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Lettres de soldats de la Grande Guerre

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23:50
5 novembre 2008


Victoria

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1

Ernst Wittefeld.

Agriculteur allemand de 34 ans, Ernst Wittefeld appartenait à la 1re compagnie du Ier régiment de grenadiers de la garde-empereur Alexandre.


Horimont, le 31 octobre 1914

Chers parents et chère Louise,

Mes chers, nous avons passé une semaine difficile, car il nous a fallu passer trois jours et trois nuits en territoire hostile. Mardi matin à 7 heures, nous sommes partis d'ici, chargés de tout le paquetage, et il n'était pas du tout sûr que nous puissions y revenir. Mais nous sommes revenus vendredi soir.

Dans cette lettre, je ne peux vous raconter qu'une toute petite partie de tout ce que j'ai vu, car je ne peux vous décrire tout le malheur, tous les ravages et la famine dont sont victimes les jeunes enfants et les femmes que nous avons rencontrés.Des hommes, il n'y en a presque plus, on ne voit que des vieillards.

Ah, mes chers, comme vous avez de la chance, d'être là-bas, chez vous, vous ne savez même pas à quel point vous avez de la chance. Vous avez grand tort de vous plaindre et de geindre, car vous n'en avez aucune raison.

Vous allez peut-être me dire que tout ce que j'ai vu n'est encore rien par rapport à un champ de bataille jonché de cadavres d'hommes et de chevaux ; oui, c'est vrai. Mais, j'en ai déjà vu beaucoup trop et j'ai mon content de misère et de désolation.

Toute la récolte est pour partie dehors, pour partie moissonnée, pour partie en gerbe, pour partie éparpillée. C'est bien triste tous ces beaux champs de blé laissés à l'abandon. Je vous en raconterai tout de même prochainement un peu plus.

(…) Ici, on continue de punir des camarades pour saoulerie. La dernière fois que nous avons reçu la solde, il n'était pas un soir où on pouvait se coucher tranquillement. Et c'était bien triste de les voirs rentrer tard le soir, dans cet état.

Bien des choses à vous tous.

Ernst

23:53
5 novembre 2008


Victoria

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2

Henri Floch.

Henri Floch a été fusillé pour l'exemple le 4 décembre 1914, à Vingré. Le caporal Henri Floch était greffier de la justice de paix à Breteuil.

Pour plus d'informations sur les fusillés pour l'exemple.

Ma bien chère Lucie,

Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé.

Voici pourquoi : Le 27 novembre, vers 5 heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée de première ligne, et alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés dans la tranchée, m'ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J'ai profité d'un moment de bousculade pour m'échapper des mains des Allemands. J'ai suivi mes camarades, et ensuite, j'ai été accusé d'abandon de poste en présence de l'ennemi.

Nous sommes passés vingt-quatre hier soir au Conseil de Guerre. Six ont été condamnés à mort dont moi. Je ne suis pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple. Mon portefeuille te parviendra et ce qu'il y a dedans.

Je te fais mes derniers adieux à la hâte, les larmes aux yeux, l'âme en peine. Je te demande à genoux humblement pardon pour toute la peine que je vais te causer et l'embarras dans lequel je vais te mettre…

Ma petite Lucie, encore une fois, pardon.

Je vais me confesser à l'instant, et j'espère te revoir dans un monde meilleur. Je meurs innocent du crime d'abandon de poste qui m'est reproché. Si au lieu de m'échapper des Allemands, j'étais resté prisonnier, j'aurais encore la vie sauve. C'est la fatalité

Ma dernière pensée, à toi, jusqu'au bout.

Henri Floch

0:01
6 novembre 2008


Victoria

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3

Christian Bordeching

Lieutenant dans l’armée allemande, Christian Bordeching fut tué sur le front, le 20 avril 1917, il avait 24 ans.


21 mai 1916,

[...] A gauche se dessine « l’Homme mort »* et à droite la « colline 304 »*. La position de batteries allemandes se situe avant l’étang de Forges, où commence, derrière, l’enfer de 304.

Je ne dis pas enfer à tort, car c’est ici que commence le royaume des tirs de barrage.

Des odeurs de cadavres qui n’ont pas encore pu être enterrés s’élèvent des anciennes tranchées françaises ravagées. Du matériel de grande valeur a été laissé à l’abandon sur tout le chemin, des armes, des munitions, de la nourriture, des masques à gaz, du barbelé, des grenades et autres machines de guerre.

