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KELLER, Richard – Les Deux Bouts de la corde

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15:38
6 mars 2010


Richtoo

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21

Chapitre 20

Robert Rigaud habitait sur une colline à proximité du bourg, il avait hérité cette ferme de ses parents. Ils étaient morts l’année de ses vingt-cinq ans. Célibataire, il était âgé aujourd’hui de cinquante-quatre ans.

Robert était fils unique et, à la disparition de ses parents, il ne reprit pas l’activité agricole. Il avait aménagé la propriété pour l’élevage de chevaux, c’était sa passion. Il possédait un mâle alezan et trois juments dont deux poulinières.

Les gendarmes engagèrent leur véhicule sur le chemin de terre qui grimpait jusqu’au bâtiment d’habitation. Un gros chien blanc aboya et se mit en travers devant le portail. Robert Rigaud, un bras en écharpe, apparut sur le pas de la porte. Il  rappela son chien, Sultan revint vers son maître en grognant.

Les gendarmes stoppèrent leur Peugeot et vinrent à la rencontre du propriétaire des lieux.

- Bonjour monsieur, êtes-vous monsieur Robert Rigaud ?

- C’est moi, c’est à quel sujet ?

- Je suis l’adjudant-chef Sagol et voici mes adjoints. Dans le cadre d’une enquête, nous souhaitons vous demander des éclaircissements sur certains de vos clients ?

Rigaud ne bougeait pas du seuil de la porte d’entrée.

- Qui, par exemple ?

- Madame et monsieur Germain Drochard.

- Ah ceux qui sont morts ! Je pense ?

- Absolument, vous les aviez rencontrés ?

- Oui, chez madame Josette Michal.

- Jamais chez eux ? demanda Sagol .

- Non, j’aurais dû y aller le lendemain du décès.

- Vous dites j’aurais dû y aller, pour quelle raison n’y êtes-vous pas allé ?

- J’ai eu un accident de la circulation.

- Donnez-nous des précisions monsieur Rigaud ?

- Je roulais sur une petite route en direction de mon domicile. Un abruti m’a coupé la route sur la gauche et, pour l’éviter, j’ai donné un coup de volant qui m’a fait perdre le contrôle de la voiture. Le voyage s’est terminé contre un vieux châtaignier. Je vous rassure l’arbre et l’abruti n’ont rien eu. L’arbre ne s’est pas enfui, mais l’abruti ne s’est pas arrêté. Je me suis cassé la clavicule.

- C’était quel jour à quelle heure ? questionna le gendarme Gilles .

- Le quatorze, vers midi.

- Pourriez-vous nous indiquer l’endroit précis ? reprit le chef Sagol .

- C’est à deux kilomètres d’ici, le croisement se nomme « le carrefour du chêne ». A cet endroit, il y a un chêne vieux de plusieurs centaines d’années.

- Y a-t-il eu un constat de police ou de gendarmerie, monsieur Rigaud ?

- Non puisque je vous dis que l’autre conducteur a pris la fuite.

- Avez-vous déposé une plainte ?

- Pour quoi faire? Ce genre d’individu vous ne les retrouvez jamais, c’est du temps perdu.

- Qui vous a secouru, demanda Gilles ?

- Personne messieurs, je me suis rendu à l’hôpital en conduisant d’une main.

- Avez-vous des témoins ? ajouta Sagol .

- Il y a peu de circulation à cet endroit, seuls des habitués fréquentent cette route étroite.

Gilles reprit la parole :

- Possédez-vous un agenda pour vos rendez-vous ? Nous voudrions le consulter .

Rigaud se dirigea vers une voiture garée dans la cour.

- Le voilà monsieur, je n’y ai pas touché depuis mon accident.

- Le calepin était très bien tenu. Roger Rigaud écrivait au crayon de papier, ce qui permettait d’effacer ou de modifier les rendez-vous proprement. Gilles l’examina minutieusement. Rigaud avait bien noté un rendez-vous avec Antoinette Drochard, le mercredi quinze mai à douze heures trente.

- Merci monsieur Rigaud, il rendit l’agenda à son propriétaire.

- Etes-vous satisfait messieurs, demanda Robert Rigaud ?

Le chef Sagol mit fin à l’interrogatoire.

- Ce sera tout pour aujourd’hui, monsieur Rigaud. Je vous demande simplement de rester à la disposition de la justice pendant la durée de l’enquête, nous aurons peut-être besoin de vous solliciter pour d’autres renseignements. Au revoir et à bientôt.

- Au plaisir messieurs.

Les gendarmes prirent place dans la voiture bleue, le nordiste était au volant.

Liard, qui comme le nordiste avait observé toute la scène, résuma le sentiment du groupe :

- Ce mec-là, il n’est pas clair !

- Je pense un peu comme vous, mais son alibi tient la route. Il faut recouper avec l’hôpital, nous jouons sur quelques minutes. Gilles et le nordiste, vous irez au service des urgences cet après-midi, Liard, vous vous rendrez à la caserne des pompiers afin de procéder aux vérifications qui s’imposent.


Elodie, la compagne de Nicolas Favant, le facteur, était de service aux urgences. Il était quatorze heures, Gilles et le nordiste se présentèrent à l’accueil.  Ils virent une jeune et jolie brune devant l’ordinateur. Elle tourna  la tête vers eux, ses immenses yeux verts éclairaient la beauté saisissante de son visage.

- Messieurs bonjour, que désirez-vous ?

- Gilles lui demanda s’il pouvait discuter dans une pièce avec elle.

- Je vous demande un instant, j’appelle ma collègue qui est partie boire un café.

Elle sortit en courant. Elle portait une blouse blanche moulante et le contre-jour dans le couloir laissait apparaître, par une transparence coquine, un string blanc minuscule. Gilles et le nordiste se regardèrent. Les deux hommes pensaient que l’heureux élu de son cœur avait bien de la chance. Ils ne savaient pas que c’était le facteur Nicolas.

Elle revint avec sa collègue, qui n’avait malheureusement pas les mêmes atouts  qu’elle.

- Voilà messieurs les gendarmes, veuillez me suivre.

Elle les emmena dans une pièce servant à la prise en charge des malades.

Gilles lui dit qu’il n’était pas malade.

- Rassurez-vous, je ne vais pas vous amputer si ce n’est pas nécessaire.

Elle avait de l’humour. Gilles précisa le but de leur visite.

- Nous faisons des recherches concernant un accidenté qui serait passé par votre service le quatorze mai. Il s’agit de monsieur Robert Rigaud.

- Comme je n’ai pas de moniteur dans cette salle, je vais noter ce que vous désirez connaître, ensuite j’irai consulter les fichiers.

- Je veux tout savoir sur cet homme mademoiselle, je peux vous appeler mademoiselle?

- Elodie c’est mieux. A l’hôpital, c’est l’usage d’appeler les gens par leur prénom. Je vais imprimer sa fiche. En revanche, je n’ai pas le droit de vous communiquer les données médicales.

- Je comprends Elodie, mais avec les informations concernant son passage, ce sera déjà bien.

- Attendez-moi quelques instants. Ce ne sera pas long.

Les deux hommes dirigèrent leur regard vers la porte dans l’espoir qu’un contre jour miraculeux se reproduise.

- Tu vois Gilles, les miracles n’ont lieu qu’une fois, railla le nordiste à l’intention de son collègue.

Deux minutes à peine s’étaient écoulées lorsque l’infirmière ouvrit la porte une feuille à la main.

- Monsieur Robert Rigaud a été admis aux urgences le mardi quatorze mai à douze heures trente. Il est reparti à quatorze heures quarante-cinq.

Gilles regarda la feuille que lui avait donnée Elodie. Il la lut et  relut plusieurs fois.

- Elodie êtes-vous sûre de la date et de l’heure indiquées?

- Absolument, chaque arrivée est datée de l’heure de la première saisie. Le départ  correspond à l’heure du paiement ou de l’utilisation de la carte vitale ; c’est le moment où nous validons les actes effectués.

- Il ne nous reste plus qu’à vous dire un grand merci pour votre gentillesse.

- C’est naturel, c’est le contraire qui m’aurait semblé anormal. Au fait, votre monsieur Rigaud a été soigné pour une fracture de la clavicule. Je ne vous ai rien dit.

- Merci, dit Gilles, et bonne fin d’après-midi, au revoir mademoiselle Elodie.

- Au revoir messieurs.

Les deux hommes étaient à l’ombre sous les platanes, Gilles le premier rompit le silence.

- Tu vois nordiste, nous avons vu un canon de beauté, un rayon de soleil.

- Oui cher ami, mais notre homme ne pouvait pas être à la fois chez Toinette et Germain et à l’hôpital. Notre château de cartes s’écroule.

Gilles était toujours convaincu qu’il y avait un détail qui ne cadrait pas dans tout ça.

- Nordiste, il y a une pièce du puzzle qui ne fait pas partie du jeu.

- Tu t’obstines Gilles la petite Elodie a fourni la preuve de l’innocence de ce suspect.

- J’espère que Liard aura plus de chance que nous, ajouta Gilles.

Liard était déjà de retour à la gendarmerie du bourg. Il discutait avec le chef Sagol. Gilles et le nordiste firent irruption dans la pièce. Sagol comprit de suite, à la mine de son adjoint, que la pêche n’avait pas été abondante.

- Alors messieurs, on rentre bredouille ?

- Chef, l’alibi est en béton, nous avons ici une copie de l’admission de Robert Rigaud aux urgences de l’hôpital. A l’heure du crime, il était entre les mains des médecins. Il souffrait d’une fracture de la clavicule.

- Merci Gilles, notre collègue Liard a vu le lieutenant des pompiers. Il n’y a pas eu d’intervention pour un accident au lieu-dit du « carrefour du chêne », ni ailleurs, concernant monsieur Rigaud. Cela corrobore ce qu’il nous a déclaré ce matin.

