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MOLIÈRE – L’Avare

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11:15
6 septembre 2010


Carole

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21

ACTE IV, SCÈNE PREMIÈRE

CLÉANTE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE.

CLÉANTE.- Rentrons ici, nous serons beaucoup mieux. Il n'y a plus autour de nous personne de suspect, et nous pouvons parler librement.

ÉLISE.- Oui, Madame, mon frère m'a fait confidence de la passion qu'il a pour vous. Je sais les chagrins et les déplaisirs que sont capables de causer de pareilles traverses; et c'est, je vous assure, avec une tendresse extrême que je m'intéresse à votre aventure.

MARIANE.- C'est une douce consolation, que de voir dans ses intérêts une personne comme vous; et je vous conjure, Madame, de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable de m'adoucir les cruautés de la fortune.

FROSINE.- Vous êtes, par ma foi, de malheureuses gens l'un et l'autre, de ne m'avoir point avant tout ceci, avertie de votre affaire! Je vous aurais sans doute détourné cette inquiétude, et n'aurais point amené les choses où l'on voit qu'elles sont.

CLÉANTE.- Que veux-tu? c'est ma mauvaise destinée qui l'a voulu ainsi. Mais, belle Mariane, quelles résolutions sont les vôtres?

MARIANE.- Hélas, suis-je en pouvoir de faire des résolutions! Et dans la dépendance où je me vois, puis-je former que des souhaits?

CLÉANTE.- Point d'autre appui pour moi dans votre cœur que de simples souhaits? Point de pitié officieuse? Point de secourable bonté? Point d'affection agissante?

MARIANE.- Que saurais-je vous dire? Mettez-vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez vous-même; je m'en remets à vous; et je vous crois trop raisonnable, pour vouloir exiger de moi, que ce qui peut m'être permis par l'honneur et la bienséance.

CLÉANTE.- Hélas, où me réduisez-vous, que de me renvoyer à ce que voudront me permettre les fâcheux sentiments d'un rigoureux honneur, et d'une scrupuleuse bienséance!

MARIANE.- Mais que voulez-vous que je fasse? Quand je pourrais passer sur quantité d'égards où notre sexe est obligé, j'ai de la considération pour ma mère. Elle m'a toujours élevée avec une tendresse extrême, et je ne saurais me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d'elle. Employez tous vos soins à gagner son esprit; vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez, je vous en donne la licence; et s'il ne tient qu'à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu moi-même, de tout ce que je sens pour vous.

CLÉANTE.- Frosine, ma pauvre Frosine, voudrais-tu nous servir?

FROSINE.- Par ma foi, faut-il demander? Je le voudrais de tout mon cœur. Vous savez que de mon naturel, je suis assez humaine. Le Ciel ne m'a point fait l'âme de bronze; et je n'ai que trop de tendresse à rendre de petits services, quand je vois des gens qui s'entre-aiment en tout bien, et en tout honneur. Que pourrions-nous faire à ceci?

CLÉANTE.- Songe un peu, je te prie.

MARIANE.- Ouvre-nous des lumières.

ÉLISE.- Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait.

FROSINE.- Ceci est assez difficile. Pour votre mère, elle n'est pas tout à fait déraisonnable, et peut-être pourrait-on la gagner, et la résoudre à transporter au fils le don qu'elle veut faire au père. Mais le mal que j'y trouve, c'est que votre père est votre père.

CLÉANTE.- Cela s'entend.

FROSINE.- Je veux dire qu'il conservera du dépit, si l'on montre qu'on le refuse; et qu'il ne sera point d'humeur ensuite à donner son consentement à votre mariage. Il faudrait, pour bien faire, que le refus vînt de lui-même; et tâcher par quelque moyen de le dégoûter de votre personne.

CLÉANTE.- Tu as raison.

FROSINE.- Oui, j'ai raison, je le sais bien. C'est là ce qu'il faudrait; mais le diantre est d'en pouvoir trouver les moyens. Attendez; si nous avions quelque femme un peu sur l'âge, qui fût de mon talent, et jouât assez bien pour contrefaire une dame de qualité, par le moyen d'un train fait à la hâte, et d'un bizarre nom de marquise, ou de vicomtesse, que nous supposerions de la basse Bretagne; j'aurais assez d'adresse pour faire accroire à votre père que ce serait une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant; qu'elle serait éperdument amoureuse de lui, et souhaiterait de se voir sa femme, jusqu'à lui donner tout son bien par contrat de mariage; et je ne doute point qu'il ne prêtât l'oreille à la proposition; car enfin, il vous aime fort, je le sais: mais il aime un peu plus l'argent; et quand ébloui de ce leurre, il aurait une fois consenti à ce qui vous touche, il importerait peu ensuite qu'il se désabusât, en venant à vouloir voir clair aux effets de notre marquise.

CLÉANTE.- Tout cela est fort bien pensé.

FROSINE.- Laissez-moi faire. Je viens de me ressouvenir d'une de mes amies, qui sera notre fait.

CLÉANTE.- Sois assurée, Frosine, de ma reconnaissance, si tu viens à bout de la chose: mais, charmante Mariane, commençons, je vous prie, par gagner votre mère; c'est toujours beaucoup faire, que de rompre ce mariage. Faites-y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts qu'il vous sera possible. Servez-vous de tout le pouvoir que vous donne sur elle cette amitié qu'elle a pour vous. Déployez sans réserve les grâces éloquentes, les charmes tout-puissants que le Ciel a placés dans vos yeux et dans votre bouche; et n'oubliez rien, s'il vous plaît, de ces tendres paroles, de ces douces prières, et de ces caresses touchantes à qui je suis persuadé qu'on ne saurait rien refuser.

MARIANE.- J'y ferai tout ce que je puis, et n'oublierai aucune chose.


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6 septembre 2010


Carole

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ACTE IV, SCÈNE II

HARPAGON, CLÉANTE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE.

HARPAGON.- Ouais! mon fils baise la main de sa prétendue belle-mère, et sa prétendue belle-mère ne s'en défend pas fort. Y aurait-il quelque mystère là-dessous?

ÉLISE.- Voilà mon père.

