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LOVECRAFT, Howard Philips – La Couleur dans le météore

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9:45
14 décembre 2016


Vincent de l'Epine

Modérateur

L'EPINE

messages 983

1

La Couleur dans le météore

The color out of Space

H.P. Lovecraft, 1927

Traduit par Vincent de l’Epine

 

A l’ouest d’Arkham, les collines sont escarpées, et dans les  vallées s’étendent de sombres forêts qui n’ont jamais connu la hache.  Il existe de ténébreux vallons où les arbres s’inclinent d’une façon fantastique, et où de petits ruisseaux s’écoulent sans avoir jamais été touchés par les rayons du soleil. Sur les pentes les moins abruptes se trouvent des fermes, anciennes et branlantes, avec des cottages trapus, couverts de mousse, ruminant éternellement les secrets de la vielle Nouvelle Angleterre à l’abri des grandes saillies rocheuses, mais tous sont maintenant abandonnés, leurs larges cheminées écroulées, et leurs murs dangereusement bombés sous leurs toits à double pente.

Les anciens habitants sont partis, et les étrangers n’aiment pas à habiter dans ces parages. Des canadiens français ont essayé, des italiens ont essayé, et des polonais sont venus puis sont repartis.  Ce n’était  pas à cause de quelque chose qu’on pouvait voir, ou entendre, ou toucher, mais à cause de ce qu’on pouvait imaginer. Ce n’est pas un bon endroit pour l’imagination, et la nuit venue, les rêves ne sont pas paisibles.  Ce doit être cela qui fait fuir les étrangers, car le vieil Ammi Pierce n’a jamais évoqué devant eux ses souvenirs de ce « drôle de temps-là », comme il dit. Ammi, qui est un peu dérangé depuis des années, est le seul qui reste, et qui ose encore parler de cette période-là, et s’il le fait, c’est parce que sa maison est très proche de la plaine et des routes fréquentées qui mènent à Arkham.

Autrefois il y avait une route à travers les collines et les forêts. Elle passait juste là où se trouve maintenant la lande brûlée, mais les gens ont cessé de l’emprunter, et une nouvelle route a été tracée, qui fait un détour loin au sud. Mais on peut retrouver les traces de l’ancienne parmi les mauvaises herbes qui ont repris leurs droits, et on pourra certainement en trouver encore quand la moitié des vallées auront été inondées pour constituer le nouveau réservoir. Alors les sombres bois seront abattus, et la lande brulée sera engloutie sous les profondes eaux bleues dont la surface reflètera le ciel et ondulera sous le soleil. Et les secrets de ces temps-là seront mêlés à ceux des profondeurs, et ne feront plus qu’un avec le savoir secret du vieil océan, et tous les mystères de la terre primordiale.

Lorsque je me rendis dans ces collines et ces vallées pour étudier la mise en place du nouveau réservoir, ils m’avaient dit que l’endroit était maudit. Ils me l’avaient dit à Arkham, et comme c’est une très vieille ville pleine de légendes de sorcières, je pensais que cette malédiction venait des contes que les grand-mères racontaient aux enfants depuis des siècles.  L’expression « Lande brulée » me semblait très bizarre et théâtrale, et je me demandais comment elle avait pu apparaître dans le folklore d’un peuple si puritain. Alors je vis par moi-même cet enchevêtrement de vallons et de collines qui s’étendait dans l’ouest, et je ne me posais plus de questions – si ce n’est sur les antiques mystères qui s’y trouvaient. C’était le matin, mais les ombres étaient toujours présentes en ces lieux. Les arbres y poussaient trop serrés, et leurs troncs étaient trop gros pour une forêt saine de Nouvelle-Angleterre. Il y avait trop de silence dans les maigres espaces qui les séparaient, et trop de mousse humide au-dessus des couches d’humus accumulées depuis une infinité d’années.

Dans les espaces ouverts, essentiellement le long de la vieille route, il y avait quelques fermes sur le flanc des collines ; avec  parfois tous leurs bâtiments debout, parfois seulement un ou deux, ou seulement une cheminée solitaire ou une cave vite comblée. C’était le règne des mauvaises herbes et des ronces, et des êtres furtifs et sauvages se faufilaient dans les broussailles que couvrait une brume inquiétante et oppressante, qui avait quelque chose d’irréel et de grotesque, comme si un élément vital de perspective ou d’éclairage n’était pas en place. Je ne me demandai plus pourquoi les étrangers ne restaient pas, car ce n’était pas une région où l’on pût dormir. Elle ressemblait plutôt à un paysage de Salvator Rosa, ou à une gravure interdite dans un récit de terreur.

Mais même tout cela n’était rien à côté de la lande brûlée. Je le sus au moment même où j’y parvenais, au fond d’une large vallée, car aucun autre nom n’aurait pu convenir à une telle chose – tout comme aucune autre chose n’aurait pu convenir à un tel nom. C’était comme si le poète avait inventé cette expression après avoir vu ce lieu précis. Ce devait être, me dis-je, le résultat d’un feu, mais pourquoi rien n’avait-il jamais poussé sur ces cinq acres de désolation grise qui s’étendaient sous le ciel comme une vaste brûlure d’acide au milieu des champs et des bois ? Elle s’étendait essentiellement au nord de l’ancienne route, mais aussi un peu de l’autre côté. Je ressentis une étrange réticence lorsque je m’approchais, et encore ne finis-je par le faire que parce que mon travail m’obligeait à la traverser. Il n’y avait aucune végétation d’aucune sorte dans cette vaste zone, mais seulement une fine poussière ou cendre grise sur laquelle aucun vent ne semblait jamais venir souffler. Les arbres aux alentours étaient malades et rabougris, et beaucoup de troncs morts se dressaient ou pourrissaient sur les bords. Alors que je marchais avec hâte, je vis les briques et les pierres écroulées d’une vieille cheminée et d’une cave sur ma droite, et la gueule noire et béante d’un puits abandonné dont les vapeurs stagnantes jouaient étrangement avec les rayons du soleil. Même les ténèbres des longues pentes boisées au-delà semblaient accueillantes en comparaison, et en moi-même je ne me moquais plus des murmures terrifiés des gens d’Arkham. Il n’y avait aucune maison ou ruine dans les environs ; de tous temps l’endroit avait dû être solitaire et loin de tout. Au crépuscule, inquiet à l’idée de traverser à nouveau ce lieu menaçant, je rentrai en ville en faisant un détour par la route du sud. J’espérais vaguement que des nuages s’amoncelleraient, car une crainte singulière des vastes étendues célestes  s’était insinuée dans mon esprit.

Dans la soirée, j’interrogeai de vieilles personnes à Arkham à propos de la lande brûlée, et ce que signifiait l’expression « ces drôles de temps-là » que tout le monde murmurait d’une façon si évasive. Je ne pus toutefois obtenir la moindre réponse satisfaisante, si ce n’est que tout ce mystère était beaucoup plus récent que tout ce que j’aurais pu imaginer. Il ne s’agissait pas du tout d’une vieille légende, au contraire cela s’était passé du vivant de ceux qui me parlaient. C’était dans les années 80, et une famille avait disparu ou avait été tuée. Ils ne voulaient rien me dire de plus précis, et puisqu’ils ne disaient tous de ne pas prêter attention aux folles histoires du vieil Ammi Pierce, je me mis à sa recherche dès le matin suivant, ayant entendu dire qu’il vivait seul dans le vieux cottage croulant qui se trouvait là où les arbres commençaient à pousser plus serrés. C’était un très vieil endroit inquiétant, et il commençait à exhaler la vague odeur de miasmes des maisons qui sont debout depuis trop longtemps. Il me fallut frapper de façon insistante pour éveiller le vieil homme, et quand il se traina timidement jusqu’à la porte, je pus voir qu’il n’était pas heureux de me voir. Il n’était pas aussi faible que je m’y étais attendu ; mais ses yeux étaient curieusement affaissés, et ses vêtements négligés et sa barbe blanche donnaient une impression d’épuisement et de tristesse.

Ne sachant pas comment le lancer sur ses histoires, je feignis d’être là pour affaires, lui parlai de mon étude, et lui posai de vagues questions concernant le district. C’était un homme beaucoup plus intelligent et éduqué que je ne m’y attendais, et avant que je ne m’en rende compte il avait abordé le sujet aussi complètement que tous les hommes avec qui j’avais parlé à Arkham. Il n’était pas comme les autres rustauds que j’avais rencontrés dans les sections où devait se trouver le réservoir. Il ne protesta pas à propos des miles de vieilles forêts et de terres agricoles qui allaient être engloutis, encore que c’eût peut-être été différent si sa demeure n’avait pas été au-delà des limites du futur lac. Il ne montra que du soulagement, du soulagement pour le destin des sombres et anciennes vallées qu’il avait parcourues pendant toute sa vie. « Elles seront bien mieux sous l’eau maintenant – bien mieux sous l’eau depuis ces drôles de temps-là ». Après cette entrée en matières, sa voix rauque se fit plus basse, tandis qu’il se penchait en avant, l’index pointé en avant et tremblant d’une façon impressionnante.

C’est alors que j’entendis l’histoire, et tandis que la voix grinçante et divagante murmurait à mes oreilles, je tremblai et tremblai encore malgré la chaleur de cette journée d’été. Souvent je devais interrompre ses digressions, compléter des points scientifiques qu’il n’avait que vaguement mémorisés en entendant le discours des spécialistes, ou combler les lacunes quand son sens de la logique et de la continuité se trouvait défaillant. Quand il eut terminé, je ne m’étonnai plus que son esprit soit quelque peu dérangé, ou que les gens d’Arkham ne parlent pas plus de la Lande Brûlée. Je me précipitai avant la nuit à mon hôtel, ne voulant pas voir apparaître les étoiles au-dessus de moi en terrain découvert, et le jour suivant je rentrai à Boston et donnai ma démission. Il m’était impossible de retourner dans ce vague chaos de vieilles forêts escarpées, ou de faire face à nouveau à cette lande brûlée grise où le puits noir et profond béait à côté des briques et des pierres écroulées. Le réservoir sera bientôt mis en place maintenant, et tous ces anciens secrets seront scellés à jamais sous l’eau profonde. Mais même ainsi, je ne crois pas que j’aimerais visiter ce pays de nuit – en tout cas pas sous les étoiles sinistres ; et rien ne pourrait me convaincre de boire la nouvelle eau d’Arkham.