Gilles reprit la parole :

- Chef, je suis convaincu qu’il y a un détail qui nous échappe dans le cas de Robert Rigaud. J’ai été frappé par son attitude, ce matin. Cet homme est un commercial, donc un homme de contact. Ce n’est pas non plus un débutant. Comment pouvons-nous expliquer son comportement à notre égard ? S’il ne nous aime pas, son métier lui aurait permis de faire bonne figure. Il ne nous a pas proposé d’entrer, il est toujours resté avec son chien à ses côtés, c’est une façon inconsciente de tenter de se protéger.

- Je suis de votre avis Gilles, mais avec les billes que nous avons, nous ne pouvons pas retourner chez lui, il est innocenté par son accident.


Elodie termina son service à dix-huit heures. Elle se remémorait les questions des gendarmes. Le doute s’insinuait dans son esprit. L’hôpital se situait à  un kilomètre à l’extérieur du bourg. Elle aimait bien rentrer à pied aux beaux jours. Nous étions le jeudi six juin et la température accusait encore trente-quatre degrés.

Nicolas avait décidé d’aller à sa rencontre. Il pensait trouver un peu de fraîcheur à l’extérieur, il dut vite déchanter. Il n’y avait pas un souffle d’air et la météo annonçait que l’anticyclone s’était fixé sur notre pays pour plusieurs jours.

Les dégâts, causés par cette vague de chaleur, étaient perceptibles au service des urgences. Il ne se passait pas une journée sans qu’il y ait des personnes âgées admises dans un état de déshydratation avancée. Malgré une mobilisation sans précédent du corps médical, quelques décès survenaient quotidiennement. A la moiteur des journées, s’ajoutait une pollution qui avait largement dépassé le seuil d’alerte maximum. Il était conseillé aux personnes fragiles de rester chez elles.

Elodie marchait  d’un pas alerte. Elle était pressée de rentrer à l’appartement pour prendre une douche froide, enfin tiède car même les canalisations étaient chaudes. Lorsqu’elle aperçut Nicolas, elle fut aux anges. Elle l’embrassa avec amour, passion, tendresse et volupté. Nicolas était prêt à lui donner mieux qu’un baiser, mais les tourtereaux étaient dans la rue, alors les gestes restèrent chastes. Ils se regardèrent les yeux dans les yeux. Ils ne se parlaient pas, mais leurs regards s’étaient tout dit, ils avaient des braises incandescentes dans leur corps.

Elodie portait une jupe très courte qui, avec la chaleur et la transpiration, collait à ses cuisses. Nicolas avait du mal à rester sage. La douce Elodie lui faisait vivre d’intenses émotions, qu’elle partageait aussi. Elle était humide et ce n’était pas seulement dû  à la moiteur d’un été précoce. Elle était tout simplement amoureuse et excitée par son homme.

Les amants allongèrent le pas. Nicolas avait préparé le repas et il ne voulait pas dévoiler le menu à sa compagne. Elle lui fit les yeux doux, lui susurra des mots à l’oreille, pour le pousser dans ses retranchements. Il tenait bon. Elle lui fit du chantage à voix basse  s’il ne lui donnait pas le menu, elle quitterait son string dans la rue. Nicolas, coquin en diable, la prit au mot:

- Chiche ! Mon amour.

Elodie tergiversait, elle était prise à son propre piège. Heureusement, ils arrivaient chez eux. Nicolas poussa la lourde porte d’entrée. Après avoir appuyé sur la minuterie de la montée d’escalier, il l’entendit claquer, elle venait de se refermer. Il se tourna vers sa chérie.

Elodie lui dit :

- J’ai joué, j’ai perdu.

Elle venait de dégrafer sa jupe, elle quittait son string.

- Tu es folle chérie, on pourrait nous voir.

Elodie lui jeta sa jupe et son string.

Nicolas était à la fois craintif et excité. Il avait peur qu’un voisin ne veuille rentrer ou sortir, mais il prenait goût à ce petit jeu, Elodie aussi.

Elle grimpa les escaliers en se déhanchant, la lumière brillait sur sa toison frisée. Elle déboutonna son chemisier en arrivant à l’avant dernier palier, elle n’avait plus que son soutien-gorge blanc en dentelle. Elle le dégrafa langoureusement et le jeta à Nicolas. Elle était entièrement nue.

Nicolas s’approcha d’elle, elle grimpa les escaliers en se cambrant, la pointe des seins tendue. Il les pinça légèrement, sa compagne se cambra un peu plus.

- Chérie, je n’en peux plus.

Il restait une dizaine de marches à gravir. Elodie arracha la chemise de Nicolas. Elle déboutonna son pantalon , il se retrouva en caleçon. Elle se baissa pour embrasser le sexe tendu de son homme. La minuterie s’éteignit. Les deux coquins ne rallumèrent pas, ils firent l’amour sur le palier de l’appartement. Elodie était insatiable et Nicolas répondait à toutes ses demandes. Il trouva les clés, ils refermèrent la porte.

Nicolas avait préparé une salade composée de crevettes, de pamplemousses et autres fruits et légumes. Ils se mirent à table en restant nus. Ils firent encore l’amour pendant le repas. Elodie se positionna sur la chaise de Nicolas, ils finirent le repas dans cette position et jouirent intensément. Ils dégustèrent une glace au dessert.

Epuisés, les amants prirent une douche ensemble. Elodie cajola son homme, Nicolas lui rendit ses câlineries, la fatigue s’appelait « caresse » . Les deux amants se lovèrent chacun dans un fauteuil. Elodie voulait parler, avec Nicolas, d’un sujet qui la tracassait.

- Chéri, j’ai eu la visite des gendarmes, cet après-midi. Je crois que c’est au sujet de tes clients.

- Que te voulaient-ils ?

- Ils souhaitaient savoir si un patient était venu aux urgences le quatorze mai.

- Et alors ?

- Ils sont repartis déçus. J’ai cru comprendre qu’à l’heure où il se faisait soigner chez nous, le meurtrier tuait tes clients.

- Je sais que toi aussi tu es tenue au secret, mais qui est ce bonhomme ?

- Attention Nicolas, je risque ma place. Il s’appelle Robert Rigaud, tu connais ?

- Oui, c’est le gars qui vend des casseroles « Cuisine Saine », mais je crois qu’il a eu un accident.

- C’est vrai, il a une clavicule cassée.

- J’ai menti aux gendarmes et ça me chagrine.

- Comment ça, tu mens, toi ?

- Lorsqu’ils m’ont demandé l’heure d’arrivée de Monsieur Rigaud, je leur ai sorti la fiche d’admission.

- Alors, où est ton problème ? Tu m’as toujours dit qu’il y avait tout sur ce document.

- En effet Nicolas, mais j’ai omis de leur préciser un détail qui, à mon avis, doit changer beaucoup de choses pour eux et pour leur suspect.

- Quel détail ? demanda Nicolas impatient.

- Il y a eu deux fautes dans la programmation informatique de l’hôpital. La première erreur a eu lieu en octobre, lors du passage à l’heure d’hiver. Le responsable informatique s’est trompé. Au  lieu de reculer l’horloge du serveur, il l’a avancée d’une heure. La deuxième faute, c’est que l’hôpital a fonctionné pendant plus de six mois comme cela. La mise à jour a été effectuée la semaine passée.

- Sur ta feuille d’admission, à quelle heure Robert Rigaud est-il arrivé ?

- Il est entré à douze heures trente et ressorti à quatorze heures quarante-cinq. Le décalage étant d’une heure, en réalité, il a été pris en charge à treize heures trente et il est sorti à quinze heures quarante-cinq.

- Le décès ayant eu lieu aux environs de douze heures trente, c’est sûr, ça change tout !

- Demain matin, j’irai voir les gendarmes pour leur expliquer ce qui s’est réellement passé et je m’excuserai pour cette grossière erreur.

- Tu as raison Elodie, ils seront contents de ton information.

16:13
6 mars 2010


Richtoo

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Chapitre 21


Vendredi sept juin, cela faisait vingt-quatre jours que Toinette et Germain étaient passés de vie à trépas. Ce jour-là, le gendarme Gilles, qui était matinal, arriva très tôt. Il lut le journal en attendant ses collègues. Il était sept heures et demie, or l’accueil est ouvert au public à partir de huit heures. Elodie commençait son service à huit heures et demie. Elle avait décidé de se rendre à la gendarmerie pour expliquer les anomalies informatiques du service des urgences. Elle appuya sur le bouton de l’interphone.

Gilles leva la tête, il l’aperçut et vint lui demander ce qu’elle désirait.

- Bonjour mademoiselle Elodie, vous êtes tombée du lit ce matin.

- Bonjour monsieur, je viens au sujet de votre visite d’hier après-midi, j’ai oublié de vous dire quelque chose de très important.

- Entrez.

Gilles ouvrit la porte et fit asseoir Elodie.

- L’heure imprimée sur le document, que je vous ai remis hier, est fausse. En réalité, il faut ajouter une heure.

- Je ne comprends pas Elodie, expliquez-moi pourquoi ?

Elodie commençait à répondre lorsque le chef Sagol arriva.

- Bonjour monsieur.

- Je vous présente mon chef, l’adjudant-chef Sagol qui est le responsable de l’enquête.

- Bonjour mademoiselle, lança Sagol, bonjour Gilles.

- Bonjour chef, mademoiselle Elodie est infirmière au service des urgences, c’est elle qui nous a renseignés sur l’admission au service des urgences de monsieur Robert Rigaud. Elle a du nouveau par rapport à hier.

- Oui monsieur, il y a eu pendant plusieurs mois un décalage d’une heure dû à une manipulation informatique erronée. Lors du passage de l’heure d’été à l’heure d’hiver , le système a été avancé d’une heure, au lieu d’être retardé. Cela a créé une différence de deux heures en hiver et d’une heure actuellement.

- Cette anomalie n’a pas été rectifiée ? demanda Sagol.

- Seulement la semaine passée. Cela ne concernait qu’un logiciel secondaire, ce qui explique que, pendant plusieurs mois, l’heure affichée sur les fiches d’admission était fausse.

