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KOWKA – Enfance en pays charbonnier (2. Chasses magiques – 3. Premières Aventures)

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10:15
17 mai 2016


cocotte

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KOWKA

 

Enfance en pays charbonnier 2- Chasses magiques

 

L'orvet de Ruy

 

Je viens d'avoir 6 ans, j'habite dans le Boutte, je suis en première primaire et je prépare ma petite communion. Je vais au catéchisme de la paroisse Saint Joseph de Ruy, paroisse enclavée entre Grâce-Berleur, Jemeppe-sur-Meuse et Hollogne-aux-Pierres. L'église est située au pied du terril des Maquets.

Lorsque j'arrive sur le terre-plein devant l'église, une énorme pelle mécanique jaune agrandit le parking. Evidemment je m'arrête, avez-vous déjà vu un gamin ne pas s'arrêter pour regarder travailler un tel engin ? Gourmande et affamée, cette pelle attaque, par bouchées voraces, le coteau de terre chocolat et vide son énorme godet dans un camion. Celui-ci, sitôt sa benne remplie, part se délester au diable vauvert.

Tout à coup un énorme ver, gris, brillant, dévale le long du coteau. Il aboutit à mes pieds en se tortillant dans tous les sens. Non, ce n'est pas un ver de terre, mais bien un serpent. Non ! C'est un orvet d'une vingtaine de centimètres, superbe objet fragile, écailleux, avec des reflets mordorés et un petit œil froid qui me scrute. Je me précipite pour m'en emparer et il chie dans ma main. L'horreur ! Aussitôt je le relâche mais, surmontant mon dégoût, je le reprends de plus belle, la tentation étant vraiment trop forte. Cette fois c'est le bout de sa queue qu'il laisse entre mes doigts avant de s'enfuir dans l'éboulis sans demander son reste. La pelle mécanique se remet au travail, un nouveau camion vient d'arriver. J'ai abandonné la mort dans l'âme cette merveilleuse apparition.

A la sacristie, l'abbé, lui, n'apprécie ni l'apparition, ni mon retard. Je serai donc puni et je passerai mon heure de catéchisme à genoux contre le mur des martyrs pour la science. Le lendemain je raconte l'anecdote à mon instituteur qui en profite pour expliquer à toute la classe, mixte dans le Boutte, ce qu'est un orvet et pourquoi il peut sans mal apparent perdre sa queue. C'est ainsi que j'apprends qu'il est un lézard ayant perdu ses pattes au cours de son évolution, faute d'en avoir l'usage (il en perd des choses, cet orvet).

Autre conclusion de cette journée mémorable, celle-ci étant peut-être la plus importante : je suis devenu le héros de Anne, la fille du banc voisin. Pendant un jour entier, je serai son chevalier, celui qui a osé combattre le dragon.

Ma deuxième rencontre avec cette anguille de cristal se fera en Ardennes, là où les orvets sont communs. A ce moment, j'aurai seize ans, un âge où les filles ne croient plus au dragon.

 

La grande sauterelle verte

 

Ce dimanche là, nous étions, avec mes parents partis faire une promenade jusqu'au viaduc qui bordait le monde, mon monde. Comme à l'habitude, je courais, tour à tour 5 mètres devant 5 mètres derrière. Ce devait être une chaude journée d'été car les blés et les coquelicots nous faisaient la fête. Papa et maman étaient en grande conversation. Mon attention fut subitement attirée par mouvement insolite dans le talus, où poussaient en vrac un agréable mélange de bleuets, de verveine et d'herbes folles. Je m'approchais du talus avec toute la prudence d'un Apache sur le sentier de la guerre et le silence d'un Sioux à la chasse. Rien ! puis heureusement la « chose » bougea. Une énorme sauterelle… mais énorme… et d'un vert… elle se confondait parfaitement avec l'herbe, de laquelle, elle observait mon monde. Deux longues antennes de même couleur tâtaient tous les obstacles, et ils étaient nombreux. Son abdomen était terminé par un énorme sabre de parade, quel aspect redoutable ! Je m'emparai de cette beauté émeraude et ma hâte fut récompensée par une morsure à l'auriculaire, d'un geste réflexe, je relâchai l'animal, une goutte de liquide brun perlait à l'endroit de la morsure, et elle était cuisante. L'attrait devait être vraiment très fort car je fis un seconde tentative. Mettant bien mais deux mains en coupe, l'une au dessus de l'autre, elle bien à l'intérieure, sans serrer, je sentais ses pattes forcer mes doigt, je serrai bien fort et courus montrer ma découverte smaragdine à Papa.

-. Papa, regarde comme c'est beau, tu as vu comme elle est énorme.

Entièrement pris par sa conversation avec Maman, il me répondit d'un ton distrait presque sans regarder l'animal, pourtant fabuleux, que je lui montrais comme un trésor qu'avec lui seul je voulais partager.

- Oui, c'est une sauterelle verte!

Comme si je ne le savais pas. Ma déception fut énorme, un si long combat avec un animal que je ne connaissais que de façon livresque, animal que je voyais pour la première fois, animal que me faisait passer du monde de la fiction à la réalité. Ce jour là du haut de mes 6 ans, mon père était devenu subitement plus petit. La grande sauterelle verte restera, elle, le jalon d'une époque à une autre.

