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COLLODI, Carlo – Pinocchio

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18:30
4 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

messages 2873

21

Chapitre 21

Pinocchio, comme vous pouvez l’imaginer, se mit à pleurer, à crier, à hurler, mais c’étaient des cris et des plaintes inutiles car, tout autour, il n’y avait aucune maison et il n’y avait âme qui vive.

La nuit tomba.

Un peu à cause de la douleur causée par le piège, qui lui mordait les jambes et un peu à cause de la frayeur de se retrouver seul dans le noir au milieu de ce champ, le pantin sentait qu’il allait s’évanouir. Quand, tout à coup, il vit passer un Ver luisant, avec une petite lampe sur la tête. Il l’appela et lui dit :

- Oh ! Cher petit Ver Luisant, aurais-tu la gentillesse de me libérer de ce piège ?

- Pauvre enfant, répondit le Ver Luisant, s’arrêtant, plein de pitié, pour le regarder. Comment as-tu fait pour te faire attraper les jambes par ce piège ?

- Je suis entré dans la vigne pour cueillir une grappe de ce raisin

- Mais le raisin était à toi ?

- Non…

- Alors, qui t’a appris à voler ce qui n’est pas à toi ?

- J’avais faim…

- La faim, mon enfant, n’est pas une bonne raison pour voler ce qui ne t’appartient pas.

- C’est vrai ! C’est vrai ! cria Pinocchio en pleurant. Une autre fois, je ne le ferai pas

A ce moment, on entendit un petit bruit de pas qui s’approchaient. C’était le propriétaire de la vigne, qui venait voir si quelque fouine, qui lui mangeait ses poules chaque nuit, était prise au piège.

Et son étonnement fut grand quand, sortant une lanterne de sous sa cape, il vit que c’était un pantin qui avait été pris.

- Ah ! Voleur ! dit le paysan en colère. C’est toi qui viens voler mes poules ?

- Ce n’est pas moi : Ce n’est pas moi ! cria Pinocchio en sanglotant. Je suis entré dans la vigne seulement pour cueillir une grappe de raisin.

- Celui qui vole du raisin est tout à fait capable de voler aussi des poules. Laisse-moi te donner une bonne leçon pour t’empêcher de recommencer.

Et, ouvrant le piège, il attrapa le pantin par le collet et l’emmena chez lui, comme s’il avait porté un agneau de lait.

Arrivé à la basse-cour devant la maison, il le jeta par terre et, en lui posant un pied sur le cou, il lui dit :

- Maintenant, c’est tard et je veux aller me coucher. Nous ferons nos comptes demain. Mais mon chien qui faisait la garde la nuit, est mort, alors, aujourd’hui tu feras son travail. Tu me serviras de chien de garde.

Sitôt dit, sitôt fait, il lui passa autour du cou un gros collier tout couvert de pointes de fer et il le serra très fort pour que Pinocchio ne passe pas la tête au travers. Au collier était attachée une longue chaîne de fer, qui était fixée au mur.

- S’il pleut cette nuit, dit le paysan, tu peux aller te coucher dans cette niche, où il y a toujours de la paille, et qui a servi de lit pendant quatre ans à mon pauvre chien. Et si, par malheur, il vient des voleurs, souviens-toi que tu dois écouter tous les bruits et aboyer.

Après ce dernier avertissement, le paysan entra dans sa maison en fermant la porte au verrou. Le pauvre Pinocchio restait enchaîné dans le poulailler, plus mort que vif, à cause du froid, de la faim et de la peur. Enfonçant rageusement ses mains dans le collier, qui lui serait trop le cou, il disait en pleurant :

- Me voilà bien ! J’ai voulu faire le bon à rien, le vagabond… J’ai suivi les mauvais conseils de méchants compagnons et le malheur me suit sans répit. Si j’étais resté un bon petit garçon, comme il y en a tant, si j’avais eu la volonté d’étudier et de travailler, je serais resté à la maison avec mon pauvre papa, et à cette heure, je ne me trouverais pas ici, au milieu des champs, à faire le chien de garde dans le poulailler d’un paysan. Ah ! Si je pouvais recommencer ! Mais maintenant, c’est trop tard ! Patience !

Après avoir fait cette réflexion, qui lui venait du cœur, il entra dans la niche et s’endormit.

18:30
4 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

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22

Chapitre 22

Il y avait déjà plus de deux heures qu’il dormait paisiblement quand, vers minuit, il fut réveillé par un murmure d’étranges petites voix, qu’il lui semblait entendre dans la basse-cour. Il sortit le bout du nez de la niche et il vit, réunies comme pour un Conseil, quatre petites bêtes au pelage sombre, qui lui semblèrent être des chats. Mais ce n’étaient pas des chats, c’étaient des fouines, animaux carnivores, gourmandes surtout d’œufs et de jeunes poulets. Une de ces fouines, se détachant de ses compagnes, alla jusqu’à la niche et dit à mi-voix

- Bonsoir, Mélampe.

- Je ne m’appelle pas Mélampe, répondit le pantin.

- Alors, qui es-tu ?

- Je suis Pinocchio.

- Et qu’est-ce que tu fais là ?

- Je fais le chien de garde.

- Et Mélampo, où est-il ? Où est-il, ce pauvre vieux chien qui habitait dans cette niche ?

- Il est mort ce matin.

- Mort ? Pauvre bête ! Il était si bon ! Mais il me semble que, toi aussi, tu es un chien de garde.

- Pardon, je ne suis pas un chien.

- Alors, qui es-tu ?

- Je suis un pantin.

- Et pourquoi tu fais le chien de garde ?

- Malheureusement, c’est une punition.

- Eh bien, moi, je te propose les mêmes arrangements que j’avais avec le défunt Mélampe. Et tu seras content.

- Et qu’est-ce que ça serait, ces arrangements ?

- Nous viendrons une fois par semaine, comme d’habitude, pour visiter le poulailler, et nous emporterons huit poules. Nous en mangerons sept et la huitième, nous te la donnerons, à condition, bien sûr, que tu fasses semblant de dormir et que tu n’aies pas l’idée d’aboyer et de réveiller le paysan.

- Mélampe faisait ça ? demanda Pinocchio.

- Oui, il faisait ça, et nous avons toujours été bons amis. Donc, dors tranquillement et sois sûr qu’avant de partir, nous laisserons devant ta niche une belle poule toute plumée pour ton repas de demain. C’est d’accord ?

- Très bien, répondit Pinocchio, et il secoua la tête, comme s’il avait voulu dire : Nous en reparlerons dans peu de temps !

Quand les quatre fouines se crurent en sécurité, elles filèrent droit sur le poulailler, qui était à côté de la niche du chien. Et, après avoir ouvert, à coups de dents et de griffes, la porte de bois qui fermait l’entrée, elles se faufilèrent l’une après l’autre. Mais, à peine étaient-elles entrées qu’elles entendirent la porte se refermer avec une grande violence.

C’était Pinocchio, qui, non content d’avoir fermé, posa devant la porte, pour plus de sécurité, une grosse pierre.

Puis il se mit à aboyer, et aboyant comme un chien de garde, il criait : « Ouah ! Ouah ! Ouah ! »

En entendant aboyer, le paysan sauta du lit, prit son fusil et, se mettant à la fenêtre, il demanda

- Qu’est-ce qu’il y a ?

- Les voleurs ! dit Pinocchio.

- Où sont-ils ?

- Dans le poulailler.

- Je descends tout de suite.

Et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le paysan descendit. Il entra dans le poulailler et, après avoir attrapé et enfermé dans un sac les quatre fouines, il leur dit, tout content :

- A la fin, vous êtes tombées entre mes mains ! Je pourrais vous punir, mais je ne suis pas si mauvais. Demain, je vous porterai à l’hôtelier du village, qui vous écorchera et vous fera cuire comme un lièvre. C’est un honneur que vous ne méritez pas, mais les hommes généreux comme moi, ne s’embarrassent pas de ces petites choses.

Puis, s’approchant de Pinocchio, il se mit à lui faire mille caresses et, entre autres choses, il lui demanda :

- Comment as-tu fait pour découvrir le complot de ces quatre voleuses ? Et dire que Mélampe, mon fidèle Mélampe, ne s’est jamais aperçu de rien !

Le pantin, alors, aurait pu raconter ce qu’il savait. Il aurait pu raconter le pacte honteux qu’avaient passé le chien et les fouines. Mais il se souvint que le chien était mort et il se dit : « A quoi ça sert d’accuser les morts ? Les morts sont morts et la meilleure chose que nous puissions faire est de les laisser en paix. »

- Quand les fouines sont arrivées, tu dormais ou tu étais éveillé ? lui demanda le paysan.

- Je dormais, répondit Pinocchio, mais les fouines m’ont réveillé avec leur bavardage, et une est venue jusqu’à ma niche pour me dire : « Si tu me promets de ne pas aboyer et de ne pas réveiller le patron, nous te donnerons une belle poularde toute plumée ! » Vous comprenez ? Avoir le culot de me faire une telle proposition ! Parce qu’il faut savoir que je suis un pantin et que j’ai tous les défauts du monde. Mais je ne serai jamais le complice de gens malhonnêtes.

-Brave enfant ! cria le paysan, en lui donnant une tape sur l’épaule. Ces sentiments te font honneur. Pour te prouver ma satisfaction, je te laisse libre de rentrer chez toi.

Et il lui enleva le collier de chien.

18:31
4 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

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23

Chapitre 23

Dès que Pinocchio ne sentit plus le poids de ce collier dur et humiliant, il s’échappa à travers champs et ne s’arrêta pas un seul instant, jusqu’à ce qu’il eut rejoint la grand’route qui devait le mener à la maison de la Fée.

Arrivé sur la grand’route, il regarda partout, tout autour de lui. Il vit le bois, où il avait malheureusement rencontré le Renard et le Chat. Il vit, au milieu des arbres, pointer la cime du Grand Chêne, où il avait été pendu. Mais il eut beau regarder de tous les côtés, il ne vit nulle part la petite maison de la belle Jeune Fille aux Cheveux bleus.

Alors, il eut comme une sorte de triste pressentiment et, courant de toutes les forces qui lui restaient, il arriva en quelques minutes dans le pré où il avait déjà vu la petite maison blanche. Mais la petite Maison blanche n’y était plus. A la place, il y avait une plaque de marbre sur laquelle on pouvait lire, en lettres capitales, ces mots :

CI GIT

LA FEE AUX CHEVEUX BLEUS

MORTE DE CHAGRIN

D’AVOIR ETE ABANDONNEE PAR SON PETIT FRERE PINOCCHIO

Je vous laisse imaginer comment resta le pantin, quand il eut compris le sens de ces mots. Il tomba à terre et couvrit de mille baisers cette plaque de marbre. Il se mit à pleurer. Il pleura toute la nuit et quand le matin se leva, il pleurait toujours, tant et si bien que ses yeux n’avaient plus de larmes. Et ses cris et ses gémissements étaient si forts que toutes les collines du voisinage en répétaient l’écho.

Et, tout en pleurant, il disait :

- Oh ! ma belle petite Fée, pourquoi es-tu morte ? Pourquoi moi, au contraire, je ne suis pas mort, moi qui suis si méchant, si mauvais, alors que toi, tu étais si douce, si bonne ! Et mon papa, où est-il maintenant ? Oh ! Ma chère petite Fée, dis-moi où je pourrais le trouver, je veux rester avec lui, toujours, toujours, je ne le quitterai plus jamais ! Oh ! Ma petite Fée chérie, dis-moi que ce n’est pas vrai que tu sois morte ! Si tu m’aimes, si tu aimes ton petit frère, ressuscite. Reviens vivre comme avant. Tu n’es pas malheureuse de me voir seul et abandonné de tout le monde ? Si les assassins arrivent, ils me pendront encore à l’arbre, et alors, je mourrai pour toujours. Qu’est-ce que tu veux que je fasse, tout seul, dans ce monde. Maintenant que j’ai perdu mon papa, qui me donnera à manger ? Où irai-je dormir la nuit ? Qui me fera des vêtements ? Oh ! Il vaudrait mieux, cent fois mieux, que je meure moi aussi. Oui, je veux mourir…. Ih ! ih ! ih !

Pendant qu’il se désespérait de cette façon, il fit le geste de s’arracher les cheveux. Mais comme ses cheveux étaient en bois, il ne pouvait même pas fourrer ses mains dedans.

A ce moment-là passa une grande Colombe aux ailes étendues qui, s’arrêtant, lui cria, d’une grande distance :

- Dis-moi, mon petit, que fais-tu là ?

- Tu ne le vois pas ? Je pleure, dit Pinocchio, levant la tête vers cette voix, en s’essuyant les yeux avec la manche de sa veste.

- Dis-moi, ajouta la Colombe, tu ne connaîtrais pas, par hasard, un pantin, qui s’appelle Pinocchio ?

- Pinocchio ? Tu as dit Pinocchio ? répondit le pantin en sautant sur ses pieds. Pinocchio, c’est moi !

La Colombe, en entendant cela, s’approcha d’un grand coup d’ailes et se posa par terre. Elle était plus grosse qu’un dindon.

- Tu ne connaîtrais pas aussi Geppetto ? demanda-t-elle au pantin.

- Si je le connais ! C’est mon pauvre papa ! Est-ce qu’il t’a parlé de moi ? Est-ce que tu peux me conduire jusqu’à lui ? Réponds-moi, par pitié. Est-ce qu’il est toujours vivant ?

- Je l’ai laissé il y a trois jours sur la plage.

- Et qu’est-ce qu’il faisait ?

-Il se fabriquait une petite barque pour traverser l’océan. Ce pauvre homme, depuis plus de quatre mois, courait par le monde à ta recherche. Et comme il ne te trouvait pas, il s’était décidé à te chercher dans les pays les plus lointains du nouveau monde.

- Il y a combien d’ici à la plage ? demanda Pinocchio, haletant d’anxiété.

- Plus de mille kilomètres.

- Mille kilomètres ? Oh ! Ma belle Colombe ! Que je serais heureux d’avoir des ailes comme toi !

- Si tu veux venir, je te porterai.

- Comment ?

- A cheval sur mon dos. Tu es lourd ?

- Lourd ? Pas du tout ! Je suis léger comme une plume.

Et, sans perdre plus de temps, Pinocchio sauta sur le dos de la Colombe, en mettant une jambe de chaque côté, comme les cavaliers, et il criait tout content : « Galope ! Galope ! mon petit cheval, Je veux arriver très vite ! »

La Colombe s’envola et, en quelques minutes, elle volait si haut qu’elle touchait presque les nuages. Arrivé à une certaine hauteur, le pantin eut la curiosité de regarder en bas. Mais il fut pris de tant de vertige et d’une telle peur qu’il entoura de toutes ses forces le cou de sa monture.

Ils volèrent toute la journée. Quand le soir tomba, la Colombe dit :

- J’ai très soif !

- Et moi, j’ai très faim, ajouta Pinocchio.

- Arrêtons-nous dans ce colombier quelques minutes. Puis nous reprendrons notre voyage, pour être sur la plage demain à l’aube.

Ils entrèrent dans un colombier vide, où il y avait seulement une cuvette d’eau et une corbeille remplie de pois.

Le pantin, toute sa vie, avait détesté les pois. Il disait qu’ils lui faisaient mal à l’estomac et lui donnaient envie de vomir. Mais ce soir-là, il mangea même les cosses, et quand il eut fini, il se tourna vers la Colombe et lui dit :

- Je n’aurais jamais cru que les pois soient si bons !

- Il faut que tu saches, mon enfant, dit la Colombe, que quand on a faim et qu’il n’y a rien d’autre à manger, même les pois deviennent excellents. La faim ne connaît pas les caprices ni les dégoûts.

Après avoir fait un petit somme, ils se remirent en voyage et hop la ! Le lendemain matin, ils arrivèrent sur la plage.

La Colombe posa Pinocchio par terre, et ne voulant même pas être remerciée de sa bonne action, elle reprit tout de suite son envol et disparut.

La plage était pleine de gens qui hurlaient et gesticulaient en regardant la mer.

- Qu’est-ce qui se passe ? demanda Pinocchio à une voisine.

- C’est un pauvre père, qui a perdu son fils. Il a voulu monter dans une petite barque pour aller le chercher mais aujourd’hui, la mer est mauvaise et la petite barque est sur le point de chavirer.

- Où est-elle, cette barque ?

- Là voilà là-bas, en direction de mon doigt, dit la voisine, en montrant une barque qui, vue à cette distance, n’était pas plus grande qu’une coquille de noix, et dedans, on voyait un homme tout petit, minuscule.

Pinocchio chercha des yeux la barque, de tous les côtés et, après avoir regardé attentivement, il hurla et cria :

- C’est mon papa ! C’est mon papa !

La barque, battue par les vents furieux et les vagues déchaînées, tourbillonnait et dansait, comme si elle allait s’engloutir. Pinocchio, monté sur le plus haut rocher, n’en finissait pas d’appeler son papa et de lui faire des signes avec les mains, avec son nez, et même avec son béret qu’il avait enlevé et qu’il agitait de toutes ses forces.

Il lui sembla que Geppetto, bien qu’il fût très loin de la plage, reconnut son fils, parce qu’il enleva sa casquette et, à force de gestes, lui fit comprendre qu’il serait bien revenu en arrière, mais que la mer était si mauvaise qu’il ne pouvait même pas ramer pour retourner sur la plage.

Tout d’un coup arriva une vague terrible et la barque disparut. Ils attendirent que la barque refasse surface, mais on ne la voyait plus.

- Pauvre homme, dirent alors les pêcheurs qui étaient réunis sur la plage, et, marmonnant entre leurs dents une prière, ils rentrèrent chez eux.

Tout à coup, ils entendirent un hurlement désespéré et, se retournant, ils virent un petit pantin qui se jetait dans la mer en criant :

- Je veux sauver mon papa !

Pinocchio, qui était en bois, flottait facilement et nageait comme un poisson. Tantôt il se voyait sous l’eau, porté par la violence des flots, tantôt une jambe ou un bras réapparaissait, à une grande distance de la plage. A la fin, ils le perdirent de vue et ne le virent plus.

-Pauvre garçon, dirent alors les pêcheurs qui étaient groupés sur la plage, et, en murmurant encore une prière, ils rentrèrent chez eux.

18:31
4 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

messages 2873

24

Chapitre 24

Pinocchio, dans l’espoir d’arriver à temps pour aider son pauvre papa, nagea toute la nuit.

Et quelle horrible nuit, celle-ci ! De la grêle, un déluge, un tonnerre épouvantable, des éclairs si aveuglants qu’on se serait cru en plein jour.

Au lever du jour, il lui sembla voir, à peu de distance, une longue bande de terre. C’était une île au milieu de la mer.

Alors, il fit tout ce qu’il put pour arriver à cette plage, mais inutilement. Les vagues le poursuivaient, le ballottaient entre elles, comme s’il était une brindille de bois ou un fétu de paille. A la fin, heureusement, il arriva une vague tellement haute et violente, qu’elle le déposa sur le sable de la plage.