Gilles posa une question à Elodie :

- Monsieur Robert Rigaud est passé à douze heures trente, quelle heure était-il en réalité ?

- Il était treize heures trente.

Sagol demanda à Elodie si elle était d’accord pour signer sa déposition.

- Pas de problème monsieur le chef, je n’ai pas le droit de cacher la vérité, déclara Elodie. Je voudrais aller au travail maintenant, sinon je vais être en retard.

Gilles lui proposa de l’emmener en voiture pour lui faire gagner du temps.

- Je vous remercie, mais une bonne marche à pied me fera le plus grand bien.

Il raccompagna l’infirmière jusqu’à la porte.

Elodie salua les deux hommes et partit à grandes enjambées en direction de l’hôpital.

- Gilles, je crois que vous avez la réponse à votre intime conviction. Il nous reste à attendre l’arrivée de Liard et du nordiste, puis nous irons cueillir monsieur Rigaud. Il doit avoir une petite histoire à nous raconter.

- C’est exact chef, c’est comme si un sixième sens m’avait prévenu. Ça ne collait pas tout ça. Bien sûr, il faut d’autres preuves, mais nous avons progressé dans la recherche du coupable.

- Je ne vous le fais pas dire, cher ami.

Gilles mit ses deux autres collègues au courant devant un café.

- Maintenant messieurs, espérons que notre homme viendra avec nous sans poser de problème. Si vous êtes prêts, nous y allons, dit Sagol.

Les quatre hommes prirent un fourgon et mirent les gilets pare-balles à l’arrière du véhicule.

- On ne sait jamais ! dit le nordiste.

Comme la veille, le chien aboya et Rober Rigaud sortit sur le seuil.

Le chef Sagol s’approcha.

- Bonjour monsieur Rigaud, je vous demande d’éloigner votre chien.

- Que voulez-vous encore ?

- Vous parler, il faudrait nous accompagner jusqu’à la gendarmerie.

- Je vous demande un instant, je vais me préparer.

- Ce n’est pas nécessaire, vous pouvez venir dans cette tenue.

Le chef Sagol était prudent, il ne voulait pas que le suspect retourne à l’intérieur de la maison.

- Je vais attacher le chien et je suis à vous messieurs.

Il se dirigea vers un arbre au pied duquel était fixée une chaîne. Il accrocha le mousqueton au collier de l’animal et marcha en direction des gendarmes.

Le chef Sagol ne lui passa pas les menottes, avec une clavicule cassée, Rigaud ne constituait pas un danger pour la maréchaussée. Liard prit le volant, Sagol s’assit à côté de lui, tandis que Gilles et le nordiste encadraient Robert Rigaud à l’arrière du fourgon.

L’interrogatoire commença, monsieur Rigaud se disait surpris par l’intervention des gendarmes.

- Je ne saisis pas tout ce battage messieurs, je vous ai dit, hier, que j’étais à l’hôpital à l’heure du meurtre des époux Drochard.

Gilles lui répondit du tac au tac :

- Qui vous a parlé de l’heure du meurtre, monsieur Rigaud ?

- Vous, je suppose.

- Vous supposez mal monsieur Rigaud, nous ne l’avons pas abordé avec vous, rétorqua Sagol.

Rigaud n’était pas ébranlé par ses interlocuteurs, il avait l’habitude d’avoir en face de lui de la contradiction.

- J’ai procédé par déduction, puisque vous m’avez demandé à quelle heure avait eu lieu mon accident.

- Il se trouve que vous nous avez menti hier, monsieur Rigaud, asséna Gilles.

- A quel propos monsieur ?

- L’heure de votre accident, rétorqua Sagol.

- Je n’ai pas regardé ma montre, mais il était aux environs de midi.

- Non monsieur Rigaud, si je vous dis treize heures, qu’en pensez-vous ?

- C’est de la manipulation, je crois que je vais attendre mon avocat, je ne dirais plus rien messieurs.

- A votre guise, monsieur Rigaud,

Le chef Sagol lui signifia sa mise en garde à vue.

- Si vous pensez que la meilleure défense est le silence, vous êtes dans l’erreur, le gendarme est patient. Gilles, appelez le docteur Tardieu pour effectuer des prélèvements.

- Entendu, chef.

- Monsieur Rigaud, nous allons procéder à des analyses sanguines et notamment d’ADN.

- Je ne vois pas ce que vous cherchez avec moi, monsieur Sagol, c’est de l’acharnement.

- Nous verrons bien monsieur Rigaud, trouvez un autre alibi si vous êtes sûr de votre innocence.

Robert Rigaud adopta une position de mutisme , il n’adressa plus la parole à personne.

Le docteur Tardieu passa à la gendarmerie en fin de matinée. Il effectua rapidement les prélèvements sanguins et salivaires. Il ne restait plus qu’à transmettre les échantillons au labo en précisant que c’était très urgent.

 

Après avoir déjeuné, dans le petit restaurant habituel du bourg, les gendarmes  revinrent à la brigade. Le chef Sagol devait prévenir Antoine Catano car il fallait perquisitionner au domicile de Robert Rigaud. Pendant que ses trois subordonnés procédaient à une tentative d’interrogatoire du suspect, Sagol décrocha le téléphone et composa le numéro du juge d’instruction.

- Allô ! Antoine Catano, je vous écoute.

- Bonjour Antoine, Sagol à l’appareil, toujours aussi chaud ?

- J’ai mis un ventilateur, la justice est pauvre, et vous, du neuf ?

- Ah oui ! Je crois que c’est la meilleure piste depuis le début de l’enquête. Nous avons appréhendé monsieur Rigaud ce matin, il nie tout en bloc.

- C’est fréquent dans un premier temps, Sagol.

- Bien sûr, il a choisi de ne plus répondre à nos questions. Le faisceau de présomptions est important, je souhaite effectuer une perquisition chez lui cet après-midi.

- Si vous n’y voyez pas d’inconvénient je vous rejoins, j’ai envie d’aller sur le terrain.

- C’est d’accord, nous vous attendons à la gendarmerie du bourg.

- Entendu, je serai là vers quinze heures, à tout de suite Sagol.

- A tout à l’heure, Antoine.

Sagol rejoignit ses trois collègues qui étaient dans une cellule avec Robert Rigaud.

- Monsieur Rigaud, je vous informe que le juge d’instruction, Antoine Catano, sera ici vers quinze heures. Si vous avez des choses à dire, ce sera le moment.  Souhaitez-vous contacter un avocat ?

- Je connais maître Livi, c’est lui qu’il faut appeler.

- Venez avec nous, vous le contacterez vous-même.

Maître Livi était absent, sa secrétaire prit note et se chargeait de le prévenir.

- Monsieur Rigaud, souhaitez-vous la présence d’un autre avocat ? demanda Sagol .

.- Non, maître Livi fera l’affaire.

- Avez-vous d’autres choses à nous dire concernant la journée du quatorze mai ? interrogea Gilles .

- Je n’ai rien à ajouter, ramenez-moi en cellule.

- Ici, monsieur Rigaud, c’est nous qui décidons de ce que nous avons à faire, rétorqua le chef Sagol. Nous attendrons ici l’arrivée du juge.

Antoine Catano n’avait pas traîné pour venir. Après avoir raccroché le téléphone, il fit immédiatement taper, par la greffière, l’ordre de perquisition et fila aussitôt. Le juge Catano aimait beaucoup être sur le terrain. De plus, le chef Sagol et son équipe avaient toute sa sympathie, il se sentait bien avec eux.

A l’arrivée d’Antoine, Sagol sortit de la pièce où se trouvait le suspect et les autres gendarmes. Il alla dehors à la rencontre du juge.

- Alors Sagol, la pêche est bonne à ce qu’il paraît?

- C’est l’avenir qui va le dire.

- Toujours muet, l’oiseau ?

- Oui, il a choisi maître Livi, mais il est absent.

- Il n’a pas désigné un autre avocat ?

- Il ne veut personne d’autre.

- Si maître Livi est prévenu, le reste ne nous concerne pas.

- Antoine, je vous conduis jusqu’à lui, ajouta Sagol.

- Allons-y cher ami.

- Monsieur Rigaud, je vous présente le juge d’instruction en charge du dossier dans lequel vous êtes suspecté.

- Merci monsieur Sagol. Je suis Antoine Catano. Je souhaite avoir des explications sur votre emploi du temps du quatorze mai, entre onze heures et treize heures.

- J’ai déjà averti vos hommes que je n’ai rien à dire, répéta Rigaud.

- Dans ce cas, monsieur Rigaud, nous allons perquisitionner votre propriété. A l’issue de cette visite, je procéderai certainement à votre mise en examen et vous serez écroué. Est-ce vraiment cela que vous souhaitez, monsieur Rigaud ?

- Je n’ai rien à déclarer monsieur, mettez-moi au trou.

- Monsieur Rigaud, vous vivez seul, je crois, questionna Sagol . Qui peut s’occuper de vos animaux ?

- Monsieur Lachenaz, il habite au pied de la colline.

- Nous irons le voir de votre part.

- Je dois vous dire merci, grommela Rigaud.

- Ce ne sera pas indispensable monsieur Rigaud, répondit Sagol.

Le suspect, laissé en cellule, fut confié aux gendarmes présents à la brigade. Le juge Catano et l’équipe du chef Sagol prirent la route en direction du logis de monsieur Robert Rigaud. Gilles avait émis l’idée de passer par le carrefour du vieux chêne pour revoir les lieux du supposé accident du suspect.

C’était un endroit bucolique, au croisement de quatre routes. L’arbre majestueux couvrait de son feuillage la majeure partie de la chaussée. Quelques mètres plus loin, un châtaignier faisait de l’ombre. Il y avait des restes d’un pique-nique, l’endroit devait être prisé le dimanche à la belle saison. Le gendarme Gilles s’approcha du vieil arbre. Il voulait vérifier l’impact d’un véhicule sur le tronc, l’écorce avait bien été arrachée.. Robert Rigaud avait probablement raison sur ce point, l’accident avait pu se produire ici.

