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PROUST, Marcel – Douze Poèmes

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18:19
6 avril 2016


Christine Sétrin

Modérateur

Castellón, Espagne

messages 786

1

PROUST, Marcel – Douze Poèmes

—–

Je contemple souvent le ciel de ma mémoire

Le temps efface tout comme effacent les vagues
Les travaux des enfants sur le sable aplani
Nous oublierons ces mots si précis et si vagues
Derrière qui chacun nous sentions l’infini.
 
Le temps efface tout il n’éteint pas les yeux
Qu’ils soient d’opale ou d’étoile ou d’eau claire
Beaux comme dans le ciel ou chez un lapidaire
Ils brûleront pour nous d’un feu triste ou joyeux.
 
Les uns joyaux volés de leur écrin vivant
Jetteront dans mon cœur leurs durs reflets de pierre
Comme au jour où sertis, scellés dans la paupière
Ils luisaient d’un éclat précieux et décevant.
 
D’autres doux feux ravis encor par Prométhée
Étincelle d’amour qui brillait dans leurs yeux
Pour notre cher tourment nous l’avons emportée
Clartés trop pures ou bijoux trop précieux.
 
Constellez à jamais le ciel de ma mémoire
Inextinguibles yeux de celles que j’aimai
Rêvez comme des morts, luisez comme des gloires
Mon cœur sera brillant comme une nuit de Mai.
 
L’oubli comme une brume efface les visages
Les gestes adorés au divin autrefois,
Par qui nous fûmes fous, par qui nous fûmes sages
Charmes d’égarement et symboles de foi.
 
Le temps efface tout l’intimité des soirs
Mes deux mains dans son cou vierge comme la neige
Ses regards caressants mes nerfs comme un arpège
Le printemps secouant sur nous ses encensoirs.
 
D’autres, les yeux pourtant d’une joyeuse femme,
Ainsi que des chagrins étaient vastes et noirs
Épouvante des nuits et mystère des soirs
Entre ces cils charmants tenait toute son âme
 
Et son cœur était vain comme un regard joyeux.
D’autres comme la mer si changeante et si douce
Nous égaraient vers l’âme enfouie en ses yeux
Comme en ces soirs marins où l’inconnu nous pousse.
 
Mer des yeux sur tes eaux claires nous naviguâmes
Le désir gonflait nos voiles si rapiécées
Nous partions oublieux des tempêtes passées
Sur les regards à la découverte des âmes.
 
Tant de regards divers, les âmes si pareilles
Vieux prisonniers des yeux nous sommes bien déçus
Nous aurions dû rester à dormir sous la treille
Mais vous seriez parti même eussiez-vous tout su
 
Pour avoir dans le cœur ces yeux pleins de promesses
Comme une mer le soir rêveuse de soleil
Vous avez accompli d’inutiles prouesses
Pour atteindre au pays de rêve qui, vermeil,
 
Se lamentait d’extase au-delà des eaux vraies
Sous l’arche sainte d’un nuage cru prophète
Mais il est doux d’avoir pour un rêve ces plaies
Et votre souvenir brille comme une fête.

Source : Le Paradis des Albatros.

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Sonnet en pensant Daniel Halévy pendant qu'on marque les absents

Ses yeux sont comme les noires nuits brillantes ;
C’est la tête fine des forts égyptiens
Qui dressent leurs poses lentes
Sur les sarcophages anciens.
 
Son nez est fort et délicat
Comme les clairs chapiteaux grêles ;
Ses lèvres ont le sombre éclat
Des rougissantes airelles.
 
Sur sa riche âme, rieuse en sa sauvagerie,
L’univers se reflète ainsi
Qu’une glorieuse imagerie
 
Cependant qu’un feu subtil et choisi
Anime cette âme et ce corps nubile
D’une exquise vivacité féerique.

Source : Le Paradis des Albatros.

—–

Dordrecht

Ton ciel toujours un peu
bleu
Le matin souvent un peu
pleut
 
Dordrecht endroit si beau
Tombeau
De mes illusions chéries
 
Quand j’essaye à dessiner
Tes canaux, tes toits, ton clocher
Je me sens comme aimer
Des patries
 
Mais le soleil et les cloches
Ont bien vite resséché
Pour la grand-messe et les brioches
Ton luisant clocher
 
Ton ciel bleu
Souvent pleut
Mais dessous toujours un peu
Reste bleu.