Tout avait commencé, me dit le vieil Ammi, avec la météorite. Jusqu’à ce moment il n’y avait eu aucune légende étrange depuis les procès des sorcières, et même en ce temps-là les bois de l’ouest n’étaient pas à moitié autant craints que cette petite île du Miskatonic où le diable avait élu domicile à côté de cet étrange autel de pierre plus ancien que les indiens. Ce n’étaient pas des bois hantés, et leurs ténèbres fantastiques n’étaient pas effrayantes avant ce drôle de temps-là. Alors il y avait eu ce nuage blanc en plein midi, cette série d’explosions dans l’air, et cette colonne de fumée qui s’élevait de la vallée lointaine au fond des bois. Et dès le soir, tout Arkham avait entendu parler de ce gros rocher qui était tombé du ciel et s’était enfoncé dans le sol à côté du puits de chez Nahum Garner. Il s’agissait de la maison qui se trouvait là où la lande brûlée devait plus tard apparaître – la jolie maison blanche de Nahum Gardner au milieu de ses jardins et vergers fertiles.

Nahum était venu en ville pour parler de la pierre, et s’était arrêté en chemin chez Ammi Pierce. Ammi avait alors quarante ans, et toutes ces choses étranges se sont gravées très profondément dans son esprit. Lui et son épouse accompagnèrent le lendemain matin les trois professeurs de l’Université de Miskatonic qui se précipitèrent pour voir cet étrange visiteur venu des espaces stellaires inconnus, et ils se demandèrent pourquoi Nahum avait parlé la veille d’une si grosse pierre. Elle a rétréci, dit Nahum, qui désignait du doigt le gros monticule brun qui s’élevait au-dessus du sillon tracé dans la terre et l’herbe carbonisée près du vieux puits à bascule de la cour. Mais les savants répliquèrent que les pierres ne rétrécissaient pas. Sa chaleur était encore sensible, et Nahum déclara qu’elle luisait faiblement dans la nuit. Les professeurs l’étudièrent avec un marteau de géologue et la trouvèrent curieusement tendre. Tellement tendre qu’en vérité elle était presque plastique, et faute de pouvoir en faire sauter un éclat, ils durent littéralement y tailler l’échantillon qu’ils voulaient ramener à l’université pour analyse. Il l’emportèrent dans un vieux seau emprunté dans la cuisine de Nahum, car même ce petit morceau refusait de refroidir. Sur le chemin du retour ils s’arrêtèrent chez Ammi pour se reposer, et demeurèrent pensifs quand Mrs. Pierce leur fit remarquer que le fragment continuait à rétrécir et qu’il brûlait le fond du seau. En vérité il n’était pas bien grand, mais peut-être en avaient-ils récolté moins qu’ils ne l’avaient pensé.

Le jour suivant (tout cela se passait en juin 82), les professeurs étaient revenus très excités. Passant devant chez Ammi, ils lui racontèrent le comportement étrange du spécimen, et comment il avait complètement disparu quand ils l’avaient mis dans un récipient de verre. Le récipient avait disparu, lui aussi, et les savants parlaient des curieuses affinités de la pierre avec le silicium. Elle s’était comportée d’une façon complètement incroyable dans ce laboratoire bien équipé, ne présentant aucune réaction et n’expulsant aucun gaz emprisonné lorsqu’on la chauffait au charbon, totalement insensible au bain de borax, et se révélant totalement non-volatile quand on la soumettait à la plus forte chaleur qu’on pût produire, y compris au moyen du chalumeau à oxy-hydrogène. Sur une enclume elle se révéla hautement malléable, et dans l’obscurité sa luminosité était très remarquable. Se refusant toujours obstinément à refroidir, elle mit bientôt toute l’université dans une réelle effervescence, et quand, mise à chauffer sous le spectroscope, elle révéla des bandes lumineuses qui différaient de toutes les couleurs connues du spectre, il y eut encore plus de discussions animées à propos de nouveaux éléments, de propriétés optiques bizarres, et d’autres mots que les hommes de science dépassés prononcent quand il sont face à l’inconnu.

Aussi chaude qu’elle soit, ils la testèrent dans un creuset avec tous les réactifs appropriés. L’eau ne produisit aucun résultat. Même chose pour l’acide chlorhydrique. L’acide nitrique et même l’Aqua Regia ne firent que siffler et crépiter devant sa torride invulnérabilité. Ammi avait du mal à se rappeler tout cela, mais il reconnut le nom de certains solvants quand je les lui énumérai dans leur ordre d’utilisation habituel. Il y eut de l’ammoniac et de la soude caustique, de l’alcool et de l’éther, le répugnant sulfure de carbone, et bien d’autres encore ; mais bien que le poids continuât à se réduire comme le temps passait, et que le fragment semblât se refroidir légèrement, il n’y avait rien dans les solvants qui prouvât qu’ils en avaient le moins du monde attaqué la substance. Il s’agissait de métal toutefois, sans aucun doute, et il était magnétique : après son immersion dans les solvants acides, on trouva de légères traces des marques de Widmanstätten qu’on trouve sur le métal des météorites. Quand la pierre commença à vraiment se refroidir, les expériences purent être poursuivies dans un récipient de verre, et dans un autre récipient on rassembla tous les fragments résultant des travaux. Le matin suivant, les récipients comme les fragments avaient disparu sans laisser aucune trace, si ce n’est une marque de brûlure sur l’étagère de bois où ils s’étaient trouvés.

Les professeurs racontèrent tout cela à Ammi quand ils s’arrêtèrent devant sa porte, et une fois de plus il les accompagna pour voir la pierre venue des étoiles, mais sans son épouse cette fois. Il était évident maintenant qu’elle avait rétréci, et même les prudents professeurs ne pouvaient nier la réalité de ce qu’ils voyaient. Tout autour du monticule de terre à côté du puits se trouvait un espace vide, sauf là où la terre s’était écroulée, et alors qu’elle faisait bien sept pieds le jour précédent, elle en faisait maintenant à peine cinq. Elle était toujours chaude, et les savants étudièrent attentivement sa surface tandis qu’ils en détachaient un nouveau fragment plus gros à l’aide d’un marteau et d’un burin. Ils creusèrent plus profondément cette fois, et quand ils extirpèrent le morceau, ils constatèrent que la structure de la chose n’était pas tout à fait homogène.

Ils avaient mis à jour ce qui semblait être la surface d’un grand globule coloré enchâssé dans la substance. La couleur, qui ressemblait à l’une de celles de l’étrange spectre du météore, était presque impossible à décrire ; et ce ne fut même que par analogie qu’il l’appelèrent une couleur. Sa texture était brillante, et elle rendait un son creux et avait une apparence fragile. L’un des professeurs l’ayant frappé légèrement avec son marteau, elle éclata en faisant un petit « pop ». Rien n’en sortit, et toute trace de la chose disparut suite à la perforation. Elle laissa un espace sphérique de trois pieds de diamètre, et tous furent d’avis qu’on en découvrirait d’autres à mesure que la substance qui les englobait s’évaporerait.

Il n’en fut rien, et après une futile tentative de trouver d’autres globules en perçant la structure, les chercheurs partirent à nouveau en emportant leur nouvel échantillon – qui se révéla, toutefois, aussi déconcertant que son prédécesseur pour le laboratoire. Il était presque plastique, produisait de la chaleur, du magnétisme, et une légère luminosité, se refroidissait lentement dans les acides puissants, avait un spectre inconnu, se dissolvait dans l’air, et attaquait les composés de silicium avec pour résultat une mutuelle destruction, mais il ne présentait pas d’autres particularités, et à la fin des tests les scientifiques de l’université durent reconnaître qu’ils ne pouvaient pas l’identifier. La substance ne venait pas de cette terre, mais des grands espaces extérieurs, et à ce titre disposait de propriétés étrangères et obéissait à des lois étrangères.

Cette nuit-là il y eut un orage, et quand les professeurs se rendirent à nouveau chez Nahum le lendemain, ils durent faire face à une amère déception. La pierre, magnétique comme elle l’était, devait avoir des propriétés électriques particulières, car elle avait « attiré les éclairs » comme le dit Nahum, avec une constance vraiment singulière. En une heure, le fermier avait vu la foudre s’abattre six fois sur le sillon qui se trouvait dans sa cour, et quand l’orage avait cessé, il ne restait rien qu’un trou irrégulier à côté du vieux puits à bascule, à moitié comblé par la terre éboulée. Creuser ne servit à rien, et les scientifiques purent établir avec certitude la disparition totale de la pierre. C’était un échec complet, et il n’y avait plus rien d’autre à faire que de continuer les tests avec l’autre fragment tant qu’ils en disposaient, et qu’ils avaient par précaution placé dans un récipient de plomb. Ce fragment dura une semaine, au terme de laquelle on n’en avait rien appris de plus. Une fois disparu, aucun résidu ne fut retrouvé, et plus tard les professeurs eurent du mal à se convaincre qu’ils avaient réellement vu, de leurs propres yeux, ce vestige énigmatique des insondables abîmes extérieurs, cet unique et inquiétant message venu d’autres univers, d’autres plans de matière, d’énergie et d’existence.