Le groupe repartit en direction de la colline où monsieur Rigaud habitait. Ils firent une halte chez monsieur Lachenaz, c’était un vieux monsieur assez sympathique. Il ne posa aucune question et donna son accord pour s’occuper des bêtes le temps nécessaire.

Le juge et les gendarmes n’eurent pas besoin de briser la serrure, Rigaud leur avait donné la clé sans difficulté. Le chien blanc attaché hurlait en tirant sur sa chaîne. Les cinq hommes pénétrèrent dans la maison. C’était une vieille ferme en pisé, typiquement dauphinoise. Les murs étaient très épais et, malgré la chaleur des derniers jours, il régnait une température fraîche dans la cuisine.

Les gendarmes ne savaient pas trop ce qu’ils cherchaient. Le nordiste fut attiré par une série de casseroles neuves. Deux d’entre elles étaient cabossées, la plus petite avait quelques traces brunâtres. Sagol et Antoine Catano décidèrent de les faire analyser. Les deux gamelles furent mises dans un sac en plastique scellé.

Liard appela ses compagnons, il venait de trouver un jambon entamé pendu dans un débarras à l’étage. Il était pendu par une cordelette, qui attira l’attention des hommes. Un morceau d’une autre corde était attaché et incrusté dans la viande. Sagol prit un sac en plastique et mit des gants avant de le dépendre, les relevés d’empreintes pouvant s’avérer d’un grand secours.

Ils se rendirent dans la chambre de Robert Rigaud Un crucifix était accroché au-dessus du lit et deux photos dans un cadre trônaient sur la table de nuit. La première représentait un jeune couple qui s’embrassait. La deuxième montrait une jeune fille d’une quinzaine d’années assise dans un pré, elle souriait avec un brin d’herbe au coin des lèvres. Dans l’armoire de type campagnard, les hommes enlevèrent le linge et le remirent en place, il n’y avait rien d’autre.

Le groupe avait fait le tour de toutes les pièces, ils avaient visité les dépendances et n’avaient rien trouvé de significatif. Gilles récupéra l’agenda du suspect avant de partir. Antoine Catano et le chef Sagol étaient satisfaits, ils étaient convaincus que le jambon et les casseroles parleraient.

Les deux hommes questionnèrent le suspect sur leurs trouvailles. Celui-ci  resta sur sa position, il refusa de collaborer. Le juge Catano prit un air solennel pour lui signifier sa mise en examen pour double assassinat sur les personnes d’Antoinette et Germain Drochard, avec transfert immédiat à la maison d’arrêt.

- J’informe votre avocat, maître Livi.

- Je n’y suis pour rien, monsieur le juge, assura Rigaud.

Le juge Catano et ses gendarmes s’installèrent dans un bureau et fermèrent la porte.

Antoine Catano prit le premier la parole :

- Voilà du travail bien fait. J’apprécie votre professionnalisme et la qualité de nos contacts, je tenais à vous le dire de vive voix. Je crois que nous tenons le coupable. Il parlera, c’est trop neuf, quelques jours en milieu carcéral le rendront bavard. Cela nous permettra de connaître le mobile.

Gilles donna son avis. Il croyait à un litige d’ordre financier concernant l’achat d’une panoplie complète par Toinette. Sagol penchait aussi pour cette hypothèse, mais il se disait qu’on ne tue pas pour si peu de choses. Liard et le nordiste avaient du mal à trouver un mobile, ils ne voyaient qu’un différend commercial. Les cinq hommes prirent un café avant d’évacuer Rigaud vers la maison d’arrêt.

 

L’adjudant-chef Sagol et le juge d’instruction Catano étaient réunis dans le bureau du juge au palais de justice. En ce jeudi vingt juin, ils attendaient, d’une minute à l’autre, les résultats des analyses ADN de Robert Rigaud. Antoine Catano trouvait le temps long, il avait convoqué le suspect le lundi dix-sept, ce dernier avait campé sur ses positions. Maître Livi, habitué des prétoires, avait informé son client de son attitude suicidaire. Ce dernier niait être compromis dans cette affaire. L’avocat était perplexe, mais il adopta la ligne de défense de son client.

Deux coups furent frappés à la porte, la greffière ouvrit. Un coursier apportait les résultats du laboratoire scientifique de la gendarmerie nationale. Sagol se plaça près du juge Catano, il voulait prendre connaissance des conclusions du labo en même temps que lui.

Antoine Catano ouvrit l’enveloppe avec un coupe-papier en forme d’épée. Les deux hommes lurent le rapport, il y avait beaucoup de termes techniques. Une phrase attira leur attention: « le séquençage a permis de déterminer une similitude sur le prélèvement numéro 218 14052005 et  le prélèvement 453 07062005. »

Les deux hommes levèrent un poing vainqueur et frappèrent leurs mains dans une amicale et virile poignée. Le premier numéro concernait les empreintes collectées sur la cordelette ayant supportée le jambon dans le grenier de Toinette et Germain. Le second correspondait au prélèvement salivaire effectué sur la personne de Robert Rigaud.

Les deux hommes continuèrent page après page, la lecture du document. Ils lurent la même phrase « le séquençage a permis… ». Il s’agissait de l’analyse des traces marrons trouvées sur la casserole saisie au domicile du suspect. C’était du sang humain, il appartenait au défunt Germain Drochard. La suite du rapport n’apporta pas d’autre élément à charge.

Antoine Catano envoya une poussée dans le dos de Sagol, ce dernier répliqua par un coup d’épaule. C’était leur manière de se congratuler.

- Bon boulot ! Vous et vos hommes, vous pouvez être fiers. Ce n’était pas gagné après la libération de Youssef Bekrane.

- Le facteur chance, du flair et un peu de métier nous ont permis d’accorder aux époux Drochard un ultime cadeau, celui de reposer en paix. Leur crime ne restera pas impuni, déclara Sagol.

- Etes-vous disponible demain matin ? demanda Catano à Sagol .

- Avec les nouvelles que nous venons de lire, je crois que oui, cher Antoine.

- Je convoque pour demain matin le prévenu et son avocat. Je formule l’espoir d’entendre les aveux du coupable. Maintenant, il ne peut plus nier.

- Antoine, si vous êtes d’accord, j’aimerais venir avec mon adjoint, le gendarme Gilles. C’est un collaborateur promis à une belle carrière, il excelle dans les situations difficiles.

- Accordé, nous ne pouvons pas faire venir toute l’équipe, mais je vous charge de leur transmettre mes félicitations. A ce propos, je compte inviter vos hommes autour d’une bonne table dans les jours à venir, nous en reparlerons.

- C’est une excellente idée Antoine, je vais de ce pas leur en parler.

- Donc à demain, disons à neuf heures trente ici.

- Pas de problème, à demain Antoine.

- A demain Sagol.

Antoine Catano passa deux coups de fil, le premier à maître Livi pour l’informer des résultats qui accablaient son client. La deuxième communication était pour la gendarmerie. Il prévint le service concerné. Il faudrait une escorte pour extraire de prison le prévenu et l’amener au palais de justice le lendemain matin. Il confirma sa demande par écrit.

 

C’était officiel, aujourd’hui, vingt et un juin, l’été commençait. Gilles et Sagol buvaient un café à proximité du palais de justice. Il était presque neuf heures, ils avaient le temps. Le soleil brillait et chauffait déjà l’atmosphère. Antoine Catano passa à leur hauteur, il ne les avait pas vu.

Sagol  le hèla :

- Antoine!

Ce dernier se retourna, fit demi-tour et vint à la table des deux gendarmes.

- Bonjour Monsieur Catano, salua le gendarme Gilles.

- Gilles, vous allez me mettre de mauvaise humeur, monsieur c’est dans le prétoire, ici, c’est Antoine.

- Excusez-moi Antoine, j’ai du mal à m’habituer, balbutia Gilles.

- Bonjour Antoine, un café vite fait ?

- Avec plaisir Sagol, ça va depuis hier ?

- Oui, c’est la saint Jean et ce soir la fête de la musique. De plus, ça tombe un vendredi soir, c’est parfait.

- Vous êtes musicien Sagol ?

- Pas du tout, je dirais un peu mélomane.

Il ne voulait pas parler de sa passion pour les chansons d’avant- guerre et de sa collection de soixante-dix-huit tours.

- J’ai joué du violon pendant plusieurs années, maintenant j’envoie au violon, c’est une forme de continuité.

Antoine Catano aimait aussi jouer avec les mots.

- Et vous Gilles, vous êtes jeune, vous êtes un rappeur ?

- Cela aurait pu, j’ai joué un peu d’accordéon et j’aime plutôt les chansons à texte, Brassens, Brel, Aznavour …

- Je vous remercie pour le café. Il faut y aller, nous avons de la visite ce matin, messieurs.

- Je m’occupe de l’addition et nous arrivons Antoine, répliqua le chef Sagol.

Les trois hommes récapitulèrent les points que le juge Catano allait aborder avec Robert Rigaud et maître Livi.  Ils étaient tous d’accord, il fallait obtenir les aveux du prévenu en s’appuyant sur l’ADN. Ensuite, ils s’intéresseraient au mode opératoire de l’assassin et en dernier, au mobile du crime.

Maître Livi arriva cinq minutes avant son client, il salua le juge et les gendarmes. Il ne s’exprima pas sur l’affaire, il attendit son client. Il demanda à Antoine Catano de bénéficier de quelques minutes seul avec monsieur Rigaud. Le juge Catano accepta la demande.

A dix heures précises, le prévenu arriva encadré par deux gendarmes. Il rejoignit son avocat dans une pièce vitrée faisant office de parloir. Les pandores surveillaient la salle de l’extérieur.

Moins de dix minutes s’étaient écoulées, lorsque le suspect se présenta avec son avocat devant le juge d’instruction Catano.

- Asseyez-vous monsieur Rigaud. Messieurs vous pouvez enlever les menottes. Votre avocat a dû vous informer du but de votre visite, qu’avez-vous à me dire ?