 Les dernières étendues d’herbe sont déjà bien loin derrière, on ne voit plus qu’un désert entièrement et violemment labouré par les grenades. Les cratères, les uns contre les autres, témoignent de l’horreur des tirs d’artillerie allemands qui nous ont précédés et des actuels tirs de barrage français.

Il relèvera bientôt du miracle de traverser ce domaine accidenté, mais nous y sommes obligés, car c'est le seul chemin vers nos positions arrière, le nerf de vie de la victoire sur le front.

[...] nous sommes en alerte pour être prêts à nous défendre ou à avancer. Pour ce qui en est de dormir ou de manger, ce n’est pas la peine d’y songer. Il faut supporter les privations. La colline elle-même était à l’origine en partie boisée et ne laisse plus paraître que quelques troncs noirs, il n’y a plus aucune feuille verte ni brin d’herbe, et malgré tout, dans toute cette horreur, une merveilleurse apparition : au matin une alouette chante et des multitudes de hannetons bourdonnent autour de nous et nous rappellent, qu'au-delà de cette guerre que nous devons endurer, il y a encore un merveilleux printemps qui, après nous être battus, va encore nous réjouir.

Quand vient le vent du nord avec son épouvantable odeur de putréfaction ou avec la puanteur des grenades de soufre et de phosphore et quand le feu de batterie reprend, nos nerfs sont mis à rude épreuve, ce qui nous déclenche des états de désespoir. Les moments les plus tendus sont à la tombée de la nuit où l’on redoute le plus une attaque.

Le 18 août, tôt le matin, les Français ont attaqué le régiment voisin mais n’ont pas été vainqueurs. […]
Au soir, nous avons attaqué nos adversaires pour améliorer notre position. […]
Nos adversaires étaient arrivés depuis peu,  des soldats algériens qui se sont défendus coriacement. Il fut observé chez les nôtres, à tout moment, d'éminents exemples de bravoure. Avancements et croix de fer ont été la récompense méritée des braves qui, au mépris de leur vie, ont tout entrepris pour faire honneur à leur patrie pour le maintien de la 304.

* « L'Homme mort » et la « 304″ sont des collines sur le front de Verdun.

0:05
6 novembre 2008


Victoria

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4

Charles Guinant.


Verdun, le 18 mars 1916

Ma chérie,

Je t'écris pour te dire que je ne reviendrai pas de la guerre.

S'il te plaît, ne pleure pas, sois forte.

Le dernier assaut m'a coûté mon pied gauche et ma blessure s'est infectée. Les médecins disent qu'il ne me reste que quelques jours à vivre. Quand cette lettre te parviendra, je serai peut-être déjà mort. Je vais te raconter comment j'ai été blessé.

Il y a trois jours, nos généraux nous ont ordonné d'attaquer. Ce fut une boucherie absolument inutile. Au début, nous étions vingt mille. Après avoir passé les barbelés, nous n'étions plus que quinze mille environ. C'est à ce moment-là que je fus touché. Un obus tomba pas très loin de moi et un morceau m'arracha le pied gauche. Je perdis connaissance et je ne me réveillai qu'un jour plus tard, dans une tente d'infirmerie. Plus tard, j'appris que parmi les vingt mille soldats qui étaient partis à l'assaut, seuls cinq mille avaient pu survivre grâce à un repli demandé par le Général Pétain.

Dans ta dernière lettre, tu m'as dit que tu étais enceinte depuis ma permission d'il y a deux mois. Quand notre enfant naîtra, tu lui diras que son père est mort en héros pour la France. Et surtout, fais en sorte à ce qu'il n'aille jamais dans l'armée pour qu'il ne meure pas bêtement comme moi.

Je t'aime, j'espère qu'on se reverra dans un autre monde, je te remercie pour tous les merveilleux moments que tu m'as fait passer, je t'aimerai toujours.

Adieu

0:12
6 novembre 2008


Victoria

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5

Willi Lutz.


Willi Lutz avait 23 ans en 1914. Adjudant de l'armée allemande, il appartenait au 246e régiment d'infanterie. Il fut blessé au front près de Lorgies le 30 juin 1916. Extraits d'une lettre écrite à sa soeur deux jours avant sa mort.


