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COLLODI, Carlo – Pinocchio

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16:26
4 janvier 2011


Pomme Arnaudon

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1

PINOCCHIO

de CARLO COLLODI

Gracieusement traduit par COCOTTE (audiolectrice)

Chapitre 1

Il était une fois…

- Un roi ! diront tout de suite mes petits lecteurs.

- Non, mes enfants, pas un roi. Il était une fois un morceau de bois.

Ce n’était pas un bois précieux, mais un simple bout de bois de chauffage, comme ceux qu’on met, l’hiver, dans le poêle ou dans la cheminée pour réchauffer les pièces.

Le fait est qu’un beau jour, ce morceau de bois arriva dans la boutique d’un vieux menuisier, dont le nom était Maître Antoine, mais que tout le monde appelait Cerise, parce que le bout de son nez était rond et rouge comme une cerise bien mûre.

Dès que Maître Cerise eut vu ce morceau de bois, il se réjouit et dit à mi-voix, en se tapant sur les cuisses de plaisir :

- Ce morceau de bois est arrivé juste à temps. Je vais m’en servir pour faire un pied de table.

Sitôt dit, sitôt fait. Il prit une herminette pour enlever l’écorce et le dégrossir, mais quand il voulut donner le premier coup, il resta le bras en l’air, parce qu’il entendit une toute petite voix, très douce, qui lui disait :

- Ne me frappe pas!

Vous voyez d’ici la tête de ce bon vieux Maître Cerise !

Il regarda partout dans la pièce pour savoir d’où pouvait sortir cette voix, mais il ne vit personne. Il regarda sous le banc : personne. Il regarda dans une armoire qui restait toujours fermée et personne. Il regarda dans le tas de copeaux et de sciure et personne ! Il ouvrit la porte de sa boutique pour jeter un œil dans la rue et personne ! Où alors ?

- J’ai compris ! dit-il alors en riant et en se grattant la perruque, je vois bien que c’est moi qui me suis imaginé entendre cette petite voix. Au travail !

Il reprit l’herminette et en donna un coup sur le morceau de bois.

- Aïe ! Tu m’as fait mal ! se mit à crier la même petite voix.

Cette fois, Maître Cerise resta stupéfait, les yeux hors de la tête et la langue pendante jusqu’au menton, comme une grosse tête de fontaine.

A peine eut-il retrouvé l’usage de la parole qu’il commença à se dire, tremblant de frayeur :

- Mais d’où peut sortir cette petite voix qui a dit Aïe ? Pourtant, ici, il n’y a âme qui vive. Est-ce que, par hasard, ce serait ce bout de bois qui se met à pleurer et à se lamenter comme un bébé ? Impossible ! Ce bout de bois est comme tous les autres, il est là pour être jeté au feu et faire bouillir ma soupe de haricots. Et alors ? Peut-être que quelqu’un se cache dedans… Eh bien, si quelqu’un se cache dedans, tant pis pour lui ! Je vais m’en occuper !

Et, en disant cela, il attrapa des deux mains ce pauvre morceau de bois et il s’apprêta à le jeter contre le mur, sans pitié.

Puis il se mit à écouter, pour entendre si une petite voix se plaignait. Il attendit deux minutes : rien. Cinq minutes et rien ! Dix minutes et rien !

- J’ai compris ! dit-il alors en s’efforçant de rire et en ébouriffant sa perruque. Cette petite voix qui disait Aïe, c’est moi qui me la suis imaginée. Remettons-nous au travail !

Et, comme il avait très peur, il essaya de fredonner d’une voix tremblante pour se donner un peu de courage.

Il  posa son herminette et prit son rabot, et il se mit à raboter le morceau de bois, mais, pendant qu’il tirait et poussait, il entendit la petite voix qui disait en riant :

- Arrête ! Tu me chatouilles !

Cette fois, le pauvre maître Cerise tomba par terre, comme foudroyé. Quand il rouvrit les yeux, il était assis par terre. Son bout de nez, au lieu d’être rouge comme d’habitude, était devenu tout bleu, tellement il avait eu peur !

17:36
4 janvier 2011


Pomme Arnaudon

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2

Chapitre 2

A ce moment-là, on frappa à la porte.

- Passez votre chemin ! dit le menuisier, sans avoir la force de se relever.

Alors entra dans la boutique un petit vieux tout sémillant, dont le nom était Geppetto, mais que les gamins du voisinage, quand ils voulaient le mettre en rage, l’appelaient « Polendina » parce que sa perruque jaune ressemblait tout à fait à la polendina, au turban du Grand Turc.

Geppetto était très bizarre. Gare à celui qui l’appelait « Polendina ». Il devenait comme une bête et il n’y avait plus moyen de le retenir.

-Bonjour, maître Antoine, dit Geppetto. Que faites-vous par terre ?

- J’apprends à lire aux fourmis.

- Grand bien vous fasse !

-Quel bon vent vous amène, ami Geppetto ?

- Mes jambes ! Savez-vous, maître Antoine, que je suis venu pour vous demander une faveur.

- Me voilà prêt à vous l’accorder, répliqua le menuisier en se relevant sur les genoux.

- Il m’est venu une idée.

- Laquelle ?

- J’ai envie de me fabriquer un beau pantin de bois, mais un pantin merveilleux, qui sache danser, tirer l’épée et faire des sauts périlleux. Avec ce pantin, je ferai le tour du monde, pour m’acheter un morceau de pain et un verre de vin. Qu’en dites-vous ?

- Bravo, Polendina ! cria une petite voix, qui sortait d’on ne sait où.

A s’entendre appeler « Polendina », l’ami Geppetto devint rouge comme une tomate et, se tournant vers le menuisier, il lui dit, furieux :

- Pourquoi vous moquez-vous de moi ?

- Qui se moque de vous ?

- Vous m’avez appelé « Polendina »

- Mais ce n’est pas moi !

- Nous ne sommes que tous les deux ici. Je vous dis que c’est vous !

- Non !

- Si !

- Non !

- Si !

Et, s’échauffant de plus en plus, ils en vinrent des paroles aux gestes, ils s’empoignèrent, se griffèrent, se mordirent et se battirent comme des chiffonniers.

Finalement, maître Antoine se retrouva avec la perruque jaune de Geppetto dans les mains, et Geppetto avait dans la bouche la perruque grisonnante du menuisier.

- Rends-moi ma perruque ! cria Maître Antoine

*-Et toi, rends-moi la mienne ! Et faisons la paix !

Les deux petits vieux, après avoir repris chacun sa perruque, se serrèrent la main et jurèrent de rester amis pour la vie.

- Donc, ami Geppetto, dit le menuisier en signe de paix, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

- Je voudrais un peu de bois pour faire mon pantin. Vous m’en donnez un morceau ?

Maître Antoine, tout content, alla prendre sur le banc le morceau de bois qui lui avait fait si peur. Mais, quand il le tendit à son ami, le morceau de bois donna une secousse et, s’échappant violemment de ses mains il tomba de toute sa force sur le tibia du pauvre Geppetto.

- Aïe ! Vous m’avez fait mal !

- Je vous jure que ce n’est pas moi !

- Alors, c’est moi !

- C’est la faute de ce bout de bois !

- Je le sais, que c’est ce bout de bois ! Mais vous me l’avez jeté dans les jambes !

- Non, je ne vous l’ai pas jeté !

- Menteur !

- Geppetto, ne vous moquez pas de moi, sinon, je vous appelle Polendina !

- Âne !

- Polendina !

- Imbécile !

- Polendina !

- Brute épaisse !

- Polendina !

A s’entendre appeler Polendina pour la troisième fois, Geppetto poussa un rugissement et tomba à bras raccourcis sur le menuisier et ils recommencèrent à se taper dessus.

La bataille finie, Maître Antoine se retrouva avec deux estafilades de plus sur le nez et l’autre deux boutons de moins à son gilet. Ayant fini de régler leurs comptes, ils se serrèrent la main et jurèrent de rester bons amis pour la vie entière.

Geppetto prit avec lui son brave morceau de bois et, remerciant maître Antoine, il rentra chez lui en boitillant.

17:41
4 janvier 2011


Pomme Arnaudon

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3

Chapitre 3

La maison de Geppetto était une petite pièce obscure, dont le peu de lumière tombait d’une lucarne. Le mobilier ne pouvait être plus simple : un mauvais lit, une table bancale et une chaise branlante. Sur le mur du fond, on voyait une petite cheminée avec un bon feu. Mais le feu était peint et, au milieu du feu était peinte également une marmite bouillonnante qui dégageait un nuage de vapeur, qui semblait tout à fait réel.

A peine entré chez lui, Geppetto prit tout de suite ses outils et se mit à tailler et à fabriquer son pantin.

- Quel nom vais-je lui donner? se disait-il. Je vais l’appeler Pinocchio. C’est un nom qui lui portera bonheur. J’ai connu toute une famille de Pinocchio : Pinocchio le père, Pinocchia la mère et Pinocchi les enfants. Et tous avaient la belle vie ! Le plus riche demandait l’aumône.

Quand il eut trouvé le nom de son pantin, il commença à travailler pour de bon. Il lui fit d’abord les cheveux, puis le front, puis les yeux.

Quand les yeux furent finis, imaginez sa surprise quand il s’aperçut que les yeux remuaient et le regardaient.

Geppetto, en se voyant regardé par ces deux yeux de bois, dit d’un ton irrité :

- Méchants yeux de bois, pourquoi me regardez-vous ?

 Pas de réponse.

Alors, après les yeux, il lui fit le nez. Mais le nez, à peine fait, commença à grandir, à grandir, à grandir et, en quelques minutes, il était devenu un nez énorme, qui n’en finissait plus.

Le pauvre Geppetto s’épuisa à le retailler. Mais plus il le coupait, et plus ce nez impertinent devenait long !

Après le nez, il lui fit la bouche.

La bouche n’était pas encore terminée qu’elle commença à rire et à se moquer.

- Arrête de rigoler ! gronda Geppetto.

Mais ce fut comme s’il parlait à un mur.

- Arrête de rigoler, je te dis ! hurla Geppetto d’une voix menaçante.

Alors, la bouche s’arrêta de rire, mais elle tira la langue.

Geppetto fit semblant de ne pas s’en apercevoir et continua à travailler. Après la bouche, il fit le menton, puis le cou, les épaules, le torse, les bras et les mains.

Dès qu’il eut fini les mains, Geppetto sentit s’envoler sa perruque. Il se retourna et que vit-il ? Il vit sa perruque jaune dans les mains du pantin.

- Pinocchio ! Rends-moi tout immédiatement ma perruque !

Et Pinocchio, au lieu de rendre la perruque, se la mit sur la tête, sous laquelle il était à moitié étouffé.

Cette fois, Geppetto devint triste et mélancolique, comme il ne l’avait jamais été. Et, se tournant vers Pinocchio, il lui dit :

- Coquin de fils ! Tu n’es pas encore terminé, et déjà tu commences à manquer de respect à ton père ! C’est mal, mon garçon, c’est très mal !

Et il essuya une larme.

Il ne manquait plus que les jambes et les pieds.

Quand Geppetto eut fini les pieds, il reçut un coup sur le bout de son nez.

- Bien fait pour moi ! se dit-il. J’aurais dû y penser avant. Maintenant, c’est trop tard !

Puis il prit le pantin sous les bras et le posa par terre, sur le sol de sa chambre, pour le faire marcher.

Pinocchio avait les jambes ankylosées et il ne savait pas les faire bouger. Geppetto le prit par la main pour lui apprendre à mettre un pied devant l’autre.

Quand les jambes furent un peu dégourdies, Pinocchio commença à marcher tout seul, puis à courir dans toute la chambre. Finalement, il fila par la porte de la maison, sauta dans la rue et s’échappa.

Le pauvre Geppetto se mit à courir derrière lui, sans pouvoir le rattraper, parce que ce coquin de Pinocchio sautait comme une grenouille et, battant de ses pieds de bois sur la chaussée, faisait un tapage comme vingt paires de sabots de paysans.

- Arrêtez-le ! Arrêtez-le ! hurlait Geppetto. Mais les gens qui étaient dans la rue, voyant ce pantin de bois qui courait comme un lièvre, s’arrêtaient, stupéfaits, pour le regarder, et riaient, riaient, riaient, comme vous ne pouvez pas l’imaginer.

A la fin, heureusement, arriva un gendarme qui, entendant tout ce vacarme et croyant que c’était un apprenti qui avait levé la main sur son patron, se planta courageusement au milieu de la rue, les jambes écartées, bien décidé à arrêter et ramener chez lui la cause de tant de bruit.