Robert Rigaud, pour la première fois, baissa la tête, il essaya de parler, il n’y arriva pas.

Maître Livi prit le relais de son client.

- Pourriez-vous donner un verre d’eau à monsieur Rigaud? Mon client a besoin de s’éclaircir la voix.

Robert Rigaud but le verre tendu par le juge. Il releva légèrement la tête et déclara :

- J’ai tué Antoinette et Germain Drochard.

Il s’était délesté de son fardeau, il but une autre gorgée.

- Continuez monsieur Rigaud, je vous écoute.

- J’ai d’abord tué Germain. Je suis monté le voir au grenier, pendant que Toinette préparait l’argent dans une autre pièce. Elle m’avait dit que son mari trouvait la série très chère. Je lui ai rétorqué que j’allais lui démontrer la qualité du produit. J’ai pris deux casseroles et je l’ai rejoint sous les toits. Il était en train de vérifier l’état de ses saucissons et de son jambon. Il me tournait le dos, je lui ai asséné un coup avec la petite gamelle et j’ai pris la corde qui servait à monter les bottes de foin. Je l’ai attachée à la poutre, j’ai fait deux nœuds coulants et  j’ai passé la corde autour du cou de Germain.

Catano demanda comment il s’y était pris pour mettre la corde autour du cou de monsieur Drochard .

- J’avais pris avec moi une grosse cocotte. J’ai attrapé Germain sous les bras et je suis monté sur le récipient, ensuite je l’ai retiré.

- Aviez-vous quitté vos chaussures ? questionna Catano.

- Pas du tout, j’avais pris plusieurs sacs au supermarché. Je les ai ajustés avant d’arriver chez eux, je ne voulais pas laisser de traces.

- Et pour madame Drochard, qu’avez-vous fait ?

- Je suis redescendu et je lui ai fait croire que son mari l’appelait. Elle est montée et je l’ai assommée de la même manière que son mari. elle n’a pas eu le temps de le voir au bout de la corde. Ensuite, j’ai mis la cocotte en face du second nœud et j’ai procédé à l’identique, elle était légère.

- Qui vous a appris à faire des nœuds monsieur Rigaud ? demanda le juge.

- J’ai fait cinq années dans la marine entre dix-huit et vingt-trois ans, j’ai appris tous les nœuds existants.

- Comment avez-vous fait pour ne pas laisser de traces sur les cadavres ?

- J’avais mis des gants de vaisselle jetables, monsieur le juge.

- Alors pourquoi y avait-il des empreintes sur le jambon ?

- Le jambon étant gras, il glissait entre mes doigts. Je ne pensais pas que les investigations iraient jusque là, alors j’ai quitté un gant pour pouvoir le tenir et le décrocher.

- Pourquoi cet acte, monsieur Rigaud ?

- C’est une longue histoire monsieur le juge.

- Nous sommes là pour ça, répondit Catano.

- Il y a longtemps, mes parents exploitaient la ferme où j’habite aujourd’hui. Ils avaient quelques bêtes et cultivaient le tabac. La région s’était spécialisée dans cette culture. La régie des tabacs était le plus gros employeur de la vallée. Pendant que je naviguais sur les océans, il s’est passé des événements terribles. Mon père a été accusé injustement de spolier l’état en cultivant des plants en dehors de tout contrôle. La sanction fut immédiate et sans appel, la régie des tabacs retira son agrément à mon père. Il n’avait plus le droit d’en cultiver. Il perdit le fruit de sa récolte de l’année et les trois quarts de ses ressources. Mon père s’est pendu huit jours après avoir reçu la notification. Etant à proximité des terres australes, je n’ai pu assister aux obsèques, ni épauler ma mère.  J’attendais l’escale en Australie pour rejoindre la métropole par avion. Cinq jours plus tard, nous étions à proximité des côtes lorsque le pacha me convoqua dans sa cabine. Il venait d’apprendre le décès de ma mère. Elle s’était pendue au même endroit que mon père. J’ai pu suivre l’enterrement de ma mère. Le pacha était un homme juste. Il m’accorda une permission de longue durée jusqu’à la fin de mon contrat car je l’avais informé que je ne souhaitais pas rempiler.

- Quel est  le lien avec la famille Drochard, monsieur Rigaud ?

- J’allais y venir monsieur le juge. A mon retour sur terre, je me suis installé à la ferme familiale. En fouillant dans les documents de mes parents, j’ai retrouvé une copie du procès-verbal qui accablait mon père. L’enquêteur, instigateur et signataire s’appelait Germain Drochard, je ne l’ai jamais oublié.

- Pourquoi avez-vous attendu si longtemps ? demanda Catano.

- C’est le hasard qui a mis Antoinette Drochard sur mon chemin et de plus, j’avais d’autres soucis.

- Quel genre de soucis monsieur Rigaud ?

- Des dettes, monsieur le juge, des dettes de jeu.

- Et les époux Drochard dans tout ça ?

- J’avais un jeu d’ustensiles d’avance et je majorais le prix en me faisant payer avec de l’argent liquide. J’avais vendu la série quatre cents euros de plus que le prix pratiqué. Germain Drochard n’était plus du tout d’accord, c’est ce qui m’a poussé à l’action.

- C’est vous qui avez fait changer la date du rendez-vous initial prévu sur la carte ?

- C’était bidon monsieur le juge. Souvent, j’avais réalisé la vente avant, mais je faisais envoyer la carte par le client en lui demandant de jouer le jeu avec la télé-actrice, je faisais miroiter un petit cadeau. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait changer la date, mais ça n’avait aucun rapport avec la mort de Toinette et Germain Drochard. Ce qui a déclenché mon geste fatal, c’est l’attitude de Germain qui m’avait traité d’escroc.

- Monsieur Drochard connaissait-il vos antécédents familiaux ?

- Je ne crois pas, mes clients m’appelaient rarement par mon nom, tout le monde connaissait Robert.

- Vous avez pris l’argent et les casseroles ?

- Oui, il y avait deux mille euros, je les ai récupérés  et j’ai repris la marchandise.

- Avez-vous conscience du gâchis ? martela Catano.

- Oui, pour sa famille mais pas pour Germain. Lui, c’était une ordure.

Catano se tourna vers l’avocat :

- Maître, voulez-vous ajouter quelque chose?

- Merci monsieur le juge, nous plaiderons le crime du désespoir.

- Monsieur Rigaud, je vais vous faire signer votre déposition. Nous allons procéder à la reconstitution dans les jours qui viennent, avant les vacances de juillet. Messieurs les gendarmes, vous pouvez reconduire monsieur Rigaud. Au revoir monsieur Rigaud, au revoir maître Livi.

Catano était un juge expérimenté et ouvert, il avait mené l’audition de main de maître. Il n’intervenait que pour préciser un point qui devait l’être. Il laissait son interlocuteur s’exprimer dans un climat de confiance. Il était capable de faire parler un muet.

Les gendarmes furent séduits par sa maîtrise et sa  connaissance du dossier. Le juge possédait une capacité d’assimilation peu ordinaire. Rien ne lui avait échappé et il avait obtenu toutes les réponses à ses questions.

- Alors messieurs, il nous reste la reconstitution et vous pourrez vous mettre au vert.

- Bravo Antoine, notre homme s’est mis à table et vous lui avez fait dire l’essentiel. Triste destinée familiale, ajouta Sagol.

- Ces schémas se reproduisent souvent. Un psy pourrait nous l’expliquer mieux que moi, mais, dans ce dossier, le rôle des enquêteurs a été primordial. Si vous n’aviez pas eu un bon contact, madame Michal n’aurait pas parlé à vos hommes. Si Gilles, ici présent, n’ avait pas fait preuve de tact, est-ce que l’infirmière serait revenue le lendemain pour réparer son oubli ? Je ne crois pas. Puis il ajouta :

- Vous dansez toute la nuit messieurs ? Moi ! oui car c’est la fin d’une bonne semaine.

Gilles remercia Antoine Catano pour l’intérêt et l’aide qu’il avait manifestés pour son travail et il l’assura de sa gratitude. Catano le reprit sur-le-champ en précisant qu’il ne voulait pas d’un collaborateur asservi, mais d’un ami sur qui compter. Gilles se leva et tendit sa main à Antoine.

- Message reçu, je suis votre homme. /

Il avait un rendez-vous, il prit congé du juge et du chef Sagol.

Sagol et Catano conversèrent un bon moment, puis ils décidèrent de prendre le dîner ensemble. Antoine prit son portable et réserva une  table pour deux à « l’Ame du Palais ». Sagol pensa que, décidément, ils avaient les mêmes valeurs. Les deux hommes prirent un repas léger. Au dessert, ils avaient décidé de se tutoyer, le respect et l’amitié s’étaient invités à leur table.

 

La reconstitution eut lieu le jeudi vingt-sept juin, la vague de chaleur avait enfin quitté le pays. La veille, un violent orage avait touché la région. La boue se répandit sur les routes, des arbres déracinés gisaient sur les accotements. La température avait chuté d’une dizaine de degrés, il faisait même frais pour la saison.

Antoine Catano avait contacté le chef Sagol pour convenir du jour et de l’heure de la reconstitution. Ils convinrent qu’il était souhaitable de se rendre sur les lieux un jour d’école et juste après le ramassage des enfants par le car scolaire. Le chef Sagol et le gendarme Gilles firent la route ensemble. Antoine Catano arriva à la gendarmerie à sept heures et demie, il fut accueilli par Liard et le nordiste. Maître Livi arriva peu après.

Le juge d’instruction et le chef Sagol avaient rencontré Martine Bedel et Régis Drochard la semaine précédente. Ils leur avaient communiqué l’essentiel des informations recueillies auprès du meurtrier. Le juge leur demanda s’ils connaissaient monsieur Robert Rigaud. Ils répondirent que tout le monde côtoyait tout le monde . Monsieur Rigaud était connu, mais Madame Bedel précisa qu’il n’avait jamais fait partie de leurs relations. Elle demanda au juge Catano de féliciter les gendarmes au nom de la famille. Le travail de deuil allait pouvoir commencer.