Le 28 juin 1916

Chère petite soeur,

Merci beaucoup pour ta gentille lettre du 23 de ce mois et pour l'argent.
Ta lettre m'a vraiment fait très plaisir, et sans vouloir te flatter, tu écris véritablement des lettres très aimantes et très gentilles. J'ajoute que je te comprends si bien, et tes gentilles lettres me semblent toujours si parfaitement claires. Je comprends bien que je suis encore de temps à autres un mystère pour ma chère Louise. Je sais très bien que je l'ai déjà été par le passé pour cette âme si bonne et si gentille et que je le reste parfois encore aujourd'hui.

Mais il faut dire aussi que je me trouve réellement dans une situation très difficile. Je sais, j'aime Louise, je la vénère et j'ai la plus grande considération pour elle, je pense aussi qu'elle pourrait, un jour, devenir très facilement ma charmante petie épouse.

Mais faut-il donner dès maintenant sa parole en ces temps obscurs ? Puis-je le faire ? Dois-je le faire ? Que de changements peuvent encore advenir! Dès demain, je peux me faire estropier, une balle peut me rendre infirme.

Et qu'adviendra-t-il ? Ai-je le droit de demander à ma noble et bonne Louisette de me prendre pour époux dans de telles conditions ? Que lui apporterait dans ce cas le mariage ? Non, jamais. Bien sûr, ce serait peut-être très agréable pour moi, mais jamais je ne pourrais me faire à cette idée. Ma conception du mariage est si élevée que je m'en effraie presque.

Je suis si déprimé ! Ma chère Louise ne m'a pas écrit depuis quatre jours. Si elle savait à quel point j'attends son courrier. (…) Et demain soir, on monte aux tranchées ! Qui sait si je reverrais jamais sa chère écriture. Je suis très déprimé, de toute ma vie, je ne l'ai jamais été autant.

Il y a quelque chose dans l'air, je le sens venir.

Je me donne du courage en me disant : « Tu es soldat et tant que tu es soldat, tu es encore soldat. Nous vivons une grande époque. Chacun remplit son devoir jusqu'à la dernière extémités. »

J'en suis conscient, mais Mélanie, ma tendre et fidèle soeur, je te le dis à toi seule, je ne suis plus le même soldat qu'avant. Qu'est-ce qui ne va pas ? Peut-être le devineras-tu plus facilement que je ne pourrais te le dire ? Où est passé le patriotisme ardent, le grand enthousiasme de 14 , Où que je tourne mes regards, je n'en vois plus de traçes et je connais des gens parmi tous les grades, même les plus élevés…

Et ces réflexions me rendent très nerveux. Je ne supporte plus cette maudite artillerie, il faut que je me maîtrise, et que je fasse un effort sur moi-même pour rester un exemple pour mes hommes. Que nous réserve encore cette époque ?

(…) Ce soir, j'ai eu pour la première fois une conversation avec mes deux hôtesses. Elles disaient, entre autres choses, qu'elles priaient quotidiennement leur Dieu pour que la guerre s'arrête bientôt, et elles m'ont demandé si je le faisais aussi. Je ne leur ai rien répondu.

Elles m'ont dit alors : « La guerre, grand malheur ». Leur mari, tous les deux au front, pas de lettres, pas de journaux, pas de pain, pas de charbon, etc., dépendant de l'Allemagne pour tout ».

(…) Je pourrais t'en raconter aujourd'hui beaucoup plus, mais huit pages déjà, sapristi, c'est déjà beaucoup trop pour une guerre si dure, si froide.

Demeure encore à l'avenir comme tu le fus jusqu'à présent, ma bonne et fidèle petite soeur, et, laisse-toi embrasser de tout son coeur par ton petit frère fidèle et reconnaissant.

Willi

0:22
6 novembre 2008


Victoria

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6

 Dr. Léon Barros


Témoignage non daté.

Pour d'autres témoignages de combattants voir le site Paroles de Poilus


Les premiers blessés sont apportés.

Il en arrive de toutes parts. Tout est occupé, jusqu'au moindre recoin. C'est l'engouffrement par toutes les ouvertures, par toutes les fissures de ces pauvres Poilus qui tombent dans nos bras, hébétés, hagards. Les yeux fichés par l'horreur de ce qu'ils ont vu et les traits contractés par la douleur et les souffrances surhumaines qu'ils éprouvent.

