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SÉGUR, Comtesse (de) – François le bossu

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15:24
16 avril 2011


Carole

Modérateur

Paris

messages 2891

1

SÉGUR, Comtesse (de) – François le bossu

 CHAPITRE 01 : COMMENCEMENT D’AMITIE :

 Christine était venue passer sa journée chez sa cousine Gabrielle ; elles travaillaient toutes deux avec ardeur, pour habiller une poupée que Mme de Cémiane, mère de Gabrielle et tante de Christine, venait de lui donner : elles avaient taillé une chemise et un jupon, lorsqu’un domestique entra.

 Domestique du château de Cémiane :

 « Mesdemoiselles, Mme de Cémiane vous demande au jardin, sur la terrasse couverte.

 Gabrielle :

 Faut-il y aller tout de suite ? Y a-t-il quelqu’un ?

 Domestique du château de Cémiane :

 De suite, Mademoiselle ; il y a un Monsieur avec Madame.

 Gabrielle :

 Allons, Christine, viens.

 Christine :

 C’est ennuyeux ! je ne pourrai pas habiller ma poupée, qui est nue et qui a froid.

 Gabrielle :

 Que veux-tu ! il faut bien aller joindre maman, puisqu’elle nous fait demander.

 Christine :

 Moi, seule à la maison, je ne pourrai pas l’habiller ; je ne sais pas travailler. Mon Dieu ! que je suis malheureuse de ne savoir rien faire.

 Gabrielle :

 Pourquoi ne demanderais-tu pas à ta bonne de lui faire une robe ?

 Christine :

 Ma bonne ne voudra pas : elle ne fait jamais rien pour m’amuser.

 Gabrielle :

 Comment faire, alors ?… Si je t’en faisais une ?

 Christine (relevant la tête et souriant) :

 Toi, tu pourrais ?

 Gabrielle :

 Je crois que oui ; j’essayerai toujours.

 Christine :

 Tout de suite ?

 Gabrielle :

 Non, pas tout de suite, puisque maman nous attend pour promener ; mais quand nous serons revenues, nous travaillerons à ta robe.

 Christine :

 Mais, en attendant, ma pauvre fille a froid.

 Gabrielle :

 Je vais l’envelopper dans ce vieux petit manteau ; tu vas voir ; donne-la-moi. »

 Gabrielle prend la poupée, l’enveloppe de son mieux et la met dans un fauteuil.

 Gabrielle :

 Là ! elle est très bien ! Viens, à présent ; maman nous attend. Dépêchons-nous. »

 Christine embrasse Gabrielle, qui l’entraîne hors de la chambre ; elles arrivent en courant à une allée couverte où se promenait leur maman avec un Monsieur et un petit garçon qui était un peu en arrière.

 Gabrielle et Christine le regardent avec surprise. Il était un peu plus grand qu’elles, gros, d’une tournure singulière ; sa figure était jolie, ses yeux doux et intelligents, il avait une physionomie très agréable, mais l’air craintif et embarrassé.

 Christine s’approche, lui prend la main.

 Christine :

 « Viens, mon petit, jouer avec nous ; veux-tu ? »

 L’enfant ne répond pas ; il regarde d’un air timide Gabrielle et Christine.

 Gabrielle (d’un ton amical) :

 « Est-ce que tu es sourd, mon petit ?

 François (gêné, à voix basse) :

 Non.

 Gabrielle :

 Et pourquoi ne parles-tu pas ? Pourquoi ne viens-tu pas avec nous ?

 François :

 Parce que j’ai peur que vous ne vous moquiez de moi comme les autres.

 Gabrielle :

 Nous moquer de toi ? Et pourquoi, cela ? Pourquoi les autres se moquent-ils de toi ?

 François (relevant la tête et les regardant avec surprise) :

 Vous ne voyez donc pas !

 Gabrielle :

 Je te vois, mais je ne comprends pas pourquoi on se moque de toi. Et toi, Christine, vois-tu quelque chose ?

 Christine :

 Non, pas moi je ne vois rien.

 François (souriant, hésitant encore) :

 Alors vous voudrez bien m’embrasser et jouer avec moi ?

 Christine (s’écriant en chœur avec sa cousine en embrassant François de tout son cœur) :

 Certainement !

 Gabrielle (s’écriant en chœur avec sa cousine en embrassant François de tout son cœur) :

  Certainement ! »

 Le petit garçon semblait si heureux, que Gabrielle et Christine se sentirent aussi toutes joyeuses. Au moment où ils s’embrassaient tous les trois, la maman et le Monsieur se retournèrent. Ce dernier poussa une exclamation joyeuse.

 M. de Nancé :

 « Ah ! les bonnes petites filles ! Ce sont les vôtres, Madame ? Elles veulent bien embrasser mon pauvre François ! Pauvre enfant ! il en a l’air tout heureux !

 Mme de Cémiane :

 Pourquoi donc paraissez-vous surpris que ma fille et ma nièce accueillent bien votre petit François ! Je m’étonnerais du contraire.

 M. de Nancé :

 Je serais bien heureux, Madame, que tout le monde pensât comme vous ; mais l’infirmité de mon pauvre enfant le rend si timide ! Il est si habitué à se voir l’objet des railleries et de l’aversion de tous les enfants, qu’il doit être heureux de se voir fêté et embrassé par vos bonnes et charmantes petites filles.

 Mme de Cémiane (contemplant François avec attendrissement) :

 Pauvre enfant ! »

 Les enfants s’étaient rapprochés. Gabrielle et Christine tenaient chacune une main du petit garçon qu’elles faisaient courir, et qui riait de tout son cœur de cette course forcée.

 Gabrielle :

 Maman, le petit garçon nous a dit qu’on se moquait de lui et que personne ne voulait l’embrasser. Pourquoi ? il est très bon et très gentil. »

 Mme de Cémiane ne répondit pas ; le petit François la regardait avec anxiété ; M. de Nancé soupirait et se taisait également.

 Christine :

 Monsieur, pourquoi se moque-t-on du petit garçon ?

 M. de Nancé :

 Parce que le bon Dieu a permis qu’il fût bossu à la suite d’une chute, mes enfants ; et il y a des gens assez méchants pour se moquer des bossus, ce qui est très mal.

 Gabrielle :

 Certainement, c’est très mal ; ce n’est pas sa faute s’il est bossu, il est très bien tout de même.

 Christine (tournant autour de François) :

 Où donc est-il bossu ? Je ne vois pas… »

 Le pauvre François était rouge et inquiet pendant cette inspection de Christine. « Mon Dieu mon Dieu ! pensait-il, si elle voit ma bosse, elle fera comme les autres, elle se moquera de moi ! »

 Mme de Cémiane était embarrassée pour faire finir Christine sans que M. de Nancé s’en aperçût ; Gabrielle commençait aussi à examiner le dos de François, lorsque Christine s’écria :

 Christine :

 « Voilà ! voilà ! je vois ! C’est là, sur le dos ! Vois-tu, Gabrielle ?

 Gabrielle :

 Oui, je vois ; mais ce n’est rien du tout. Pauvre garçon ! tu croyais que nous nous moquerions de toi ? Ce serait bien méchant ! Tu n’as plus peur, n’est-ce pas ? Comment t’appelles-tu ? Où est ta maman ?

 François :

 Je m’appelle François ; maman est morte, je ne l’ai jamais vue : et voilà papa avec votre maman.

 Christine :

 Comment, c’est ce Monsieur qui est ton papa ?

 M. de Nancé :

 Pourquoi cela vous étonne-t-il, ma bonne petite ?

 Christine :

 Parce que vous êtes très grand et lui est si petit, vous êtes maigre et lui est si gras.

 Mme de Cémiane :

 Quelle bêtise tu dis, Christine ! Est-ce qu’un enfant est jamais grand comme son papa ? Si vous alliez vous amuser avec François, ce serait mieux que de rester ici à dire des niaiseries.

 M. de Nancé :

 Laissez-moi vous embrasser, mes bonnes petites filles ; je vous remercie de tout mon cœur d’être bonnes pour mon pauvre petit François. »

 M. de Nancé embrassa à plusieurs reprises Gabrielle et Christine, et il alla rejoindre Mme de Cémiane. Les enfants, de leur côté, entrèrent dans le bois pour ramasser des fraises.

 Christine :

 Tiens, François, viens par ici : voici une bonne place ; regarde, que de fraises ! Prends, prends tout.

 François :

 Merci, ma petite amie. Comment vous appelez-vous toutes deux ?

 Gabrielle :

 Je m’appelle Gabrielle.

 Christine :

 Et moi, Christine.

 François :

 Quel âge avez-vous ?

 Gabrielle :

 Moi j’ai sept ans, et Christine, qui est ma cousine, a six ans. Et toi, quel âge as-tu ?

 François (en rougissant) :

 Moi… j’ai… déjà dix ans.

 Gabrielle :

 C’est beaucoup, dix ans ! C’est plus que Bernard.

 François :

 Qui est Bernard ?

 Gabrielle :

 C’est mon frère. Il est très bon. Je l’aime beaucoup. Il n’est pas ici à présent ; il prend une leçon chez M. le curé.

 François :

 Ah ! moi aussi je dois aller prendre des leçons chez M. le curé, tout près d’ici, à Druny.

 Gabrielle :

 C’est comme Bernard il y va aussi à Druny. Tu es donc près de Druny ?

 François :

 Tout près ! Il faut dix minutes pour aller de chez nous chez le curé.

 Gabrielle :

 Pourquoi n’es-tu jamais venu nous voir ?

 François :

 Parce que je ne demeurais pas ici ; papa était en Italie pour ma santé ; les médecins disaient que je deviendrais droit et grand en Italie ; et, au contraire, je suis plus bossu qu’avant, ce qui me chagrine beaucoup.

 Gabrielle :

 Écoute, François, ne pense pas à cela ; je t’assure que tu es très gentil ; n’est-ce pas, Christine ?

 Christine :

 Je l’aime beaucoup, il a l’air si bon ! »

 Toutes deux embrassèrent François, qui riait et qui avait l’air heureux ; et tous les trois se mirent à cueillir des fraises. Gabrielle et Christine eurent toujours soin de désigner les meilleures places à François, pour qu’il se fatiguât moins à chercher. Au bout d’un quart d’heure, ils avaient rempli un petit panier que Gabrielle tenait à son bras.

Gabrielle (s’essuyant le front) :

 « À présent nous allons manger. Il fait chaud, cela nous rafraîchira. Tiens, François, assois-toi là, sous le sapin, près de moi, et toi, Christine, mets-toi de l’autre côté ; c’est François qui va partager.

 François :

 Et dans quoi les mettrons-nous ? nous n’avons pas d’assiettes.

 Gabrielle :

 Nous allons en avoir tout à l’heure. Que chacun prenne une grande feuille de châtaignier ; en voici trois. »

 Chacun prit sa feuille, et François commença le partage ; les petites filles le regardaient faire. Quand il eut fini :

 Gabrielle :

 « C’est très mal partagé, tu nous as presque tout donné ; et il t’en reste à peine.

 Christine versa une part de ses fraises dans la feuille de François.

 Christine :

 Tiens, mon bon petit, en voici des miennes.

 Gabrielle (faisant comme Christine) :

 Et en voilà des miennes.

 François :

 C’est trop, beaucoup trop, mes bonnes amies.

 Gabrielle :

 Du tout, c’est très bien mangeons.

 François :

 Comme vous êtes bonnes ! Quand je suis avec d’autres enfants, ils prennent tout et ne m’en laissent presque pas. »

15:52
16 avril 2011


Carole

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Paris

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CHAPITRE 02 : PAOLO :

Les enfants finissaient de manger leurs fraises et ils sortaient du bois, quand ils virent arriver un jeune homme de dix-huit à vingt ans qui tenait son chapeau à la main, et qui saluait à chaque pas en s’approchant des enfants. Puis il resta debout devant eux, sans parler.

Les enfants le regardaient et ne disaient rien non plus.

Paolo (saluant encore) :

« Signora, signor, me voilà. »

Les enfants saluèrent aussi, mais un peu effrayés.

François (à l’oreille de Gabrielle) :

« Sais-tu qui c’est ?

Gabrielle (de même) :

Non ; j’ai peur. Si nous nous sauvions ?

Paolo (saluant toujours) :

Signora, signor, zé souis venou, mé voici ».

Pour toute réponse, Gabrielle prit la main de Christine et se mit à courir en criant :

Gabrielle :

« Maman, maman, un monsieur ! »

Elles ne tardèrent pas à rencontrer Mme de Cémiane et M. de Nancé qui les avaient entendues crier, et qui accouraient aussi, craignant quelque accident.

M. de Nancé (avec anxiété) :

« Qu’y a-t-il ? Où est François ?

Christine (tout essoufflée) :

Là, là, dans le bois, avec un Monsieur fou qui va lui faire du mal. »

M. de Nancé partit comme une flèche et aperçut François debout et souriant devant l’étranger, qui se mit à saluer de plus belle.

M. de Nancé :

Qui êtes-vous, Monsieur ? Que voulez-vous ?

Paolo (saluant) :

Moi, zé souis invité de venir sé signor conté. C’est vous, signor Cémiane ?

M. de Nancé :

Non, ce n’est pas moi, Monsieur ; mais voici Mme de Cémiane. »

L’étranger s’approcha de Mme de Cémiane, recommença ses saluts, et répéta la phrase qu’il venait de dire à M. de Nancé.

Mme de Cémiane :

Mon mari est absent, Monsieur, il va rentrer ; mais veuillez me dire votre nom, car je ne crois pas avoir encore reçu votre visite.

Paolo :

Moi, Paolo Peronni, et voilà une lettre dé signor conté Cémiane. »

Il tendit à Mme de Cémiane une lettre, qu’elle parcourut en réprimant un sourire.

Mme de Cémiane :

« Ce n’est pas l’écriture de mon mari.

Paolo :

Pas écritoure ! Alors, quoi faire ? Il invite à dîner, et moi, povéro Paolo, z’étais très satisfait. Z’ai marcé fort ; z’avais peur de venir tard. Quoi faire ?

Mme de Cémiane :

Il faut rester à dîner avec nous, Monsieur ; vos amis ont voulu sans doute vous jouer un tour, et vous le leur rendrez en dînant ici et en faisant connaissance avec nous.

Paolo :

Ça est bon à vous ; merci, Madame ; moi, zè zouis pas depuis longtemps ici moi, zé connais personne. »

Le jeune homme raconta comme quoi il était médecin, Italien, échappé à un affreux massacre du village de Liepo, qu’il défendait avec deux cents jeunes Milanais contre Radetzki.

Paolo :

« Eux sont restés presque tous toués, coupés en morceaux ; moi zé mé souis sauvé en mé zétant sous les amis morts ; quand la nouit est venoue, moi ramper, ramper longtemps, et puis zé mè souis levé debout et z’ai couru, couru ; lé zour, zé souis cacé dans les bois, z’ai manzé les frouits des oiseaux, et la nouit courir encore zousqu’à Zènes ; pouis z’ai marcé et z’ai dit Italiano ! et les amis m’ont donné du pain, des viandes, oune lit ; et moi zé souis arrivé en vaisseau en bonne France ; les bons Français ont donné tout et m’ont amené ici à Arzentan ; et moi, zè connais personne, et quand est arrivée oune lettre dou signor conte Cimiano, moi z’étais content, et les camarades de rire et soussoter, et oune me dit : « Va pas, c’est pour « rire » mais moi, z’ai pas écouté et z’ai fait deux lieues en oune heure ; et voilà comment Paolo est vénou zousquici. Vous riez comme les camarades : c’est drôle, pas vrai ? »

Mme de Cémiane riait de bon cœur ; M. de Nancé souriait et regardait le pauvre Italien avec un air de profonde pitié.