Antoine Catano ne souhaita pas informer la famille de la date de la reconstitution. Il ne voulait pas faire souffrir inutilement les proches et il protégeait les protagonistes d’éventuelles réactions difficiles à contrôler.

Le fourgon transportant Robert Rigaud se gara dans la cour de  la caserne. Liard alla à la rencontre de ses collègues pour leur demander de ne pas s’arrêter et de laisser le prisonnier dans le véhicule. Il était sept heures quarante-cinq lorsque le convoi prit la direction de la maison de Toinette et Germain.

Robert Rigaud était pâle et amaigri, la détention semblait dure à vivre pour lui. Les gendarmes l’avaient équipé d’un gilet pare-balles, c’était la procédure. Il y avait déjà eu quelques bavures en de pareilles circonstances. Le garde des Sceaux avait ordonné, par circulaire ministérielle, de revêtir les suspects d’un équipement de protection, lors des déplacements sur les lieux du crime.

Rigaud renouvela le geste fatal. Le gendarme Liard était la doublure de Germain, le nordiste prit le rôle de Toinette. La corde remise en place, un malaise gagna les participants. Catano ne s’attarda pas, la vérification des faits corroborait les dires du coupable.

Les participants rejoignirent le rez-de-chaussée. Le juge Catano s’adressa à Robert Rigaud et maître Livi :

- Messieurs, le dossier d’instruction étant clos, je transmets ce soir le dossier au parquet pour qu’il soit inscrit à la prochaine session d’assises. Si tout se passe normalement, votre procès devrait avoir lieu au printemps prochain.

- Le plus tôt sera le mieux, je veux payer ma faute l’esprit en paix monsieur le juge.

- Ce sera un problème avec votre conscience, monsieur Rigaud. Je ne peux rien vous dire de plus.

- Merci monsieur le juge, je sais que le cheminement sera long et difficile.

- Au revoir Rigaud, au revoir maître.

Catano confia à Sagol qu’il avait connu maître Livi plus lyrique. Il s’était complètement effacé à l’instar de son client. Il avait adopté la même abnégation, comme s’il avait reçu l’ordre de se taire, c’était surprenant.


16:15
6 mars 2010


Richtoo

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23

Chapitre 22

La session de printemps de la cour d’assises s’ouvrit le lundi trois mars. Trois procès étaient inscrits à l’ordre du jour du tribunal. Le premier concernait une fusillade à la sortie d’une boîte de nuit. Deux gosses de vingt ans y avaient laissé leur vie. C’était un drame de la bêtise humaine, du racisme ordinaire, les victimes avaient la peau noire. L’assassin, videur de la discothèque, avait eu une altercation avec les jeunes. Il était parti chercher une arme et la  suite de l’histoire allait se dérouler dans le prétoire.

La seconde affaire était plus obscure, il s’agissait de règlements de comptes entre truands sur fond de prostitution. Une jeune femme moldave, en situation irrégulière, avait payé de sa vie son désir d’être libre. Trois accusés devaient répondre de ce crime devant les assises.

L’assassin de Toinette et Germain serait jugé en dernier. Compte tenu des délais envisagés pour les autres affaires, les débats ne devaient débuter que le lundi dix-sept mars.

Une cinquantaine de citoyens, sélectionnés sur les  listes électorales, étaient présents dès le premier jour de la session. La désignation des jurés avait lieu le premier jour de chaque procès. Chacun espérait être tiré au sort dès le début, cela permettait de se libérer dès l’énoncé du premier verdict. Il y avait vingt-neuf hommes et vingt et une femmes.

Les procès se déroulèrent conformément au calendrier. Le videur de la boîte de nuit écopa d’une condamnation à trente années de réclusion, dont dix-huit incompressibles. Les trois proxénètes énervèrent beaucoup les magistrats et le jury. Ils furent condamnés à perpétuité avec une peine de sûreté de vingt ans.

Le dix-sept mars à neuf heures, le juge Gilbert Berland, président de la cour d’assises, ouvrit les débats. Les jurés potentiels étaient tous dans la salle, il ne restait que douze hommes et neuf femmes sur les bancs. Robert Rigaud, très faible, semblait être ailleurs. Maître Livi était très attentif aux propos du président de la cour d’assises.

- Messieurs, nous allons procéder à la désignation du jury, annonça le président.

L’avocat de la défense récusa quatre hommes et une femme et le ministère public trois hommes et une femme. La stratégie de maître Livi était simple. Il comptait sur la sensibilité féminine, pour essayer d’apitoyer le jury, afin que le verdict ne soit pas trop lourd. Il avait récusé une femme car il la trouvait autoritaire et elle était célibataire. Il avait aussi écarté un militaire en retraite, deux chefs d’entreprise et un responsable des ressources humaines.

Cinq femmes et quatre hommes furent retenus. La moyenne d’âge était de cinquante-sept ans. L’ensemble des jurés féminins était composé de deux enseignantes, une chef d’entreprise, une retraitée de la fonction publique hospitalière et une sans profession. Deux retraités, un artisan charpentier et un agriculteur constituaient le jury masculin. Après leur désignation et celle des suppléants, le président Berland prononça une suspension de séance. L’audience devait reprendre à quatorze heures.

A l’heure dite, le président Berland fit son entrée, il était accompagné de deux assesseurs. Tout le monde s’était levé. D’un geste de la main, il fit signe à l’assemblée de s’asseoir. Au premier rang, Martine Bedel et Régis Drochard étaient assis côte à côte. Franck n’était pas venu, Hugues était retenu par ses activités au Japon. Kévin et Vanessa, toujours ensemble, complétaient la travée.

Après l’interrogatoire d’identité, le président lut l’acte d’accusation. C’était fastidieux, mais il convenait de poser le décor. Robert Rigaud était absent, il regardait droit devant lui et répondait machinalement aux questions du président. A dix-sept heures, Gilbert Berland décida de suspendre les débats. Il attendait les protagonistes le lendemain dix-huit mars à neuf heures.

Le printemps pointait son nez à la fenêtre. Nicolas Favant avait obtenu l’autorisation de s’absenter car il était convoqué au tribunal comme témoin. La journée s’annonçait difficile pour la défense de l’accusé. L’audience était consacrée à la découverte des corps, au défilé des témoins de l’accusation et des enquêteurs. Sagol, Gilles, Liard et le nordiste étaient assis deux rangées derrière la famille.

Le mardi et le mercredi furent pénibles à vivre, Nicolas Favant eut du mal à décrire ce qu’il avait vu. Toni Guccione relata comment il avait décroché les époux Drochard. Vanessa sanglotait dans la salle, son frère tenait son visage dans ses mains.

Le mercredi matin, dix-neuf mars, les enquêteurs se succédèrent au prétoire. Sagol fit un résumé du travail de son équipe. Il compléta son exposé par des réponses fournies par ses subordonnés. Le président, le félicita pour la clarté de ses propos et la structuration de sa présentation. Sagol pensa que ce n’était pas un oral du bac.

L’après-midi, les experts défilèrent à la barre, le docteur Tardieu témoigna le premier. Il resta très technique et conclut que l’ensemble des éléments constatés, ne lui avaient pas permis délivrer le permis d’inhumer. Le médecin légiste confirma que les défunts étaient vivants lorsque Robert Rigaud les avaient suspendus à la corde. L’accusé et la famille Drochard aspiraient ardemment à la fin.

Le dernier intervenant fut le biologiste, responsable des analyses ADN. Aucun doute n’était permis,  les résultats étaient incontestables, d’ailleurs, la défense n’avait jamais mis en doute la procédure.

Maître Jonas, l’avocat de la famille Drochard, savait que son rôle était aisé, aussi décida-t’il d’être bref. Il requit les témoignages de  Kévin Drochard et madame Gisèle Recouvrat, infirmière. Après quelques questions pour éclairer la cour sur la personnalité débonnaire des victimes, il déclara qu’il n’avait pas d’autre témoin à appeler.

Maître Livi choisit, en accord avec son client, de ne faire citer aucun témoin de la défense. Le président Berland en fut surpris. Il posa deux fois la question et, par deux fois, maître Livi confirma que son client et lui-même n’avaient pas fait appel à des témoins de moralité.

L’avocat général prit la parole, le jeudi en fin de matinée, son réquisitoire fut implacable. Il mit l’accent sur l’âge des victimes et parla de barbarie. Il cherchait l’humanité dans le regard de l’accusé et ne la trouvait pas. Il traita Robert Rigaud d’escroc à la petite semaine. D’un revers de manche, il rejeta la fin tragique des parents de l’accusé. C’était trop ancien, même la mule du pape n’avait ruminé sa vengeance que sept ans. Il conclut en se tournant vers la famille tout en désignant Rigaud du doigt.

- Une famille brisée, une famille désemparée, face à un monstre au sang-froid. Vous êtes ce que la société engendre de plus pervers; un être ordinaire qui a décidé de tuer comme on décide d’acheter un paquet de bonbons ou une pizza. Il ne faut plus que vous traîniez vos casseroles dans nos campagnes et il se tourna vers les jurés :

Mesdames, messieurs les jurés, en plus de ce meurtre, il a aussi salit l’entreprise « Cuisine Saine ». Son PDG a fait part à la cour du changement d’enseigne de sa société ; après l’époque « Cuisine Saine » voici le temps de la « Campagne Saine ». En condamnant lourdement l’accusé, vous rendrez justice aux époux Drochard et vous protégerez vos familles. Je requiers la perpétuité assortie d’une peine de sûreté de trente années. Compte tenu de l’âge de monsieur Rigaud, il sera inoffensif dans trente ans.

Les jurés écoutèrent avec attention le réquisitoire, certains prirent des notes. Maître Jonas utilisa des arguments similaires pour sa plaidoirie. En quarante minutes, il lamina Robert Rigaud.

Le président de la cour appela maître Livi à ses côtés pour lui parler en tête-à-tête.

