un paraphe au dos de l’enveloppe avec la mention « ouvert le trente et un mai de l’an … sur réquisition de justice en date du… », le chef Sagol parcourut rapidement le début du document qui ne présentait aucun intérêt.
Germain Drochard avait décidé de ne transmettre que la quotité réservée à ses trois enfants. Suivait une évaluation des terrains et de la maison du hameau. Ginette Drochard avait droit à la même part que son frère et sa sœur. Chaque enfant héritait d’une parcelle importante de terrain. La quotité disponible était attribuée à une seule personne mademoiselle Vanessa Drochard, petite fille du défunt. Elle héritait de la maison et des terrains adjacents. Il n’y avait rien de prévu pour les autres petits enfants.
Le chef Sagol était perplexe, les trois enfants étaient en partie déshérités au profit de Vanessa. Ginette Drochard bénéficiait du même traitement que les autres. Il posa une question à maître Radoin :
- Maître, que savez-vous sur Ginette Drochard ?
- Pas plus que vous je suppose. Les Drochard ne se sont jamais exprimés sur le sujet, je pense qu’il s’agit d’un lourd secret de famille. Une chape de plomb s’est posée sur l’histoire. Je n’ai jamais eu l’impression qu’Antoinette et Germain Drochard souhaitaient éliminer leur fille de la succession. Ils n’en parlaient jamais.
- Maître avez-vous une explication sur la préférence accordée à la jeune Vanessa ?
- Oh ! Vous savez, il n’y a rien de cartésien dans tout ça, il s’agit d’un élan du cœur. Je rencontre fréquemment ce type de situation chez les personnes âgées. Parfois on veut punir quelqu’un, d’autres fois on souhaite favoriser. Il n’y a pas de vérité en la matière.
Le gendarme Gilles demanda à maître Radoin si madame Drochard avait rédigé un testament.
- Le voici messieurs.
Le testament de Toinette avait été rédigé à l’étude de maître Radoin le même jour que celui de Germain. Le chef Sagol fut surpris par son contenu.
- Il y a quelque chose qui vous chagrine monsieur Sagol ?
- Oui maître, je ne pensais pas que madame Drochard possédait autant de terrains.
- Elle a bénéficié d’un héritage et des legs d’un ami de sa famille.
- Il y a longtemps maître ?
- Une dizaine d’années.
Le testament de Toinette reprenait les termes du précédent, mais il y avait des variantes très importantes. La quotité réservée était, elle aussi, partagée entre Régis, Martine et Ginette, ses trois enfants. En revanche, la moitié de la quotité réservée était attribuée à Vanessa et le reste était réparti entre Kévin, Franck et Hugues, les autres petits enfants. Les bijoux étaient partagés équitablement entre tous à l’exception de Ginette qui n’avait droit qu’à une bague de pacotille.
Sagol inspira longuement.
- Maître, que pensez-vous de celui-là ?
- Monsieur Sagol, il est clair qu’un message est délivré à travers le bijou attribué à mademoiselle Ginette Drochard, mais je ne possède pas le code pour en déchiffrer la teneur.
- Justement maître, savez-vous où se trouvent les bijoux?
- Ici, dans mon coffre, je vais vous les montrer.
- C’est surtout la bague dévolue à mademoiselle Ginette Drochard qui nous intéresse.
- C’est celle-ci monsieur Sagol, vous voyez elle est en argent avec un camée.
- Que représente le camée, maître ?
- C’est une scène de la nativité, il s’agit de la vierge Marie avec l’enfant Jésus dans ses bras.
- Je vous remercie, maître. Y-a -t-il eu des transactions ces deux dernières années?
- Aucune messieurs.
- Eh bien ! Je vous remercie de votre accueil maître, je ferai récupérer une copie des testaments la semaine prochaine.
- Tout le plaisir a été pour moi, je vous fais raccompagner.
Il appuya sur le bouton.
- Veuillez reconduire ces messieurs.
Monsieur Derhoux passa devant les gendarmes et les dirigea vers la sortie.
- Au revoir messieurs.
- Au revoir monsieur Derhoux.
Le chef Sagol et le gendarme Gilles étaient perplexes. Le contenu des testaments n’avait pas éclairci le mystère.
- Mon cher Gilles, je crois qu’il reste du chemin à faire avant que la solution nous éclaire.
- Chef, il y a deux éléments troublants.
- Oh oui, Gilles ! En premier lieu la bague, que veut-elle bien dire ? Je suis sûr qu’il y a un message posthume autour de ce bijou.
- Je suis de votre avis, il serait intéressant de savoir si un ou plusieurs membres de la famille Drochard connaissaient la teneur des testaments.
- En quelque sorte nous revenons à l’éternelle interrogation Gilles : le mobile du crime et à qui profite-t’il ?
- C’est tout à fait cela, chef.
- Nous devons entendre les enfants et les petits enfants avant que maître Radoin procède à la lecture des testaments à la famille.
- J’organise les auditions, chef.
Pendant que les gendarmes recoupaient leurs informations, le jeune avocat Gaël Raynaud était sur le chemin du retour. Il avait réalisé sa bonne action de la journée.& Youssef Bekrane avait été pris en charge par le centre de sevrage d’Hauteville. Arrivés devant l’établissement, Gaël eut peur de la réaction de son client. Le centre était une grande bâtisse sinistre entourée de hauts murs. Heureusement en cette saison, le parc était fleuri et ombragé. Youssef ne se plaignit pas, il était heureux que quelqu’un s’occupe de lui sans rien exiger en retour.
Maître Raynaud aida Youssef pour les formalités d’admission. Il lui promit de venir le voir au moins une fois et de lui téléphoner au minimum une fois par semaine. Youssef lui demanda son numéro de portable. Gaël n’aimait pas le communiquer à ses clients, mais Youssef avait besoin d’être rassuré et valorisé. Il le lui donna en lui recommandant de ne pas le transmettre à d’autres personnes.
Gaël avait juste le temps de se changer avant l’arrivée de Jane. Il enfila une chemise blanche sur un jean et des mocassins. Le TGV entra en gare à l’heure prévue, il était presque vingt heures. Jane descendit du train. Elle portait un jean moulant et un débardeur qui mettaient ses formes en valeur. Gaël se précipita dans sa direction, arrivé à sa hauteur, Jane posa son sac de sport sur le sol et lui passa ses deux mains autour du cou. Lorsqu’ils mirent fin à leur premier baiser, le quai était vide, leur voyage avait été merveilleux.
Gaël, le premier, rompit le silence :
- Jane vous…
Elle lui mit un doigt sur la bouche.
- Il y a quelque chose qui cloche Gaël, n’est-ce pas ?
Gaël n’eut pas à réfléchir longtemps, au lieu de répondre ils s’embrassèrent de nouveau.
A la fin du deuxième baiser, elle lui remit un doigt sur la bouche.
- Oui Jane, je t’aime, je jette le « vous », Jane je t’aime !
- Moi aussi je t’aime, je t’aime, je t’aim…
Les mots furent étouffés par le bruit strident du freinage d’un train qui arrivait à quai. Gaël prit le sac de Jane et ils sortirent main dans la main. L’amour était sorti vainqueur, Jane et Gaël à ce moment précis étaient seuls au monde.
Les gendarmes étaient à pied d’œuvre de bonne heure, ce lundi trois juin. La journée s’annonçait chargée. Le gendarme Gilles, aidé de ses collègues, avait réussi à contacter tous les enfants et petits enfants de Toinette et Germain, à l’exception de Ginette Drochard.
Martine Bedel arriva la première accompagnée de son fils Hugues. Le chef Sagol la reçut d’abord en compagnie du gendarme Gilles. Sagol aimait bien la capacité d’analyse de son collègue.
- Bonjour madame Bedel, je souhaite vous entendre au sujet de l’héritage et des biens de vos parents ?
- Je suis à votre disposition monsieur.