M. de Nancé (avec un soupir) :

« Pauvre jeune homme ! Et où sont vos parents ?

Paolo :

Mes parents ?… »

Et le visage du jeune homme prit une expression terrible.

« Mes parents, morts, toués par les féroces Autriciens ; fousillés avec les sœurs, frères, amis, dans les maisons à eux ! Tout est brûlé ! et avant battous, pour les punir eux, parce que moi, Italien, z’ai allé avec les amis pour touer les Autriciens méssants et barbares. Voici l’Autrice ! voilà le Radetzki !

Mme de Cémiane :

Pauvre garçon ! C’est affreux !

M. de Nancé :

Malheureux jeune homme ! Être ainsi sans parents, sans patrie, sans fortune ! Mais il faut avoir courage. Tout s’arrangera avec l’aide de Dieu ; ayons confiance en lui, mon cher Monsieur. Courage ! Vous voyez que vous voilà chez Mme de Cémiane sans savoir comment. C’est un commencement de protection. Tout ira bien ; soyez tranquille. »

Le pauvre Paolo regarda M. de Nancé d’un air sombre et ne répondit pas ; il ne parla plus jusqu’au retour au château.

Les enfants restèrent un peu en arrière pour ne pas se trouver trop près de ce Paolo qui inspirait aux petites filles une certaine terreur.

Christine :

« Qu’est-ce qu’il disait donc des Autrichiens ? Il avait l’air si en colère.

Gabrielle :

Il disait que les Italiens brûlaient des Autrichiens, et que ses sœurs battaient… leurs habits, je crois ; et puis qu’ils tuaient tout, même les parents et les maisons.

Christine :

Qui tuait ?

Gabrielle :

Eux tous.

Christine :

Comment, eux tous ? Qu’est-ce qu’ils tuaient ? Et pourquoi les sœurs battaient-elles les habits ? Je ne comprends pas du tout.

Gabrielle :

Tu ne comprends rien, toi. Je parie que François comprend.

François :

Oui, je comprends, mais pas comme tu dis. C’est les Autrichiens qui tuaient les pauvres Italiens, et qui brûlaient tout, et qui ont tué les parents et les sœurs de l’homme et ont brûlé sa maison. Comprends-tu, Christine ?

Christine :

Oui, très bien ; parce que tu dis très bien ; mais Gabrielle disait très mal.

Gabrielle :

Ce n’est pas ma faute si tu es bête et que tu ne comprends rien. Tu sais bien que ta maman te dit toujours que tu es bête comme une oie. »

Christine baissa la tête tristement et se tut. François s’approcha d’elle et lui dit en l’embrassant :

François :

« Non, tu n’es pas bête, ma petite Christine. Ne crois pas ce que te dit Gabrielle.

Christine :

Tout le monde me dit que je suis laide et bête, je crois qu’ils disent vrai. »

Et une larme coula le long de sa joue.

Gabrielle (l’embrassant) :

Pardon, ma pauvre Christine, je ne voulais pas te faire de peine ; j’en suis fâché; non, non, tu n’es pas bête ; pardonne-moi, je t’en prie. »

Christine sourit et rendit à Gabrielle son baiser. La cloche sonna pour le dîner, et les enfants coururent à la maison pour se nettoyer et arranger leurs cheveux.

Le dîner se passa gaiement, grâce à l’aventure de l’Italien, que Mme de Cémiane avait présenté à son mari, et à l’appétit vorace du pauvre Paolo, qui ne se laissait pas oublier. Quand le rôti fut servi, il n’avait pas encore fini l’énorme portion de fricassée de poulet qui débordait son assiette. Le domestique avait déjà servi à tout le monde un gigot juteux et appétissant, pendant que Paolo avalait sa dernière bouchée de poulet ; il regardait le gigot avec inquiétude ; il le dévorait des yeux, espérant toujours qu’on lui en donnerait. Mais, voyant le domestique s’apprêter à passer un plat d’épinards, il rassembla son courage, et, s’adressant à M. de Cémiane, il dit d’une voix émue :

Paolo :

« Signor conté, voulez-vous m’offrir zigot, s’il vous plaît ?

M. de Cémiane (riant) :

Comment donc ! très volontiers ».

Mme de Cémiane partit d’un éclat de rire ; ce fut le signal d’une explosion générale. Paolo regardait d’un air ébahi, riait aussi, sans savoir pourquoi, et mangeait tout en riant ; excité par la gaieté, par les rires des enfants, il rit si fort qu’il s’étrangla ; une bouchée trop grosse ne passait pas. Il devint rouge, puis violet ; ses veines se gonflaient ; ses yeux s’ouvraient démesurément. François, qui était à sa gauche, voyant sa détresse, se précipita vers lui, et, introduisant ses doigts dans la bouche ouverte de Paolo, en retira une énorme bouchée de gigot. Immédiatement tout rentra dans l’ordre ; les yeux, les veines, le teint reprirent leur aspect ordinaire, l’appétit revint plus vorace que jamais. Les rires avaient cessé devant l’angoisse de l’étranglement ; mais ils reprirent de plus belle quand Paolo, se tournant la bouche pleine vers François, lui saisit la main, la baisa à plusieurs reprises.

Paolo :

« Bon signorino ! Pauvre petit ! tou m’as sauvé la vie, et moi zé té ferai grand comme ton père. Quoi c’est ça ?

Il passa sa main sur la bosse de François.

Paolo :

Bosse, pas beau, pas zoli. Zé souis médecin, tout partira. Sera droit comme papa. »

Et il se mit à manger sans plus parler à personne ; il se garda bien de rire jusqu’à la fin du dîner.

Bernard avait aussi fait connaissance avec François pendant le dîner.

Bernard :

« Je suis bien fâché de n’avoir pas pu rentrer plus tôt. J’étais chez le curé ; j’y vais tous les jours prendre une leçon.

François :

Et moi aussi, je dois aller chez le curé pour apprendre le latin. Je suis bien content que tu y ailles ; nous nous verrons tous les jours.

Bernard :

J’en suis bien aise aussi ; nous ferons les mêmes devoirs, probablement.

François :

Je ne crois pas ; quel âge as-tu ?

Bernard :

Moi, j’ai huit ans.

François :

Et moi dix ans.

 

Bernard :

Dix ans ! Comme tu es petit ! »

François baissa la tête, rougit et se tut.

Peu de temps après qu’on fut sorti de table, on vint annoncer à Christine que sa bonne venait la chercher pour la ramener à la maison. Christine lui fit demander si elle pouvait rester encore un quart d’heure, pour emporter sa poupée vêtue de la robe que lui faisait Gabrielle ; mais, habituée à la sévérité de sa bonne, elle se disposa à partir et à dire adieu à sa tante et à son oncle.

Gabrielle :

Attends un peu, Christine ; je vais finir la robe dans dix minutes.

Christine :

Je ne peux pas ; ma bonne attend.

Gabrielle :

Qu’est-ce que ça fait ? Elle attendra un peu.

Christine :

Mais maman me gronderait et ne me laisserait plus venir.

Gabrielle :

Ta maman ne le saura pas.

Christine :

Oh oui ! ma bonne lui dit tout. »

La tête de la bonne apparut à la porte.

Mina :

« Allons donc, Christine, dépêchez-vous !

Christine :

Me voici, ma bonne, me voici ! »

Christine courut à sa tante pour dire adieu.

François et Bernard voulurent l’embrasser ; ils n’eurent pas le temps ; la bonne entra dans le salon.

Mina :

Christine, vous ne voulez donc pas venir ? Il est tard ; votre maman ne sera pas contente.

Christine :

Me voici, ma bonne, me voici !

Gabrielle :

Et ta poupée ? tu la laisses ?

Christine (tout bas et tout effarée) :

Je n’ai pas le temps ; finis la robe, je t’en prie ; tu me la donneras quand je reviendrai. »

La bonne prit le bras de Christine, et, sans lui donner le temps d’embrasser Gabrielle, elle l’emmena hors du salon. La pauvre Christine tremblait ; elle craignait beaucoup sa bonne, qui était injuste et méchante. La bonne la poussa dans la carriole qui venait la chercher, y monta elle-même, la carriole partit.

Christine pleurait tout bas ; la bonne la grondait, la menaçait en allemand, car elle était Allemande.

Mina :

Je dirai à votre maman que vous avez été méchante ; vous allez voir comme je vous ferai gronder.

Christine :

Je vous assure, ma bonne, que je suis venue tout de suite. Je vous en prie, ne dites pas à maman que j’ai été méchante ; je n’ai pas voulu vous désobéir, je vous assure.

Mina :

Je le dirai, Mademoiselle, et, de plus, que vous êtes menteuse et raisonneuse.

Christine :

Pardon, ma bonne ; je vous en prie, ne dites pas cela à maman, parce que ce n’est pas vrai.

Mina :

Allez-vous bientôt finir vos pleurnicheries ? Plus vous serez méchante et maussade, plus j’en dirai. »

Christine essuya ses yeux, retint ses sanglots, étouffa ses soupirs, et, après une demi-heure de route, ils arrivèrent au château des Ormes, où demeuraient les parents de Christine. La bonne l’entraîna au salon ; M. et Mme des Ormes y étaient ; elle la fit entrer de force. Christine restait près de la porte, n’osant parler, Mme des Ormes leva la tête.

Mme des Ormes :

« Approchez, Christine ; pourquoi restez-vous à la porte comme une coupable ? Mina, est-ce que Christine a été méchante ?

Mina :

Comme à l’ordinaire, Madame ; Madame sait bien que Mlle Christine ne m’écoute jamais.

Christine :

Ma bonne, je vous assure…

Mme des Ormes :

Laissez parler votre bonne. Qu’a-t-elle fait, Mina ?

Mina :

Elle ne voulait pas revenir, Madame ; après m’avoir fait longtemps attendre, elle se débattait encore pour rester avec sa cousine ; il a fallu que je l’entraînasse de force. »

Mme des Ormes s’était levée ; elle s’approcha de Christine.

Mme des Ormes :

Vous m’aviez promis d’être sage, Christine ?

Christine (sanglotant) :

Je… vous assure,… maman,… que j’ai été… sage…

Mina (joignant les mains) :

Oh ! Mademoiselle, ne mentez pas ainsi ! C’est bien vilain de mentir, Mademoiselle.

Mme des Ormes :

Ah ! vous allez encore mentir comme vous faites toujours ! Vous voulez donc le fouet ? »

M. des Ormes, qui n’avait rien dit jusque-là, s’approcha de sa femme.

M. des Ormes :

Ma chère, je demande grâce pour Christine. Si elle a été désobéissante, elle ne recommencera pas…

Mme des Ormes :

Comment, si ? Mina s’en plaint continuellement et ne peut pas en venir à bout,… à ce qu’elle dit.

M. des Ormes :

Mina, Mina !… Avec nous, Christine est toujours parfaitement sage ; elle obéit avec la docilité d’un chien d’arrêt.

Mme des Ormes :

Parce qu’elle a peur d’être punie. Voyons, Mina, vous m’ennuyez avec vos plaintes continuelles ; vous exagérez toujours. »

Mme des Ormes questionna Christine, malgré l’humeur visible de Mina, dont M. des Ormes examina la physionomie fausse et méchante.

Mme des Ormes finit par douter de la culpabilité de Christine, qu’elle remit à Mina pour la faire coucher, en lui recommandant de ne pas la gronder. Quand M. des Ormes se trouva seul avec sa femme, il lui dit avec émotion :

M. des Ormes :

« Vous êtes sévère pour cette pauvre enfant, vous croyez trop aux accusations de cette bonne, qui se plaint pour un rien.

Mme des Ormes :

Vous appelez la désobéissance un rien ?

M. des Ormes :

À savoir si elle a désobéi.

Mme des Ormes :

Comment, si elle a désobéi ? Puisque Mina le dit !

M. des Ormes :

Mina ne m’inspire aucune confiance ; je l’ai surprise déjà plus d’une fois à mentir ; et, de plus, je sais qu’elle déteste cette petite.

Mme des Ormes :

Ce n’est pas étonnant ! Avec elle, Christine est toujours désagréable et maussade.

M. des Ormes :

Ce qui prouve que Mina s’y prend mal. Mais… vous êtes trop sévère avec Christine, parce que vous ne surveillez pas assez ce qui se passe, et que vous ajoutez foi aux plaintes de la bonne. Christine a une peur affreuse de cette Mina ! De grâce, mettez-y plus de soin et de surveillance.

Mme des Ormes :

Ah ! je vous en prie, parlons d’autre chose. Ce sujet m’impatiente. »

M. des Ormes soupira, quitta le salon, et, curieux de voir ce que faisait Mina, il alla voir si Christine se consolait de sa triste journée ; il entra chez elle. Christine était dans son lit, et, seule, elle pleurait tout bas. M. des Ormes s’approcha, se pencha vers le lit de sa fille.

M. des Ormes :

« Où est ta bonne, Christine ?

Christine :

Elle est sortie, papa.

M. des Ormes :

Comment ? elle te laisse toute seule ?

Christine :

Oui, toujours quand je suis couchée.

M. des Ormes :

Veux-tu que je l’appelle ?

Christine (avec effroi) :

Oh non ! non ! Laissez-la, je vous en prie, papa !

M. des Ormes :

Pourquoi as-tu peur d’elle ? »

Christine ne répondit pas. Son père insista pour savoir la cause de sa frayeur ; la petite finit par répondre bien bas :

Christine (bas) :

« Je ne sais pas. »

Ne pouvant en obtenir autre chose, il quitta Christine, triste et préoccupé. Sa conscience lui reprochait son insouciance pour elle et le peu de soin qu’il prenait de son bien-être, sa femme ne s’en occupant pas du tout. Quand il rentra au salon, il trouva Mme des Ormes d’assez mauvaise humeur ; il ne lui reparla plus de Christine ni de Mina, mais il forma le projet de surveiller la bonne et de la faire partir à la première méchanceté ou calomnie dont elle se rendrait coupable.

 

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16 avril 2011


Carole

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CHAPITRE 03 : DEUX ANNEES QUI FONT DEUX AMIS :

Peu de jours après, M. des Ormes fut appelé à Paris pour une affaire importante ; il aurait désiré y aller seul, mais sa femme voulut absolument l’accompagner, disant qu’elle avait à faire des emplettes indispensables ; elle se rendit en toute hâte chez sa belle-sœur de Cémiane pour lui annoncer son départ.

Mme de Cémiane :

Et Christine, l’emmenez-vous ?

Mme des Ormes :

Certainement non ; que voulez-vous que j’en fasse pendant mes courses, mes emplettes ? Je n’emmène que ma femme de chambre et un domestique.

Mme de Cémiane :

Que deviendra donc Christine ?

Mme des Ormes :

D’abord, mon absence durera à peine quinze jours ; elle restera avec sa bonne, qui n’a pas autre chose à faire qu’à la soigner.

Mme de Cémiane :

Il me semble que Christine la craint beaucoup ; ne pensez-vous pas qu’elle soit trop sévère ?

Mme des Ormes :

Pas du tout ! Elle est ferme, mais très bonne. Christine a besoin d’être menée un peu sévèrement ; elle est raisonneuse, impertinente même, et toujours prête à résister.

Mme de Cémiane :

Je ne l’aurais pas cru ! elle paraît si douce, si obéissante ! Je la ferai venir souvent chez moi pendant votre absence, n’est-ce pas ?