 

 

Les crapauds de la Bonne-Fortune

 

 

En cette chaude après-midi de juin, la sirène du charbonnage hurlait la fin de la journée de travail, elle signalait l'arrêt du déversement des déchets sur le terril. Le tintamarre continuel des berlines cessait d'un coup, le calme s'installait, impressionnant. Petit à petit, l'oreille devait réapprendre les sons naturels. Les premiers à reparaître étaient les stridulations du criquet dans les hautes herbes sèches du sart et le cri lancinant de la buse tournant sans fin dans le bleu du ciel. Il est quatre heures, les femmes des baraquements, toutes habillées de noir, qui poussant un landau dépenaillé, qui une caisse montée sur roues de vélo, partaient vers le terril. Elles allaient, telles des glaneuses, trier les déchets de boisage et les morceaux de charbon de seconde qualité remontés durant la journée.

C'était également l'heure où, sortant de l'école, nous passions en vitesse par nos maisons pour emporter nos goûters et partions à quelques-uns en exploration. Les nombreuses mares habitées par le crapaud des joncs ou plus justement nommé crapaud calamite étaient notre terrain de jeu de prédilection, il nous arrivait même de nous y baignez lors des grosses chaleurs estivales. C'étaient de grands plans au goût amer, d'une eau grise peu profonde et stagnante dans les creux argileux. J'avais ramené à la maison une dizaine de ces « bestiaux » aux cris particulièrement lugubres et sonores la nuit. Je leur avais offert comme abri un tonneau rouillé à moitié rempli de briques et d'eau. Mon père, dont la fenêtre donnait sur le jardin où se trouvait ce vivarium d'un nouveau genre, n'en avait pas dormi et dès le lendemain je dus reconduire manu militari dans leur mare natale mes hôtes d'une nuit. C'étaient de beaux batraciens vert foncé avec une ligne mordorée sur le dos. Je me souviens des multiples recherches que j'avais dû effectuer à la bibliothèque communale pour trouver le nom de cet animal. Effectuer ces recherches à son sujet était, pour moi, presque aussi amusant que de le chasser. Le scénario était sans cesse le même, personne ne connaissait l'espèce recherchée, et quand par hasard quelqu'un citait un nom il était faux. Alors qu'en juin des dizaines de milliers de petits crapauds pullulaient en bordure des champs et couraient entre les blés après chaque ondée. Ils mesuraient tout au plus un centimètre. On aurait pu croire qu'ils étaient tombés avec la pluie. Ils étaient l'exacte reproduction en miniature de leurs parents et avaient déjà leur minuscule ligne jaune le long du dos.

Outre le calamite et le commun Bufo bufo, le gros brun qu'on trouvait dans les jardins, on pouvait, rarement, observer l'Alyte ou crapaud accoucheur. Les têtards de celui-ci, nommés « popioules » dans mon quartier ou « maclottes » à Ruy, étaient énormes. Ils se dégotaient le plus souvent dans l'eau légèrement courante des fossés alimentés par le trop plein des bacs à « chlam ».Ces têtards étaient de vrais monstres de quatre à cinq centimètres qui, paradoxalement, donnaient un individu adulte de très petite taille. Celui-ci avait un chant mélodieux et langoureux qui s'entendait de loin une fois la nuit tombée, surtout durant les chaudes soirées du début de l'été. Il tenait son nom du fait que le mâle portait, attaché sur ses pattes arrière, un chapelet de gros oeufs jaunes qu'il trimballait pendant plusieurs semaines malgré l'encombrement et la gêne. Dès que les têtards étaient arrivés à maturité, le père plongeait ses pattes arrière dans l'eau pour l'éclosion. C'était un petit animal craintif, gris, à la peau sèche, qui avait trouvé dans le remblai de la ligne de chemin de fer son gîte et son bonheur.

Il nous arrivait aussi, avec mon ami Jean-Pierre, d'abandonner l'exploration pour la prospection. Nous partions à la « chasse » aux pierres. Au pied du crassier, parmi les déchets de la mine, il nous arrivait de trouver de la chatoyante pyrite de cuivre, ou d'étranges fossiles du Carbonifère. Ceux-ci représentaient le plus souvent des fougères et des écorces mystérieuses. On les trouvait en effeuillant des schistes charbonneux. Ces plantes étaient enfermées depuis des millions d'années et grande était l'émotion qui nous saisissait lors d'une trouvaille. Car ce ressenti était pour moi bien plus puissant que lors de l'ouverture d'une des « surprises » de chez la Bionda. J'avais l'impression à ce moment-là d'accéder à un monde où tout était à découvrir. De temps à autre nous trouvions un bloc vitrifié, il avait l'apparence de l'obsidienne, mais était de couleur verdâtre, comme du jade précieux ou de la malachite claire. Ce n'était hélas que de banals déchets de fonderie. Plus rarement nous tombions sur de la galène de plomb ou de zinc, personne ne les différenciait. 

