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KOWKA – Les Draps de plage

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7:38
10 décembre 2015


cocotte

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Les draps de plage

 

Lorsque je revis Agnès, elle sortait de l'eau et regagnait son essuie de plage, nimbée de gouttelettes d'eau scintillantes dans le soleil. Je l'avais croisée la veille à la discothèque de la station et nous avions partagé quelques pas syncopés sur la piste au milieu des flashs stroboscopiques. Puis tout en sirotant un Monaco, nous avions refait le monde sur le coin du comptoir. Avant de nous quitter à l'aube, nous nous étions promis de nous retrouver dès l'après-midi sur la plage.

Son essuie était un peu ringard, un palmier ondulant sous le soleil couchant en mauve foncé sur un ciel violet clair; de plus, manifestement, il avait vécu. Cela me le rendait sympathique, de suite, on avait envie de le protéger. Elle le secoua, l'étendit et s'installa sur le ventre, libéra les deux bretelles du dessus de son bikini, les laissa tomber de chaque côté, posa sa tête sur les bras entrecroisés et vraisemblablement s'endormit. Je n'osais pas la déranger pour contrôler, nous avions tout l'après-midi devant nous. Elle était jolie, charmante et me plaisait beaucoup.

A côté, trônait un drap de plage immense avec un caillou posé ostensiblement sur chaque coin. On pouvait y voir grandeur nature « La mort de Sardanapale ». Il était, lui, en revanche, tout ce que j'exécrais. Il aurait pu servir de carpette au salon d'un T2 des HLM voisins. La tête reposant sur un petit coussin gonflable jaune à fleurs roses, était vautré, les deux coudes enfoncés de part et d'autre de son torse étriqué, un grand échalas boutonneux aux cheveux clairsemés. Tout était étriqué chez lui, un long nez pointu comme son menton, un cou avec une pomme d'Adam proéminente, un torse où les côtes étaient dessinées comme des vagues, des jambes sans fin, ornées de deux genoux cagneux. Même sa voix devait être étriquée. Il toisait par-dessus son journal toutes les filles qui passaient. Il sentait le parfait parvenu et, de plus, le parvenu de mauvais goût. Il lisait « Le Monde » ou plutôt, me semblait-il, il faisait semblant de le lire car trop souvent il levait la tête et rarement il tournait la page.

Je déposai ma propre serviette sur un espace de sable resté libre à une dizaine de mètres d'Agnès et de son encombrant voisin. Etaient-ils ensemble ? Je n'aurais su le dire, ils ne s'étaient pas parlés, un bon point ! Je descendis au bord de l'eau, elle était encore relativement froide en ce début de saison. Pour me revigorer je nageai un crawl violent sur une centaine de mètres, parallèle à la plage dans un sens et retour en brasse. Puis, plus pour me sécher que pour prendre la mesure de la station, je marchai sur l'estran un demi kilomètre vers la marina puis un autre demi kilomètre vers le Taxo, j'observais avec insistance la laisse du jour pour voir si je ne pouvais pas trouver un belle conques pour Agnès. J'ai facilement repéré l'emplacement grâce aux draps de plage si caractéristiques, si dissemblables; leur incongruité même les faisait repérer de loin. Je retournai m'asseoir sur le mien, Agnès n'était plus sur le sien. Elle devait être à l'eau ou jouer au ballon ou encore déguster une glace au goût chicklet qui, je le savais depuis hier, était son parfum préféré. Je m'en voulu d'être parti, j'aurais bien aimé lui offrir cette glace, cela m'aurait permis de reprendre notre conversation du soir. Puis tactiquement, elle m'aurait été un peu redevable, ne serait-ce que d'une glace et hypocritement j'en espérais un peu plus et même beaucoup plus. J'attendis avec impatience son retour, je me réjouissais de l'air étonné qu'elle aurait eu en m'apercevant. Tiens tu-es là ?

Personne, une heure s'écoula, nous sommes au milieu de l'après-midi. J'avais des fourmis dans les jambes et je partis me rafraîchir à mon tour au bar du sommet de la plage. Une douche, puis un diabolo-menthe, puis redouche et retour au drap de bain. Cette fois les deux étaient vides. A les regarder on aurait pu croire qu'ils se parlaient. Le grand, avec un certain mépris, demandait au plus petit de lui donner son palmier, il expliquait, plein de commisération, qu'il ferait bien dans son décor. Il est maintenant 16 heures, le double mètre reprit sa place au centre de son domaine, comme un fakir sur la place de Bénarès. Il ouvrit son journal à la page deux et recommença sa lecture erratique toujours aussi lentement, toujours en lorgnant les nymphettes qui déambulaient et, croyez-moi sur parole, il en déambulait sans cesse différentes, mais toutes plus jolies les une que les autres. 17 heures, le vendeur de chichis passe avec son grand chapeau mexicain, son plateau tendu à l'horizontale à hauteur du ventre. Cela fait un long moment que je le regardais arriver, il faisait des va-et-vient entre le bord de mer et le haut de la plage et, chaque fois, recommençait cette lente danse ressemblant à une parade nuptiale en se décalant d'une dizaine de mètres. Il accostait tout le monde, un sourire, un mot gentil et tout cela gratuitement. Cette façon de marcher, avec un pas compliqué comme un novice entrant en loge, faisait qu'il se déplaçait lentement et longtemps encore, je le vis s'éloigner de notre emplacement. Il est étonnant que parmi tout ce brouhaha, cette cacophonie de sons, de cris joyeux, de pleurs d'enfants fatigués, je me sentais tellement esseulé. Et Agnès qui ne revenait toujours pas, elle s'était vraisemblablement fait draguer et avait succombé. Je n'arrêtais pas d'inventer des scénarios les plus incongrus les uns que les autres. Une sorte d'angoisse existentielle me saisit, une grande tristesse descendit en moi. Pourtant j'avais tout pour être heureux, les vacances, la mer, la plage, une jeune fille…était-ce dû à la fraîcheur subite ? Le soleil venait de passer derrière les Pyrénées. Etait-ce le fait que les gens ramassaient leurs affaires et s'en allaient, certains pour les courses du souper, ceux des campings, d'autres pour se toiletter dans le but d'une sortie au restaurant. Il faut dire qu'Argelès-sur-Mer était une station où la vie nocturne était des plus intenses. L'horrible voisin, à son tour, replia son drap, le rangea dans un énorme sac et, tout en trébuchant maladroitement dans le sable à chaque pas, partit à son tour. Seuls, moi et le drap mauve au palmier d'Agnès, restions sur ce coin de plage, nous allions être les derniers à quitter le sable. L'horizon prenait des teintes légèrement violines, déjà Collioure disparaissait dans une brume grise ponctuée de rouge. Le versant des montagnes entrées dans l'ombre avait pris, lui, des couleurs vert cul de bouteille où aucun détail n'était plus perceptible.

Le vent s'était levé, une petite brise de mer comme tous les soirs aux environs de 19 heures. Elle soulevait délicatement le sable, recouvrait doucement le drap d'Agnès. On n'entendait plus que le bruit doux et monotone du ressac qui soulignait l'impressionnant silence qui subitement régnait sur la plage désertée. Le sable courant à l'horizontale couvrait de plus en plus le drap d'Agnès, ponctuant son relief de gris. A l'emplacement du grand drap, le vent jouant avec le sable laissa soudain apparaître un long doigt fin, puis un second, muni d'une petite bague rose…la main d'Agnès.

 

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