Mme des Ormes :

Tant que vous voudrez, ma chère ; faites comme vous voudrez et tout ce que vous voudrez, pourvu qu’elle reste établie aux Ormes avec sa bonne. Adieu, je me sauve, je pars demain, et j’ai tant à faire ! »

Mme des Ormes rentra, s’occupa de ses paquets, recommanda à Mina de mener souvent Christine chez sa tante de Cémiane, et partit le lendemain de bonne heure.

Cette absence devait être de quinze jours ; elle se prolongea de mois en mois pendant deux ans, à cause d’un voyage à la Martinique que dut faire M. des Ormes, qui avait placé là une grande partie de sa fortune. Mme des Ormes voulut à toute force l’accompagner, car elle aimait tout ce qui était nouveau, extraordinaire, et surtout les voyages. Pendant ces deux ans, les Cémiane et M. de Nancé ne quittèrent pas la campagne, heureusement pour Christine, qui voyait sans cesse Gabrielle, Bernard et leur ami François. Christine conçut une amitié très vive pour François, dont la bonté et la complaisance la touchaient et lui donnaient le désir de l’imiter. Elle allait souvent passer des mois entiers chez sa tante, qui avait pitié de son abandon. Mina était hypocrite aussi bien que méchante, de sorte qu’elle sut se contenir en présence des étrangers, et que personne ne devina combien la pauvre Christine avait à souffrir de sa dureté et de sa négligence. Christine n’en parlait jamais, parce que Mina l’avait menacée des plus terribles punitions si elle s’avisait de se plaindre à ses cousins ou à quelque autre.

Paolo aimait et protégeait Christine ; il aimait aussi François, auquel il donnait des leçons de musique et d’italien, ce qui lui faisait gagner cinquante francs par mois, somme considérable dans sa position, et suffisante pour le faire vivre. Il avait aussi quelques malades qui l’appelaient, le sachant médecin et peu exigeant pour le payement de ses visites. D’ailleurs, il passait des semaines entières chez M. de Nancé. Ces deux années se passèrent donc heureusement pour tous nos amis. On avait tous les mois à peu près des nouvelles de M. et de Mme des Ormes ; ils annoncèrent enfin leur retour pour le mois de juillet, et cette fois ils furent exacts. L’entrevue avec Christine ne fut pas attendrissante ; son père et sa mère l’embrassèrent sans émotion, la trouvèrent très grande et embellie : elle avait huit ans, avec la raison et l’intelligence d’un enfant de dix pour le moins. Son instruction ne recevait pas le même développement ; Mina ne lui apprenait rien, pas même à coudre ; Christine avait appris à lire presque seule, aidée de Gabrielle et de François, mais elle n’avait de livres que ceux que lui prêtait Gabrielle ; François ignorait son dénûment, sans quoi il lui eut donné toute sa bibliothèque.

Le lendemain du retour de M. et de Mme des Ormes, ils reçurent un mot de Mme de Cémiane, qui leur demandait de venir passer la journée suivante avec eux et d’amener Christine. « Il faut, disait-elle, que je vous présente un nouveau voisin de campagne, M. de Nancé, qui est charmant ; et un demi-médecin italien, fort original, qui vous amusera ; il me fait savoir, par un billet attaché au collier de mon chien de garde, qu’il viendra chez moi demain. Amenez-nous Christine ; Gabrielle vous le demande instamment. »

Mme des Ormes :

Je suis bien aise que votre sœur fasse quelques nouvelles connaissances dans le voisinage ; nous en profiterons et nous les engagerons à dîner pour la semaine prochaine.

M. des Ormes :

Comme vous voudrez, ma chère ; mais il me semble qu’il vaudrait mieux attendre qu’ils nous eussent fait une visite.

Mme des Ormes :

Pourquoi attendre ? Si l’un est charmant et l’autre original, comme dit notre sœur, je veux les avoir chez moi ; ils nous amuseront. »

M. des Ormes garda le silence, comme d’habitude, devant l’opposition de sa femme. Elle courut dans sa chambre pour préparer sa toilette du lendemain.

Elle ne songea pas à Christine, mais M. des Ormes prévint la bonne qu’ils emmèneraient Christine avec eux. Les yeux de Christine brillèrent : elle eut peine à contenir sa joie ; sa bouche souriait malgré elle, et ses joues s’animèrent d’un éclat extraordinaire ; mais la présence de sa bonne arrêta tout signe extérieur de satisfaction ; elle resta silencieuse et immobile. La journée lui parut interminable ; le lendemain elle s’éveilla de bonne heure ; sa bonne dormit tard, et la pauvre Christine attendit deux grandes heures le réveil de Mina.

La certitude d’avoir une journée de liberté mit la bonne de belle humeur ; elle ne brusqua pas trop Christine, ne lui arracha pas les cheveux en la peignant, ne lui mit pas trop de savon dans les yeux en la débarbouillant, l’habilla proprement, et lui donna pour son premier déjeuner un peu de beurre sur son pain, douceur à laquelle Christine n’était pas accoutumée ; car la bonne mangeait habituellement le beurre et le chocolat au lait destinés à Christine, et ne lui donnait que du pain et une tasse de lait.

La matinée s’avançait, personne ne venait chercher Christine ; elle commençait à s’inquiéter, surtout quand elle entendit les allées et venues qui annonçaient le départ, et enfin le bruit de la voiture devant le perron. Elle n’osait rien demander à sa bonne, mais son visage s’attristait, ses yeux se mouillaient, lorsque la porte s’ouvrit, et M. des Ormes entra. S’avançant vers elle :

M. des Ormes :

« Christine, nous partons ; es-tu prête ?

Christine :

Oui, papa, depuis longtemps.

M. des Ormes :

Pourquoi tes yeux sont-ils pleins de larmes ? Aimes-tu mieux rester à la maison ?

Christine :

Oh non ! non, papa ! J’avais peur que vous ne m’oubliassiez.

M. des Ormes :

Ma pauvre fille, je ne t’oublie pas, tu le vois bien. Allons vite, pour ne pas faire attendre ta maman. »

Christine ne se le fit pas dire deux fois et courut à son père, qui l’emmena précipitamment. Il entendait la voix mécontente de sa femme ; elle arrivait au perron et appelait :

Mme des Ormes :

« Philippe, où êtes-vous donc ? Où est M. des Ormes ! Pourquoi Christine ne vient-elle pas ?

Domestique du château des Ormes (sortant de l’antichambre) :

Me voici, Madame. Monsieur est monté chez Mademoiselle.

Mme des Ormes :

Allez leur dire que je les attends.

M. des Ormes :

Ne vous impatientez pas, ma chère ; j’étais allé chercher Christine.

Mme des Ormes :

Bonjour, Christine. Pourquoi n’es-tu pas venue chez moi ?

Christine :

Maman, j’attendais ma bonne, qui m’avait défendu de sortir sans elle.

Mme des Ormes :

Mina a toujours des idées baroques ! Quelle nécessité d'enfermer cette enfant et de l’empêcher de venir dans ma chambre ! Et toi, Christine, si tu avais eu un peu d’esprit, tu n’aurais pas attendu la permission de Mina… Comme tu es rouge, Christine ; tu n’es pas jolie, ma pauvre fille !

M. des Ormes :

Il est impossible de savoir si elle a de l’esprit puisqu’elle ne parle guère devant nous, du moins ; et, quant à sa laideur, je ne puis vous l’accorder, car elle vous ressemble extraordinairement. »

M. des Ormes sourit malicieusement en disant ces mots, et voulut aider sa femme à monter en voiture ; mais elle le repoussa en disant avec humeur :

Mme des Ormes :

« Laissez-moi ; je monterai bien sans votre aide. »

Il prit Christine dans ses bras et voulut la mettre dans la voiture, près de sa mère.

Mme des Ormes :

« Mettez-la sur le siège ; elle va chiffonner ma jolie robe ou elle la salira avec ses pieds. »

M. des Ormes plaça Christine sur le siège, près du cocher.

M. des Ormes (lui remettant Christine) :

« Faites bien attention à la petite.

Le cocher du château des Ormes :

Que Monsieur soit tranquille, j’y veillerai, elle est si mignonne, si douce, pauvre petite ! Ce serait bien dommage qu’il lui arrivât quelque chose. »

Christine n’avait pas dit un mot tout ce temps ; elle osait à peine respirer, tant elle avait peur d’augmenter l’humeur de sa mère et d’être laissée à la maison. Quand la voiture partit, elle poussa un soupir de satisfaction.

Le cocher du château des Ormes :

« Vous avez quelque chose qui vous gêne, Mademoiselle Christine ?

Christine :

Non, au contraire ; je suis si contente que nous soyons partis ! J’avais si peur de rester à la maison !

Le cocher du château des Ormes :

Pauvre petite Mam’selle ! Votre bonne vous rend la vie dure tout de même.

Christine :

Oh ! taisez-vous, je vous en prie, bon Daniel ; si ma bonne le savait !

Le cocher du château des Ormes :

C’est vrai tout de même ! Pauvre petite ! vous n’en seriez pas plus heureuse.

Christine :

Mais je vais voir Gabrielle, qui est si bonne pour moi ! et le petit François, qui est si bon ! et mon cousin Bernard, que j’aime tant ! Je suis heureuse, très heureuse, je vous assure !

« Aujourd’hui, pensa Daniel en lui-même ; mais demain ce sera autre chose. »

Christine ne parla plus, elle songea avec bonheur à la bonne journée qu’elle allait passer ; la route n’était pas longue, on ne tarda pas à arriver, car il n’y avait que trois kilomètres du château des Ormes à celui de M. et Mme de Cémiane. Gabrielle et Bernard se précipitèrent à la rencontre de leur cousine, que M. des Ormes avait fait descendre de dessus le siège.

Gabrielle :

« Viens vite, j’ai habillé une poupée comme une mariée ; viens voir comme elle est jolie ! Elle est pour toi. »

Mme des Ormes était déjà entrée au salon, et Christine se laissa aller à toute sa joie ; Gabrielle et Bernard l’emmenèrent dans leur chambre, où elle trouva sa poupée étendue sur un joli petit lit et habillée en robe de mousseline blanche, avec un voile comme pour une première communion. Christine ne cessait de remercier Gabrielle, et Bernard aussi, qui avait travaillé avec le menuisier au petit lit de la poupée. François ne tarda pas à se joindre à ses amis ; Christine lui témoigna sa joie de le revoir. Pendant que son cœur se dilatait et que sa langue se déliait, Mme des Ormes faisait la gracieuse avec M. de Nancé, que lui avait présenté Mme de Cémiane, et l’Italien, qui saluait et qui faisait son possible pour plaire à Mme des Ormes, afin d’être engagé à aller la voir, ce qui lui ferait une connaissance de plus.

Il avait bien vite deviné que c’était à Mme des Ormes qu’il fallait plaire pour être admis chez elle ; aussi ne cessa-t-il de chercher les occasions de lui être agréable ; elle laissa tomber une épingle qui attachait son châle, Paolo se précipita à quatre pattes pour la chercher.

Mme des Ormes :

Ce n’est pas la peine, Monsieur Paolo : une épingle n’a rien de précieux.

Paolo :

Oh ! une épingle portée par vous, bella signora, est oune trésor.

Mme des Ormes (riant) :

Joli trésor ! Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos recherches ; je vous répète que ce n’est pas la peine.

Paolo :

Zamais, signora ; zé resterai ployé vers la terre zousqu’à la trouvaille dé ce trésor.

Domestique du château de Cémiane :

Madame la comtesse est servie ».

Chacun se dirigea vers la salle à manger ; Paolo restait à quatre pattes. Il se releva sur ses genoux quand tout le monde fut sorti.

Il dit à mi-voix en se grattant la tête :

Paolo (à mi-voix en se grattant la tête) :

« Per Bacco ! Z’ai fait oune sottise… Quoi faire ?… ils vont manzer tout ! Et cette couquine d’épingle, quoi faire ? Ah ! z’ai oune idée ! Bella ! bellissima ! zé vais prendre oune épingle sour la table et zé dirai : « Voilà, voilà votre épingle ! Zé l’ai trouvée ! »

Il sauta sur ses pieds, saisit une des épingles qui garnissaient une pelote à ouvrage posée sur la table et se précipita vers la salle à manger d’un air triomphant.

Paolo :

« Voilà, voilà, signora ! Zé l’ai trouvée !

Mme des Ormes (riant aux éclats) :

Ah ! ah ! ah ! ce n’est pas la mienne ! Elle est blanche, la mienne était noire !

Consterné de ce qu’il venait d’entendre, le malheureux Paolo s’écria :

Paolo :

Dio mio !… C’est parce que zé l’ai frottée à…, à… mon horloze d’arzent.

M. de Cémiane (à demi-mécontent) :

Voyons, Monsieur Paolo, finissez vos folies et mangez votre omelette ; le déjeuner n’en finira pas, et les enfants n’auront pas le temps de s’amuser et de faire leur pêche aux écrevisses. »

Paolo ne se le fit pas dire deux fois ; il se mit à table et avala son omelette avec une promptitude qui lui fit regagner le temps perdu. Mme des Ormes regardait souvent Christine et la reprenait du geste et de la voix.

Mme des Ormes :

« Tu manges trop, Christine ! N’avale donc pas si gloutonnement !… Tu prends de trop gros morceaux !… »

Christine rougissait, ne disait rien ; François, qui était près d’elle, la voyant prête à pleurer, après une dixième observation, ne put s’empêcher de répondre pour elle :

François :

« C’est parce qu’elle a très faim, Madame ; d’ailleurs, elle ne mange pas beaucoup ; elle coupe ses bouchées aussi petites que possible. »

Mme des Ormes ne connaissait pas François ; elle le regarda d’un air étonné.

Mme des Ormes :

Qui êtes-vous, mon petit chevalier, pour prendre si vivement la défense de Christine ?

François :

Je suis son ami, Madame, et je la défendrai toujours de toutes mes forces.

Mme des Ormes :

Qui ne sont pas grandes, mon pauvre petit.

François :

Non, c’est vrai ; mais j’ai papa pour soutien, si j’en ai besoin.

Mme des Ormes (d’un air moqueur) :

Oh ! oh ! voudriez-vous me livrer bataille, par hasard ? Et où est-il, votre papa, mon petit Ésope ?

M. de Nancé (d’une voix grave et sévère) :

Près de vous, Madame.

Mme des Ormes (très surprise) :

Comment ? ce petit… ce… cet aimable enfant ?

M. de Nancé :

Oui, Madame, ce petit Ésope, comme vous venez de le nommer, est mon fils ; j’ai l’honneur de vous le présenter.

Mme des Ormes (embarrassée) :

Je suis désolée… je suis charmée !… je regrette… de ne l’avoir pas su plus tôt.

M. de Nancé :

Vous lui auriez épargné cette nouvelle humiliation, n’est-ce pas, Madame ? Pauvre enfant ! il en a tant supporté ! Il y est plus fait que moi !

François :

Papa ! papa ! je vous en prie, ne vous en affligez pas ! Je vous assure que cela m’est égal ! Je suis si heureux ici, au milieu de vous tous ! Bernard, Gabrielle et Christine sont si bons pour nous ! Je les aime tant !

Christine (à demi-voix, en lui serrant la main dans les siennes) :

Et nous aussi nous t’aimons tant, mon bon François.

Gabrielle (lui serrant l’autre main) :

Et nous t’aimerons toujours ! Tu es si bon !