- Pourriez-vous me faire une description approximative des biens immobiliers de votre père ?
- Maître Radoin pourrait vous le dire mieux que moi.
- Nous avons rencontré votre notaire, madame Bedel, je répète que je souhaite une description de votre part.
- Bien entendu, il y a la maison familiale, des terrains autour de la maison et d’autres disséminés dans d’autres hameaux près du village.
- Je suppose que maître Radoin vous a informée que votre père avait rédigé un testament.
- Je confirme, ma mère aussi je crois.
- En effet. Vos parents vous avaient-ils fait part du dépôt chez le notaire?
- Nous ne parlions jamais d’héritage ou d’argent.
- Madame Bedel, auriez-vous une idée de la part qui vous revient ?
- Pas le moins du monde monsieur.
- Maître Radoin a inventorié les bijoux, pouvez-vous me décrire ceux que vous connaissez?
Sagol espérait qu’elle parlerait de la bague avec le camée.
- Vous me demandez beaucoup ce matin. Je me rappelle le collier en perles noires, offert pour le dernier anniversaire de maman ainsi qu’un collier en or tressé que je lui ai acheté pour ses quatre-vingt ans. C’est tout ce qui me vient à l’esprit pour le moment.
- Parlez-moi des bagues madame Bedel . Je vois que vous en avez aux doigts ; votre mère en avait quelques unes?
- Elles n’ont pas de grande valeur, ce sont seulement des bijoux de famille.
- Une bague en argent avec un camée, ça vous dit quelque chose?
Le gendarme Gilles observa un léger tressaillement chez Martine Bedel.
D’un air le plus naturel possible, elle répéta :
- Une bague en argent avec un camée tiens donc !
Le chef Sagol haussa un peu la voix :
- Vous connaissez ce bijou oui ou non, madame ?
- Je n’ai jamais vu cette bague.
Sagol n’insista pas davantage, il ne tirerait rien de plus. Il la remercia et la raccompagna dans le hall.
Avant de prendre congé, madame Bedel, demanda au chef Sagol :
- J’ai appris qu’un suspect était sous les verrous, est-ce exact ?
- Ça l’était madame Bedel, la personne suspectée a été innocentée et remise en liberté vendredi. Je suis désolé. C’est d’ailleurs la raison de votre convocation, l’enquête continue jusqu’à la découverte du coupable.
- Je vous remercie monsieur Sagol.
Hugues Bedel prit immédiatement le relais. Le chef Sagol parla tout d’abord des bijoux. Il posa les questions différemment, en faisant une description des pièces. Il lui demanda à quelle occasion il avait vu ce bijou pour la dernière fois. Le fils Bedel apporta une réponse à chaque description, sauf bien sûr pour la bague au camée. A l’inverse de sa mère, il semblait ne pas connaître ce bijou.
Le chef procéda de la même manière pour les autres biens. A l’aide d’une carte IGN bleue, il demanda à Hugues de lui situer les terrains. Le petit-fils connaissait bien le patrimoine foncier de ses grands-parents.
Le chef Sagol le reconduisit vers la sortie, madame Bedel l’attendait.
Le gendarme Gilles et le chef firent le point. Ils avaient repéré la réaction de Martine Bedel au sujet de la bague au camée. Concernant le partage des biens, la mère et le fils n’étaient pas au courant des surprises dont maître Radoin serait le grand ordonnateur.
A neuf heures et demie, Régis Drochard se présenta, il était venu avec Franck, son fils aîné. Le chef Sagol les prit en charge et il commença par entendre Franck Drochard. Ce dernier connaissait bien le patrimoine de ses grands-parents. En revanche, il ne put donner de détails sur les bijoux de sa grand-mère.
Régis Drochard réagit de la même manière que sa sœur. La bague au camée avait une histoire, Sagol et Gilles voulaient la connaître. Gilles demanda à Régis Drochard pourquoi il avait pâli lors de la description du bijou par le chef Sagol. Régis Drochard lui répondit qu’il avait mal dormi et que c’était une réaction de fatigue. Personne n’était dupe, les attitudes du frère et de la sœur trahissaient l’existence d’un secret.
Le patrimoine foncier était bien connu de Régis Drochard, mais il n’avait aucune hypothèse concernant les testaments. Il ajouta que ses parents avaient décidé, en leur âme et conscience, et il respecterait leur décision.
Le chef Sagol s’excusa de l’avoir dérangé et l’informa de la libération de monsieur Youssef Bekrane. Régis Drochard l’assura de sa pleine confiance.
Régis et Franck Drochard quittèrent les locaux, au moment où Kévin et Vanessa arrivaient. Ils firent un signe à leur père et à leur frère.
Kévin n’apporta pas d’élément intéressant. La description qu’il fit du patrimoine prouvait qu’il n’y accordait pas un grand intérêt. Toutefois, la bague au camée lui inspira une réflexion :
- En ce temps-là, il y avait de l’académisme.
Le gendarme Gilles lui demanda d’expliciter son propos.
- Une bague avec un camée, c’est un bijou qui ne se fait plus de nos jours. Je pense qu’il a dû appartenir à un de nos ancêtres.
Kévin, contrairement à son père et sa tante, était décontracté . Sagol et Gilles, habitués à l’interrogatoire de suspects, le considéraient comme un garçon bien dans sa peau et certainement pas comme un assassin en puissance.
Vanessa fit un grand sourire à son frère en entrant dans le bureau.
D’emblée, Sagol demanda à Vanessa si elle aimait les bijoux.
- Comme la plupart des femmes je suppose, monsieur Sagol ?
- Quel type de bijou préférez-vous, mademoiselle ?
Vanessa ne voyait pas bien où le gendarme voulait en venir.
- L’élégance a ma préférence.
- Oui, mais si vous aviez à choisir entre un collier, un bracelet ou une bague, quel serait votre choix ?
- Je ne sais quoi vous répondre, il me faudrait voir chaque pièce.
- Connaissez-vous les bijoux de votre grand-mère ?
- Un peu, elle me les montrait de temps en temps.
- Etes-vous capable de me les décrire ?
- Tous, je ne peux pas.
- Les bagues par exemple, mademoiselle Drochard ?
- Grand-mère avait surtout des bagues anciennes, des bijoux de famille.
- Une bague en argent avec un camée ?
- Oh! Il y a longtemps que je ne l’ai pas vue celle-là. Je croyais qu’elle était perdue.
- Vous la connaissez ?
- Oui, elle est même attachée à un souvenir d’enfance.
- Quel souvenir ?
- Je ne pense pas que ça puisse vous passionner, mais je vais tout de même vous raconter ce qui s’est passé . Je devais avoir cinq ou six ans, j’étais en train de m’amuser dans la salle à manger de mes grands-parents. J’étais curieuse et j’avais vidé un tiroir du buffet. Je m’amusais avec tout ce que j’avais trouvé. Il y avait cette bague et je l’avais mise à un doigt, bien sûr elle était trop grande. Lorsque ma grand-mère me trouva assise devant le buffet, son sang ne fit qu’un tour. Elle m’arracha la bague, en me faisant mal au doigt, elle me cria après comme jamais personne ne l’avait fait.
- Pour quelle raison votre grand-mère Toinette, d’ordinaire douce et calme, s’est-elle mise dans une telle colère mademoiselle ?
- Je ne me suis jamais posé cette question. J’ai beaucoup pleuré ce jour-là et puis j’ai oublié. C’est vous qui avez fait ressurgir le souvenir de cet incident.
- Vous n’avez jamais revu ce bijou ?
- Jamais monsieur Sagol.
- Avez-vous une idée de la teneur des testaments de vos grands-parents ?
- Non, c’est leur décision et puis ils ont trois enfants, alors les petits enfants en principe nous n’aurons que des souvenirs.
- Vous semblez le regretter, dit le gendarme Gilles.
- Pas du tout, c’est dans la logique de la vie. Vous savez les questions d’héritage ne sont pas mon souci.