L'un, entre-autre, est dans un état pitoyable de prostration et d'anéantissement,
sentant l'urine et les matières fécales et dégageant une odeur de cadavre.
Ce pauvre diable, blessé par les éclats d'obus qui lui ont broyés la cuisse
est resté pendant 2 jours, à moitié enfoui, dans le trou que l'obus meurtrié avait creusé, contre le cadavre d'un de ses camarades, tué à côté de lui.

J'ai vu là des soldats couverts d'une telle quantité de poux que les différentes parties des pansements en étaient envahis jusqu'aux plaies.
C'est une vraie boucherie, pleine de sang et de râles.

Prés d'une bougie, l'aumônier, les mains pleines de sang, n'arrête pas de panser les blessures.
Je dors debout, du moins je somnole.
Je vis comme un automate.

Mon blessé pousse des cris horribles et d'autres encore, alignés le long du mur, près à être évacués, hurlent comme des forcenés.
Les cris de souffrance nous masquent une canonnade formidable.

Les morts sont entassés pèle mêle, les uns sur les autres comme des choses devenues sans intérêt, puis allongés par terre, côte à côte et soigneusement ensevelis dans leur linceul les pieds joints, les mains croisées sur la poitrine quand ils possèdent encore des mains et des pieds
   
Docteur Léon BARROS

0:27
6 novembre 2008


Victoria

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Karl Fritz.


Karl Fritz était caporal de l'armée allemande. Il appartenait au 10e bataillon de chasseurs alpins, 2e compagnie.

(Pour des informations sur Verdun )


Argonne, le 16 août 1916

Chers parents et chères soeurs,

Le 2, à Saint-Laurent, nous avons entendu le signal de l'alerte. On est venu nous chercher avec des véhicules, et on nous a amenés jusqu'à quelques kilomètres du front de Verdun. (…)

Vous ne pouvez pas avoir idée de ce qu'on a vu là-bas. Nous nous trouvions à la sortie de Fleury, devant le fort de Souville. Nous avons passé trois jours couchés dans les trous d'obus à voir la mort de près, à l'attendre à chaque instant. Et cela, sans la moindre goutte d'eau à boire et dans une horrible puanteur de cadavres. Un obus recouvre les cadavres de terre, un autre les exhume à nouveau. Quand on veut se creuser un abri, on tombe tout de suite sur des morts. Je faisais partie d'un groupe de camarades, et pourtant chacun ne priait que pour soi. Le pire, c'est la relève, les allées et venues à travers les feux de barrage continus. Puis nous avons traversé le fort de Douaumont, je n'avais encore jamais rien vu de semblable. Là, il n'y avait que des blessés graves, et ça respirait la mort de tous côtés. En plus, nous étions continuellement sous le feu. Nous avions à peu près quarante hommes morts ou blessés. On nous a dit que c'était somme toute assez peu pour une compagnie. Tout le monde était pâle et avait le visage défait.

Je ne vais pas vous en raconter davantage sur notre misère, je pense que ça suffit. Nous étions commandés par un certain adjudant Uffe. On ne l'a pas vu. Mais le Seigneur m'est venu en aide. Là-dessus, nous sommes repartis pour Spincourt où on nous a chargés sur des véhicules à destination de Grandpont, puis nous sommes revenus en deux jours à nos positions devant Chapelle, où nous sommes maintenant un peu mieux installés.

Je vais aussi écrire à Guste. Je vous embrasse de tout coeur et vous recommande à Dieu.

Votre fils et frère reconnaissant.

Karl

0:41
6 novembre 2008


Victoria

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8

Eugène .


Durant la Première guerre mondiale, 675 soldats français ont été fusillés pour désertion, mutineries ou refus d'obéissance. La plupart d'entre eux l'ont été durant la première année de la guerre, en 14 et 15. Plus connues, les mutineries de 17, à la suite de l'échec de l'offensive Nivelle, se traduisirent par 49 exécutions.

(Source : CRID 14-18)


Le 30 mai 1917

Léonie chérie,

J’ai confié cette dernière lettre à des mains amies en espérant qu’elle t’arrive un jour afin que tu saches la vérité et parce que je veux aujourd’hui témoigner de l’horreur de cette guerre.

Quand nous sommes arrivés ici, la plaine était magnifique. Aujourd’hui, les rives de l’Aisne ressemblent au pays de la mort. La terre est bouleversée, brûlée. Le paysage n’est plus que champ de ruines. Nous sommes dans les tranchées de première ligne. En plus des balles, des bombes, des barbelés, c’est la guerre des mines avec la perspective de sauter à tout moment.