Comme on peut l’imaginer, les journaux d’Arkham firent grand cas de l’incident avec son parrainage universitaire, et envoyèrent des reporters parler avec Nahum Gardner et sa famille. Un quotidien de Boston finit même par envoyer un journaliste, et Nahum devint rapidement une sorte de célébrité locale. C’était un quinquagénaire mince et avenant, vivant avec sa femme et ses trois enfants dans sa charmante ferme dans la vallée. Il échangeait de fréquentes visites avec Ammi, ainsi que leurs femmes, et Ammi n’avait que des louanges à faire à son sujet après toutes ces années. Il avait l’air d’être assez fier de l’attention que l’on portait à sa propriété, et il parla souvent de la météorite dans les semaines qui suivirent. Les mois de juillet et d’août furent chauds, et Nahum travailla dur pour faire ses foins dans sa pâture de dix acres du côté de Chapman’s Brook, sa charrette branlante creusant de profondes ornières dans les chemins sombres qui y menaient. Le travail le fatiguait plus que les années précédentes, et il commençait à sentir le poids de l’âge.

Alors vint le temps des moissons et des récoltes. Les poires et les pommes mûrissaient lentement, et Nahum jura que jamais son verger n’avait été aussi prospère. Les fruits, d’une taille phénoménale et brillants comme jamais, étaient tellement abondants que des tonneaux supplémentaires furent commandés pour contenir la future récolte. Mais les fruits une fois mûrs apportèrent une amère déception, car de toute ce trompeur étalage de splendeur et de succulence, pas un seul morceau n’était bon à manger.  Dans la fine saveur des poires et des pommes s’était insinuée une subtile et répugnante amertume, de telle sorte que même la plus petite bouchée provoquait un dégoût durable. Il en fut de même pour les melons et les tomates, et Nahum réalisa avec tristesse que sa récolte entière était perdue. Etablissant rapidement un lien entre les faits, il déclara que la météorite avait empoisonné le sol, et remercia le ciel que la plus grande partie des récoltes se trouve plus haut le long de la route.

L’hiver fut précoce, et très froid. Ammi vit Nahum moins souvent que d’habitude et remarqua qu’il commençait à avoir l’air soucieux. Le reste de la famille semblait également être devenu taciturne, et ils étaient loin d’être assidus à l’église et ne participaient pas régulièrement aux évènements de la vie sociale du pays. On ne pouvait trouver aucune cause à cette réserve ou à cette mélancolie, mais tous les membres de la famille confessaient à l’occasion une santé déclinante et un vague sentiment d’inquiétude. Nahum, lui,  s’exprima plus précisément que les autres quand il se dit perturbé par certaines empreintes de pas dans la neige. Il s’agissait des empreintes qu’on trouve habituellement l’hiver : écureuil roux, lapins blancs et renards, mais le fermier, préoccupé, affirmait avoir vu quelque chose d’inhabituel dans leur nature et leur disposition. Il n’était jamais vraiment précis, mais semblait penser qu’elles ne correspondaient pas autant qu’elles auraient dû aux caractéristiques anatomiques et aux habitudes d’écureuils, de lapins ou de renards. Ammi ne prêtait pas beaucoup d’intérêt à ces propos jusqu‘à ce qu’un soir il passe en traineau devant chez Nahum en revenant de Clark’s Corner. Il y avait un clair de lune, et un lapin avait traversé la route, et les bonds du lapin étaient trop longs, et Ammi n’aima pas cela, pas plus que son cheval. Celui-ci chercha même à s’enfuir, mais fut retenu par des rênes tenues fermement. Par la suite, Ammi accorda plus de respect aux histoires de Nahum, et se demanda pourquoi les chiens des Gardner avaient l’air si apeuré et tremblant chaque matin. A vrai dire ils avaient presque perdu la faculté d’aboyer.

En février, les fils McGregor de Meadow Hill étaient sortis chasser la marmotte, et pas loin de chez les Garner, ils attrapèrent un spécimen vraiment peu commun. Les proportions de son corps semblaient légèrement modifiées d’une façon étrange, impossible à décrire, tandis que sa face avait une expression que jamais personne n’avait vu chez une marmotte. Les garçons en furent réellement effrayés, et se débarrassèrent de la chose immédiatement, si bien que la seule trace de l’évènement fut le récit qu’ils en firent aux gens du coin. Mais il était maintenant reconnu que les chevaux avaient peur quand ils s’approchaient de la maison de Nahum, et toutes les conditions étaient réunies pour qu’un cycle de légendes murmurées dans les chaumières se constitue rapidement.

Les gens affirmaient que la neige fondait plus rapidement près de chez Nahum que partout ailleurs, et début mars il y eut une discussion angoissée au magasin de Potter à Clark’s Corner. Stephen Rice était passé devant chez Gardner au matin, et avait remarqué les choux-puants qui poussaient dans la boue à côté de la route. On n’en avait encore jamais vus de cette taille, et ils avaient une étrange couleur qu’on ne pouvait décrire. Leurs formes étaient monstrueuses, et le cheval avait renâclé devant une odeur qui frappa Stephen car elle était absolument nouvelle. Ce même jour, plusieurs personnes passèrent là pour voir cette croissance anormale, et chacun reconnut que des plantes de cette sorte ne devraient jamais pousser dans un monde normal. On parla ouvertement des mauvais fruits de l’automne précédent, et l’idée se transmit de bouche à oreille que le terrain de Nahum était empoisonné. Naturellement, cela venait de la météorite, et se souvenant à quel point les gens de l’université avaient trouvé la pierre étrange, quelques fermiers allèrent leur en parler.

Un jour les savants vinrent rendre visite à Nahum, mais n’ajoutant aucune foi aux récits fantaisistes et au folklore, ils furent très rationnels dans leurs déductions. Les plantes étaient sans conteste curieuses, mais tous les choux-puants sont plus ou moins curieux dans leurs formes, leur odeur et leur couleur. Peut-être un élément minéral de la pierre avait-il pénétré le sol, mais il serait bientôt nettoyé par les pluies. Et quant aux empreintes et aux chevaux effrayés – évidemment il s’agissait d’une de ces histoires de la campagne qu’un évènement aussi phénoménal qu’une météorite était assuré de susciter. Des hommes sérieux n’avaient pas de temps à perdre avec ces commérages sans aucun sens, parce que les campagnards superstitieux disent et pensent n’importe quoi. C’était ainsi que tout au long de ce drôle de temps, les professeurs restèrent méprisants. Un seul d’entre eux, à qui on remit pour analyse deux fioles de poussière dans le cadre de l’enquête de police un an et demi plus tard, se souvint que l’étrange couleur des choux-puants ressemblait vraiment aux bandes lumineuses anormales qu’avait révélées le fragment du météore au spectroscope de l’université, et au fragile globule qu’on avait trouvé enchâssé dans la pierre venue des gouffres de l’espace. Les échantillons de cette analyse montrèrent d’abord les mêmes bandes curieuses, bien qu’ils perdissent ensuite cette propriété.

Les arbres bourgeonnèrent prématurément près de chez Nahum, et ils ondulaient d’une façon menaçante dans le vent de la nuit. Thaddeus, le second fils de Nahum, qui avait quinze ans, jurait qu’ils se balançaient aussi quand il n’y avait pas de vent, mais même commèrent refusèrent de le croire. Toutefois, il y avait sans aucun doute de l’agitation dans l’air. Toute la famille Garner prit l’habitude de tendre furtivement l’oreille, bien que ne pouvant définir consciemment quel son ils guettaient. Cette écoute se produisait toutefois à des moments où leur conscience semblait à demi évanouie. Malheureusement, la fréquence de ces moments augmentait de semaine en semaine, jusqu’à ce qu’il soit de notoriété publique que « quelque chose allait de travers chez les Gardner ». Quand les premiers saxifrages s’épanouirent, ils révélèrent eux aussi une étrange couleur, pas la même que celle des choux-puants, mais de même nature, et également inconnue pour tous ceux qui la voyaient. Nahum préleva quelques bourgeons et les montra au rédacteur de la Gazette, mais ce distingué personnage ne fit rien de plus qu’écrire un article humoristique sur le sujet, où il tournait poliment en dérision les sombres terreurs des campagnards. C’avait été une erreur de la part de Nahum d’expliquer à un citadin rationnel la façon dont les grands papillons morio devenus gigantesques se comportaient avec ces saxifrages.

Avril amena une sorte de folie chez les paysans, et l’abandon progressif de la route passant devant chez Nahum, qui finit par conduire à son complet abandon. C’était la végétation. Tous les arbres du verger sortirent des fleurs d’étranges couleurs, et dans le sol pierreux de la cour aussi bien que dans les pâturages avoisinants poussait une végétation bizarre que seul un botaniste aurait pu rattacher à la flore habituelle de la région. Rien n’avait une couleur saine à part l’herbe verte et les feuillages ; mais partout les mêmes variantes fiévreuses et prismatiques de cette morbide teinte primale sous-jacente qui n’avait pas sa place dans les couleurs connues sur terre. Les dicentres devinrent une source de sinistre menace, et les sanguinaires poussaient insolemment dans leur perversion chromatique. Ammi et les Gardner trouvaient que toutes ces couleurs avaient une familiarité obsédante, et qu’elles rappelaient le fragile globule dans le météore. Nahum laboura et sema dans le terrain de dix acres en haut, mais ne fit rien dans le terrain avoisinant la maison. Il savait que cela ne servirait à rien, et espérait que les étranges plantes de cet été draineraient tout le poison du sol. Il était préparé à tout maintenant, et avait maintenant le sentiment qu’il y avait quelque chose tout près de lui qui allait se faire entendre. L’absence de visite des voisins lui pesait, naturellement, mais sa femme en fut davantage touchée. Les garçons allaient mieux, allant à l’école tous les jours, mais ils ne pouvaient s’empêcher d’avoir peur des rumeurs. Thaddeus, un garçon particulièrement sensible, était celui qui souffrait le plus.