Le coup fut si fort que, en le projetant par terre avec force, il lui fit mal aux côtes, et lui laboura les genoux et les coudes. Mais il se consola en disant :

- Cette fois, je l’ai échappé belle !

En peu de temps, le ciel redevint bleu, le soleil apparut dans toute sa splendeur et la mer redevint calme et unie comme de l’huile.

Alors le pantin étendit ses vêtements au soleil pour les faire sécher et regarda de tous les côtés pour voir si, par hasard, il pouvait apercevoir, dans cette immensité d’eau, une petite barque avec un petit homme dedans. Mais, après avoir regardé partout, il ne vit que le ciel, la mer et quelques voiles de bateaux, mais loin, si loin, qu’on eut dit des mouches.

- Si au moins je savais comment s’appelle cette île, disait-il. Si au moins je savais si cette île est habitée par des gens bien élevés, je veux dire des gens qui ne poussent pas le vice jusqu’à attacher des enfants aux branches d’un arbre ! Mais à qui je pourrais le demander ? Il n’y a personne ici.

Cette idée de se retrouver tout seul au milieu d’un grand pays désert, le remplit de tristesse. Il allait se mettre à pleurer quand, tout d’un coup, il vit passer, à quelque distance de la rive, un gros poisson, qui s’en allait tranquillement à ses affaires, avec la tête hors de l’eau.

Ne sachant comment l’appeler, le pantin lui dit, à voix forte, pour se faire entendre :

- Holà ! Monsieur le Poisson, me permettez-vous de vous adresser la parole.

- Même deux, répondit le poisson, qui était un Dauphin très poli, comme il y en a dans toutes les mers du monde.

- Me feriez-vous le plaisir de me dire si, dans cette île, il y a un endroit où on peut manger, sans risque d’être mangé soi-même ?

- Je n’en suis pas certain, répondit le Dauphin. Tu trouveras une auberge pas très loin d’ici.

- Et comment faire pour y aller ?

- Tu prends ce chemin-ci, à gauche, et tu vas tout droit. Tu ne peux pas te tromper.

- Dis-moi autre chose. Vous qui vous promenez tout le jour et toute la nuit dans la mer, est-ce que, par hasard, vous n’auriez pas rencontré une petite barque, avec mon papa dedans ?

- Et qui est ton papa ?

- C’est le papa le meilleur du monde, comme moi, je suis le plus mauvais fils qu’on puisse trouver.

- Avec la tempête qu’il a fait cette nuit, répondit le Dauphin, la petite barque se sera noyée.

- Et mon papa ?

- A cette heure-ci, il est mangé par la terrible baleine, qui est venue depuis quelques jours apporter la désolation dans nos eaux.

- Et cette baleine, elle est grosse ? demanda Pinocchio qui commençait à trembler de peur.

- Si elle est grosse ! répondit le Dauphin. Pour te donner une idée, je te dirai qu’elle est plus grosse qu’un immeuble de cinq étages, et une bouche si large et si profonde qu’il y entrerait facilement tous les trains de la voie ferrée et leurs wagons.

- Maman ! cria le pantin, épouvanté. Et, se rhabillant en hâte, il se tourna vers le Dauphin et il lui dit :

- Au revoir, Monsieur le poisson. Excusez-moi pour le dérangement et mille mercis pour votre courtoisie.

Ceci dit, il prit le chemin et commença à marcher d’un pas agile, si agile qu’il semblait courir. Et, à chaque petit bruit qu’il entendait, il se retournait pour regarder derrière lui, craignant de se voir suivi par une terrible baleine de cinq étages, avec un train et ses wagons dans la bouche.

Au bout d’une demi-heure, il arriva dans un petit village appelé « Le Village des Abeilles laborieuses ». Les rues fourmillaient de personnes qui couraient ça et là à leurs affaires. Toutes travaillaient, toutes avaient quelque chose à faire. On ne trouvait pas un seul vagabond, pas un seul fainéant, même en le cherchant avec une lanterne.

- J’ai compris, dit ce paresseux de Pinocchio, ce pays n’est pas fait pour moi ! Je ne suis pas né pour travailler, moi !

Entre temps, la faim le tenaillait, parce que, depuis vingt quatre heures, il n’avait rien mangé, à part une corbeille de pois.

Que faire ?

Il ne lui restait que deux choses à faire pour pouvoir déjeuner : soit demander un peu de travail, soit demander l’aumône d’un sou ou d’un morceau de pain.

Il avait honte de demander l’aumône. Parce que son papa lui avait dit que seuls les vieux, et les infirmes avaient le droit de mendier. Les vrais pauvres méritent l’aide et la compassion, ainsi que ceux qui, à cause de l’âge ou de la maladie, ne peuvent pas gagner leur pain par leur travail. Tous les autres doivent travailler. Et s’ils ne travaillent pas et s’ils ont faim, tant pis pour eux !

A ce moment-là passa dans la rue un homme en sueur et à bout de souffle, qui tirait tout seul, avec beaucoup de peine, deux charrettes chargées de charbon.

Pinocchio pensa, en voyant sa figure, que c’était un brave homme, s’approcha de lui et lui dit doucement, en baissant les yeux de honte :

- Me ferez-vous la charité de me donner un franc, parce que je meurs de faim ?

- Je ne vais pas te donner un franc, mais quatre, dit le charbonnier, si tu m’aides à tirer ces deux charrettes de charbon jusque chez moi.

- Jamais de la vie ! répondit le pantin. Sachez que je n’ai jamais fait la bête de somme et je n’ai jamais tiré de charrette.

- Tant mieux pour toi ! répondit le charbonnier. Alors, mon petit, si tu te sens mourir de faim, mange deux tranches de ton orgueil et essaie de ne pas avoir une indigestion.

Au bout de quelques minutes passa un maçon, qui portait sur les épaules un panier de briques.

-Cher monsieur, ferez-vous l’aumône d’un franc à un pauvre garçon qui meurt de faim ?

-Volontiers ! Aide-moi à porter ce panier plein de briques, répondit le maçon, et au lieu d’un franc, je t’en donnerai cinq.

-Mais le panier est lourd, et moi, je ne veux pas me fatiguer, répondit Pinocchio.

-Si tu ne veux pas te fatiguer, alors, mon garçon, amuse-toi à bailler et grand bien te fasse !

En moins d’une heure passèrent une vingtaine de personnes. Pinocchio demanda un peu d’aumône, mais toutes répondirent :

-Tu n’as pas honte ? Au lieu de faire le mendiant dans la rue, cherche plutôt un peu de travail, et tu gagneras ton pain.

Finalement passa une brave femme qui portait deux seaux d’eau.

-S’il vous plait, ma bonne dame, me permettez-vous de boire un peu d’eau ? dit Pinocchio, dévoré par la soif.

-Bois, mon garçon, dit la dame en posant ses deux seaux par terre.

Quand Pinocchio eut bu comme une éponge, il murmura, en s’essuyant la bouche :

-Je n’ai plus soif ! Si je pouvais ne plus avoir faim !

La bonne dame, entendant ces paroles, ajouta tout de suite :

- Si tu m’aides à porter chez moi un de ces seaux d’eau, je te donnerai un beau morceau de pain.

Pinocchio regarda les seaux et ne répondit rien.

- Et, en plus du pain, je te donnerai un bon plat de chou-fleur en salade, ajouta la bonne dame.

Pinocchio regarda encore les seaux et ne répondit toujours pas.

- Et après le chou-fleur, je te donnerai un cornet plein de dragées.

Alors, séduit par cette dernière gourmandise, Pinocchio ne put plus résister et il dit d’un ton résolu :

- D’accord ! Je porterai les seaux jusque chez vous !

Le seau était très lourd et Pinocchio, ne pouvait le porter avec les mains, le posa sur sa tête.

Quand ils furent arrivés chez elle, la bonne dame fit asseoir Pinocchio à une petite table et posa devant lui le pain, le chou-fleur et les dragées.

Pinocchio ne mangea pas, il dévora. Son estomac ressemblait à un trou vide depuis des mois.

Une fois calmées les morsures de la faim, il souleva son béret pour remercier sa bienfaitrice. Mais il n’avait pas encore fini qu’il s’arrêta net avec un long ooooh d’émerveillement, et il resta là, comme ensorcelé, les yeux hors de la tête, la fourchette en l’air et la bouche pleine de pain et de chou-fleur.

- Qu’est-ce qui t’arrive ? dit en riant la bonne dame.

- C’est… C’est… répondit Pinocchio en balbutiant, c’est… vous ressemblez… vous me rappelez…. Oh oui ! la même voix ! les mêmes yeux, les mêmes cheveux….. oui, oui, vous avez les cheveux bleus, comme elle…Oh ! Ma petite Fée ! Dites-moi que c’est vraiment vous ! Ne me faites plus pleurer ! Si vous saviez ! J’ai tant pleuré ! J’ai tant souffert !

Et, en disant cela, Pinocchio pleurait encore plus fort et, en se jetant à genoux, il embrassa les genoux de cette dame mystérieuse.

18:31
4 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

messages 2873

25

Chapitre 25

Tout d’abord, la bonne dame commença par dire que non, qu’elle n’était pas la petite Fée aux Cheveux bleus. Puis, se voyant découverte et ne pouvait plus jouer la comédie plus longtemps, elle se fit reconnaître et dit à Pinocchio :

- Coquin de pantin ! Comment as-tu fait pour savoir que c’était moi ?

- C’est mon cœur qui me l’a dit, mon cœur qui vous aime tant !

- Tu te souviens ? Tu as laissé une petite fille et maintenant, tu retrouves une dame. Je pourrais presque être ta maman.

- J’aime encore mieux parce que, comme ça, au lieu d’une petite sœur, j’aurais une maman. Il y a tellement longtemps que j’ai envie d’avoir une maman, comme tous les autres enfants. Mais comment avez-vous fait pour grandir aussi vite ?

- C’est un secret !

- Dites-le moi : je voudrais grandir un peu moi aussi. Vous ne le voyez pas ? Je suis toujours aussi grand qu’un morceau de bois.

- Mais tu ne peux pas grandir, répondit la Fée

- Pourquoi ?

- Parce que les pantins ne grandissent jamais. Ils naissent pantins, ils vivent pantins et ils meurent pantins.

- Oh ! J’en ai assez d’être toujours un pantin ! cria Pinocchio, en se donnant une tape. J’aimerais aussi devenir un homme.

- Tu le deviendras, si tu sais le mériter.

- Vraiment ? Et qu’est-ce que je dois faire pour le mériter ?

- Une chose très simple. Faire tout pour être un garçon comme il faut.

- Et pourquoi je ne le suis pas ?

- Parce que tous les garçons comme il faut sont obéissants, et toi, au contraire…

- Et moi je n’obéis jamais.

- Les enfants comme il faut aiment l’étude et le travail et toi…

- Et moi, au contraire, je fais le vadrouilleur et le vagabond toute l’année.

- Les garçons comme il faut disent toujours la vérité…

- Et moi, je dis toujours des mensonges.

- Les garçons comme il faut vont volontiers à l’école…

- Et moi, l’école, je ne peux pas la sentir. Mais, à partir d’aujourd’hui, je vais changer.

- Tu me le promets ?

- Je vous le promets. Je veux devenir un bon petit garçon et je veux être la consolation de mon papa… Qui sait où il est, mon papa, de ces heures-ci ?

- Je ne sais pas.

- Est-ce que j’aurai le bonheur de le revoir et de l’embrasser ?

- Je crois que oui, mais je n’en suis pas sûre.

En entendant cela, Pinocchio était tellement content qu’il prit les mains de la Fée et commença à les embrasser avec tant de fougue, qu’il semblait hors de lui. Puis en levant les yeux et en la regardant affectueusement, il demanda :

- Dis-moi, ma petite maman, ce n’est pas vrai que tu sois morte ?

- Bien sûr que non, répondit la Fée en souriant.

- Si tu savais à quel point j’ai été malheureux quand j’ai lu : Ici gît…

- Je le sais. C’est pourquoi je t’ai pardonné. La sincérité de ta peine m’a montré que tu avais bon cœur. Et les garçons qui ont bon cœur, même s’ils sont un peu coquins et mal élevés, on peut toujours espérer en tirer quelque chose. Il faut toujours espérer que tu rentreras dans le droit chemin. C’est pour ça que je suis venue te chercher jusqu’ici. Je serai ta maman.

- Quel bonheur, cria Pinocchio en sautant de joie.

- Tu m’obéiras et tu feras toujours ce que je te dis ?

- Volontiers ! Volontiers ! Volontiers !

- Dès demain, ajouta la Fée, tu commenceras par aller à l’école.

Pinocchio commença par être un peu moins souriant.

- Puis, tu chercheras ce qui te plait comme métier.

Pinocchio devint sérieux.

- Qu’est-ce que tu grommelles entre tes dents ? demanda la Fée, d’un air irrité.

- Je dis, marmonna le pantin à mi voix, que maintenant, pour aller à l’école, c’est un peu tard !

- Non monsieur. Souviens-toi que, pour apprendre et pour s’instruire, il n’est jamais trop tard.

- Mais je ne veux pas apprendre un métier.

- Pourquoi ?

- Parce que travailler me fatigue.

- Mon enfant, dit la Fée, ceux qui disent ça finissent toujours en prison ou à l’hospice. L’homme, qu’il naisse riche ou pauvre, est obligé, dans ce monde, de faire quelque chose, s’occuper, travailler. Gare à toi si tu te laisses gagner par la paresse. La paresse est une très mauvaise maladie et il faut en guérir tout de suite. Et quand nous sommes des enfants. Sinon, quand nous sommes grands, on ne peut plus en guérir.

- J’étudierai, je travaillerai, je ferai tout ce que tu me diras, parce que, en somme, j’en ai assez de cette vie de pantin et je veux devenir un garçon comme les autres. Tu me l’as promis, n’est-ce pas ?

- Je te l’ai promis. Et maintenant, cela dépend de toi.

18:31
4 janvier 2011


Carole

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26

Chapitre 26

Le lendemain, Pinocchio alla à l’école communale.

Imaginez la tête des autres enfants quand ils virent entrer dans leur école un pantin ! Ce furent des éclats de rire qui n’en finissaient plus. L’un d’eux lui faisait un croche-pied, un autre se moquait de lui. Un troisième lui enlevait son béret, un quatrième lui tirait sa veste par derrière, un autre lui peignait à l’encre deux grosses moustaches sous son nez, et quelques uns lui mettaient des ficelles aux pieds et aux mains pour le faire danser.

Pour un peu, Pinocchio serait parti en vitesse mais finalement, comme il commençait à s’énerver, il se tourna vers ceux qui l’embêtaient le plus et s’amusaient de lui, et il leur dit, en colère :

- Ça suffit, les garçons ! Je ne suis pas venu ici pour être votre bouffon. Je respecte les autres et je veux être respecté !

-Bien dit ! Tu parles comme un livre ! hurlèrent ces vilains enfants, avec des fous rires. L’un d’eux, plus audacieux que les autres, allongea la main avec l’idée d’attraper le pantin par le bout de son nez.

Mais il n’eut pas le temps de le faire. Parce que Pinocchio allongea la jambe sous la table et lui donna un coup de pied dans le mollet.

- Oh ! Il a les pieds durs ! hurla le garçon en boitant et en se frottant le bleu que lui avait fait le pantin.

- Et ses coudes sont encore plus durs que ses pieds, dit un autre qui, à cause de ses plaisanteries grossières, avait reçu un coup de coude dans l’estomac.

Finalement, après ce coup de pied et ce coup de coude, Pinocchio reçut l’estime et la sympathie de tous les enfants de l’école. Et tous lui faisaient mille caresses et l’aimaient beaucoup.

Le maître aussi le félicitait parce qu’il le voyait attentif, studieux, intelligent, toujours le premier à entrer en classe et le dernier à partir, l’école finie.

Son seul défaut était de fréquenter trop de camarades. Et, parmi eux, il y avait beaucoup de vauriens qui étaient très connus pour leur peu d’envie d’apprendre et de faire honneur à leurs parents.

Le maître le mettait en garde tous les jours et aussi la bonne Fée ne manquait pas de lui dire et de lui répéter plusieurs fois :

- Fais attention, Pinocchio ! Tes mauvais camarades, un jour ou l’autre, vont finir par te faire perdre l’amour de l’étude et peut-être il va t’arriver malheur.

- Pas de danger, répondait Pinocchio en haussant les épaules et en se touchant le front de l’index comme pour dire : « Il y en a, de la jugeote, là-dedans ! »

Or, un beau jour, pendant qu’il allait à l’école, il rencontra quelques uns de ses camarades qui, allant à sa rencontre, lui dirent :

- Tu sais la grande nouvelle ?

- Non !

- Dans la mer, à côté d’ici, il est arrivé une baleine, grosse comme une maison.

- Vraiment ? C’est peut-être la même baleine qui a avalé mon pauvre papa ?

- Nous allons à la plage pour la voir. Tu veux venir avec nous ?

- Non, moi je veux aller à l’école.

- Qu’est-ce que tu en as à faire, de l’école ? A l’école, nous irons demain. Une leçon de plus ou de moins, ça n’a pas d’importance. Et d’ailleurs, on dit toujours la même chose.

- Et le maître, qu’est-ce qu’il dira ?

- Le maître, on le laisse parler. Il est payé pour grogner toute la journée.

- Et ma maman ?

- Les mamans ne savent jamais rien, répondirent ces vauriens.

- Vous savez ce que je vais faire ? dit Pinocchio. La Baleine, j’ai mes raisons de vouloir la voir. Mais j’irai la voir après l’école !

- Pauvre nigaud ! répondit un de la bande. Si tu crois qu’un monstre de cette grosseur va attendre ton bon plaisir ? Dès qu’il s’ennuie, il s’en va ailleurs et alors, tant pis pour ceux qui ne l’ont pas vu.

- Combien de temps faut-il pour aller jusqu’à la plage ? demanda le pantin.

- A peu près une heure, pour faire l’aller-retour.

- Alors, allons-y, et celui qui court le plus vite arrivera le premier, cria Pinocchio.

Il donna le signal du départ, et toute cette bande de vauriens, leurs livres et leurs cahiers sous le bras, se mirent à courir à travers champs. Pinocchio était le premier. Il courait si vite qu’on aurait dit qu’il avait des ailes aux pieds.

De temps en temps, il se retournait et se moquait de ses compagnons, restés assez loin derrière, et, à les voir suants, essoufflés et couverts de poussière, tirant la langue, il riait de bon cœur encore plus fort. A ce moment-là, le malheureux ne savait pas quelles horribles mésaventures il allait subir et quelle peur il allait avoir.

18:31
4 janvier 2011


Carole

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27

Chapitre 27

Arrivé sur la plage, Pinocchio regarda tout autour de lui ; mais il ne vit aucune Baleine. La mer était lisse comme un miroir.