HARPAGON.- Le carrosse est tout prêt. Vous pouvez partir quand il vous plaira.

CLÉANTE.- Puisque vous n'y allez pas, mon père, je m'en vais les conduire.

HARPAGON.- Non, demeurez. Elles iront bien toutes seules; et j'ai besoin de vous.

 


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6 septembre 2010


Carole

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ACTE IV, SCÈNE III

HARPAGON, CLÉANTE.

HARPAGON.- Ô çà, intérêt de belle-mère à part, que te semble à toi de cette personne?

CLÉANTE.- Ce qui m'en semble?

HARPAGON.- Oui, de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit?

CLÉANTE.- Là, là.

HARPAGON.- Mais encore?

CLÉANTE.- À vous en parler franchement, je ne l'ai pas trouvée ici ce que je l'avais crue. Son air est de franche coquette; sa taille est assez gauche, sa beauté très médiocre, et son esprit des plus communs. Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter; car belle-mère pour belle-mère, j'aime autant celle-là qu'une autre.

HARPAGON.- Tu lui disais tantôt pourtant…

CLÉANTE.- Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom, mais c'était pour vous plaire.

HARPAGON.- Si bien donc que tu n'aurais pas d'inclination pour elle?

CLÉANTE.- Moi? point du tout.

HARPAGON.- J'en suis fâché: car cela rompt une pensée qui m'était venue dans l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici, réflexion sur mon âge; et j'ai songé qu'on pourra trouver à redire, de me voir marier à une si jeune personne. Cette considération m'en faisait quitter le dessein; et comme je l'ai fait demander, et que je suis pour elle engagé de parole, je te l'aurais donnée, sans l'aversion que tu témoignes.

CLÉANTE.- À moi?

HARPAGON.- À toi.

CLÉANTE.- En mariage?

HARPAGON.- En mariage.

CLÉANTE.- Écoutez, il est vrai qu'elle n'est pas fort à mon goût; mais pour vous faire plaisir, mon père, je me résoudrai à l'épouser, si vous voulez.

HARPAGON.- Moi? je suis plus raisonnable que tu ne penses. Je ne veux point forcer ton inclination.

CLÉANTE.- Pardonnez-moi; je me ferai cet effort pour l'amour de vous.

HARPAGON.- Non, non, un mariage ne saurait être heureux, où l'inclination n'est pas.

CLÉANTE.- C'est une chose, mon père, qui peut-être viendra ensuite; et l'on dit que l'amour est souvent un fruit du mariage.

HARPAGON.- Non, du côté de l'homme on ne doit point risquer l'affaire, et ce sont des suites fâcheuses, où je n'ai garde de me commettre. Si tu avais senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure, je te l'aurais fait épouser, au lieu de moi; mais cela n'étant pas, je suivrai mon premier dessein, et je l'épouserai moi-même.

CLÉANTE.- Hé bien, mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous découvrir mon cœur, il faut vous révéler notre secret. La vérité est que je l'aime, depuis un jour que je la vis dans une promenade; que mon dessein était tantôt de vous la demander pour femme; et que rien ne m'a retenu, que la déclaration de vos sentiments, et la crainte de vous déplaire.

HARPAGON.- Lui avez-vous rendu visite?

CLÉANTE.- Oui, mon père.

HARPAGON.- Beaucoup de fois?

CLÉANTE.- Assez, pour le temps qu'il y a.

HARPAGON.- Vous a-t-on bien reçu?

CLÉANTE.- Fort bien; mais sans savoir qui j'étais; et c'est ce qui a fait tantôt la surprise de Mariane.

HARPAGON.- Lui avez-vous déclaré votre passion, et le dessein où vous étiez de l'épouser?

CLÉANTE.- Sans doute; et même j'en avais fait à sa mère quelque peu d'ouverture.

HARPAGON.- A-t-elle écouté, pour sa fille, votre proposition?

CLÉANTE.- Oui, fort civilement.

HARPAGON.- Et la fille correspond-elle fort à votre amour?

CLÉANTE.- Si j'en dois croire les apparences, je me persuade, mon père, qu'elle a quelque bonté pour moi.

HARPAGON.- Je suis bien aise d'avoir appris un tel secret, et voilà justement ce que je demandais. Oh sus, mon fils, savez-vous ce qu'il y a? c'est qu'il faut songer, s'il vous plaît, à vous défaire de votre amour; à cesser toutes vos poursuites auprès d'une personne que je prétends pour moi; et à vous marier dans peu avec celle qu'on vous destine.

CLÉANTE.- Oui, mon père, c'est ainsi que vous me jouez! Hé bien, puisque les choses en sont venues là, je vous déclare, moi, que je ne quitterai point la passion que j'ai pour Mariane; qu'il n'y a point d'extrémité où je ne m'abandonne, pour vous disputer sa conquête; et que si vous avez pour vous le consentement d'une mère, j'aurai d'autres secours, peut-être, qui combattront pour moi.

HARPAGON.- Comment, pendard, tu as l'audace d'aller sur mes brisées?

CLÉANTE.- C'est vous qui allez sur les miennes; et je suis le premier en date.

HARPAGON.- Ne suis-je pas ton père? et ne me dois-tu pas respect?

CLÉANTE.- Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères; et l'amour ne connaît personne.

HARPAGON.- Je te ferai bien me connaître, avec de bons coups de bâton.

CLÉANTE.- Toutes vos menaces ne feront rien.

HARPAGON.- Tu renonceras à Mariane.

CLÉANTE.- Point du tout.

HARPAGON.- Donnez-moi un bâton tout à l'heure.


11:17
6 septembre 2010


Carole

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ACTE IV, SCÈNE IV

MAÎTRE JACQUES, HARPAGON, CLÉANTE.

MAÎTRE JACQUES.- Eh, eh, eh, Messieurs, qu'est-ce ci? à quoi songez-vous?

CLÉANTE.- Je me moque de cela.

MAÎTRE JACQUES.- Ah, Monsieur, doucement.

HARPAGON.- Me parler avec cette impudence!

MAÎTRE JACQUES.- Ah, Monsieur, de grâce.

CLÉANTE.- Je n'en démordrai point.