Mais Pinocchio, quand il vit de loin le gendarme qui barrait toute la rue, imagina de lui passer entre les jambes. Mais ce fut sa perte. Le gendarme, sans s’émouvoir, l’attrapa tout bonnement par le nez, qui était un nez démesuré, qui semblait fait exactement pour être attrapé par les gendarmes, et il le remit entre les mains de Geppetto, qui, pour lui donner une bonne correction, voulut lui tirer les oreilles. Mais imaginez sa tête quand, en cherchant les oreilles, il ne réussit pas à les trouver. Savez-vous pourquoi ? Parce que, dans sa hâte de terminer, avait oublié de les faire.

Alors, il le prit par la nuque et, en rentrant à la maison, lui dit :

- Rentrons tout de suite ! Quand nous serons chez nous, nous ferons nos comptes.

Pinocchio, entendant cela, se roula par terre et ne voulut plus marcher. Tout de suite, les passants et les curieux s’arrêtèrent et l’entourèrent.

Les uns disaient : « Pauvre pantin ! Il a raison de ne pas vouloir rentrer chez lui. Qui sait comment le punirait ce méchant homme de Geppetto ? »

Et les autres continuaient : « Ce Geppetto semble un brave homme ! Mais c’est un vrai tyran avec les enfants. Si on lui laisse ce pauvre pantin entre les mains, il est capable de le réduire en morceaux ! »Ils dirent et firent tant et tant que le gendarme remit en liberté Pinocchio et conduisit en prison ce pauvre homme de Geppetto, qui, ne sachant pas comment se défendre, pleurait comme un veau et, sur la route de la prison, il balbutiait en pleurant :

- Méchant petit ! Quand je pense que j’ai tant travaillé pour en faire un beau pantin. Mais c’est ma faute ! J’aurais dû y penser avant.

Ce qui arriva ensuite à Pinocchio est difficile à croire.

17:42
4 janvier 2011


Pomme Arnaudon

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4

Chapitre 4

Pendant que le pauvre Geppetto était conduit à la prison, sans qu’il n’ait rien fait, ce coquin de Pinocchio, dès qu’il fut délivré des griffes du gendarme, partit à toutes jambes à travers les champs, pour rentrer plus vite à sa maison. Il passait par-dessus les fourrés, franchissait les haies, sautait dans les fossés pleins d’eau, comme aurait pu le faire un chevreau ou un lièvre poursuivi par les chasseurs.

Arrivé à la maison, il trouva la porte entr’ouverte. Il la poussa, entra, ferma le loquet, puis se laissa tomber par terre, avec un grand soupir de bonheur.

Mais ce bonheur ne dura pas longtemps, parce qu’il entendit une petite voix qui faisait :

- Cri, cri, cri

- Qui m’appelle ? dit Pinocchio, tout effrayé

- C’est moi !

Pinocchio se retourna et vit un gros grillon qui grimpait lentement sur le mur.

- Dis-moi, Grillon, qui es-tu ?

- Je suis le Grillon-qui-parle, et j’habite dans cette pièce depuis plus de cent ans.

- Aujourd’hui, cette pièce est à moi, dit le pantin, et si tu veux me faire plaisir, tu t’en vas immédiatement, sans te retourner.

- Je ne partirai pas d’ici sans t’avoir dit une grande vérité.

- Dis-la moi et va-t-en

- Malheur aux enfants qui se rebellent contre leurs parents et qui abandonnent leur maison. Ils n’auront jamais de bonheur dans ce monde, et, tôt ou tard, ils s’en repentiront.

- Parle toujours, Grillon mon ami, si ça te plait. Mais moi, je sais que demain, à l’aube, je veux m’en aller d’ici parce que, si je reste, il m’arrivera ce qui arrive à tous les autres enfants, on m’enverra à l’école, et, de gré ou de force, je serai obligé d’étudier. Et moi, je te le dis en secret, je n’ai pas envie d’étudier, et je préfère courir après les papillons, grimper aux arbres et prendre des petits oiseaux dans leur nid.

- Pauvre idiot ! Mais tu ne sais pas qu’en faisant ça, tu deviendras un âne et tout le monde se moquera de toi ?

- Tais-toi, Grillon de malheur, cria Pinocchio.

Mais le Grillon, qui était patient et philosophe, au lieu de se fâcher de cette impertinence, continua :

- Et si tu ne veux pas aller à l’école, pourquoi ne veux-tu pas apprendre un métier, qui te permettrait de gagner honnêtement ta vie ?

- Tu veux que je te dise ? dit Pinocchio qui commençait à s’énerver. Parmi tous les métiers du monde, il n’y en a qu’un qui me conviendrait.

- Et quel serait ce métier ?

- Celui de manger, boire, dormir, m’amuser et mener du matin au soir la vie de vagabond.

- Pour ta gouverne, dit le Grillon de sa même voix calme, tous ceux qui font ce métier finissent toujours à l’hôpital ou en prison.

- Assez, Grillon de malheur ! Si je me mets en colère, gare à toi !

- Pauvre Pinocchio ! Tu me fais pitié !

- Et pourquoi je te fais pitié ?

- Parce que tu es un pantin, et, le pire, parce que tu as une tête de bois.

Entendant ces paroles, Pinocchio fou de rage, attrapa un marteau et le lança contre le Grillon.

Peut-être ne croyait-il pas le toucher. Mais malheureusement, le marteau lui tomba sur la tête, et le pauvre Grillon eut à peine le temps de dire « Cri-cri-cri, qu’il resta là, écrasé contre le mur.

17:44
4 janvier 2011


Pomme Arnaudon

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5

Chapitre 5

Pendant ce temps, la nuit était tombée et Pinocchio, se rappelant qu’il n’avait rien mangé, sentit un petit creux à l’estomac, qui ressemblait beaucoup à de l’appétit.

Mais l’appétit des enfants grandit vite ; et, en fait, en quelques minutes, l’appétit devint de la faim et la faim se transforma en une faim de loup, une faim à couper au couteau.

Le pauvre Pinocchio courut à la cheminée, où une marmite bouillait, et il esquissa le geste d’ouvrir le couvercle, mais la marmite était peinte sur le mur. Imaginez comment il resta, complètement ahuri. Son nez, qui était déjà long, s’allongea au moins de quatre doigts.

Alors, il se mit à courir dans la chambre et à fouiller dans tous les placards et dans tous les tiroirs, à la recherche d’un peu de pain, même un peu de pain sec, un croûton, un os pour les chiens, un peu de soupe moisie, une arête de poisson, un noyau de cerise, bref quelque chose à manger. Mais il ne trouva rien, rien de rien.

Et pendant ce temps, sa faim continuait à grandir, à grandir de plus en plus ; et le pauvre Pinocchio n’avait pas d’autre solution que de bailler, et il baillait si fort que, quelquefois, sa bouche s’étirait jusqu’aux oreilles. Et, après avoir baillé, il avait l’impression que son estomac lui tombait dans les talons.

Alors, en pleurant et en se désespérant, il disait :

- Le Grillon avait raison. J’ai eu tort de me révolter contre mon papa et de m’enfuir de la maison. Si mon papa était là, je ne me retrouverais pas en train de mourir de faim ! Oh ! Quelle sale maladie est la faim !

A ce moment-là, il vit, au milieu des ordures, quelque chose de rond et de blanc, qui ressemblait à un œuf de poule. Il sauta dessus. Oui, c’était vraiment un œuf !

Il est impossible de décrire la joie du pantin. Il faut vous l’imaginer. Il avait peur que ce soit un rêve, il le prit entre ses mains, le touchait, l’embrassait. Et, en l’embrassant, il disait :

- Et maintenant, comment le cuire ? Une omelette ? Non, c’est mieux un œuf sur le plat. Ou alors, à la poêle ? Ou le gober tout cru ? Non, ce qui va le plus vite, c’est de le faire pocher à la casserole. J’ai trop envie de le manger !

Sitôt dit, sitôt fait, il mit une casserole avec un peu d’eau dedans, au lieu de beurre ou d’huile, et quand l’eau commença à bouillir, tac ! il cassa la coquille et voulut le verser dans la casserole.

Mais, au lieu du jaune et du blanc, il sortit un petit poussin, tout content et dégourdi, qui lui dit, en faisant une belle révérence :

- Mille mercis, monsieur Pinocchio, de m’avoir évité la peine de casser ma coquille. Au revoir ! Porte-toi bien et bonjour chez toi !

Et, en disant ça, il s’envola par la fenêtre ouverte.

Le pauvre pantin resta planté là, comme ensorcelé, les yeux fixes et la bouche ouverte, avec la coquille de l’œuf entre ses mains. Le premier moment de surprise passé, il se mit à pleurer, à crier, à taper des pieds par terre, et, en se désespérant, il disait :

- C’est vrai ! Le Grillon avait raison ! Si je ne m’étais pas enfui et si mon papa était ici, je ne serais pas à mourir de faim ! Oh ! Quelle sale maladie est la faim !

Et, comme son estomac continuait à grogner et qu’il ne savait pas comment le faire taire, il décida de sortir et d’aller chez les voisins, en espérant trouver une personne charitable pour lui faire l’aumône d’un peu de pain.

17:45
4 janvier 2011


Pomme Arnaudon

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6

Chapitre 6

C’était une horrible nuit d’hiver. Le tonnerre grondait très fort, des éclairs fusaient comme si le ciel était en feu, un vent froid et brutal soufflait rageusement, soulevant un immense nuage de poussière, faisant se tordre et gémir tous les arbres de la campagne.

Pinocchio avait très peur du tonnerre et des éclairs, mais la faim était plus forte que sa peur. Alors, il ferma la porte de sa maison, se mit à courir et, en une centaine de sauts, il arriva au bout du village, avec la langue pendante et à bout de souffle, comme un chien de chasse.

Mais tout était obscur et désert. Les magasins étaient fermés, les portes et les fenêtres des maisons fermées aussi et il n’y avait pas un chat dans les rues. On aurait dit un village de morts.

Alors, désespéré, Pinocchio aperçut une cloche et il se mit à sonner, en se disant :

- Il y a bien quelqu’un qui se montrera !

Une fenêtre s’ouvrit et un petit vieux se montra, avec un bonnet de nuit sur la tête, qui lui cria, en colère :

- Qu’est-ce que tu veux, à cette heure-ci ?

- Voudriez-vous me faire la charité de me donner un peu de pain ?

- Attends-moi, je reviens tout de suite, répondit le petit vieux, croyant avoir affaire à ces méchants garçons qui tirent les sonnettes des maisons, pour embêter les gens qui dorment tranquillement.

Après quelques minutes, la fenêtre se rouvrit et le petit vieux cria à Pinocchio :

- Viens là-dessous et enlève ton chapeau.

Pinocchio ôta tout de suite son béret et s’approchait de la fenêtre quand, tout à coup, tomba sur lui tout le contenu d’un seau d’eau, qui le trempa des pieds à la tête, comme s’il était un pot de géraniums assoiffés.

Il revint à sa maison, trempé comme un poulet et mort de fatigue et de faim. Et, comme il n’avait plus la force de se tenir debout, il s’assit par terre, mettant ses pieds trempés et gelés sur un réchaud plein de braises.

Et il s’endormit. Et pendant son sommeil, ses pieds, qui étaient en bois, prirent feu et, doucement, doucement, se carbonisèrent et furent transformés en cendres.

Et Pinocchio continuait à dormir et à ronfler, comme si ses pieds appartenaient à quelqu’un d’autre. Finalement, au lever du jour, il s’éveilla, parce que quelqu’un avait frappé à la porte :

- Qui est là ? demanda-t-il en baillant et en se frottant les yeux ?

- C’est moi ! répondit une voix.

Cette voix était celle de Geppetto.

17:48
4 janvier 2011


Pomme Arnaudon

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7

Chapitre 7

Le pauvre Pinocchio, qui avait encore les yeux tout brouillés de sommeil, ne s’était pas aperçu que ses pieds étaient brûlés. Dès qu’il eut entendu la voix de son père, il sauta de son tabouret et se précipita pour ouvrir le loquet. Mais, à peine eut-il fait deux pas chancelants qu’il tomba de tout son long sur le sol, en faisant autant de bruit qu’un sac de gravats de cent kilos tombant du cinquième étage.

- Ouvre-moi ! criait Geppetto, qui était toujours dans la rue.

- Papa, je ne peux pas ! répondit le pantin en pleurant et en se roulant par terre.

- Pourquoi tu ne peux pas ?

- Parce qu’on m’a mangé les pieds.

- Et qui t’a mangé les pieds ?

- Le chat, dit Pinocchio, en voyant le chat qui s’amusait à faire danser quelques copeaux avec ses pattes de devant.

- Ouvre-moi, je te dis, répéta Geppetto, sinon, quand j’arriverai, le chat, c’est moi qui m’en occuperai.

- Je ne peux pas tenir debout, crois-moi ! Oh ! Pauvre de moi ! Pauvre de moi qui devrai marcher sur les genoux toute ma vie !

Geppetto, croyant que tous ces pleurs n’étaient qu’une nouvelle farce du pantin, décida d’en finir et, grimpant sur le mur, il entra par la fenêtre.