- Et la Baleine, où est-elle ? demanda-t-il, en se tournant vers ses camarades.

- Elle sera allée déjeuner, répondit l’un d’eux, en riant.

- Ou alors, elle se sera couchée pour une petite sieste, ajouta un autre, en riant encore plus fort.

Entendant ceci et en les voyant rigoler, Pinocchio comprit que ses camarades lui avaient fait une mauvaise farce, en lui racontant n’importe quoi, et furieux, il leur dit :

- Et alors ? Pour quelle raison vous avez inventé cette histoire de la Baleine ?

- Pour une bonne raison, répondirent en chœur ces vauriens.

- Et laquelle ?

- Celle de te faire manquer l’école et de t’emmener avec nous. Tu n’as pas honte de te montrer aussi appliqué aux leçons ? Tu n’as pas honte d’étudier comme tu le fais ?

- Et si j’étudie, qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?

- Ça nous fait beaucoup, parce que tu nous fais mal voir du maître.

- Pourquoi ?

-Parce que les écoliers qui travaillent bien font faire des comparaisons avec ceux qui, comme nous, n’ont pas envie d’étudier. Et nous ne voulons pas qu’on fasse des comparaisons avec nous. Nous aussi, nous avons notre amour-propre.

- Et alors, qu’est-ce que je devrais faire pour vous contenter ?

- Tu dois te mettre à détester, comme nous, l’école, les leçons et le maître, qui sont nos plus grands ennemis.

- Et si je veux continuer à étudier ?

- Nous ne te parlerons plus, et, à la première occasion, tu nous le paieras.

- Vous me faites bien rigoler, dit le pantin, en secouant la tête.

- Suffit, Pinocchio ! dit le plus grand des enfants, ne viens pas ici faire le fanfaron, ne viens pas ici jouer le petit coq. Parce que, si tu n’as pas peur de nous, nous, nous n’avons pas peur de toi. Rappelle-toi que tu es seul et que nous sommes sept.

- Sept, comme les péchés capitaux, dit Pinocchio en riant.

- Vous avez entendu ? Il nous a tous insultés. Il nous a appelés « péchés capitaux ».

- Pinocchio, demande-nous pardon, ou sinon, gare à toi !

- Coucou ! dit le pantin en se tapant dur nez du bout de l’index, pour se moquer d’eux.

- Pinocchio ! Ça va mal finir !

- Coucou !

- On va te taper dessus…

- Coucou !

- Tu rentreras chez toi le nez cassé.

- Coucou !

- J e vais t’en donner, des « coucou », cria le plus grand des vauriens. Prends déjà ça comme acompte et mange-le ce soir à ton dîner.

Et, en disant cela, il lui donna un coup de poing sur la tête.

Mais ce fut, comme on dit, la réponse du berger à la bergère. Parce que le pantin, comme il fallait s’y attendre, répondit immédiatement par un autre coup de poing. Et, tout de suite, la bataille devint générale et acharnée.

Pinocchio, bien qu’il fût tout seul, se défendait comme un beau diable. Avec ses pieds de bois très dur, il tenait ses ennemis à distance. Et tout ce que ses pieds arrivaient à toucher, il en résultait un beau bleu en souvenir.

Alors les enfants voyant qu’ils ne pouvaient se mesurer au pantin en corps à corps, décidèrent de lui envoyer des projectiles et, sortant les livres de leurs cartables, ils commencèrent à jeter sur lui la Grammaire, l’Arithmétique, le livre de lecture,  et tous les autres livres scolaires. Mais le pantin, qui avait l’œil vif et qui était très dégourdi, sautait toujours à temps, si bien que tous les volumes, lui passant par-dessus la tête, tombèrent tous dans la mer.

Imaginez-vous les poissons ! Les poissons, croyant que  ces livres étaient bons à manger, se précipitèrent sur eux. Mais, après quelques bouchées, ils la recrachaient tout de suite en faisant une grimace qui voulait dire : « Ce n’est pas de la nourriture pour nous. Nous sommes habitués à manger beaucoup mieux ! »

Le combat devenait de plus en plus féroce, quand un énorme crabe, qui était sorti de l’eau et avançait lentement, lentement, sur la plage, cria d’une grosse voix éraillée de trombone enrhumé :

-Arrêtez, vauriens ! Cette guerre entre enfants ne finit jamais bien ! Il arrive toujours quelque malheur !

Pauvre crabe ! C’était comme s’il avait parlé en l’air. Aussi, ce voyou de Pinocchio, en se retournant et en le regardant de travers, lui dit grossièrement :

-Tais-toi, crabe de malheur ! Tu ferais mieux de sucer deux pastilles de menthe pour guérir ton rhume et ton mal de gorge. Va plutôt te mettre au lit et attrape une bonne suée.

Pendant ce temps les enfants, qui avaient fini de lancer tous leurs livres, aperçurent non loin d’eux le cartable du pantin, et ils attrapèrent les livres en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

Parmi ces livres,  il y avait un gros volume relié en carton, avec les coins en parchemin. C’était un traité d’arithmétique. Je vous laisse à imaginer son poids.

Un de ces vauriens attrapa le livre et, visant la tête de Pinocchio, le lança de toutes ses forces. Mais, au lieu de toucher le pantin, le livre tomba sur la tête d’un de ses camarades, qui devint pâle comme un linge et ne dit rien d’autre que ces mots :

-Oh Maman ! Au secours ! Je meurs !

Et il tomba sur le sable.

Voyant cela, tous les enfants, épouvantés, se mirent à décamper à toutes jambes et, en quelques minutes, ils disparurent.

Mais Pinocchio resta là. Bien qu’il soit, lui aussi, plus mort que vif d’épouvante et de douleur, il alla tremper son mouchoir dans l’eau et il se mit à baigner les tempes de son pauvre camarade. Et, en pleurant à chaudes larmes, il l’appelait par son nom et il lui disait :

-Eugène ! Mon pauvre Eugène ! Ouvre les yeux ! Regarde-moi ! … Pourquoi tu ne dis rien ? Ce n’est pas moi, tu le sais, qui t’ai fait mal ! Crois-moi, ce n’est pas moi ! Ouvre les yeux, Eugène… Si tu restes les yeux fermés, je vais mourir, moi aussi. Oh mon Dieu ! Comment faire pour retourner à la maison ? Comment est-ce que j’aurai le courage de me présenter devant ma maman ? Qu’est-ce que je vais devenir ? Où aller me cacher ? Oh ! Ça aurait été mieux, mille fois mieux, que j’aille à l’école. Pourquoi j’ai écouté ces mauvais camarades ? Et le maître me l’avait bien dit, et ma maman me l’avait répété : « Ne fréquente pas les mauvais camarades ». Mais je suis têtu comme une bourrique, une tête dure comme du bois… Je laisse parler tout le monde et après, je n’en fais qu’à ma tête, et après, il m’arrive toujours des malheurs. Depuis que je suis né, je n’ai jamais eu un quart d’heure où j’ai été un bon garçon. Mon Dieu ! Mon Dieu ! Que vais-je devenir ? Que vais-je devenir ?

Et Pinocchio continua à pleurer, à se lamenter, à se donner des coups sur la tête et à appeler le pauvre Eugène, quand il entendit le bruit sourd de pas qui se rapprochaient.

Il se retourna : c’étaient deux gendarmes.

- Qu’est-ce que tu fais, assis par terre ? demandèrent-ils à Pinocchio ?

- J’essaie de soigner mon camarade.

- Qu’est-ce qui lui est arrivé ?

- Je ne sais pas.

- Voyons ce qu’il a, dit un des gendarmes en se baissant pour observer Eugène de près. Ce garçon a été blessé à la tempe. Qui l’a frappé ?

- Ce n’est pas moi ! balbutia le pantin, qui n’avait plus un poil de sec.

- Si ce n’est pas toi, qui est-ce qui l’a blessé ?

- Ce n’est pas moi ! répéta le pantin.

- Avec quoi est-ce qu’il a été frappé ?

- Avec ce livre. Et le pantin ramassa le Traité d’Arithmétique, relié en carton et en parchemin, et il le montra aux gendarmes.

- Et ce livre, il est à qui?

- A moi !

- Ça suffit. Pas besoin d’autre preuve ! Relève-toi immédiatement et viens avec nous !

- Mais…

- Viens avec nous !

- Mais je n’ai rien fait…

- Viens avec nous !

Avant de partir, les gendarmes appelèrent quelques pêcheurs, qui passaient justement par là, qui tiraient leurs barques sur la plage, et ils leur dirent :

- Nous vous confions ce garçon blessé à la tête. Emportez-le chez vous et prenez soin de lui. Demain, nous reviendrons le voir.

Puis ils  se tournèrent vers Pinocchio et, après l’avoir placé entre eux, ils lui ordonnèrent, d’une grosse voix :

-En avant ! Et ne traîne pas. Sinon, tant pis pour toi !

Sans se le faire répéter, le pantin commença à marcher sur le chemin qui menait à la ville. Mais le pauvre diable ne savait plus où il en était. Il lui semblait rêver, et vivre un bien mauvais cauchemar ! Il était hors de lui, ses yeux voyaient double, ses jambes tremblaient, sa langue était restée collée à son palais et il ne pouvait plus dire un mot. Et pourtant, au milieu de toute cette histoire, une épine lui perçait le cœur : l’idée qu’il allait passer sous la fenêtre de sa bonne Fée entre deux gendarmes. Il aurait préféré mourir.

Ils étaient presque arrivés à l’entrée de la ville quand une grande rafale de vent emporta le béret de Pinocchio et l’envoya voler à une dizaine de mètres.

- Me permettez-vous, dit Pinocchio aux gendarmes, d’aller chercher mon béret ?

- Vas-y ! Mais dépêche-toi.

Le pantin ramassa son béret mais, au lieu de le remettre sur sa tête, il le prit entre ses dents et se mit à courir au galop vers la plage. Il filait comme le vent.

Les gendarmes, estimant qu’il serait difficile de le rattraper, lui envoyèrent aux trousses un gros bouledogue qui avait gagné le premier prix dans toutes les courses de chiens. Pinocchio courait très vite, mais le chien courait encore plus vite. Tout le monde se mettait aux fenêtres et se groupaient au milieu de la rue, attendant de voir la fin de cette course endiablée. Mais ils ne purent rien voir parce que le bouledogue et Pinocchio soulevaient tant de poussière qu’en quelques minutes, il ne fut plus possible de voir quoi que ce soit.

18:31
4 janvier 2011


Carole

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28

Chapitre 28

Pendant cette course effrénée, il y eut un moment terrible, un moment où Pinocchio se crut perdu. Il faut savoir qu’Alidor (c’était le nom du bouledogue), à force de courir, l’avait presque rejoint.

Il faut dire que le pantin, entendait derrière lui, à quelques mètres, le souffle haletant de la grosse bête, brûlant comme un incendie.

Heureusement la plage n’était pas loin et on voyait la mer à quelques pas.

A peine arrivé sur la plage, le pantin piqua un superbe plongeon, comme une grenouille, et alla tomber au milieu de la mer. Au contraire, Alidor aurait voulu s’arrêter mais, emporté par l’élan de la course, il entra dans l’eau lui aussi. Par malheur, il ne savait pas nager. Il commença à remuer les pattes pour se sortir de l’eau mais, plus il gigotait et plus les vagues lui mettaient la tête sous l’eau.

Chaque fois qu’il sortait la tête, le pauvre bouledogue avait les yeux exorbités de peur, et il aboyait en criant :

- Au secours ! Au secours !

- Crève ! lui répondit Pinocchio de loin, parce qu’il se voyait maintenant hors de danger.

- Au secours ! Aide-moi, Pinocchio ! Sauve-moi de la mort !

En entendant ces cris, le pantin, qui, au fond, avait bon cœur, s’émut de compassion et, en se retournant vers le chien, il lui dit :

- Si je te sauve, tu me promets de ne plus m’embêter et de ne plus me courir après ?

- Promis ! Promis. Mais dépêche-toi, par pitié ! Si tu attends une minute de plus, je suis mort.

Pinocchio hésitait. Puis, en se rappelant que son papa lui avait dit tant de fois, qu’il ne faut jamais laisser passer l’occasion de faire une bonne action, il nagea jusqu’à Alidor, et, le prenant par la queue des deux mains, alla le poser sain et sauf sur le sable sec de la plage.

Le pauvre chien ne tenait plus sur ses pattes. Il avait bu, sans le vouloir, tant d’eau salée, qu’il était gonflé comme un ballon. Mais le pantin n’avait quand même pas trop confiance et il estima plus prudent de mettre une certaine distance entre lui et le chien, en se jetant de nouveau dans la mer. Quand il fut un peu loin de la plage, il cria à son ami sauvé :

- Adieu, Alidor, bon voyage et bonjour chez toi !

- Adieu, Pinocchio, répondit le Bouledogue. Mille mercis de m’avoir sauvé de la mort. Tu m’as rendu un grand service et, en ce monde, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Si l’occasion se présente, nous en reparlerons.

Pinocchio continuait à nager, en se tenant près de la terre. Finalement, il lui sembla qu’il était arrivé dans un endroit sûr. En lançant un coup d’œil sur la plage, il vit, dans les rochers qui surplombaient la plage, une sorte de grotte, d’où sortait un long panache de fumée.

-Dans cette grotte, se dit-il, il doit y avoir du feu. Tant mieux ! Je pourrai me sécher et me réchauffer. Et puis, et puis, je verrai bien ce qui arrivera !

Ayant pris cette décision, il s’approcha du rocher. Il commençait à grimper quand il sentit quelque chose sous l’eau, qui le soulevait et le portait en l’air. Tout de suite, il essaya de s’échapper, mais c’était trop tard, parce que, à sa grande surprise, il se trouva pris dans un filet, au milieu de poissons de toutes tailles et de toutes formes, qui frétillaient et se débattaient désespérément.

En même temps, il vit sortir de la grotte un pêcheur très laid, si laid, qu’il semblait un monstre marin. Au lieu de cheveux, il avait sur la tête un buisson épais d’herbes vertes. La peau de son corps était verte elle aussi, ainsi que ses yeux et une longue, longue barbe, qui descendait jusqu’à terre. Il ressemblait à un gros lézard vert  debout sur ses pattes de derrière.

Quand le pêcheur eut tiré son filet hors de l’eau, il s’exclama, tout joyeux :

- Quelle chance ! Aujourd’hui, je pourrai me faire une belle poêlée de poissons !

- Heureusement, moi, je ne suis pas un poisson, se dit Pinocchio, en reprenant un peu courage.

Le filet plein de poissons fut porté dans la grotte, une grotte obscure et enfumée, au milieu de laquelle bouillait une grande poêle pleine d’huile, qui envoyait une odeur à couper la respiration.

-Voyons un peu ce que nous avons pris, dit le Pêcheur vert. Et, enfonçant dans le filet une main énorme, qui ressemblait à une pelle de boulanger, il sortit une poignée de rougets.

-Bons, ces rougets, dit-il en les regardant avec gourmandise. Et, après les avoir flairés, il les jeta dans une bassine pleine d’eau.

Il répéta plusieurs fois la même opération. Il sortit rapidement les autres poissons, qui lui mettaient l’eau à la bouche.

- Très bons, ces merlans !

- Exquis, ces mulets !

- Délicieuses, ces dorades !

- Une merveille, cette langouste !

- Un régal, ces anchois, même avec la tête !

Comme vous pouvez l’imaginer, les merlans, les mulets, les dorades, la langouste et les anchois allèrent tous dans la bassine, pour tenir compagnie aux rougets.

Le dernier qui resta dans le filet fut Pinocchio.

A peine le Pêcheur l’eut-il sorti du filet que ses gros yeux vers s’arrondirent de stupeur et il cria :

- Qu’est-ce que c’est que ce poisson-là ? Ce genre de poisson, je n’en ai jamais mangé.

Il l’observa avec attention, et après l’avoir bien regardé de tous côtés, il finit par dire :

- J’ai compris. Ce doit être un crabe de mer. Alors Pinocchio, vexé de s’entendre traiter de crabe, dit avec un accent de mauvaise humeur :

- Un crabe, moi ? Qu’est-ce que c’est que ces façons ?  Je suis un pantin.

- Un pantin, répliqua le Pêcheur. C’est vrai, le poisson-pantin est un poisson nouveau. Tant mieux ! Je le mangerai avec plus de plaisir.

- Me manger ? Mais vous ne voulez pas comprendre que je ne suis pas un poisson ? Vous n’entendez pas comment je parle, comment je discute comme vous ?

- C’est vrai, admit le Pêcheur. Je vois bien que tu es un poisson, et puisque tu as la chance de parler et de raisonner comme moi, je vais te traiter avec respect.

- Et qu’est-ce que ça serait, ce respect ?

- En signe d’amitié et d’estime particulière, je te laisserai choisir la manière dont tu veux être cuit. Tu préfères être frit à la poêle ou tu préfères être grillé à la sauce tomate ?

- A dire la vérité, répondit Pinocchio, si j’ai le choix, je préfèrerais rester libre, pour pouvoir m’en retourner chez moi.

- Tu rigoles ! Tu crois que je veux rater l’occasion de manger un poisson aussi rare ! Ce n’est pas tous les jours que je pêche un poisson-pantin dans cette mer. Laisse-moi faire. Je vais te faire frire dans la poêle, au milieu de tous les autres poissons et tu seras content. Etre cuit en compagnie est toujours une consolation.

Le malheureux Pinocchio, entendant cela, commença à pleurer, à crier, à gémir, en disant :

- J’aurais mieux fait d’aller à l’école ! J’ai voulu écouter mes mauvais camarades et maintenant, je le paye. Ih ! ih ! ih !

Il se tortilla comme une anguille et il faisait des efforts incroyables pour s’échapper des griffes de ce Pêcheur vert qui, ayant pris une poignée de joncs, le ficela des pieds à la tête, comme un saucisson, et il le jeta au fond de la bassine avec les autres.

Puis il sortit une écuelle de bois pleine de farine, et il se mit à saupoudrer tous les poissons. Au fur et à mesure qu’il les avait enfarinés, il les jetait dans la poêle.

Les premiers à être jetés dans l’huile bouillante furent les pauvres rougets, puis les merlans, les mulets, les dorades, le crabe et les anchois. Puis arriva le tour de Pinocchio, qui, se voyant près de la mort, et quelle mort horrible, fut pris de tant de tremblements d’épouvante qu’il n’avait plus la force de supplier.

Le pauvre enfant levait des yeux suppliants, mais le Pêcheur vert, sans état d’âme, le tourna cinq ou six fois dans la farine, de la tête aux pieds, si bien qu’il semblait être devenu un pantin de plâtre.

Puis il le prit par la tête et…

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4 janvier 2011


Carole

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29

Chapitre 29

Alors que le Pêcheur était sur le point de jeter Pinocchio dans la poêle, entra dans la grotte un gros chien, alléché par l’odeur de la friture.