- Ce sera tout mademoiselle Drochard, je vous remercie beaucoup.
- De rien messieurs, c’est votre travail et j’espère de tout cœur que le coupable sera puni.
Vanessa rejoignit son frère, il montèrent ensemble dans la voiture de Kévin.
Le chef Sagol et le gendarme Gilles avaient un petit indice. La bague au camée était un sujet tabou dans la famille Drochard. Vanessa était la seule, parmi ceux qui connaissaient ce bijou, à s’exprimer librement. Malheureusement, la petite n’en savait pas davantage.
- Avez-vous remarqué, chef que cette bague n’était pas avec les autres bijoux ? Elle se trouvait au fond d’un tiroir.
- Absolument, c’est un signe qui ne trompe pas. J’ai une toute petite idée là dessus.
- Moi aussi chef, mais ce n’est qu’une intuition.
- Je crains Gilles, qu’une fois de plus, notre raisonnement soit le même ?
- Chef, cette bague a un rapport avec Ginette Drochard.
- D’autant plus qu’elle lui revient dans le partage des biens du testament de Toinette.
- Nous aurons du mal à en savoir davantage, chef. Il faut que nous regardions dans les albums de famille, la réponse se trouve peut-être sur la main de Toinette.
- Vous avez raison, il faut visionner toutes les photos de Toinette et Germain.
Pendant que Sagol et Gilles auditionnaient Vanessa Drochard, le directeur de l’agence bancaire avait laissé un message à l’intention du chef Sagol. le coup de fil avait été traité par le gendarme de permanence. Le contenu était bref : « A l’attention de l’adjudant chef Sagol, le dossier est prêt. ».
En effet, Sagol attendait une réponse de la banque. Il avait demandé, depuis le début de l’enquête, une copie des comptes de la famille Drochard, ainsi que les mouvements des douze derniers mois. Le directeur de l’agence était un homme charmant, il avait transmis la réquisition du juge au siège régional. Le responsable juridique était absent pour quelques jours et il avait fallu attendre son retour.
Le chef Sagol regarda sa montre, il était presque midi. Il décrocha rapidement le téléphone et appela le directeur de l’agence.
- Allô ! Monsieur Dacruz s’il vous plaît, de la part de l’adjudant-chef Sagol.
- Je vous le passe, ne quittez pas.
- Allô ! José Dacruz, bonjour monsieur Sagol.
- Bonjour monsieur Dacruz, vous fermez bientôt ?
- A douze heures trente, monsieur Sagol.
- Puis-je venir récupérer les documents et vous voir cinq minutes?
- Je vous attends, monsieur Sagol.
- Entendu, à tout de suite.
Le chef Sagol partit aussi vite que possible. Trois minutes plus tard, il était dans le bureau de monsieur Dacruz.
- Bonjour monsieur Sagol, comment allez-vous ?
- Bien monsieur Dacruz, avec les beaux jours que nous avons, et vous ?
- La crise nous préoccupe. Ici, l’emploi est rare et, pour une banque, le plein emploi est une source d’affaires.
- Je vous comprends, c’est le même constat pour la délinquance.
- Monsieur Sagol, j’ai la copie des comptes des époux Drochard, ainsi que ceux des enfants et petits enfants. Nous avons la chance d’avoir gardé toute la famille dans notre clientèle.
- Je vous remercie, qu’avez-vous de significatif à me dire ?
- Pas grand chose, hormis un retrait en liquide de deux mille euros, effectué par monsieur Germain Drochard, quelques jours avant le meurtre.
- Avez-vous une idée de l’emploi de cette somme.
- J’ai demandé à la guichetière. Pour les retraits importants, nous sondons toujours le client, afin de lui proposer éventuellement une solution équivalente à la concurrence,. Monsieur Drochard lui a déclaré que c’était pour un achat payable en liquide.
- C’est tout ce qu’elle a appris, monsieur Dacruz ?
- Oui, avec ce type de réponse de la part du client, nous n’insistons pas.
- Concernant madame et monsieur Bedel, que pouvez-vous me raconter ?
- Vous n’avez que les comptes du ménage. Les mouvements sur le compte de l’entreprise sont d’un tout autre volume et nécessitent une expertise.
- Seuls les comptes du ménage ont un intérêt à ce stade de l’enquête.
- Je n’ai rien remarqué de différent d’un mois à l’autre, l’ensemble me semble en adéquation avec leur train de vie.
- Entendu et les petits enfants ?
- Je vais vous décevoir, mais les enfants de Régis ont des dépenses conformes aux gens de leur âge. Hugues Bedel bénéficie d’un virement automatique de ses parents tous les mois. Ils font virer cette somme à une banque partenaire à Osaka.
- Et les comptes d’épargne et autres placements?
- Il n’y a pas eu d’opérations ces derniers mois. Maître Radoin a fait procéder au blocage de l’ensemble des comptes de madame Antoinette et monsieur Germain Drochard.
- Je vous remercie pour tous ces renseignements, monsieur Dacruz, je vous souhaite un bon appétit et je vous dis à bientôt.
- Pareillement monsieur Sagol, comme on dit : il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas !
Le chef Sagol constatait que, depuis la visite chez maître Radoin, chaque audition apportait une révélation. Il fallait retrouver la trace des deux mille euros retirés par Germain la semaine qui précédait l’assassinat.
Le chef Sagol, accompagné de Liard, se rendit en début d’après-midi au domicile de Toinette et Germain. Les gendarmes n’avaient pas encore restitué les clés à la famille.
Comme à l’accoutumée, la porte d’entrée fut difficile à ouvrir. Le chef Sagol eut une impression désagréable en pénétrant dans la cuisine. Il se sentait oppressé, l’atmosphère lui semblait pesante. Liard lui confessa un trouble semblable.
Les deux hommes se dirigèrent vers la salle à manger, Sagol se rappelait parfaitement où se trouvaient les photos. Elles étaient rangées dans une boîte à chaussures et l’album sur une étagère du buffet. Le chef Sagol s’empara de la boîte, le gendarme Liard prit l’album. D’un coup d’œil circulaire, Sagol s’assura qu’il n’y avait pas d’autres photos de Toinette dans un cadre, aux murs ou sur un guéridon. Il n’y en avait pas d’autres. Les deux hommes fermèrent la porte et revinrent à la gendarmerie.
Il y avait un nombre conséquent de photos. La boîte à chaussures était pleine d’images en noir et blanc et en sépia, les photos en couleur se comptaient sur les doigts des deux mains.
Gilles se joignit à eux, pour visionner les tranches de vie fixées sur pellicule. La consigne était claire : ne garder que les photos où les mains de Toinette étaient en évidence. Quelques minutes plus tard, la boîte était vide. Plusieurs tas important avaient été fait, un seul contenait une trentaine d’images. Les gendarmes réintégrèrent dans la boîte les clichés sans intérêt pour leurs recherches.
Sagol, quant à lui, avait glissé un bout de papier journal qui dépassait de l’album, c’était la marque d’une photo de Toinette.
- Messieurs, leur dit-il, regardez bien les mains de Toinette, nous cherchons la bague en argent avec un camée. Si l’image vous pose un souci, mettez-là de côté, nous la regarderons avec une loupe.
Les trois hommes se partagèrent la tâche. Il ne resta que huit photos de la boîte et deux dans l’album.
- Maintenant messieurs, il nous faut dater ces photos.
Liard montra au chef Sagol le dos des images. La plupart possédaient une inscription manuscrite précisant le lieu et la date du cliché.
Le chef Sagol extirpa de l’album les deux photos de Toinette portant la bague au camée. Il prit les huit autres et les aligna par ordre croissant de date.
- Messieurs, les dix photos que nous avons devant les yeux ont été prises entre mille neuf cent cinquante et mille neuf cent soixante-cinq.
- Oui chef, il n’y en a aucune en couleur, ajouta Liard.