Ce terril a vraiment été mon principal terrain de jeux, aux jours sans cesse renouvelés et pourtant différents. Il a également été le témoin privilégié de l'amitié qui nous unissait, Jean-Pierre et moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

KOWKA

 

Enfance en pays charbonnier 3 Premières aventures

 

Les spaghettis d'Assunta

 

Chez ma voisine, Assunta , la maman de Rosario et de Vincenzo, il m'arrivait, sans y être vraiment forcé, de manger des spaghettis à la sauce tomate, oui vous avez bien lu, à la sauce tomate et pas à la sauce bolognaise comme chez mes parents. Ils avaient un goût totalement différent avec cette sauce sans viande qui colle bien aux pâtes et leur donne une chaude couleur vermillon. Le tout était saupoudre de pecorino. Mes aïeux, quel régal.

Dans le fond de l'assiette restaient, sur le rouge de la tomate, des auréoles claires, dues, je suppose, à l'huile d'olive avec laquelle la sauce était préparée.

 

Ces spaghettis, au goût inimitable, étaient mangés à l'insu de mes parents. C'est ce que je croyais mais les parents savent toujours tout, du moins le pensent-ils. Ces spaghettis donc, ceux d'Assunta, dont je ne sais toujours pas aujourd'hui, comment elle préparait la sauce, était un régal que je n'ai jamais retrouvé ailleurs.

 

La rue Bonne Fortune et le train

 

A Grâce-Berleur, pays de mes neuf à douze ans, notre vie quotidienne était rythmée par le charbonnage de la Bonne-Fortune.

Nous habitions près de chez mes grands-parents maternels qui, eux, habitaient les baraquements. Plus tard j'appris que cela s'appelait un coron, c'est plus humain, mais de mon temps cela s'appelait bien les baraquements et c'était misérable.

Nous habitions rue Bonne-Fortune, c'est tout dire l'importance du charbonnage dans notre quotidien. C'était une route sans issue bordée d'un côté de trois maisons et fermée à son extrémité la plus large par quatre poteaux en acier, quatre morceaux de rails dépassant d'un mètre du sol et peints en rouge et blanc, signal de danger, mais pour nous les couleurs du Standard.

Au-delà de cette frontière, que nous ne franchissions qu'avec précaution, nous étions sur le territoire de la commune d'Ans, un autre monde, vraisemblablement très dangereux et que je n'ai jamais vu de toute mon enfance. Cette voie continuait alors mais n'était plus macadamisée, elle était en cendrée et ne servait qu'aux charrois du charbonnage et à quelques usagers privilégiés à nos yeux car ils avaient un chemin privé. Il menait aux deux terrils dont le vieux habité de bouleaux, et à d'immenses champs de blé de la campagne environnante.

Cela ne m'empêchait pas de l'emprunter pour aller jouer chez Jean-Pierre où chez Lucy. C'était la rue des Quarto et autres Porada qui était juste parallèle à la mienne de l'autre côté du chemin de fer et de la rangée de jardins ouvriers.

Cette ligne de chemin de fer allait de la Bonne-Fortune aux Trente-six Bonniers, un autre charbonnage, en passant devant la chaudronnerie SMULDERS, traversait la rue Mathieu de Lexhy au passage à niveau non gardé, et là, elle s'enfonçait alors en site propre, enfin propre, je me comprends, pour reparaître de temps à autre lorsqu'elle coupait la voirie. J'ai encore dans l'oreille le son du sifflet que la locomotive actionnait lors de chaque croisement avec le monde réel. Je me souviens très bien de son passage devant la maison, locomotive à vapeur poussive qui tirant péniblement dix à quinze wagons de charbon ou de boulets. Nous avions pris l'habitude de ramasser les boulets perdus le long de la voie, du moins au début de son mystérieux périple. Car si nous savions que ce train se rendait dans une autre commune, nous n'avions aucune idée de l'endroit où elle se trouvait, la seule chose dont nous étions certains, ce que c'était loin, au moins quatre ou cinq kilomètres. Ces boulets amélioraient l'ordinaire de la maison où ils étaient les bienvenus et remplaçaient avantageusement le coke habituel.

Ce train, nous l'empruntions en « stoumelingue » pour aller à l'école de l'Hôtel Communal. Nous l'abandonnions rue Simon Pâques lorsqu'il ne suivait plus notre route. Une fois en sautant du wagon, je laissai chuter mon cartable qui tomba à cheval sur le rail, je le vis avec horreur, alors que je n'osai le ramasser, qui s'affaissait un peu plus de chaque côté de la voie à chaque passage de roue. Il finira par tomber en deux morceaux proprement coupés, ainsi que son contenu. Je ne vous raconte pas la tripotée que me servit mon père. Je n'ai plus jamais pris le train de Grâce-Berleur pour aller à l'école.

 

La Bionda

 

A Grâce, il y avait trois épiceries, le Végé, le Spar et la nôtre, chez la Bionda (la blonde, d'un blond platiné presque blanc). C'était une petite dame au franc-parler, bien mise, toujours tirée à quatre épingles comme si elle tenait un salon de coiffure. Elle devait avoir la cinquantaine, qu'elle portait très bien. Tenant boutique au coin de la rue Mathieu de Lexhy et de la rue Simon Pâques, elle régentait, de derrière son comptoir un magasin où l'on trouvait de tout, de la punaise aux allumettes en passant par le caoutchouc des « Weck »ou une tranche de jambon.