- Va-t’en ! cria le Pêcheur, en le menaçant et en tenant encore dans ses mains le pauvre pantin tout enfariné.

Mais le pauvre chien avait une faim comme quatre. Il se mit à gémir en remuant la queue, comme pour dire :

- Donne moi un peu de ta friture et je m’en vais.

- Va t’en, te dis-je, répéta le Pêcheur, et il allongea la jambe pour lui donner un coup de pied.

Alors le Bouledogue, qui avait de plus en plus faim, n’était pas d’humeur à se laisser brutaliser. Il se retourna vers le Pêcheur, en montrant des crocs menaçants.

En même temps, il entendit une petite voix qui criait :

- Au secours, Alidor ! Si tu ne me sauves pas, je suis frit !

Le Bouledogue reconnut immédiatement la voix de Pinocchio. Il se rendit compte que la voix était sortie du fagot enfariné que le Pêcheur tenait à la main.

Alors, qu’est-ce qu’il fit ? Il sauta d’un bond sur le fagot enfariné et, en le tenant avec précaution dans sa gueule, il sortir en courant de la grotte et partit comme un éclair.

Le Pêcheur, irrité de voir s’échapper un poisson qu’il aurait mangé volontiers, se mit à courir après le chien. Mais, après quatre pas,  il se mit à tousser tellement violemment qu’il fut obligé de retourner en arrière.

Dès qu’Alidor eut retrouvé le chemin qui menait à la ville, il s’arrêta et posa délicatement son ami Pinocchio par terre.

- Que de mercis je te dois ! dit le pantin.

- Pas besoin, répondit le chien. Tu m’as sauvé la vie et je n’ai fait que te rendre ta bonne action. Tu sais, dans ce monde, il faut toujours s’entr’aider les uns les autres.

- Mais comment as-tu fait pour arriver dans cette grotte ?

- J’étais allongé sur la plage, plus mort que vif, quand tout à coup, le vent m’a apporté une bonne odeur de friture, qui m’a ouvert l’appétit, et j’y suis allé directement. Si j’étais arrivé une minute plus tard…

- Ne dis rien ! hurla Pinocchio qui tremblait encore de peur. Ne me dis rien ! Si tu étais arrivé une minute plus tard, j’aurais été bel et bien frit, mangé et digéré. Brrr ! J’en ai froid dans le dos rien que d’y penser !

Alidor, en riant, tendit la patte à Pinocchio, qui la lui serra très fort, en guise de bonne amitié. Et puis, ils se séparèrent.

Le chien reprit le chemin de sa maison. Pinocchio, resté seul, alla jusqu’à une chaumière qui était tout près de là et il demanda à un petit vieux, qui se réchauffait au soleil sur le pas de sa porte :

- Bonjour, monsieur. Avez-vous des nouvelles d’un pauvre garçon qui a reçu un coup sur la tête et qui s’appelle Eugène ?

- Le garçon a été porté par quelques pêcheurs ici, chez moi, et maintenant…

- Maintenant, il est mort, l’interrompit Pinocchio.

- Non, maintenant il est guéri et il est rentré chez lui.

- C’est vrai ? C’est vrai ? cria le pantin en sautant de joie. Donc la blessure n’était pas grave ?

- Non, mais elle aurait pu être très grave, et même mortelle, parce qu’il a reçu sur la tête un gros livre relié en carton.

- Et qui le lui a lancé ?

- Un de ses camarades de classe, un certain Pinocchio.

- Et qui est ce Pinocchio ? demanda le pantin en faisant semblant de ne rien savoir.-Ils disent que c’est un mauvais garçon, un vagabond, un vrai bon à rien …

- Ce n’est pas vrai ! Tout ça, ce sont des calomnies.

- Tu le connais, toi, ce Pinocchio ?

- De vue, répondit le pantin.

- Et que sais-tu de lui ? lui demanda le petit vieux.

- Moi, je crois qu’il est un bon fils, qui aime étudier, obéissant, affectueux avec son père et pour toute sa famille.

En disant tous ces mensonges, Pinocchio se toucha le nez et il s’aperçut qu’il s’était allongé de plus de dix centimètres. Alors, tout effrayé, il commença à crier :

- Ne croyez pas, monsieur, tout ce que je viens de vous dire, parce que je connais bien Pinocchio et je peux vous assurer que c’est un garnement, un désobéissant et un vaurien qui, au lieu d’aller à l’école, va vagabonder avec ses camarades.

A peine eut-il prononcé ces mots que son nez retrouva sa taille.

- Et pourquoi es-tu blanc comme ça ? lui demanda le petit vieux.

- Je vais vous le dire. Sans m’en apercevoir, je me suis frotté contre un mur, qui était blanchi de frais, répondit le pantin, qui avait honte de dire qu’on l’avait fariné comme un poisson, pour le faire frire dans une poêle.

- Et qu’est-ce que tu as fait de ta veste, de ton pantalon et de ton béret ?

- J’ai rencontré des voleurs, qui me les ont pris. Dites-moi, mon bon monsieur, vous n’auriez pas, par hasard, quelque chose pour m’habiller, pour que je puisse rentrer chez moi ?

- Mon garçon, je n’ai pas de vêtements, mais j’ai un petit sac où je mets de l’herbe sèche. Si tu le veux, prends-le. Il est là.

Pinocchio ne se le fit pas dire deux fois. Il prit le sac qui était vide, il découpa avec les ciseaux un petit trou dans le fond et deux trous sur les côtés, puis il l’enfila comme une chemise. Et, ainsi habillé, il se dirigea vers la ville.

Mais, le long de la route, il ne se sentait pas tranquille. Il s’arrêtait, il faisait un pas en avant, un pas en arrière, et il se disait :

-Comment je vais faire pour me présenter devant ma bonne petite Fée ? Qu’est-ce qu’elle va dire quand elle me verra ? Est-ce qu’elle voudra encore me pardonner cette deuxième désobéissance ? Jamais elle ne me pardonnera. Oh non, elle ne me pardonnera certainement jamais. Maintenant, je sais ce que je dois faire. Parce que je suis un vaurien qui promet sans arrêt de me corriger, mais je ne tiens jamais mes promesses.

Quand il arriva à la ville, il faisait déjà nuit et il commençait à pleuvoir à seaux. Alors, il alla tout droit à la maison de la Fée, bien décidé à frapper à la porte et à se faire ouvrir.

Mais quand il fut arrivé, il manqua de courage et, au lieu de frapper, il s’éloigna d’une vingtaine de pas. Puis il retourna à la porte, mais il n’osa pas frapper et repartit. Une troisième fois, la même chose. Enfin, la quatrième fois, en tremblant, il prit le heurtoir et donna un petit coup.

Il attendit, attendit. Finalement, au bout d’une demi-heure, une fenêtre s’ouvrit au dernier étage (la maison avait quatre étages) et Pinocchio vit apparaître une grosse Limace qui avait une lumière sur la tête et qui disait :

- Qu’est-ce que c’est, à cette heure-ci ?

- La Fée est-elle chez elle ? demanda Pinocchio.

- La Fée dort et ne veut pas être dérangée. Qui es-tu ?

- C’est moi.

- Qui, toi ?

- Pinocchio.

- Quel  Pinocchio ?

- Le pantin, celui qui habite dans la maison de la Fée.

- Ah ! J’ai compris ! dit la Limace. Attends-moi, je descends et je t’ouvre tout de suite.

- Dépêche-toi, par pitié, parce que je meurs de froid.

- Mon enfant, je suis une Limace, et les Limaces ne se pressent jamais.

Une heure passa, puis deux, et la porte ne s’ouvrait pas. Alors Pinocchio, qui tremblait de froid, à cause de la peur et de l’averse qu’il recevait sur le dos, se décida et frappa une seconde fois, et il frappa plus fort.

Au second coup, une fenêtre s’ouvrit à l’étage au dessous et la même Limace se mit à la fenêtre.

- Ma belle petite Limace, cria Pinocchio de la rue, ça fait deux heures que j’attends, et quand on attend, deux heures sont plus longues que deux années. Dépêche-toi, par pitié !

- Mon enfant, dit la Limace du haut de sa fenêtre, mon enfant, je suis une Limace et les Limaces ne se pressent jamais.

Et la fenêtre se referma.

Bientôt ce fut minuit. Puis une heure, deux heures, et la porte était toujours fermée.

Alors Pinocchio, ayant perdu patience, pris de fureur, s’approcha du heurtoir  pour  donner un coup à réveiller toute la maison. Mais le marteau, qui était en fer, glissa comme une anguille, échappa des mains du pantin et alla rouler dans le caniveau.

- Ah, c’est comme ça, cria le pantin, de plus en plus en colère. Puisque le marteau est parti, je vais taper à coups de pied.

Et, en s’éloignant un peu, le pantin donna un énorme coup de pied dans la porte. Le coup fut si fort que le pied s’enfonça dans le bois jusqu’à mi-mollet. Et quand le pantin voulut l’arracher, il n’y arriva pas, parce que le pied était resté coincé dedans, comme un clou bien enfoncé.

Imaginez-vous le pauvre Pinocchio, qui dut passer tout le reste de la nuit un pied par terre et l’autre en l’air.

Le lendemain matin, au lever du jour, la porte s’ouvrit enfin. Cette brave bête de Limace, pour descendre du quatrième étage jusqu’au rez-de-chaussée, avait mis seulement neuf heures. Il faut dire qu’elle avait pris une belle suée.

- Qu’est-ce qui est arrivé à ton pied, pour être coincé dans la porte ? demanda-t-elle en riant au pantin.

- C’est un accident. Ma belle petite Limace, est-ce que vous pourriez me délivrer ?

- Mon enfant, pour ça, il faudrait un menuisier, et je ne suis pas menuisier.

- Demande à la Fée de ma part.

- La Fée dort et ne veut pas être dérangée

- Mais que veux-tu que je fasse toute la journée, cloué à cette porte ?

- Amuse-toi à compter les fourmis qui passent dans la rue.

- Au moins apporte-moi quelque chose à manger, parce que je meurs de faim.

- Tout de suite, dit la Limace.

En fait, au bout de trois heures, Pinocchio la vit revenir avec un plat d’argent sur la tête. Dedans, il y avait un morceau de pain, du poulet rôt et quatre abricots.

- Voici le déjeuner que la Fée t’envoie, dit la Limace.

A la vue de ce repas, Pinocchio se sentit tout consolé. Mais, quand il commença à manger, quelle fut sa déception en s’apercevant que le pain était de plâtre, le poulet en carton et les quatre abricots, de la terre peinte.

Il voulait pleurer, il voulait céder au désespoir, il voulait jeter le plat et tout ce qu’il y avait dedans. Mais, à cause de la douleur et de la faim, il tomba évanoui.

Quand il revint à lui, il se trouvait sur un canapé, et la Fée était à côté de lui.

- Encore cette fois, je te pardonne, dit la Fée, mais gare à toi si tu recommences à faire des bêtises.

Pinocchio promit et jura qu’il étudierait et qu’il se conduirait toujours bien.  Et il tint parole tout le reste de l’année. En fait, juste avant les vacances, il eut l’honneur d’être reconnu comme le meilleur élève de l’école. Et tout son comportement en général, fut jugé tellement  satisfaisant et digne d’éloges  que la Fée, toute contente, lui dit

- Demain, finalement, ton vœu sera exaucé.

- C’est-à-dire

- Demain, tu ne seras plus un pantin de bois et tu deviendras un vrai petit garçon.

Qui n’a pas vu la joie de Pinocchio, en entendant cette nouvelle, ne peut pas se l’imaginer. Tous ses amis et ses camarades d’école devaient être invités, le lendemain, pour une grande fête dans la maison de la Fée, pour célébrer ce grand évènement. La Fée avait préparé deux cents tasses de café au lait et quatre cents petits pains beurrés par-dessus et par-dessous. Cette journée promettait d’être magnifique et très joyeuse, mais…

Décidément, dans la vie des pantins, il y a toujours un « mais » qui gâche tout.

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4 janvier 2011


Carole

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30

Chapitre 30

Naturellement, Pinocchio demanda à la Fée la permission de faire le tour de ses amis, pour les inviter. Et la Fée lui dit :

- D’accord ! Tu peux aller inviter tes amis à la fête de demain. Mais souviens-toi que tu dois rentrer à la maison avant la nuit. Tu as compris ?

- Je vous promets d’être de retour dans une heure, répondit le pantin.

- Prends garde, Pinocchio. Tous les enfants ont vite fait de promettre, mais, la plupart du temps, ils ne tiennent pas leurs promesses.

- Mais moi, je ne suis pas comme les autres enfants. Quand je promets une chose, je tiens ma promesse.

- Nous verrons ! Mais si tu désobéis, tant pis pour toi.

- Pourquoi ?

- Parce que les enfants qui n’écoutent pas les conseils de ceux qui savent mieux qu’eux, ils vont toujours au-devant de quelque mésaventure.

- Je m’en suis aperçu, dit Pinocchio. Mais maintenant, on ne m’y reprendra plus.

- Nous verrons si tu dis vrai.

Sans rien ajouter, le pantin embrassa la bonne Fée, qui était pour lui une maman, et, en chantant et en dansant, il sortit.

En moins d’une heure, tous ses amis furent invités. Quelques uns acceptèrent tout de suite de grand cœur. Les autres, au début, se firent un peu prier, mais quand ils surent qu’il y aurait  des petits pains à tremper dans le café au lait et qu’ils seraient beurrés des deux côtés, ils finirent tous par dire : « Nous viendrons nous aussi, pour te faire plaisir ! »

Or, il faut savoir que, parmi tout ses camarades d’école, il y en avait un qu’il préférait à tous les autres. Il s’appelait Roméo, mais tout le monde l’appelait « La Chandelle » parce qu’il était sec, long et maigre comme une bougie.

La Chandelle était le garçon le plus paresseux et le plus désobéissant de toute l’école. Mais Pinocchio l’aimait beaucoup. Il alla chez lui, pour l’inviter à la fête, mais il ne le trouva pas. Il y retourna mais la Chandelle n’y était toujours pas. Il y retourna une troisième fois et il fit encore le chemin pour rien.

Où le trouver ? Il chercha de ci, de là et finalement, il le découvrit, caché sous le porche d’une ferme.

- Qu’est-ce que tu fais là, lui demanda Pinocchio en s’approchant.

- J’attends minuit, pour partir.

- Où vas-tu ?

- Loin, très loin.

- Je suis allé trois fois chez toi pour te chercher.

- Qu’est-ce que tu me voulais ?

- Tu ne sais pas le grand bonheur qui m’arrive ?

- Lequel ?

- Demain, je ne serai plus un pantin et je deviendrai un garçon comme les autres.

- Grand bien te fasse !

- Donc, demain, je t’attends pour le petit déjeuner à la maison.

- Mais je te dis que je pars ce soir.

- A quelle heure ?

- Bientôt.

- Et où vas-tu ?

Je vais habiter dans un pays… qui est le plus beau pays du monde : un vrai pays de Cocagne.

-Comment s’appelle-t-il ?

Il s’appelle « Le pays des Jouets ». Pourquoi tu ne viendrais pas toi aussi ?

-Moi ? Oh non !

-Tu as tort, Pinocchio. Crois-moi, si tu ne viens pas, tu t’en repentiras. Où veux-tu trouver un pays meilleur pour nous autres enfants ? Là-bas, il n’y a pas d’écoles, là-bas, il n’y a pas de maîtres, là-bas, il n’y a pas de livres. Dans ce pays béni, on n’étudie jamais. Ici, le jeudi, il n’y a pas d’école. Là-bas, la semaine se compose de six jeudis et d’un dimanche. Les vacances commencent le premier janvier et se terminent le 31 décembre. Ça, c’est un pays qui me plait vraiment ! C’est comme ça que devraient être tous les pays.

- Et que faites-vous toute la journée au pays des Jouets ?

- On s’amuse du matin au soir. Le soir, on va se coucher et le lendemain, on recommence. Qu’est-ce que tu en dis ?

- Hum ! dit Pinocchio, en secouant la tête légèrement, comme pour dire « C’est une vie qui me conviendrait bien, à moi aussi ! »

- Donc, tu veux partir avec moi ? Oui ou non ? Décide-toi !

- Non, non, et puis non. J’ai promis à ma bonne Fée de devenir un bon garçon et je veux tenir ma promesse. Aussi, puisque je vois que le soleil se couche, je te laisse et je m’en vais vite. Donc adieu et bon voyage !

- Où cours-tu comme ça ?

- A la maison. Ma bonne Fée veut que je rentre avant la nuit.

- Attends une minute !

- Je suis déjà en retard !

- Une minute seulement.

- Et si la Fée me gronde ?

- Laisse-la crier. Quand elle aura bien crié, elle s’arrêtera, dit ce vaurien de Chandelle.

- Et comment fais-tu ? Tu pars seul ou en compagnie ?

- Seul ? Nous serons plus de cent enfants.

- Et le voyage se fait à pied ?

- A minuit va passer une charrette qui doit me conduire jusqu’à ce pays merveilleux.

- Je paierais cher pour que la charrette passe maintenant ? soupira Pinocchio.

- Pourquoi ?

- Pour vous voir partir tous ensemble.

- Reste encore un peu et tu nous verras.

- Non, non, je veux rentrer chez moi.

- Attends encore une minute.

-Je n’ai que trop attendu déjà. La Fée doit s’inquiéter.

- Pauvre Fée. Elle a peur que tu te fasses manger par les chauves-souris ?

- Mais tu es sûr, ajouta Pinocchio, que, dans ce pays, il n’y a pas d’école ?

- Pas l’ombre d’une seule.

- Et pas de maîtres ?

- Pas un seul.

- Et on n’est pas obligé d’étudier ?

- Jamais, jamais, jamais !

- Quel beau pays, dit Pinocchio, se sentant venir l’eau à la bouche. Quel beau pays. Je n’y suis jamais allé, mais je me l’imagine.

- Pourquoi tu ne viens pas, toi aussi ?

- Ne me tente pas, ça ne sert à rien. J’ai promis à ma bonne Fée de devenir un bon petit garçon, je ne veux pas manquer à ma parole.

- Donc adieu, et salue bien les écoles primaires, et même les collèges, si tu en rencontres un au coin de la rue.

- Adieu, Chandelle. Fais bon voyage, amuse-toi bien et pense quelquefois à tes amis.

Ceci dit, le pantin fit deux pas pour s’en aller. Mais il s’arrêta et, se tournant vers son ami, il lui demanda :

- Mais est-ce que tu es sûr que, dans ce pays, toutes les semaines comportent six jeudis et un dimanche ?

- Sûr et certain !

- Mais est-ce que tu es sûr que les vacances commencent le premier janvier et finissent le 31 décembre ?

- Sûr et certain !

- Quel beau pays, répéta Pinocchio, brûlant de convoitise. Puis, résolument, il ajouta :

- Donc adieu et bon voyage !