- Il faudrait savoir pourquoi il n’y en pas avant et après ces deux dates, dit Gilles.
- Messieurs, reprit Sagol, procédons par ordre. Quel événement s’est-il produit en mille neuf cent cinquante? Gilles, je vous écoute.
- La naissance de Ginette Drochard.
- Je suis d’accord. Et en mille neuf cent soixante-cinq ?
- La naissance de Stéphanie de Monaco. Je crois que j’ai dit une connerie, rectifia Liard.
- Merci ça détend, mais je ne suis pas sûr que cette jeune personne connaisse Toinette et Germain, ajouta Sagol.
Gilles prit la parole :
- A supposer que la première date soit en rapport avec Ginette, pourquoi quinze ans après il n’y a plus de photos ?
- Je vous le demande, messieurs ?
- Ça ne colle pas avec le départ de Ginette pour l’Afrique, remarqua Gilles.
- En effet, Ginette est partie en Afrique en mille neuf cent soixante-treize, ça ne colle pas, répéta Sagol.
Le gendarme Gilles n’en démordait pas :
- Chef, je reste convaincu qu’un événement s’est produit en soixante-cinq.
- Messieurs, en ce qui concerne la piste familiale, nous devons trouver une réponse pour chacune des questions suivantes : quelle est la provenance de la bague au camée ? Pourquoi Toinette ne l’a plus portée après l’année soixante-cinq ? A quoi ont servi les deux mille euros retirés par Germain une semaine avant le meurtre ? Celui qui trouvera les trois réponses aura droit à ma considération éternelle.
Le gendarme Gilles revint sur la bague au camée :
- Ce qui semble aller à l’encontre de notre hypothèse familiale, est que l’assassin n’a pas fait disparaître ce bijou.
Sagol informa ses collaborateurs :
- Messieurs, je rencontre demain le responsable de la société « Plein Soleil », entreprise de pose de vérandas, volets et fenêtres en PVC. Il faut en savoir plus sur cette boutique.
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15:30 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 18
Depuis quelques jours, une vague de chaleur sévissait sur la France. Le thermomètre prenait ses quartiers d’été avant la date officielle. Il faut dire que tous les ans des records de température étaient battus dans la région. Chaque paysan y allait de son dicton et de ses prévisions. Les légendes étaient tenaces dans les campagnes.
Le débit d’eau de la rivière diminuait dangereusement. Au niveau de la passerelle des amants, le gouffre du même nom était entouré de petits rochers qui affleuraient à la surface. Les anciens n’avaient jamais vu cela. Certains osaient affirmer que, sous huit jours, la rivière serait à sec et qu’il ne subsisterait plus que le trou du gouffre. C’était aller un peu vite en besogne.
En ce mardi quatre juin, nos gendarmes venaient de prendre leur service. Le nordiste, absent la veille à cause d’un décès dans sa famille, s’était joint aux trois autres Pandores. La navette venait de passer et le chef Sagol dépouillait le courrier. Il manifesta sa surprise en ouvrant une lettre.
- Messieurs, devinez la nouvelle? C’est le procureur de la république qui m’informe .
- Vous avez de la promotion chef, dit Liard.
- Nous sommes dessaisis de l’enquête, ajouta le nordiste.
- Nous coûtons trop cher, renchérit Gilles.
- Rien de tout ça, je vous lis la missive : « Madame Julie Silovsky, juge d’instruction, sera absente pour raison de santé à compter de ce jour. Son indisposition prévisible, devant durer plusieurs semaines, l’ensemble des dossiers, dont madame Silovsky a la charge, sont transférés à monsieur le juge Antoine Catano. Monsieur Catano pendra contact avec les responsables d’enquête dès réception de ce courrier. »
Le gendarme Gilles était content, Julie Silovsky n’était pas du cercle de ses amis.
- Je ne savais pas qu’une grossesse était une maladie, chef.
- Elle doit avoir des soucis car il n’était pas prévu qu’elle s’arrête aussi brusquement ajouta Sagol. Quoi qu’il en soit, pour nous rien de changé, le nordiste et Liard continuent l’enquête au village. Gilles et moi, nous allons au siège de la société « Plein Soleil ».
Julie Silovsky était allongée sur son canapé, elle somnolait. Elle avait fait un début d’hémorragie le dimanche précédent. Au début, elle ne s’était pas inquiétée, elle avait déjà eu quelques saignements, puis tout était rentré dans l’ordre. Cette fois, c’était plus important et des contractions avaient fait leur apparition. Elle s’était décidée à appeler un médecin de garde. Aussitôt, ce dernier lui avait fait une piqûre et avait appelé une ambulance.
Madame Silovsky était restée une journée à l’hôpital. Elle était passée très près de la catastrophe. Le gynécologue qui l’avait examinée, lui avait intimé l’ordre de rester allongée jusqu’au terme de sa grossesse. Elle voulait cet enfant plus que tout au monde.
Les pandores s’apprêtaient à partir lorsque le gendarme de permanence héla le chef Sagol :
- Chef, il y a le juge Catano qui voudrait vous parler.
- Dites-lui que j’arrive. Un instant messieurs.
- Allô monsieur Sagol ! Bonjour Antoine Catano à l’appareil.
- Bonjour monsieur le juge, je viens de prendre connaissance du courrier de monsieur le procureur.
- Oui, nous allons travailler ensemble sur le dossier Drochard. Je vous appelle pour que nous convenions d’un rendez-vous avec votre équipe .
- Quand, monsieur le juge ?
- Je ne veux pas modifier votre planning, mais j’aimerais me mettre rapidement au parfum de cette affaire.
- Cet après-midi, c’est peut-être un peu court ?
- Bien au contraire, je peux venir? Votre heure sera la mienne . Vos hommes seront là ?
- Disons quatorze heures trente à la gendarmerie, monsieur Catano, toute l’équipe sera présente.
- Entendu, à tout à l’heure
- A tout à l’heure monsieur le juge.
L’entreprise « Plein Soleil » était dirigée par monsieur Philippe Pasquier. Située à une vingtaine de kilomètres, dans une zone industrielle, elle ne payait pas de mine. C’était un bâtiment de type industriel, en tôle ondulée. Monsieur Pasquier était un homme plutôt bourru. Dès la prise de contact, il précisa qu’il n’avait pas de temps à perdre avec des histoires qui ne le concernaient pas !
Le chef Sagol le cadra immédiatement :
- C’est nous qui jugeons, pour les besoins de l’enquête, si nous devons perdre du temps avec vous ou pas monsieur Pasquier. Nous aurions pu vous convoquer et vous auriez perdu encore plus de temps.
Philippe Pasquier grommela :
- Que désirez-vous savoir ?
- Nous voudrions connaître l’identité de votre collaborateur qui s’est rendu chez madame et monsieur Drochard, le mardi quatorze mai.
- Je regarde les agendas, un instant.
Il pianota sur l’ordinateur.
- Je suis désolé, mais personne n’avait rendez-vous le quatorze mai.
- Vous en êtes certain monsieur Pasquier ?
- Je vous l’affirme, tous les rendez-vous sont répertoriés dans le logiciel, ce qui nous permet un suivi et des relances client.
- Pouvez-vous faire une requête avec le nom du client ?
- Bien sûr, je tape Drochart,
- Non avec un D à la fin.
- Germain Drochard c’est ça, un rendez-vous était prévu, mais il a été annulé par le commercial.
- Quel jour était prévu ce rendez-vous ?
- Le mercredi quinze mai à onze heures.
- J’insiste monsieur Pasquier, ça ne peut pas être le mardi quatorze ?
- Il suffit de lister le nombre de rendez-vous, chez nous, la moyenne est de quatre visites par jour. Comme vous pouvez voir, monsieur Brion a effectué quatre rendez-vous en tête-à-tête le quatorze, en revanche le quinze, il n’a fait que trois clients.
- Cela semble clair en effet. A quel moment pouvons-nous voir monsieur Brion ?