Bernard :

Et partout et toujours nous nous défendrons l’un l’autre n’est-ce pas, François ? »

Mme des Ormes était restée fort embarrassée pendant ce dialogue ; M. des Ormes ne l’était pas moins qu’elle, pour elle ; M. et Mme de Cémiane étaient mal à l’aise et mécontents de leur sœur. M. de Nancé restait triste et pensif. Tout à coup Paolo se leva, étendit le bras et dit d’une voix solennelle :

Paolo :

« Écoutez tous ! Écoutez-moi, Paolo. Zé dis et zé zoure qué lorsque cet enfant, que la signora appelle Esoppo, aura vingt et oune ans, il sera aussi grand, aussi belle que son respectabile signor padre. C’est moi qui lé ferai parce que l’enfant est bon, qu’il m’a fait oune énorme bienfait, et. et que zé l’aime.

M. de Nancé :

C’est la seconde fois que vous me faites cette bonne promesse, Monsieur Paolo ; mais si vous pouvez réellement redresser mon fils, pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite ?

Paolo :

Patience, signor mio, zé souis médecin. À présent, impossible, l’enfant grandit ; à dix-huit ou vingt ans, c’est bon ; mais avant, mauvais. »

M. de Nancé soupira et sourit tout à la fois en regardant François, dont le visage exprimait le bonheur et la gaieté. Il causait d’un air fort animé avec ses amis ; tous parlaient et riaient, mais à voix basse, pour ne pas troubler la conversation des grandes personnes.


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16 avril 2011


Carole

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CHAPITRE 04 : LES CARACTERES SE DESSINENT :

Le déjeuner était fort avancé. Bernard demanda à sa mère s’il pouvait sortir de table avec Gabrielle, Christine et François. La permission fut accordée sans difficulté, et les enfants disparurent pour s’amuser dans le jardin.

Christine :

Mon bon François, comme je te remercie d’avoir pris ma défense ! Je ne savais plus comment faire pour manger comme maman voulait.

François :

C’est pour cela que j’ai parlé pour toi, Christine ; je voyais bien que tu n’osais plus manger, que tu avais envie de pleurer. Ça m’a fait de la peine.

Christine :

Et moi aussi, j’ai eu du chagrin quand maman a eu l’air de se moquer de toi.

François :

Oh ! il ne faut pas te chagriner pour cela ! Je suis habitué d’entendre rire de moi. Cela ne me fait rien ; c’est seulement quand papa est là que je suis fâché, parce qu’il est toujours triste quand il entend se moquer de ma bosse. Il m’aime tant, ce pauvre papa !

Bernard :

Oh oui ! il est bien meilleur que ma tante des Ormes, qui n’aime pas du tout la pauvre Christine.

Christine :

Je t’assure, Bernard, que tu te trompes. Maman m’aime ; seulement, elle n’a pas le temps de s’occuper de moi.

Bernard :

Pourquoi n’a-t-elle pas le temps ?

Christine :

Parce qu’il faut qu’elle fasse des visites, qu’elle s’habille, qu’elle essaye des robes ! Et puis elle a des personnes qui viennent la voir ! Et puis ils sortent ensemble ! Et puis… beaucoup d’autres choses encore.

François :

Et toi, qu’est-ce que tu fais pendant ce temps ?

Christine :

Je reste avec ma bonne ; et c’est ça qui est terrible ! Elle est si méchante, ma bonne !

François :

Pourquoi ne le dis-tu pas à ta maman ?

Christine :

Parce que ma bonne me battrait horriblement ; elle dirait des mensonges à maman, et je serais encore grondée et punie.

François :

Pourquoi ne dis-tu pas à ta maman que ta bonne est une méchante menteuse ?

Christine :

Maman ne me croirait pas ; elle croit toujours ma bonne.

François :

Alors, moi, je vais le dire à papa pour qu’il le dise à ta maman.

Christine :

Non, non, François, je t’en prie, ne dis rien ; ma bonne me gronderait et me battrait bien plus, et maman ne me croirait pas. Je n’en parle qu’à toi, parce que je t’aime plus que tout le monde.

François :

Mais tu es malheureuse, pauvre Christine, et je ne peux pas supporter cela.

Christine :

Mais non ! quand je suis ici, avec toi surtout, je suis très heureuse ; j’y viens presque tous les jours et quand ma bonne n’est pas avec moi, je ne suis pas malheureuse.

François :

Je voudrais bien que papa allât chez toi.

Christine :

Pourquoi n’y vient-il pas ?

François :

Parce que ta maman voit beaucoup de monde ; elle est très élégante, et papa n’aime pas cela.

Christine :

Mais il vient chez ma tante ; c’est la même chose !

François :

Il dit que non : que vous êtes tous très bons, que ta tante et ton oncle ne font pas d’élégance, qu’ils reçoivent simplement et sans toilette, et je ne sais quoi encore que j’ai oublié. »

Bernard et Gabrielle, qui s’étaient éloignés, reviennent.

Bernard :

C’est ennuyeux de ne rien faire ! Si nous commencions notre pêche aux écrevisses ?

Gabrielle :

Oui, oui, commençons demandons les pêchettes, la viande crue, les paniers.

Bernard :

Mais il nous faut quelqu’un pour nous aider.

François :

Voici tout juste M. Paolo ; mais il ne nous voit pas. »

Les enfants se mirent à crier :

Bernard :

« Monsieur Paolo par ici ! »

Gabrielle :

« Monsieur Paolo par ici ! »

François :

« Monsieur Paolo par ici ! »

Christine :

« Monsieur Paolo par ici ! »

Paolo se retourne et s’avance vers eux à pas précipités. Il salue :

Paolo :

« Messieurs, Mesdemoiselles, à quel service vous voulez Paolo ? Lé voici !

François :

Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous nous aider à arranger nos pêchettes pour prendre des écrevisses ?

Paolo :

Oui, signor ; tout pour votre service. Paolo, reconnaissant, n’oublie jamais ni bon ni mauvais. »

Tous coururent chercher ce qu’il leur fallait, et revinrent près du ruisseau ; Paolo allait, venait, déployait les pêchettes, les mettait dans l’eau.

Bernard :

« Pas là, pas là, Monsieur Paolo ! Il y a des branches qui accrochent la pêchette. »

Gabrielle :

« Pas là, pas là, Monsieur Paolo ! Il y a des branches qui accrochent la pêchette. »

Paolo changeait de place.

Bernard :

« Pas là, pas là ! Il n’y a pas d’eau ; il n’y a que des pierres.

Gabrielle :

« Pas là, pas là ! Il n’y a pas d’eau ; il n’y a que des pierres.

Paolo :

L’écrevisse aime les pierres, signor Bernardo.

Bernard :

Quand les pierres sont dans l’eau, mais pas quand elles sont perchées en l’air.

Paolo :

L’écrevisse a des pattes, signor Bernardo.

Bernard :

Pour marcher dans l’eau, mais pas pour en sortir, grimper et tomber.

Paolo :

L’écrevisse a oune queue, signor Bernardo.

Bernard :

Pour se soutenir dans l’eau, mais pas en l’air.

Paolo :

L’écrevisse a oune peau doure, signor Bernardo.

Bernard :

Ah bah ! Vous m’ennuyez, Monsieur Paolo ! Je vous dis que les pêchettes sont très mal là ! Donnez-les-moi, que je les place comme il faut.

Paolo :

Voilà, signor Bernardo. »

Paolo tendit la pêchette déjà accrochée à une racine qui sortait d’un rocher. Bernard la prit et la plaça avec deux autres dans un recoin où venaient se réfugier quelques écrevisses.

Pendant qu’il arrangeait ses pêchettes, Paolo restait immobile, un peu honteux, un peu mécontent, et n’osant le témoigner. François et Christine s’aperçurent de son embarras, et s’approchèrent de lui :

François (tout bas) :

« Mon cher Monsieur Paolo, prenons les quatre pêchettes qui restent, et allons les mettre près d’un rocher où vous vouliez mettre les autres ; je suis sûr qu’il y a des écrevisses par là.

Paolo (d’un air joyeux) :

Vous croyez, signor excellentissimo ?

Christine :

Oui, oui, François a raison, mon pauvre monsieur Paolo ; venez avec nous. »

Paolo sourit et saisit les pêchettes oubliées ; il les arrangea, les plaça très habilement et attendit patiemment les écrevisses ; elles ne tardèrent pas à arriver en foule, si bien que lorsque Bernard leva sa pêchette en criant d’un air triomphant :

Bernard :

« J’en ai trois ! »

Paolo leva les siennes et s’écria avec une voix retentissante :

Paolo :

« Z’en ai dix-houit et des souperbes !

Bernard :

Dix-huit ! Près de ce rocher ? Pas possible ! »

Bernard et Gabrielle coururent aux pêchettes de Paolo, et comptèrent en effet dix-huit belles écrevisses.

Gabrielle :

« C’est vrai, M. Paolo avait raison.

Christine (s’éloignant avec Gabrielle) :

Et Bernard a eu tort ! Il a fait de la peine à ce pauvre M. Paolo, qui est très bon et très complaisant.

Gabrielle :

Oui, mais il est si ridicule !

Christine :

Qu’est-ce que ça fait, s’il est bon ?

Gabrielle :

C’est vrai, mais c’est tout de même ennuyeux d’être ridicule.

Christine :

Gabrielle, est-ce que tu n’aimes pas François ?

Gabrielle :

Si fait, mais je ne voudrais pas être comme lui.

Christine :

Et moi, je le trouve si bon, que je l’aime cent fois plus que Maurice et Adolphe de Sibran, qui sont si beaux.

Gabrielle :

Pas moi, par exemple ; François est bon, c’est vrai ; mais quand il y a du monde, je suis honteuse de lui.

Christine :

Moi, jamais je ne serai honteuse de François, et je voudrais être sa sœur pour pouvoir être toujours avec lui.

Gabrielle :

Je serais bien fâchée d’avoir un frère bossu !

Christine :

Et moi, je serais bien heureuse d’avoir un frère si bon !

Paolo s’était approché d’elles sans qu’elles le vissent.

Paolo :

Signorina Christina dit bien, fait bien et pense bien.

Gabrielle :

Comme c’est vilain d’écouter, Monsieur Paolo ! Vous m’avez fait peur.

Paolo (avec malice) :

On a toujours peur quand on dit mal, signorina.

Gabrielle :

Je n’ai rien dit de mal. Vous n’allez pas raconter tout cela à François, je l’espère bien ?

Paolo :

Pourquoi ? Puisque vous n’avez rien dit de mal !

Gabrielle :

Non, certainement ; mais tout de même je ne veux pas que François sache ce que nous avons dit.

Paolo :

Pourquoi ? pouisque…

François :

Monsieur Paolo, Monsieur Paolo, venez m’aider, je vous prie, à prendre les écrevisses et les mettre dans une terrine. »

Paolo alla vers François, qui achevait de retirer les écrevisses des pêchettes ; il les mettait à mesure dans une terrine couverte.

Paolo :

Pourquoi vous m’appelez, puisque c’est fini, signor Francesco ?

François (rougissant) :

Parce que j’avais besoin de vous…, de votre aide.

Paolo (secouant la tête) :

Non, non, ce n’est pas ça ; il y a autre chose… Dites le vrai ; Paolo sera discret, ne dira rien à personne.

François :

Eh bien, c’est parce que Gabrielle était embarrassée et que vous la tourmentiez ; j’ai voulu la délivrer.

Paolo :

Vous avez entendu ce qu’elles ont dit.

François :

Oui, tout ; mais il ne faut pas qu’elles le sachent.

Paolo :

Et vous venez au secours de Gabrielle ? c’est bien, ça ! c’est bien ! Zé vous ferai grand comme le signor papa ! Vous verrez. »

François, se mit à rire ; il ne croyait pas à la promesse de Paolo, mais il était reconnaissant de sa bonne volonté.

La pêche continua quelque temps, pêche miraculeuse, car ils prirent en deux heures plus de cent écrevisses, grâce à Paolo et à François, qui plaçaient bien les pêchettes, et qui saisissaient les écrevisses au passage. La journée s’acheva très heureusement pour tout le monde ; Mme des Ormes, enchantée d’avoir deux personnes de plus à inviter, fut charmante pour M. de Nancé, qu’elle engagea à venir dîner chez elle le surlendemain avec François ; M. de Nancé allait refuser, quand il vit le regard inquiet et suppliant de son fils ; il accepta donc, à la grande joie de Christine et de son ami François. Mme des Ormes invita Paolo, qui salua jusqu’à terre pour témoigner sa reconnaissance ; M. et Mme de Cémiane promirent aussi de venir avec Bernard et Gabrielle. — En s’en allant, Mme des Ormes permit à Christine de se mettre dans la calèche, sa toilette ne devant plus être ménagée ; Christine était si contente de sa journée qu’elle ne pensa à sa bonne qu’en descendant de voiture ; heureusement que la bonne n’était pas rentrée et que Christine, aidée de la femme de Daniel, eut le temps de se déshabiller, de se coucher et de s’endormir avant le retour de Mina.


16:24
16 avril 2011


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CHAPITRE 05 : ATTAQUE ET DEFENSE :

Le lendemain, sa vie de misère recommença ; habituée à souffrir et à se taire, elle se consola par la pensée du dîner du lendemain, qui devait la réunir à sa cousine et à son ami François. Mme des Ormes fut très agitée le jour du dîner ; elle avait une toilette élégante à préparer, une coiffure nouvelle à essayer, les apprêts du dîner à surveiller. Un nouveau cuisinier, qui n’avait pas encore fait de grands galas, lui donnait de vives inquiétudes ; elle craignait que quelque chose ne fût pas bien ; elle fit une douzaine de descentes à la cuisine, des visites innombrables à l’office, brouillant tout, grondant les domestiques, leur donnant des ordres contradictoires, aidant elle-même à piquer un gigot de mouton qui devait être présenté comme du chevreuil, dressant des corbeilles de fruits qui s’écroulaient avant que le sommet de la pyramide eût reçu ses derniers ornements. Son mari la suppliait de ne pas tant s’agiter, de laisser faire les domestiques.

M. des Ormes :

« Vous les retarderez au lieu de les aider, ma chère ; votre agitation les gagne, et ils ne font que courir et discourir sans rien terminer.

Mme des Ormes :

Laissez-moi tranquille ; vous n’y entendez rien ; vous ne m’aidez jamais et vous voulez donner des conseils ! Ces domestiques sont bêtes et insupportables ; ils ne comprennent rien ; si je n’étais pas là, tout serait ridicule et affreux.

M. des Ormes :

Mais pourquoi tout ce train pour un dîner de famille ?

Mme des Ormes :

De famille ? Vous appelez famille M. de Nancé et son fils, M. et Mme de Sibran et leurs fils, M. Paolo, M. et Mme de Guibert et leurs filles !

M. des Ormes :

Comment ! vous avez invité tout ce monde ?

Mme des Ormes :

Certainement ! Je ne veux pas faire dîner M. de Nancé en tête-à-tête avec nous et avec ma sœur et son mari.

M. des Ormes :

Je crois qu’il l’aurait mieux aimé que de se trouver avec un tas de gens fort peu agréables et qu’il n’a jamais vus.

Mme des Ormes :

C’est bon ! Vous n’y entendez rien, je vous le répète ; laissez-moi faire ! Grand Dieu ! trois heures ! Ils vont venir dans une heure ! Je ne suis ni coiffée ni habillée. »

Mme des Ormes sortit en courant. M. des Ormes leva les épaules et rentra dans sa chambre pour oublier, à l’aide d’une mélodie écorchée sur son violon, les bizarreries de sa femme et le joug qui pesait sur lui.

Christine, qui n’avait pas autant d’embarras de toilette que sa mère, fut prête de bonne heure et vit arriver, peu d’instants après, son oncle et sa tante de Cémiane avec Bernard et Gabrielle, puis M. de Nancé avec François et Paolo, puis les Sibran et les Guibert.