 

Derrière elle, suspendu sur une tringle, tout un lot de jouets à cinq sous, multicolores, plus criards les uns que les autres. Il formait une sorte de guirlande qui a nos yeux émerveillés ressemblait à une annexe du paradis: pistolet à eau jaune citron fluo, hélice à lancer, toupies à ressort, billes, rien que du beau.

 

A côté des cageots aux légumes un peu fanés pour ne pas dire défraîchis, se dressait une table couverte de magazines dont des romans photos pour adultes, aux couvertures suggestives d'embrassades langoureuses et, pour nous, les enfants, des « Artima ». C'étaient de petits magazines de trente-deux pages de bandes dessinées, carrés, aux titres accrocheurs, aux couvertures racoleuses et comme par hasard du même format que notre cahier de brouillon « le Semeur ». Ce qui nous changeait du Spirou ou du Tintin hebdomadaires, c'est que nous avions affaire ici à des histoires complètes avec des héros récurrents. Il y en avait pour tous les goûts, comme par exemple: aventure de jungle avec Tarou et Ardan, cow-boys avec aventures films, Red-Canyon, Ouragan, Tempest, Tony Cyclone que je n'aimais pas. Vigor avec la guerre du Pacifique. Mais aussi de la science-fiction, mes préférés, étaient Météor, Cosmos, Atome Kid le conquérant de l'espace, Sidéral avec plusieurs histoires courtes par numéro, Monde Futur. Et enfin de l'humour avec Panda, d'un dessinateur hollandais. Les filles n'étaient pas oubliées, elles avaient Sylvie.

 

Dans cette caverne d'Ali Baba tout se mêlait. Du dessous de la cage grillagée posée sur le comptoir s'échappait l'odeur relevée et un peu écœurante du pâté de foie et de l'édam. Le salami était vendu à la découpe, et surtout on trouvait là ce parmesan, vendu au poids et moulu dans une énorme machine ronronnante, qui, lui, allait donner un si bon filé aux spaghettis du soir.

 

Sur sa droite la Bionda avait son comptoir à chiques, un comptoir aux bocaux de toutes les formes et de toutes les couleurs remplis de bonbons plus extraordinaires les uns que les autres. Les Solus aux multiples parfums (à l'angélique, à la fraise, à la rhubarbe, mon préféré), qui coupait la langue à force d'être léché, devenant une vraie arme tant notre suçotement pouvait l'effiler, des Salmiac, des Chupetas, des chique sur un bois, des lacets, des barres de chewing-gum. Et les chocolats, ah les lignes de « Jacques » avec ses chromos glissés entre l'emballage et le papier d'argent, Les autos des années '50, les tribus du Congo belge…Celles de Côte d'or, expo '58 – et les plaques familiales aux images photographiques aux noms mystérieux de fauna-flore, Puis aussi le zéro glacé à souhait, le Victoria, 1 franc plus cher mais aux noisettes entières et un peu plus gros que les autres, qu'on appelait big nuts. Et enfin, les plaques de Callebault panaché avec des raisins de Corinthe dont on recevait une barre pour manger avec sa tartine de 4 heures.

 

On pouvait voir, également sur le comptoir, mais sous une énorme cloche de verre, quatre gaufres aux fruits empilées l'une sur l'autre, deux éclairs au chocolat et deux mokas.

 

La Bionda notait dans un carnet noir en moleskine tous les achats faits à crédits, payables chaque quinzaine. Il arrivait certains mois de devoir y faire inscrire les achats du jour à la grande honte de ma mère. Et bien sûr ensuite de devoir les jours suivants aller au Végé en cachette parce qu'on ne savait pas payer tout de suite le crédit fait. Ca nous gênait beaucoup quand c'était notre tour de faire les courses car c'était beaucoup plus loin. C'était l'époque où on faisait encore les courses tous les jours

 

Elles vendaient certainement aussi des tabliers, des pantoufles, des sandales de caoutchouc, des clous au poids, des ampoules électriques, des bougies et bien d'autres choses plus mystérieuses les unes que les autres et totalement futiles et inutiles a nos yeux d'enfants, c'est pourquoi je n'en ai gardé aucun souvenir. Seules les « chiques » et les « Artima » ont impressionné à vie ma mémoire.

 

Le Versailles

 

Le cinéma Versailles se trouvait au coin de la place du Pérou, sur la route qui menait à la cité du Flot. Il était notre Pérou à nous car pour l'atteindre il nous demandait une demi heure de marche J'ai un souvenir indélébile de la gourmandise qui y était vendue. C'était, en un bloc rectangulaire coincé entre deux gaufrettes et plus grand que ma bouche, une glace de trois couleurs. Le plaisir de lécher successivement ces trois parfums, le rose à la fraise, le brun au café puis enfin le jaune de la vanille était un vrai délice. Mais le plus grand plaisir était, après que la glace s’est un peu réchauffée, de l'écraser fort délicatement pour ne pas briser les biscuits et de la faire déborder, ce moment était une vraie jouissance.