MAÎTRE JACQUES.- Hé quoi, à votre père?

HARPAGON.- Laisse-moi faire.

MAÎTRE JACQUES.- Hé quoi, à votre fils? Encore passe pour moi.

HARPAGON.- Je te veux faire toi-même, Maître Jacques, juge de cette affaire, pour montrer comme j'ai raison.

MAÎTRE JACQUES.- J'y consens. Éloignez-vous un peu.

HARPAGON.- J'aime une fille, que je veux épouser; et le pendard a l'insolence de l'aimer avec moi, et d'y prétendre malgré mes ordres.

MAÎTRE JACQUES.- Ah! il a tort.

HARPAGON.- N'est-ce pas une chose épouvantable, qu'un fils qui veut entrer en concurrence avec son père? et ne doit il pas, par respect, s'abstenir de toucher à mes inclinations?

MAÎTRE JACQUES.- Vous avez raison. Laissez-moi lui parler, et demeurez là.

(Il vient trouver Cléante à l'autre bout du théâtre.)

CLÉANTE.- Hé bien oui, puisqu'il veut te choisir pour juge, je n'y recule point; il ne m'importe qui ce soit; et je veux bien aussi me rapporter à toi, Maître Jacques, de notre différend.

MAÎTRE JACQUES.- C'est beaucoup d'honneur que vous me faites.

CLÉANTE.- Je suis épris d'une jeune personne qui répond à mes vœux, et reçoit tendrement les offres de ma foi; et mon père s'avise de venir troubler notre amour, par la demande qu'il en fait faire.

MAÎTRE JACQUES.- Il a tort assurément.

CLÉANTE.- N'a-t-il point de honte, à son âge, de songer à se marier? lui sied-il bien d'être encore amoureux? et ne devrait-il pas laisser cette occupation aux jeunes gens?

MAÎTRE JACQUES.- Vous avez raison, il se moque. Laissez-moi lui dire deux mots. (Il revient à Harpagon.) Hé bien, votre fils n'est pas si étrange que vous le dites, et il se met à la raison. Il dit qu'il sait le respect qu'il vous doit, qu'il ne s'est emporté que dans la première chaleur, et qu'il ne fera point refus de se soumettre à ce qu'il vous plaira, pourvu que vous vouliez le traiter mieux que vous ne faites, et lui donner quelque personne en mariage, dont il ait lieu d'être content.

HARPAGON.- Ah, dis-lui, Maître Jacques, que moyennant cela, il pourra espérer toutes choses de moi; et que hors Mariane, je lui laisse la liberté de choisir celle qu'il voudra.

MAÎTRE JACQUES. Il va au fils.- Laissez-moi faire. Hé bien, votre père n'est pas si déraisonnable que vous le faites; et il m'a témoigné que ce sont vos emportements qui l'ont mis en colère; qu'il n'en veut seulement qu'à votre manière d'agir, et qu'il sera fort disposé à vous accorder ce que vous souhaitez, pourvu que vous vouliez vous y prendre par la douceur, et lui rendre les déférences, les respects, et les soumissions qu'un fils doit à son père.

CLÉANTE.- Ah, Maître Jacques, tu lui peux assurer, que s'il m'accorde Mariane, il me verra toujours le plus soumis de tous les hommes; et que jamais je ne ferai aucune chose que par ses volontés.

MAÎTRE JACQUES.- Cela est fait. Il consent à ce que vous dites.

HARPAGON.- Voilà qui va le mieux du monde.

MAÎTRE JACQUES.- Tout est conclu. Il est content de vos promesses.

CLÉANTE.- Le Ciel en soit loué.

MAÎTRE JACQUES.- Messieurs, vous n'avez qu'à parler ensemble: vous voilà d'accord maintenant; et vous alliez vous quereller, faute de vous entendre.

CLÉANTE.- Mon pauvre Maître Jacques, je te serai obligé toute ma vie.

MAÎTRE JACQUES.- Il n'y a pas de quoi, Monsieur.

HARPAGON.- Tu m'as fait plaisir, Maître Jacques, et cela mérite une récompense. Va, je m'en souviendrai, je t'assure. (Il tire son mouchoir de sa poche; ce qui fait croire à maître Jacques qu'il va lui donner quelque chose.)

MAÎTRE JACQUES.- Je vous baise les mains.


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6 septembre 2010


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ACTE IV, SCÈNE V

CLÉANTE, HARPAGON.

CLÉANTE.- Je vous demande pardon, mon père, de l'emportement que j'ai fait paraître.

HARPAGON.- Cela n'est rien.

CLÉANTE.- Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.

HARPAGON.- Et moi, j'ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.

CLÉANTE.- Quelle bonté à vous, d'oublier si vite ma faute!

HARPAGON.- On oublie aisément les fautes des enfants, lorsqu'ils rentrent dans leur devoir.

CLÉANTE.- Quoi, ne garder aucun ressentiment de toutes mes extravagances?

HARPAGON.- C'est une chose où tu m'obliges, par la soumission et le respect où tu te ranges.

CLÉANTE.- Je vous promets, mon père, que jusques au tombeau, je conserverai dans mon cœur le souvenir de vos bontés.

HARPAGON.- Et moi, je te promets qu'il n'y aura aucune chose, que de moi tu n'obtiennes.

CLÉANTE.- Ah! mon père, je ne vous demande plus rien; et c'est m'avoir assez donné, que de me donner Mariane.

HARPAGON.- Comment?

CLÉANTE.- Je dis, mon père, que je suis trop content de vous; et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous avez de m'accorder Mariane.

HARPAGON.- Qui est-ce qui parle de t'accorder Mariane?

CLÉANTE.- Vous, mon père.

HARPAGON.- Moi?

CLÉANTE.- Sans doute.

HARPAGON.- Comment? C'est toi qui as promis d'y renoncer?

CLÉANTE.- Moi, y renoncer?

HARPAGON.- Oui.

CLÉANTE.- Point du tout.

HARPAGON.- Tu ne t'es pas départi d'y prétendre?

CLÉANTE.- Au contraire, j'y suis porté plus que jamais.

HARPAGON.- Quoi, pendard, derechef?

CLÉANTE.- Rien ne me peut changer.