Mme des Ormes ne paraissait pas encore ; M. des Ormes semblait un peu embarrassé, faisait des excuses de l’absence de sa femme, qui, disait-il, avait eu beaucoup d’occupations.

Enfin, Mme des Ormes fit son apparition au salon dans une toilette resplendissante qui surprit toute la société ; elle provoqua les compliments, fit remarquer ses beaux bras (trop courts pour sa taille), sa peau blanche (blafarde et épaisse), sa taille parfaite (grâce à une épaule et à un côté rembourrés), ses beaux cheveux (crépus et d’un noir indécis). M. et Mme de Cémiane souffraient du ridicule qu’elle se donnait ; les autres s’en amusaient et s’extasiaient sur les beautés qu’elle leur signalait et qu’ils n’auraient pas aperçues sans son aide.

Pendant ce temps, les enfants, au nombre de huit, s’amusaient et causaient dans un salon à côté. Maurice et Adolphe de Sibran examinaient avec une curiosité moqueuse le pauvre François, qu’ils ne connaissaient pas encore ; Hélène et Cécile de Guibert chuchotaient avec eux et jetaient sur François des regards dédaigneux.

Maurice (à Bernard) :

« Qui est ce drôle de petit bossu ?

Bernard :

C’est un ami que nous voyons depuis deux ans environ, et qui est très bon garçon.

Maurice :

Bon garçon, j’en doute ; les bossus sont toujours méchants ; aussi il faut les écraser avant qu’ils vous écorchent, et c’est ce que nous faisons, Adolphe et moi.

Bernard :

Celui-ci ne vous écorchera ni ne vous mordra ; je vous répète qu’il est très bon.

Maurice :

Bah ! bah ! laissez donc. Mais faites-nous faire connaissance avec lui.

Bernard :

Très volontiers, si vous voulez être bons pour lui.

Maurice :

Soyez tranquille, nous serons très polis et très aimables.

Bernard :

François, voici Maurice et Adolphe de Sibran qui veulent faire connaissance avec toi. »

François s’approcha de Bernard et tendit la main aux deux Sibran. Ils dirent presque ensemble :

Maurice :

« Bonjour, bonjour. mon petit ; vous êtes bien gentil, et je pense que vous savez déjà parler et causer. »

Adolphe :

« Bonjour, bonjour. mon petit ; vous êtes bien gentil, et je pense que vous savez déjà parler et causer. »

François regarda d’un air étonné et ne répondit pas.

Maurice :

« Je ne sais pas votre nom, mais je le devine sans peine ; vous êtes sans doute parent d’un homme charmant qui s’appelait Ésope et qui est très célèbre par une excroissance qu’il avait sur le dos.

François (souriant) :

Et sur la poitrine aussi ; et vous savez sans doute, Messieurs, puisque vous êtes si savants, que son esprit est aussi célèbre que sa bosse ; et, sous ce rapport, je vous remercie de la comparaison, très flatteuse pour moi. »

Tout le monde se mit à rire ; Maurice et son frère rougirent, parurent vexés et voulurent parler, mais Christine s’écria :

Christine :

« Bravo, François ! C’est bien fait ! Ils ont voulu te faire une méchanceté, et ce sont eux qui sont rouges et embarrassés.

Maurice :

Moi ! rouge, embarrassé ? Est-ce qu’un jeune homme comme moi se laisse intimider par un pauvre petit de cinq à six ans tout au plus ?

Christine :

Vraiment ! Vous lui donnez cinq à six ans ? Vous devez le trouver bien avancé pour son âge ? Il a mieux répondu que vous, et il connaît Ésope mieux que vous.

Maurice (très piqué) :

Les enfants très jeunes ont quelquefois des idées au-dessus de leur âge.

Christine :

C’est vrai ! De même que les jeunes gens ont quelquefois des paroles au-dessous de leur âge. Mais je vous préviens que François a douze ans, et qu’il est très avancé pour son âge.

Maurice :

M. François a douze ans ! Je ne l’aurais jamais cru. Moi aussi, j’ai douze ans.

Christine :

Douze ans ! Je ne l’aurais jamais cru !

Maurice :

Quel âge me croyez-vous donc ? Quatorze ? Quinze ?

Christine :

Non, non ; cinq ou six tout au plus.

Gabrielle (l’embrassant) :

Christine, tu défends bien tes amis.

François (l’embrassant à son tour) :

Et ses amis en sont bien reconnaissants.

Bernard (l’embrassant de son côté) :

Et nous t’en aimons davantage.

Paolo :

Et moi aussi, il faut que j’embrasse la signorina…

…s’écria Paolo en saisissant Christine et en appliquant un baiser sur chacune de ses joues.

Christine (riant) :

Ah ! vous m’avez fait peur. Je ne mérite pas tous ces éloges ; j’étais fâchée que Maurice et Adolphe fissent de la peine à François, et j’ai répondu sans y penser.

Hélène (riant) :

Il faudra prendre garde à Christine quand elle sera grande.

François :

Elle est bien bonne et ne dit jamais de méchancetés à personne pourtant.

Adolphe (avec ironie) :

Vous trouvez ? Ce que c’est que d’avoir de l’esprit !

Christine :

Et du cœur.

Bernard :

Ah ça ! quand finirons-nous nos disputes à coups de langue ? Si nous sortions avant le dîner ? Nous avons encore une heure.

Christine :

Sortons ! »

François :

Sortons ! »

Gabrielle :

Sortons ! »

Adolphe :

Sortons ! »

Maurice :

Sortons ! »

Et tous se dirigèrent vers le jardin. Maurice et Adolphe étaient de mauvaise humeur ; ils entravèrent tous les jeux, et, n’osant se moquer tout haut de François, ils en rirent tout bas, ainsi que de Christine, avec Hélène et Cécile.

Après avoir rejeté plusieurs jeux, ils acceptèrent enfin celui de cache-cache ; on se divisa en deux bandes : l’une se cachait, l’autre cherchait. Maurice et Adolphe choisirent pour leur bande Hélène et Cécile ; François et Bernard prirent Gabrielle et Christine ; le sort désigna les premiers pour se cacher, les seconds pour chercher. Quand ces derniers entendirent le signal, ils se précipitèrent dans le bois pour chercher ; mais ils eurent beau courir, fureter, chercher partout, ils ne trouvèrent personne. Ils se réunirent pour décider ce qu’il y avait à faire.

Bernard :

« Retourner à la maison.

Gabrielle :

Faire tous ensemble le tour du petit bois, en criant : « Nous renonçons ».

Christine :

Leur crier qu’ils sont tricheurs.

François :

Suivre le conseil de Bernard, et revenir à la maison en passant par les serres et le jardin de fleurs. »

Ce dernier avis prévalut ; ils firent une fort jolie promenade et rentrèrent pour l’heure du dîner ; l’autre bande n’était pas encore de retour ; Bernard et François commencèrent à s’inquiéter et dirent à leurs pères ce qui était arrivé. MM. de Cémiane et de Nancé en firent part à MM. de Sibran et de Guibert, et tous les quatre allèrent à la recherche de la bande révoltée et rentrèrent sans l’avoir retrouvée.


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CHAPITRE 06 : LES TRICHEURS PUNIS :

Le dîner fut retardé ; mais, personne ne revenant, on se mit à table fort agité et inquiet. On mangea quelques morceaux à la hâte ; puis les hommes se dispersèrent dans le parc pour chercher les absents ; les dames rentrèrent au salon, où bientôt les quatre enfants firent leur apparition, échevelés, leurs vêtements en lambeaux, rouges et suants, inondés de larmes.

Un Ah ! général les accueillit ; les mères s’élancèrent vers leurs enfants.

Mme de Sibran :

« Petits imbéciles !

Mme de Guibert :

Petites sottes !

Cécile :

Hi ! hi ! hi ! nous… nous… sommes perdus…

Maurice :

Hi ! hi ! hi ! nous… avons été… poursuivis par… deux gros dogues…

Hélène :

Hi ! hi ! hi ! Ils ont manqué nous dévorer !

Adolphe :

Hi ! hi ! hi ! Il fait noir, on n’y voit plus.

Mme de Sibran :

C’est votre faute, mauvais garçons. Pourquoi vous êtes-vous sauvés…

Mme de Guibert :

C’est bien fait ! Cela vous apprendra à tricher, méchantes filles.

Mme des Ormes :

Faites sonner la cloche pour faire rentrer ces Messieurs. »

La cloche ne tarda pas à faire revenir les pères et leurs amis ; les enfants, perdus et retrouvés, furent encore grondés, et le dîner recommença, moins lugubre que dans sa première partie. Bernard, Gabrielle, Christine et François avaient peine à réprimer, leur violente envie de rire, chaque fois qu’ils jetaient les yeux sur leurs malheureux camarades, dont, les cheveux en désordre, les vêtements déchirés, les visages et les mains griffés, rouges, gonflés et suants, contrastaient avec l’avidité qu’ils déployaient devant chaque plat qu’on leur servait.

Quand leur appétit fut un peu satisfait, Gabrielle leur demanda comment et où ils s’étaient perdus.

Cécile :

Nous voulions tricher et aller au delà du carré que vous nous aviez fixé pour nous cacher, et nous sommes entrés dans le bois ; nous avons couru pour revenir à la maison sans que vous nous vissiez ; mais nous nous sommes trompés de chemin et nous avons marché longtemps, bien longtemps, sans savoir où nous étions. Maurice et Adolphe avaient peur et pleuraient…

Maurice (interrompant) :

Pas du tout, je n’avais pas peur, et je riais.

Cécile :

Tu riais ? Ah ! ah ! joliment ! Tu pleurais, mon cher, et c’est Hélène qui te rassurait et qui te consolait. Laisse-moi finir notre histoire… Nous marchions ou plutôt nous courions toujours en avant, lorsque deux chiens énormes et très méchants s’élancent d’un hangar et veulent se jeter sur nous ; nous crions : Au secours ! Nous courons, les chiens courent après nous, nous attrapent, se jettent sur nous l’un après l’autre, déchirent nos vêtements, nous barrent le chemin et nous forcent, en aboyant après nous, à retourner sur nos pas. Un bonhomme sort de la maison et appelle les chiens « Rustaud ! Partavo ! » Les chiens nous quittent et l’homme vient à nous.
« — Mes chiens vous ont fait peur, Messieurs, Mesdemoiselles ? Faites excuse ! Ils sont jeunes, ils sont joueurs ; ils ne vous auraient pas mordus tout de même. »
« Nous pleurions tous et nous ne pouvions répondre : l’homme s’en aperçut.
« — Est-ce que ces messieurs et ces demoiselles ont quelque chose qui leur fait de la peine ? Si je pouvais vous venir en aide, disposez de moi, je vous en prie.
« — Nous sommes perdus », lui répondit Maurice en sanglotant.

Maurice (interrompant) :

Ah ! par exemple ! Je sanglotais ? Moi ? J’avais froid et je grelottais ; voilà tout.

Cécile :

Froid ? Par un temps pareil ? Tu suais et tu sues encore ; je te dis que tu sanglotais. Laisse-moi raconter ; ne m’interromps plus.
« — Perdu ? D’où êtes-vous donc, messieurs, Mesdemoiselles ? nous demanda l’homme.
« — Nous venons du château des Ormes.
« — Ah bien, vous serez bientôt de retour : vous êtes dans le parc.
« — Mais le parc est si grand que nous ne savons plus comment revenir.
« — Je vais vous ramener, Messieurs, Mesdemoiselles ; excusez mes chiens, s’il vous plaît, ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire. »
L’homme nous a ramenés jusqu’au château, et j’ai bien dit à Maurice et à Adolphe que c’était leur faute si nous nous étions perdus, parce qu’ils voulaient jouer un mauvais tour à François et à Christine.

Maurice :

Ce n’est pas vrai, mademoiselle vous avez triché tout comme moi et mon frère.

Hélène :

Parce que vous nous avez persuadées ; n’est-ce pas, Cécile ?

Cécile :

Oui ; c’est très vrai ; tu es furieux contre François parce qu’il t’a riposté très spirituellement, et contre Christine parce qu’elle a défendu François ; et je trouve qu’elle a bien fait et que tu as mal fait. »

Les parents écoutaient le récit et la discussion ; Mme des Ormes la termina en disant :

Mme des Ormes :

« Christine se mêle toujours de ce qui ne la regarde pas ; on dirait que François a besoin d’elle pour se défendre. Je te prie, Christine, de te taire une autre fois.

Christine :

Mais, maman, ce pauvre François est si bon, qu’il ne veut jamais se venger, et…

Mme des Ormes :

Et c’est toi qui te jettes en avant, sottement et impoliment. Si tu recommences, je t’empêcherai de voir François. Va te coucher, au reste ; dans ton lit, du moins, tu ne feras pas de sottises. »

M. de Nancé comprit le regard suppliant de Christine et l’air désolé de François.

M. de Nancé (à Mme des Ormes) :

« Madame, veuillez m’accorder la grâce de Mlle Christine ; en la punissant de son acte de courage et de générosité, vous punissez aussi mon fils et tous ses jeunes amis. Vous êtes trop bonne pour nous refuser la faveur que nous sollicitons.

Mme des Ormes :

Je n’ai rien à vous refuser, Monsieur. Christine, restez, puisque M. de Nancé le désire, et venez le remercier d’une bonté que vous ne méritez pas. »

Christine s’avança vers M. de Nancé, leva vers lui des yeux pleins de larmes, et commença :

Christine :

« Cher Monsieur,… cher Monsieur,… merci… »

Puis elle fondit en larmes ; M. de Nancé la prit dans ses bras et l’embrassa à plusieurs reprises en lui disant tout bas :

M. de Nancé (tout bas) :

« Pauvre petite !… Chère petite !… Tu es bonne !… Je t’aime bien !… »

Ces paroles de tendresse consolèrent Christine ; ses larmes s’arrêtèrent, et elle reprit sa place près de François, qui avait été fort agité pendant cette scène. Paolo n’avait rien dit depuis le commencement du dîner, qui avait absorbé toutes ses facultés ; mais on se levait de table ; il avait tout entendu et observé ; il s’approcha de François et lui dit :

Paolo :

« Quand zé vous ferai grand, vous donnerez soufflets au grand vaurien, le Maurice.

François (surpris) :

Pourquoi ?

Paolo :

Pour venzeance ; c’est bon, venzeance.

François :

Non, c’est mauvais ; je pardonne, j’aime mieux cela. Notre Seigneur pardonne toujours. C’est le démon qui se venge.

Paolo (avec surprise) :

Qui vous a appris cela ?

François :

C’est mon cher et bon maître, papa.

Christine :

J’aime beaucoup ton papa, François.

François :

Tu as raison ; il est si bon ! Et il t’aime bien aussi.

Christine :

Pourquoi m’aime-t-il ?

François :

Parce que tu m’aimes et parce que tu es bonne.

Christine :

C’est drôle ! C’est la même chose que moi. Je l’aime parce qu’il t’aime et qu’il est bon. »

Il était tard ; le dîner, retardé d’abord, interrompu ensuite, avait duré fort longtemps. De plus, les habits déchirés de Maurice et d’Adolphe, les robes et jupons en lambeaux de Mlles de Guibert, rendaient impossible un plus long séjour chez Mme des Ormes. Mais, en se retirant, Mme de Guibert engagea à dîner chez elle, pour la semaine suivante, toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon, y compris les enfants.