Il avait l’intention de dire et faire beaucoup de choses. Mais, quand il vit son pauvre Pinocchio allongé par terre et sans pieds, il n’y tint plus. Il le prit par le cou et il se mit à lui faire mille baisers et mille caresses, et, pendant que les larmes ruisselaient sur ses joues, il dit en sanglotant :

- Mon cher petit Pinocchio à moi ! Comment t’es-tu brûlé les pieds ?

- Je n’en sais rien, papa, mais crois bien que ce fut une nuit d’enfer et je m’en souviendrai toute ma vie. Il y avait le tonnerre, les éclairs et j’avais très faim, et alors le Grillon me dit « Bien fait pour toi ! Tu as été méchant ! Tu le mérites ! » Et je lui ai dit : « Arrête, Grillon ! » et il me dit : « Tu es un pantin, tu as une tête de bois » Et je lui envoyai un marteau et il mourut, mais ce fut sa faute, parce que je ne voulais pas le tuer, et puis j’ai mis une casserole sur le feu et le poussin est sorti en me disant « Au revoir et bonjour chez toi ! », et moi, j’avais de plus en plus faim, et le petit vieux au bonnet de nuit ouvrit la fenêtre en me disant : « Tends ton chapeau ! » et il me vida un seau d’eau sur la tête, et pourquoi ? parce que je lui demandais un peu de pain, ce n’est pas méchant, ça, tu ne trouves pas ? Et je retournai à la maison, parce que j’avais de plus en plus faim, je mis mes pieds sur le feu pour me sécher et réchauffer, et maintenant, la faim, je l’ai toujours, et les pieds, je ne les ai plus. Hi ! hi ! hi ! 

Et le pauvre Pinocchio commença à pleurer et à crier si fort qu’on l’entendait à cinq kilomètres à la ronde.

Geppetto, dans tout ce discours embrouillé, n’avait compris qu’une seule chose, c’est que son pantin mourait de faim. Il sortit de sa poche trois poires et les tendit à Pinocchio en disant :

- Ces trois poires étaient pour mon déjeuner, mais je te les donne volontiers. Mange-les et régale-toi !

- Si tu veux que je les mange, fais-moi le plaisir de les éplucher.

- Les éplucher ? répondit Geppetto éberlué. Je n’aurais jamais cru, mon garçon, que tu sois aussi délicat du palais. C’est mal ! En ce monde, mon cher petit, il ne faut pas faire le difficile et manger de tout, parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver.

- Tu parles bien, répliqua Pinocchio, mais moi, je ne mange jamais un fruit qui ne soit pas épluché. Les peaux, je les déteste.

Et ce brave homme de Geppetto, sortant un couteau de sa poche et s’armant de patience, pela les trois poires et posa les peaux sur un coin de la table.

Quand Pinocchio, en deux bouchées, eut mangé la première poire, il voulut jeter le trognon. Mais Geppetto le retint, en disant :

- Ne le jette pas ! Tout peut servir.

- Mais les trognons, moi, je ne les mange pas ! cria le pantin, en se retournant comme une vipère.

- Qui sait ! Il peut arriver tant de choses !

Et les trois trognons, au lieu d’être jetés par la fenêtre, furent posés sur le coin de la table.

Après avoir mangé, ou plutôt dévoré les trois poires, Pinocchio bailla longuement et dit :

- J’ai encore faim !

- Mais moi, mon garçon, je n’ai plus rien à te donner.

- Vraiment rien, rien du tout ?

- Il y a seulement les peaux et les trognons des poires.

- Patience ! dit Pinocchio. S’il n’y a rien d ‘autre, je mangerai une peau.

Et il commença à manger. D’abord, il fit la grimace. Puis, l’une après l’autre, il mangea toutes les peaux, et, après les peaux, les trognons. Quand il eut fini de tout manger, il se frotta le ventre en disant :

-Maintenant, j’ai bien mangé !

-Tu vois que j’avais raison quand je te disais qu’il ne faut pas faire le difficile et manger de tout ! Mon cher petit, on ne sait jamais ce qu’il peut arriver dans ce monde.

17:49
4 janvier 2011


Pomme Arnaudon

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8

Chapitre 8

Dès que le pantin fut rassasié, il commença à gémir et à pleurer, parce qu’il voulait une paire de pieds neufs.

Mais Geppetto, pour le punir de ses farces, le laissa pleurer et se désespérer pendant une demi-journée.

- Et pourquoi je devrais te refaire des pieds ? Peut-être pour te voir encore t’échapper.

- Je te promets, dit le pantin en sanglotant, qu’à partir d’aujourd’hui, je serai un bon garçon.

- Tous les enfants, quand ils veulent quelque chose, répètent tous la même chanson.

- Je te promets d’aller à l’école, d’étudier et de te faire honneur.

- Tous les enfants, quand ils veulent quelque chose, répètent tous la même chanson.

- Mais moi, je ne suis pas comme les autres enfants. Je suis meilleur qu’eux et je dis toujours la vérité. Je te promets, papa, que j’apprendrai un métier et que je serai ta consolation et ton bâton de vieillesse.

Le pauvre Geppetto, bien qu’il fasse semblant d’être un tyran, avait les yeux pleins de larmes et le cœur rempli de pitié de voir son pauvre Pinocchio dans cet état. Il ne répondit pas, mais, attrapant ses outils et deux petits morceaux de vieux bouts de bois, il se mit au travail.

En moins d’une heure, les pieds étaient terminés, deux pieds sveltes, secs et nerveux, comme s’ils avaient été modelés par un artiste de génie.

Alors Geppetto dit au pantin :

- Ferme les yeux et dors.

Et Pinocchio ferma les yeux et fit semblant de dormir. Et, pendant ce temps, Geppetto fit fondre un peu de colle dans une coquille d’œuf et attacha les pieds si bien qu’on ne voyait pas la jointure.

A peine le pantin s’aperçut qu’il avait ses nouveaux pieds, il sauta de la table sur laquelle il était étendu et, tout d’abord, fou de joie, il fit mille sauts et mille cabrioles.

- Pour te remercier de tout ce que tu as fait pour moi, dit Pinocchio à son père, je veux aller tout de suite à l’école.

- Brave garçon !

- Mais, pour aller à l’école, j’ai besoin de quelques vêtements.

Geppetto, qui était pauvre et n’avait jamais le sou, lui fit alors une petite veste en papier peint, une paire de chaussures en écorce et un petit béret en mie de pain. Pinocchio courut se regarder dans une cuvette pleine d’eau, et il était tellement content de lui qu’il dit, en se pavanant :

- Je suis aussi beau qu’un seigneur !

- Souviens-toi d’une chose, répondit Geppetto, que ce ne sont pas les beaux vêtements qui font les seigneurs, mais plutôt les vêtements propres.

- A propos, ajouta le pantin, pour aller à l’école, il me manque encore quelque chose, le plus important !

- Quoi ?

- Il me manque le livre de lecture.

- Tu as raison. Mais comment faire pour en avoir un ?

- C’est très facile. Tu vas chez un libraire et tu l’achètes.

- Et l’argent ?

- Je n’en ai pas

- Moi non plus, dit le vieil homme, tout triste.

Et Pinocchio, bien qu’il soit un petit garçon très gai, était tout triste aussi. Parce que la misère, quand c’est la vraie misère, tous les enfants la comprennent.

- Patience ! dit Geppetto en sautant sur ses pieds. Et, enfilant sa vieille veste de futaine, toute râpée et raccommodée, sortit en courant de la maison.

Il fut bientôt de retour. Quand il revint, il avait dans les mains le livre de lecture pour son fils, mais sa veste, il ne l’avait plus. Le pauvre vieux était en manches de chemise et, dehors, il neigeait.

- Et ta veste, papa ?

- Je l’ai vendue.

- Pourquoi tu l’as vendue ?

- Parce que j’avais trop chaud.

Pinocchio comprit et, n’écoutant que son bon cœur, il se jeta au cou de Geppetto et couvrit son visage de baisers.

17:50
4 janvier 2011


Pomme Arnaudon

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9

Chapitre 9

Quand il eut fini de neiger, Pinocchio, son beau livre de lecture neuf sous le bras, prit la rue qui menait à l’école. Et, tout en marchant, il imaginait mille châteaux en Espagne, plus beaux les uns que les autres :

Et il se disait :

- Aujourd’hui, à l’école, je vais tout de suite apprendre à lire. Demain, j’apprendrai à écrire. Et après-demain, j’apprendrai les chiffres et le calcul. Puis, avec tout ce que je saurai, je gagnerai beaucoup d’argent, et, avec mes premiers sous, j’achèterai à mon papa un beau pardessus en drap. Mais pourquoi en drap ? Je veux qu’il soit tout d’or et d’argent, avec les boutons en diamants. Et il le méritera. Parce que, pour m’acheter le livre de lecture, il a vendu sa veste et il est resté en manches de chemise. Par ce froid ! Il n’y a pas beaucoup de papas qui seraient capables d’un tel sacrifice !

Pendant qu’il disait ça, il entendit dans le lointain une musique de fifres et des coups de grosse caisse : Pi, pi, pi, zoum, zoum, zoum !

Il s’arrêta net pour écouter. Ces sons provenaient d’une longue rue qui conduisait à une petite place installée sur la plage.

- Qu’est-ce que c’est que cette musique ! Quel dommage que je sois obligé d’aller à l’école, sinon…

Il hésitait. Il fallait se décider. Soit aller à l’école, soit aller écouter les fifres.

- Aujourd’hui, j’irai écouter les fifres et demain, j’irai à l’école. Pour aller à l’école, on a toujours le temps ! dit finalement ce coquin, en faisant une cabriole.

Sitôt dit, sitôt fait. Il enfila la rue et se mit à courir à toutes jambes. Plus il courait et plus il entendait le son des fifres et de la grosse caisse : pi, pi, pi, pi, zoum, zoum, zoum, zoum.

A la fin, il se trouva dans une place remplie de gens, qui se pressaient autour d’une grande baraque de bois et de toile peinte de mille couleurs vives.

- Qu’est-ce que c’est que cette grosse baraque ? demanda Pinocchio, en se tournant vers un petit garçon qui était à côté de lui.

- Lis l’affiche où c’est écrit, et tu le sauras.

- Je le lirais volontiers mais, justement, aujourd’hui, je ne sais pas lire.

- Quel âne ! Alors, je vais te la lire. Sache donc que sur cette affiche, en lettres rouges comme le feu, il y a écrit : Grand Théâtre de Marionnettes

- Et ça commence quand ?

- Le spectacle commence tout de suite !

- Ça coûte combien pour entrer ?

- Quatre francs.

Pinocchio, mort de curiosité, perdit toute retenue et dit sans honte au petit garçon qui lui parlait :

- Tu peux me prêter quatre francs jusqu’à demain ?

- Je te les donnerais volontiers, dit l’autre en se moquant de lui, mais justement, aujourd’hui, je ne peux pas.

- Pour quatre francs, je te vends ma veste.

- Que veux-tu que je fasse d’une veste de papier ? Dès qu’il pleuvra un peu, il n’y aura plus qu’à la jeter.

- Veux-tu acheter mes chaussures ?

- Elles ne sont bonnes qu’à allumer le feu !

- Et mon béret ?

- Belle acquisition, vraiment ! Un béret en mie de pain. C’est juste bon pour que les souris viennent me le manger sur la tête.

Pinocchio était sur des charbons ardents. Il avait envie de faire une dernière offre, mais il n’en avait pas le courage. Il hésitait, mais il avait tellement envie de voir le spectacle qu’à la fin, il dit :

- Veux-tu me donner quatre francs d’un livre de lecture tout neuf ?

- Je suis un petit garçon, et je n’achète rien aux autres garçons, lui répondit le gamin, qui avait plus de cervelle que lui.

- Pour quatre francs, je te le prends, moi, ton livre de lecture, cria un chiffonnier, qui se trouvait à côté et qui avait entendu la conversation.

Et le livre fut vendu ! Quand on pense que ce pauvre homme de Geppetto était resté chez lui, tremblant de froid, en manches de chemise, pour acheter le livre de lecture !

17:51
4 janvier 2011


Pomme Arnaudon

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10

Chapitre 10

Quand Pinocchio entra dans le théâtre de marionnettes, ce fut une révolution.

Il faut savoir que la comédie était déjà commencée. En scène, se trouvaient Arlequin et Polichinelle, qui étaient en train de se disputer et qui menaçaient de se donner des gifles et des coups de bâton.

Le public riait à perdre haleine en voyant les deux marionnettes gesticuler et en les entendant se traiter de toutes sortes de noms, comme s’ils étaient de vraies personnes.

A l’improviste, Arlequin se mit à déclamer et, se tournant vers le public et désignant de la main quelqu’un au fond de la salle, il commença à hurler d’un ton dramatique :

- Saperlipopette ! Est-ce que je rêve ? Mais là-bas, c’est Pinocchio !