Nous sommes sales, nos frusques sont en lambeaux. Nous pataugeons dans la boue, une boue de glaise, épaisse, collante dont il est impossible de se débarrasser. Les tranchées s’écroulent sous les obus et mettent à jour des corps, des ossements et des crânes, l’odeur est pestilentielle.

Tout manque : l’eau, les latrines, la soupe. Nous sommes mal ravitaillés, la galetouse est bien vide ! Un seul repas de nuit et qui arrive froid à cause de la longueur des boyaux à parcourir. Nous n’avons même plus de sèches pour nous réconforter parfois encore un peu de jus et une rasade de casse-pattes pour nous réchauffer.

Nous partons au combat l’épingle à chapeau au fusil. Il est difficile de se mouvoir, coiffés d’un casque en tôle d’acier lourd et incommode mais qui protège des ricochets et encombrés de tout l’attirail contre les gaz asphyxiants.

Nous avons participé à des offensives à outrance qui ont toutes échoué sur des montagnes de cadavres. Ces incessants combats nous ont laissé exténués et désespérés.

Les malheureux estropiés que le monde va regarder d’un air dédaigneux à leur retour, auront-ils seulement droit à la petite croix de guerre pour les dédommager d’un bras, d’une jambe en moins ? Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie.

Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames.

Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts !

Lorsque j’avançais les sentiments n’existaient plus, la peur, l’amour, plus rien n’avait de sens. Il importait juste d’aller de l’avant, de courir, de tirer et partout les soldats tombaient en hurlant de douleur.

Les pentes d’accès boisées, étaient rudes .Perdu dans le brouillard, le fusil à l’épaule j’errais, la sueur dégoulinant dans mon dos. Le champ de bataille me donnait la nausée. Un vrai charnier s’étendait à mes pieds. J’ai descendu la butte en enjambant les corps désarticulés, une haine terrible s’emparant de moi.

Cet assaut a semé le trouble chez tous les poilus et forcé notre désillusion. Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de l’état major. Tous les combattants désespèrent de l’existence, beaucoup ont déserté et personne ne veut plus marcher. Des tracts circulent pour nous inciter à déposer les armes. La semaine dernière, le régiment entier n’a pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre.

Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. J’ai été condamné à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans aucun recours possible. La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l’exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d’obtempérer. En nous exécutant, nos supérieurs ont pour objectif d’aider les combattants à retrouver le goût de l’obéissance, je ne crois pas qu’ils y parviendront.

Comprendras-tu, Léonie chérie, que je ne suis pas coupable, mais victime d’une justice expéditive ?

Je vais finir dans la fosse commune des morts honteux, oubliés de l’histoire. Je ne mourrai pas au front mais les yeux bandés, à l’aube, agenouillé devant le peloton d’exécution. Je regrette tant ma Léonie la douleur et la honte que ma triste fin va t’infliger.

C’est si difficile de savoir que je ne te reverrai plus et que ma fille grandira sans moi. Concevoir cette enfant avant mon départ au combat était une si douce et si jolie folie mais aujourd’hui, vous laisser seules toutes les deux me brise le cœur.Je vous demande pardon mes anges de vous abandonner.

Promets-moi mon amour de taire à ma petite Jeanne les circonstances exactes de ma disparition. Dis-lui que son père est tombé en héros sur le champ de bataille, parle-lui de la bravoure et la vaillance des soldats et si un jour, la mémoire des poilus fusillés pour l’exemple est réhabilitée, mais je n’y crois guère, alors seulement, et si tu le juges nécessaire, montre-lui cette lettre.
Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage car la France nous a trahis et la France va nous sacrifier.

Promets-moi aussi ma douce Léonie, lorsque le temps aura lissé ta douleur, de ne pas renoncer à être heureuse, de continuer à sourire à la vie, ma mort sera ainsi moins cruelle. Je vous souhaite à toutes les deux, mes petites femmes, tout le bonheur que vous méritez et que je ne pourrai pas vous donner. Je vous embrasse, le cœur au bord des larmes. Vos merveilleux visages, gravés dans ma mémoire, seront mon dernier réconfort avant la fin.

Eugène ton mari qui t’aime tant

 

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