- Adieu !

- Et quand partez-vous ?

- Dans peu de temps.

- Dommage ! Si vous partiez dans une minute, je pourrais attendre.

- Et la Fée ?

- De toute façon, maintenant il est tard et une heure de plus ou de moins, ça revient au même.

- Pauvre Pinocchio ! Et si la Fée se met à crier ?

- Je la laisserai crier. Et quand elle aura bien crié, elle s’arrêtera.

Pendant ce temps, la nuit était tombée. Tout d’un coup, ils virent briller une lumière dans le lointain, et ils entendirent des sons de cloches et de trompettes, qui semblaient être le bourdonnement d’un moustique !

- La voilà ! cria Chandelle en sautant sur ses pieds.

- Qui est là ? demanda Pinocchio à mi-voix.

- C’est la charrette qui vient me chercher. Alors, tu viens, oui ou non ?

- Mais tu es bien sûr que, dans ce pays, on n’est pas obligé d’étudier ?

- Jamais, jamais, jamais.

- Quel beau pays ! Quel beau pays ! Quel beau pays !

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4 janvier 2011


Carole

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31

Chapitre 31

Enfin, la charrette arriva, sans faire de bruit, parce que ses roues étaient enveloppées de paille et de chiffons.

Elle était tirée par douze paires d’ânes, tous de la même taille, mais avec des pelages différents. Certains étaient gris, d’autres blancs, d’autres poivre et sel, et certains avaient de grandes rayures jaunes et bleues.

Mais la chose la plus étonnante était celle-ci : ces vingt quatre ânes, au lieu d’être ferrés comme toutes les autres bêtes de somme, avaient aux pieds des petites bottes d’homme en cuir blanc.

Et le conducteur de la charrette ?

Figurez-vous un homme plus large que long, mou et gras comme une motte de beurre, avec un visage rose et une petite bouche qui riait toujours, et une petite voix douce et caressante, comme le ronronnement d’un chat qui veut se faire câliner par sa maîtresse.

Tous les enfants, en le voyant, étaient pris d’affection pour lui et ils se dépêchèrent de monter dans la charrette, pour être conduits dans le pays de Cocagne connu sur les cartes de géographie sous le nom de « Pays des Jouets ».

La charrette était déjà pleine de garçons entre huit et douze ans, empilés les uns sur les autres et serrés comme des anchois. Ils étaient tellement serrés qu’ils pouvaient à peine respirer. Mais personne ne disait « Oh ! », personne ne se plaignait. Savoir que, dans quelques heures, ils arriveraient dans un pays où il n’y avait ni écoles, ni maîtres, ni livres, les rendait tellement contents qu’ils ne sentaient ni la fatigue, ni la faim, ni la soif, ni le sommeil.

Dès que la charrette fut arrêtée, le petit homme se tourna vers Pinocchio et, avec mille sourires et mille manières, il lui demanda en souriant :

- Dis-moi, mon beau garçon, veux-tu venir toi aussi dans ce pays merveilleux ?

- Bien sûr que je voudrais venir.

- Mais je t’avertis, mon chéri, qu’il n’y a plus de place dans la charrette. Comme tu vois, tout est plein.

- Attendez, répliqua la Chandelle, s’il n’y a plus de place dedans, j’irai m’asseoir sur le siège à côté du conducteur.

En un saut, il monta à califourchon sur le siège.

- Et toi, mon amour, dit le petit homme, en se tournant vers Pinocchio, la bouche pleine de compliments. Qu’as-tu l’intention de faire ? Tu viens ou tu restes ?

- Je reste, répondit Pinocchio. Je veux rentrer à ma maison. Je veux étudier et je veux faire honneur à l’école, comme font tous les bons garçons.

- Grand bien te fasse !

- Pinocchio, dit alors la Chandelle, écoute-moi ! Viens avec nous et nous nous amuserons bien !

- Non, non, non !

- Viens avec nous, tu nous feras plaisir, crièrent trois ou quatre voix dans la charrette.

- Viens avec nous et tu nous feras plaisir ! hurlèrent toutes les voix.

- Si je viens avec vous, qu’est-ce que je vais dire à ma bonne Fée ? dit le pantin, qui commençait à hésiter.

- Ne te prends pas la tête avec tant de chagrin. Pense que nous allons dans un pays où nous serons les maîtres de faire tout ce qu’on veut du matin au soir !

Pinocchio ne répondit pas mais il soupira. Puis il soupira encore. Puis il soupira pour la troisième fois. Finalement, il dit :

- Faites-moi un peu de place ! Je veux venir moi aussi.

- Tout est plein, répondit l’homme. Mais, pour te montrer à quel point nous t’aimons, je vais te donner ma place sur le siège.

- Et vous ?

-J e ferai le chemin à pied.

- Non, je ne le permets pas. Je préfère monter sur le dos d’un de ces petits ânes, dit Pinocchio.

Sitôt dit, sitôt fait, il s’approcha de l’âne de la première paire et essaya de monter sur lui. Mais la bête, tournant la tête, lui donna un grand coup de tête dans l’estomac et le jeta les jambes en l’air.

Imaginez-vous l’éclat de rire de tous les enfants qui avaient vu ça !

Mais l’homme ne rit pas. Il s’approcha gentiment de l’âne rebelle et, en faisant semblant de lui donner un baiser, le mordit et lui arracha la moitié de l’oreille droite.

Pendant ce temps, Pinocchio s’était relevé, furieux et sauta sur le dos du pauvre animal. Et le saut fut si beau que les enfants cessèrent de rire et commencèrent à hurler : « Vive Pinocchio ! » avec des applaudissements qui n’en finissaient plus.

Soudain, le petit âne souleva ses pattes de derrière et, dans une formidable ruade, il envoya le pauvre pantin jusqu’au milieu de la rue, sur un tas de graviers.

Alors recommença une tornade de rire. Mais l’homme, au lieu de rire, se sentit tant de tendresse pour ce petit âne, que, dans un baiser, il lui emporta la moitié de l’autre oreille. Puis il dit au pantin :  Remonte à cheval et n’aie pas peur. Cet âne avait de drôles d’idées dans la tête, mais je lui ai dit deux mots à l’oreille et j’espère que maintenant, il sera doux et raisonnable.

Pinocchio monta. Et la charrette commença à avancer. Mais pendant que les ânes galopaient et que la charrette roulait sur les cailloux de la route, le pantin entendit une petite voix, qu’on entendait à peine, qui lui disait :

- Pauvre type ! Tu as voulu faire tes caprices, mais tu t’en repentiras.

Pinocchio, effrayé, regarda de ci de là, pour savoir d’où venaient ces paroles, mais il ne vit personne. Les ânes galopaient, la charrette roulait, les garçons dans la charrette dormaient, la Chandelle ronflait comme une toupie et l’homme, assis sur le siège, chantonnait entre ses dents :

Toute la nuit, les autres dorment

Et moi, je ne dors jamais.

Au bout d’un kilomètre, Pinocchio entendit la même petite voix qui lui disant :

- Rappelle-toi, espèce d’idiot ! Les enfants qui ne veulent pas étudier et tournent le dos aux livres, à l’école et aux maîtres, pour passer leur temps à s’amuser et à jouer, ne peuvent pas finir autrement que dans le malheur. J’en suis la preuve, et je peux te le dire. Un jour, tu pleureras comme moi, aujourd’hui, je pleure. Mais maintenant, c’est trop tard.

Entendant ces paroles murmurées, le pantin, plus épouvanté que jamais, sauta du dos de l’âne, qu’il alla prendre par le museau.

Et imaginez vous comment il resta bouche bée, quand il s’aperçut que son âne pleurait, et pleurait comme un enfant.

- Eh ! Monsieur l’homme, cria alors Pinocchio au conducteur de la charrette, vous savez ce qui se passe ? Cet âne pleure.

- Laisse-le pleurer. Il rira quand il sera marié.

- C’est vous qui lui avez appris à parler ?

- Non. Il a appris tout seul à marmonner quelques mots, en ayant passé trois ans dans une compagnie de chiens savants.

- Pauvre bête !

- Allez, allez ! dit l’homme. Ne perdons pas notre temps à regarder pleurer un âne. Remonte à cheval et allons-y. La nuit est froide et la route est longue.

Le pantin obéit sans rien dire. La charrette reprit sa route. Et le lendemain matin, à la pointe du jour, ils arrivèrent finalement au pays des Jouets.

Ce pays ne ressemblait à aucun autre. Il n’était habité que par des enfants. Les plus âgés avaient quatorze ans, les plus jeunes huit ans à peine. Dans les rues, il y avait une gaîté, un vacarme, des cris à vous briser les tympans. Il y avait partout des groupes d’enfants qui jouaient aux osselets, à la corde, au ballon. Il y en avait qui faisaient du vélo, d’autres étaient montés sur des chevaux de bois. Quelques uns jouaient à colin-maillard, aux quatre coins. Il y en avait  qui, costumés en clowns, mangeaient des bonbons, d’autres qui chantaient, qui dansaient, qui faisaient des culbutes, qui marchaient sur les mains, d’autres qui jouaient au cerceau. L’un d’eux était déguisé en général, avec un képi de carton et un uniforme de papier. Et ça chantait, ça hurlait, ça criait, ça sifflait, ça battait des mains, ça s’interpellait, ça chantait comme une poule qui vient de pondre, en somme un tel vacarme, un tel tohu-bohu, une telle bacchanale endiablée, qu’il fallait se mettre du coton dans les oreilles pour ne pas devenir sourd. Sur toutes les places, on voyait des théâtres sous tente, pleins à craquer d’enfants, du matin au soir, et sur tous les murs des maisons, on voyait, écrit au charbon, de belles choses comme : Vive les jouets ! A bas l’école ! Plus d’arithmétique ! et autres beaux conseils de ce genre.

Pinocchio, la Chandelle et tous les autres enfants qui avaient fait le voyage avec l’homme, dès qu’ils eurent posé le pied dans la ville, furent accueillis au milieu de cris de joie et, en quelques minutes, comme vous pouvez l’imaginer, ils devinrent amis avec tous les enfants. Qui pourrait être plus heureux ?

Au milieu de tous ces plaisirs et ces amusements, les heures, les jours et les semaines passèrent comme un éclair.

- Oh ! Quelle belle vie ! disait Pinocchio, chaque fois qu’il rencontrait la Chandelle.

- Tu vois bien que j’avais raison ? répondait la Chandelle. Et dire que tu ne voulais pas partir ! et dire que tu t’étais mis en tête de retourner à la maison de ta Fée, pour perdre ton temps à étudier. Si aujourd’hui, tu es libéré de l’ennui des livres et de l’école, c’est à moi que tu le dois, à mes conseils, à mon amitié, tu es d’accord ? Ce ne sont que les vrais amis qui peuvent se rendre des services comme ça !

- C’est vrai, Chandelle ! Si aujourd’hui, je suis un garçon vraiment heureux, c’est à toi que je le dois. Et le maître, au contraire, tu sais ce qu’il me disait en parlant de toi ? Il me disait toujours : Ne fréquente pas ce mauvais sujet de la Chandelle, parce que c’est un mauvais camarade et qu’il ne peut pas te conseiller autre chose que de faire le mal.

-Pauvre maître, répondit l’autre en hochant la tête. Je sais bien qu’il me détestait et qu’il s’amusait à toujours me calomnier, mais je suis généreux et je lui pardonne.

-Quelle grande âme ! dit Pinocchio en prenant affectueusement son ami dans ses bras et en lui donnant un baiser entre les yeux.

En attendant, cela faisait déjà cinq mois que durait cette belle vie de Cocagne, passée à s’amuser et à se divertir toute la journée, sans jamais voir ni un livre ni une école, quand, un beau jour, en se réveillant, Pinocchio eut une très mauvaise surprise qui le mit d’une humeur massacrante.

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4 janvier 2011


Carole

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32

Chapitre 32

Et vous savez ce que fut cette surprise ?

Je vais vous le dire. La surprise fut que Pinocchio, en se réveillant, se mit naturellement à se gratter la tête. Et, en se grattant la tête, il s’aperçut…

Devinez un peu ?

Il s’aperçut, à son grand étonnement, que ses oreilles avaient poussé de plus de vingt centimètres.

Vous vous rappelez que le pantin, quand il est né, avait des oreilles très petites, si petites qu’on ne les voyait pas. Imaginez comment il resta stupéfait en s’apercevant que ses oreilles, pendant la nuit, s’étaient allongées tellement qu’elles ressemblaient à deux serpillères.

Il alla tout de suite chercher un miroir, pour se regarder. Mais, ne pouvant trouver de miroir, il emplit d’eau une bassine et, en se regardant dedans, il vit ce qu’il n’aurait jamais voulu voir, il vit son visage avec une énorme paire d’oreilles d’âne.

Je vous laisse imaginer la douleur, la honte, le désespoir du pauvre Pinocchio !

Il commença à pleurer, à crier, à se taper la tête contre les murs mais, plus il se désespérait, plus ses oreilles grandissaient et elles devenaient toutes poilues au bout. Au bruit de ces cris stridents, entra dans la pièce une belle Marmotte, qui habitait l’étage au-dessus En voyant le pantin en si grand désespoir, elle lui demanda gentiment :

- Qu’y a-t-il, mon cher petit ?

- Je suis malade, chère Marmotte, très malade, et malade d’une maladie qui me fait peur. Tu t’y connais un peu en médecine ?

- Un petit peu.

- Essaie de savoir si j’ai de la fièvre.

La Marmotte allongea sa patte de devant et, après avoir pris le pouls de Pinocchio, lui dit en soupirant :

- Mon pauvre ami, j’ai bien peut que tu aies attrapé une mauvaise maladie.

- Laquelle ?

- Tu as une grande mauvaise fièvre.

- Et comment s’appelle cette fièvre ?

- C’est la fièvre des ânes.

- Qu’est-ce que c’est que cette fièvre ? demanda le pantin, qui avait peur de comprendre.

- Alors, je vais t’expliquer, continua la Marmotte. Sache donc que, dans deux ou trois heures, tu ne seras plus un pantin, ni même un enfant…

- Et qu’est-ce que je serai ?

- Dans deux ou trois heures, tu deviendras bel et bien un vrai âne, comme ceux qui tirent la charrette et portent les choux et la salade au marché.

- Oh ! Pauvre de moi ! Pauvre de moi ! cria Pinocchio, en attrapant rageusement ses deux oreilles et en tirant dessus, comme si elles étaient les oreilles de quelqu’un d’autre.

- Mon cher, répondit la Marmotte pour le consoler, que veux-tu faire ? C’est le destin ! C’est écrit dans tous les livres de la sagesse que tous les enfants paresseux qui détestent l’école, les livres et les maîtres, qui passent leurs journées à s’amuser et à jouer, doivent finir comme ça et deviennent, un jour ou l’autre, de petits ânes.

- Mais pourquoi c’est comme ça ?

- Ne cherche pas à savoir pourquoi. Maintenant, ça ne sert à rien de te plaindre. Il te fallait y penser avant !

- Mais ce n’est pas ma faute ! C’est la faute à la Chandelle, crois-moi, ma petite Marmotte.

- Et qui est la Chandelle ?

- Un camarade de classe. Je voulais rentrer à la maison, je voulais être obéissant, je voulais continuer à étudier et être l’honneur de l’école. Mais la Chandelle m’a dit : « Pourquoi tu veux te donner la peine d’étudier ? Pourquoi aller à l’école ? Viens plutôt avec moi, au pays des Jouets. Là, on n’étudie pas. On s’amusera du matin au soir et nous serons toujours heureux. »

- Et pourquoi as-tu suivi ces mauvais conseils ?

- Pourquoi ? Parce que, ma petite Marmotte, je suis un pantin sans cervelle… et sans cœur. Oh ! Si j’avais eu un tant soit peu de cœur, je n’aurais jamais abandonné cette bonne Fée, qui m’aimait comme une maman et qui avait tant fait pour moi ! Et, de ces heures-ci, je ne serais plus un pantin mais un vrai garçon, comme tous les autres. Mais, si je rencontre la Chandelle, gare à lui ! Je vais lui dire deux mots.

Il fit le geste de vouloir sortir. Mais, quand il fut à la porte, il se rappela qu’il avait une paire d’oreilles d’âne et il eut honte de se montrer en public. Alors, qu’est-ce qu’il imagina ? Il prit un grand bonnet de coton et se l’enfonça sur la tête jusqu’au bout du nez.

Puis il sortit et il se mit à chercher la Chandelle dans tous les coins. Il le chercha dans les rues, sur les places, au théâtre, partout ! Mais il ne le trouva pas. Il demandait à tous ceux qu’il rencontrait en chemin, mais personne ne l’avait vu.

Alors, il alla le chercher chez lui et, arrivé devant la porte, il frappa :

- Qui est là ? demanda la Chandelle, de l’intérieur.

- C’est moi ! répondit le pantin.

- Attends un peu, je vais t’ouvrir. Au bout d’une demi-heure, la porte s’ouvrit. Et imaginez la surprise de Pinocchio quand en entrant dans la salle, il vit son ami la Chandelle avec, sur la tête, un grand bonnet de coton, qui lui descendait jusque sous le nez.

A la vue de ce bonnet, Pinocchio se sentit consolé tout de suite et il pensa :

- L’ami Chandelle a la même maladie que moi ! Il a peut-être la fièvre de l’âne.

Et, faisant semblant de ne s’être aperçu de rien, il lui demanda en souriant :

- Comment vas-tu, ma chère Chandelle ?

- Très bien ! Comme une souris au milieu d’un fromage de parmesan.

- C’est bien vrai ?

- Et pourquoi ce serait un mensonge ?

- Excuse-moi, mon ami. Alors, pourquoi tu as un grand bonnet de coton qui te descend jusqu’aux oreilles ?

- Le médecin me l’a ordonné, parce que je me suis fait mal au genou. Et toi, mon cher pantin, pourquoi portes-tu ce bonnet qui te descend jusqu’au nez ?

- Le médecin me l’a ordonné, parce que je me suis brûlé le pied.

- Oh : Pauvre Pinocchio !

- Oh ! Pauvre Chandelle

Après ces mots, il y eut un grand silence, pendant lequel les deux amis ne firent rien d’autre que de se regarder malicieusement.

Finalement le pantin, d’une petite voix, dit à son camarade :

- Je suis curieux, ma chère Chandelle. Est-ce que tu as déjà souffert des oreilles ?

- Jamais ! Et toi ?

- Moi non plus. Je te demande ça parce que, ce matin, j’ai mal à une oreille.

- Moi aussi, comme toi.

- Toi aussi ? Et quelle oreille ? Ou alors toutes les deux ?

- Toutes les deux. Et toi

- Toutes les deux. C’est peut-être la même maladie.

- J’ai bien peur que oui.

- Tu veux me faire plaisir, la Chandelle ?

- Volontiers.