HARPAGON.- Laisse-moi faire, traître.

CLÉANTE.- Faites tout ce qu'il vous plaira.

HARPAGON.- Je te défends de me jamais voir.

CLÉANTE.- À la bonne heure.

HARPAGON.- Je t'abandonne.

CLÉANTE.- Abandonnez.

HARPAGON.- Je te renonce pour mon fils.

CLÉANTE.- Soit.

HARPAGON.- Je te déshérite.

CLÉANTE.- Tout ce que vous voudrez.

HARPAGON.- Et je te donne ma malédiction.

CLÉANTE.- Je n'ai que faire de vos dons.


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6 septembre 2010


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ACTE IV, SCÈNE VI

LA FLÈCHE, CLÉANTE.

LA FLÈCHE sortant du jardin, avec une cassette.- Ah, Monsieur, que je vous trouve à propos! Suivez-moi vite.

CLÉANTE.- Qu'y a-t-il?

LA FLÈCHE.- Suivez-moi, vous dis-je, nous sommes bien.

CLÉANTE.- Comment?

LA FLÈCHE.- Voici votre affaire.

CLÉANTE.- Quoi?

LA FLÈCHE.- J'ai gagné ceci tout le jour.

CLÉANTE.- Qu'est-ce que c'est?

LA FLÈCHE.- Le trésor de votre père, que j'ai attrapé.

CLÉANTE.- Comment as-tu fait?

LA FLÈCHE.- Vous saurez tout. Sauvons-nous, je l'entends crier.

 


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6 septembre 2010


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ACTE IV, SCÈNE VII

HARPAGON.

Il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau.

HARPAGON.- Au voleur, au voleur, à l'assassin, au meurtrier. Justice, juste Ciel. Je suis perdu, je suis assassiné, on m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être? qu'est-il devenu? où est-il? où se cache-t-il? que ferai-je pour le trouver? où courir? où ne pas courir? n'est-il point là? n'est-il point ici? qui est-ce? Arrête. Rends-moi mon argent, coquin… (Il se prend lui-même le bras.) Ah, c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas, mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m'a privé de toi; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie, tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde. Sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré. N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris? Euh? que dites-vous? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure; et l'on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute ma maison; à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés! Je ne jette mes regards sur personne, qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh? de quoi est-ce qu'on parle là? de celui qui m'a dérobé? Quel bruit fait-on là-haut? est-ce mon voleur qui y est? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences, et des bourreaux. Je veux faire pendre tout le monde; et si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après.

 


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6 septembre 2010


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ACTE V, SCÈNE PREMIÈRE

HARPAGON, LE COMMISSAIRE, son CLERC.

LE COMMISSAIRE.- Laissez-moi faire. Je sais mon métier, Dieu merci. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je me mêle de découvrir des vols; et je voudrais avoir autant de sacs de mille francs, que j'ai fait pendre de personnes.

HARPAGON.- Tous les magistrats sont intéressés à prendre cette affaire en main; et si l'on ne me fait retrouver mon argent, je demanderai justice de la justice.

LE COMMISSAIRE.- Il faut faire toutes les poursuites requises. Vous dites qu'il y avait dans cette cassette ?

HARPAGON.- Dix mille écus bien comptés.

LE COMMISSAIRE.- Dix mille écus!

HARPAGON.- Dix mille écus.

LE COMMISSAIRE.- Le vol est considérable.

HARPAGON.- Il n'y a point de supplice assez grand pour l'énormité de ce crime; et s'il demeure impuni, les choses les plus sacrées ne sont plus en sûreté.

LE COMMISSAIRE.- En quelles espèces était cette somme?

HARPAGON.- En bons louis d'or, et pistoles bien trébuchantes.

LE COMMISSAIRE.- Qui soupçonnez-vous de ce vol?

HARPAGON.- Tout le monde; et je veux que vous arrêtiez prisonniers la ville et les faubourgs.

LE COMMISSAIRE.- Il faut, si vous m'en croyez, n'effaroucher personne, et tâcher doucement d'attraper quelques preuves, afin de procéder après par la rigueur, au recouvrement des deniers qui vous ont été pris.


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6 septembre 2010


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ACTE V, SCÈNE II

MAÎTRE JACQUES, HARPAGON, LE COMMISSAIRE, son CLERC.

MAÎTRE JACQUES au bout du théâtre, en se retournant du côté dont il sort..- Je m'en vais revenir. Qu'on me l'égorge tout à l'heure; qu'on me lui fasse griller les pieds; qu'on me le mette dans l'eau bouillante, et qu'on me le pende au plancher.

HARPAGON.- Qui? celui qui m'a dérobé?

MAÎTRE JACQUES.- Je parle d'un cochon de lait que votre intendant me vient d'envoyer, et je veux vous l'accommoder à ma fantaisie.

HARPAGON.- Il n'est pas question de cela; et voilà Monsieur, à qui il faut parler d'autre chose.

LE COMMISSAIRE.- Ne vous épouvantez point. Je suis homme à ne vous point scandaliser; et les choses iront dans la douceur.

MAÎTRE JACQUES.- Monsieur est de votre souper?

LE COMMISSAIRE.- Il faut ici, mon cher ami, ne rien cacher à votre maître.

MAÎTRE JACQUES.- Ma foi, Monsieur, je montrerai tout ce que je sais faire; et je vous traiterai du mieux qu'il me sera possible.

HARPAGON.- Ce n'est pas là l'affaire.

MAÎTRE JACQUES.- Si je ne vous fais pas aussi bonne chère que je voudrais, c'est la faute de Monsieur notre intendant, qui m'a rogné les ailes avec les ciseaux de son économie.

HARPAGON.- Traître, il s'agit d'autre chose que de souper; et je veux que tu me dises des nouvelles de l'argent qu'on m'a pris.

MAÎTRE JACQUES.- On vous a pris de l'argent?

HARPAGON.- Oui, coquin; et je m'en vais te pendre, si tu ne me le rends.