Ces séances du dimanche après-midi coûtaient cinq francs et c'est alors que nos jeunes yeux étaient en admiration devant Jean Marais en Comte de Monte-Cristo ou en Lagardère, devant Johnny Weissmuller en Tarzan. Dans mon souvenir se confondent les Hercules et les « Macistes », mais je me souviens très bien de « La planète interdite » qui m'avait fait une forte impression. Avant l'entracte, passait un film en noir et blanc comme Laurel et Hardy ou un grand documentaire en couleur, c'était très souvent un Walt-Disney. Plus rarement, mais c'était ce qu'on préférait, une série de dessins animés. L'angoisse nous prenait dès le début de chaque court métrage car… est-ce le dernier ? Y en aura t-il encore un après ? Et lorsque la bande musicale caractéristique d'annonce commençait, nous étions envahis d'un indicible bonheur. Ce paradoxe de craindre la fin des films d'introduction plutôt que de goûter l'instant est également un souvenir fort vif.

C'est sans oublier les actualités de Belgavox. Les images en noir et blanc étaient commentées par une voix particulière, je crois encore l'entendre aujourd'hui. Il faut rappeler que, à l'époque, rares étaient les enfants qui pouvaient regarder les actualités à la télévision. Je me souviens également de Jean le Petit Mineur et son pic qu'il lançait à la fin des publicités. Cependant celles ci ne m'ont pas marqué.

Sur le chemin du retour , les terrils devenaient des montagnes escarpées où, au péril de notre vie, nous traquions les grands fauves. Les rues étroites bordées de maisons ouvrières devenaient des pistes que nous suivions au travers de forêts profondes sur la piste de King Kong. Ou encore c'est cernés par mille dangers que ces gorges inquiétantes nous menaient aux mines du Roi Salomon et à leurs terribles gardiens cannibales.

Le passage à niveau de Lexhy se transformait en passerelle fragile suspendue au dessus d'un précipice où la rivière sauvage s'engouffrait avec fracas. Les ciels d'été avec leurs chaleurs estivales étaient les déserts de Lawrence, le mauvais temps et la neige nous envoyaient sur les traces de Chingachgook ou au Pays de Croc Blanc.

C'est d'ailleurs après ce film que, sur le chemin de la maison, je ne vis rien de la route, totalement absent de la vie réelle et n'appartenant plus qu'à la fiction. Alors que Maman nous accueillait avec son sempiternel « vous avez encore traîné en route », j'étais encore dans un état second, je regardai mon frère et je lui dis « hugh, la squaw blanche a bien parlé ». Ce dimanche là se solda par une taloche et par un « monte dans ta chambre » de réprimande. Cependant Maman, qui croyait ainsi me punir, me permettait par cette sanction de continuer à être, un moment encore, Tarzan ou Allan Quatermain.

Et le soir venu, à la nuit tombée, mon frère et moi nous continuions notre histoire à deux voix où les héros du Versailles reprenaient toute leur place en alimentant notre rêve et en lui donnant ainsi une certaine épaisseur.

 

Les fraises

 

Il est onze heures du soir, les parents dorment. Avec Christian, mon frère, nous descendons l'escalier sur la pointe des pieds, l'un derrière l'autre, nos baskets à la main.

Nous ouvrons avec précaution la porte de devant, sortons sans faire de bruit sur la rue et nous nous chaussons en vitesse. Nous partons par la rue Bonne Fortune vers la Grand Route, de cette façon nous ne devrons pas traverser le coron, où des yeux indiscrets pourraient nous voir.

Arrivés rue Mathieu de Lexhy, nous tournons à gauche, traversons et une centaine de mètres plus loin nous nous arrêtons au pied d'un haut mur. Nous sommes arrivés à pied d'œuvre. A l'extrémité de ce mur, un grand portail en fer forgé est ouvert, nous pénétrons craintivement dans une grosse propriété bourgeoise appelée par les gens d'ici le château. Après le portail et son allée longeant le mur aveugle de la demeure, nous débouchons sur une espèce d'esplanade que borde, à l'arrière de la maison, une véranda abondamment éclairée.

Nous prenons sans hésiter le chemin de droite qui se glisse dans le petit parc et nous conduit après quelques détours aux serres et au potager, but de notre escapade.

Là, sous le regard blafard mais généreux de la lune, cinq splendides planches de fraise, énormes, juteuses, sucrées à souhait s'offrent à notre gourmandise. Nous nous servons sans scrupule tout en épiant autour de nous le moindre bruit, la moindre lueur annonçant une catastrophe. Ce qui ne tarde pas. Tout à coup les lumières que nous apercevions par intermittence entre les arbustes, celles de la véranda, s'éteignent brusquement. Cette subite absence de clarté diffuse nous ramène d'un seul coup à la réalité.

C'est repus que nous prenons le chemin inverse. En passant à la hauteur de l'esplanade, la lumière froide de la lune gibbeuse qui se reflète sur le gravier et sur les fenêtres maintenant aveugles donne à l'ensemble un aspect sinistre. Arrivés devant le portail, c'est avec horreur que nous découvrons qu'il est fermé. Une peur sourde nous envahit, étions-nous découverts ? Est-ce pour cette raison que le portail est fermé ? Nous attendait-on dans le parc ? Attendaient-ils les gendarmes pour nous capturer ?