- Fais-moi voir tes oreilles

- Pourquoi pas ? Mais avant, je veux voir les tiennes, mon cher Pinocchio.

- Non, toi le premier.

- Non, très cher ! Toi le premier et moi après.

- Bon, alors, faisons comme les bons amis.

- C’est-à-dire ?

-  Enlevons ensemble nos bonnets, en même temps. D’accord ?

-D’accord !

- Alors, attention !

Et Pinocchio commença à compter à haute voix  :

- Un ! Deux ! Trois !

A « trois », les garçons prirent leur bonnet et le jetèrent en l’air. Et alors, il y eut une scène incroyable, mais pourtant vraie. Quand Pinocchio et la Chandelle se virent tous les deux, touchés par le même malheur, au lieu de rester vexés et malheureux, ils  commencèrent  à admirer leurs oreilles, qui avaient tellement grandi et, pour finir, ils éclatèrent de rire. Et ils riaient, ils riaient, ils riaient quand, tout à coup, la Chandelle s’arrêta d’un coup et, tremblant et changeant de couleur, il dit à son ami :

- Au secours ! Au secours ! Pinocchio !

- Qu’est-ce qui t’arrive ?

- Aïe ! Je ne tiens plus sur mes jambes.

- Moi non plus, cria le pantin en pleurant et en titubant.

Et, en disant ceci, ils tombèrent tous les deux à terre et, marchant à quatre pattes, ils commencèrent par tourner autour de la salle. Et, pendant qu’ils couraient, leurs bras devinrent des pattes, leurs visages s’allongèrent et devinrent des museaux et leur peau se couvrit d’un pelage gris clair, tacheté de noir.

Mais le plus mauvais moment pour les deux étourdis, savez-vous quand il arriva ? Le plus mauvais moment et le plus humiliant fut quand ils sentirent leur pousser une queue sur le derrière. Vaincus par la douleur et par la honte, ils se mirent à pleurer et à se lamenter sur leur destin.

Ils auraient mieux fait de se taire. Au lieu des gémissements et des lamentations, on entendit braire des ânes et tous les deux criaient en chœur : Hi han ! Hi han ! Hi han !

Tout à coup, on frappa à la porte.

- Ouvrez ! Je suis le conducteur de la charrette qui vous a amenés ici. Ouvrez tout de suite ou gare à vous !

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4 janvier 2011


Carole

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33

Chapitre 33

Voyant que la porte ne s’ouvrait pas, l’Homme l’ébranla d’un grand coup de pied. Il entra dans la salle et  il dit, de sa même petite voix mielleuse, à Pinocchio et à la Chandelle :

- Parfait, mes garçons ! Vous avez bien fait de braire. J’ai reconnu tout de suite votre voix. Et me voilà !

En entendant ces mots, les deux ânes restèrent tout penauds, la tête en bas, les oreilles basses et la queue entre les jambes.

Pour commencer, l’Homme les caressait, lissait leur poil, les palpait, puis, sortant une brosse, il commença à les étriller vigoureusement. Et quand, à force de toilettage, il les eut rendus brillants comme deux miroirs, il leur passa un licou et les conduisit sur la place du marché, en espérant les vendre en faisant un bon bénéfice.

En fait, les acheteurs ne se firent pas attendre.

La Chandelle fut acheté par un cultivateur dont l’âne était mort la veille, et Pinocchio fut vendu au Directeur d’une compagnie d’acrobates et de clowns, qui l’achetait pour le faire sauter et danser avec les autres animaux de la compagnie.

Vous avez compris, mes petits amis, le beau métier que faisait cet Homme ?  Cette brute monstrueuse, qui avait une physionomie toute de lait et de miel, allait de temps en temps faire un petit tour dans le monde. Pendant son voyage, il recrutait, en faisant beaucoup de promesses et de flatteries, tous les enfants paresseux qui détestaient les livres et l’école. Et, après les avoir chargés sur sa charrette, il les conduisait au pays des Jouets, pour qu’ils passent tout leur temps à jouer, à crier et à s’amuser. Après, quand ces pauvres enfants, à force de toujours jouer et ne jamais étudier, devenaient des ânes, alors, tout content, il les prenait et allait les vendre dans les foires et les marchés. Comme, en quelques années, il en avait vendu beaucoup, il était devenu millionnaire.

Je ne sais pas ce qu’il advint de la Chandelle. En revanche, je sais que Pinocchio, dès les premiers jours, fut confronté à une vie très dure et misérable.

Après l’avoir conduit à l’écurie, son nouveau patron, le Directeur de la troupe,  emplit sa mangeoire de paille hachée. Mais Pinocchio, après en avoir goûté une bouchée, la recracha.

Alors le Directeur, en grommelant, remplit sa mangeoire de foin. Mais Pinocchio n’aimait pas le foin non plus. :

- Ah ! Le foin non plus ne te plait pas ? cria le Directeur en colère. Attends, mon bel âne, et si tu as des lubies en tête, je vais te les enlever, moi.

Et, pour lui faire bien comprendre, il lui donna un grand coup de fouet dans les jambes.

Pinocchio, tout endolori, commença à pleurer et à braire, tout en disant :

- La paille, je ne peux pas la digérer !

- Alors, mange le foin, répliqua le Directeur, qui comprenait le langage des ânes

- Mais, mais le foin me donne mal à l’estomac !

- Donc tu crois que, parce que tu es un âne, je vais te nourrir de poulets et de galantine ? ajouta le Directeur, de plus en plus en colère et en lui donnant un autre coup de fouet.

Après ce second coup, Pinocchio, par prudence, se calma et ne dit plus un mot.

Puis la porte de l’écurie fut fermée et le pantin resta seul. Et comme ça faisait plusieurs heures qu’il n’avait rien mangé il commença à bailler de faim. Et, en baillant, il ouvrait une bouche aussi grande qu’un four.

A la fin, ne trouvant rien d’autre dans la mangeoire, il se résigna à mâchouiller un peu de foin. Après l’avoir bien mastiqué, il ferma les yeux et l’avala.

- Ce foin n’est pas trop mauvais, dit-il entre ses dents, mais j’aurais mieux fait de continuer à étudier. De ces heures-ci, au lieu de foin, je pourrais me régaler avec un morceau de pain frais  et quelques tranches de saucisson. Mais patience !

Le lendemain matin, en se réveillant, il chercha tout de suite dans la mangeoire un peu de foin. Mais il n’en trouva pas, parce qu’il l’avait tout mangé pendant la nuit.

Alors, il prit une bouchée de paille hachée. Mais, tout en mâchant, il pensait que le goût de la paille ne valait pas celui du rizotto ou du gratin de macaronis.

- Patience ! répéta-t-il, en continuant à mâcher. Je voudrais que mon malheur serve de leçon à tous les enfants désobéissants qui ne veulent pas étudier. Patience ! Patience !

- Patience, mon œil ! hurla le patron, entrant dans l’écurie à ce moment-là. Tu crois peut-être, mon bel âne, que je t’ai acheté seulement pour te donner à boire et à manger ? Je t’ai acheté pour que tu travailles et pour que tu me fasses gagner beaucoup d’argent. Maintenant, ça suffit, debout ! Viens avec moi sur la piste et je t’apprendrai à sauter dans des cerceaux, et à danser la valse et la polka, debout sur tes pattes arrière.

Le pauvre Pinocchio, de gré ou de force, fut obligé d’apprendre toutes ces belles choses. Mais, avant de les savoir, il lui a fallu trois mois de leçons et beaucoup de coups de fouet qui lui arrachaient la peau.

Arriva finalement le jour où le patron fut en mesure d annoncer un spectacle vraiment extraordinaire. Des affiches de toutes les couleurs étaient collées à tous les coins de rue et disaient ceci :

 

GRAND SPECTACLE DE GALA

CE SOIR VOUS ALLEZ VOIR DES NUMEROS ETONNANTS

EXECUTES PAR TOUS LES ARTISTES DE LA TROUPE

ET PUIS, SERA PRESENTE POUR LA PREMIERE FOIS

LE FAMEUX

ANE PINOCCHIO

APPELE

L’ETOILE DE LA DANSE

Le théâtre sera illuminé

 

Ce soir-là, comme vous pouvez vous l’imaginer, une heure avant le spectacle, le théâtre était plein à craquer. On ne trouvait plus une place, pas une chaise, même pas un strapontin, même payé à prix d’or.

Les gradins fourmillaient de petits garçons, de petites filles et d’enfants de tous les âges, qui voulaient voir danser le fameux âne Pinocchio.

Après la première partie du spectacle, le Directeur de la Compagnie, revêtu d’un habit noir, d’un pantalon blanc et de bottes de cuir qui lui montaient jusqu’aux genoux, se présenta devant le public et fit une grande révérence, avec beaucoup de solennité  et commença le discours suivant :

Mesdames et messieurs, cher public

Etant de passage dans votre illustre ville, j’ai l’honneur et le plaisir de présenter à cet auditoire intelligent et connaisseur un petit âne célèbre, qui a eu l’honneur de danser devant Sa Majesté l’Empereur de toutes les plus grandes Cours d’Europe.

Je vous remercie pour votre auguste présence.

Ce discours fut accompagné de beaucoup de rires et d’applaudissements, qui redoublèrent et devinrent une clameur à la vue du petit âne Pinocchio au milieu de la piste. Il était paré comme pour une fête. Il avait le poil bien brossé, avec deux camélias blancs de chaque côté de la tête, en guise de boucles d’oreille. Sa crinière était divisée en petites nattes ornées de rubans roses. Il portait un licol d’or et d’argent et sa queue était tressée de nœuds de velours jaune et bleu ciel. C’était, en somme, un petit âne adorable !

Le Directeur, en le présentant au public, ajouta ces mots :

Mon honorable public. Je ne vous cacherai pas toutes les difficultés que j’ai eues pour acheter et apprivoiser ce mammifère, qui broutait paisiblement dans les montagnes de la zone torride. Observez-je vous prie, la sauvagerie de son regard. J’ai eu toutes les difficultés du monde pour le domestiquer, m’en faire obéir et lui apprendre à vivre comme un quadrupède bien élevé. J’ai commencé par de douces paroles. Mais la gentillesse, au lieu d’obtenir de la bonne volonté, lui a rendu l’âme mauvaise. Alors, suivant le système de Galles, j’ai trouvé sur son crâne une petite bosse, que la faculté de médecine de Paris appelle la bosse de la danse. C’est pour ça que je lui ai appris la danse, et non pas les sauts dans un cerceau ou marcher sur des bouteilles. Admirez-le, et puis, jugez-le ! Avant de prendre congé de vous, permettez-moi, mesdames et messieurs, de vous inviter au spectacle de la matinée de demain. Au cas où le temps serait pluvieux, alors le spectacle, au lieu de demain après-midi, sera reporté à demain, à 11 heures du matin.

Puis le directeur fit encore une révérence profonde, puis, se tournant vers Pinocchio, il lui dit :

- Approchez, Pinocchio ! Avant de montrer votre talent, saluez ce respectable public, les messieurs, les dames et les enfants.

Pinocchio, obéissant, fléchit les deux genoux jusqu’à terre et resta agenouillé jusqu’à ce que le Directeur, faisant claquer son fouet, lui crie :

- Au pas !

Alors l’âne, se releva et commença à tourner autour de la piste, toujours au pas.

Au bout d’un moment, le Directeur cria :

- Au trot ! Et Pinocchio obéit au commandement, passa du pas au trot.

- Au galop ! Et Pinocchio se mit à galoper.

- A toute vitesse ! Et Pinocchio se mit à galoper à toute vitesse. Mais, pendant qu’il courait comme un cheval, le Directeur, levant son bras en l’air, tira un coup de pistolet.

Au coup de pistolet, faisant semblant d’être blessé, il tomba d’un coup au milieu de la piste,  faisant semblant d’être mort.

Il  y eut de tels éclats de rire et une salve d’applaudissements, de hurlements et de battements de main, que le vacarme montait jusqu’aux étoiles. Pinocchio leva la tête pour les regarder. Et, tout à coup, il vit, dans une loge, une belle Dame, qui avait au cou un collier d’or, d’où pendait un médaillon. Dans ce médaillon, il y avait le portrait d’un pantin ;

- C’est mon portrait ! et cette dame est ma Fée, se dit Pinocchio, la reconnaissant. Et, tout content, il se mit à crier :

- Ma petite Fée ! Ma petite Fée !

Mais au lieu de ces paroles, il sortit de sa gorge un long braiement, qui fit éclater de rire tous les spectateurs du théâtre, et surtout les enfants.

Le Directeur, pour lui apprendre que ce n’était pas poli de braire devant le public, lui donna un coup du manche de son fouet sur le museau.

Le pauvre petit âne, en tirant une langue longue comme le bras, fut obligé lécher son nez pendant cinq minutes, pour calmer ainsi la douleur qu’il ressentait sur le bout de son nez.

Mais quel fut son désespoir quand, en regardant une autre fois la loge, il vit que la place était vide et que la Fée était partie.

Il se sentit mourir, ses yeux se remplirent de larmes et il se mit à pleurer amèrement. Heureusement, personne ne s’en aperçut, et le Directeur encore moins, qui, faisant claquer son fouet, cria :

- Bravo, Pinocchio ! Maintenant, montrez à ces messieurs et à ces dames comment vous savez bien sauter à travers les cerceaux.

Pinocchio essaya deux ou trois fois. Mais, une fois, arrivé devant le cerceau, au lieu de le traverser, il trouvait plus facile de passer par-dessous. Pour finir, il fit un grand saut et le traversa. Mais ses pattes de derrière restèrent accrochées au cerceau. Et tous les gens éclatèrent de rire.

Quand il se releva, il était boiteux et il pouvait à peine clopiner jusqu’à l’écurie.

- Reviens, Pinocchio ! Nous voulons le petit âne, reviens, Pinocchio, criaient les enfants du public, plein de pitié  pour le malheureux petit âne.

Mais le petit âne ne revint pas.

Le lendemain, le vétérinaire, après l’avoir ausculté, déclara qu’il resterait boiteux toute sa vie.

Alors le Directeur dit à son garçon d’écurie

- Que veux-tu que je fasse d’un âne boiteux ? Il va  manger comme un ogre sans rien me rapporter. Apporte le sur la place du village et revends-le.

A peine arrivés sur la place du village, il trouva tout de suite un acheteur, qui demanda au garçon d’écurie :

- Combien vendez-vous cet âne boiteux ?

- Vingt francs.

- Je t’en donne vingt sous. Je ne l’achète pas pour m’en servir, je l’achète seulement pour sa peau. Je vois qu’il a une belle peau bien dure, et avec cette peau, je veux faire un tambour, pour l’orchestre de mon village.

Je vous laisse imaginer le plaisir que ce fut pour le pauvre Pinocchio, de savoir qu’il était destiné à devenir un tambour.

L’acheteur, à peine eut-il payé les vingt sous, qu’il conduisit l’âne sur le rivage de la mer. Il lui attacha une pierre autour du cou et lui attacha une patte avec la corde qu’il tenait à la main, et le jeta dans l’eau d’un grand coup de pied.

Pinocchio, avec cette pierre autour du cou, s’enfonça d’un coup au fond de la mer. L’acheteur, tenant toujours le bout de la corde, s’assit sur un rocher et attendit que l’âne eut le temps de mourir, pour pouvoir le dépouiller de sa peau.

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4 janvier 2011


Carole

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34

Chapitre 34

Il y avait cinquante minutes que le pantin était dans l’eau, et son acheteur se dit :

- De ces heures ci, mon pauvre âne boiteux doit bel et bien être noyé. Sortons-le et faisons un beau tambour avec sa peau.

Et il commença à tirer la corde qui était attachée à une de ses jambes et tira, tira, tira. A la fin, il vit sortir de l’eau… devinez quoi ?  Au lieu d’un petit âne mort, il vit apparaître, à l’autre bout de la corde un pantin bien vivant, qui se tortillait comme une anguille.
En voyant de pantin de bois, le pauvre homme crut rêver et il resta tout abasourdi, la bouche ouverte et les yeux hors de la tête.

Revenu un peu de sa stupeur, il dit en balbutiant :

- Et l’âne que j’ai jeté dans l’eau ? Où est-il ?

- C’est moi, l’âne, dit le pantin en riant.

- Toi ?

- Moi !

- Ah ! Tu veux faire le mariole pour te moquer de moi ?

- Me moquer de vous ? Au contraire, cher monsieur, je suis très sérieux.

- Mais comment as-tu fait, toi qui étais un âne quand je t’ai jeté dans l’eau, pour devenir un pantin de bois ?

- C’est l’effet de l’eau de mer. L’eau de mer fait quelquefois des plaisanteries comme celle-ci.

- C’est mal, pantin, très mal. Ne crois pas t’amuser à mes dépens en disant de pareilles bêtises. Gare à toi si je commence à m’énerver !

- Eh bien, patron, vous voulez connaître toute mon histoire, tout à fait vraie ? Détachez-moi la jambe et je vous raconterai tout.

Cette bonne pâte d’Acheteur, curieux de connaître l’histoire de Pinocchio, défit le nœud de la corde qui le ficelait. Et alors, Pinocchio, se trouvant libre comme un oiseau dans le ciel, lui dit ceci :-Sachez donc que j’étais un pantin de bois, comme je suis maintenant. Mais je voulais devenir un vrai garçon, comme il y en a tant en ce monde. Mais, à cause de ma mauvaise volonté d’étudier et parce que j’ai écouté de mauvais camarades, je me suis échappé de ma maison. Et un beau jour, en me réveillant, je me suis trouvé changé en âne avec de longues oreilles et une longue queue. Quelle honte pour moi ! Une honte, cher Patron, que saint Antoine ne vous fasse jamais éprouver. On m’a emmené sur le marché des ânes pour être vendu, et je fus acheté par le Directeur d’une troupe d’animaux savants, qui se mit en tête de faire de moi un grand danseur et un grand sauteur à travers les cercles. Mais un soir, pendant le spectacle, j’ai fait une mauvaise chute et je suis resté estropié. Alors le Directeur, ne sachant pas quoi faire d’un âne boiteux, a voulu me revendre, et vous m’avez acheté.

- Malheureusement ! Et je t’ai payé vingt sous. Et maintenant, qui me remboursera mes pauvres vingt sous ?

- Et pourquoi vous m’avez acheté ? Vous m’avez acheté pour faire un tambour avec ma peau. Un tambour !

- Eh oui ! Et maintenant, où est-ce que je vais trouver une autre peau ?

- Ne vous désespérez pas, Patron. Des ânes, il y en a tant en ce monde !

- Dis-moi, coquin impertinent, est-ce que ton histoire est finie ?

- Non, répondit le pantin. Encore deux mots et elle est finie. Après m’avoir acheté, vous m’avez emmené ici pour me tuer et puis, cédant à un sentiment de pitié, vous avez préféré me mettre une pierre au cou et me jeter dans la mer. Cette délicatesse vous fait beaucoup d’honneur et je vous en serai éternellement reconnaissant. Seulement, cher Patron, aujourd’hui, vous avez eu à faire avec la Fée.