En mai apparurent les insectes, et la propriété de Nahum devint un cauchemar bourdonnant et grouillant. La plupart des bêtes ne semblaient pas tout à fait normales dans leur aspect ou leur mouvement, et leurs habitudes nocturnes contredisait toute expérience. Les Gardner prirent l’habitude de guetter dans la nuit, de guetter quelque chose dans toutes les directions, au hasard… ils n’auraient su dire quoi. Ce fut à ce moment qu’ils reconnurent combien Thaddeus avait eu raison à propos des arbres. Mrs. Gardner fut la suivante à s’en rendre compte tandis qu’elle regardait à travers la fenêtre les grosses branches d’un érable sous le clair de lune. Les branches bougeaient positivement, et il n’y avait pas de vent. Ca devait être la sève. Une étrangeté s’était emparée de toutes les plantes maintenant. Mais ce ne fut pas un membre de la famille de Nahum qui fit la découverte suivante. L’habitude les avait rendus inattentifs, et ce fut un timide représentant en éoliennes de Bolton qui passa un soir devant chez eux, ignorant tout des légendes du pays, qui vit ce qu’eux ne pouvaient voir. Ce qu’il raconta à Arkham fit l’objet d’un court entrefilet dans la Gazette, et ce fut ainsi que tous les fermiers, y compris Nahum, l’apprirent. La nuit était noire et les lanternes de la charrette faiblissaient, mais autour d’une certaine ferme de la vallée, donc chacun comprit qu’il s’agissait de celle de Nahum, les ténèbres étaient moins épaisses. Une luminosité faible mais perceptible semblait émaner de toute la végétation, de l’herbe, des feuilles et même des fleurs, et même à un moment une forme phosphorescente distincte sembla rôder furtivement dans la cour près de la grange.

L’herbe semblait jusqu’ici avoir été épargnée, et les vaches paissaient librement dans la parcelle à côté de la maison, mais fin mai le lait commença à avoir mauvais goût. Dès que Nahum fit conduire les bêtes dans les hautes pâtures, le problème disparut. Peu de temps après, les changements dans l’herbe et les feuilles devinrent visibles à l’œil. Toute la verdure devenait grise et étrangement cassante. Ammi était maintenant l’unique personne qui visitait les lieux, et ses visites devenaient de moins en moins nombreuses. Quand l’école fut terminée, les Gardner furent virtuellement coupés du monde, et ils envoyaient parfois Ammi faire leurs courses en ville. Curieusement, ils s’affaiblissaient autant mentalement que physiquement, et personne ne fut surpris quand la rumeur de la folie de Mrs. Gardner se répandit.

 Cela se produisit en juin, à peu près à la date anniversaire de la chute du météore, et la pauvre femme hurlait à propos de choses dans l’air qu’elle ne pouvait pas décrire. Dans ses délires, elle n’employait aucun nom précis, seulement des verbes et des pronoms. Des choses bougeait et changeaient et battaient des ailes, et les oreilles tintaient sous l’effet de fréquences qui n’étaient pas complètement des sons. Quelque chose lui était pris – elle était vidée de quelque chose – et quelque chose qui ne devrait pas exister se collait à elle – quelqu’un devait l’en débarrasser – rien n’était jamais immobile dans la nuit – les murs et les fenêtres se déplaçaient. Nahum ne l’envoya pas à l’asile du Comté, mais la laissa errer dans la maison tant qu’elle n’était pas dangereuse pour elle-même ou pour les autres. Même lorsque l’expression de son visage se mit à changer, il ne fit rien. Mais quand les garçons commencèrent à avoir peur d’elle, et que Thaddeus faillit s’évanouir à la vue des grimaces qu’elle lui faisait, il décida de l’enfermer dans le grenier. En juillet elle avait cessé de parler et rampait à quatre pattes pendant des heures, et avant la fin de ce mois, Nahum eut la folle impression de la voir légèrement lumineuse dans le noir, comme il se rendait compte maintenant que c’était le cas pour la végétation des environs.

Peu avant les chevaux s’étaient échappés. Quelque chose les avait excités dans la nuit, et ils avaient henni et rué furieusement dans leur stalle. Il semblait virtuellement impossible de les calmer, et quand Nahum ouvrit la porte de l’étable, ils se ruèrent tous dehors comme des cerfs effrayés. Cela prit une semaine de retrouver les quatre chevaux, et à ce moment-là ils se révélèrent inutilisables et incontrôlables. Quelque chose était brisé dans leur cervelle, et chacun dut être abattu pour son propre bien. Nahum emprunta un cheval à Ammi pour faire ses foins, mais ne put le faire approcher de la grange. Il bronchait, rechignait, et geignait, et il ne put finalement faire plus que tirer le lourd  chariot jusqu’à la cour, les hommes poussant ensuite ce dernier de leurs seules forces pour l’amener assez près du grenier à foin pour pouvoir le décharger à la fourche. Et pendant ce temps-là, la végétation continuait à devenir grise et cassante. Même les fleurs, dont les teintes avaient été si étranges, devenaient grises maintenant, et quand les fruits se formaient ils étaient gris et rabougris et sans aucun goût. Les aster et les verges d’or fleurissaient gris et déformés, et les roses et les zinnias et les roses trémières qui poussaient dans la cour devant la ferme avaient une apparence tellement blasphématoire que le plus grand fils de Nahum, Zenas, les coupa. Les insectes étrangement gonflés moururent à peu près à ce moment, et même les abeilles avaient abandonné leurs ruches et avaient gagné la forêt.

9:46
14 décembre 2016


Vincent de l'Epine

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En septembre toute la végétation s’effrita rapidement  en une poudre grisâtre, et Nahum craignait que les arbres ne meurent avant que le sol n’ait éliminé le poison. Sa femme avait maintenant des crises pendant lesquelles elle poussait des hurlements terrifiants, et lui et les enfants vivaient dans un état de tension nerveuse perpétuelle. Ils évitaient les gens maintenant, et quand l’école rouvrit, les enfants n’y allèrent pas. Mais ce fut Ammi, qui, lors d’une de ses rares visites, se rendit compte que l’eau du puits n’était plus potable. Elle avait un goût qui était infect, bien que ni précisément fétide ni vraiment salé, et Ammi leur conseilla de creuser un autre puits plus haut et de l’utiliser jusqu’à ce que le sol soit redevenu sain. Nahum, toutefois, ignora cet avertissement, car il commençait à être habitué aux nouvelles étranges et inquiétantes. Lui et les enfants continuèrent à utiliser l’eau corrompue, la buvant mécaniquement et avec apathie, tout comme ils avalaient leurs plats maigres et mal cuisinés, et comme ils accomplissaient leurs tâches ingrates et monotones au long de journées sans but. Il y avait en chacun d’entre eux comme une impassible résignation, comme s’ils marchaient à moitié dans un autre monde, entre des rangées de gardes sans nom, vers un destin inéluctable.

Thaddeus devint fou en septembre après s’être rendu au puits. Il y était allé avec un seau et était revenu les mains vides, en hurlant et en agitant les bras, finissant parfois par un gloussement stupide ou un murmure à propos des « couleurs qui bougent là en bas ». Deux dans la même famille, cela commençait à faire beaucoup, mais Nahum fut très brave. Il laissa le garçon aller et venir pendant une semaine, jusqu’à ce qu’il commence à trébucher et à se blesser ; alors il l’enferma dans une pièce du grenier en face de celle où se trouvait sa mère. La façon dont ils échangeaient des hurlements derrière leurs portes fermées était terrifiante, surtout pour le petit Merwin, qui s’imaginait qu’ils parlaient dans un langage terrible qui n’était pas de ce monde. Merwin devenait affreusement imaginatif, et son agitation empira encore après l’enfermement de son frère, qui avait été son plus proche camarade.

Presque au même moment, les bêtes commencèrent à mourir. Les volailles devinrent grisâtres et moururent très vite, et une fois ouvertes leur viande se révéla sèche et répugnante. Les cochons devinrent étonnement gros, puis soudainement ils commencèrent à subir des changements écœurants que personne ne pouvait expliquer. Leur viande fut bien sûr inutilisable, et Nahum était à bout. Aucun vétérinaire de la campagne n’aurait accepté de venir, et le vétérinaire de la ville était franchement déconcerté. Les porcs commencèrent à devenir gris et craquants et à tomber en morceaux avant de mourir, leurs yeux et leur museau singulièrement altérés. C’était inexplicable, car ils n’avaient jamais été nourris avec la végétation corrompue. Alors, quelque chose arriva aux vaches. Certaines parties ou parfois la totalité de leur corps étaient étrangement flétries ou compressées, et d’horribles désintégrations ou effondrements étaient courants. Au dernier stade (et la mort était toujours le résultat), elles devenaient grisâtres et cassantes tout comme l’avaient été les porcs. Il ne pouvait être question de poison, car tous ces cas se produisirent dans une étable fermée et qui n’avait jamais été inquiétée. Aucune morsure de bête en maraude n’avait pu apporter de virus, car quelles créatures terrestres peuvent traverser des murs solides ? Ce ne pouvait être qu’une maladie naturelle – mais quelle était la maladie qui pouvait infliger de tels dégâts, c’était au-delà de la compréhension humaine. Quand vint la récolte, il n’y avait plus là aucun animal vivant, car le bétail et la volaille étaient morts, et les chiens s’étaient enfuis. Les cinq chats étaient partis un peu avant, mais on l’avait à peine remarqué car il ne semblait plus y avoir aucune souris, et seule Mrs. Gardner considérait les gracieux félins comme des animaux de compagnie.

Le 19 octobre, Nahum fit irruption chez Ammi avec des nouvelles abominables. Le pauvre Thaddeus était mort dans sa pièce du grenier, et la mort était survenue d’une façon qui ne pouvait être racontée. Nahum avait creusé une tombe dans le terrain familial derrière la ferme, et y avait mis ce qu’il avait retrouvé. Rien n’avait pu venir de l’extérieur, car la petite fenêtre à barreaux et la porte verrouillée étaient intacts, mais il en avait été de même dans la grange. Ammi et son épouse essayèrent de consoler le pauvre Nahum autant qu’ils le pouvaient, mais ils en frémissaient. Une vive terreur semblait planer autour des Gardner et de tout ce qu’ils touchaient, et la seule présence de l’un d’entre eux dans la maison était comme un souffle venu de régions inconnues et innommables.  Ammi raccompagna Nahum chez lui avec la plus grande répugnance, et fit ce qu’il put pour calmer les sanglots hystériques du petit Merwin. Zenas, lui, n’avait plus besoin d’être calmé. Il en était venu à ne plus rien faire d’autre que regarder droit devant lui, et obéir aux ordres que lui donnait son père ; et Ammi pensait que son sort était miséricordieux. Par moments les hurlements de Merwin recevaient une faible réponse qui venait du grenier, et Ammi lui lançant un regard interrogateur, Nahum répondit que sa femme devenait vraiment très faible. La nuit approchant, Ammi parvint à s’en aller, car même l’amitié n’aurait pu le faire rester en ce lieu quand la végétation commença à luire faiblement, et les arbres à se balancer alors qu’il n’y avait pas de vent. C’était une chance pour Ammi qu’il ne fût pas plus imaginatif. Et pourtant, son esprit commençait à être quelque peu perturbé, mais s’il avait été capable de relier entre eux tous les signes avant-coureurs qu’il voyait autour de lui et d’y réfléchir, il serait inévitablement devenu complètement fou. Alors que la nuit tombait il rentra en hâte chez lui, les cris de la folle et de l’enfant aux nerfs brisés résonnant horriblement à ses oreilles.

