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KOWKA – Hognoul, ou Voyage en chine

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14:03
18 février 2016


cocotte

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Hognoul ou Voyage en chine

La voiture était une limousine noire, aux sièges confortables. Comme souvent pour les taxis, c'était une Mercedes, elle était puissante, agréable à mener. Seul le ronronnement chaleureux, presque imperceptible, du moteur donnait signe de son fonctionnement. Cette nuit-là, il devait être aux environs de vingt-trois heures trente, je revenais d'une course à l'aéroport de Bruxelles où j'avais déposé Monsieur Maxime de l'hôtel Bedford, sis quai de Maestricht à Liège. Tous les mois, ce Libanais me demandait à la centrale pour le conduire à son avion pour Beyrouth. Nous avions deux points communs, nous étions tous les deux passionnés par les coléoptères et tout le long de la route c'était d'interminables discussions, lui sur les chasses des hautes plaines de la Bekaa et moi sur mes plateaux ardennais.
Notre deuxième point commun était très particulier, nous aimions tous les deux les marchés aux puces. Outre-quiévrain, ils disent « vide-grenier », vocable contenant déjà en lui tout le mystère, toute l'essence de l'objet et de son symbolisme, il exprime superbement bien la symbiose entre son origine obscure, mystérieuse et son devenir. Il exprime surtout l'attrait manifestement sensuel que nous partagions, nous avions la même approche du sujet, nous n’y cherchions particulièrement rien et en même temps tout. Chez nous, on utilise plus simplement le mot « brocante », adoré belgicisme ! C'est, au pays des belles ducasses, une appellation plus consensuelle et joyeuse. Monsieur Maxime, lui, paradoxalement, était impressionné par « l’exotisme de nos étals ». Pour lui c’était un endroit rabelaisien où s'accumulent, s'entassent tous les rebuts du destin, toute la pauvreté du monde de notre société de consommation comme le maelström de Jules Verne qui attirait avec amour en son sein tout ce qui passe en deçà de la limite visible de son champ d'action. Moi par contre c’était l’étalage à la Prévert qui me fascinait. Les outils biscornus aux formes étranges à l'usage depuis longtemps oublié, les livres de tout format, aux couvertures tristes ou au contraire qui rient, vaisselle bon marché, céramiques et porcelaines mélangées, dépareillées et ébréchées, fumettis, petites bandes dessinées vendues dans les étals de gare et les épiceries. Les souvenirs de voyages exotiques ou des dernières vacances à Palavas-les-Flots, des choses communes et sans histoire comme la toupie offerte par ma tante, les minéraux aux couleurs rutilantes, les coquillages et curiosités inquiétantes. Les vêtements dépareillés, usés et autres fripes joliment décolorées, les gadgets inutiles, les cadeaux publicitaires, les copies du plus mauvais goût, les petites voitures, les pantins dépenaillés et les poupées aux couleurs fanées. Mais jamais nous ne pourrions y retrouver un ami égaré, un amour perdu au mois d'août. Nous avions tous les deux la même façon d'appréhender l'âme de ces déchets sociaux. Il faut impérativement percer la surface apparente de l'image renvoyée, comme l'Alice de Lewis Carroll et son miroir magique ouvert sur ailleurs. Ces objets prennent alors d'autres dimensions, ils muent en d'autres colorations, ils deviennent des portes ouvertes sur le rêve, sur le voyage immobile, celui-ci n’est-il pas plus beau, plus riche que celui du réel ?
Il y a aussi le plaisir de l’œil de percevoir perdue parmi un capharnaüm d'objets obsolètes, disparates et incongrus, la perle merveilleuse à l'orient opalescent, digne d'une Haydée égarée par Sindbad , échappée d'un conte des Mille et Une Nuits orientales.
Comment décrire le bonheur que nous avions de trouver sur le coin d'un étal un album à la coiffe fatiguée, une rare édition Casterman de Tintin en noir et blanc, petite image ou une rare aventure de Ribouldingue, Filochard et Croquignol, la terrible équipe des Pieds Nickelés qui ont bercé notre enfance à tous deux, lui au Liban, moi à Liège, ou encore un célèbre album de chez Gautier-Langereau, comme « l’enfance de Bécassine ».
Quelle extraordinaire aventure de trouver au fond d'une vieille boîte de bazar ayant contenu jadis des cigarettes orientales ou des bergamotes de Nancy, ô merveille des merveilles, un des trente deniers au nom de César, que Judas reçut comme mirifique rétribution pour le baiser de sa trahison. Mais cessons de rêver et revenons à nos moutons.