- Maître, il est presque dix-sept heures et je vais suspendre la séance à dix-huit heures. Souhaitez-vous commencer votre plaidoirie dès à présent ou bien préférez-vous plaider d’un seul jet demain matin ?

- Va pour demain matin, monsieur le président.

- Mesdames et messieurs, l’audience est suspendue, nous reprendrons demain matin à neuf heures.

C’était le jour du printemps, en ce vingt et un mars, le sort de Robert Rigaud allait se jouer. L’issue ne faisait aucun doute, il restait à connaître les oscillations éventuelles des jurés.

Maître Livi adopta un ton solennel. Il s’adressa aux femmes et aux hommes en face de lui en jouant sur la fibre familiale. Il revint sur le drame qu’avait vécu son client trente ans auparavant.

- Mesdames, messieurs les jurés, il n’est pas question de nier que la mort d’Antoinette et Germain Drochard est une tragédie. Cependant, l’amour appelle l’amour. Ce geste doit nous rappeler la tragédie qu’a vécue Robert Rigaud, n’oubliez pas que mon client était fils unique. Il était aux antipodes, impuissant face au destin cruel. La nuit polaire est tombée comme une chape de plomb sur les épaules d’un jeune homme de vingt-trois ans. Je vous demande mesdames et messieurs, lequel d’entre vous penserait ressortir indemne d’une telle épreuve? Oh ! Je ne vous demande pas une réponse, questionnez seulement votre conscience au moment de votre décision. Ce geste est la dernière preuve d’amour qu’il a donnée à son père et sa mère injustement acculés au désespoir. Vous ne pouvez pas dissocier la mort des uns et la mort des autres. Monsieur l’avocat général a eut des phrases choc. Les miennes ne sont que les mots du cœur, du cœur meurtri de Robert Rigaud. mesdames et messieurs, mon client sait qu’il doit payer devant la justice des hommes. Je ne vous demande pas son acquittement, simplement une peine en accord avec les deux tragédies.

- Merci Maître. Accusé Robert Rigaud avez-vous une dernière déclaration à faire au jury?

Robert Rigaud se leva, il regarda la famille et prit la parole :

- Je ne suis pas avocat, aujourd’hui je n’ai pas le verbe facile, mais face au néant il n’y a rien à faire. Je regrette que le destin n’ait pas choisit mieux, pardon à tous.

La plaidoirie de maître Livi avait bouleversé le jury, c’était palpable. Les derniers mots de l’accusé étaient plus sibyllins.

Le président reprit la parole :

- Le jury se retire pour délibérer.

Le public quitta la petite salle. La famille discutait avec maître Jonas. Robert Rigaud échangea quelques mots avec son avocat et sortit par une porte latérale, escorté par deux gendarmes. Il attendrait dans une cellule. Presque tous les proches voisins de Toinette et Germain étaient présents, ainsi que le chef Emile. Le chef Sagol était venu à titre personnel, il était en civil.

Les délibérations du jury duraient. Sur les marches du palais de justice, le public et les proches attendaient la décision. Les jurés mirent trois heures pour se mettre d’accord. Vers dix-sept heures, il y eut de l’animation, il se passait quelque chose. Chacun reprit sa place dans la salle d’audience. Dix minutes plus tard, le jury et les trois magistrats firent leur apparition.

Le président resta debout et annonça que le jury avait pris sa décision.

- A la question : l’accusé est-il coupable? La réponse est oui.

- A la question : l’accusé a-t’il prémédité son geste? La réponse est non.

Des murmures s’entendirent dans l’assistance, le président attendit, puis reprit la lecture de son document.

- A la question : l’accusé a -t-il des circonstances atténuantes? La réponse est oui.

Les murmures étaient devenus des paroles distinctes, certains désapprouvaient la position du jury.

- Robert Rigaud, au nom du peuple français, le jury vous condamne à vingt ans de réclusion criminelle avec une peine de sûreté de douze ans. Vous disposez d’un délai de dix jours pour interjeter appel à ce jugement. Avez-vous une dernière chose à déclarer ?

- Oui, monsieur le président, je remercie le jury et j’espère que la famille me pardonnera, le jour venu.

Martine Bedel, Régis et ses enfants, Vanessa et Kévin étaient écœurés par le jugement. Ils ne comprenaient pas la décision des jurés. Maître Livi avait su prendre aux tripes les femmes et les hommes, il avait fait la plaidoirie adéquate.

Sagol avait compris, à la fin de l’intervention de l’avocat, que ce diable d’homme avait fait mouche. C’était un félin. Il s’était montré discret, voire effacé, durant la phase d’instruction et il avait sorti ses griffes pendant le procès. Maître Livi était de la race des grands du barreau. Pour l’adjudant-chef Sagol, l’affaire était terminée Toutefois, il se posait des questions et doutait d’en connaître un jour les réponses.

16:56
6 mars 2010


Carole

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Paris

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24

Chapitre 23

Toinette et Germain avaient quitté ce monde depuis un an. Martine Bedel et Régis Drochard, en concertation avec les petits-enfants, avaient contacté le curé pour célébrer une messe du souvenir. En ce mercredi quatorze mai, l’église du village est pleine à craquer. Il ne manquait que cinq anciens compagnons de Germain, ils avaient rejoint les hautes plaines du paradis à la rencontre de leurs vieux amis.

Martine Bedel était toute de noir vêtue. Son fils Hugues, en France pour quelques jours, était venu assister à la cérémonie. Régis Drochard n’ était pas à côté de sa sœur, il était entouré de Franck, Vanessa et Kévin.

Vanessa avait  décidé que la maison devait être un bien commun. Elle avait  demandé à maître Radoin de trouver une formule juridique et de régler rapidement cette question. Elle avait également décidé de s’aménager une chambre pour elle, Kévin allait faire de même.

Le prêtre avait préparé un seul texte pour évoquer Toinette et Germain.

« Une vie pleine, remplie d’un amour au service des autres. Toinette, si dévouée, attentive au bien-être de sa famille; Toinette, impliquée dans les actions caritatives de la paroisse; Toinette qui soutenait Germain quand sa santé a décliné.

Germain, un être solide comme un roc, était le pilier de la famille. Longtemps aux affaires de la commune, puis au club des anciens, il faisait le bien comme nous respirons ».

Le requiem de Mozart résonnait dans l’église, le prêtre priait, l’assistance implorait Dieu. Des chants s’élevèrent vers la voûte, un petit livre à couverture rouge guidait les habitués.

Le curé, dans son homélie, demanda aux fidèles de prier pour la rédemption de l’assassin. Les anciens furent choqués et certains lui demandèrent des explications. Il avait agit à la demande de la famille et il n’en avisa pas ses paroissiens. Il se contenta de rappeler que Dieu est miséricorde.

Il était dix-huit heures, le soleil brillait sur la campagne, le printemps donnait vigueur à la nature. Les cloches sonnèrent, elles ne semblaient pas tristes. Le sacristain étant absent, c’était un paroissien qui  avait programmé la commande électronique. Seuls, les spécialistes remarquèrent cette euphonie peu adaptée aux circonstances. Le brave curé était embarrassé, mais la bêtise était faite. Avant de se rendre au cimetière, il s’excusa auprès des enfants et petits-enfants des défunts. Vanessa répondit par une pointe d’humour en soulignant que ceux qui avaient entendu la différence, n’avaient pas eu qu’un seul son de cloche. L’incident était clos.

La famille et les proches se recueillirent devant le caveau, en granit gris, qui venait juste d’être achevé par la marbrerie locale. Gravés en lettres d’or, les noms de Germain Drochard et d’Antoinette Drochard occupaient la première ligne de deux colonnes; celle de gauche pour Germain, celle de droite pour Toinette. Des larmes coulèrent, des sanglots se firent entendre. Les cimetières sont destinés à recueillir les soupirs, les plaintes et les pleurs en gage d’amour éternel.


A la sortie de l’église, madame Montfort canalisa les regards. Des bas noirs, et non des collants, se devinaient sous sa jupe noire et un contre-jour révéla qu’elle ne portait pas de sous-vêtements. Nicolas Favant, qui avait assisté à la messe, se rappela les penchants des époux Montfort pour des émotions partagées. Il sourit, au spectacle offert par le corps magnifique de sa cliente, et pensa que certains n’avaient aucun tabou.

Sur le promontoire adossé à un mur, deux anciens se parlaient à voix basse. Le premier était un conscrit de Germain, au village tout le monde l’appelait le Gustou. Son voisin était un peu plus jeune et se prénommait Alphonse.

- Tu vois, Alphonse, dit le Gustou, la vie est pleine de secrets. Les flics n’ont même pas découvert que Ginette avait avorté à quinze ans. C’est ma cousine Berthe, qui était faiseuse d’anges, qui me l’a dit. Elle avait eu peur que la petite y reste. Il y a presque quarante ans de cela et, à cette époque, elle risquait la prison.

Alphonse demanda à Gustou qui était le père.

- C’est pour ça que je te parle des flics. Le père était un jeune garçon qui avait le même nom que le coupable, c’est une sacrée coïncidence!

- Dis-moi Gustou, comment ça se fait que personne n’en a jamais rien su ?

- Un secret de famille, c’est terrible, ça fait souffrir profondément. Ensuite, la petite Ginette est partie étudier à Bourges chez un ami de Germain, un ancien camarade d’infortune. Ils avaient été prisonniers en Allemagne et ils s’étaient évadés ensemble.

- Comment tu sais tout ça, Gustou ?

- A l’époque j’étais au conseil municipal et j’ai surpris une conversation entre Germain et le maire, ils étaient intimes. Je n’avais pas tout compris, mais, au fil des années, j’ai reconstitué l’histoire.

- Gustou, tu es un cachottier! Aujourd’hui, je peux savoir ?

- Alphonse, tu ne diras rien? Jure-le !

- Je te le jure, Gustou, sur ma première vérole.