- Je regarde où il se trouve ce matin. Il est à cinq kilomètres d’ici, je l’appelle sur son portable.
- Allô! Jean-Louis, c’est Philippe, tu aurais un petit creux entre deux clients ?
- Oui, j’ai rendez-vous dans trois quarts d’heure.
- Alors passe au bureau, il y a quelqu’un qui désire te demander des renseignements.
- Je suis là dans cinq minutes.
- Ok, à tout de suite.
- Messieurs désirez-vous un café en attendant monsieur Jean-Louis Brion ?
- Gilles voulez-vous un café ?
- Avec plaisir.
- Alors deux cafés monsieur Pasquier.
- Je vous les prépare.
- Vous avez combien de collaborateurs monsieur Pasquier, demanda Sagol ?
- Nous sommes dix-huit, il y a une secrétaire, huit commerciaux, huit poseurs et moi Souvent, nous faisons aussi appel à de la sous-traitance, c’est une activité en plein boum.
- Tant mieux pour vous et vos employés monsieur Pasquier, rétorqua le chef Sagol.
- Salut tout le monde!
- Je vous présente Jean-Louis Brion.
- Jean-Louis, ces messieurs enquêtent au sujet de monsieur Germain Drochard.
- Oui, j’avais rendez-vous le lendemain de leur décès, j’ai su par un client du village ce qui s’était passé.
- Avez-vous un agenda monsieur Brion ?
- C’est indispensable.
- Puis-je le voir ?
- Sans problème, le voilà monsieur.
Le chef Sagol examina le calepin. Monsieur Brion marquait ses rendez-vous au stylo, ce qui faisait ressembler certaines pages à du gribouillis. Certains rendez-vous étaient rayés. L’agenda était d’un format de poche, il n’y avait donc pas beaucoup de place pour des rectifications et monsieur Brion mettaient des flèches. A la date du quatorze mai, figuraient quatre rendez-vous, sans aucune surcharge sur cette page. Le quinze mai, il n’y avait qu’une rature. A onze heures le nom de Drochard était rayé.
- Vous avez trouvé quelque chose d’intéressant ? demanda Jean-Louis Brion.
Sagol lui rendit l’agenda :
- Je vous remercie monsieur Brion. Je voudrais vous demander une dernière chose.
- Je vous écoute.
- Nous procédons à des prélèvements d’ADN sur toutes les personnes susceptibles d’avoir rencontré les victimes le jour du meurtre. Pourriez-vous venir avec nous jusqu’au cabinet d’un médecin ?
- Je suis d’accord, cela permettra d’évacuer mon nom de la liste des suspects.
- Monsieur Pasquier je tiens à vous remercier, pour le café et pour l’accueil, j’espère ne pas vous avoir fait perdre trop de temps.
- Monsieur Sago…
- Sagol
- Excusez–moi monsieur Sagol, je suis souvent abrupt. Au revoir et bonne continuation dans votre enquête.
- Merci et au revoir.
Jean-Louis Brion accompagna les deux gendarmes. Il y avait un cabinet médical à deux pas. Le chef Sagol prit le volant et suivit le commercial Jean-Louis Brion. Le médecin reçut les gendarmes dès leur arrivée. Cinq minutes plus tard les gendarmes et monsieur Brion se séparèrent.
- Mon cher Gilles, ce n’est pas aujourd’hui que nous trouverons le coupable.
- Je le crains, chef.
Antoine Catano décida de déjeuner à la campagne. Il s’arrêta dans un restaurant au bord de la rivière. Il mangea en terrasse sous un platane séculaire, la chaleur commençait à prendre le dessus. Le juge Catano portait une chemise en coton léger. Il suait à grosses gouttes. Il venait d’avoir quarante ans. Ses parents s’étaient réfugiés en France lors de l’exode des pieds noirs d’Algérie. Lui, était né en métropole. Bien qu’il n’ait jamais vécu de l’autre côté de la Méditerranée, il avait l’accent chantant des gens de Bab-El-Oued. Il possédait aussi ce sens du contact qui en faisait un homme chaleureux. Il était gourmand et un léger embonpoint se laissait deviner sous la chemise mouillée de transpiration. Il demanda l’addition et prit la direction de la gendarmerie. A quatorze heures trente il était dans un bureau avec les quatre gendarmes affectés à la recherche de l’assassin. Il prit immédiatement la parole :
- Messieurs, j’ai hérité d’un dossier dont vous êtes les mémoires et les chevilles ouvrières. En conséquence, je ne suis pas venu pour diriger, pour ordonner et encore moins pour prétendre. Je suis venu pour apprendre et je compte énormément sur vous tous. Je ne serai pas long, je n’aime pas les discours, je vous écoute. Je veux partir ce soir en ayant tout compris. Un dernier point, je m’appelle Antoine, monsieur le juge c’est pour les justiciables.
Le chef Sagol fit brièvement les présentations. Il résuma l’histoire et expliqua à Antoine les doutes et les certitudes liées à l’enquête :
« Ce que nous pouvons dire aujourd’hui, c’est qu’aucune empreinte ADN relevée ne correspond à celles des personnes que nous avons auditionnées. Il subsiste plusieurs zones d’ombre au niveau de la famille : le gendre de Toinette et Germain ne venait jamais au domicile de ses beaux-parents . La fille cadette, Ginette, est partie en Afrique depuis trente ans. Elle n’entretenait aucune relation avec ses parents, elle n’a pas assisté aux obsèques. Germain a retiré deux mille euros à la banque, la semaine précédant le crime. Ginette a hérité d’une bague en argent avec un camée représentant la sainte vierge avec l’enfant Jésus dans ses bras, cette bague semble détenir un secret. Martine et Régis Drochard ont fait semblant de ne jamais l’avoir vue, alors qu’elle figure sur des photos de Toinette prises entre les années cinquante et soixante-cinq. Nous ne savons pas d’où elle vient, ni pour quelle raison elle est restée cachée depuis soixante-cinq. Vanessa hérite de la plus grosse part de l’héritage, elle connaissait la bague, elle s’était faite rabrouer par sa grand-mère vers l’âge de cinq ans, soit en mille neuf cent quatre-vingt-cinq. J’oubliais aussi de préciser que dans la cuisine, le contenu d’une étagère aurait été modifié. Sur ce sujet les avis divergent, personne n’ est capable de donner plus de détails entre la situation avant le crime et aujourd’hui. Il y a aussi un jambon qui séchait au grenier, l’assassin a dû l’emporter. Voilà Antoine, je crois que j’ai beaucoup parlé, je cède la parole. »
- Merci Sagol et vous Gilles qu’en pensez-vous ?
- Monsieur… Antoine, excusez-moi, le chef a bien restitué la situation. Je suis convaincu qu’il existe un lien entre ces éléments, mais nous n’arrivons pas à le découvrir.
- Gendarme Van de Veroeveurenhys, ce n’est pas facile, vous avez un diminutif je présume ?
- Tout le monde m’appelle le nordiste.
- Alors gendarme nordiste, vous qui faites partie du tissu local, quel est le climat au village ? J’aimerais connaître votre avis ?
- Les défunts étaient des figures connues et appréciées. Nous n’avons pas trouvé d’ennemis ou de différends pouvant amener à cette extrémité.
- D’accord. Votre conviction ?
- J’éliminerais l’hypothèse familiale. Ils sont trop soudés, même Ginette. Comment aurait-elle pu commanditer un crime, elle qui voue sa vie à l’action humanitaire?
- C’est un raisonnement qui se tient, mais n’écartons rien. Et vous Liard, comment voyez-vous ça ?
- Comme je suis le dernier à m’exprimer, tout a été dit, je crois. Je n’ai pas d’intime conviction, ce dossier est tordu au possible.