J'aimais beaucoup conduire Monsieur Maxime et comme il avait le pourboire généreux, c'était tout bénéfice. Son seul défaut était d'apprécier les bons cigares et, malgré l'interdiction de fumer dans la voiture, chaque fois je l'autorisais à satisfaire cette autre passion. Cela m'obligeait à m'arrêter sur le chemin du retour pour désodoriser l'intérieur du véhicule, j'aimais que la voiture soit le plus vite possible « clean » pour le client suivant. Il m'avait laissé, dans le coin de la banquette, deux grandes « peluches » pour les enfants, un âne gris avec une crinière noire du plus bel effet et un bœuf blanc, c'était encore chez lui les symboles de l'agriculture traditionnelle.

A la hauteur de Tirlemont je quittai l'autoroute pour nettoyer la voiture sur un parking de ma connaissance. Là, les boulets sauce lapin étaient de première « bourre ». Dès le nettoyage terminé, je comptais bien me les offrir accompagnés d'une portion de frites sauce tartare, avant de rentrer sur Liège. Je venais de redémarrer sous une pluie battante, repu de ce repas lourd et roboratif, lorsque subitement une ombre sur le bord de la chaussée me fit signe. Instinctivement je freinai et m'arrêtai, la fille monta et me cria sur un ton un peu crispé,
– Liège, s'il vous plait, Boulevard de la Constitution.
Puis elle s'enfonça dans le coin droit de la banquette. Je l'observai dans le rétroviseur, mouillée comme un chaton tombé dans la rivière.
-. Désirez-vous une serviette pour vous essuyer, voulez-vous que j'augmente le chauffage ? lui demandai-je.
-. Oui volontiers, merci, Elle se pencha, prit la serviette que je lui tendais par-dessus le siège et commença de s'essuyer les cheveux. Je la voyais bien grimacer de temps en temps mais, comme elle ne disait rien, je continuais ma route. Pendant un moment, seul le chuintement de l'eau sous les roues troublait le silence. La douce chaleur, légèrement parfumée à la lavande, distribuée par le conditionnement d'air, créait dans l'habitacle la sensation d'un cocon hors du temps. La succession des lampadaires orange de l'éclairage routier avait un effet hypnotique, j'étais, tout en étant lucide, dans un état second.
Nous devions être à la hauteur de Hognoul lorsque, après une grimace plus violente, elle cria
– Arrêtez-vous, arrêtez-vous tout de suite, nous n'aurons jamais le temps d'atteindre la Maternité. Je crois que je suis en train d'accoucher ici.
Je me garai en catastrophe, tous feux de détresse en action, passai un coup de fil à la centrale et me précipitai tout paniqué vers la porte arrière après avoir saisi au passage la couverture de survie se trouvant dans le coffre. Mais elle n'eut pas besoin d'aide, déjà retentissait le cri aigu de l'enfant prenant sa première bouffée d'air, les traînées sanglantes sur les sièges de cuir crème donnaient à l'arrière de mon véhicule l'aspect d'un hôpital de campagne. Je les emballai chaudement tous les deux, l'un tenant l'autre, l'un essuyant l'autre avec des kleenex. Sur ces entrefaites, la protection civile, giratoires en action, se gara derrière le taxi. Nous étions le soir du 24 décembre, l'église de Hognoul venait de sonner les douze coups de minuit. Nos feux clignotants scintillaient sous la pluie comme une multitude d'étoiles, comme un arbre de Noël tout illuminé. L'enfant et la mère, engoncés dans la couverture, s'étaient endormis, surveillés par les deux peluches, on aurait dit qu'elles regardaient le couple ainsi constitué d'un regard attendri. Le lendemain, dans mon quotidien « La Meuse », j'apprenais que l'heureuse maman, ma passagère d'un soir, s'appelait Marie-Noëlle.

 

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