C'est avec beaucoup d'appréhension que très rapidement, en catimini, nous retraversons le parc, mais cette fois sans aucune fierté, la queue entre les jambes comme on dit. Nous avons la sensation d'être observés. Chaque arbuste qui bouge provoque notre arrêt. Chaque craquement nous statufie, mais heureusement, c'est sans mauvaise rencontre, que nous arrivons au potager. De là et après quelques tâtonnements, nous trouvons, sous le haut treillis, un passage au ras du sol, qui aboutit dans un fossé rempli d'orties longeant tout l'arrière de cette grosse propriété. Nous franchissons vaille que vaille ce dernier obstacle, non sans en garder un cuisant souvenir, et enfin regagnons le chemin qui mène au terrain de tennis. Ouf, nous sommes en territoire connu. La Grand Route atteinte et vite traversée, nous repassons devant le lieu de notre forfait où tout dort, ou du moins tout semble dormir.

L'éclairage public, jaune, donne une allure lugubre et un aspect triste à cet endroit. Mais ne serait – ce pas plutôt notre état d'âme ? Notre rue a des néons blancs et le coron est éclairé par de grosses lampes au mercure également blanches.

C'est avec un soulagement certain que ce soir-là nous regagnons nos pénates. Ce n'est que le lendemain, à la lumière du jour, que mon frère et moi oserons évoquer cette terrible aventure.

Mais le goût extraordinaire des fraises ainsi mangées au clair de lune gardera pour toujours une saveur inégalée, celle de l'interdit. Jamais nous ne sommes retournés dans ce jardin d'Eden, nous avions vraiment eu trop peur.

Encore aujourd'hui les fraises ont un goût de Grâce-Berleur.

 

 

 

Le pont de berlines

 

De la fenêtre de ma chambre, de notre chambre devrais-je dire, puisque je la partage avec mon frère, je voyais cette haute et étroite passerelle qui démarrait à mi-hauteur de l'ancien terril de la Bonne Fortune et enjambait l'espace entre les deux terrils, courait au dessus des maisons, et atterrissait derrière l'entrepôt de chez Smulder. Elle divisait l'horizon en deux. En dessous, un paysage industriel et la ligne de chemin de fer. Et au dessus, un immense ciel pour la plupart du temps empli de nuances de gris, souvent plombé.

Dès l'aube passaient des trains de berlines, pleines dans un sens et vides dans l'autre.

Elles se bousculaient, se heurtaient, s'agressaient presque pour finir par arriver au pied du nouveau terril. Celui-ci s'étendait tel un énorme poulpe, ses nombreux tentacules dans la campagne environnante et ce jusqu'aux limites de Loncin. Ce Léviathan à l'appétit gargantuesque menaçait même le château d'eau de nos jeux d'été. Les berlines s'accrochaient automatiquement les unes aux autres et étaient tirées par un câble d'acier. Elles se désolidarisaient une à une automatiquement également, c'était même un peu mystérieux à nos yeux d'enfants de voir continuellement ce charroi fonctionner sans intervention humaine apparente. Elles montaient avec courage la forte pente qui les menait au sommet du crassier. Là un autre mécanisme, lui aussi mystérieux, faisait basculer avec fracas le contenu de la berline dans une rigole en tôle d'acier, laquelle guidait ce flux de déchets miniers vers une trémie qui leur servait d'aire d'envol. Et là, pendant quelques secondes ils reprenaient vie, ils montaient dans le ciel, s'arrêtaient un instant comme pour réfléchir au moment suivant, puis inéluctablement ils retombaient sur les flancs assoupis du mastodonte, pour enfin dévaler la pente avec vigueur et terminer leur vie au pied de la montagne. Parfois une pierre plus grosse que les autres roulait jusqu'aux champs de blé ou de betteraves voisins.

Et ainsi, ce bruit de fond des berlines, des câbles, des grincements de la montée, des crissements de la descente, le grondement sourd des déchets en folie sur la face non visible rythmaient, toute la journée, la vie d'alentour.

 

Le « cindris » *

 

Il y avait, au bout du chemin longeant les établissements Smulders et juste avant le carrefour desservant les deux terrils, un petit terrain en triangle cerné de grandes orties de plus d'un mètre cinquante de haut. Celles là même, à la tige carrée rouge, jaune et même un peu grise, qui, telles des arbres nains, se divisent en plusieurs branches et laissent le sol nu, ce qui est diabolique … car il s'agit bien là d'un des pièges les plus pervers qui soit. Malheur à celui qui se laisse tenter, malheur à celui qui ose ramasser un trésor abandonné à ses pieds comme un gros escargot ou une capsule colorée de bouteille de soda,…En effet la récompense immédiate était de terribles brûlures.

Ce petit terrain nous était strictement interdit. Et pour des enfants, ce qui est interdit surtout strictement, est d'une attirance des plus diabolique. Nous y allions donc régulièrement, non pas jouer mais y pratiquer des fouilles. Ce terrain était jadis clos de barbelés, leurs vestiges étaient encore visibles par endroits dans les ronces et les orties, et portait le nom mystérieux de «  cindris ». Nous y trifouillions à qui mieux mieux Bien que destiné à recevoir les cendres des poêles à charbon, il servait plus ou moins de dépotoir aux objets dits aujourd'hui non bio-dégradables ou encombrants, tels des liasses de « Femmes d'Aujourd'hui » ligotées par de la grosse corde de chanvre. Ou encore ces cageots de bois blanc qui, après avoir servi de contenants aux fruits et légumes, puis de rangements divers, venaient s'échouer là comme des épaves abandonnées par la mer.