LE COMMISSAIRE.- Mon Dieu ne le maltraitez point. Je vois à sa mine qu'il est honnête homme; et que sans se faire mettre en prison, il vous découvrira ce que vous voulez savoir. Oui, mon ami, si vous nous confessez la chose, il ne vous sera fait aucun mal, et vous serez récompensé comme il faut par votre maître. On lui a pris aujourd'hui son argent, et il n'est pas que vous ne sachiez quelques nouvelles de cette affaire.

MAÎTRE JACQUES, à part..- Voici justement ce qu'il me faut pour me venger de notre intendant: depuis qu'il est entré céans, il est le favori, on n'écoute que ses conseils; et j'ai aussi sur le cœur les coups de bâton de tantôt.

HARPAGON.- Qu'as-tu à ruminer?

LE COMMISSAIRE.- Laissez-le faire. Il se prépare à vous contenter; et je vous ai bien dit qu'il était honnête homme.

MAÎTRE JACQUES.- Monsieur, si vous voulez que je vous dise les choses, je crois que c'est Monsieur votre cher intendant qui a fait le coup.

HARPAGON.- Valère?

MAÎTRE JACQUES.- Oui.

HARPAGON.- Lui, qui me paraît si fidèle?

MAÎTRE JACQUES.- Lui-même. Je crois que c'est lui qui vous a dérobé.

HARPAGON.- Et sur quoi le crois-tu?

MAÎTRE JACQUES.- Sur quoi?

HARPAGON.- Oui.

MAÎTRE JACQUES.- Je le crois… Sur ce que je le crois.

LE COMMISSAIRE.- Mais il est nécessaire de dire les indices que vous avez.

HARPAGON.- L'as-tu vu rôder autour du lieu, où j'avais mis mon argent?

MAÎTRE JACQUES.- Oui, vraiment. Où était-il votre argent?

HARPAGON.- Dans le jardin.

MAÎTRE JACQUES.- Justement. Je l'ai vu rôder dans le jardin. Et dans quoi est-ce que cet argent était?

HARPAGON.- Dans une cassette.

MAÎTRE JACQUES.- Voilà l'affaire. Je lui ai vu une cassette.

HARPAGON.- Et cette cassette comment est-elle faite? Je verrai bien si c'est la mienne.

MAÎTRE JACQUES.- Comment elle est faite?

HARPAGON.- Oui.

MAÎTRE JACQUES.- Elle est faite… Elle est faite comme une cassette.

LE COMMISSAIRE.- Cela s'entend. Mais dépeignez-la un peu pour voir.

MAÎTRE JACQUES.- C'est une grande cassette.

HARPAGON.- Celle qu'on m'a volée est petite.

MAÎTRE JACQUES.- Eh, oui, elle est petite, si on le veut prendre par là; mais je l'appelle grande pour ce qu'elle contient.

LE COMMISSAIRE.- Et de quelle couleur est-elle?

MAÎTRE JACQUES.- De quelle couleur?

LE COMMISSAIRE.- Oui.

MAÎTRE JACQUES.- Elle est de couleur… Là d'une certaine couleur… Ne sauriez-vous m'aider à dire?

HARPAGON.- Euh?

MAÎTRE JACQUES.- N'est-elle pas rouge?

HARPAGON.- Non, grise.

MAÎTRE JACQUES.- Eh, oui, gris-rouge; c'est ce que je voulais dire.

HARPAGON.- Il n'y a point de doute. C'est elle assurément. Écrivez, Monsieur, écrivez sa déposition. Ciel! à qui désormais se fier! Il ne faut plus jurer de rien; et je crois après cela que je suis homme à me voler moi-même.

MAÎTRE JACQUES.- Monsieur, le voici qui revient. Ne lui allez pas dire, au moins, que c'est moi qui vous ai découvert cela.


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6 septembre 2010


Carole

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ACTE V, SCÈNE III

VALÈRE, HARPAGON, LE COMMISSAIRE, son CLERC, MAÎTRE JACQUES.

HARPAGON.- Approche. Viens confesser l'action la plus noire, l'attentat le plus horrible, qui jamais ait été commis.

VALÈRE.- Que voulez-vous, Monsieur?

HARPAGON.- Comment, traître, tu ne rougis pas de ton crime?

VALÈRE.- De quel crime voulez-vous donc parler?

HARPAGON.- De quel crime je veux parler, infâme, comme si tu ne savais pas ce que je veux dire. C'est en vain que tu prétendrais de le déguiser. L'affaire est découverte, et l'on vient de m'apprendre tout. Comment abuser ainsi de ma bonté, et s'introduire exprès chez moi pour me trahir? pour me jouer un tour de cette nature?

VALÈRE.- Monsieur, puisqu'on vous a découvert tout, je ne veux point chercher de détours, et vous nier la chose.

MAÎTRE JACQUES.- Oh, oh. Aurais-je deviné sans y penser?

VALÈRE.- C'était mon dessein de vous en parler, et je voulais attendre pour cela des conjonctures favorables; mais puisqu'il est ainsi, je vous conjure de ne vous point fâcher, et de vouloir entendre mes raisons.

HARPAGON.- Et quelles belles raisons peux-tu me donner, voleur infâme?

VALÈRE.- Ah! Monsieur, je n'ai pas mérité ces noms. Il est vrai que j'ai commis une offense envers vous; mais après tout ma faute est pardonnable.

HARPAGON.- Comment pardonnable? Un guet-apens? Un assassinat de la sorte?

VALÈRE.- De grâce, ne vous mettez point en colère. Quand vous m'aurez ouï, vous verrez que le mal n'est pas si grand que vous le faites.

HARPAGON.- Le mal n'est pas si grand que je le fais! Quoi mon sang, mes entrailles, pendard?

VALÈRE.- Votre sang, Monsieur, n'est pas tombé dans de mauvaises mains. Je suis d'une condition à ne lui point faire de tort, et il n'y a rien en tout ceci que je ne puisse bien réparer.

HARPAGON.- C'est bien mon intention; et que tu me restitues ce que tu m'as ravi.

VALÈRE.- Votre honneur, Monsieur, sera pleinement satisfait.

HARPAGON.- Il n'est pas question d'honneur là-dedans. Mais, dis-moi, qui t'a porté à cette action?

VALÈRE.- Hélas! me le demandez-vous?