Source : Le Paradis des Albatros.

—–

Je souffre hélas d'un mal

Je souffre hélas d’un mal, son nom — célèbre — est Terre.
Ce mal est sans remède, aussi j’ai dû le taire,
Celle dont je me plains n’en a jamais rien su.
Sous elle, j’ai passé sans doute inaperçu,
Reposant à ses pieds et pourtant solitaire,
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
Réclamant le silence et n’ayant rien reçu.
Elle que Dieu ne fit hélas douce ni tendre,
Elle avait décidé que je devais entendre,
Tout ce bruit de marteaux élevés sur ses pas.
À la Sainte Pitié chaque jour infidèle
Elle dira lisant ces vers tout remplis d’elle
« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas.

Source : Le Paradis des Albatros.

—–

Petit pastiche de Mme de Noailles

Mon cœur sage, fuyez l’odeur des térébinthes,
Voici que le matin frise comme un jet d’eau.
L’air est un écran d’or où des ailes sont peintes ;
Pourquoi partiriez-vous pour Nice ou pour Yeddo ?
 
Quel besoin avez-vous de la luisante Asie
Des monts de verre bleu qu’Hokusaï dessinait
Quand vous sentez si fort la belle frénésie
D’une averse dorant les toits du Vésinet !
 
Ah ! partir pour le Pecq, dont le nom semble étrange,
Voir avant de mourir le Mont Valérien
Quand le soigneux couchant se dispose et s’effrange
Entre la Grande Roue et le Puits artésien.

Source : Le Paradis des Albatros.

—–

Afin de me couvrir de fourrure et de moire

À Jean Cocteau.

Afin de me couvrir de fourrure et de moire
Sans de ses larges yeux renverser l’encre noire
Tel un sylphe au plafond, tel sur la neige un ski
Jean sauta sur la table auprès de Nijinsky.
C’était dans un salon purpurin de Larue
Dont l’or, d’un goût douteux, jamais ne se voila.
La barbe d’un docteur blanditieuse et drue
Déclarait : « Ma présence est peut-être incongrue
Mais s’il n’en reste qu’un je serai celui-là. »
Et mon cœur succombait aux coups d’Indiana.

Source : Le Paradis des Albatros.

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Antoine Watteau

Crépuscule grimant les arbres et les faces,
Avec son manteau bleu, sous son masque incertain;
Poussière de baisers autour des bouches lasses…
Le vague devient tendre, et le tout près, lointain.

La mascarade, autre lointain mélancolique,
Fait le geste d’aimer plus faux, triste et charmant.
Caprice de poète – ou prudence d’amant,
L’amour ayant besoin d être orné savamment –
Voici barques, goûters, silences et musique.

Source : Poética.

—–

Anton Van Dyck

Douce fierté des coeurs, grâce noble des choses,
Qui brillent dans les yeux, les velours et les bois ;
Beau langage élevé du maintien et des poses
Héréditaire orgueil des femmes et des rois !

Tu triomphes, Van Dyck, prince des gestes calmes,
Dans tous les êtres beaux qui vont bientôt mourir,
Dans toute belle main qui sait encor s'ouvrir…
Sans s'en douter, qu'importe, elle te tend les palmes !

Halte de cavaliers sous les pins, près des flots
Calmes comme eux, comme eux bien proches des sanglots ;
Enfants royaux déjà magnifiques et graves,
Vêtements résignés, chapeaux à plumes braves,
Et bijoux en qui pleure, onde à travers les flammes,
L'amertume des pleurs dont sont pleines les âmes,
Trop hautaines pour les laisser monter aux yeux ;
Et toi par-dessus tous, promeneur précieux
En chemise bleu pâle, une main à la hanche,
Dans l'autre un fruit feuillu détaché de la branche,
Je rêve sans comprendre à ton geste et tes yeux :
Debout mais reposé dans cet obscur asile
Duc de Richmond, ô jeune sage ! – ou charmant fou ? -
Je te reviens toujours… -. Un saphir à ton cou
A des feux aussi doux que ton regard tranquille.

Source : Poesie.webnet.fr.