- Et qui est cette Fée ?

- C’est ma maman, qui ressemble à toutes les bonnes mamans, qui aiment leurs enfants et ne les quittent jamais des yeux, et les protègent de tout malheur. Mais, quand leurs enfants leur échappent, à cause de leur désobéissance, ils mériteraient d’être abandonnés et laissés livrés à eux-mêmes. Je disais donc que ma bonne Fée, dès qu’elle me vit en danger de mort, envoya autour de moi une multitude de poissons qui, croyant avoir affaire à un âne noyé, commencèrent à me manger. Et qu’est-ce qu’ils faisaient de grosses bouchées ! Je n’aurais jamais cru que des poissons pouvaient être plus gloutons que des enfants. Ils me mangèrent les oreilles, puis le museau, le cou et la crinière, puis la peau et les pattes, puis le dos et, pour finir, ils me mangèrent la queue

- A partir d’aujourd’hui, je jure de ne plus pêcher. J’aurais trop peur, en ouvrant une truite ou un brochet, de trouver dans son corps une queue d’âne.

- Je suis d’accord avec vous, répliqua le pantin en riant. Du reste, vous devez savoir que, quand les poissons eurent fini de manger toute la peau qui me couvrait de la tête aux pieds, ils arrivèrent, naturellement, à l’os. Or, pour mieux dire, ils arrivèrent au bois, parce que, comme vous le voyez, je suis fait d’un bois très dur. Et, après les premiers coups de dents, ces poissons gloutons s’aperçurent que le bois n’était pas bon pour leurs estomacs et, abandonnant cette nourriture indigeste, ils partirent par ci, par là, sans même me dire merci. Et me voici en train de vous raconter qu’au lieu d’un âne mort, vous avez trouvé un pantin bien vivant.

- Je me moque de ton histoire, cria l’Acheteur fou de rage. Je sais seulement que j’ai perdu vingt sous pour t’acheter, et je veux revoir mes sous. Tu sais ce que je vais faire ? Je te ramènerai au marché et je te revendrai au prix du bois à quelqu’un pour allumer le feu dans sa cheminée.

- Revendez-moi et je serai content, dit Pinocchio.

Et, en disant cela, il bondit et sauta au milieu de l’eau. Et, en nageant, il s’éloignait de la plage et il criait à son pauvre Acheteur :

- Adieu, Patron ! Si vous avez besoin d’une peau pour faire un tambour, pensez à moi !

Et il riait en continuant à nager. Un peu plus tard, il se retourna en disant :

- Adieu, Patron ! Si vous avez besoin d’un peu de bois pour allumer votre feu, pensez à moi !

Pendant ce temps, il s’était tellement éloigné qu’on ne le voyait plus de la plage. On apercevait seulement un petit point noir qui, de temps en temps, soulevait ses jambes hors de l’eau, et faisait des sauts et des cabrioles, comme un Dauphin de bonne humeur.

Pendant que Pinocchio nageait à l’aventure, il vit, au milieu de la mer, un rocher qui semblait être fait de marbre blanc. Et, au sommet du rocher, il y avait une belle petite chèvre qui bêlait gentiment et lui faisait signe d’approcher.

La chose la plus extraordinaire était celle-ci : La laine de cette chèvre, au lieu d’être noir et blanc, ou de deux couleurs, comme les autres chèvres, était au contraire toute bleue, mais d’un bleu très doux, qui faisait penser aux cheveux de la belle Jeune Fille.

Je vous laisse imaginer comment le cœur de Pinocchio se mit à battre très fort. Rassemblant tout son courage et toute ses forces, il se mit à nager vers le rocher blanc. Il était déjà à moitié chemin quand il vit sortir de l’eau une horrible tête de monstre marin, avec la bouche ouverte comme un gouffre et trois rangées de dents qui auraient épouvanté n’importe qui, même en peinture.

Et savez-vous qui était ce monstre marin ?

Ce monstre marin n’était ni plus ni moins que la gigantesque Baleine, que nous avons rencontrée plusieurs fois dans cette histoire, rappelez-vous, et qu’on avait appelée « l’Attila des poissons et des pêcheurs », à cause de sa voracité insatiable et de sa méchanceté.

Imaginez vous la terreur de ce pauvre Pinocchio en voyant ce monstre ? Il chercha à le semer, en changeant de direction, il essaya de s’enfuir. Mais cette immense bouche ouverte s’approchait toujours à la vitesse d’une flèche.

- Dépêche-toi, Pinocchio, par pitié, bêlait désespérément la petite chèvre.

Et Pinocchio nageait en remuant désespérément ses jambes, ses bras et son corps tout entier.

- Dépêche-toi, Pinocchio ! Le monstre se rapproche !

Et Pinocchio, faisant appel à toutes ses forces, redoubla de vitesse.

- Attention, Pinocchio ! Le monstre te rattrape. La voilà ! Il arrive ! Dépêche-toi, par pitié, ou tu es perdu !

Pinocchio nageait plus vite que jamais, vite, vite, vite, aussi vite qu’une balle de fusil. Il était presque arrivé au rocher et déjà la petite chèvre, se penchant au-dessus du rocher, lui tendait les deux pattes de devant pour l’aider à sortir de l’eau.

Mais c’était trop tard ! Le monstre l’avait rejoint et, ouvrant une énorme gueule, il engloutit Pinocchio, comme il aurait gobé un œuf de poule. Et il l’avala avec tant de violence et tant d’avidité que Pinocchio, tombant comme un caillou dans le ventre de la Baleine, et il reçut un choc si violent qu’il en resta inanimé pendant un bon quart d’heure.

Quand il retrouva ses esprits, il ne savait plus qui il était et où il était. Autour de lui, c’était noir comme dans un four ; mais un four si noir et si profond qu’il lui semblait se trouver dans un encrier plein d’encre noire. Il écouta, mais n’entendit rien. Il sentait seulement, de temps en temps, une rafale de vent lui cingler le visage. Au commencement, il ne comprenait pas d’où ce vent pouvait venir. Puis il comprit que ce vent sortait des poumons du monstre. Parce qu’il faut savoir que la Baleine avait de l’asthme et, quand elle respirait, on aurait cru que la tramontane soufflait.

Pinocchio, d’abord, essaya de rassembler un peu de courage. Mais quand il s’aperçut qu’il était enfermé dans le ventre de la Baleine, alors il commença à pleurer et à crier et, en sanglotant, il disait

- Au secours ! Au secours ! Oh ! Pauvre de moi ! Il n’y a personne qui viendra me sauver ?

- Qui veux-tu qui te sauve, malheureux ?  dit à ce moment une grosse voix tout près de lui.

- Qui parle comme ça ? dit Pinocchio, en tremblant d’épouvante.

- C’est moi ! Je suis un pauvre Thon, que la Baleine a englouti en même temps que toi. Et toi, quel poisson es-tu ?

- Je ne suis pas un poisson, je suis un pantin.

- Et alors, puisque tu n’es pas un poisson, pourquoi est-ce que tu t’es fait avaler par le Monstre ?

- Ce n’est pas moi qui me suis fait avaler, c’est lui qui m’a avalé ! Et maintenant, qu’est-ce qu’on peut faire, dans cette obscurité ?

- Il ne reste plus qu’à attendre que la Baleine nous ait digérés tous les deux.

- Mais moi, je ne veux pas être digéré ! hurla Pinocchio en recommençant à pleurer.

- Personne ne veut être digéré, ajouta le Thon, mais moi, je suis philosophe et je me console en pensant que, quand on naît Thon, il vaut mieux mourir dans l’eau que dans l’huile de friture!

- Sottises ! cria Pinocchio

- C’est mon opinion, répliqua le Thon, et les opinions, comme disent les Thons politiques, doivent toutes être respectées.

- Mais moi, je veux m’en aller. Je veux m’enfuir !

- Va-t-en, si tu y arrives !

- Est-ce qu’elle est très grosse, cette Baleine qui nous a avalés ? demanda le pantin

- Son corps est long d’au moins un kilomètre, sans compter la queue.

Pendant cette conversation dans le noir, Pinocchio crut apercevoir une petite lueur dans le lointain.

- Qu’est-ce que c’est que cette lumière, là-bas ?

- Ça doit être un de nos compagnons d’infortune, qui attend comme nous, le moment d’être digéré.

- Je voudrais aller le voir. Si ça se trouve, ce sera quelque vieux poisson capable de me dire comment on peut sortir d’ici.

- Je te le souhaite de grand cœur, cher pantin

- Adieu, Thon !

- Adieu Pinocchio ! Et bonne chance !

- Peut-être qu’on se reverra un jour ?

- Qui sait ? Il vaut mieux de ne pas trop compter là-dessus.

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4 janvier 2011


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35

Chapitre 35

A peine Pinocchio eut-il dit adieu à son ami le Thon qu’il se releva en trébuchant à cause de l’obscurité et commença à marcher à tâtons dans le corps de la Baleine, avançant avec précaution un pied après l’autre en direction de la petite lueur qu’il voyait clignoter dans le lointain. En marchant, il sentait que ses pieds s’enfonçaient dans une boue grasse et gluante et cette boue dégageait une odeur de poisson frit, si forte qu’il se serait cru à la mi-Carême.

Plus il avançait, plus la lueur se faisait brillante et distincte. Il marcha, marcha, marcha et, à la fin, il arriva. Et, une fois arrivé, qui était là ? Je vous le donne en mille. Il vit une petite table dressée, avec, dessus, une bougie allumée dans une bouteille de cristal vert, et, à cette table, était assis un petit vieux aux cheveux blancs comme de la neige ou de la crème Chantilly, et il était en train de manger quelques poissons vivants, mais si vivants que, quelquefois, ils s’échappaient de sa bouche.

En le voyant, Pinocchio fut saisi d’une telle allégresse et une telle surprise, qu’il faillit tomber. Il était en plein délire, il voulait rire, il voulait pleurer, il voulait dire un tas de choses. Et, à la place, il balbutiait des mots tout embrouillés et qui ne voulaient rien dire. Finalement, il poussa un hurlement de joie, ouvrit les bras et alla se jeter au cou du petit vieux en criant :

- Papa ! Oh, mon Papa, enfin, je t’ai retrouvé ! A partir de maintenant, je ne te laisserai jamais plus, jamais, jamais, jamais.

- Est-ce que mes yeux me trompent ? répliqua le petit vieux en les frottant. Tu serais vraiment mon cher petit Pinocchio ?

- Oui, oui, oui, c’est moi ! C’est vraiment moi. Et tu m’as déjà pardonné, n’est-ce pas ? Oh mon Papa, comme tu es bon ! Et penser que moi, au contraire… Mais si tu savais tous les malheurs qui me sont tombés dessus. Tout est toujours allé de travers. Figure-toi que le jour où toi, mon pauvre papa, tu es allé vendre ton manteau pour m’acheter un livre de lecture pour aller à l’école, je me suis échappé pour aller voir un spectacle de marionnettes, et le marionnettiste voulait me mettre au feu pour finir de cuire son rôti de mouton, et puis il m’a donné cinq pièces d’or et j’étais en train de te les apporter, mais j’ai trouvé en chemin le Renard et le Chat, qui me conduisirent à l’auberge de l’Ecrevisse Rouge, où là, ils mangèrent comme quatre, puis je suis parti seul dans la nuit et j’ai rencontré les assassins qui se  mirent à me courir après, et je courais devant, et eux couraient derrière, et moi toujours devant et eux toujours derrière, et, à la fin, ils m’ont rattrapé et ils m’ont pendu à une branche du Grand Chêne. La belle Jeune fille aux cheveux bleus m’envoya chercher dans un carrosse traîné par des souris, et les médecins, après m’avoir ausculté, dirent : « S’il n’est pas mort, c’est qu’il est toujours vivant ! ». Après, j’ai dit des mensonges et mon nez s’est mis à grandir, tellement que je ne pouvais plus passer par la porte de la maison. Et puis, je suis allé avec le Renard et le Chat enterrer mes quatre pièces d’or, parce que, la dernière, je l’avais dépensée à l’auberge, et le Perroquet s’est mis à se moquer de moi, et moi, au lieu d’un arbre avec mille pièces d’or, je ne trouvais plus rien. C’est pourquoi le Juge, quand je suis allé me plaindre d’avoir été volé, m’a mis en prison, pour faire plaisir aux voleurs. Et puis, en revenant, j’ai vu une belle grappe de raisin dans une vigne et, quand je suis allé la cueillir, j’ai été pris dans un piège, et le paysan qui l’avait posé me mit un collier de chien et m’obligea à monter la garde dans son poulailler. Heureusement il reconnut mon innocence et me laissa partir et le Serpent, avec sa queue qui fumait, éclata de rire, tellement qu’il se rompit une veine du cou et mourut. Et c’est ainsi que je revenais à la maison de la belle Jeune Fille, qui était morte, et la Colombe, en me voyant pleurer, me dit : « J’ai vu ton Papa qui construisait une barque pour venir te chercher » et je lui ai dit : « Ah ! Si j’avais des ailes moi aussi ! » Et elle me dit : « Veux-tu venir avec moi jusqu’à ton papa ? » Et je lui dis : « Bien sûr que oui ! Mais comment faire ? » Et elle me dit : « Je te porterai », et moi je lui dis « Comment ? » et elle me dit : « Monte sur mon dos ! » Nous avons volé toute la nuit et puis, le lendemain matin, nous sommes arrivés sur la plage et nous avons vu tous les pêcheurs en train de regarder quelque chose au loin sur la mer. Ils me dirent : « C’est un pauvre homme dans une petite barque, qui va se noyer ! » Je t’ai reconnu tout de suite, c’est mon cœur qui me l’avait dit, et je vous ai fait signe de revenir sur la plage…

-Moi aussi, je t’ai reconnu, dit Geppetto et j’aurais bien voulu revenir sur la plage. Mais comment faire ? La mer était houleuse et une vague énorme engloutit ma petite barque. Alors, une horrible Baleine, qui se trouvait là, dès qu’elle m’a vue dans l’eau à côté d’elle, elle s’approcha de moi et, tirant la langue, elle m’avala comme une bouchée de pain.

-Et depuis combien de temps es-tu enfermé ici ? demanda Pinocchio.

-Dans quelques jours, ça fera deux ans, deux ans qui m’ont paru deux siècles.

-Comment as-tu fait pour vivre là-dedans ? Et où as-tu trouvé cette bougie ? Et les allumettes pour l’allumer, qui te les a données ?

-Maintenant,  je vais tout te raconter. Cette bourrasque, qui a englouti ma petite barque, a aussi fait couler un navire marchand. Les marins ont tous été sauvés, mais le bâtiment coula et la Baleine, qui avait bon appétit, après m’avoir avalé, a avalé aussi le bateau.

- Comment ? Elle a tout avalé dans la même bouchée ? demanda Pinocchio, étonné.

- Tout en une bouchée, et elle recracha seulement le grand mât, parce qu’il lui était resté entre les dents comme une arête. Pour moi, c’était une grande chance parce que ce bateau était chargé de boîtes de conserves, de biscottes, de pain, de fromage, de bouteilles de vin, de raisins secs, de café, de sucre, de bougies et d’allumettes. Avec toutes ces choses, j’ai pu, grâce à Dieu, vivre ici pendant deux ans. Mais aujourd’hui, j’en suis arrivé à mes dernières provisions. Je n’ai plus rien, sauf cette bougie, qui est ma dernière.

- Et après ?

- Et après, mon cher petit, nous resterons tous les deux dans l’obscurité.

- Alors, mon Papa chéri, il n’y a plus de temps à perdre. Il faut nous échapper tout de suite.

- Nous échapper ? Et comment ?

- En nous échappant de la bouche de la Baleine et en nous jetant dans la mer, puis en nageant.

- C’est bien dit. Mais moi, cher Pinocchio, je ne sais pas nager.

- Qu’importe ! Tu monteras sur mes épaules et moi, qui suis un bon nageur, je te porterai à bon port sur la plage.

- Tu rêves, mon petit, répliqua Geppetto en hochant la tête et en souriant tristement. Ce n’est pas possible qu’un pantin comme toi, pas plus haut qu’un mètre, puisse avoir la force de me porter sur ses épaules en nageant.

- Essaie un peu et tu verras. Et s’il est écrit dans le ciel que nous devons mourir, au moins nous aurons la grande consolation de mourir ensemble, dans les bras l’un de l’autre.

Et sans rien ajouter, Pinocchio prit la bougie et, passant le premier pour éclairer, il dit à son papa :

-  Suis-moi et n’aie pas peur !

Ils marchèrent ainsi un bon moment et traversèrent tout le corps et tout l’estomac de la Baleine. Arrivés à l’endroit où commençait la grande gueule du monstre, ils s’arrêtèrent pour observer autour d’eux et guetter le moment favorable à leur fuite.

Il faut savoir que la Baleine était très vieille et qu’elle avait de l’asthme et des palpitations et qu’elle était obligée de dormir la bouche ouverte. Alors Pinocchio se mit à l’entrée de la gueule et, regardant au-dessus de lui, il vit un morceau de ciel étoilé et un beau clair de lune.

                -C’est le moment de s’échapper, murmura-til alors, en se retournant. La Baleine dort comme un loir. La mer est tranquille et on y voit comme en plein jour. Suis moi, Papa, et bientôt nous serons sauvés.

Sitôt dit, sitôt fait, ils montèrent par la gorge du monstre marin et, arrivés à la gueule immense, ils marchèrent, sur la pointe des pieds, sur la langue, une langue large et longue comme la grande allée d’un jardin. Ils étaient déjà prêts à sauter et à se jeter à la mer quand, au même moment, la Baleine éternua et donna une si grande secousse que Pinocchio et Geppetto se trouvèrent emportés vers l’arrière et se retrouvèrent au fond de l’estomac du monstre.

Dans leur chute, la bougie s’était éteinte, et père et fils restèrent dans le noir.

- Et maintenant ? demanda Pinocchio, devenu sérieux.

- Maintenant, mon enfant, nous sommes bel et bien perdus.

- Pourquoi perdus ? Donne-moi la main, Papa, et attention à ne pas glisser.

- Où me conduis-tu ?

- On recommence. Viens avec moi et n’aie pas peur !

Pinocchio prit son Papa par la main et, marchant toujours sur la pointe des pieds, ils recommencèrent à remonter par le gosier du monstre, ils traversèrent toute la langue et franchirent les trois rangées de dents. Avant de faire le grand saut, Pinocchio dit à son Papa :

-Monte à cheval sur mes épaules et tiens moi très fort. Je m’occupe du reste.

Dès que Geppetto fut monté sur les épaules de Pinocchio, le pantin, sûr de lui, se jeta dans la mer et commença à nager. La mer était calme, une mer d’huile. La lune brillait de tout son éclat et la Baleine continuait à dormir si profondément qu’un coup de canon ne l’aurait pas réveillée.