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CHAPITRE 07 : PREMIER SERVICE RENDU PAR PAOLO A CHRISTINE :

François répondit poliment à l’adieu que lui adressèrent Maurice et Adolphe, un peu embarrassés vis-à-vis de lui depuis qu’ils savaient que M. du Nancé était son père. M. de Nancé passait dans le pays pour avoir une belle fortune ; et il avait la réputation d’un homme excellent, religieux, charitable et prêt à tout sacrifier pour le bonheur de son fils. Son grand chagrin était l’infirmité du pauvre François, qui avait été droit et grand jusqu’à l’âge de sept ans, et qu’une chute du haut d’un escalier avait rendu bossu. Quand Mme de Guibert l’engagea à dîner, il commença par refuser ; mais, Mme de Guibert lui ayant dit que François était compris dans l’invitation, il accepta, pour ne pas priver son fils d’une journée agréable avec ses amis Bernard, Gabrielle et surtout Christine. Toute la société se dispersa une heure après le départ des Sibran et des Guibert. Christine promit à ses cousins de demander la permission d’aller les voir le lendemain dans la journée.

Christine :

« Tâche de venir aussi, François ; nous nous rencontrerons en face du moulin de mon oncle de Cémiane.

François :

Non, Christine ; il faut que je travaille ; je passe deux heures chez M. le curé avec Bernard, et je reviens à la maison pour faire mes devoirs. Et toi, est-ce que tu ne travailles pas ?

Christine :

Non, je lis un peu toute seule.

François :

Mais la personne qui t’a appris à lire ne te donne-t-elle pas des leçons ?

Christine :

Personne ne m’a appris ; Gabrielle et Bernard m’ont un peu fait voir comment on lisait, et puis j’ai essayé de lire toute seule.

Paolo :

Moi, z’apprendrai beaucoup à la Signorina…

…dit Paolo, qui écoutait toujours les conversations des enfants.

Paolo :

Moi, zé viendrai tous les zours, et Signorina saura italien, latin, mousique, dessin, mathématiques, grec, hébreu, et beaucoup d’autres encore.

Christine :

Vraiment, Monsieur Paolo, vous voudrez bien ? Je serais si contente de savoir quelque chose ! Mais demandez à maman ; je n’ose pas sans sa permission.

Paolo :

Oui, Signorina ; z’y vais ; et vous verrez que zé né souis pas si bête que z’en ai l’air. »

Et s’approchant de Mme des Ormes qui causait avec M. de Nancé :

Paolo :

« Signorina, bella, bellissima, moi, Paolo, désire vous voir tous les zours avec vos beaux ceveux noir de corbeau, votre peau blanc de lait, vos bras souperbes et votre esprit magnifique ; et zé demande, Signora, que zé vienne tous les zours ; zé donnerai des leçons à la petite Signorina ; zé serai votre serviteur dévoué, zé dézeunerai, pouis zé recommencerai les leçons, pouis les promenades avec vous, pouis vos commissions, et tout.

Mme des Ormes :

Ah ! ah ! ah ! quelle drôle de demande ! Je veux bien, moi ; mais si vous donnez des leçons à Christine, il faudra un tas de livres, de papiers, de je ne sais quoi, et rien ne m’ennuie comme de m’occuper de ces choses-là. »

Paolo resta interdit ; il n’avait pas prévu cette difficulté. Son air humble et honteux, l’air affligé de Christine, touchèrent M. de Nancé, qui dit avec empressement :

M. de Nancé :

« Vous n’aurez pas besoin de vous en occuper, Madame ; j’ai une foule de livres et de cahiers dont François ne se sert plus, et je les donnerai à Christine pour ses leçons avec Paolo.

Mme des Ormes :

Très bien ! Alors venez, mon cher Monsieur Paolo, quand vous voudrez et tant que vous voudrez, puisque vous êtes si heureux de me voir.

Paolo :

Merci, Signora ; vous êtes belle et bonne ; à demain. »

Et Paolo se retira, laissant Christine dans une grande joie, François enchanté de la satisfaction de sa petite amie, M. de Nancé heureux d’avoir fait à si peu de frais le bonheur de la bonne petite Christine, de Paolo et surtout de son cher François ; quand ils furent seuls, François remercia son père avec effusion du service qu’il rendait à la pauvre Christine, dont il lui expliqua l’abandon. Il lui raconta aussi tout ce qui s’était passé entre elle et Maurice, et tout ce qu’elle lui avait dit, à lui, de bon et d’affectueux.

M. de Nancé :

« J’aime cet enfant, elle est réellement bonne ! Vois-la le plus souvent possible, mon cher François ; c’est, de tout notre voisinage, la meilleure et la plus aimable. »


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CHAPITRE 08 : MINA DEVOILEE :

Le lendemain du dîner, Christine se leva de bonne heure, parce que sa bonne était invitée à une noce dans le village, et qu’elle voulait se débarrasser de Christine le plus tôt possible.

Mina :

« Allez demander votre déjeuner ; je n’ai pas le temps, moi ; j’ai ma robe à repasser. Et prenez garde que votre papa ne vous voie ; s’il vous aperçoit, je vous donnerai une bonne leçon de précaution. »

Christine alla à la cuisine demander son pain et son lait ; elle regardait de tous côtés avec inquiétude.

Le cocher du château des Ormes (déjeunant) :

« De quoi avez-vous peur, Mam’selle ?

Christine :

J’ai peur que papa ne vienne et qu’il ne me voie.

Le cuisinier du château des Ormes :

Qu’est-ce que ça fait ! Votre papa ne vous gronde jamais.

Christine :

Ma bonne m’a défendu que papa me voie à la cuisine.

Le cocher du château des Ormes :

Mais puisque c’est elle qui vous a envoyée !

Christine :

C’est qu’elle va à la noce, et elle repasse sa robe.

Le cocher du château des Ormes :

Et elle vous plante là comme un paquet de linge sale ! Si j’étais de vous, Mam’selle, je raconterais tout à votre papa.

Christine :

Ma bonne me battrait, et maman ne me croirait pas.

Le cocher du château des Ormes :

Mais votre papa vous croirait !

Christine :

Oui, mais il n’aime pas à contrarier maman… Il faut que je m’en aille ; voulez-vous me donner mon pain et mon lait pour que je puisse déjeuner ?

Le cuisinier du château des Ormes :

Mais vous ne pouvez pas emporter votre chocolat, Mam’selle ! il vous brûlerait.

Christine :

le n’ai pas de chocolat ; je mange mon pain dans du lait froid.

Le cuisinier du château des Ormes :

Comment ? Votre bonne vient tous les jours chercher votre chocolat.

Christine :

C’est elle qui le mange ; elle ne m’en donne pas.

Le cuisinier du château des Ormes :

Si ce n’est pas une pitié ! Une malheureuse enfant comme ça ! Lui voler son déjeuner ! Tenez Mam’selle, voilà votre tasse de chocolat, mangez-le ici, bien tranquillement.

Christine :

Je n’ose pas ; si papa venait !

Le cuisinier du château des Ormes :

Venez par ici, dans l’office ; personne n’y entre ; on ne vous verra pas. »

Le cuisinier, qui était bon homme, établit Christine dans l’office et plaça devant elle une grande tasse de chocolat et deux bons gâteaux. Christine mangeait avec plaisir cet excellent déjeuner, lorsqu’à sa grande terreur elle entendit la voix de sa bonne.

Mina :

Monsieur le chef, le chocolat de Christine, s’il vous plaît.

Le cuisinier du château des Ormes (d’un ton bourru) :

Je n’en ai pas fait.

Mina :

Comment ? Vous n’avez pas fait le déjeuner de Christine ?

Le cuisinier du château des Ormes (de même) :

Si fait ! Vous avez envoyé demander un morceau de pain sec et du lait froid : je les lui ai donnés.

Mina :

Il me faut son chocolat pourtant.

Le cuisinier du château des Ormes :

Vous ne l’aurez pas.

Mina :

Je le dirai à Madame.

Le cuisinier du château des Ormes :

Dites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille. »

Mina sortit furieuse ; elle dut attendre le réveil de Mme des Ormes pour porter plainte contre le cuisinier ; elle attendit longtemps, ce qui augmenta son humeur. Christine, inquiète et effrayée, n’osa pas rentrer dans sa chambre ; elle resta dehors jusqu’à l’arrivée de Paolo, qu’elle attendait et qu’elle considérait comme son protecteur, même vis-à-vis de sa mère ; il ne tarda pas à paraître avec un gros paquet, sous le bras. L’accueil empressé et amical de Christine le toucha et augmenta sa sympathie pour elle.

Paolo :

« Tenez, Signorina, voici un gros paquet pour vous.

Christine :

Pour moi ? Pour moi ? Qu’est-ce que c’est ?

Paolo :

C’est M. de Nancé qui vous envoie des livres, des cahiers, des plumes, des crayons, un pupitre, toutes sortes de choses pour vos leçons ; seulement, il vous prie de ne pas montrer tout cela, et de ne parler que des livres, qu’il a promis devant votre maman.

Christine :

Pourquoi ça ?

Paolo :

Parce qu’on pourrait croire que votre maman vous refuse ce qu’il vous faut, et que cela lui ferait du chagrin.

Christine :

Oh ! alors je ne dirai rien du tout ; dites-le à ce bon M. de Nancé, et remerciez-le bien, bien, et François aussi. Mais si on me demande qui m’a envoyé ces choses, qu’est-ce que je dirai pour ne pas mentir ?

Paolo :

Si on vous demande, vous direz : « C’est bon Paolo qui a apporté tout ». Et c’est la vérité. Mais on ne demandera pas. Le papa croira que c’est la maman, et la maman croira que c’est le papa. »

Pendant que l’heureuse Christine rangeait ses livres, papiers, etc., dans sa petite commode, et commençait une leçon avec Paolo, Mme des Ormes s’éveillait et recevait les plaintes de Mina contre le chef, qui refusait le chocolat de Christine.

Mme des Ormes :

Dieu ! que c’est ennuyeux ! Vous êtes toujours en querelle avec quelqu’un, Mina.

Mina :

Madame pense pourtant bien que je ne peux laisser Christine sans déjeuner.

Mme des Ormes :

Je le sais, mais vous pourriez arranger les choses entre vous, sans m’obliger à m’en mêler. Que voulez-vous que je fasse à présent ? Que je fasse venir cet homme, que je le gronde ! Quel ennui, mon Dieu, quel ennui ! Allez chercher mon mari ; dites-lui que j’ai à lui parler.

Mina :

Si Madame préfère, j’irai chercher le chef.

Mme des Ormes :

Mais non ; c’est précisément ce qui m’ennuie.

Mina :

Si Madame voulait bien lui donner un ordre par écrit, ce serait mieux que de déranger Monsieur.

Mme des Ormes :

Quelles sottes idées vous avez, Mina ! Que j’aille écrire à mon cuisinier, quand je peux lui parler ! Allez me chercher mon mari.

Mina :

Mais, Madame…

Mme des Ormes :

Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre ; allez me chercher mon mari. »

Mina sortit, mais se garda bien d’exécuter l’ordre de sa maîtresse ; irritée des retards qu’éprouvait sa toilette pour la noce, elle se promit de se revenger sur la pauvre Christine, seule cause, pensait-elle, de ces ennuis.

Mina :

« Où est-elle cette petite sotte ? Je ne l’ai pas vue depuis ce matin. »

Elle alla à sa recherche ; ne l’ayant pas trouvée dans le jardin, elle rentra de plus en plus mécontente et finit par trouver Christine dans le salon, prenant une leçon d’écriture avec Paolo.

Mina (rudement) :

« Qu’est-ce que vous faites ici, Christine ? Rentrez vite dans votre chambre ! »

Christine allait se lever pour obéir à sa bonne, dont elle redoutait la colère, lorsque Paolo, la faisant rasseoir :

Paolo :

« Pardon, Signorina, restez là ; nous n’avons pas fini nos leçons. Et vous, Donna Furiosa, tournez votre face et laissez tranquille la Signorina.

Mina :

Laissez-moi tranquille vous-même, grand Italien, pique-assiette ; je veux emmener cette petite sotte, qui n’a pas besoin de vos leçons, et je l’aurai malgré vous. »

Paolo saisit Christine, l’enleva et la plaça derrière lui ; Mina, s’élançant sur lui, reçut un coup de poing qui lui aplatit le nez, mais qui redoubla sa fureur et ses forces ; d’un revers de bras elle repoussa Paolo et attrapa Christine, qu’elle tira à elle avec violence.

Mina :

« Si vous appelez, je vous fouette au sang ! »…

…s’écria-t-elle, tirant toujours Christine que retenait Paolo.

Au moment où Paolo, craignant de blesser la pauvre enfant, l’abandonnait à l’ennemi commun, Mina poussa un cri et lâcha Christine. Une main de fer l’avait saisie à son tour et la fit pirouetter en la dirigeant vers la porte avec accompagnement de formidables coups de pied. C’était M. des Ormes, qui, inaperçu de Paolo et de Christine, était entré par une porte du fond, et, assis dans une embrasure de fenêtre, assistait à la leçon. Quand Mina fut expulsée de l’appartement, M. des Ormes rassura Christine tremblante et serra la main de Paolo.

M. des Ormes :

Ma pauvre Christine, est-ce qu’elle te traite quelquefois aussi rudement que tout à l’heure ?

Christine :

Toujours, papa ; mais ne lui dites rien, je vous en supplie : elle me battrait plus encore.

M. des Ormes :

Comment, plus ? Elle te bat donc quelquefois ?

Christine :

Oh oui ! papa, avec une verge qui est dans son tiroir.

M. des Ormes (pâle et tremblant de colère) :

Misérable ! scélérate ! Oser battre ma fille !

Paolo :

Monsieur le comte, si vous permettez, zé pounirai la dona Furiosa à ma façon ; zé la foustizerai comme un cien.

M. des Ormes :

Merci, Monsieur Paolo ; cette punition ne convient pas en France. Je vais en causer avec ma femme ; continuez votre leçon à la pauvre Christine, qui est depuis plus de deux ans avec cette mégère. »

M. des Ormes entra chez sa femme ; elle pensa qu’il venait appelé par Mina.

Mme des Ormes :

« Vous voilà, mon cher ! Je vous ai prié de venir pour que vous parliez au cuisinier, qui refuse à Christine son déjeuner ; et grondez-le, je vous en prie ; ça m’ennuie de gronder, et cette Mina est si assommante avec ses plaintes continuelles.

M. des Ormes :

Mina est une misérable ; je viens de découvrir qu’elle battait Christine.

Mme des Ormes :

Allons ! en voilà d’une autre. Comment croyez-vous ces sottises, et qui vous a fait ces contes ?

M. des Ormes :

C’est moi qui ai vu et entendu de mes yeux et de mes oreilles.

Mme des Ormes :

Mais puisque, au contraire, Mina s’est plainte que le cuisinier ne donnait pas à Christine son chocolat ! Elle prend le parti de Christine !

M. des Ormes :

Que m’importent les plaintes de Mina ? Je l’ai vue et entendue traiter Christine et Paolo comme elle ne devrait pas traiter une laveuse de vaisselle, et je suis venu vous prévenir que je l’ai chassée du salon et que je la chasserai de la maison.

Mme des Ormes :

Encore un ennui ! une bonne à chercher ! Pourquoi vous mêlez-vous des bonnes ? Est-ce que cela vous regarde ?

M. des Ormes :

Ma fille me regarde, et, à ce titre, la bonne me regarde aussi. Quant à ce chocolat, je parie que c’est quelque méchanceté de Mina.

Mme des Ormes :

Vous accusez toujours Mina ; vérifiez le fait ; parlez au cuisinier.

M. des Ormes :

C’est ce que je vais faire, ici, et devant vous.

Mme des Ormes :

Non, non, pas devant moi, je vous en prie ; c’est à mourir d’ennui, ces querelles de domestiques.