Trois jours plus tard Nahum entra en titubant dans la cuisine d’Ammi tôt le matin, et en l’absence de son hôte balbutia une fois encore une histoire désespérante, tandis que Mrs. Pierce l’écoutait saisie de terreur. C’était le petit Merwin cette fois. Il était parti. Il était sorti en pleine nuit avec une lanterne et un seau pour chercher de l’eau, et il n’était jamais revenu. Il perdait les pédales depuis plusieurs jours, et ne savait plus ce qu’il faisait. Il hurlait à tout propos. Il y avait eu un cri frénétique dans la cour, mais avant que son père ne soit à la porte, il était parti. Il ne vit même plus la lumière de la lampe, et plus aucune trace de l’enfant lui-même. A ce moment-là, Nahum pensait que la lanterne et le seau avaient disparu aussi, mais quand vint l’aube, et que l’homme revint épuisé  après avoir cherché toute la nuit dans les bois et les prés, il avait trouvé de bien curieuses choses près du puits. Il y avait une masse de fer écrasée et quelque peu fondue qui avait certainement été la lanterne, tandis qu’une anse tordue et des tortillons  de métal semblaient être tout ce qui restait du seau. C’était tout. Cela dépassait l’imagination de Nahum, Mrs. Pierce était blême, et Ammi, qui il fut rentré à la maison et entendit l’histoire, n’eut aucune réponse. Merwin était parti, et il n’aurait servi à rien d’en parler aux voisins, qui maintenant évitaient les Gardner. Inutile aussi d’en parler aux citadins d’Arkham, qui riaient de tout. Thad était parti, et maintenant Merwin était parti.  Quelque chose rampait et rampait et attendait de se faire voir et sentir et entendre. Nahum s’en irait aussi bientôt, et il voulait qu’Ammi prenne soin de sa femme et de Zenas s’ils lui survivaient. Ce devait être une sorte de châtiment, bien qu’il ne put s’imaginer pour quelle raison, car pour autant qu’il put en juger, il avait toujours marché honnêtement dans les voies du Seigneur.

Pendant plus de deux semaines, Ammi n’eut plus de nouvelles de Nahum, et inquiet de ce qui pouvait bien s’être passé, il surmonta ses craintes et se rendit chez les Gardner. Aucune fumée ne sortait de la cheminée grise, et pendant un moment le visiteur craignit le pire. L’aspect de la ferme dans son ensemble était choquant : des feuilles et de l’herbe grisâtre et flétrie au sol, des vignes en décrépitude tombant des vieux murs et du pignon, et les grands arbres nus griffant le ciel gris de novembre avec une malveillance délibérée dont Ammi ne put s’empêcher de penser qu’elle venait d’un changement subtil dans l’inclinaison des branches. Mais Nahum était en vie finalement. Il était faible, et étendu sur une couchette dans la cuisine basse de plafond, mais parfaitement conscient et capable de donner des ordres simples à Zenas. La pièce était glaciale, et comme Ammi grelottait visiblement, son hôte cria d’une voix rauque à Zenas de ramener plus de bois. Du bois, assurément, il en fallait, car la grande cheminée était sombre et vide, et un nuage de suie accompagnait le vent froid qui s’engouffrait par la cheminée. Nahum demanda alors s’il était plus à l’aise avec ce bois supplémentaire, et Ammi comprit ce qui était arrivé. La dernière corde avait fini par se rompre, et l’esprit du malheureux fermier était maintenant à l’abri de chagrins supplémentaires.

Posant des questions prudemment, Ammi ne put pas avoir une idée précise des raisons de l’absence de Zenas. « Dans le puits – il vit dans le puits », ce fut tout ce que put dire son père complètement perdu. Alors le visiteur se mit soudain à penser à la femme folle, et il changea l’orientation de ses questions. « Nabby ? Mais elle est ici voyons ! » répondit le pauvre Nahum, surpris, et Ammi comprit vite qu’il devrait chercher par lui-même. Laissant l’inoffensif bavard sur sa couchette, il décrocha les clés de leur clou derrière la porte et monta l’escalier craquant pour se rendre au grenier. C’était très confiné et répugnant là-haut, et on n’entendait aucun bruit nulle part. Des quatre portes qu’il avait devant lui, une seule était fermée, et il essaya les clés du trousseau qu’il avait emporté. La troisième clé se révéla être la bonne, et après quelques tâtonnements, Ammi ouvrit la basse porte blanche.

Il faisait plutôt sombre à l’intérieur, car la fenêtre était petite et à moitié obscurcie par de grossières barres de bois, et Ammi ne put rien voir sur le plancher. La puanteur était insoutenable, et avant de continuer il lui fallait battre en retraite dans une autre pièce et revenir les poumons emplis d’air respirable. Quand il revint, il vit quelque chose de sombre dans un coin, et quand il put y voir plus nettement, il poussa tout de suite un hurlement. Pendant qu’il criait il lui sembla qu’un nuage obscurcissait momentanément la fenêtre, et une seconde plus tard il se senti frôlé par une sorte de répugnante vapeur. D’étranges couleurs dansaient devant ses yeux, et s’il n’avait été paralysé par l’horreur du moment présent, il aurait pensé au globule dans le météore, que le marteau du géologue avait fait éclater, et à la végétation morbide qui avait poussé au printemps. Mais sur le coup, il ne pouvait penser qu’à la monstruosité blasphématoire qui se tenait devant lui, et dont il était évident qu’elle avait subi le même destin que le jeune Thaddeus et le bétail. Mais ce qu’il y avait de  plus terrible avec cette horreur, c’est qu’elle bougeait très lentement mais de façon perceptible tandis qu’elle continuait à se désagréger.

Ammi n’ajouta aucun détail sur cette scène, mais ensuite il n’évoqua plus la forme dans le coin de la pièce comme un objet animé. Il y a des choses que l’on ne peut pas dire, et ce qu’on doit accomplir par pure humanité est souvent jugé cruellement par la loi. Je compris qu’il n’y avait plus rien de vivant lorsqu’il quitta le grenier, et en fait pour un homme responsable c’eût été se condamner à la damnation éternelle que de laisser là quoi que ce soit qui fût encore capable de bouger. Tout autre qu’un impassible fermier se serait évanoui ou serait devenu fou, mais Ammi franchit la porte basse en pleine possession de ses moyens, et la referma sur le monstrueux secret qu’il laissait derrière lui. Il y avait Nahum maintenant, il fallait le nourrir et s’en occuper, et l’emmener quelque part où l’on pourrait prendre soin de lui.

Tandis qu’il commençait à descendre le sombre escalier, Ammi entendit un bruit sourd en-dessous. Il pensa même que c’était un cri brusquement étouffé, et il se souvint avec inquiétude de la vapeur humide qui l’avait frôlé dans cette terrible pièce d’en haut. Quelle présence son entrée et son cri avaient-ils fait surgir ? Arrêté par une vague peur, il entendait toujours plus de bruits en bas. Sans nul doute on entendait traîner quelque chose de lourd, et un bruit gluant particulièrement détestable, comme une sorte de succion démoniaque et répugnante. Par un sens de l’analogie fiévreux poussé à l’extrême, il ne put s’empêcher de penser à ce qu’il avait vu en haut. Grand Dieu ! Dans quel monde de cauchemar surnaturel s’était-il perdu ? Il n’osait ni monter ni descendre, mais restait là, tremblant, dans la courbe sombre de l’escalier. Le moindre détail de la scène se grava dans son cerveau. Les sons, le terrible sentiment d’urgence, les ténèbres, la raideur des marches étroites – et Dieu de miséricorde ! – la faible mais visible luminosité de tous le bois autour de lui : marches, murs, lattes et poutres !

Alors Ammi entendit le hennissement frénétique de son cheval dehors, bientôt suivi d’un bruit de sabots qui indiquait une fuite précipitée. En un instant les bruits du  cheval et du chariot disparurent dans le lointain, laissant l’homme terrifié dans l’obscurité de  l’escalier se demander ce qui avait pu les faire fuir. Mais ce ne fut pas tout. Il y eut un autre bruit dehors. Une sorte d’éclaboussement liquide – de l’eau – ce devait être le puits. Il avait laissé Héros là-bas sans l’attacher, et une roue du chariot devait avoir touché la margelle et y avoir fait tomber une pierre. Et toujours, le bois de cette construction monstrueusement ancienne luisait de cette pâle phosphorescence. Dieu ! Comme la maison était vieille !  La plus grande partie bâtie avant 1670, et le toit à double pente pas plus tard que 1730.