Nous y trouvions tant d'objets merveilleux, tel ce splendide urinal en tôle émaillée blanche mouchetée de bleu ou le même violet et gris. Cette trouvaille à l'usage mystérieux ressemblait fort à un objet volant non identifié. Ou encore cette valise en cuir bouilli qui avait perdu son couvercle mais qui pour nous devenait une magnifique luge. Elle nous faisait descendre les « sarts » aux herbes jaunies plus vite que la vitesse de la lumière car nous étions en bas avant même de savoir que nous étions partis.

Régulièrement nous découvrions également des ampoules d'eau bi – distillée accompagnées de leur petite scie. Déjà l'eau distillée est rare dans la nature, mais trouver de l'eau bi-distillée relevait du miracle. Nous avions découvert du matériel de survie pour farfadets perdus. Une fois j'y ai même trouvé une énorme seringue pour géant. En laiton, elle avait perdu son aiguille, probablement un fleuret. J'y trouvais fréquemment de vieux robinets, eux aussi en laiton, mais atteints de cette maladie qui les rend verdâtres.

J'avais également commencé une collection de capsules de bouteilles pour la beauté de leurs couleurs. Je vois encore celles de Piedboeuf, Apollinaris, Chevron, Vivegnis bleue, Fanta, Haecht, grenadine Spa, Cécémel et bien d'autres encore, dont j'ai oublié les noms et les nuances.

C'était pour toutes ces raisons, que seuls les enfants peuvent percevoir, que nous adorions jouer dans cet endroit. C'était une époque où on trouvait de tout dans le « cindris ».

 

* Cindris = dépotoir, terrain dimmondices

 

Le château d'eau

 

Au pied du terril était adossé un des ces rares petits châteaux d'eau de la banlieue liégeoise. C’était un cube de béton semi enterré dont seule la façade munie d'une porte en fer était visible. Du haut de son toit envahi d'herbes sauvages, nous surplombions toute la campagne environnante. Le blé à perte de vue, le vent y faisait onduler les épis, tel la mer, vague après vague. En plus d'être un terrain de jeux de prédilection, comme l'observation des lapins ou de folles glissades sur cartons, ce château d'eau, avait une particularité que nous chérissions par dessus tout : lorsque nous étions juchés sur sa croupe herbeuse, nous devenions invisibles des gens « d'en bas »

C'était donc un endroit privilégié pour jouer loin du regard gênant des adultes. Nous aimions tout particulièrement le jeu bien connu de la bague d'or. Nous nous asseyions en rond, sauf bien sûr le dépositaire de la bague. A tour de rôle il passait les mains jointes cachant la bague entre les mains des joueurs de la ronde et déposait délicatement l'anneau dans l'une d'elles, l'enjeu étant de découvrir qui avait reçu le bijou. Celui qui détenait alors la bague prenait la place au milieu et celui qui chutait avait un gage. D'habitude, on se contentait d'un petit bonhomme sans rire ou d'une grimace quelconque. Le toit en terrasse permettait une variante : on était embrassé, parfois même rarement sur la bouche. Tous les garçons que nous étions rêvaient que cette chance leur tombe dessus. C'est ainsi que, par une belle journée d'été, une grande fille, plus avertie que les autres, glissa sa langue entre mes lèvres. J'ai oublié son nom, mais je n'oublierai jamais le goût et le parfum de ce baiser. J'allais avoir douze ans.

 

L'école

 

Jusque l'âge de 14 ans nous allions à l'école par tous les temps en culottes courtes. En hiver, par grands froids, elles étaient en velours, descendaient jusqu'aux genoux et étaient complétées par de hauts bas de laine. Nous avions un passe montagne qui protégeait les oreilles et bien sûr une écharpe tricotée maison et un chaud manteau. Je me rappelle tout particulièrement celui des années '60.

Mon père nous faisait lever dès l'aube et après nous être débarbouillés comme des chats nous descendions rapidement à la cuisine qui était chauffée par une énorme cuisinière au coke. Pour affronter ces rudes journées d'hiver, il nous avait préparé une fricassée faite d'une énorme tranche de lard et de quatre ou cinq épaisses rondelles de pommes qui nous attendaient toutes chaudes dans l'assiette. Ce mélange de sucré salé, croquant par la tranche de lard cuite à cœur, et fondant par les tranches de pomme à peine saisies dans la graisse chaude était un vrai délice. D'autres fois il remplaçait les pommes par deux oeufs dont le blanc croustillait sur les bords alors que le jaune était resté tout onctueux. Parfois aussi il nous fricotait une poêlée de « matoufait » au saindoux maison. Cela embaumait tant dans toute la maison qu'il n'avait pas besoin de nous appeler deux fois. Ces déjeuners roboratifs étaient accompagnés de deux tranches de pain beurrées. Avec ce solide petit déjeuner nous étions d'attaque pour couvrir le chemin de l'école et braver les rigueurs du dehors. La route était relativement longue jusqu’à la cour de l'école communale où nous savions que nous attendaient les longues glissades préparées par ceux qui venaient de moins loin comme du Pérou ou du Berleur. Car nous, nous venions de Bonne Fortune, et avec ceux du Flot, nous habitions les quartiers les plus éloignés.