M. des Ormes :

C’est plus qu’une querelle de domestiques, du moment qu’il s’agit de votre fille. »

M. des Ormes avait sonné ; la femme de chambre entra.

M. des Ormes :

Brigitte, envoyez-nous le chef ici, de suite. »

Cinq minutes après, le chef entrait.

Le cuisinier du château des Ormes :

Monsieur le Comte m’a demandé ?

M. des Ormes :

Oui, Tranchant ; ma femme voudrait savoir s’il est vrai que vous ayez refusé ce matin à Mina le chocolat de Christine.

Le cuisinier du château des Ormes :

Oui, Monsieur, le Comte ; c’est très vrai.

M. des Ormes :

Et comment vous permettez-vous une pareille impertinence ?

Le cuisinier du château des Ormes :

Monsieur le Comte, Mlle Christine venait de manger son chocolat dans l’office.

M. des Ormes :

Dans l’office ! Ma fille dans l’office ! Qu’est-ce que tout cela ? Je n’y comprends rien.

Le cuisinier du château des Ormes :

Je vais l’expliquer à Monsieur le Comte, qui comprendra parfaitement. Mlle Christine ne mange jamais son chocolat.

M. des Ormes :

Pourquoi cela ?

Le cuisinier du château des Ormes :

Parce que c’est Mlle Mina qui l’avale pendant que Mlle Christine mange du lait froid et son pain sec. Ce matin, la pauvre petite mam’selle (qui nous fait pitié à tous, par parenthèse) est venue chercher son pain et son lait ; je l’ai cachée dans l’office pour qu’elle mangeât son chocolat une fois en passant, et quand Mlle Mina est venue le chercher, je l’ai refusé. Voilà toute l’affaire.

M. des Ormes :

Pourquoi pensez-vous que Christine ne mange pas son chocolat le matin ?

Le cuisinier du château des Ormes :

Parce que la servante a vu bien des fois comment ça se passait, et que Mlle Christine nous l’a dit elle-même.

M. des Ormes :

C’est bien, Tranchant. Je vous remercie ; vous avez bien fait, mais vous auriez dû me prévenir plus tôt.

Le cuisinier du château des Ormes :

Monsieur le Comte, on n’osait pas.

M. des Ormes :

Pourquoi ?

Le cuisinier du château des Ormes :

Monsieur le Comte, c’est que… Madame… n’aurait pas cru… et… Monsieur comprend… on avait peur de… de déplaire à Madame. »

Tranchant sortit. M. des Ormes, les bras croisés, regardait sa femme sans parler. Mme des Ormes était confuse, embarrassée, et gardait aussi le silence.

M. des Ormes :

« Caroline, il faut que vous fassiez partir aujourd’hui même cette méchante femme.

Mme des Ormes :

Bien ! quel ennui ! Faites-la partir vous-même ; je ne veux pas me mêler de cette affaire ; c’est vous qui l’avez commencée, c’est à vous de la finir.

M. des Ormes (sévèrement) :

C’est vous qui terminerez, Caroline, en expiation de votre négligence à l’égard de Christine. Moi je ne pourrais contenir ma colère en face de cette abominable femme qui rend depuis plus de deux ans cette malheureuse enfant l’objet de la pitié de nos domestiques, meilleurs pour elle que nous ne l’avons été. Chassez cette femme de suite.

Mme des Ormes :

Et que ferai-je de Christine ? Ah !… une idée ! je vais prendre Paolo pour la garder.

M. des Ormes :

C’est ridicule et impossible ! Mais il est certain que Christine serait bien gardée ; Paolo est un homme excellent ; on dit beaucoup de bien de lui dans le pays. En attendant que vous ayez une bonne (et il faut absolument en chercher une), dites à votre femme de chambre de soigner Christine. »

M. des Ormes sortit, riant à la pensée de Paolo bonne d’enfant. Mme des Ormes sonna, se fit amener Mina, lui donna ses gages, et lui dit de s’en aller de suite. Mina commença une discussion et une justification ; Mme des Ormes s’ennuya, s’impatienta, se mit en colère, cria, et, pour se débarrasser de Mina, après une discussion d’une heure et demie, elle lui doubla ses gages, lui donna un bon certificat et promit de la recommander.


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CHAPITRE 09 : GRAND EMBARRAS DE PAOLO :

Pendant que Mina faisait ses paquets et se promettait de se venger de Christine en disant d’elle tout le mal possible, Paolo continuait et achevait la leçon de Christine ; il fut enchanté de l’intelligence et de la bonne volonté de son élève, qui, dès la première leçon, apprit ses chiffres, ses notes de musique, quelques mots italiens, et commença à former des a, des o, des u, etc. Quand Mme des Ormes entra au salon, elle la trouva rangeant avec Paolo ses livres et ses cahiers.

Mme des Ormes :

« Ah ! vous voilà, mon cher Monsieur Paolo ! Je viens vous demander de me rendre un service.

Paolo (s’inclinant) :

Tout ce que voudra la Signora.

Mme des Ormes :

Je viens de renvoyer Mina, que mon mari a prise en grippe ; je ne sais que faire de Christine. Aurez-vous la bonté de venir passer vos journées chez moi pour la garder et lui donner des leçons ? »

Paolo, étonné de cette proposition inattendue et dont lui-même devinait le ridicule, resta quelques instants sans répondre, la bouche ouverte, les yeux écarquillés.

Mme des Ormes (avec impatience) :

« Eh bien, vous hésitez ? Vous étiez prêt à exécuter toutes mes volontés, disiez-vous.

Paolo :

Certainement, Signora,… sans aucun doute,… mais… mais…

Mme des Ormes :

Mais quoi ? Voyons, dites. Parlez…

Paolo :

Signora,… zé donne des leçons… à M. François…

Mme des Ormes :

Combien gagnez-vous ?

Paolo :

Cinquante francs par mois, Signora.

Mme des Ormes :

Je vous en donne cent…

Paolo :

Mais, le pauvre François…

Mme des Ormes :

Eh bien, vous aurez deux heures de congé par jour ; vous emmènerez Christine chez le petit de Nancé.

Paolo :

Mais,… Signora, zé demeure bien loin… M. de Nancé est loin,… pour revenir, c’est loin.

Mme des Ormes :

Mon Dieu ! que de difficultés ! Vous logerez ici… Voulez-vous, oui ou non ? »

Christine le regarda d’un air si suppliant, qu’il répondit presque malgré lui :

Paolo :

« Zé veux, Signora, zé veux, mais…

Mme des Ormes :

C’est bien, je vais faire préparer votre chambre. Venez déjeuner. Viens, Christine. »

Paolo suivit, abasourdi de son consentement, qu’il avait donné par surprise. Christine avait l’air radieux ; elle lui serra la main à la dérobée et lui dit tout bas :

Christine (tout bas) :

« Merci, mon bon, mon cher Monsieur Paolo. »

À table, Mme des Ormes annonça à son mari que Paolo allait demeurer au château et qu’il se chargeait de Christine. M. des Ormes eut l’air surpris et mécontent, et dit seulement :

M. des Ormes :

« C’est impossible ! Caroline, vous abusez de la complaisance de M. Paolo.

Mme des Ormes :

Mais non ; je lui donne cent francs par mois. »

Paolo devint fort rouge ; le mécontentement de M. des Ormes devint plus visible ; il allait parler, lorsque Mme des Ormes s’écria avec humeur :

Mme des Ormes (avec humeur) :

« De grâce, mon cher, pas d’objection. C’est fait ; c’est décidé. Laissez-nous déjeuner tranquillement… Voulez-vous une côtelette ou un fricandeau, Monsieur Paolo ?

Paolo :

Côtelette d’abord ; fricandeau après, Signora. »

Mme des Ormes le servit abondamment, et lui fit donner du vin, du café, de l’eau-de-vie. Quand on eut fini de déjeuner, elle lui demanda d’emmener Christine dans le parc.

M. des Ormes :

Je vais emmener Christine ; il faut bien que ce soit moi qui me charge de la promener ce matin, puisqu’il n’y a personne près d’elle. Viens, Christine. »

Il emmena sa fille, la questionna sur Mina, se reprocha cent fois de n’avoir pas surveillé cette méchante bonne et d’avoir livré si longtemps la malheureuse Christine à ses mauvais traitements.

Paolo se rendit ensuite chez M. de Nancé. François fut le premier à remarquer l’air effaré et l’agitation du pauvre Paolo.

François :

Qu’avez-vous donc, cher Monsieur Paolo ? Vous est-il arrivé quelque chose de fâcheux ?

Paolo :

Oui,… Non,… zé ne sais pas,… zé ne sais quoi faire.

M. de Nancé :

Qu’y a-t-il donc ?… Parlez, mon pauvre Paolo. Ne puis-je vous venir en aide ?

Paolo :

Voilà, Signor ! C’est la Signora des Ormes. Zé donnais une leçon à la Christinetta ; bien zentille ! bien intelligente ! bien bonne ! Et voilà la mama qui mé dit…, qui mé demande… qui me forcé… à garder la Christina, à venir dans le sâteau, à promener, élever, soigner la Christina… Elle sasse la Mina ; c’est bien fait ; la Mina ! qué canailla ! qué Fouria !… Mais comment voulez-vous ! Quoi pouis-zé faire ? Le papa pas content ! Ah ! zé lé crois bien ! Moi Paolo, moi homme, moi médecin moi maître pour leçons, garder comme bonne ouno petite signora du huit ans ! c’est impossible ! Et moi comme oune bête, zé dis oui, parce que la povéra Christinetta me regarde avec des yeux… que zé n’ai pou résister. Et pouis me serre les mains ; et pouis me remercie tout bas si zoyeusement, que zé n’ai pas le courage de dire non. Et pourtant, c’est impossible. Que faire, caro Signor ? Dites, quoi faire ?

M. de Nancé :

Dites que vous donnez des leçons pour vivre.

Paolo :

Z’ai dit ; elle me donne deux fois autant.

M. de Nancé :

Dites que vous m’avez promis de donner des leçons à mon fils.

Paolo :

Z’ai dit ; elle mé donne deux heures.

M. de Nancé :

Dites que vous demeurez trop loin pour revenir le soir chez vous.

Paolo :

Z’ai dit ; elle mé fait préparer une sambre au sâteau.

M. de Nancé :

Sac à papier ! quelle femme ! Mais qu’elle prenne une bonne.

Paolo :

Elle n’en a pas. Où trouver ?

M. de Nancé :

Ma foi, mon cher, faites comme vous voudrez ; mais c’est ridicule ! Vous ne pouvez pas vous faire bonne d’enfant. N’y retournez pas ; voilà la seule manière de vous en tirer.

Paolo :

Mais la povéra Christina ! Elle est seule, malheureuse. La maman n’y pense pas ; le papa n’y pense pas ; la poveretta ne sait rien et voudrait savoir ; ne fait rien et s’ennouie ; ça fait pitié ; elle est si bonne, cette petite ? »

François n’avait encore rien dit ; il écoutait tout pensif.

François :

Papa, me permettez-vous d’arranger tout cela ? M. Paolo sera content, Christine aussi, et moi aussi.

M. de Nancé :

Toi, mon enfant ? Comment pourras-tu arranger une chose impossible à arranger ?

François :

Si vous me permettez de faire ce que j’ai dans la tête, j’arrangerai tout, papa.

M. de Nancé :

Cher enfant, je te permets tout ce que tu voudras, parce que je sais que tu ne feras ni ne voudras jamais quelque chose de mal. Comment vas-tu faire ?

François :

Vous allez voir, papa. Vous savez que je suis grand, c’est-à-dire (souriant) que j’ai douze ans et que je suis raisonnable, que je travaille sagement, que je me lève, que je m’habille seul, que je suis presque toujours avec vous.

M. de Nancé :

Tout cela est très vrai, cher enfant ; mais en quoi cela peut-il arranger l’affaire de Paolo ?

François :

Vous allez voir, papa. Vous voyez d’après ce que je vous ai dit, que je n’ai plus besoin des soins de ma bonne, que j’aime de tout mon cœur, mais qu’il me faudra quitter un jour ou l’autre. Je demanderai à ma bonne d’entrer chez Mme des Ormes pour me donner la satisfaction de savoir Christine heureuse.

M. de Nancé :

Ta pensée est bonne et généreuse, mon ami ; elle prouve la bonté de ton cœur ; mais ta bonne ne voudra jamais se mettre au service de Mme des Ormes, qu’elle sait être capricieuse, désagréable à vivre. Elle est chez moi depuis ta naissance ; elle sait que nous lui sommes fort attachés ; elle t’aime comme son propre enfant, et il vaut mieux qu’elle reste encore près de toi pour bien des soins qui te sont nécessaires.

François :

Pour les soins dont vous parlez, papa, nous avons Bathilde, la femme de votre valet de chambre ; elle m’aime, et je suis sûr que ma bonne serait bien tranquille, la sachant près de moi. Voulez-vous, papa ? Me permettez-vous de parler à ma bonne ?

M. de Nancé :

Fais comme tu voudras, cher enfant ; mais je suis très certain que ta bonne n’acceptera pas ta proposition. »

François remercia son père et courut chercher sa bonne ; il l’embrassa bien affectueusement.

François :

« Ma bonne, tu m’aimes bien, n’est-ce pas, et tu serais contente de me faire plaisir ?

Isabelle :

Je t’aime de tout mon cœur, mon François, et je ferai tout ce que tu me demanderas.

François :

Je te préviens que je vais te demander un sacrifice.

Isabelle :

Parle ; dis ce que tu veux de moi. »

François fit savoir à sa bonne ce que Paolo venait de lui raconter ; il lui expliqua la triste position de Christine, son abandon ; il dit combien Christine l’aimait, combien elle lui était attachée et dévouée, et combien il serait heureux de la savoir aimée et bien soignée. Il finit par supplier sa bonne de se présenter chez Mme des Ormes pour être bonne de Christine.

Isabelle :

C’est impossible, mon cher enfant ; jamais je n’entrerai chez Mme des Ormes, je serais malheureuse chez elle et loin de toi.

François :

Tu ne serais pas malheureuse, puisqu’elle ne s’occupe pas du tout de Christine et que Christine est très bonne ; et puis tu serais tout près de moi.

Isabelle :

Mais je serais obligée de rester près de Christine et je ne pourrais pas te voir.

François :

Tu demanderas à venir ici tous les jours, et papa te fera reconduire en voiture. Je t’en prie, ma chère bonne, fais-le pour moi ; ce me sera une si grande peine de savoir Christine malheureuse comme elle l’a été avec cette méchante Mina. »

La bonne lutta longtemps contre le désir de François ; enfin, vaincue par ses prières et par l’assurance que Bathilde resterait près de lui, elle y consentit et elle permit à François de la faire proposer à Mme des Ormes.

 


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CHAPITRE 10 : FRANCOIS ARRANGE L’AFFAIRE :

François courut triomphant annoncer à son père la réussite de sa négociation, et Paolo fut chargé d’aller de suite offrir à Mme des Ormes la bonne de François. Paolo, enchanté de se tirer de l’embarras où l’avait plongé la proposition étrange de Mme des Ormes, approuva vivement l’idée de François, et alla en toute hâte la faire accepter par M. et Mme des Ormes. Il rencontra à la porte du parc M. des Ormes avec Christine. Il lui cria du plus loin qu’il l’aperçut :

Paolo :

« Signor !, hé ! Signor !

M. des Ormes s’arrêta.

Paolo :

Zé vous apporte oune bonne nouvelle, oune nouvelle excellente ; la Signorina sera très heureuse.

M. des Ormes (avec surprise) :

Quoi ? qu’est-ce ? Quelle nouvelle ?

