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KOWKA et DEN HAL – Boulevard Saint-Michel

UtilisateurMessage

9:34
25 janvier 2016


cocotte

Membre

messages 828

1

Boulevard Saint-Michel

 

Boulevard Saint-Michel, 15 août 1963, le temps est très lourd,

moite mais je suis légère. Les grandes marées nous ont chassés de

Noirmoutier, car le camping était inondé.

Peu de gens en ce début d’après-midi, je bois tout ce qui s’étale

devant mes yeux, je respire et je transforme les odeurs en parfums

suaves.

J’ai 16 ans je sors de chez Nérée Boubée place Saint-André des

Arts, où je me suis offert le Graal, un bocal avec un cristal de

cyanure gauchi dans le plâtre. Rareté insigne, que seule cette maison

négocie. On y trouve aussi ces merveilleux atlas aux planches

délicatement coloriées sur les insectes, les coléoptères sont ma

passion du moment. J’y achète aussi les épingles de nylon avec ces

numéros ésotériques, moi je collectionne les n° 3, 4, 5. J’avais profité

du week-end du 15 août où Paris est une ville plus ou moins calme.

Les endroits ouverts étaient rares, mais Boubée était une de ces

exceptions.

Quinze ans, des socquettes, une jupe très froncée sur un jupon

empesé, en carreaux vichy de couleur turquoise, et des couettes à la

Sheila, à peine 15 ans, je ne marche pas, je vole.

C’est en remontant le Boulevard Saint-Michel pour aller rue Cigit-

le-coeur que je l’ai croisée. Je portais ce jour-là, mon jean noir,

chemise blanche dépassant d’un léger pull noir qui me donnait le

genre clergyman, genre qui me convenait bien.

Une silhouette se rapproche, une démarche rapide. Et mon regard

semble happé par l’image qui se fait plus nette. Le temps s’arrête.

Ton épaule est presque contre la mienne. Je distingue à peine une

chemise blanche dans un pantalon d’une couleur foncée, mais je

chavire, je me noie dans un regard sombre. Noir comme l’inconnu,

l’improbable, qui s’éclaire comme le sourire qui se dessine à peine

sur des lèvres charnues.

Mais l’horloge redémarre, et le vide devant moi s’étale,

m’absorbe. Mon coeur s’emballe, se serre, refuse. En marchant,

comme un automate, je me retourne en panique, en espoir, dans un

état inconnu jusqu’alors. Et je te vois, tu marches, tu t’éloignes, mais

ton visage tourné vers moi. Comment arrêter ce foutu temps, nous

sommes en mode ralenti, comment mettre sur pause ? Et tu redeviens

flou jusqu’à disparaître. Je me heurte à un arbre, mon coeur cogne, et

le sang pulse très vite à mes tempes. Je ferme les yeux. Ton visage

est très net, en gros plan même. Et ta bouche si bien dessinée

esquisse un mot. Lequel ?

— Denise, qu’est-ce que tu fous ? Tu te dépêches, on va être en

retard hurle ma soeur.

Et cette phrase me fait redescendre brutalement dans la réalité.

— On dirait que tu as vu un fantôme, tu es blanche comme un

linge. Allez, viens, je t’offre une glace.

Elle s’avançait comme si elle partait à la conquête du monde, avec

ses socquettes blanches et sa petite jupe plissée avec une grande

épingle attachant les deux revers.

Lorsque nos yeux se croisèrent, quelque chose d’unique nous

arriva, je suis sûr que cela lui arriva comme à moi, je l’ai lu dans ses

yeux, c’était magique.

Des grands yeux d’un smaragdin comme ceux de Salammbô mais

en beaucoup plus doux, tels que je les imaginais, de ce vert

insondable très particulier, de cette couleur transparente qu’ont les

héroïnes des mangas japonaises, des yeux qui lui mangeaient le

visage. Ils étaient lumineux, pleins de promesses et magnifiques,

d’une profondeur dans laquelle tous les rêves étaient permis. Les

pupilles d’un noir intense offraient un contraste saisissant, C’étaient

pour moi les yeux les plus beaux jamais vus. En la dépassant je

murmurai, « oh ! un vrai Tanagra, mon Dieu comment tant de

fraîcheur est possible ». Je continuais mon chemin le coeur battant la

chamade, puis comme pris de remords j’ai jeté un regard en arrière,

et j’ai vu ses grands yeux qui me fixaient. Nous avons pourtant

continué chacun de notre côté. Je me suis toujours demandé pourquoi

je n’avais pas osé faire demi-tour et l’accoster, c’est la timidité du

provincial je suppose ou la timidité tout court.

Boulevard Saint-Michel, 21 décembre 2013. Il pleut, il fait froid,

je suis percluse de rhumatismes. Ma démarche est lourde et

douloureuse. Je ferme les yeux. J’avais ma jupe plissée ou celle à

carreaux ? Qu’importe, ta bouche s’entrouvre, des dents si blanches

qu’elles m’aveuglent, tes mains sur mes épaules, le temps suspendu,

tu m’attires contre toi, tes lèvres se posent sur les miennes, je bois le

mot prononcé…

— Vous pouvez pas faire attention, non ?

Je balbutie quelque excuse, j’ai failli tomber dans les bras d’un

grassouillet presque chauve.

Mais je souris. Je te souris. je ne saurais jamais ce que tu as dit,

mais je l’ai tant imaginé toutes ces années. Je ne t’ai pas oublié.

Place Saint André des arts, 21 décembre 2013, la maison Nérée

Boubée a disparu, remplacée par une agence automatique de la BNP.

C’est le moment que choisit ton souvenir pour m’exploser au visage.

Cette rencontre fugace prend subitement une telle importance,

pourquoi un moment de votre vie vous revient-il comme un

boomerang, sans prévenir et fait si mal ? Je revois ces yeux tellement

profonds qu’il était possible de s’y noyer, dans lesquels j’avais perdu

une partie de ma raison. L’avais-je recroisée sans l’apercevoir ou ce

lieu particulier garde-t-il la mémoire d’événement heureux ?

 

 

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