En classe nous avions des bancs à deux places et ici à l'école de l'hôtel communal, contrairement à celle du Boutte où les cours étaient mixtes, il y avait des classes pour les garçons et des classes pour les filles, même les cours de récréation étaient séparées. Notre hantise était de partager le banc avec un péteur. Mais pour moi c'était bien car mon voisin de banc était un garçon doué pour le dessin, il faisait des galions espagnols plus vrais que les vrais.

J'avais inventé une espèce de tombola pour me débarrasser des jouets qui ne m'intéressaient plus. Tous les billets étaient gagnants, ce qui était révolutionnaire à l'époque et je les vendais un franc. On gagnait soit un petit sujet comme ceux des « surprises » ou un chromo en consolation au choix, soit un soldat de plomb. Ma tombola rencontra un tel succès que je dus bientôt chercher à refaire mon stock et dus aussi affiner la qualité des lots. En fait je mettais en application à mon échelle les lois commerciales de l'offre et de la demande. Cependant celles ci devinrent tellement contraignantes que je n'en retirai plus aucun bénéfice ludique. De plus, Je fus très vite plagié, mais je dois avouer qu'aucune autre loterie n'atteignit la notoriété de la mienne. Elle me valut d'ailleurs de passer une longue heure dans le bureau du directeur où il me fut expliqué tous les règlements auxquels j'avais dérogé. Ma tombola commençait à s'essouffler et à ne plus m'amuser quand l'école dans sa candeur m'offrit cette royale porte de sortie. Je m'empressai de la prendre au grand plaisir de l'instituteur en chef qui dut être étonné de l'influence de son prône.

Dans notre école nous jouions aux images, nom barbare pour désigner un jeu de hasard. Il s'agissait de mettre en commun un même nombre d'images. Posées au pied d'un mur, successivement chaque joueur soufflait dessus d'un coup sec pour en retourner un nombre, pair ou impair, choisi au préalable. Une variante était d'appuyer le lot contre un mur à hauteur des yeux et de le lâcher brusquement, la règle restait celle du nombre pair ou impair choisi. Les images descendaient alors en virevoltant, atterrissaient en montrant leurs faces ou leurs dos, celles gagnées étaient alors ramassées et les autres remises en jeu par le joueur suivant. Les souvenirs de ces petits matins rudes d'apparences sont devenus maintenant avec le recul du temps de purs moments de bonheur. Finalement cette période fut une des plus belles de mon enfance, alors que nous ne le savions pas. Mais n'est-ce pas tout le temps ainsi ?

 

Les trams

 

L'arrêt du tram se trouvait à plus ou moins deux cents mètres de la sortie du coron, à gauche vers Montegnée, à l'Aguesse. (la pie en wallon) C'était le 53 qui faisait Liège – Jemeppe via Grâce-Berleur et Hollogne-aux-Pierres. Le 53 barré passait lui aussi à Grâce-Berleur puis à Hollogne-aux-Pierres mais allait ensuite à Mons-Crotteux. Cet arrêt, ouvert à tous vents, se trouvait au croisement de son site propre et de la voie publique qu'il empruntait alors pour descendre à Liège. Il passait par des arrêts au nom étrange et exotique comme : Patience et Beaujonc, Bons Buveurs, Tête de Bœuf, Place des Bons Enfants. Il terminait sa course Place Saint Lambert, devant le Palais des Princes-Evèques, siège du gouvernement provincial. Mais notre convoitise, pour nous qui venions de la campagne, était surtout dirigée sur les grands magasins qui bordaient cet espace.

Que les noms de Grand-Bazar, Bon-Marché, Sarma, Phare, Vierge Noire ont pu nous faire rêver. ! Et nous, les enfants, c'était tout particulièrement le troisième étage du Grand-Bazar qui nous attirait car, entièrement réservé aux jouets, il était une véritable caverne d'Ali baba.

Oh! Ce que j'aurais aimé que ma mère m'y perde. La Place Saint Lambert, une place ronde bordée d'arbres, était le rendez-vous de tous les trams jaunes. Il en venait de tous les côtés : de Herstal par la rue de Bex, d'Outremeuse par la rue Léopold, celle de Simenon, de la gare des Guillemins par le Boulevard de la Sauvenière et la Place Foch, et le nôtre par la rue de Bruxelles. Au centre de cette place trônait un avion en bois jaune. On ne pouvait, comble de sadisme, y monter que pour se faire prendre en photo Je n'ai jamais pu m'y installer et n'ai donc jamais su s'il volait réellement. Les nombreux pigeons en cet endroit, eux, volaient très bien et atterrissaient encore mieux. Mais il fallait les approcher de très près, et encore le plus souvent ils préféraient reculer en roucoulant à qui mieux mieux. Ils avaient une façon de marcher très comique en jetant la tête en avant à chaque pas

La place de la République française, voisine, était, elle le terminus des trams verts, ceux de Seraing, Tilleur, Ougrée et d'autres r&eacut

 

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