- Mais oui, c’est Pinocchio ! cria Polichinelle.

- C’est vraiment lui ! s’exclama Colombine, montrant sa tête derrière le rideau.

- C’est Pinocchio ! C’est Pinocchio ! hurlèrent en chœur tous les pantins, en s’élançant hors des coulisses. C’est Pinocchio ! C’est notre frère Pinocchio ! Vive Pinocchio !

- Pinocchio, viens sur mon cœur ! cria Arlequin, viens te jeter dans les bras de ton frère de bois.

A cette affectueuse invitation, Pinocchio sauta d’un bond du fond de la salle sur le premier rang, puis, d’un autre bond, du premier rang sur la tête du chef d’orchestre, et de là, il sauta sur la scène.

Impossible d’imaginer les embrassements, les caresses, les témoignages d’amitié et les démonstrations de sincère affection et de réelle fraternité que Pinocchio reçut de tous les acteurs et actrices de cette compagnie de marionnettes.

Ce spectacle était très émouvant, on ne peut pas dire le contraire. Mais le public, voyant que la pièce ne continuait pas, s’impatienta et se mit à crier : « Nous voulons la comédie ! Nous voulons la comédie ! »

Tout ce vacarme ne servit à rien parce que les marionnettes, au lieu de continuer à jouer la pièce, ignorèrent les cris et le vacarme qui redoublait, et, portant Pinocchio sur leurs épaules, l’amenèrent en triomphe sur la scène, devant les feux de la rampe.

Alors apparut le marionnettiste, une brute qui faisait peur rien qu’en le regardant. Il avait une barbe énorme, d’un noir d’encre et si longue qu’elle descendait du menton jusqu’à

terre. Il suffit de dire que, quand il marchait, il la piétinait. Sa bouche était large comme un four, ses yeux ressemblaient à deux lanternes de verre rouge et il tenait dans les mains un gros fouet fait de serpents et de queues de renards attachés.

A cette apparition inattendue du marionnettiste, le silence se fit. Tout le monde se taisait. On aurait entendu voler une mouche. Ces pauvres marionnettes, garçons et filles, tremblaient comme des feuilles.

- Pourquoi tu es venu mettre la pagaille dans mon théâtre ? demanda le marionnettiste à Pinocchio, d’une grosse voix

- Je crois, Illustrissime, que ce n’est pas ma faute !

- Ça suffit. Ce soir, nous ferons nos comptes ! Et il attrapa Pinocchio et le suspendit à un gros clou.

Dès que la pièce fut terminée, le marionnettiste alla dans sa cuisine, où il s’était préparé un beau mouton, qui tournait lentement sur sa broche. Et, comme il lui manquait un peu de bois pour finir de le cuire et de le rôtir, il appela Arlequin et Polichinelle et leur dit.

- Apportez-moi ce pantin, que vous trouverez attaché à un clou. Il me semble qu’il est fait de bois bien sec et je suis sûr que, quand je l’aurai jeté dans le feu, il me fera une belle flamme pour finir de cuire mon mouton.

Tout d’abord, Arlequin et Polichinelle hésitèrent. Mais, effrayés par un regard menaçant de leur patron, ils obéirent et retournèrent à la cuisine, en portant dans leurs bras le pauvre Pinocchio qui, se débattant comme une anguille hors de l’eau, criait désespérément :

- Papa ! Au secours ! Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir ! Au secours !

17:52
4 janvier 2011


Pomme Arnaudon

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11

Chapitre 11

Le marionnettiste Mangefeu, (c’était son nom) semblait un homme épouvantable, surtout à cause de cette grande barbe noire qui lui couvrait toute la poitrine et les jambes comme un tablier. Mais, dans le fond, ce n’était pas un méchant homme. La preuve, c’est que, quand il vit qu’on lui apportait Pinocchio, qui se débattait en hurlant : « Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir ! » il commença à s’émouvoir et à s’apitoyer, et, après avoir résisté un moment, à la fin, n’en pouvant plus, il laissa échapper un éternuement tonitruant.

En entendant cet éternuement, Arlequin, qui était affligé et désolé comme un saule pleureur, se mit à sourire et, se penchant sur Pinocchio, il lui chuchota à l’oreille :

- Bonne nouvelle, petit frère. Le marionnettiste a éternué, et ce signe montre qu’il a pitié de toi, et, maintenant, tu es sauvé.

Il faut savoir que, si tous les hommes, quand ils se sentent remplis de compassion pour quelqu’un, soit ils pleurent, soit ils font au moins semblant de s’essuyer les yeux, Mangefeu, au contraire, avait chaque fois envie d’éternuer. C’était une façon comme une autre de faire connaître la pitié qu’il éprouvait.

Après avoir éternué, le marionnettiste, renonçant à faire le croquemitaine, cria à Pinocchio :

- Arrête de pleurer ! Tes lamentations m’ont donné une douleur au fond de l’estomac. Je sens un gargouillis qui… Atchoum ! Atchoum ! et il éternua encore deux fois.

- A vos souhaits ! dit Pinocchio

- Merci ! Ton papa et ta maman sont toujours vivants ? lui demanda Mangefeu.

- Mon papa, oui. Mais ma maman, je ne l’ai jamais connue.

- Si je ne savais pas le chagrin que ça ferait à ton papa, je te jetterais dans le feu. Pauvre vieux ! Comme je le plains ! Atchoum ! Atchoum ! Atchoum ! Et il éternua trois fois.

- A vos souhaits ! dit Pinocchio

- Merci ! Mais il faut me plaindre moi aussi, parce que, comme tu le vois, je n’ai plus de bois pour finir de cuire ce mouton rôti, et, je te le dis, tu m’aurais été bien utile. Mais maintenant, j’ai pitié de toi. Alors, à ta place, je vais mettre dans le feu n’importe quelle marionnette de ma troupe. Holà ! Gendarmes !

A cet appel apparurent deux gendarmes de bois, longs, longs, secs, secs, le képi sur la tête et le sabre à la main.

Alors, le marionnettiste leur dit, d’une voix tonitruante :

- Attrapez moi cet Arlequin, ficelez-le bien et jetez-le dans le feu. Je veux que mon mouton soit bien rôti !

Imaginez-vous le pauvre Arlequin ! Il fut tellement épouvanté que ses jambes se replièrent sous lui et qu’il tomba par terre.

Pinocchio, voyant ce spectacle lamentable, alla se jeter aux pieds du marionnettiste et en pleurant et en sanglotant, en baignant de larmes sa longue barbe, il commença à lui dire, s’une voix suppliante :

- Pitié, monsieur Mangefeu !

- Ici, il n’y a pas de monsieur, répliqua durement le marionnettiste.

- Pitié, Monseigneur !

- Ici il n’y a pas de monseigneur.

- Pitié, monsieur le Commandant !

- Ici, il n’y a pas de commandant.

- Pitié, Excellence !

En s’entendant appeler Excellence, le marionnettiste réprima un sourire et il devint tout d’un coup plus humain et il dit à Pinocchio :

- Eh bien, que veux-tu de moi ?

- Je vous demande grâce pour le pauvre Arlequin !

- Il n’y a pas de grâce qui tienne ! Si je t’ai sauvé la vie, il faut que ce soit lui qui aille dans le feu, parce que je veux manger mon mouton bien rôti.

- Dans ce cas, répondit fièrement Pinocchio en se levant et en jetant son béret de mie de pain, dans ce cas, je sais ce que je dois faire. Venez, Messieurs les gendarmes ! Ligotez-moi et jetez-moi dans ces flammes. Ce n’est pas juste qu’Arlequin, mon ami, doive mourir pour moi.

Ces mots, prononcés d’une voix forte et avec un accent héroïque, firent pleurer toutes les marionnettes qui assistaient à la scène. Même les gendarmes de bois pleuraient comme deux agneaux de lait.

Mangefeu, au début, resta dur et immobile comme un bloc de glace. Mais ensuite, petit à petit, il commença lui aussi à s’apitoyer et à éternuer. Il éternua quatre ou cinq fois, puis ouvrit affectueusement les bras et dit à Pinocchio :

- Tu es un brave garçon ! Viens ici et embrasse-moi !

Pinocchio courut à lui et, grimpant comme un écureuil sur la barbe du marionnettiste, il lui posa un gros baiser sur la pointe du nez.

- Alors, la grâce est accordée ? demanda le pauvre Arlequin, avec un filet de voix qu’on entendait à peine.

- La grâce est accordée ! répondit Mangefeu. Puis il ajouta, en soupirant et en hochant la tête :

-Patience ! Pour aujourd’hui, je me résigne à manger mon mouton à moitié cru. Mais une autre fois, gare à celui qui arrivera !

En entendant que la grâce était obtenue, tous les pantins coururent sur la scène, et, allumant toutes les lumières comme pour une soirée de gala, ils commencèrent à sauter et à danser. Le jour se levait qu’ils dansaient encore.

18:25
4 janvier 2011


Carole

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12

Chapitre 12

Le lendemain, Mangefeu prit Pinocchio à part et lui demanda.

- Comment s’appelle ton père ?

- Geppetto.

- Et quel est son métier ?

- Celui de pauvre.

- Il gagne beaucoup ?

- Il gagne tellement qu’il n’a jamais un centime en poche. Figurez-vous que, pour m’acheter le livre de lecture pour l’école, il a dû vendre la seule veste qu’il avait, une veste qui, entre les trous et les reprises, n’était plus qu’une loque.

- Pauvre diable ! Il me fait pitié ! Voici cinq pièces d’or. Va les lui porter tout de suite et fais lui mes amitiés.

Pinocchio, comme on l’imagine facilement, remercia mille fois le marionnettiste. Puis il embrassa, l’une après l’autres, toutes les marionnettes de la troupe, même les gendarmes. Et, fou de joie, il se mit en route pour rentrer chez lui.

Il n’avait pas fait cinq cent mètres qu’il rencontra un Renard qui boitait d’un pied et un Chat aveugle, qui s’avançaient lentement, en s’aidant l’un l’autre, comme deux bons compagnons d’aventures. Le Renard, qui était boiteux, s’appuyait sur le Chat et le Chat, qui était aveugle, se laissait guider par le Renard.

- Bonjour, Pinocchio, dit le Renard en le saluant poliment.

- Comment sais-tu mon nom ? demanda le pantin.

- Je connais bien ton papa.

- Où l’as-tu vu ?

- Je l’ai vu hier sur le pas de sa porte.

- Et qu’est-ce qu’il faisait ?

- Il était en manches de chemise et il tremblait de froid.

- Pauvre Papa ! Mais, si Dieu le veut, à partir d’aujourd’hui, il ne tremblera plus.

- Et pourquoi ça ?

- Parce que je suis devenu un grand seigneur.

- Un grand seigneur, toi ? dit le Renard. Et il commença à rire et à se moquer de lui, et le Chat riait aussi, mais, pour ne pas le montrer, il se cachait les moustaches sous ses pattes de devant.

- Vous pouvez rire tant que vous voulez, cria Pinocchio vexé. Je regrette de vous mettre l’eau à la bouche mais j’ai ici cinq belles pièces d’or.

Et il sortit les pièces que Mangefeu lui avait données.

En entendant le sympathique son des écus, le Renard, sans le vouloir, avança la patte qui semblait recroquevillée et le Chat ouvrit ses deux yeux, qui ressemblèrent à deux lanternes vertes. Mais il les referma aussitôt, si vite que Pinocchio ne s’aperçut de rien.

- Et maintenant, dit le Renard, que vas-tu faire de cet argent ?

- D’abord, je vais acheter pour mon papa une belle veste neuve, toute d’or et d’argent, avec les boutons en diamants. Et puis, j’achèterai un livre de lecture pour moi.

- Pour toi ?

- Oui, c’est vrai. Parce que je veux aller à l’école et me mettre à étudier pour de bon.

- Regarde-moi, dit le Renard. C’est pour avoir aimé l’école que j’ai perdu une jambe.

- Regarde-moi, dit le Chat. C’est parce que j’ai eu la passion d’étudier que j’ai perdu la vue de mes deux yeux.

A ce moment-là apparut un Merle blanc, perché sur une haie qui bordait la rue, et qui lui dit :

- Pinocchio, n’écoute pas les mauvais conseils de tes compagnons, sinon, tu t’en repentiras.

Pauvre Merle ! Il aurait mieux fait de se taire ! Le Chat, dans un grand bond, lui tomba sur le dos et, sans lui donner le temps de dire ouf, il le mangea en une bouchée, avec les plumes, les os et tout le reste.

Après avoir mangé et s’être essuyé la bouche, il ferma les yeux comme avant et recommença à faire l’aveugle comme avant.

- Pauvre Merle, dit Pinocchio au Chat. Pourquoi tu l’as mangé ?

- Je l’ai mangé pour lui donner une bonne leçon. La prochaine fois, il ne dira pas n’importe quoi !