Antoine Catano réfléchit un moment et reprit la parole :
- Je vous assure que tout ce qui a été dit tient la route, votre méthode, vos intuitions, votre travail d’équipe. Tout devrait concourir à faire jaillir la vérité. Ce que j’ai vu et entendu cet après-midi me conforte à vous accorder une entière confiance et une totale autonomie. Je n’ajouterai qu’un détail, c’est au niveau de l’équipe, désormais nous sommes cinq. N’hésitez surtout pas à faire appel à moi si un blocage vous empêche de continuer un travail. Il n’y aura pas de réunion formelle. Lorsque le besoin se fera sentir, Sagol ou moi, nous déclenchons une réunion. J’insiste sur les relations entre nous, elles seront la clé de notre réussite.
Gilles osa rajouter :
- Ca va drôlement nous changer du juge précédent. Personne ne releva ses propos.
- Si vous le voulez bien, je vous offre un verre.
Les cinq hommes montèrent dans un véhicule de la gendarmerie en direction du restaurant du moulin. La méthode Catano marquait une rupture avec Julie Silovsky. La recette du nouveau juge était composée d’un savant dosage de proximité, de jovialité et de confiance.
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15:35 6 mars 2010
| Richtoo
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Chapitre 19
Mercredi cinq juin, les quatre gendarmes continuaient leurs investigations auprès des gens du village. Comme à leur habitude, Liard et le nordiste opéraient ensemble, le chef Sagol et Gilles formaient l’autre doublette.
Antoine Catano leur avait insufflé une nouvelle énergie, les propos du juge d’instruction avaient fait mouche. C’est toujours un énorme plaisir d’entendre le patron vous dire qu’il vous accorde un crédit illimité. L’envie de se dépenser sans compter pour aboutir galvanisait l’équipe . Ils interviewèrent sans relâche, mais leurs investigations n’avait débouché sur aucune révélation croustillante, ni piste nouvelle.
Liard et le nordiste s’apprêtaient à aller déjeuner. Sur le chemin du retour, ils firent une halte dans un hameau proche de la maison de Toinette et Germain. Ils voulaient rencontrer les habitants de ce secteur proche du lieu du crime.
Madame Josette Michal les reçut sur le pas de sa porte. C’était une petite femme aux cheveux blancs, elle devait avoir un peu plus de soixante-dix ans. Ancienne directrice d’école, elle était veuve depuis cinq ans. Au cours de la conversation, les gendarmes eurent droit à un inventaire complet de ses activités. Josette était très volubile, elle leur raconta qu’elle cultivait son jardin de manière biologique et fabriquait son compost pour enrichir la terre de manière naturelle. Du jardin à la marmite, il n’y a qu’un pas et Josette Michal était intarissable. Elle leur fit un cours de cuisine. Elle cuisait ses légumes dans des casseroles et des faitouts sans matière grasse. Josette prétendait conserver ainsi toute la saveur des légumes.
- J’ai acheté une panoplie, il y a une dizaine d’années, et je l’ai complétée par la suite. C’est une marque allemande, synonyme de qualité. D’ailleurs, c’est moi qui ai fait connaître ce produit à Toinette. Un jour, le facteur m’a distribué un prospectus « Cuisine Saine » et je l’ai rempli à son nom. Toinette m’a parlé de la visite d’un représentant de cette société. Je lui ai proposé de faire une démonstration chez moi. Elle est venue avec monsieur Rigaud, c’est lui qui s’est occupé de fournir les ingrédients et de les cuire. Il avait acheté de la noix de veau avec un assortiment de légumes. Il a mis tous les ingrédients, légumes et viande, dans la même cocotte, sans matière grasse. Monsieur Rigaud soignait beaucoup la mise en scène. Les plats et les casseroles étaient dissimulés sous un rideau rouge, un chapeau claque était déposé à côté. C’était un clin d’œil au magicien, le discours ménageait le suspense. Chaque ingrédient gardait sa saveur, Toinette était convaincue. Avec les soucis liés au diabète de Germain, c’était ce qu’il lui fallait. Toinette a passé commande d’une série complète à monsieur Rigaud.
- Madame Michal, avez-vous eu connaissance de la date de livraison des ustensiles ?
- Oh ! Je crois qu’il devait revenir lui apporter le tout, la semaine suivante. Je ne suis malheureusement pas allée chez eux après la démonstration. La mort est passée avant moi.
- Avez-vous une idée du montant de la commande passée par madame Drochard, demanda Liard ?
- Autour de mille sept cents euros, mais c’était de la qualité et la série était complète.
Le nordiste remercia son interlocutrice et mit fin à l’entretien.
Les deux hommes étaient satisfaits, conscients d’avoir récolté des informations très intéressantes.
A la gendarmerie, Sagol et Gilles faisaient grise mine,
- Rien de positif pour nous ce matin, asséna Sagol, et vous ?
- Je crois que vous et le cinquième homme (allusion à Antoine Catano) allez apprécier le talent de vos subordonnés, répondit le nordiste.
- Si je vous comprends bien, vous avez résolu l’énigme ?
- Pas tout à fait chef, mais vous allez en juger, dit Liard.
Le nordiste prit la parole. Il relata la rencontre avec la bavarde madame Josette Michal.
- Très instructif, messieurs. En effet, nous pouvons établir des hypothèses sur certaines de nos questions. Je préfère les réponses aux hypothèses, mais je ne vais pas faire la fine bouche. Vous avez réalisé du bon boulot.
- Merci chef, s’écrièrent les deux hommes.
- Nous reprendrons tout ça après le repas, il faut organiser la suite des réjouissances autour de vos informations. Les quatre hommes déjeunèrent ensemble dans un restaurant du bourg.
Les gendarmes, de retour au bureau, se concertèrent, Sagol alla au paper board:
« Nous savons, depuis tout à l’heure, que Toinette a acheté des ustensiles de cuisine à monsieur Rigaud.
Questions : ont-ils été livrés ? Ont-ils été payés ?
Hypothèses : s’ils ont été livrés, ils ont disparu, ce qui explique que notamment Nicolas Favant, le facteur, et Régis Drochard ont remarqué quelque chose de différent dans la cuisine. Les ustensiles étant récents, ce serait la raison pour laquelle ils n’arrivaient pas à dire ce qui avait changé.
S’ils ont été payés, c’est peut-être en argent liquide. Le retrait de deux mille euros par Germain aurait servi au paiement des casseroles. Il est possible que Toinette et Germain aient rédigé un chèque qui ne soit pas passé à l’encaissement à ce jour, Il faut quand même regarder les talons. »
Gilles prit la parole :
- Chef, j’ai vérifié dès que les listings de la banque nous ont été communiqués. Il n’y a aucune souche d’un montant aussi élevé.
- Messieurs, nous passons la vitesse supérieure, j’appelle Antoine Catano afin qu’il nous délivre un mandat de perquisition. Nous allons enquêter dans les locaux de la société « Cuisine Saine ».
- Antoine Catano, Sagol à l’appareil, comment allez-vous ?
- Chaudement, cher ami et votre équipe ?
- Ça va bien, justement il y a du nouveau, j’aurais besoin d’un mandat de perquisition concernant la société « Cuisine Saine ».
- C’est d’accord Sagol, vous me mettrez au parfum en venant chercher le mandat.
- En fin d’après-midi vous serez à votre bureau, Antoine ?
- Je vous attends, je suis heureux pour vous et pour moi, à tout à l’heure Sagol.
- A tout à l’heure Antoine.
Antoine Catano suait à grosses gouttes. La justice est un parent pauvre de l’Etat, elle n’a pas les moyens de climatiser les locaux du palais de justice. Sa chemise blanche était trempée, il attendait le chef Sagol.
Il était dix-huit heures quinze, Sagol pénétra dans le palais de justice par une porte latérale. Il connaissait parfaitement les usages de la maison. Après dix-huit heures, l’accès au public était fermé. Seuls pouvaient pénétrer les habitués ayant le numéro du digicode. La porte était verrouillée par le gardien lorsque les locaux étaient vides. Bien entendu, une ronde était effectuée afin de n’enfermer aucun personnel de justice ou visiteur.