18:33
4 janvier 2011


Carole

Modérateur

Paris

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36

Chapitre 36

Pendant que Pinocchio nageait pour rejoindre la côte, il s’aperçut que son Papa, qui était à cheval sur ses épaules et avait les jambes à moitié dans l’eau, tremblait de froid, comme s’il avait la fièvre.

Il tremblait de froid ou de peur ? Qui sait ? peut-être un peu des deux. Mais Pinocchio, qui croyait qu’il tremblait de peur, lui dit pour le réconforter :

- Courage, Papa ! Bientôt nous arriverons sur la terre et nous serons sauvés.

- Mais où est-elle, cette plage bénie ? demanda le petit vieux, se sentant de plus en plus inquiet, et plissant les yeux aussi grands qu’un tailleur quand il enfile son aiguille. J’ai beau regarder de tous les côtés, je ne vois rien d’autre que le ciel et la mer.

- Mais moi, je vois aussi la plage, dit le pantin. Je suis comme les chats. J’y vois mieux la nuit que le jour.

Le pauvre Pinocchio faisait semblant d’être de bonne humeur, mais au contraire… Au contraire, il commençait à se décourager. Ses forces faiblissaient, sa respiration devenait pénible et lourde. Bref, il n’en pouvait plus, et la côte était encore lointaine.

Il nagea jusqu’à ce qu’il n’ait plus de souffle. Puis il tourna la tête vers Geppetto et lui dit à mots entrecoupés :

- Papa, aide-moi ! Je n’en peux plus ! Je meurs…

Le père et le fils étaient sur le point de se noyer quand ils entendirent une grosse voix enrouée qui disait

- Qui est en train de mourir ? ?

- Moi et mon pauvre papa.

- Oh ! Mais je reconnais cette voix. Tu es Pinocchio.

- Oui ! Et toi, qui es-tu ?

- Je suis le Thon, ton compagnon de prison dans le corps de la Baleine.

- Comment as-tu fait pour t’échapper ?

- J’ai fait comme toi. Tu m’as montré le chemin et je me suis échappé moi aussi.

- Mon cher Thon, tu arrives juste à temps. Je t’en prie, pour l’amour de tes enfants. Aide-moi, ou nous sommes perdus.

- Volontiers et avec plaisir. Accrochez-vous tous les deux à ma queue et laissez vous porter. En quatre minutes, je vous emmènerai jusqu’à la plage.

Geppetto et Pinocchio, comme vous pouvez le croire, acceptèrent tout de suite la proposition. Mais, au lieu de s’accrocher à la queue, ils trouvèrent plus commode de monter à califourchon sur le corps du Thon.

- Nous ne sommes pas trop lourds ? lui demanda Pinocchio .

- Lourds ? Jamais de la vie. J’ai l’impression d’avoir sur le dos deux coquillages, répondit le Thon, qui était aussi gros et aussi fort qu’un veau de deux ans.

Arrivés sur la rive, Pinocchio sauta à terre le premier, puis il se retourna pour aider son papa à en faire autant. Puis il se tourna vers le ton et il lui dit d’une voix émue :

- Mon ami, tu as sauvé mon Papa. Je n’ai pas assez de mots pour te remercier. Permets-moi au moins de t’embrasser, en signe de reconnaissance éternelle.

Le Thon sortit son museau de l’eau et Pinocchio, s’agenouillant, lui déposa un gros baiser sur la bouche. Devant tant de gentillesse, le Thon, qui n’était pas habitué à recevoir tant d’amitié, et ne voulant pas montrer qu’il pleurait comme un bébé,  replongea la tête sous l’eau et  disparut.

Pendant ce temps, le jour s’était levé.

Alors Pinocchio, offrant son bras à Geppetto, qui avait à peine la force de tenir debout  et de remuer les pieds, lui dit :

- Appuie-toi sur mon bras, mon cher Papa et en route. Nous marcherons tout doucement, comme les fourmis, et quand nous serons fatigués, nous nous reposerons sur la route.

- Et où allons-nous ? demanda Geppetto.

- A la recherche d’une maison, ou d’une chaumière, où nous demanderons l’aumône d’une bouchée de pain et d’un peu de paille pour faire notre lit.

Ils n’avaient pas encore fait cent pas qu’ils rencontrèrent deux mendiants aveugles et estropiés, qui demandaient l’aumône.

C’étaient le Chat et le Renard, mais on ne les reconnaissait plus. Le Chat, à force de faire semblant d’être aveugle, avait fini par le devenir pour de bon, et le Renard, devenu vieux, était  à moitié paralysé, n’avait même plus de queue. Ces misérables voleurs étaient tombés dans une telle pauvreté que le Renard s’était vu obligé de vendre sa belle queue à un marchand ambulant, qui l’avait achetée pour se faire un chasse-mouches.

- Oh ! Pinocchio ! cria le Renard d’une voix plaintive, aie pitié de deux pauvres infirmes.

- Infirmes ! répéta le Chat.

- Adieu, espèces de masques ! répondit le pantin, vous m’avez déjà trompé une fois, aujourd’hui, vous ne m’aurez pas !

- Crois-moi, Pinocchio, aujourd’hui, nous sommes pauvres et malheureux, c’est la vérité !

- C’est la vérité, répéta le Chat.

- Si vous êtes pauvres, c’est bien fait pour vous ! Rappelez-vous le proverbe qui dit « Bien mal acquis ne profite jamais ». Adieu, beaux masques !

- Aie pitié de nous !

- De nous !

- Adieu, beaux masques ! Souvenez-vous du proverbe qui dit : « La farine du diable ne fait que du son ».

- Ne nous abandonne pas !

- Abandonne pas ! répéta la Chat

- Adieu, beaux masques ! Rappelez-vous que « Qui vole le manteau de son prochain meurt sans même une chemise ».

Et, disant cela, Pinocchio et Geppetto continuèrent tranquillement leur route. Puis, ayant fait une centaine de pas, ils virent, au fond du vallon, au milieu des champs, un sentier qui menait à une belle chaumière de paille, avec le toit recouvert de tuiles et de briques.

- Cette chaumière doit être habitée par quelqu’un, dit Pinocchio. Allons-y et frappons.

Sitôt dit, sitôt fait, ils s’approchèrent et tapèrent à la porte.

- Qui est là ? demanda une petite voix.

- Un pauvre papa et son pauvre enfant, sans pain et sans toit, répondit le pantin.

- Tournez la clé et la porte s’ouvrira, dit la même petite voix.

Pinocchio tourna la clé et la porte s’ouvrit. A peine entrés, ils regardèrent de tous côtés, mais ils ne virent personne.

- Et le propriétaire de cette maison, où est-il ? demanda Pinocchio, étonné.

- Me voici !

Le père et le fils levèrent la tête vers la petite voix et ils virent, sur une poutre, le Grillon qui parle.

- Oh ! Mon cher petit Grillon, dit Pinocchio en le saluant poliment.

- Maintenant tu m’appelles « Mon cher Grillon », n’est-ce pas ? Mais je te rappelle que, pour me chasser de ta maison, tu m’as envoyé un marteau à la tête.

- Tu as raison, Grillon ! Fais m’en autant et donne-moi un coup de marteau. Mais, au moins, aie pitié de mon pauvre papa.

- J’aurai pitié du Papa et aussi du fils. Mais j’ai voulu te rappeler le mauvais traitement que tu m’as infligé, et pour te rappeler que, dans ce monde, il faut se montrer courtois envers toutes les personnes qu’on rencontre, si nous voulons trouver la même courtoisie chez les autres quand nous avons besoin d’eux.

- Tu as raison, Grillon, tu as tout à fait raison et je mérite la leçon que tu viens de me donner. Mais dis moi comment tu as fait pour acheter cette belle maison.

- C’est un cadeau d’une gracieuse chèvre, qui avait la laine d’une belle couleur bleue.

- Et la chèvre, où est-elle allée ?

- Je ne sais pas.

- Et quand reviendra-t-elle ?

 - Elle ne reviendra jamais. Elle est partie hier, toute chagrinée, et, en bêlant, elle me disait : « Pauvre Pinocchio ! Maintenant, je ne le reverrai plus. De ces heures-ci, la Baleine l’a bel et bien dévoré ! »

- Elle a dit ça ? Vraiment ? C’est elle ! C’est elle ! C’est ma chère petite Fée, commença à hurler Pinocchio, en pleurant et en sanglotant amèrement.

Quand il eut bien pleuré, il s’essuya les yeux et prépara un bon lit de paille, sur lequel il fit coucher le vieux Geppetto. Puis il demanda au Grillon :

- Dis-moi, Grillon, où est-ce que je pourrais trouver un verre de lait pour mon pauvre papa ?

- Trois champs plus loin, il y a le Jardinier, qui tient une laiterie. Va chez lui et tu trouveras le lait que tu cherches.

Pinocchio alla à la maison du Jardinier, qui lui dit :

- Combien de lait veux-tu ?

- Un plein verre !

- Un verre de lait coûte un franc. Commence par me donner l’argent.

- Je n’ai même pas un centime, répondit Pinocchio tristement.

- C’est mal, pantin, répliqua le Jardinier. Si tu n’as même pas un centime, je ne te donnerai même pas un doigt de lait.

- Tant pis ! dit Pinocchio, et il fit mine de partir.

- Attends un peu, dit le Jardinier. On peut s’arranger tous les deux. Veux-tu tourner la manivelle ?

- Qu’est-ce que c’est que cette manivelle ?

- C’est la manivelle d’un appareil de bois, qui sert à tirer l’eau du puits, pour arroser les jardins.

- Je vais essayer.

- Donc, toi, tu me tires cent seaux d’eau et moi, je te donne en échange un verre de lait.

- D’accord !

Le Jardinier conduisit Pinocchio dans le jardin et lui apprit  comment tourner la manivelle. Pinocchio se mit tout de suite au travail. Mais avant d’avoir tiré les cent seaux, il était trempé de sueur de la tête aux pieds. Et il n’avait jamais été aussi fatigué de sa vie.

- Jusqu’à maintenant, c’était mon âne qui tournait la manivelle, dit le Jardinier, mais aujourd’hui, il est à moitié mort.

- Je peux le voir ? dit Pinocchio.

- Volontiers !

A peine entré dans l’écurie, Pinocchio vit un petit âne couché sur de la paille, à moitié mort de faim et de fatigue. Quand il l’eut bien regardé de près, il se dit :

- Mais cet âne, je le connais. Ce n’est pas une tête nouvelle !

Et, s’approchant de lui, il lui dit, dans le langage des ânes :

- Qui es-tu ?

En entendant cette question, l’âne ouvrit des yeux moribonds et répondit, en balbutiant, dans la même langue :

- Je suis… la… Chan…del…le…

Puis, il referma les yeux et il mourut.

- Oh ! Pauvre Chandelle, dit Pinocchio à mi-voix. Et, prenant une poignée de paille, il essuya les larmes qui coulaient sur son visage.

- Tu as tant de peine pour un âne qui ne t’a rien coûté ? dit le Jardinier. Qu’est-ce que je devrais dire, moi, qui l’ai acheté quarante francs ?

- Je vais vous dire. C’était mon ami.

- Ton ami ?

- Un camarade de classe !

- Comment ? hurla le Jardinier en éclatant de rire. Comment ? Tu avais des ânes comme camarades d’école. Vous avez dû en faire, de belles études !

Le pantin, qui se sentait vexé par ces paroles, ne répondit rien. Mais il prit son verre de lait encore chaud et il retourna à la chaumière.

A partir de ce jour il continua, pendant plus de cinq mois, à se lever tous les matins à l’aube, pour aller tourner la manivelle du puits, et gagner ainsi le verre de lait qui faisait tant de bien à son papa malade. Mais il ne se contenta pas de faire cela : Un peu plus tard, il apprit à fabriquer des paniers de joncs et, avec l’argent qu’il gagnait, il payait toutes les dépenses quotidiennes. Entre autres choses, il construisit de ses mains une élégante carriole pour emmener promener son papa aux beaux jours et lui faire prendre l’air.

Le soir, il veillait pour apprendre à lire et à écrire. Il avait acheté, au village voisin, pour quelques francs, un gros livre, auquel il manquait la première page et la couverture, et il apprit à lire comme ça. Quant à l’écriture, il se servait d’un bout de bois comme plume, et comme il n’avait pas d’encre, il le trempait dans un petit flacon repli de jus de mûres et de cerises.

Le fait est que, avec sa bonne volonté d’apprendre, de travailler et de faire toujours mieux et toujours plus, non seulement il pouvait acheter des médicaments à son père toujours malade, mais il avait mis un peu d’argent de côté pour s’acheter des vêtements neufs.

Un matin, il dit à son père :

- Je vais au marché voisin, pour m’acheter une veste, un pantalon, un béret et une paire de souliers. Quand je serai de retour, ajouta-t-il en riant, je serai tellement bien habillé que tu me prendras pour un seigneur.

Dès qu’il fut sorti de la maison, il se mit à courir, tout content et joyeux, quand, au bout d’un moment, il s’entendit appeler par son nom. En se retournant, il vit une belle Limace sortie de la haie.

- Tu ne me reconnais pas ?

 - Je te reconnais sans te reconnaître…

- Tu ne te souviens pas de cette Limace, qui travaillait comme femme de chambre chez la Fée aux Cheveux bleus ? Tu ne te rappelles pas la fois où tu étais resté un pied coincé dans la porte et que je t’ai apporté à manger et de la lumière ?

- Ah oui ! Je me souviens de tout, cria Pinocchio. Réponds-moi vite, ma belle petite Limace. Où as-tu laissé ma bonne Fée ? Qu’est-ce qu’elle fait ? Est-ce qu’elle m’a pardonné ? Est-ce qu’elle se souvient de moi ? Est-ce qu’elle m’aime encore ? Est-elle loin d’ici ? Où est-ce que je pourrais la trouver ?

A cette demande, faite d’un trait et sans reprendre haleine, la Limace répondit, sans se presser, comme d’habitude

- Mon pauvre Pinocchio. Ta petite Fée est dans un lit à l’hôpital !

- A l’hôpital ?

- Malheureusement oui. Elle a eu des tas de malheurs, elle est tombée gravement malade et elle ne peut même plus s’acheter un morceau de pain.

- Vraiment ? Oh ! quel malheur ! Que je suis malheureux ! Oh ! Pauvre petite Fée ! Pauvre petite Fée, pauvre petite Fée ! Si j’avais un million, je courrais le lui porter. Mais je n’ai que quarante francs. Les voilà. J’allais justement m’acheter des vêtements neufs. Prends-les, Limace, et va tout de suite les porter à ma bonne Fée.

- Et ton habit neuf ?

- Que m’importe un habit neuf. Je vendrai aussi celui que je porte, pour pouvoir l’aider. Va, Limace, et dépêche-toi. Dans deux jours, je t’ apporterai quatre autres francs. Jusqu’à maintenant, j’ai travaillé pour m’occuper de mon père. A partir d’aujourd’hui, je travaillerai cinq heures de plus pour m’occuper aussi de ma bonne maman. Adieu, Limace. Je t’attends dans deux jours.

La Limace, contre ses habitudes, se mit à courir comme un lézard au grand soleil d’août.

Quand Pinocchio revint à la maison, son père lui demanda :

- Et ton habit neuf ?

- Je ne suis pas arrivé à en trouver un qui m’aille bien. Cela ne fait rien ! Je l’achèterai une autre fois.

Ce soir-là, Pinocchio, au lieu de veiller jusqu’à dix heures, travailla jusqu’à minuit tapant. Et au lieu de faire huit paniers de jonc, il en fit seize.

Puis il alla se coucher et il s’endormit. Dans son sommeil, il crut voir la Fée, toute belle et souriante, qui, après lui avoir donné un baiser, qui dit ceci :

- Bravo, Pinocchio ! A cause de ton bon cœur, je te pardonne tous les mauvais tours que tu as joués jusqu’à aujourd’hui. Les enfants qui s’occupent tendrement de leurs parents qui sont dans la misère ou malades, méritent toujours beaucoup de louanges et d’affection, même s’ils ne sont pas des modèles d’obéissance et de bonne conduite. A l’avenir, écoute ces conseils, et tu seras heureux.

A ce moment, le rêve prit fin et Pinocchio se réveilla, les yeux grands ouverts.

Imaginez quel fut sa surprise quand, en s’éveillant, il s’aperçut qu’il n’était plus un pantin de bois, mais qu’il était devenu, au contraire, un garçon comme les autres. Il regarda autour de lui et, au lieu des murs de bois de cette chaumière, il vit une belle petite chambre meublée  et décorée avec une élégante simplicité. Sautant du lit, il vit un bel habit neuf, un béret neuf et une paire de souliers de cuir qui lui allaient à la perfection.

A peine habillé, il eut le geste machinal de mettre ses mains dans ses poches. Il en sortit un petit porte-monnaie d’ivoire, sur lequel était écrit : « La Fée aux Cheveux bleus rend à son cher Pinocchio ses quarante francs et le remercie de sa générosité. » Dans le porte-monnaie, au lieu de quarante francs, il vit luire quarante pièces d’or toutes neuves.

Il alla se regarder dans le miroir, et il crut que c’était quelqu’un d’autre. Il ne vit plus le reflet d’un pantin de bois, mais il vit le portrait éveillé et intelligent d’un beau petit garçon aux cheveux châtain, aux yeux bleus, tout souriant et sympathique.

Au milieu de toutes ces merveilles, qui se succédaient, Pinocchio ne savait plus si tout était vrai ou s’il rêvait encore les yeux ouverts.

- Et mon papa, où est-il ? cria-t-il tout d’un coup. Entrant dans la pièce d’à côté, il trouva le vieux Geppetto en pleine forme, vif et gai comme il était avant, quand il exerçait son métier de menuisier. Il était en train de terminer une très belle corniche ornée de feuillages, de fleurs et de têtes de divers animaux.

- Explique-moi, papa. Comment tout ce changement s’est-il produit ? lui demanda Pinocchio en se jetant à son cou et en le couvrant de baisers.

- C’est grâce à toi que nous avons eu ce changement de notre maison, dit Geppetto.

- Pourquoi grâce à moi ?

- Parce que les méchants enfants, quand ils deviennent bons, ont le pouvoir de donner à tout un aspect neuf et souriant, même dans leur propre famille.

- Et le vieux Pinocchio de bois, où est-il caché ?

- Le voilà ! dit Geppetto. Et il lui montra un gros pantin appuyé contre une chaise, la tête penchée sur le côté, les bras ballants, les jambes croisées et pliées en deux, on se demandait comment il pouvait tenir debout.

Pinocchio se retourna pour le regarder. Et après l’avoir contemplé un moment, il dit, très fier de lui

- Comme j’étais ridicule quand j’étais un pantin, et comme je suis content maintenant d’être devenu un vrai petit garçon !

 

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