Ils n’étaient pas arrivés à mi-chemin que le Renard, s’arrêtant, dit au pantin, de but en blanc.

- Veux-tu doubler tes pièces d’or ?

- Qu’est-ce que tu veux dire ? ?

- Veux-tu, de tes misérables cinq pièces d’or, en faire cent, mille, deux mille ?

- Bien sûr ! Mais comment faire ?

- C’est très facile. Au lieu de rentrer chez toi, tu viens avec nous.

- Où voulez-vous m’emmener ?

- Au pays des Jobards.

Pinocchio réfléchit un moment puis il dit résolument :

- Non, je ne veux pas aller avec vous. Maintenant, je suis tout près de ma maison et je veux rentrer, et retrouver mon papa qui m’attend. Il a dû se faire beaucoup de souci, en ne me voyant pas revenir, le pauvre vieux. Parce que je suis un mauvais fils et le Grillon avait bien raison quand il me disait : « Les enfants désobéissants ne seront jamais heureux en ce monde ! » Et je l’ai prouvé à mes dépens, parce qu’il m’est arrivé beaucoup de malheurs. Et hier, j’étais à la maison de Mangefeu et j’ai couru bien des dangers. Brrr ! J’en tremble rien que d’y penser !

- Donc, dit le Renard, tu veux rentrer directement chez toi ? Et bien, vas-y et tant pis pour toi !

- Tant pis pour toi, répéta le Chat.

- Réfléchis bien, Pinocchio, parce que tu tournes le dos à la fortune.

- A la fortune, répéta le Chat.

- Et tes cinq pièces d’or, d’ici demain, elles seraient devenues deux mille ;

- Deux mille, répéta le Chat.

- Mais comment est-ce possible ? demanda Pinocchio, restant la bouche ouverte.

- Je t’explique, dit le Renard. Il faut savoir que, dans le pays des Jobards, il y a un champ que tout le monde appelle le Champ des Miracles. Tu fais un petit trou dans ce champ et tu mets dedans, par exemple, une pièce d’or. Puis tu bouches le trou avec un peu de terre, tu l’arroses avec deux seaux d’eau tirés à la fontaine, tu jettes dessus une pincée de sel, et tu vas tranquillement te coucher. Pendant la nuit, les pièces d’or germent, poussent et fleurissent, et le lendemain matin, tu retournes dans le champ et qu’est-ce que tu vois ? Tu vois un bel arbre chargé de tant de pièces d’or, autant qu’une belle récolte au mois de juin.

- Vous dites donc, dit Pinocchio de plus en plus étonné, que si j’enterre dans ce champ mes cinq pièces, combien j’en trouverai demain matin ?

- C’est facile, répond le Renard. C’est un compte qu’on peut faire sur le bout des doigts. Pour chaque pièce d’or, tu en récoltes cinq cents. Tu multiplies par cinq et tu trouves dans ta poche, demain matin, deux mille cinq cents pièces d’or sonnantes et trébuchantes

- Formidable ! cria Pinocchio, en dansant de joie. Dès que j’aurai ces pièces, j’en garderai deux mille pour moi et les cinq cents autres, je vous en ferai cadeau.

- Un cadeau à nous ? cria le Renard en s’indignant et en faisant semblant d’être offensé. A Dieu ne plaise !

- A Dieu ne plaise ! répéta le Chat.

- Nous, reprit le Renard, nous ne travaillons pas par intérêt. Nous travaillons uniquement pour enrichir les autres.

- Les autres, répéta le Chat.

- Quelles braves personnes, pensait Pinocchio et, oubliant son père, la veste neuve et le livre de lecture, et toutes ses bonnes intentions, il dit au Renard et au Chat !

- Allons-y ! Je viens avec vous !

18:28
4 janvier 2011


Carole

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13

Chapitre 13

Ils marchèrent, marchèrent, marchèrent, et arrivèrent enfin à l’auberge de « L’Ecrevisse Rouge »

- Arrêtons-nous un peu ici, dit le Renard, pour manger une bouchée de pain et nous reposer quelques heures. A minuit nous repartirons, pour être à l’aube au champ des Miracles.

Ils entrèrent dans l’auberge et s’assirent tous les trois à une table. Mais aucun d’eux n’avait faim.

Le pauvre Chat avait mal à l’estomac, ne put manger autre chose que trente cinq rougets à la sauce tomate et quatre portions de tripes au parmesan. Mais, comme les tripes ne lui semblèrent pas bien assaisonnées, il se fit apporter trois fois du beurre et du fromage sans supplément.

Le Renard aurait volontiers grignoté quelque chose lui aussi ; mais le médecin lui avait ordonné de faire diète, alors, il dut se contenter d’un lièvre avec une garniture de poulardes grasses et de petits poussins. Après le lièvre, il se fit apporter, pour changer, un plat de perdrix, de lapins, de lézards, de grenouilles et de petits oiseaux. Et après, il ne voulait plus rien. Il avait tant de dégoût pour la nourriture qu’il disait ne plus pouvoir rien avaler après ça.

Celui qui mangea le moins fut Pinocchio. Il demanda une noix et un petit morceau de pain, et il en laissa la moitié dans l’assiette. Le pauvre garçon en pensant sans arrêt au champ des Miracles, avait attrapé une indigestion de pièces d’or.

Quand ils eurent mangé, le Renard dit à l’aubergiste :

- Donnez-nous deux bonnes chambres, une pour Monsieur Pinocchio et une autre pour moi et mon compagnon. Avant de repartir, nous allons faire un petit somme. Pensez à nous réveiller à minuit, parce que nous devons continuer notre voyage.

-Oui messieurs, répondit l’aubergiste, et il fit un clin d’œil au Renard et au Chat, comme pour dire : « Je vous ai compris ! »

A peine Pinocchio se fut-il mis au lit qu’il s’endormit d’un coup et commença à rêver. Et, dans son rêve, il lui semblait être dans un champ, et ce champ était plein de petits arbres chargés de grappes, et ces grappes étaient chargées de pièces d’or, qui dansaient dans le vent en faisant « Zin, zin, zin », ce qui voulait dire : « Ceux qui veulent nous prendre, qu’ils viennent ! » Mais quand Pinocchio avança la main pour cueillir et empocher toutes ces pièces d’or, il fut éveillé brutalement par trois coups violents frappés sur la porte de sa chambre.

L’aubergiste venait dire que c’était minuit.

- Et mes compagnons ? Est-ce qu’ils sont prêts ?

- Plus que prêts ! Ils sont partis il y a deux heures !

- Pourquoi tant se dépêcher ?

- Parce que le Chat a reçu un message disant que son grand-père, malade, était sur le point de mourir.

- Et le repas, ils vous l’ont payé ?

- Qu’est-ce que vous croyez ? Ce sont des personnes trop bien élevées pour vous faire un tel affront.

- Dommage ! Cet affront-là m’aurait bien fait plaisir, dit Pinocchio, en se grattant la tête. Puis il demanda :

- Où mes bons amis ont-ils dit qu’ils m’attendraient ?

- Au champ des Miracles, demain, à la pointe du jour.

Pinocchio paya une pièce d’or pour le repas et celui de ses deux compagnons, et il se mit en route.

Mais on ne peut pas dire qu’il se mit en route parce que, hors de l’auberge, tout était noir, si noir qu’on n’y voyait rien du tout. Dans la campagne autour de l’auberge, on n’entendait aucun bruit, même pas une feuille bouger. Seulement quelques oiseaux nocturnes qui, traversant la rue, venaient se poser sur le nez de Pinocchio, qui, faisant un saut en arrière, cria : « Qui va là ? » Et l’écho des collines répétait dans le lointain : « Qui va là ? Qui va là ? Qui va là ?

Il finit par se mettre en route. Mais, pendant qu’il marchait, il vit, sur le tronc d’un arbre, un tout petit animal, qui luisait d’une petite lumière pâle, comme un lumignon dans une lampe de porcelaine transparente.

- Qui es-tu ? demanda Pinocchio

- Je suis le fantôme du Grillon-qui-parle, répondit le petit animal, avec une voix faible, faible, qui semblait venir d’un autre monde.

- Qu’est-ce que tu me veux ? dit le pantin.

- Je veux te donner un conseil. Retourne en arrière et porte les quatre pièces d’or qui te restent à ton pauvre papa, qui pleure et se désespère de ne plus te voir.

- Demain mon papa sera un grand seigneur, parce que, ces quatre pièces d’or vont en devenir deux mille.

- Ne crois pas, mon garçon, ceux qui te promettent de devenir riche du jour au lendemain sans travailler, ils sont fous ou menteurs. Ecoute-moi, retourne chez toi !

- Et moi, au contraire, je veux continuer.

- Il est tard…

- Je veux continuer !

- La nuit est obscure…

- Je veux continuer !

- La route est dangereuse…

- Je veux continuer !

- Rappelle-toi. Les enfants qui veulent faire leurs caprices, un jour ou l’autre, ils s’en repentiront.

- Toujours la même chanson ! Bonne nuit, Grillon !

- Bonne nuit, Pinocchio ! Et le ciel te protège des voleurs et des assassins.

Et, en disant cela, le Grillon s’éteignit, comme une flamme quand on souffle dessus, et la route redevint encore plus obscure qu’avant.

18:28
4 janvier 2011


Carole

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14

Chapitre 14

C’est vrai, se disait Pinocchio en reprenant sa route, nous sommes bien malheureux, nous autres pauvres enfants ! Tout le monde nous crie dessus, tout le monde nous gronde, tout le monde nous donne des conseils. A les entendre, ils voudraient tous être notre père ou notre maître. Tous, même le Grillon. Et voilà ! Parce que je n’ai pas voulu donner raison à cet idiot de Grillon, que de malheurs, d’après lui, devraient m’arriver ! Je devrais même rencontrer des assassins. Mais les assassins, moi, je n’y crois pas. Parce que les assassins ont été inventés par les parents pour faire peur aux enfants qui veulent sortir la nuit. Et puis, même si j’en rencontrais, la nuit, sur mon chemin, qu’est-ce qu’ils pourraient bien me faire ? J’irai les trouver et je leur dirai, en les regardant bien en face : « Messieurs les assassins, que me voulez-vous ? Sachez qu’avec moi, on ne plaisante pas. Donc passez votre chemin et taisez-vous ! » Quand ils entendront cela, mes pauvres assassins, il me semble les voir prendre la poudre d’escampette ! Et s’ils sont assez mal élevés pour ne pas vouloir s’échapper, c’est moi qui m’échapperai ! Et ce sera fini. On n’en parlera plus ! »

Mais Pinocchio ne put pas finir son raisonnement parce que, à ce moment-là, il lui sembla entendre derrière lui comme un froissement de feuilles.

Il se retourna et il vit deux silhouettes noires comme si elles sortaient d’un sac de charbon, qui couraient derrière lui sur la pointe des pieds, comme s’ils étaient deux fantômes.

- Les voilà ! se dit-il. Et, ne sachant où cacher les quatre pièces d’or, il les mit dans sa bouche, sous sa langue.

Puis il se mit à décamper. Mais il n’avait pas fait le premier pas qu’il se sentit attrapé par les bras et il entendit deux horribles voix caverneuses lui dire :

- La bourse ou la vie !

Pinocchio, qui ne pouvait répondre à cause des quatre pièces d’or qu’il avait dans la bouche, fit mille contorsions et mille grimaces pour faire comprendre à ces deux bandits, dont on ne voyait que les yeux à travers les trous du masque, qu’il n’était qu’un pauvre pantin et qu’il n’avait pas un sou en poche.

- Allez, allez ! Sors ton argent ! criaient les deux brigands.

Le pantin fit avec la tête et les mains un signe qui voulait dire : « Je n’en ai pas ! »

- Sors ton argent ou tu es mort ! dit le plus grand des assassins.

- Mort ! répéta l’autre.

- Et après t’avoir tué, nous tuerons ton père aussi.

-Ton père aussi.

- Non, non, non, pas mon pauvre papa, cria Pinocchio avec désespoir. Mais, à crier ainsi, les pièces tintèrent dans sa bouche.

- Ah ! Vaurien ! Tu avais caché ton argent sous ta langue ! Crache-le tout de suite.

Pinocchio ne bougea pas.

- Ah ! Tu fais comme si tu n’entendais pas ? Attends un peu, nous allons te le faire cracher !

L’un d’eux attrapa Pinocchio par le nez, l’autre par le menton, et ils commencèrent à tirer, chacun d’un côté, pour l’obliger à ouvrir la bouche. Mais ce fut en vain. La bouche du pantin paraissait clouée et vissée.

Alors, le plus petit des assassins sortit un couteau et essaya de le lui enfoncer comme un levier entre les lèvres. Mais Pinocchio, vif comme l’éclair, attrapa la main avec sa bouche et, d’un coup de dents, la trancha. Et figurez-vous sa surprise quand, au lieu d’une main, il s’aperçut qu’il avait coupé une patte de chat.