Sagol arriva jusqu’au bureau du juge, celui-ci bavardait dans le couloir avec un jeune homme. Il s’agissait de maître Gaël Raynaud. Le jeune avocat avait plaidé une affaire et, maintenant, il discutait équitation avec le juge Catano.
Arrivé à leur hauteur, Sagol salua les deux hommes.
- Monsieur Raynaud, je vous présente l’adjudant-chef Sagol.
Les deux hommes sourirent.
Catano demanda s’il avait dit une bêtise.
- Pas du tout, répliqua Sagol, nous nous connaissons . Maître Raynaud assurait la défense de monsieur Youssef Bekrane, le suspect initial. Il a été libéré grâce à l’ardeur et au grand professionnalisme de son avocat.
- Je comprends mieux messieurs.
Sagol demanda des nouvelles à Gaël :
- Votre client Youssef, qu’est-il devenu, ?
- Je vous remercie, il va aussi bien que possible. Il suit une cure de sevrage à Hauteville, je l’ai eu au téléphone en début d’après-midi. Ce n’est pas facile, mais avec le moral qu’il a retrouvé, je pense qu’il peut gagner sa partie. Et vous, toujours la même affaire ?
Sagol répondit par l’affirmative, mais ne donna aucun détail sur le but de sa visite au juge, secret professionnel oblige.
- Heureux de vous avoir revu monsieur Sagol, à bientôt ; à bientôt monsieur Catano.
- Au revoir monsieur Raynaud et bonne soirée.
Sagol et Catano serrèrent la main du jeune avocat. Antoine Catano emmena le chef Sagol dans son bureau.
Gaël Raynaud, quant à lui, sortit du palais de justice et appela sa chère Jane au téléphone. Ils avaient passé un week-end merveilleux. Après une soirée en tête-à-tête devant une pizza, ils avaient fait l’amour une grande partie de la nuit. Au petit matin Gaël était sorti acheter des croissants, pendant que Jane, les cheveux noirs ébouriffés sur les draps blancs, dormait à poings fermés.
Le samedi après-midi, il lui présenta sa jument Ardoise et Jane l’avait montée. Après un petit tour de manège, pour une prise en main, la cavalière et sa monture avaient pris un chemin forestier. La bête avait adopté Jane. Gaël avait emprunté un mâle noir à son ami éleveur. Le cheval était et il dut s’employer pour l’empêcher de détaler au milieu de la forêt.
De retour à l’appartement, les deux amoureux avaient pris une douche après avoir passé un bon moment sous les draps. Le soir, ils dînèrent à « L’Ame du Palais ». Gaël avait organisé un week-end de rêve et Jane appréciait le bon goût et la délicatesse de son compagnon. Ils passèrent le dimanche à visiter la région et à faire une longue balade à pied dans la montagne. Il raccompagna Jane au TGV. Ils promirent de se téléphoner tous les soirs et de passer le week-end suivant ensemble. Jane organiserait sa venue à Dijon.
Antoine Catano était sur la même longueur d’onde que les gendarmes. Il pensait qu’il fallait agir vite et ne pas s’embarrasser de précautions superflues. Les soupçons étaient suffisants pour déclencher une perquisition au siège de la société « Cuisine Saine ».
- L’effet de surprise est notre meilleur allié, Sagol. Je suppose que vous intervenez demain matin ?
- Oui, il n’est pas nécessaire d’y aller trop tôt. Entre neuf et dix heures, je pense.
- Si vous souhaitez un coup de main, ne vous gênez pas, vous le savez.
- Merci Antoine, nous serons quatre, à mon avis ce sera suffisant. Ce qui nous intéresse, c’est de prendre connaissance des plannings et de la comptabilité de l’entreprise.
- Vous avez raison, votre monsieur Rigaud sera sûrement sur le terrain, un commercial au bureau n’est pas un vendeur productif.
- L’interpellation de Rigaud se fera dans un deuxième temps, en fonction de ce que nous allons trouver chez « Cuisine Saine ».
- Voilà l’ordre de perquisition, Sagol, demain matin je serai au bureau, je n’ai pas d’audience.
- Merci Antoine, je vous appelle dès que nous aurons fini.
- Je vous raccompagne, nous sommes probablement les derniers à sortir du palais.
- Je vous suis, je ne souhaite pas dormir ici.
- Sagol, je vous soupçonne d’être claustrophobe !
- En quelque sorte, les esprits de tous ces assassins, violeurs et autres viendraient me chatouiller les pieds pendant mon sommeil.
- Voilà cher ami, nous sommes dehors, bonne soirée, Sagol et à demain.
- Bonne soirée, Antoine, à demain.
Le juge Antoine Catano, la chemise trempée, rentra chez lui. Il se disait que le chef Sagol était un enquêteur énergique et un bon meneur d’hommes. Il lui tardait de connaître les résultats de la visite des gendarmes au siège de la société qui employait monsieur Rigaud.
Le jeudi six juin à neuf heures trente, le chef Sagol, accompagné de ses hommes, se présenta devant les locaux de la société « Cuisine Saine ». Ils pénétrèrent dans le hall d’accueil, le décor ressemblait à un bateau. Des cordages pendaient çà et là et une ancre de marine occupait un angle de la pièce. Des instruments de navigation étaient accrochés aux murs. Une musique d’ambiance était diffusée par des haut-parleurs encastrés dans le faux plafond.
La réceptionniste trônait dans un bocal vitré, son bureau en plexiglas était légèrement surélevé. Lorsqu’elle vit quatre gendarmes pénétrer dans le bâtiment, elle appela immédiatement monsieur Grégoire Prieur, PDG de l’entreprise « Cuisine Saine ».
Le chef Sagol s’apprêtait à demander à rencontrer le patron. Celui-ci arriva par une porte sur laquelle une pancarte « visiteurs » était accrochée.
- Bonjour messieurs, vous désirez ?
- Bonjour monsieur, je suis l’adjudant-chef Sagol, nous souhaitons parler à monsieur Grégoire Prieur.
- C’est moi-même, que puis-je pour vous ?
- Nous sommes ici, ce matin, dans le cadre d’une enquête judiciaire. Nous venons pour perquisitionner dans votre société.
- Une perquisition, vous plaisantez j’espère ?
- Pas du tout monsieur Prieur, d’ailleurs voici l’ordre de réquisition signé du juge d’instruction Antoine Catano.
- Qu’avons-nous fait, monsieur….?
- Sagol. Nous enquêtons sur un double meurtre et, dans le cadre de vos activités, un membre de votre société pourrait être un témoin précieux dans cette affaire.
- Je comprends, par où souhaitez-vous commencer, monsieur Sagol ?
- Avez-vous un logiciel de gestion des rendez-vous ?
- Absolument, c’est le poumon de notre activité.
- Qui s’occupe de la gestion des données ?
- C’est madame Elisabeth Lefranc, elle s’occupe uniquement de l’activité des commerciaux. Je vous mène jusqu’à son bureau.
Grégoire Prieur était un homme rompu aux techniques de communication. Il savait rester courtois avec ses interlocuteurs, alors qu’au fond de lui-même, il était courroucé par l’intervention des gendarmes. Il savait qu’en faisant de l’obstruction il irait au devant d’un conflit dont il ne sortirait en aucun cas vainqueur. Il coopérait donc du mieux qu’il pouvait.
- Nous y voilà. Madame Lefranc, ces messieurs désirent accéder à toutes les données concernant la clientèle et les commerciaux. Je vous demande de vous mettre à leur disposition le temps nécessaire à leurs recherches.
- Bien, monsieur Prieur.
Le chef Sagol remercia le P.D.G.
- Vous pouvez nous laisser monsieur Prieur, nous nous reverrons dans un moment.
- Je suis à mon bureau toute la journée monsieur Sagol, à plus tard.