On entendait maintenant distinctement un faible grattement en bas des marches, et Ammi raffermit sa prise sur un lourd bâton qu’il avait pris dans le grenier au cas où. Reprenant lentement courage, il termina de descendre l’escalier et marcha courageusement vers la cuisine. Mais il ne termina pas ce mouvement parce qu’il allait y chercher ne s’y trouvait plus, mais était venu à sa rencontre, et était toujours vivant d’une certaine façon. Qu’il ait rampé ou qu’il ait été tiré par une force extérieure, Ammi n’aurait pu le dire, mais la mort était sur lui. Tout était arrivé dans la dernière demi-heure, mais l’effritement, la couleur grisâtre et la désintégration  étaient déjà fort avancés. Il semblait horriblement fragile, et des débris desséchés s’en détachaient déjà. Ammi ne pouvait pas le toucher, mais contemplait horrifié la parodie déformée de ce qui avait été un visage. « Qu’est-ce que c’était, Nahum – Qu’est-ce que c’était ? » souffla-t-il, et les lèvres crevassées et gonflées ne purent que craqueter l’ultime réponse.

« Rien… rien… la couleur… elle brûle… froide et humide, mais elle brûle… ça vivait dans le puits… je l’ai vu… comme une fumée… comme les fleurs au printemps… le puits brillait la nuit… Thad et Mernie et Zenas… tout ce qui vit… suce la vie de tout…dans cette pierre… ça a dû venir dans cette pierre et empoisonner tout partout… sais pas ce que ça veut… cette chose ronde que les gens de l’université ont sorti de la pierre… ils l’ont cassée… c’était la même couleur… oui la même, comme les fleurs et les plantes… doit y en avoir d’autres… des graines… des graines… ils ont grandi… je l’ai vu la première fois cette semaine… ça s’est renforcé avec Zenas… c’était un grand garçon, plein de vie… ça détruit ton esprit et puis ça te prend… ça te brûle… dans l’eau du puits… tu avais raison… une eau maléfique… Zenas est jamais revenu du puits… pas pu s’en aller… ça te tire…tu sais que quelque chose vient mais ça sert à rien… J’lai vu plein de fois depuis que Zenas a été pris… Et Nabby, où qu’elle est, Ammi ? Je perds la tête… je sais plus depuis combien de temps je l’ai pas nourrie… ça va la prendre si on fait pas attention…rien qu’une couleur… sa figure prend cette couleur-là des fois la nuit… et ça brûle et ça suce… ça vient d’un endroit où les choses sont pas comme elles sont ici… c’est ce qu’avait dit un des professeurs… il avait raison… fais gaffe, Ammi, ça va continuer… ça suce la vie… »

Mais ce fut tout. Ce qui venait de parler ne pouvait continuer parce qu’il s’était totalement effondré. Ammi étendit une nappe à carreaux rouges sur ce qui restait, et sortit en titubant par la porte de derrière dans les champs. Il grimpa la pente de la pâture de dix acres et rentra chez lui difficilement par la route du nord et la forêt. Il ne pouvait passer devant ce puits qu’avait fui son cheval. Il l’avait vu par la fenêtre, et avait constaté qu’aucune pierre ne manquait à la margelle. Le chariot emballé n’avait donc délogé aucune pierre finalement – le bruit d’éclaboussement provenait de quelque chose d’autre – une chose qui était rentrée dans le puits après ce qu’elle avait fait au pauvre Nahum.

Quand Ammi arriva chez lui, le cheval et le chariot étaient déjà là, et avaient plongé sa femme dans des affres d’angoisse. La rassurant sans lui donner d’explications, il se mit en route immédiatement pour Arkham et informa les autorités que la famille Gardner n’était plus. Il ne donna aucun détail, et ne parla que des morts de Nahum et Nabby, celle de Thaddeus étant déjà connue. Il indiqua que la cause semblait être la même maladie qui avait tué le bétail, et que Merwin et Zenas avaient disparu. Il y eut beaucoup de questions au poste de police, et Ammi fut finalement obligé de conduire trois policiers à la ferme des Gardner, avec le coroner, le médecin légiste, et le vétérinaire qui avait traité les animaux malades. Il y alla contre son gré, car l’après-midi était avancé et il craignait la tombée de la nuit dans ces lieux maudits, bien qu’il soit rassuré par la présence de tant de gens avec lui.

Les six hommes suivirent le chariot d’Ammi dans un autre chariot, et arrivèrent à la ferme pestiférée vers quatre heures. Les policiers étaient habitués à des découvertes macabres, mais aucun ne resta insensible face à ce qui fut retrouvé dans le grenier et sous la nappe à carreaux rouges sur le plancher du rez-de-chaussée. L’aspect général de la ferme et de son désert gris était déjà terrible, mais les deux objets effondrés dépassaient l’imagination. Personne ne pouvait les regarder bien longtemps, et même le médecin légiste admit qu’il n’y avait pas grand-chose à examiner. Des échantillons pouvaient être analysés, toutefois, et il s’employa à les récolter – et il se trouve que d’étranges conséquences devaient en résulter au laboratoire de l’université où les deux flacons de poussière furent finalement emmenés. Sous le spectroscope, les deux échantillons renvoyèrent un spectre inconnu, qui présentait beaucoup de bandes similaires à celles de l’étrange météore l’année précédente. La propriété d’émettre ce spectre disparut en un mois, la poussière se composant par la suite principalement de phosphates et de carbonates alcalins.

Ammi ne leur aurait pas parlé du puits s’il avait pensé qu’ils allaient agir tout de suite. Le crépuscule approchait, et il était impatient de partir. Mais il ne pouvait pas s’empêcher de jeter des coups d’œil nerveux à la margelle de pierre près de la bascule du puits, et aux questions d’un agent, il répondit que Nahum avait craint quelque chose là en bas, à tel point qu’il ne lui était jamais venu à l’idée d’y chercher Merwin ou Zenas. Après cela, rien n’aurait pu les empêcher de vider et d’explorer le puits immédiatement, et Ammi ne put rien faire d’autre qu’attendre en tremblant tandis que les seaux d’eau nauséabonde étaient remontés et vidés l’un après l’autre sur le sol détrempé. Le liquide les faisait renifler de dégoût, et il durent à la fin se protéger le nez contre la puanteur qu’ils découvraient. Le travail ne fut pas aussi long qu’ils l’avaient craint, car le niveau d’eau était particulièrement bas. Il n’est pas nécessaire de décrire trop précisément ce qu’ils trouvèrent. Merwin et Zenas étaient là, en morceaux, bien que les restes soient surtout des os. Il y avait aussi un petit cerf et un gros chien, à peu près dans le même état, et de nombreux os de plus petits animaux. La boue et la vase au fond semblaient inexplicablement poreuses et écumeuses, et un homme qui descendit par les barreaux avec une longue perche se rendit compte qu’il pouvait l’enfoncer profondément dans la boue sans jamais rencontrer un obstacle solide.

La nuit tombait, et on alla chercher des lanternes dans la maison. Alors, chacun s’étant rendu compte qu’on ne pourrait rien apprendre de plus du puits, ils rentrèrent et tinrent conférence dans l’ancien salon, tandis qu’une demi-lune spectrale éclairait faiblement par intermittence la désolation grise au-dehors. Les hommes étaient franchement déroutés par toute cette affaire, et ne pouvaient établir aucune corrélation convaincante entre l’étrange état des légumes, la maladie inconnue du bétail et des humains, et la mort inexplicable de Merwin et Zenas dans le puits pollué. Ils avaient entendu ce qu’on disait dans le pays, c’est vrai, mais ils ne pouvaient croire que quelque chose de contraire aux lois naturelles était arrivé. Il ne faisait aucun doute que le météore avait empoisonné le sol, mais la maladie de personnes et d’animaux qui n’avaient rien mangé de ce qui avait poussé dans ce sol, c’était une autre affaire. Etait-ce l’eau du puits ? Tout à fait possible. Ce serait une bonne idée de l’analyser. Mais quelle forme particulière de folie aurait pu conduire les deux garçons à sauter dans le puits ? Ils avaient agi d’une façon tellement similaire – et les restes montraient qu’ils étaient tous deux morts de cet effritement grisâtre. Pourquoi tout était-il si gris et si friable ?

Ce fut le coroner, assis près d’une fenêtre donnant sur la cour, qui remarqua le premier la lueur autour du puits. La nuit était complète, et tout l’horrible terrain alentours semblait émettre une faible lumière que ne pouvait expliquer la lune intermittente, mais cette nouvelle lueur était quelque chose de bien différent ; elle semblait sortir du trou noir comme le faisceau atténué d’un projecteur, avec des reflets ternes sur les petites flaques là où l’eau avait été vidée. Elle avait une couleur vraiment singulière, et tandis que tous les hommes se pressaient à la fenêtre, Ammi fut soudain empli de crainte. Car la teinte de cet étrange rayon de miasmes monstrueux ne lui était pas inconnue. Il avait déjà vu cette couleur, et il avait peur de comprendre ce qu’elle pourrait impliquer. Il l’avait vue dans ce sale globule cassant dans l’aérolite il y avait de cela deux étés, il l’avait vue dans la folle végétation du printemps, et il croyait bien l’avoir vue un instant ce matin même, devant la petite fenêtre à barreaux de la terrible mansarde où des choses indicibles s’étaient passées. Elle avait brillé là-bas une seconde, puis une vapeur moite et haïssable l’avait frôlé – et ensuite le pauvre Nahum avait été pris par une chose de cette couleur. Il avait dit cela à la fin – il avait dit que c’était comme le globule et les plantes. Ensuite, c’avait été l’embardée dans la cour et le bruit d’eau dans le puits – et maintenant, le puits vomissait dans la nuit un rayon pâle et insidieux de la même teinte démoniaque.