Encouragé par cette victoire, il se mit à donner des coups d’ongles aux assassins, se dégagea et, sautant par-dessus la haie, il s’enfuit dans la campagne. Et les assassins coururent derrière lui, comme deux chiens derrière un lapin. Et celui qui avait perdu une patte courait aussi, sans qu’on sache comment il faisait.

Après une course de quinze kilomètres, Pinocchio n’en pouvait plus. Alors, ne voyant personne, il grimpa sur un pin très haut et s’assit au milieu des branches. Les assassins essayèrent de grimper eux aussi, mais, au milieu du tronc, ils glissèrent et tombèrent par terre, en s’écorchant les mains et les pieds.

Mais ils ne se tinrent pas pour vaincus et, entassant un peu de bois au pied du pin, ils y mirent le feu. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le pin commença à brûler et à se tordre, comme une bougie agitée par le vent. Pinocchio, voyant que les flammes montaient sans arrêt et ne voulant pas finir comme un pigeon rôti, bondit d’un arbre à l’autre, puis sauta par terre et se mit à courir de plus belle à travers les champs et les vignes. Et les assassins couraient toujours derrière, sans donner des signes de fatigue.

Pendant ce temps, le jour commençait à se lever. Tout d’un coup, Pinocchio se trouva arrêté par un fossé très large et très profond, plein d’une eau affreuse, couleur café au lait. Que faire ? « Un, deux, trois ! » cria le pantin, et s’élançant avec un grand élan, il se retrouva sur l’autre rive.

Les assassins sautèrent eux aussi, mais, comme ils n’avaient pas bien pris la mesure, patapouf ! ils tombèrent en plein milieu du fossé. Pinocchio, entendant le grand bruit et les éclaboussures de l’eau, hurla en riant et en se remettant à courir :

- Bon bain, Messieurs les assassins !

Et déjà, il pensait qu’ils s’étaient noyés quand, se retournant pour regarder, il les vit qui lui couraient après, tous les deux, embarrassés dans leurs sacs et dégoulinants d’eau comme des paniers sans fond.

18:28
4 janvier 2011


Carole

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15

Chapitre 15

Alors le pantin, découragé, fut sur le point de se jeter par terre et de s’avouer vaincu, quand, à force de regarder autour de lui, il vit, au milieu des arbres, briller dans le lointain les fenêtres d’une petite maison blanche comme la neige.

- Si j’avais assez de forces pour arriver jusqu’à cette maison, je serais sauvé, se dit-il.

Et, sans perdre une minute, il se remit à courir dans le bois, et les assassins couraient derrière lui.

Après une course désespérée de presque deux heures, il arriva enfin, hors d’haleine et épuisé, à la porte de cette petite maison. Il frappa. Pas de réponse.

Il recommença à taper avec violence, parce qu’il entendait s’approcher le bruit des pas et le souffle menaçant de ses persécuteurs. Même silence.

Renonçant à frapper, il se mit à donner des coups de pied dans la porte. Alors une fenêtre s’ouvrit, et une belle jeune fille, aux cheveux bleus et au visage blanc comme la neige, les yeux fermés et les mains croisées sur sa poitrine, disait, sans remuer les lèvres, d’une petite voix qui semblait venir d’un autre monde.

- Il n’y a personne dans cette maison. Ils sont tous morts.

- Au moins, toi, ouvre-moi, cria Pinocchio en pleurant et en suppliant.

- Moi aussi, je suis morte.

- Morte ? Alors, que fais-tu à la fenêtre ?

- J’attends le cercueil qui va m’emmener.

Dès qu’elle eut fini de parler, la jeune fille disparut et la fenêtre se referma sans bruit.

- Oh ! Belle jeune fille aux cheveux bleus, cria Pinocchio, ouvre-moi, par charité. Aie pitié d’un pauvre enfant poursuivi par des assass…

Mais il ne put finir de parler, parce qu’il se sentit attrapé par le collet et les deux grosses voix grondèrent en le menaçant !

- Maintenant, tu ne nous échapperas plus !

Le pantin, se sentant sur le point de mourir, fut pris d’un tremblement si fort que ses genoux s’entrechoquaient et qu’on entendit tinter les quatre pièces d’or qu’il tenait cachées sous sa langue.

- Maintenant, dirent les assassins, tu veux ouvrir la bouche, oui ou non ? Ah ! Tu ne réponds pas ? Cette fois, je vais te la faire ouvrir, moi !

Et, en sortant deux longs couteaux aiguisés comme des rasoirs, vlan, ils lui assénèrent deux coups au milieu des reins.

Mais le pantin, par bonheur, était fait d’un bois très dur. C’est pourquoi les lames se cassèrent en mille morceaux, et les assassins restèrent avec le manche du couteau dans les mains. Ils se regardèrent.

- J’ai compris, dit l’un des assassins, il faut le pendre. Pendons-le !

- Pendons-le, répondit l’autre.

Sitôt dit, sitôt fait. Ils lui lièrent les mains dans le dos et, en lui passant un nœud coulant autour du cou, ils l’attachèrent à une grosse branche du Grand Chêne. Puis ils s’assirent dans l’herbe, en attendant que le pantin rende le dernier soupir. Mais le pantin, au bout de trois heures, avait toujours les yeux ouverts, la bouche fermée et il gigotait plus que jamais.

A la fin, fatigués d’attendre, ils se tournèrent vers Pinocchio et lui dirent en ricanant :

-Adieu et à demain ! Quand nous reviendrons demain, j’espère que tu auras la politesse d’être bel et bien mort, avec la bouche ouverte.

Et ils s’en allèrent.

Pendant ce temps, un grand vent impétueux de tramontane s’était levé, il soufflait et mugissait avec rage, en envoyant valser ça et là le pauvre pendu, en le faisant se balancer comme le battant d’une cloche qui sonnerait pour une fête. Et ce balancement lui donnait le vertige, et le nœud coulant lui serrait de plus en plus la gorge, en l’empêchant de respirer.

Petit à petit, ses yeux s’embuèrent. Il sentait venir la mort, mais il espérait toujours qu’à un moment ou à un autre, quelqu’un passerait et aurait pitié de lui. Il attendit, il attendit, il attendit. Mais quand il comprit que personne ne viendrait, alors son pauvre papa lui revint à l’esprit, et il balbutia, à moitié mort

- Oh ! Mon papa ! Si tu étais ici !

Il n’eut pas assez de souffle pour dire autre chose. Il ferma les yeux, ouvrit la bouche, étira les jambes, donna une grande secousse et resta là, inanimé.

18:28
4 janvier 2011


Carole

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16

Chapitre 16

Pendant que le pauvre Pinocchio, pendu par les assassins à la branche du Grand Chêne, paraissait plus mort que vif, la belle Jeune Fille aux cheveux bleus apparut encore à la fenêtre et se sentit pleine de pitié en voyant le pauvre malheureux, pendu par le cou, dansant dans le vent et se cognant au tronc, elle frappa dans ses mains trois fois.

A ce signal, on entendit un grand bruit d’ailes et un grand faucon vint se poser sur l’appui de la fenêtre.

- A vos ordres, ma chère Fée, dit le Faucon, en baissant le bec pour faire la révérence. Parce qu’il faut savoir que la Jeune Fille aux Cheveux bleus était une très gentille et très bonne Fée, qui habitait depuis plus de mille ans dans cette forêt.

- Tu vois ce pantin pendu à une branche du Grand Chêne ?

- Oui, je le vois.

- Très bien. Envole-toi et va tout de suite là-bas. Avec ton gros bec, tu couperas la corde qui le tient suspendu et tu le poseras délicatement sur l’herbe, au pied du Chêne.

Le Faucon s’envole, puis, au bout de deux minutes, il revint.

- Ce que vous m’avez commandé, c’est fait !

- Et comment tu l’as trouvé ? Vivant ou mort ?

- A le voir, il avait l’air mort, mais il ne devait pas être mort tout à fait parce que, dès que j’ai eu fini de couper la corde qui lui serrait le cou, il poussa un gros soupir en disant : « Ouf ! Ça va mieux ! »

Alors la Fée tapa deux fois dans ses mains, deux petits coups, et arriva un magnifique Caniche en livrée d’apparat. Il avait sur la tête un tricorne bordé d’or, une perruque blanche dont les boucles descendaient jusqu’aux épaules, un habit couleur chocolat avec des boutons en diamant et deux grandes poches pour mettre les os que lui donnait sa patronne, une paire de culottes de velours cramoisi, des chaussettes de soie, des souliers à boucle d’argent et, derrière, une espèce d’ombrelle de satin bleu, pour abriter sa queue quand il pleuvait.

- Viens, Médor, dit la Fée au Caniche. Fais atteler le plus beau carrosse de mon écurie et prends le chemin du bois. Arrivé sous le Grand Chêne, tu trouveras, allongé sur l’herbe, un pauvre pantin à moitié mort. Soulève-le délicatement, pose-le sur les coussins du carrosse et ramène-le ici. Tu as compris ?

Le Caniche, pour montrer qu’il avait compris, remua trois ou quatre fois la queue et partit comme une flèche.

Au bout d’un moment, on vit sortir de l’écurie un beau carrosse couleur du ciel, tout rembourré de plumes et doublé de crème fouettée. Le carrosse était tiré par une centaine de petites souris blanches et le Caniche, assis sur le siège, faisait claquer son fouet à droite et à gauche, comme un cocher qui aurait peur d’arriver en retard.

Ils n’étaient pas partis depuis un quart d’heure que le carrosse était déjà de retour. La Fée, qui attendait devant la porte de sa maison, attrapa le pauvre pantin et le porta dans une chambre aux murs de nacre, et envoya chercher les médecins les plus fameux du voisinage.

Les médecins arrivèrent tout de suite, l’un après l’autre : un Corbeau, une Chouette et un Grillon.

- Ce que je voudrais savoir, dit la Fée en se tournant vers les médecins, c’est si ce malheureux pantin est vivant ou mort.

Le Corbeau s’avança le premier. Il prit le pouls de Pinocchio, puis il lui tâta le nez, puis le petit doigt de pied. Après l’avoir bien touché, il dit solennellement :

- Moi, je crois que le pantin est bel et bien mort. Mais si, par malheur, il n’était pas mort, je dirais qu’il est toujours vivant.

- Je regrette, dit la Chouette, de devoir contredire le Corbeau, mon illustre ami et collègue. Pour moi, au contraire, je pense que le pantin est toujours vivant. Mais si, par malheur, il n’était pas vivant, alors, il serait mort.

- Et vous, vous ne dites rien ? demanda la Fée au Grillon.

- Moi, je dis qu’un médecin prudent, quand il ne sait pas quoi dire, la meilleure chose à faire, c’est de se taire. Du reste, le visage de ce pantin ne m’est pas inconnu. Je le connais un peu.

Pinocchio qui, jusque là, était resté immobile comme un bout de bois, eut un espèce de frémissement qui fit bouger tout le lit

- Ce pantin, continua le Grillon, est un mauvais sujet.

Pinocchio ouvrit les yeux et les referma aussitôt.

- C’est un vaurien, un bon à rien, un vagabond.

Pinocchio se cacha la figure sous les draps.

- Ce pantin est un fils désobéissant, qui fait mourir son papa de chagrin.

A ce moment, on entendit dans la chambre un bruit sourd de pleurs et de sanglots. Figurez-vous comme ils furent abasourdis quand, en soulevant un peu le drap, ils s’aperçurent que c’était Pinocchio qui pleurait et sanglotait.

- Quand le mort pleure, c’est le signe qu’il est sur le point de guérir, dit le Corbeau solennellement.

- Je regrette de devoir contredire mon illustre ami et collègue, mais, quand le mort pleure, c’est le signe qu’il n’a pas envie de mourir.

18:28
4 janvier 2011


Carole

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17

Chapitre 17

A peine les trois médecins furent ils sortis que la Fée s’assit à côté de Pinocchio et, après lui avoir tâté le front, elle s’aperçut qu’il avait une forte fièvre.

Alors elle mit une certaine poudre blanche dans un demi verre d’eau et, le tendant au pantin, elle dit gentiment :

- Bois ça et, en quelques jours, tu seras guéri.

Pinocchio regarda le verre, fit la grimace et dit d’une voix plaintive :

- C’est sucré ou c’est amer ?

- C’est amer, mais ça te fera du bien !

- Si c’est amer, je n’en veux pas

- Ecoute-moi ! Bois le !

- Mais je n’aime pas ce qui est amer.

- Bois-le. Quand tu l’auras bu, je te donnerai un bonbon, pour te rafraîchir la bouche.

- Où il est, le bonbon ?

- Le voici ! dit la Fée, en tirant de sa poche une bonbonnière en or.

- D’abord, je veux le bonbon, et après, je boirai ce dégoûtant remède.

- Tu me le promets ?

- Oui !