- Arrête tes conneries, c’est plus de nos âges. Germain et Toinette se sont fâchés avec la petite Ginette, elle souhaitait garder cet enfant. Ma cousine l’avait avortée à presque cinq mois, c’était un garçon. Ginette n’a plus adressé la parole à ses parents, elle est restée à Bourges jusqu’à sa majorité, puis elle a fait des études d’assistante sociale. Elle est partie vers l’âge de vingt-trois ans en Afrique.

- Et le garçon, tu crois que c’est l’assassin ?

- Alphonse, tu vas trop vite, mais tu as raison. Robert Rigaud, c’est la même personne quarante ans après. Germain n’a jamais voulu le rencontrer, alors que les deux gamins étaient fous amoureux l’un de l’autre. J’ai su plus tard qu’ils ne s’étaient jamais revus. Robert Rigaud s’est engagé à dix-huit ans dans la marine, lorsqu’il est revenu, ses parents étaient morts et Ginette travaillait en Afrique.

- Le suicide des parents aurait un rapport avec les jeunes ?

- Je l’ai toujours supposé, Germain en voulait terriblement aux parents de Robert Rigaud. Il était persuadé que c’était à cause d’eux que sa fille ne voulait plus les voir. Je pense qu’il s’est vengé en leur retirant l’habilitation pour le tabac.

- Pourquoi tu n’as rien dit aux gendarmes, Gustou ?

- Alphonse, tu es fou! Je ne collabore pas, moi, monsieur! Ils n’avaient qu’à faire leur boulot.

- C’est terrible ce secret. Rien n’a transpiré pendant des décennies et toi, Gustou, tu ne veux rien dire.

- Toi non plus, Alphonse, tu ne diras rien, laissons-les reposer en paix.


Les premiers jours du mois d’avril, le chef Sagol reçut une lettre anonyme. Le courrier était rédigé au stylo à bille noir en lettres bâton. Sagol fut frappé car l’épistolaire s’exprimait très bien. Le récit détaillait des éléments que l’enquête n’avait pas permis d’élucider.

« Messieurs les enquêteurs,

Un homme est en prison, il est le détenteur de la vérité. Ginette Drochard aurait dû mettre au monde un enfant en mille neuf cent soixante-cinq. Un couple atteint de cécité n’a pas vu l’amour de deux jeunes gens. Il s’est soucié des convenances et a brisé cinq vies. L’aveuglement est mauvais conseiller. Un bébé, qui ne demandait qu’à vivre, a été sacrifié sur l’autel des convenances. Une jeune fille, meurtrie dans sa chair et désemparée, s’est réfugiée sur un autre continent. Elle donne son amour aux plus faibles. Un jeune homme est parti sur les mers pour oublier la barbarie. Des parents anéantis se sont donnés la mort, ils n’auront jamais de petit-fils.

Avant que la poussière du temps ne recouvre définitivement tous les témoins de ce drame, je tenais à soulager ma conscience.  J’espère que ces quelques lignes vous éclaireront. »

Sagol venait d’assembler quelques pièces supplémentaires du puzzle. Il venait de comprendre pourquoi Toinette et Germain avaient rayé de leur univers leur fille, Ginette Drochard. Elle avait fui la maison familiale. Elle dissimulait sa détresse dans l’épaisseur d’un continent.

Sagol émit une hypothèse concernant le camée. Sur les photos, cette bague apparaissait l’année de la naissance de Ginette, et elle avait disparu, du doigt de Toinette, après l’avortement en soixante-cinq.

Sagol ne savait pas que la sœur de Toinette, carmélite dans un couvent en bourgogne, avait fait ce cadeau à sa sœur. Elle tenait cette bague de leur mère.

Toinette, très pieuse, avait rejeté la bague, tout comme sa fille l’avait rejetée. L’image de la vierge portant l’enfant Jésus avait hanté Toinette pendant des années, d’où sa colère contre Vanessa qui avait trouvé le bijou. L’attribution de la bague à Ginette était un message posthume, une demande de pardon.

Sagol avait aussi une autre hypothèse sur le double meurtre des époux Drochard. Il avait l’intime conviction que Robert Rigaud avait vengé le meurtre de son enfant.  Il décida de rendre visite au condamné.

Robert Rigaud avait beaucoup changé, il était devenu plus ouvert, comme s’il était délivré d’un poids. Sagol le remercia d’accepter de le rencontrer à titre personnel. Les deux hommes parlèrent un long moment. Rigaud confirma les hypothèses du chef Sagol. Il avait tué Toinette et Germain pour les punir d’avoir brisé son amour avec Ginette; pour les punir d’avoir tué son enfant; pour les punir de la mort de ses parents; pour les punir de sa solitude. Il parla aussi de Lucien Bedel, le seul à prendre la défense de Ginette, mais à l’époque il n’était pas encore marié. Germain s’était fâché et Martine avait demandé à son fiancé d’en rester là.

Sagol venait de comprendre l’inimitié de Lucien Bedel envers ses beaux-parents.

- Vous n’avez pas cherché à revoir Ginette? demanda Sagol .

- Si, mais après l’avortement elle est partie vivre à Bourges. Je lui ai écrit, mais je n’ai jamais reçu de réponse.

- La photo de la jeune fille sur votre table de nuit, c’était elle ?

- Oui monsieur Sagol, elle était belle et elle attendait notre enfant.

- Vous l’aimez encore ?

- Je l’aimerai jusqu’à mon dernier souffle. Monsieur Sagol, j’ai une faveur à vous demander?

- Je vous écoute, monsieur Rigaud.

- J’ai accepté de vous rencontrer et de vous parler en toute franchise. Je voudrais que cette conversation soit comme une confidence faite dans le secret d’un confessionnal. Il ne faut pas remuer cette boue, pour Ginette, qui est en Afrique, et surtout pour les petits-enfants. Les morts doivent reposer en paix, nous leur devons ce respect.

- Vous avez ma parole, monsieur Rigaud, je suis venu ici à titre privé. J’avais ma petite idée sur votre histoire. Aujourd’hui, je vous plains tous et, comme vous, je pense qu’il faut donner sa chance à la génération suivante.

- Merci Monsieur Sagol, nous nous sommes compris.

Sagol prit congé du prisonnier. Dans la soirée, assis dans son fauteuil, son épouse le regardait rêver.

- Chéri, à quoi penses-tu lui ? demanda-t’elle ?

- Je philosophais et j’en concluais que la tradition, la religion et l’amour ne font pas souvent bon ménage.

- Je crois que tu as besoin de vacances, mon ami.

- Tu as raison, commençons tout de suite.

Il lui prit la main et l’attira vers lui pour poser un baiser sur ses lèvres.

16:57
6 mars 2010


Carole

Modérateur

Paris

messages 1961

25

Epilogue

Nicolas Favant était heureux, il venait d’arriver chez lui et il entendit un gazouillement. Elodie était dans la chambre avec le bébé. Le facteur était l’heureux papa d’une mignonne petite fille prénommée Aurore. Elle avait vu le jour le cinq avril, soit neuf mois après l’épisode torride dans les escaliers de leur immeuble. C’était, à n’en pas douter, l’enfant de l’amour. Nicolas était béat devant sa compagne et son petit bout de chou.

Julie Silovsky s’était mise en congé de la magistrature pour élever son enfant prénommé Grégory.

 Le gendarme Gilles venait de réussir le concours d’officier. Il attendait, d’un jour à l’autre, sa convocation pour une formation d’un an et demi à l’école des officiers de la gendarmerie nationale.

 Madame Michal, l’ancienne directrice d’école, venait de décéder lors d’un voyage aux Antilles. Elle s’était noyée dans un lagon.

 Madame Montfort continuait de prendre des cours avec son plombier-professeur de yoga, Gilbert Robion.

 Toni Guccione avait adopté le chien de Toinette et Germain.

Monsieur Fargeau, le cimentier retraité, avait entamé des discussions pour acheter le terrain à Vanessa. Elle lui avait signifié qu’il n’y avait rien à vendre.

La boulangère, Liliane Bessonnat,  continue de livrer au domicile de monsieur Durand. Désormais, les livraisons sont devenues quotidiennes.

Le méchoui, annulé l’an passé, aura lieu cette année. Kévin Drochard a pris le relais avec monsieur Robion.

Le chef Emile et son sosie René ne s’arrêtent plus chez Toinette et Germain, ça fait trop mal. Ils trinquent souvent à leur mémoire au bistrot du village.

Le maire a proposé au conseil municipal d’appeler désormais la salle des fêtes « salle Germain Drochard » et la bibliothèque « médiathèque Antoinette Drochard ». Les élus ont voté la proposition à l’unanimité.

Vanessa Drochard a fait don d’un terrain à la commune. Elle a demandé qu’il soit consacré aux activités de plein air des enfants du village.

Hugues Bedel intégrera l’entreprise familiale au début de l’an prochain, il en deviendra le directeur général. La succession se prépare à la quincaillerie Bedel.

Le chef Sagol est dans l’attente d’une affectation dans les services scientifiques de la gendarmerie. Il devrait s’occuper de la formation aux enquêtes criminelles.

Le jeune avocat Gaël Raynaud a convolé en justes noces. L’heureuse élue est originaire de Dijon et se nomme Jane Piron. Elle vient d’obtenir sa mutation pour rejoindre son époux. Le mariage eut lieu à Dijon, le jour de la naissance d’Aurore Favant, et le témoin du marié s’appelait Youssef Bekrane.


Le dix sept juin, Robert Rigaud reçut une lettre en provenance de Tanzanie. Il la lut longuement, il pleura et sanglota une grande partie de la nuit. Au petit matin, un gardien donna l’alerte. Robert Rigaud s’était pendu dans sa cellule avec un drap.

Les gardiens trouvèrent une enveloppe calcinée et quelques cendres. Sur la table un mot était griffonné : « je ne peux plus, c’est trop injuste. »

Quelque part en Afrique, dans un cimetière de brousse, sur une petite croix en bois au-dessus d’une tombe on peut lire : «  Ginette Drochard  dix-sept juin deux mille trois ».

Par une étrange coïncidence, les amants de quinze ans s’étaient donnés la mort le même jour.

 

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