HARPAGON.- Oui, vraiment, je te le demande.

VALÈRE.- Un dieu qui porte les excuses de tout ce qu'il fait faire: l'Amour.

HARPAGON.- L'amour?

VALÈRE.- Oui.

HARPAGON.- Bel amour, bel amour, ma foi! L'amour de mes louis d'or.

VALÈRE.- Non, Monsieur, ce ne sont point vos richesses qui m'ont tenté, ce n'est pas cela qui m'a ébloui, et je proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j'ai.

HARPAGON.- Non ferai, de par tous les diables, je ne te le laisserai pas. Mais voyez quelle insolence, de vouloir retenir le vol qu'il m'a fait!

VALÈRE.- Appelez-vous cela un vol?

HARPAGON.- Si je l'appelle un vol? Un trésor comme celui-là.

VALÈRE.- C'est un trésor, il est vrai, et le plus précieux que vous ayez sans doute; mais ce ne sera pas le perdre, que de me le laisser. Je vous le demande à genoux, ce trésor plein de charmes; et pour bien faire, il faut que vous me l'accordiez.

HARPAGON.- Je n'en ferai rien. Qu'est-ce à dire cela?

VALÈRE.- Nous nous sommes promis une foi mutuelle, et avons fait serment de ne nous point abandonner.

HARPAGON.- Le serment est admirable, et la promesse plaisante!

VALÈRE.- Oui, nous nous sommes engagés d'être l'un à l'autre à jamais.

HARPAGON.- Je vous en empêcherai bien, je vous assure.

VALÈRE.- Rien que la mort ne nous peut séparer.

HARPAGON.- C'est être bien endiablé après mon argent.

VALÈRE.- Je vous ai déjà dit, Monsieur, que ce n'était point l'intérêt qui m'avait poussé à faire ce que j'ai fait. Mon cœur n'a point agi par les ressorts que vous pensez, et un motif plus noble m'a inspiré cette résolution.

HARPAGON.- Vous verrez que c'est par charité chrétienne qu'il veut avoir mon bien; mais j'y donnerai bon ordre; et la justice, pendard effronté, me va faire raison de tout.

VALÈRE.- Vous en userez comme vous voudrez, et me voilà prêt à souffrir toutes les violences qu'il vous plaira; mais je vous prie de croire, au moins, que s'il y a du mal, ce n'est que moi qu'il en faut accuser, et que votre fille en tout ceci n'est aucunement coupable.

HARPAGON.- Je le crois bien, vraiment; il serait fort étrange que ma fille eût trempé dans ce crime. Mais je veux ravoir mon affaire, et que tu me confesses en quel endroit tu me l'as enlevée.

VALÈRE.- Moi? je ne l'ai point enlevée, et elle est encore chez vous.

HARPAGON.- Ô ma chère cassette! Elle n'est point sortie de ma maison?

VALÈRE.- Non, Monsieur.

HARPAGON.- Hé, dis-moi donc un peu; tu n'y as point touché?

VALÈRE.- Moi, y toucher? Ah! vous lui faites tort, aussi bien qu'à moi; et c'est d'une ardeur toute pure et respectueuse, que j'ai brûlé pour elle.

HARPAGON.- Brûlé pour ma cassette!

VALÈRE.- J'aimerais mieux mourir que de lui avoir fait paraître aucune pensée offensante. Elle est trop sage et trop honnête pour cela.

HARPAGON.- Ma cassette trop honnête!

VALÈRE.- Tous mes désirs se sont bornés à jouir de sa vue; et rien de criminel n'a profané la passion que ses beaux yeux m'ont inspirée.

HARPAGON.- Les beaux yeux de ma cassette! Il parle d'elle, comme un amant d'une maîtresse.

VALÈRE.- Dame Claude, Monsieur, sait la vérité de cette aventure, et elle vous peut rendre témoignage…

HARPAGON.- Quoi, ma servante est complice de l'affaire?

VALÈRE.- Oui, Monsieur, elle a été témoin de notre engagement; et c'est après avoir connu l'honnêteté de ma flamme, qu'elle m'a aidé à persuader votre fille de me donner sa foi, et recevoir la mienne.

HARPAGON.- Eh? Est-ce que la peur de la justice le fait extravaguer? Que nous brouilles-tu ici de ma fille?

VALÈRE.- Je dis, Monsieur, que j'ai eu toutes les peines du monde à faire consentir sa pudeur à ce que voulait mon amour.

HARPAGON.- La pudeur de qui?

VALÈRE.- De votre fille; et c'est seulement depuis hier qu'elle a pu se résoudre à nous signer mutuellement une promesse de mariage.

HARPAGON.- Ma fille t'a signé une promesse de mariage!

VALÈRE.- Oui, Monsieur; comme de ma part je lui en ai signé une.

HARPAGON.- Ô Ciel! autre disgrâce!

MAÎTRE JACQUES.- Écrivez, Monsieur, écrivez.

HARPAGON.- Rengrègement de mal! Surcroît de désespoir! Allons, Monsieur, faites le dû de votre charge, et dressez-lui-moi son procès, comme larron, et comme suborneur.

VALÈRE.- Ce sont des noms qui ne me sont point dus; et quand on saura qui je suis…


11:26
6 septembre 2010


Carole

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ACTE V, SCÈNE IV

ÉLISE, MARIANE, FROSINE, HARPAGON, VALÈRE, MAÎTRE JACQUES, LE COMMISSAIRE, son CLERC.

HARPAGON.- Ah! fille scélérate! fille indigne d'un père comme moi! C'est ainsi que tu pratiques les leçons que je t'ai données! Tu te laisses prendre d'amour pour un voleur infâme, et tu lui engages ta foi sans mon consentement? Mais vous serez trompés l'un et l'autre. Quatre bonnes murailles me répondront de ta conduite; et une bonne potence me fera raison de ton audace.

VALÈRE.- Ce ne sera point votre passion qui jugera l'affaire; et l'on m'écoutera, au moins, avant que de me condamner.

HARPAGON.- Je me suis abusé de dire une potence; et tu seras roué tout vif.