La Fée lui donna le bonbon et Pinocchio, après l’avoir croqué et avalé en une seconde, dit en se léchant les lèvres ;

- Ce serait bien si les bonbons étaient aussi un médicament. Je me soignerais tous les jours.

- Maintenant, tiens ta promesse et bois ces quelques gouttes d’eau et elles te rendront la santé.

Pinocchio, plein de mauvaise volonté, prit le verre et plongea dedans la pointe de son nez. Puis il l’approcha de sa bouche. Puis il replongea dedans la pointe de son nez. Finalement, il dit

- C’est trop amer ! C’est trop amer ! Je ne peux pas boire ça !

– Et comment tu le sais ? Tu ne l’as même pas goûté.

- Je l’imagine. Je l’ai senti à l’odeur. Je veux d’abord un autre bonbon, puis je le boirai.

Alors la Fée, avec toute la patience d’une bonne maman, lui donna un autre bonbon. Puis elle lui tendit encore le verre.

- Je ne peux pas boire ça, dit le pantin en faisant mille grimaces.

- Pourquoi ça ?

- Parce que le coussin que j’ai sur les pieds me gêne.

La Fée enleva le coussin.

- Ce n’est pas la peine ! Même comme ça, je ne peux pas boire !

- Qu’est-ce qui te gêne encore ?

- La porte de la chambre, qui est restée ouverte.

La Fée alla fermer la porte de la chambre.

- Bref, cria Pinocchio en donnant un coup de pied, cette sale eau amère, je ne veux pas la boire, non, non, non !

- Mon enfant, tu t’en repentiras !

- Ça m’est égal !

- Ta maladie est grave

- Ça m’est égal !

- La fièvre t’emportera dans quelques heures dans l’autre monde

- Ça m’est égal !

- Tu n’as pas peur de la mort ?

- Je m’en moque ! Plutôt mourir que de boire cette médecine amère.

A ce moment-là, la porte de la chambre s’ouvrit en grand et on vit entrer quatre Lapins noirs comme l’encre, qui portaient un petit cercueil sur leurs épaules.

- Qu’est-ce que vous me voulez ? cria Pinocchio, effrayé, en s’asseyant dans son lit.

- Nous sommes venus te prendre, dit le Lapin le plus gros.

- Me prendre ! Mais je ne suis pas encore mort !

- Pas encore. Mais il ne te reste que quelques minutes à vivre, parce que tu refuses de boire le remède qui t’aurait guéri.

- Oh ! Ma Fée ! Oh ma petite Fée ! commença alors à crier le pantin, donne-moi tout de suite le verre, parce que je ne veux pas mourir, non, je ne veux pas mourir.

Il prit le verre des deux mains et l’avala d’un trait.

- Patience, dirent les Lapins. Aujourd’hui, nous avons fait le voyage pour rien !

Et, remettant le petit cercueil sur leurs épaules ils sortirent de la chambre en grommelant et en murmurant entre leurs dents.

Le fait est qu’en quelques minutes, Pinocchio sauta du lit, bel et bien guéri. Parce qu’il faut savoir que les pantins de bois ont le privilège de tomber rarement malades et de guérir très vite.

La Fée, le voyant courir dans toute la chambre, vif et joyeux comme un petit poulet, lui dit :

- Donc mon remède t’a fait du bien ?

- Plus que du bien. Il m’a ressuscité !

- Alors, pourquoi t’es-tu fait tant prier pour le boire ?

- C’est parce que tous les enfants sont comme ça. Nous avons plus peur des remèdes que du mal.

- Quelle honte ! Les enfants devraient savoir qu’un bon médicament pris à temps peut les sauver d’une grave maladie et même de la mort.

- Oh ! Une autre fois, je ne me ferai pas tant prier ! Je me souviendrai de ces Lapins noirs, avec le cercueil sur les épaules, et alors je prendrai le verre et je le boirai tout de suite…

- Maintenant, viens ici et raconte-moi comment ça se fait que tu te sois trouvé aux mains des assassins ?

- Le marionnettiste Mangefeu m’avait donné des pièces d’or et il m’avait dit : « Porte-les à ton papa ! » Et moi, au contraire, j’ai rencontré en chemin un Renard et un Chat, des personnes très bien, qui me dirent : « Tu veux que ces quelques pièces deviennent mille et deux mille ? Viens avec nous, et nous t’emmènerons au Champ des Miracles. » Et moi, je dis : « Allons-y » Et ils me dirent : « Arrêtons-nous ici, à l’auberge de l’Ecrevisse Rouge et nous repartirons à minuit ! » Et moi, quand je m’éveillai, ils n’étaient plus là, parce qu’ils étaient déjà partis. Alors, j’ai commencé à marcher dans la nuit tellement sombre qu’on ne peut pas le dire, et je trouvais sur ma route deux assassins habillés avec deux sacs de charbon, qui me dirent : « Sors ton argent ! » Et moi, je dis « Je n’en ai pas ! », parce que les quatre pièces d’or, je les avais mises dans ma bouche, et les assassins essayèrent de l’ouvrir, et moi, en mordant, j’ai coupé la main de l’un d’eux, mais, au lieu d’une main, c’était une patte de chat. Et les assassins se mirent à me courir après, et moi je courais de plus en plus vite, mais eux couraient plus vite que moi et, à la fin, ils me rejoignirent. Ils me pendirent par le cou à une branche d’un arbre de cette forêt en disant : « Demain, nous reviendrons ici, et alors, il sera mort avec la bouche ouverte et comme ça, nous prendrons les pièces d’or qu’il a cachées sous sa langue. »

- Et maintenant, les quatre pièces d’or, où tu les as mises ? lui demanda la Fée.

- Je les ai perdues, répondit Pinocchio. Mais il mentait car, en réalité, il les avait dans sa poche.

Dès qu’il eut dit ce mensonge, son nez, qui était déjà long, se mit à s’allonger de plus en plus.

- Et où les as-tu perdues ?

- Dans le bois voisin.

A ce second mensonge, le nez de Pinocchio recommença à s’allonger.

- Si tu les as perdues dans le bois, dit la Fée, nous les chercherons et nous les retrouverons. Parce que tout ce qui se perd dans le bois, on le retrouve toujours.

- Ah ! Je m’en souviens maintenant, répondit le pantin en trichant encore, les quatre pièces d’or, je ne les ai pas perdues, je les ai avalées pendant que je buvais votre remède.

A ce troisième mensonge, le nez de Pinocchio s’allongea tellement qu’il ne pouvait plus tourner la tête. S’il remuait un peu, il tapait du nez contre le lit ou contre les vitres de la fenêtre, ou contre la porte de la chambre, et, s’il levait un peu la tête, il risquait de cogner un œil de la Fée.

Et la Fée le regardait et riait.

- Pourquoi riez-vous ? lui demanda le pantin, tout confus et inquiet, parce qu’il croyait que son nez lui avait crevé un œil.

- Je ris à cause de tous les mensonges que tu as dit.

- Comment savez-vous que j’ai dit des mensonges ?

- Les mensonges, mon enfant, on les reconnaît tout de suite, parce qu’ils sont de deux sortes. Il y a les mensonges qui ont les jambes courtes et ceux qui ont le nez long. Les tiens, justement, sont ceux qui ont le nez long.

Pinocchio, plein de honte, ne savait plus où se cacher, et il essaya de s’enfuir de la chambre. Mais il ne réussit pas. Son nez était devenu tellement long qu’il ne pouvait plus passer par la porte.

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4 janvier 2011


Carole

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18

Chapitre 18

Comme vous pouvez l’imaginer, la Fée laissa le pantin pleurer et hurler pendant une bonne demi-heure, parce que son nez ne passait pas par la porte de la chambre. C’était pour lui donner une bonne leçon et pour qu’il se corrige de ce vilain défaut de dire des mensonges, le défaut le plus laid qu’on peut trouver chez un enfant. Mais, quand elle le vit défiguré, avec les yeux hors de la tête, elle fut prise de pitié et elle battit des mains. A ce signal, entrèrent dans la chambre un millier de ces gros oiseaux appelés Piverts qui, en se posant sur le nez de Pinocchio, commencèrent à le becqueter, tant et si bien qu’en quelques minutes ce nez énorme se trouva réduit à sa taille normale.

- Que vous êtes bonne, ma chère Fée ! dit le pantin en s’essuyant les yeux, et comme je vous aime !

- Je t’aime aussi, répondit la Fée et, si tu veux rester avec moi, tu seras mon petit frère et moi je serai ta grande sœur.

- Je resterais volontiers. Mais, mon pauvre papa ?

- J’ai pensé à tout. Ton papa est déjà averti et il sera ici avant la nuit.

- Vraiment ? cria Pinocchio en sautant de joie. Alors, ma petite Fée, si vous le voulez bien, je vais aller à sa rencontre. Je ne vois pas le moment de l’embrasser, ce pauvre vieux, qui a tant souffert à cause de moi !

- D’accord ! Mais fais attention à ne pas te perdre. Prends le chemin du bois, et je suis sûre que tu le rencontreras.

Pinocchio partit. A peine entré dans le bois, il se mit à courir comme une chèvre. Mais au bout d’un moment, arrivé devant le Grand Chêne, il s’arrêta, parce qu’il avait cru entendre du bruit au milieu des branches. Et devinez qui il vit arriver sur le chemin ? Le Renard et le Chat, ses deux compagnons de voyage, avec lesquels il avait mangé à l’auberge de l’Ecrevisse rouge.

- Mais c’est notre cher Pinocchio ! cria le Renard en le prenant dans ses bras et en l’embrassant. Comment ça se fait que tu sois ici ?

- Comment es-tu ici ? répéta le Chat.

- C’est une longue histoire, dit le pantin, et je vais vous la raconter. Sachez que l’autre nuit, quand vous m’avez laissé tout seul à l’auberge, j’ai rencontré des assassins.

- Des assassins. Oh ! Mon pauvre ami ! Et qu’est-ce qu’ils voulaient ?

- Ils voulaient me voler mes pièces d’or

- Infâmes ! dit le Renard.

- Plus qu’infâmes ! répéta le Chat

- Mais moi, je me suis échappé, continua le pantin, et eux me couraient après. A la fin, ils m’ont rejoint et ils m’ont pendu à une branche de ce Chêne.

Et Pinocchio montra le Grand Chêne, qui était à deux pas.

- C’est une honte ! dit le Renard. Dans quel monde nous vivons ! Où trouverons-nous un endroit sûr pour nous autres gentilshommes ?

Pendant qu’ils disaient ça, Pinocchio s’aperçut que le Chat était manchot, parce qu’il lui manquait toute la patte avec les ongles. Alors il lui demanda :

-Qu’est-ce que tu as fait de ta patte ?

Le Chat voulut répondre quelque chose, mais il s’embrouilla. Alors le Renard dit :

- Mon ami est trop modeste, c’est pour ça qu’il ne répond pas. Je répondrai à sa place. Sache donc qu’il y a une heure, nous avons rencontré en route un vieux loup à moitié mort de faim et qui demandait l’aumône. Nous n’avions rien à lui donner, même pas une arête de poisson. Alors, qu’est-ce que mon ami a fait ? Il s’est coupé une patte de devant avec ses dents et il l’a jetée à cette pauvre bête, pour qu’elle puisse déjeuner.

Et le Renard, en disant cela, essuya une larme.

Pinocchio, plein de pitié lui aussi, s’approcha du Chat et lui dit à l’oreille :

- Si tous les chats étaient comme toi, les souris seraient bien heureuses !

- Et maintenant, que fais-tu ici ? demanda le Renard au pantin.

- J’attends mon papa, qui va arriver d’une minute à l’autre.

- Et tes pièces d’or ?

- Je les ai toujours dans ma poche, moins une que j’ai dépensée à l’auberge de l’Ecrevisse rouge.

- Quand on pense que ces quatre pièces pourraient devenir demain mille et deux mille ! Pourquoi tu n’as pas suivi mon conseil ? Pourquoi tu ne vas pas les semer dans le champ des Miracles ?

- Aujourd’hui, c’est impossible. J’irai un autre jour.

- Un autre jour, ce sera trop tard ! dit le Renard

- Pourquoi ?

- Parce que le champ a été acheté par un grand seigneur et, à partir de demain, personne n’aura la permission de semer de l’argent.

- Est-ce que ce champ des Miracles est très loin ?

- Deux kilomètres à peine. Veux-tu venir avec nous. Dans une demi-heure, nous y sommes. Tu sèmes tout de suite tes quatre pièces d’or. Au bout de quelques minutes, tu en récolteras deux mille et tu t’en iras les poches pleines. Tu veux venir avec nous ?

Pinocchio hésita un peu avant de répondre, parce qu’il se rappelait la bonne Fée, le vieux Geppetto et les avertissement du Grillon. Mais il finit par faire comme tous les enfants sans cervelle et sans cœur, et, en haussant les épaules, il dit au Renard et au Chat :

- Allons-y ! Je viens avec vous !