En réfléchissant même en ce moment de grande tension sur un point qui était essentiellement scientifique, Ammi fit preuve d’une grande vivacité d’esprit. Il ne pouvait que s’étonner d’avoir éprouvé la même impression devant une vapeur aperçue en plein jour, près d’une fenêtre qui s’ouvrait sur le ciel du matin, et devant une exhalaison nocturne qui ressemblait à une brume phosphorescente devant un paysage sombre et désolé. Cela n’allait pas – c’était contraire aux lois de la nature – et il pensa aux terribles dernières paroles de son ami dévasté : « ça vient d’un endroit où les choses sont pas comme elles sont ici… c’est ce qu’avait dit un des professeurs… »

Dehors, les trois chevaux, attachés à des arbres desséchés le long de la route, hennissaient et donnaient des coups de sabots frénétiques. Le conducteur du chariot s’élança vers la porte pour faire quelque chose, mais Ammi posa une main tremblante sur son épaule. « Sortez pas là-bas » chuchota-t-il. « Y a plus qu’on en sait là-bas. Nahum a dit que quelque chose vit dans le puits qui vous suce la vie. Il a dit que ça doit être quelque chose qu’est venu d’une balle ronde comme celle qu’on a tous vue dans le météorite qu’est tombé en juin l’année dernière. Ca suce et ça brûle, il a dit, et c’est bien un nuage de la couleur de cette lumière là dehors, qu’on peut à peine voir et qu’on peut pas dire ce que c’est. Nahum pensait que ça se nourrit de tout ce qui est vivant et que ça devient de plus en plus fort avec le temps. Il disait qu’y l’avait vu la semaine dernière. Ca doit être quelque chose qui vient du ciel, comme les hommes de l’université ils ont dit pour le météore. De quoi c’est fait et comment ça marche, ce sont pas des choses du monde de Dieu. C’est quelque chose qui vient d’au-delà. »

Alors les hommes restèrent indécis tandis que la lumière qui venait du puits se renforçait et que les chevaux attachés piaffaient et hennissaient avec une rage croissante. C’était vraiment un moment affreux : la terreur dans cette maison ancienne et maudite elle-même, derrière, dans l’abri à bois, les quatre monstrueux tas de débris – deux venant de la maison, et deux du puits – et devant, ce rayon de luminescence inconnue et maléfique qui montait des profondeurs visqueuses. Ammi avait retenu le conducteur par réflexe, oubliant qu’il n’avait pas été blessé lui-même après avoir senti le frôlement humide de cette valeur colorée dans la pièce du grenier, mais peut-être a-t-il bien fait d’agir ainsi. Personne ne saura jamais ce qu’il  y avait dehors cette nuit-là, et même si cette chose blasphématoire de l’au-delà n’avait jusque-là pas fait de mal à un humain en pleine possession de ses moyens intellectuels, on ne sait pas ce qu’elle aurait pu faire en ces derniers moments, avec sa force visiblement accrue, et les signes d’une volonté propre qu’elle allait bientôt montrer sous la lune à demi masquée par les nuages.

Soudain l’un des détectives à la fenêtre poussa un cri bref. Les autres le regardèrent, puis suivirent rapidement la direction de son regard vers le haut, jusqu’au point où il s’était soudainement fixé après avoir erré sans but. Il n’était nul besoin de mots. Ce qui avait fait l’objet de discussions dans les bavardages du pays n’était plus contestable, et c’est à cause de cette chose dont tous les hommes de l’expédition furent d’accord pour parler plus tard à voix basse, que ce drôle de temps n’est plus jamais évoqué à Arkham. Il est nécessaire tout d’abord de dire qu’il n’y avait pas de vent à cette heure de la soirée. Le vent se leva peu après, mais à ce moment il n’y en avait absolument pas. Même les tiges sèches de la barbarée, grise et délabrée, et les franges du toit du chariot à l’arrêt, ne bougeaient pas. Et pourtant, dans ce calme profond et sacrilège, les hautes branches nues de tous les arbres de la cour étaient en mouvement. Elles se tordaient spasmodiquement et de façon morbide, griffant avec une folie convulsive et épileptique les nuages éclairés par la lune, grattant en vain l’air empoisonné comme si elles étaient agitées par le biais d’un lien étranger et désincarné avec des horreurs souterraines se tortillant et se débattant en-dessous de leurs noires racines.

Pendant plusieurs secondes, aucun des hommes ne respira. Alors un nuage plus épais que les autres passa devant la lune, et les silhouettes des branches torturées s’effacèrent momentanément. A ce moment tous poussèrent un cri de terreur  étouffée, mais rauque, et sorti presque à l’identique de toutes les gorges. Car la terreur n’avait pas disparu avec l’obscurité, et pendant un instant de ténèbres encore plus profondes, ils purent voir, se tortillant à la cime des arbres, un millier de petits points d’une faible et malveillante luminosité, auréolant chaque branche comme un feu de Saint-Elme, ou comme les flammes qui entourent les têtes des apôtres à la Pentecôte. C’était une monstrueuse constellation d’une lumière qui n’était pas naturelle, comme un essaim de lucioles gavées de cadavres qui danserait une sarabande infernale au-dessus d’un marécage maudit ; et sa couleur était cette même étrangeté sans nom qu’Ammi avait appris à reconnaître et à craindre. Et pendant ce temps, la phosphorescence venue du puits devenait de plus en plus brillante, et emplissait les esprits des hommes serrés les uns contre les autres d’un sentiment de fatalité et d’anormalité qui dépassait de beaucoup ce que leurs consciences pouvaient imaginer. La lumière ne brillait plus, elle se déversait ; et tandis que le flot sans forme de couleur indescriptible quittait le puits, il semblait couler directement vers le ciel.

Le vétérinaire frissonna, et alla jusqu’à la porte d’entrée pour placer en travers la lourde barre de sécurité.  Ammi ne tremblait plus, mais faute de pouvoir contrôler sa voix, il en fut réduit à tirer les vêtements et montrer du doigt quand il voulut attirer l’attention sur la luminosité croissante des arbres.  Les hennissements et piétinements des chevaux étaient maintenant de la terreur pure, mais pas une âme parmi le groupe qui se tenait dans la vieille maison ne se serait aventurée au-dehors pour une quelconque récompense terrestre. Après un moment la luminescence des arbres augmenta, tandis que leurs branches furieuses se dressaient toujours plus verticales.  Le bois de la bascule du puits brillait maintenant, et l’un des policiers désigna en silence une cabane de bois et des ruches près du mur de pierre côté ouest.  Elles commençaient à briller aussi, bien que les véhicules des visiteurs soient jusque-là restés épargnés. Ensuite il y eut une grande agitation et une cavalcade sur la route, et tandis qu’Ammi éteignait la lampe pour mieux voir, ils réalisèrent que les chevaux gris avaient rompu l’arbuste auquel ils étaient attachés et s’enfuyaient avec le chariot.

Le choc délia les langues, et on échangea des murmures embarrassés. « Cela s’étend à tout ce qui est organique dans les parages » bredouilla le médecin légiste. Personne ne répondit, mais l’homme qui était descendu dans le puits suggéra que sa longue perche avait dû déranger quelque chose d’intangible. « C’était affreux » ajouta-t-il. « Il n’y avait tout simplement pas de fond. Juste de la vase et des bulles, et le sentiment de quelque chose qui se terrait là-dessous ». Sur la route au-dehors, le cheval d’Ammi continuait à piaffer et à pousser des hennissements assourdissants, qui masquaient presque les murmures chevrotants de son propriétaire qui marmottait ses réflexions informes : « C’est venu de cette pierre… Ca a grandi là… Ca a pris tout ce qui était vivant… ça s’en est nourri, de leurs corps et de leur esprit…Thad et Mernie, Zenas et Nabby … Nahum était le dernier… Y z’ont tous bu l’eau… Ca leur a pris de la force… Ca vient de l’au-delà, où les choses sont pas comme ici… et maintenant ça rentre là-bas… »

A ce moment, tandis que la colonne de couleur inconnue se renforçait soudain et commençait à onduler en de fantastiques évocations de formes que chaque spectateur devait plus tard décrire différemment, le pauvre Hero, toujours attaché, poussa un cri que personne n’avait jamais entendu et ne devait jamais plus entendre venant d’un cheval. Tous ceux qui étaient dans ce salon bas de plafond se bouchèrent les oreilles, et Ammi se détourna de la fenêtre, plein d’horreur et de nausée. Les mots ne sauraient le décrire – quand Ammi regarda à nouveau dehors, la malheureuse bête gisait recroquevillée sur le sol à la lueur de la lune, parmi les débris éparpillés de la charrette. Ce fut la fin de Hero, qu’ils mirent en terre le lendemain. Mais l’heure n’était pas aux lamentations, car presque au même instant, l’un des détectives attira silencieusement l’attention sur quelque chose de terrible, dans la pièce même où ils se trouvaient. En l’absence d’une lampe, il était clair qu’une légère phosphorescence avait commencé à envahir toute la demeure. Elle luisait sur le sol de planches épaisses, sur les fragments du tapis déchiré, et scintillait sur les montants des petites fenêtres à guillotine. Elle courait le long des poteaux d’angle de la pièce, elle brillait sur l’étagère et le manteau de cheminée, et infectait même les portes et les meubles. A chaque minute elle se renforçait, et il devint finalement évident que tout être vivant devait quitter la maison.

Ammi leur indiqua la porte de derrière et le chemin à travers champs jusqu’à la pâture de dix acres. Ils marchaient et trébuchaient comme dans un rêve, et n’osèrent pas jeter un regard en arrière avant d’être haut sur la colline. Ils étaient heureux d’emprunter ce chemin, car ils n’auraient jamais pu passer par devant, à proximité de ce puits. C’était déjà beaucoup d’approcher de la grange et des cabanes, et de ces arbres fruitiers brillants avec leurs contours torturés et démoniaques, mais Dieu merci c’étaient les branches les plus hautes qui étaient les plus agitées. La lune fut cachée par des nuages très sombres tandis qu’ils franchissaient le vieux pont sur Chapman’s Brook, et ils durent progresser à tâtons jusqu’à la prairie.

9:47
14 décembre 2016


Vincent de l'Epine

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Quand enfin ils tournèrent leurs regards vers la vallée et le domaine des Gardner tout en bas, ils virent une scène terrifiante. Toute la ferme était brillante de cette hideuse couleur inconnue ; les arbres, les bâtiments, et même l’herbe et les plantes qui ne s’étaient pas encore changées en cette mortelle poussière grisâtre. Toutes les branches étaient tendues vers le ciel, et léchées par des flammes nauséabondes, et le même feu monstrueux rampait et ruisselait en flammèches brillantes sur les faîtières de la maison, de la grange et des cabanes. C’aurait pu être une vision de Fuseli, et partout ailleurs régnait ce chaos de lumière amorphe, cet arc-en-ciel de poison méphitique et profondément étranger qui sortait du puits, grouillant, palpant, clapotant, s’étirant, scintillant, et bouillonnant avec malfaisance dans son cosmique et incompréhensible chromatisme.