ÉLISE, à genoux devant son père.- Ah! mon père, prenez des sentiments un peu plus humains, je vous prie, et n'allez point pousser les choses dans les dernières violences du pouvoir paternel: Ne vous laissez point entraîner aux premiers mouvements de votre passion, et donnez-vous le temps de considérer ce que vous voulez faire. Prenez la peine de mieux voir celui dont vous vous offensez: il est tout autre que vos yeux ne le jugent; et vous trouverez moins étrange que je me sois donnée à lui, lorsque vous saurez que sans lui vous ne m'auriez plus il y a longtemps. Oui, mon père, c'est celui qui me sauva de ce grand péril que vous savez que je courus dans l'eau, et à qui vous devez la vie de cette même fille, dont…

HARPAGON.- Tout cela n'est rien; et il valait bien mieux pour moi, qu'il te laissât noyer, que de faire ce qu'il a fait.

ÉLISE.- Mon père, je vous conjure, par l'amour paternel, de me…

HARPAGON.- Non, non, je ne veux rien entendre; et il faut que la justice fasse son devoir.

MAÎTRE JACQUES.- Tu me payeras mes coups de bâton.

FROSINE.- Voici un étrange embarras.


11:27
6 septembre 2010


Carole

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32

ACTE V, SCÈNE V

ANSELME, HARPAGON, ÉLISE, MARIANE, FROSINE, VALÈRE, MAÎTRE JACQUES, LE COMMISSAIRE, son CLERC.

ANSELME.- Qu'est-ce, Seigneur Harpagon, je vous vois tout ému.

HARPAGON.- Ah! Seigneur Anselme, vous me voyez le plus infortuné de tous les hommes; et voici bien du trouble et du désordre au contrat que vous venez faire! On m'assassine dans le bien, on m'assassine dans l'honneur; et voilà un traître, un scélérat, qui a violé tous les droits les plus saints; qui s'est coulé chez moi sous le titre de domestique, pour me dérober mon argent, et pour me suborner ma fille.

VALÈRE.- Qui songe à votre argent, dont vous me faites un galimatias?

HARPAGON.- Oui, ils se sont donné l'un et l'autre une promesse de mariage. Cet affront vous regarde, Seigneur Anselme; et c'est vous qui devez vous rendre partie contre lui, et faire toutes les poursuites de la justice, pour vous venger de son insolence.

ANSELME.- Ce n'est pas mon dessein de me faire épouser par force, et de rien prétendre à un cœur qui se serait donné; mais pour vos intérêts, je suis prêt à les embrasser ainsi que les miens propres.

HARPAGON.- Voilà Monsieur, qui est un honnête commissaire, qui n'oubliera rien à ce qu'il m'a dit de la fonction de son office. Chargez-le comme il faut, Monsieur, et rendez les choses bien criminelles.

VALÈRE.- Je ne vois pas quel crime on me peut faire de la passion que j'ai pour votre fille, et le supplice où vous croyez que je puisse être condamné pour notre engagement, lorsqu'on saura ce que je suis…

HARPAGON.- Je me moque de tous ces contes; et le monde aujourd'hui n'est plein que de ces larrons de noblesse, que de ces imposteurs, qui tirent avantage de leur obscurité, et s'habillent insolemment du premier nom illustre qu'ils s'avisent de prendre.

VALÈRE.- Sachez que j'ai le cœur trop bon, pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi, et que tout Naples peut rendre témoignage de ma naissance.

ANSELME.- Tout beau. Prenez garde à ce que vous allez dire. Vous risquez ici plus que vous ne pensez; et vous parlez devant un homme à qui tout Naples est connu, et qui peut aisément voir clair dans l'histoire que vous ferez.

VALÈRE en mettant fièrement son chapeau..- Je ne suis point homme à rien craindre; et si Naples vous est connu, vous savez qui était Dom Thomas d'Alburcy.

ANSELME.- Sans doute je le sais; et peu de gens l'ont connu mieux que moi.

HARPAGON.- Je ne me soucie, ni de Dom Thomas, ni de Dom Martin.

ANSELME.- De grâce, laissez-le parler, nous verrons ce qu'il en veut dire.

VALÈRE.- Je veux dire que c'est lui qui m'a donné le jour.

ANSELME.- Lui?

VALÈRE.- Oui.

ANSELME.- Allez. Vous vous moquez. Cherchez quelque autre histoire, qui vous puisse mieux réussir; et ne prétendez pas vous sauver sous cette imposture.

VALÈRE.- Songez à mieux parler. Ce n'est point une imposture; et je n'avance rien qu'il ne me soit aisé de justifier.

ANSELME.- Quoi vous osez vous dire fils de Dom Thomas d'Alburcy?

VALÈRE.- Oui, je l'ose; et je suis prêt de soutenir cette vérité contre qui que ce soit.

ANSELME.- L'audace est merveilleuse. Apprenez, pour vous confondre, qu'il y a seize ans pour le moins, que l'homme dont vous nous parlez, périt sur mer avec ses enfants et sa femme, en voulant dérober leur vie aux cruelles persécutions qui ont accompagné les désordres de Naples, et qui en firent exiler plusieurs nobles familles.

VALÈRE.- Oui: mais apprenez, pour vous confondre, vous, que son fils âgé de sept ans, avec un domestique, fut sauvé de ce naufrage par un vaisseau espagnol, et que ce fils sauvé est celui qui vous parle. Apprenez que le capitaine de ce vaisseau, touché de ma fortune, prit amitié pour moi; qu'il me fit élever comme son propre fils, et que les armes furent mon emploi dès que je m'en trouvai capable. Que j'ai su depuis peu, que mon père n'était point mort, comme je l'avais toujours cru; que passant ici pour l'aller chercher, une aventure par le Ciel concertée, me fit voir la charmante Élise; que cette vue me rendit esclave de ses beautés; et que la violence de mon amour, et les sévérités de son père, me firent prendre la résolution de m'introduire dans son logis, et d'envoyer un autre à la quête de mes parents.

ANSELME.- Mais quels témoignages encore, autres que vos paroles, nous peuvent assurer que ce ne soit point une fable que vous ayez bâtie sur une vérité?