Gilles était le spécialiste en informatique, il prit place devant le clavier et l’écran d’ordinateur. La société « Cuisine Saine » employait trente commerciaux. Ils se partageaient une grande partie du territoire français, seuls quelques départements n’étaient pas couverts. Madame Lefranc expliqua le fonctionnement du système aux enquêteurs:
« Le processus s’enclenche avec la distribution, par la poste, d’une carte similaire à celle-ci : une jolie reproduction en couleur de nos produits, avec un slogan accrocheur « maîtrisez votre santé, cuisinez sain ».
Les prospects, intéressés par une documentation plus détaillée, inscrivent leurs coordonnées au dos du document. Nous appelons cela la première étape. Bien sûr, le taux de retour est mesuré, cela nous permet de détecter une anomalie due, dans la majorité des cas, à une défaillance au niveau de la distribution. Il peut y avoir d’autres raisons, par exemple : le passage d’un concurrent à la même période ou bien une opération commerciale du type « foire exposition » qui peut plomber l’action.. Le commercial pilote la démarche, c’est lui qui décide des dates de distribution sur son secteur. Cela permet d’éliminer les avatars que je viens de vous citer, surtout si le commercial est expérimenté.
La deuxième phase se passe dans une autre pièce. Les cartes, retournées chez nous, sont triées par secteur et remises à nos télé-actrices. Je leur communique aussi les plannings des commerciaux, comme je vous l’ai dit, ce sont eux qui décident de la date de prise de rendez-vous. En réalité, nous n’envoyons pas de documentation, c’est le commercial qui l’apporte à domicile. Nous avons un taux de concrétisation de soixante à soixante- dix pour cent.
C’est à ce moment-là que commence la troisième phase. Chaque prospect, qui accepte un rendez-vous, devient un client potentiel. Nous changeons de vocabulaire. Les cartes, avec une suite positive, sont rentrées dans notre système informatique et le client sera suivi jusqu’au bout de l’action commerciale.
La quatrième phase est la prise de commande. Nos commerciaux concrétisent une vente plus de deux fois sur trois. Le panier moyen est aujourd’hui de mille trois cent cinquante-huit euros.
La cinquième et dernière phase est le paiement, comptant ou à crédit. Nous sommes en partenariat avec une maison de crédit. Quand le paiement est effectué ou le crédit accepté, nous procédons à l’envoi des marchandises, selon les instructions du commercial.
Messieurs, en cinq phases je vous ai résumé l’activité de l’entreprise. »
- Merci madame. Nous souhaitons voir si vous avez dans votre base de clientèle, madame Drochard Antoinette ou monsieur Drochard Germain.
- Je regarde, oui j’ai trouvé madame Antoinette Drochard, c’est sur le secteur de Robert Rigaud. Un rendez-vous était prévu le mercredi quinze mai.
Le chef Sagol fronça le sourcil :
- Vous êtes sûre de la date, madame Lefranc ?
- J’en suis certaine, mais ce rendez-vous du quinze mai n’a pas été honoré.
- Ah oui ! fit Sagol.
- Robert a eu un accident et depuis il est en congé de maladie.
- Madame Lefranc, peut-on modifier la date d’un rendez-vous sur votre système ?
- Bien entendu, il arrive que le client ou le commercial fasse rectifier une date, ce n’est pas un problème.
Sagol voulait des précisions .
- Est-il possible de garder dans votre système informatique la trace des changements de date ?
- Non, ça ne présente aucun intérêt pour nous.
- Comment procède une télé-actrice lorsqu’elle a décroché un rendez-vous, demanda Gilles ?
- Elle le note sur la carte renvoyée par le client et elle rentre la date et l’heure du rendez-vous sur le planning informatique du commercial.
Sagol percuta sur la réponse de madame Lefranc ;
- Pourrions-nous voir la carte de madame Drochard ?
- Nous archivons par secteur de vente, veuillez me suivre dans la salle d’archives.
Le chef Sagol suivit madame Lefranc. Il passa devant le local des télé-actrices. Une douzaine de jeunes femmes travaillaient dans des box vitrés. La salle des archives était un bureau contenant des rayonnages sur lesquels étaient rangés des caissettes en plastique. Le numéro du secteur commercial était étiqueté sur chacune d’elles.
Madame Lefranc tira la caissette, il y avait un paquet par mois.
- Le mois de mai doit vous intéresser, je crois ?
- Merci madame.
Sagol prit celui qui contenait une cinquantaine de cartes. Il les examina une à une. Le nom d’Antoinette Drochard apparut devant les yeux du chef. Il prit la carte et replaça les autres.
- Nous pouvons rejoindre mes collègues, madame Lefranc.
- Messieurs, nous pouvons rentrer, nous avons trouvé ce que nous cherchions, déclara Sagol. Madame Lefranc, je vous remercie.
- Je n’ai fait qu’obéir aux consignes de monsieur Prieur.
- Nous voudrions voir votre patron. Avant de nous quitter, pouvez-vous nous conduire jusqu’à lui ?
- Suivez-moi messieurs.
Le bureau de monsieur Prieur était immense. De nombreux graphiques recouvraient les murs. Le PDG de la société « Cuisine Saine » suivait l’activité et les ventes au jour le jour.
Le chef Sagol prit la parole :
- Monsieur Prieur, je tenais à vous saluer avant notre départ. Madame Lefranc connaît parfaitement les rouages de votre entreprise, elle nous a été d’une aide précieuse.
- Monsieur Sagol, avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ?
- Je ne vous répondrai pas comme cela, monsieur Prieur. Je dirais que nous avons les réponses à certaines de nos questions. J’ai encore deux choses à vous demander .
- Je vous écoute.
- Nous avons besoin de l’adresse du domicile de monsieur Rigaud Robert .
- Je vous la note sur un post-it. Vous m’avez dit deux choses ?
- Oui, je voudrais savoir si vos commerciaux sont dotés d’une ou plusieurs panoplies d’ustensiles d’avance ?
- Non, ils ont une dotation pour les démonstrations. En revanche, certains commerciaux ont acheté une ou deux séries, ça leur permet parfois de procéder à des ventes immédiates. Sachez que je réprouve ce mode de fonctionnement. Les vendeurs qui opèrent de cette manière le font à notre insu.
- Je vous remercie de votre coopération monsieur Prieur. J’oubliais de vous préciser que nous emportons une carte, madame Lefranc a fait une photocopie.
- C’est bien messieurs. Je ne vous dis pas à bientôt, mais je vous souhaite de réussir dans votre enquête et de trouver votre coupable.
- Merci monsieur Prieur et bonne journée, ajouta Sagol.
Dans la voiture qui ramenait les gendarmes, le chef Sagol faisait le point sur la perquisition dans la société « Cuisine Saine » .
- Nous allons rencontrer monsieur Rigaud chez lui. Il y a pas mal d’anomalies dans la manière de travailler de ce monsieur. Le premier point, qu’il conviendra d’éclaircir, est la prise de rendez-vous par la télé-actrice, le jour du meurtre, et la saisie dans le logiciel de la société pour le lendemain.
- Ce qui est dommage, dit Gilles, c’est que nous ne puissions établir s’il s’agit d’une erreur de la télé-actrice ou d’une rectification à la demande de monsieur Rigaud.
- Absolument Gilles. Le deuxième point, c’est la vente des casseroles. Si monsieur Rigaud les a vendues, c’est de sa propre initiative.
Le nordiste insista sur le panier moyen.
- Madame Josette Michal parlait d’un montant de plus de mille sept cents euros, alors que la moyenne de l’entreprise était de mille trois cent cinquante-huit euros.
- Vous avez raison il faut aussi creuser aussi de ce côté, dit le chef.
De retour à la gendarmerie, Sagol appela Antoine Catano. Il lui fit brièvement le bilan de la visite dans les locaux de l’entreprise « Cuisine Saine ». Antoine lui confirma qu’il fallait travailler dans la direction de Robert Rigaud.
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