—–

Schumann

Du vieux jardin dont l’amitié t’a bien reçu,
Entends garçons et nids qui sifflent dans les haies,
Amoureux las de tant d’étapes et de plaies,
Schumann, soldat songeur que la guerre a déçu.

La brise heureuse imprègne, où passent des colombes,
De l’odeur du jasmin l’ombre du grand noyer,
L’enfant lit l’avenir aux flammes du foyer,
Le nuage ou le vent parle à ton cœur des tombes.

Jadis tes pleurs coulaient aux cris du carnaval
Ou mêlaient leur douceur à l’amère victoire
Dont l’élan fou frémit encor dans ta mémoire;
Tu peux pleurer sans fin: Elle est à ton rival.

Vers Cologne le Rhin roule ses eaux sacrées.
Ah! que gaiement les jours de fête sur ses bords
Vous chantiez! – Mais brisé de chagrin, tu t’endors…
Il pleut des pleurs dans des ténèbres éclairées.

Rêve où la morte vit, où l’ingrate a ta foi,
Tes espoirs sont en fleurs et son crime est en poudre…
Puis éclair déchirant du réveil, où la foudre
Te frappe de nouveau pour la première fois.

Coule, embaume, défile aux tambours ou sois belle!
Schumann, ô confident des âmes et des fleurs,
Entre tes quais joyeux fleuve saint des douleurs,
Jardin pensif, affectueux, frais et fidéle,
Où se baisent les lys, la lune et l’hirondelle,
Armée en marche, enfant qui rêve, femme en pleurs!

Source : Poética.

—–

Albert Cuyp

Cuyp, soleil déclinant dissous, dans l'air limpide
Qu'un vol de ramiers gris trouble comme de l'eau,
Moiteur d'or, nimbe au front d'un boeuf ou d'un bouleau,
Encens bleu des beaux jours fumant sur le coteau,
Ou marais de clarté stagnant dans le ciel vide.
Des cavaliers sont prêts, plume rose au chapeau,
Paume au côté ; l'air vif qui fait rose leur peau,
Enfle légèrement leurs fines boucles blondes,
Et, tentés par les champs ardents, les fraîches ondes,
Sans troubler par leur trot les boeufs dont le troupeau
Rêve dans un brouillard d'or pâle et de repos,
Ils partent respirer ces minutes profondes.

Source : Poesie.webnet.fr.

—–

Mozart

Italienne aux bras d'un Prince de Bavière
Dont l'oeil triste et glacé s'enchante à sa langueur!
Dans ses jardins frileux il tient contre son coeur
Ses seins mûris à l'ombre, où téter la lumière.
Sa tendre âme allemande, – un si profond soupir!
-Goûte enfin la paresse ardente d'être aimée,
Il livre aux mains trop faibles pour le retenir
Le rayonnant espoir de sa tête charmée.
Chérubin, Don Juan! Loin de l'oubli qui fane
Debout dans les parfums tant il foula de fleurs
Que le vent dispersa sans en sécher les pleurs
Des jardins andalous aux tombes de Toscane!
Dans le parc allemand où brument les ennuis,
L'Italienne encore est reine de la nuit.
Son haleine y fait l'air doux et spirituel
Et sa Flûte enchantée égoutte avec amour
Dans l'ombre chaude encor des adieux d'un beau jour
La fraîcheur des sorbets, des baisers et du ciel.

Source : Marcelproust.it.

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Pédérastie

À Daniel Halévy

Si j'avais un gros sac d'argent d'or ou de cuivre
Avec un peu de nerf aux reins lèvres ou mains
Laissant ma vanité — cheval, sénat ou livre,
Je m'enfuirais là-bas, hier, ce soir ou demain
Au gazon framboisé — émeraude ou carmin ! —
Sans rustiques ennuis, guêpes, rosée ou givre
Je voudrais à jamais coucher, aimer ou vivre
Avec un tiède enfant, Jacques, Pierre ou Firmin.
Arrière le mépris timide des Prud'hommes !
Pigeons, neigez! Chantez, ormeaux ! blondissez, pommes !
Je veux jusqu'à mourir aspirer son parfum !
Sous l'or des soleils roux, sous la nacre des lunes
Je veux… m'évanouir et me croire défunt
Loin du funèbre glas des Vertus importunes !

Source : ActuaLitté.

 

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