Alors, sans prévenir, la monstrueuse chose s’élança verticalement vers le ciel comme une fusée ou un météore, ne laissant aucun sillage derrière elle et disparaissant à travers un trou rond et curieusement régulier dans les nuages avant qu’un seul homme ne pût pousser le moindre cri. Aucun de ceux qui le vit ne put oublier ce spectacle, et Ammi resta sans voix à regarder la constellation du Cygne, où Deneb resplendissait, là où la couleur inconnue s’était perdue dans la Voix Lactée. Mais son regard fut l’instant d’après attiré à terre quand il entendit la vallée se déchirer. C’était tout simplement ça. Simplement un fantastique craquement de bois, pas une explosion, comme beaucoup d’autres l’ont assuré. Et pourtant le résultat était le même, car en un instant de fièvre kaléidoscopique, une éruption cataclysmique  et brillante d’étincelles et de substances qui n’étaient pas naturelles jaillit de la ferme maudite, aveuglant la vue des rares témoins, et envoyant droit vers le zénith une explosion de fragments fantastiques et d’une couleur telle que notre univers doit absolument la refuser. A travers les vapeurs qui se refermèrent rapidement derrière eux, ils suivirent l’abomination qui venait de disparaître, et la seconde d’après, ces fragments avaient eux-mêmes disparu. Derrière eux, au sol, il n’y avait plus que les ténèbres, où les hommes n’osaient retourner, et un vent violent et glacé qui semblait retomber des profondeurs de l’espace interstellaire. Il gémissait et hurlait, et fouettait les champs et les forêts brisées d’une frénésie cosmique, jusqu’à ce que les hommes terrifiés se rendent compte qu’il ne serait à rien d’attendre que la lune leur montre ce qu’il restait de la demeure de Nahum.

Trop impressionnés pour se risquer à la moindre théorie, tremblant de peur, les sept hommes regagnèrent péniblement Arkham par la route du nord. Ammi allait plus mal que les autres, et leur demanda de le raccompagner jusque dans sa cuisine, au lieu de retourner directement à la ville. Il ne voulait pas traverser seul les bois foudroyés et battus par le vent jusqu’à chez lui par la grande route. Car il avait subi un choc qui avait été épargné aux autres, et avait été frappé par une terreur qui ne le quitta plus jamais et dont il ne dit rien pendant de longues années. Tandis que les autres témoins en haut de cette colline battue par la tempête étaient restés fermement tournés vers la route, Ammi avait regardé derrière lui un instant la vallée désolée et enténébrée qui avait un jour abrité son malheureux ami. Et de cet endroit ravagé et lointain, il avait vu quelque chose s’élever faiblement, pour retomber presque aussitôt, précisément à l’endroit d’où la grande monstruosité sans forme s’était élevée dans le ciel. C’était juste une couleur – mais pas une couleur de notre terre ou même de notre ciel. Et parce qu’Ammi reconnut cette couleur, et sut que ce dernier pâle vestige continue sans doute à rôder au fond du puits, il ne s’est jamais vraiment rétabli.

Ammi ne devait plus jamais se rendre là-bas. Cela fait maintenant quarante-quatre ans que cette horreur est survenue, mais il n’y est jamais retourné, et sera heureux que le nouveau réservoir recouvre l’endroit. J’en serai heureux, moi aussi, car je n’aime pas la façon dont la lumière du soleil change de couleur près du puits abandonné devant lequel je suis passé. J’espère que les eaux seront toujours très profondes – mais même dans ce cas, jamais je n’en boirai. Je ne pense pas que je retournerai près d’Arkham. Trois des hommes qui étaient avec Ammi retournèrent là-bas le lendemain pour voir les ruines en plein jour, mais il n’y avait pas véritablement de ruines. Seulement les briques de la cheminée, les pierres de la cave, des gravats métalliques et minéraux ça et là, et la margelle de l’abominable puits. A part le cheval mort d’Ammi, qu’ils emmenèrent et mirent en terre, et la charrette qu’ils lui ramenèrent bientôt, tout ce qui avait été vivant avait disparu. Il restait cinq acres surnaturelles d’un désert de poussière grise, où rien n’a plus jamais poussé depuis lors. Elles s’étendent sous le ciel comme une grande tache rongée par l’acide au milieu des bois et des champs, et les rares qui ont osé y poser leur regard en dépit des légendes locales ont appelé l’endroit « la lande brûlée ».

Les légendes de la campagne sont étranges. Elles pourraient même être encore plus étranges si des hommes de la ville et des chimistes de l’université pouvaient s’y intéresser assez pour analyser l’eau du puits abandonné, ou la poussière grise qu’aucun vent ne semble pouvoir disperser. Les botanistes également devraient étudier la flore rabougrie des environs, car ils pourraient éclairer d’une lumière nouvelle le sentiment qui existe dans le pays que le fléau s’étend – petit à petit, peut-être d’un pouce par an. Les gens disent que la couleur des pâtures avoisinantes n’est pas celle qu’elle devrait être au printemps, et que les bêtes sauvages laissent de curieuses empreintes dans la légère neige d’hiver. La neige ne semble jamais aussi abondante sur la lande brûlée qu’elle l’est ailleurs. Les chevaux – ceux qui restent, en cet âge de moteurs – deviennent nerveux dans la vallée silencieuse, et les chasseurs ne peuvent pas trop compter sur leurs chiens près de cette éclaboussure de poussière grise.

On parle aussi d’une très mauvaise influence sur la santé mentale ; beaucoup sont devenus étranges dans les années qui ont suivi la perte de Nahum, et à chaque fois ils ne pouvaient trouver la force de partir.  Puis tous ceux qui étaient plus forts quittèrent la région, et seuls des étrangers tentaient de venir s’installer dans les vieilles maisons croulantes. Ils ne restaient pas, toutefois, et on peut parfois se demander si les horribles histoires de sorcellerie que se murmurent ces étrangers ne pouvaient pas leur apporter quelque étrange clairvoyance. Ils assurent que leurs rêves dans ce pays perdu sont monstrueux, et sans aucun doute un simple regard à ce pays ténébreux suffit à impressionner une tendance déjà morbide. Aucun voyageur n’a jamais pu échapper à un sentiment d’étrangeté dans ces profonds ravins, et les artistes frissonnent quand ils peignent les forêts profondes dont le mystère s’empare de l’esprit aussi bien que du regard. Moi-même, je suis étonné par les sensations que j’ai éprouvées pendant mon unique visite avant qu’Ammi m’ait raconté son histoire. Au crépuscule j’ai même espéré vaguement que des nuages viendraient, car une étrange frayeur s’emparait de mon âme à l’idée des vastes profondeurs du ciel au-dessus de moi.

Ne me demandez pas mon opinion. Je ne sais pas – voilà tout. Il n’y avait personne d’autre qu’Ammi à interroger, car les gens d’Arkham ne parlaient pas de ces jours étranges, et les trois professeurs qui avaient vu l’aérolithe et le globule de couleur sont morts. Qu’il y ait eu d’autres globules – je ne sais pas. L’un d’entre eux peut avoir réussi à se nourrir et à s’échapper, et sans doute un autre, mais pour celui-ci il était trop tard. Il ne fait aucun doute qu’il se trouve encore dans le puits – je sais qu’il y avait quelque chose d’étrange dans le soleil au-dessus de ce trou fétide. Les paysans disent que le fléau s’étend d’un pouce par an, il y a donc peut-être une forme de croissance ou même d’alimentation, même maintenant. Mais quel que soit le rejeton de démon qui se trouve là, il doit être enchaîné d’une façon ou d’une autre, sinon il s’étendrait rapidement. Est-il lié par les racines de ces arbres qui griffent l’air de leurs branches ? Une légende d’Arkham parle d’arbres qui luisent et ne bougent pas comme ils le devraient, la nuit.

Ce que c’est, Dieu seul le sait. En termes de matière, je suppose que ce qu’Ammi a décrit pourrait être appelé un gaz, mais ce gaz obéissait à des lois qui ne sont pas de notre univers. Ce n’était pas le fruit de ces mondes et de ces soleils qui brillent dans nos télescopes et sur les plaques photographiques de nos observatoires. Ce n’était pas un souffle de ces cieux dont nos astronomes mesurent les mouvements et les dimensions, ou qu’ils pensent être trop vastes pour être mesurés. C’était juste une couleur tombée du ciel – un terrifiant messager de ces informes espaces infinis bien au-delà de la nature telle que nous la connaissons ; de ces espaces dont la simple existence étourdit nos esprits et nous laisse paralysés devant les vastes gouffres extra-cosmiques qui s’ouvrent devant nos yeux terrifiés.

Je ne pense vraiment pas qu’Ammi ait pu me mentir consciemment, et je ne crois pas que son histoire soit un signe de folie, comme les gens de la ville m’en avaient averti. Quelque chose de terrible est venu en ces collines et vallées dans ce météore, et quelque chose  de terrible – bien que je ne sache au juste en quelles proportions – est encore là. Je serai heureux de voir venir l’eau. Entretemps, j’espère qu’il n’arrivera rien à Ammi. Il en a vu tellement – et l’influence de la chose est si pernicieuse. Pourquoi n’a-t-il jamais pu s’en aller ? Comme il se souvenait clairement des dernières paroles de Nahum : « Pas pu s’en aller… ça te tire…tu sais que quelque chose vient mais ça sert à rien… ». Ammi est un tellement brave homme – Quand l’équipe du réservoir se mettra au travail, je dois écrire à l’ingénieur en chef de garder un œil sur lui. Je n’aimerais pas l’imaginer sous la forme de cette monstruosité grise, torturée, effritée, qui continue encore et toujours à troubler mon sommeil.

 

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