Et ils partirent.

Après avoir marché une demi-journée, ils arrivèrent à une ville qui s’appelait « Attrape-nigauds ». A peine entré dans la ville, Pinocchio vit toute la rue peuplée de chiens galeux, qui baillaient de faim, des moutons tondus qui tremblaient de froid, des poules sans crête et sans barbillons, qui demandaient l’aumône d’un grain de maïs, des grands papillons qui ne pouvaient plus voler, parce qu’ils avaient vendu leurs belles ailes colorées, des paons tout déplumés, qui faisaient peine à voir et des faisans qui s’en allaient clopin-clopant en pleurant leurs belles plumes d’or et d’argent, maintenant perdues à jamais.

Au milieu de tous ces mendiants et de ces misérables, passaient de temps en temps de beaux carrosses avec, dedans, un Renard, ou une Pie voleuse ou un oiseau de proie.

- Et le champ des Miracles, où est-il ? demanda Pinocchio.

- Là, à deux pas !

Sitôt dit, sitôt fait, ils traversèrent la ville et, une fois hors des murs, ils s’arrêtèrent dans un champ solitaire, qui ressemblait à tous les autres champs.

- Nous y voilà ! dit le Renard au pantin. Maintenant, penche-toi, fais un petit trou avec tes mains dans le champ et mets dedans tes pièces d’or.

Pinocchio obéit. Il creusa un petit trou et mit dedans les quatre pièces d’or qui lui restaient. Puis il recouvrit le trou avec un peu de terre.

- Maintenant, dit le Renard, va à la fontaine là-bas, prends un seau d’eau et arrose ce que tu as semé.

Pinocchio alla à la fontaine, et, comme il n’avait pas de seau, il enleva une de ses chaussures et la remplit d’eau. Puis il arrosa la terre qui couvrait le trou. Puis il demanda :

- Qu’est-ce qu’il faut faire maintenant ?

- Plus rien, répondit le Renard. Maintenant, nous pouvons partir. Toi, tu reviens dans une vingtaine de minutes et tu trouves l’arbre déjà sorti du sol, avec ses branches couvertes de pièces d’or.

Le pauvre pantin, fou de joie, remercia mille fois le Renard et le Chat et leur promit un beau cadeau.

- Nous ne voulons pas de cadeau, répondirent les deux malandrins. Il nous suffit de t’avoir appris la façon de s’enrichir sans se fatiguer, et nous sommes contents comme ça.

Ceci dit, ils dirent au revoir à Pinocchio en lui souhaitant une bonne récolte, et ils s’en allèrent.

18:30
4 janvier 2011


Carole

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Paris

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19

Chapitre19

De retour en ville, le pantin commença à compter les minutes une à une. Et quand il lui sembla que c’était l’heure, il reprit le chemin du champ des Miracles.

Pendant qu’il marchait d’un pas alerte, son cœur battait très fort, en faisant tic, tac, tic, tac, comme une grosse horloge. Puis il se mit à courir, en pensant :

-Et si au lieu de mille pièces, j’en trouvais sur l’arbre deux mille ? Et si, au lieu de deux mille, j’en trouvais cinq mille ? Et si, au lieu de cinq mille, j’en trouvais cent mille ? Oh ! Quel beau seigneur je deviendrais ! Je voudrais avoir un beau palais, mille chevaux de bois et mille écuries, pour me promener, une chambre pleine de beaux vêtements et de chaussures et une grande salle avec des bonbons, des tartes, des brioches, des amandes et des gaufrettes à la crème.

Tout en rêvant ainsi, il arriva à côté du champ et il regarda de tous les côtés pour apercevoir un grand arbre avec les branches chargées de grappes de pièces d‘or. Mais il ne vit rien. Il avança d’une centaine de pas et il ne vit rien. Il entra dans le champ et alla jusqu’au petit trou qu’il avait creusé et où il avait enterré ses quatre pièces d’or, et toujours rien. Alors, oubliant les règles du savoir-vivre et de la politesse, il sortit les mains de ses poches et se gratta longuement la tête.

A ce moment, il entendit un grand rire. Et, en se retournant, il vit sur un arbre un gros Perroquet qui se grattait les quelques plumes qu’il avait sur le dos.

- Pourquoi ris-tu ? demanda Pinocchio, avec humeur.

- Je ris parce que, en me grattant, je me suis chatouillé sous les ailes.

Le pantin ne répondit pas. Il alla à la fontaine et remplit d’eau sa chaussure et arrosa encore la terre qui recouvrait ses pièces d’or.

Un autre rire, encore plus impertinent que le premier, se fit entendre dans la solitude silencieuse du champ.

- On peut savoir, Perroquet mal élevé, pourquoi tu ris ?

- Je ris des jobards qui croient toutes les sottises et se laissent piéger par ceux qui sont plus rusés qu’eux.

- Tu parles de moi ?

- Oui, je parle de toi, pauvre Pinocchio, que tu es bien naïf de croire que les pièces peuvent se semer et se récolter dans un champ, comme on sème des haricots ou des citrouilles. Moi, je l’ai cru une fois et aujourd’hui, j’en porte la punition. Aujourd’hui, mais c’est trop tard, je sais que, pour gagner honnêtement quelques sous, il faut savoir les gagner en travaillant de ses mains ou avec son intelligence.

- Je ne comprends pas, dit le pantin, qui commençait à trembler de peur.

- Patience ! Je m’expliquerai mieux, ajouta le Perroquet. Il faut que tu saches que, pendant que tu étais à la ville, le Renard et le Chat sont revenus dans le champ. Ils ont pris les pièces que tu avais enterrées et puis, ils sont partis comme le vent. Et celui qui les rejoindra maintenant, il sera fort !

Pinocchio resta la bouche ouverte, et, ne voulant pas croire les paroles du Perroquet, il commença à creuser avec ses mains dans la terre qu’il avait arrosée. Il creusait, il creusait, il creusait, et il fit un trou si profond qu’une meule de foin aurait pu y entrer. Mais les pièces n’y étaient plus.

Désespéré, il revint dans la ville et alla au tribunal, pour dénoncer aux juges les deux malandrins qui l’avaient volé.

Le juge était un gros singe, de la race des Gorilles : un vieux singe respectable par son grand âge, par sa barbe blanche et surtout par ses lunettes d’or, sans verres, qu’il portait continuellement à cause d’un mal aux yeux qui le faisait souffrir depuis des années.

Pinocchio, devant le juge, raconta en détail le mauvais tour qu’on lui avait joué. Il dit le nom et donna le signalement de ses voleurs et finit par demander justice.

Le juge l’écouta avec bienveillance. Il prenait beaucoup d’intérêt à l’histoire. Il s’attendrit, il compatit. Et quand le pantin n’eut plus rien à dire, il allongea la main et fit sonner sa clochette.

Au tintement apparurent deux gros chiens bouledogues habillés en gendarmes.

Alors le juge, montrant Pinocchio aux gendarmes, leur dit :

- Ce pauvre diable a été volé de quatre pièces d’or. Attrapez-le et mettez-le en prison !

Le pantin, après avoir entendu cette sentence, se sentit attrapé par la tête et les jambes, resta d’abord interloqué, puis voulut protester. Mais les gendarmes, sans perdre de temps, lui fermèrent la bouche et l’emmenèrent en prison.

Et il y resta quatre mois, quatre longs mois, et il y serait resté encore plus s’il ne s’était produit un évènement heureux. Parce qu’il faut savoir que le jeune Empereur qui régnait dans le royaume des Attrape-Nigauds, ayant remporté une grande victoire sur ses ennemis, ordonna une grande fête publique, avec des illuminations, des feux d’artifice, des courses en sac et des courses de vélos, et en signe de joie, il voulut qu’on ouvre toutes les cellules et qu’on libérât tous les prisonniers.

- Si vous sortez de prison, vous autres, dit Pinocchio au gardien , je veux sortir moi aussi.

- Toi non, répondit le gardien, tu ne fais pas partie du beau monde.

- Excusez-moi, répliqua Pinocchio, mais moi aussi je suis un voleur.

- Dans ce cas, vous avez mille fois raison, dit le gardien en levant son képi respectueusement et, en le saluant, il ouvrit la porte de la prison et le laissa s’échapper.

18:30
4 janvier 2011


Carole

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20

Chapitre 20

Vous pouvez vous imaginer la joie de Pinocchio quand il se sentit libre ! Ne cherchant pas à savoir pourquoi ci et pourquoi ça, il sortit très vite de la ville et reprit le chemin qui devait le conduire à la maison de la Fée.

A cause du temps pluvieux, la rue était devenue un bourbier et on enfonçait jusqu’à mi-mollets. Mais le pantin n’y faisait pas attention. Tourmenté par le désir de revoir son papa et sa grande soeur, il galopait comme un lévrier et, pendant qu’il courait, des éclaboussures le salissaient jusque sous son béret. Tout en courant, il se disait :

- Que de malheurs me sont tombés dessus. Mais je les mérite, parce que je suis un pantin têtu et désobéissant, et je veux tout faire comme je veux, sans vouloir écouter ceux qui m’aiment et ont mille fois plus de cervelle que moi ! Mais, à partir de maintenant, je vais changer de vie et devenir un bon garçon, gentil et obéissant. Jusqu’à aujourd’hui, tous les garçons que j’ai vus, qui étaient désobéissants, recevaient une punition et se repentaient. Et mon pauvre papa qui m’aura attendu ? Est-ce que je vais le trouver à la maison de la Fée ? Il y a si longtemps que je ne l’ai pas vu, ce pauvre homme, qu’il me tarde de le couvrir de caresses et de baisers. Mais est-ce que la Fée me pardonnera mes mauvaises actions ? Et penser que j’ai reçu d’elle tant d’attentions et tant de soins ! Et dire que, si aujourd’hui je suis vivant, c’est à elle que je le dois. Mais est-ce qu’on pourrait trouver un enfant plus ingrat et plus sans cœur que moi ?

Au moment où il se disait ça, il s’arrêta d’un coup et fit quatre pas en arrière. Qu’est-ce qu’il avait vu ?

Il avait vu un gros Serpent, qui traversait la route. Il avait la peau verte, des yeux de feu et une queue pointue, qui fumait comme une cheminée.

Impossible d’imaginer la peur du pantin. Il s’éloigna à une bonne distance, s’assit sur un tas de pierres et attendit que le Serpent s’en aille à ses affaires et laisse le passage sur la route.

Il attendit une heure, deux heures, trois heures, mais le Serpent était toujours là et, même de loin, on voyait rougeoyer ses yeux de feu et la colonne de fumée qui sortait de la pointe de sa queue.

Alors Pinocchio, prenant son courage à deux mains, s’avança de quelques pas et, d’une petite voix toute douce, subtile et insinuante, dit au Serpent :

- Excusez-moi, monsieur le Serpent, mais voudriez-vous me faire le plaisir de vous pousser un peu, pour me laisser passer ?

C’est comme s’il s’adressait à un mur. Rien ne bougea.

Alors, il reprit, de la même petite voix :

- Sachez, monsieur le Serpent, que je rentre à ma maison, pour retrouver mon papa, qui m’attend depuis très longtemps. Est-ce que vous voulez bien que je continue ma route ?

Il attendait une réponse à cette demande. Mais la réponse ne venait pas. En effet, le Serpent qui, jusqu’ici, semblait alerte et plein de vie, devint immobile et raide comme un morceau de bois. Ses yeux se fermèrent et sa queue s’arrêta de fumer.

- Il est peut-être mort ? se dit Pinocchio, en se frottant les mains. Et, sans attendre, il fit le geste de l’enjamber, pour passer de l’autre côté de la route. Mais il n’avait pas fini de lever la jambe que le Serpent se leva à l’improviste. Et le pantin, épouvanté, fit un saut en arrière, trébucha et tomba par terre. Et, précisément, il tomba si mal qu’il resta la tête dans la boue de la rue et les jambes en l’air.

En voyant le pantin qui gesticulait, la tête dans la boue et les pieds qui pédalaient en l’air, à une vitesse incroyable, le Serpent fut pris d’une crise de fou rire. Il riait, riait, riait tellement qu’une veine de sa poitrine se rompit. Et cette fois, il mourut vraiment.

Alors Pinocchio recommença à courir pour arriver à la maison de la Fée avant qu’il fasse nuit. Mais, en chemin, il ressentit les morsures terribles de la faim. Il sauta dans une vigne pour cueillir quelques grappes de raisin. Il n’avait jamais fait ça.

A peine arrivé au premier cep, crac… il se senti happé aux jambes par deux morceaux de fer coupants, qui lui firent voir trente six chandelles.

Le pauvre pantin était pris dans un piège qui avait été posé là par des paysans qui voulaient attraper quelques grosses fouines, qui étaient la terreur de tous les poulaillers du voisinage.

 

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