VALÈRE.- Le capitaine espagnol; un cachet de rubis qui était à mon père; un bracelet d'agate que ma mère m'avait mis au bras; le vieux Pedro, ce domestique, qui se sauva avec moi du naufrage.

MARIANE.- Hélas! à vos paroles, je puis ici répondre, moi, que vous n'imposez point; et tout ce que vous dites, me fait connaître clairement que vous êtes mon frère.

VALÈRE.- Vous, ma sœur?

MARIANE.- Oui, mon cœur s'est ému, dès le moment que vous avez ouvert la bouche; et notre mère, que vous allez ravir, m'a mille fois entretenue des disgrâces de notre famille. Le Ciel ne nous fit point aussi périr dans ce triste naufrage; mais il ne nous sauva la vie que par la perte de notre liberté; et ce furent des corsaires qui nous recueillirent, ma mère, et moi, sur un débris de notre vaisseau. Après dix ans d'esclavage, une heureuse fortune nous rendit notre liberté, et nous retournâmes dans Naples, où nous trouvâmes tout notre bien vendu, sans y pouvoir trouver des nouvelles de notre père. Nous passâmes à Gênes, où ma mère alla ramasser quelques malheureux restes d'une succession qu'on avait déchirée; et de là, fuyant la barbare injustice de ses parents, elle vint en ces lieux, où elle n'a presque vécu que d'une vie languissante.

ANSELME.- Ô Ciel! quels sont les traits de ta puissance! et que tu fais bien voir qu'il n'appartient qu'à toi de faire des miracles. Embrassez-moi, mes enfants, et mêlez tous deux vos transports à ceux de votre père.

VALÈRE.- Vous êtes notre père?

MARIANE.- C'est vous que ma mère a tant pleuré?

ANSELME.- Oui ma fille, oui mon fils, je suis Dom Thomas d'Alburcy, que le Ciel garantit des ondes avec tout l'argent qu'il portait, et qui vous ayant tous crus morts durant plus de seize ans, se préparait après de longs voyages, à chercher dans l'hymen d'une douce et sage personne, la consolation de quelque nouvelle famille. Le peu de sûreté que j'ai vu pour ma vie, à retourner à Naples, m'a fait y renoncer pour toujours; et ayant su trouver moyen d'y faire vendre ce que j'avais, je me suis habitué ici, où sous le nom d'Anselme j'ai voulu m'éloigner les chagrins de cet autre nom qui m'a causé tant de traverses.

HARPAGON.- C'est là votre fils?

ANSELME.- Oui.

HARPAGON.- Je vous prends à partie, pour me payer dix mille écus qu'il m'a volés.

ANSELME.- Lui, vous avoir volé?

HARPAGON.- Lui-même.

VALÈRE.- Qui vous dit cela?

HARPAGON.- Maître Jacques.

VALÈRE.- C'est toi qui le dis?

MAÎTRE JACQUES.- Vous voyez que je ne dis rien.

HARPAGON.- Oui. Voilà monsieur le commissaire qui a reçu sa déposition.

VALÈRE.- Pouvez-vous me croire capable d'une action si lâche?

HARPAGON.- Capable, ou non capable, je veux ravoir mon argent.


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6 septembre 2010


Carole

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ACTE V, SCÈNE VI

CLÉANTE, VALÈRE, MARIANE, ÉLISE, FROSINE, HARPAGON, ANSELME, MAÎTRE JACQUES, LA FLÈCHE, LE COMMISSAIRE, son CLERC.

CLÉANTE.- Ne vous tourmentez point, mon père, et n'accusez personne. J'ai découvert des nouvelles de votre affaire, et je viens ici pour vous dire, que si vous voulez vous résoudre à me laisser épouser Mariane, votre argent vous sera rendu.

HARPAGON.- Où est-il?

CLÉANTE.- Ne vous en mettez point en peine. Il est en lieu dont je réponds, et tout ne dépend que de moi. C'est à vous de me dire à quoi vous vous déterminez; et vous pouvez choisir, ou de me donner Mariane, ou de perdre votre cassette.

HARPAGON.- N'en a-t-on rien ôté?

CLÉANTE.- Rien du tout. Voyez si c'est votre dessein de souscrire à ce mariage, et de joindre votre consentement à celui de sa mère, qui lui laisse la liberté de faire un choix entre nous deux.

MARIANE.- Mais vous ne savez pas, que ce n'est pas assez que ce consentement; et que le Ciel, avec un frère que vous voyez, vient de me rendre un père dont vous avez à m'obtenir.

ANSELME.- Le Ciel, mes enfants, ne me redonne point à vous, pour être contraire à vos vœux. Seigneur Harpagon, vous jugez bien que le choix d'une jeune personne tombera sur le fils plutôt que sur le père. Allons, ne vous faites point dire ce qu'il n'est point nécessaire d'entendre, et consentez ainsi que moi à ce double hyménée.

HARPAGON.- Il faut, pour me donner conseil, que je voie ma cassette.

CLÉANTE.- Vous la verrez saine et entière.

HARPAGON.- Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfants.

ANSELME.- Hé bien, j'en ai pour eux, que cela ne vous inquiète point.

HARPAGON.- Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages?

ANSELME.- Oui, je m'y oblige. Êtes-vous satisfait?

HARPAGON.- Oui, pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit.

ANSELME.- D'accord. Allons jouir de l'allégresse que cet heureux jour nous présente.

LE COMMISSAIRE.- Holà, Messieurs, holà. Tout doucement, s'il vous plaît. Qui me payera mes écritures?

HARPAGON.- Nous n'avons que faire de vos écritures.

LE COMMISSAIRE.- Oui. Mais je ne prétends pas, moi, les avoir faites pour rien.

HARPAGON.- Pour votre paiement, voilà un homme que je vous donne à pendre.

MAÎTRE JACQUES.- Hélas! comment faut-il donc faire? On me donne des coups de bâton pour dire vrai; et on me veut pendre pour mentir.

ANSELME.- Seigneur Harpagon, il faut lui pardonner cette imposture.

HARPAGON.- Vous payerez donc le commissaire?

ANSELME.- Soit. Allons vite faire part de notre joie à votre mère.

HARPAGON.- Et moi, voir ma chère cassette.

 

 

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