Paolo :

Z’apporte oune bonne excellente, oune bonne admirable, oune bonne comme il faut à la Signorina. La Signorina votre épouse veut Paolo pour bonne, c’est impossible, Signor ; n’est-il pas vrai ?

M. des Ormes :

Tout à fait impossible, mon cher Monsieur Paolo. Je ne le permettrai sous aucun prétexte.

Paolo :

Bravo, Signor ! Ni moi non plus, malgré que z’ai dit oui. Mais voilà oune bonne admirable que zé vous apporte.

M. des Ormes :

Qui donc ? Où est cette merveille ?

Paolo :

Qui ? la donna Isabella, bonne de M. de Nancé. Où est-elle ? chez M. de Nancé, son maître, qui n’a plous besoin dé la donna, pouisque le petit François est avec son papa.

M. des Ormes :

C’est très bien, mais je ne veux pas livrer la pauvre Christine à une seconde Mina, et je veux savoir ce que c’est que cette Isabelle.

Paolo :

Oh ! Signor ! cette Isabella est oun anze, et la Mina est oun démon. Le petit Francesco aime la Isabella comme sa maman, et la petite Christina déteste la Mina comme oune diavolo. C’est oune différence cela ; pas vrai, Signor ? Avec la Mina, Christinetta était oune pauvre misérable ; avec la Isabella, elle sera heureuse comme oune reine ! Voilà, Signor ! Zé cours chercher la Isabella.

Et Paolo courait déjà, lorsque M. des Ormes l’appela et l’arrêta.

M. des Ormes :

« Attendez, mon cher ; donnez-moi donc le temps d’en parler à ma femme.

Paolo :

Pas besoin, Signor. Vous verrez la Isabella, vous la prendrez, et la Signora votre épouse dira : « C’est bon ». Dans oune minoute, zè serai de retour. »

Cette fois, Paolo courut si bien que M. des Ormes ne put l’arrêter. Christine avait été si étonnée qu’elle n’avait rien dit.

M. des Ormes (à Christine) :

« Connais-tu cette Isabelle que recommande Paolo ?

Christine :

Non, papa je sais seulement que François l’aime beaucoup, qu’elle est très bonne pour lui, et qu’il était très fâché qu’elle cherchât à se placer.

« C’est Dieu qui me l’envoie », se dit M. des Ormes ; » je ne peux pas faire la bonne d’enfant avec toutes mes occupations au dehors. C’est assommant d’avoir à promener une petite fille ! Que Dieu me vienne en aide en me donnant cette femme dont Paolo fait un si grand éloge. Je n’en parlerai à ma femme que lorsque j’aurai terminé l’affaire. »

M. des Ormes rentra avec Christine, qui se mit à lire, à écrire, à refaire tout ce que Paolo lui avait appris le matin. Une heure après, Mme des Ormes entra au salon.

Mme des Ormes :

« Que fais-tu ici toute seule, Christine ?

Christine :

Je repasse mes leçons de ce matin, maman.

Mme des Ormes :

Ici ! au salon ? Tu as perdu la tête ! Est-ce qu’un salon est une salle d’étude ? Emporte tout ça et va-t’en faire tes leçons ailleurs. Où as-tu pris ces livres, ces papiers ? Et de la musique aussi ? Tu ne comprends rien à tout cela. Reporte-les où tu les as pris.

Christine :

C’est ce bon M. Paolo qui m’a tout apporté.

Mme des Ormes :

Paolo ? C’est différent ! Je ne veux pas dépenser mon argent en choses aussi inutiles. Emporte ça dans ta chambre ; ne laisse rien ici. »

Christine commença à mettre les livres et les papiers en tas ; la porte s’ouvrit, et Paolo entra au salon suivi d’Isabelle.

Paolo (saluant à plusieurs reprises) :

« Signora, Madame, z’ai l’honneur de présenter la donna Isabella. »

Mme des Ormes, étonnée, salua la dame qui accompagnait Paolo, ne sachant qui elle saluait.

Paolo :

« C’est la donna Isabella voilà, Signora, oune lettre de M. de Nancé. »

De plus en plus surprise, Mme des Ormes ouvrit la lettre, la lut et regarda la bonne ; l’air digne et modeste, doux et résolu de cette femme lui plut.

Mme des Ormes :

Vous désirez entrer chez moi ? D’après la lettre de M. de Nancé, je n’ai aucun renseignement à prendre ; vous aviez six cents francs de gages chez M. de Nancé ; je vous en donne sept cents et tout ce que vous voudrez, pour que je n’entende plus parler de rien et qu’on me laisse tranquille. Entrez chez moi tout de suite ; je n’ai personne auprès de ma fille. Tenez, emmenez Christine avec ses livres et ses paperasses. Monsieur Paolo, vous allez lui donner la leçon là-haut dans sa chambre.

Paolo :

Et le piano, Signora ?

Mme des Ormes :

Je ne veux pas qu’elle touche au piano du salon ; faites comme vous voudrez, ayez-en un où vous pourrez, pourvu que je n’aie rien à acheter, rien à payer, et qu’on ne m’ennuie pas de leçons et de tout ce qui les concerne. Au revoir, Monsieur Paolo ; allez, Isabelle ; va-t’en, Christine. »

Et elle disparut. Paolo tout démonté, Isabelle fort étonnée, Christine très ahurie, quittèrent le salon ; Christine succombait sous le poids des livres et des cahiers ; Isabelle les lui retira des mains ; Paolo les prit à son tour des mains d’Isabelle.

Paolo :

« Permettez, Donna Isabella, c’est trop lourd pour vous. Mais… où faut-il les porter, Signora Christina ?

Christine :

En haut, dans ma chambre. (Tout bas à Paolo) Qui est cette dame ?

Paolo :

C’est la bonne que vous a donnée votre ami François ; c’est sa Donne, donna Isabella.

Christine :

C’est vous, Madame Isabelle, que François aime tant ? Il m’a bien souvent parlé de vous… Et vous voulez bien quitter le pauvre François pour rester avec moi ?

Isabelle :

Oui, Mademoiselle ; j’ai du chagrin de quitter mon cher petit François ; j’aurais voulu rester encore l’été près de lui, mais il m’a tant suppliée de venir chez vous, que je n’ai pas pu lui résister. Je ne sais pas quand votre maman désire que j’entre tout à fait. Ne pourriez-vous pas le lui demander, Mademoiselle ?

Christine :

Je n’ose pas ; il vaut mieux que ce soit M. Paolo, que maman a l’air d’aimer assez. Mon bon Monsieur Paolo, voulez-vous allez demander à maman quand Mme Isabelle, bonne de François, peut entrer ici ?

Paolo :

Zé veux bien, Signorina; mais si votre mama est fâcée, comment zé ferai pour vous donner des leçons ?

Christine :

Non, non, mon bon Monsieur Paolo, elle vous écoutera ; allez, je vous en prie.

Paolo :

Oh ! les yeux suppliants ! Zé souis oune bête, zé cède touzours. Quoi faire ? Obéir. »

Et Paolo se dirigea à pas lents vers l’appartement de Mme des Ormes, pendant que Christine faisait voir à sa future bonne celui qu’elle devait habiter. Il y avait deux jolies chambres, une pour la bonne, une pour Christine ; Isabelle parut très satisfaite du logement et se mit à causer avec Christine en attendant la réponse de Paolo.

Paolo avait frappé à la porte de Mme des Ormes.

Mme des Ormes :

« Entrez. Ah ! c’est encore vous, Monsieur Paolo. Que vous faut-il ? Est-ce une simple visite ou quelque chose à demander ?

Paolo :

À demander, Signora. La donna Isabella demande quand elle doit entrer ?

Mme des Ormes :

Mais tout de suite ; qu’elle reste, puisqu’elle y est.

Paolo :

C’est impossible, Signora ; elle n’a rien que sa personne cez vous ; tout est resté cez M. de Nancé !

Mme des Ormes :

J’enverrai chercher ses effets chez M. de Nancé.

Paolo :

C’est impossible, Signora ; elle n’a pas dit adieu à son petit François, à M. de Nancé, à personne.

Mme des Ormes :

Elle ira demain en promenant Christine.

Paolo :

Mais, Signora, elle aime de tout son cœur le petit François et elle voudrait s’en aller pas si vite, tout doucement.

Mme des Ormes :

Dieu ! que vous m’ennuyez, mon cher Paolo ! Qu’elle fasse ce qu’elle voudra, qu’elle vienne quand elle pourra, mais qu’on me laisse tranquille, qu’on ne m’ennuie pas de ces bonnes, de Christine, de François. Que je suis malheureuse d’avoir tout à faire dans cette maison.

Paolo :

Mais, Signora, la Christina est votre chère fille ; il faut bien que vous fassiez comme toutes les mama.

Mme des Ormes :

Allez-vous me faire de la morale, mon cher Paolo ? Je suis fatiguée, éreintée, j’ai mille choses à faire ; je dois dîner demain chez Mme de Guibert ; il est quatre heures, et je n’ai rien de prêt, ni robe, ni coiffure. Jamais je n’aurai le temps avec toutes ces sottes affaires. — Faites pour le mieux, mon cher Paolo ; arrangez tout ça comme vous aimerez mieux, mais, de grâce, laissez-moi tranquille. »

Mme des Ormes repoussa légèrement Paolo, ferma la porte et sonna sa femme de chambre pour se faire apporter ses robes blanches, roses, bleues, lilas, vertes, grises, violettes, unies, rayées, quadrillées, mouchetées, etc., afin de choisir et arranger celle du lendemain.

Paolo remonta chez Christine, raconta à sa manière ce qui s’était passé entre lui et Mme des Ormes. Il fut décidé que Paolo donnerait à Christine sa leçon, qu’il remmènerait Isabelle chez M. de Nancé et qu’elle viendrait le lendemain assez à temps pour habiller Christine, qui devait aller dîner chez Mme de Guibert.


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CHAPITRE 11 : M. DES ORMES GÂTE L’AFFAIRE :

Paolo tombait de fatigue de ses allées et venues de la journée ; il resta à dîner chez M. de Nancé, auquel il raconta la façon bizarre dont Mme des Ormes avait accepté Isabelle. François fut heureux de la certitude du bonheur de son amie Christine ; mais, une fois la chose assurée, il sentit péniblement le vide que laisserait dans la maison l’absence de sa bonne. Il comprit mieux le sacrifice qu’il avait généreusement conçu pour le bien de sa petite amie, quand il fut accompli. Encore une nuit passée sous le même toit, et sa bonne ne serait plus là pour l’aimer, le consoler dans ses petits chagrins, le câliner dans ses petits maux. Sa tristesse fut de suite aperçue par son père, qui en devina facilement la cause.

M. de Nancé :

« Ton sacrifice est accompli, cher enfant, et malgré le chagrin que te causera l’absence de ta bonne, tu auras toujours la grande satisfaction de penser que tu es l’auteur d’une nouvelle et heureuse vie pour ta petite amie ; peut-être serait-elle tombée encore sur une femme méchante comme Mina, ou tout au moins indifférente et négligente. Avec Isabelle, il est certain qu’elle sera aussi heureuse que peut l’être un enfant négligé par ses parents, et ce sera à toi qu’elle devra non seulement son bonheur présent, mais le bonheur de toute sa vie, car elle sera bien et pieusement élevée par Isabelle.

François :

C’est vrai, papa, c’est une grande consolation et un grand bonheur pour moi aussi, et je vous assure que je ne regrette pas d’avoir donné ma bonne à Christine ; que je suis très content… »

Le pauvre François ne put achever ; il fondit en larmes ; son père l’embrassa, le calma en lui rappelant que sa bonne restait dans le voisinage, qu’il pourrait la voir souvent, et que Christine, qui avait un excellent cœur, lui tiendrait compte de son sacrifice en redoublant d’amitié pour lui. Ces réflexions séchèrent les larmes de François, et il résolut de garder tout son courage jusqu’à la fin.

Le lendemain, quand Isabelle dut partir, il demanda à son père la permission d’accompagner sa bonne jusque chez Christine.

M. de Nancé :

Certainement, mon ami ; mais qui est-ce qui te ramènera ?

François :

Paolo, papa, qui est chez Christine pour ses leçons ; nous reviendrons ensemble dans la carriole qui portera les effets de ma bonne, et il me donnera ma leçon d’italien et de musique au retour.

M. de Nancé :

Très bien, mon ami ; je te proposerais bien de te mener moi-même, mais je crains d’ennuyer M. et Mme des Ormes, qui m’ennuient beaucoup : la femme par sa sottise et son manque de cœur à l’égard de sa fille, et le mari par sa faiblesse et son indifférence. »

François partit donc avec Isabelle ; ils préférèrent aller à pied pendant qu’une carriole porterait les malles au château des Ormes. Ils firent la route silencieusement ; François retenait ses larmes ; la bonne laissait couler les siennes.

Isabelle :

Cher enfant, pourquoi m’as-tu demandé d’entrer chez Mme des Ormes ? J’aurais pu encore passer deux ou trois mois avec toi.

François :

Et après, ma bonne, il aurait fallu tout de même nous séparer ! Et tu aurais été placée loin de moi, tandis que chez Christine je pourrais te voir très souvent. Si tu avais pu rester toujours chez papa ! Mais tu as dit toi-même que n’ayant rien à faire depuis que je sortais sans toi, que je couchais près de papa, que je travaillais loin de toi, tu t’ennuyais et que tu étais malade d’ennui. Tu cherchais une place, et en entrant chez Christine tu restes près de moi, tu me fais un grand plaisir en me rassurant sur son bonheur, et tu seras maîtresse de faire tout ce que tu voudras, puisque Mme des Ormes ne s’occupe pas du tout de la pauvre Christine.

Isabelle :

Tu as raison, mon François, tu as raison, mais… il faut du temps pour m’habituer à la pensée de vivre dans une autre maison que la tienne, ne pas t’embrasser tous les matins, et tant d’autres petites choses que j’abandonne avec chagrin. »

François pensait comme sa bonne, il ne répondit pas ; ils arrivèrent au château des Ormes, ils montèrent chez Christine, qui finissait sa leçon avec Paolo. En apercevant François elle poussa un cri de joie et se jeta à son cou. François, déjà disposé aux larmes, s’attendrit de ce témoignage de tendresse et pleura amèrement.

Christine (le serrant dans ses bras) :

« François, mon cher François, pourquoi pleures-tu ? Dis-moi pourquoi tu pleures !

François :

C’est le départ de ma bonne qui me fait du chagrin ; mais je suis bien content qu’elle soit avec toi ; elle t’aimera ; tu seras heureuse, aussi heureuse que j’ai été heureux avec elle.

Christine :

Mais alors… pourquoi l’as-tu laissée partir de chez toi ?

François :

Pour que tu sois heureuse. Parce que je craignais pour toi une autre Mina.

Christine (l’embrassant) :

François ! mon bon cher François ! que tu es bon ! Comme je t’aime ! Je t’aime plus que personne au monde ! Tu es meilleur que tous ceux que je connais ! Pauvre François ! cela me fait de la peine de te causer du chagrin. »

Et Christine se mit à pleurer. Isabelle fit de son mieux pour les consoler tous les deux, et elle y parvint à peu près.

Au bout d’une demi-heure, François fut obligé de s’en aller. Christine demanda à Isabelle de le reconduire jusque chez lui, mais l’heure était trop avancée ; il fallait s’habiller et partir pour aller dîner chez Mme de Guibert.

Christine :

« Nous nous retrouverons dans deux heures ; et tu verras aussi ta bonne, parce que maman a dit qu’on me remmènerait à neuf heures et que ce serait ma bonne qui viendrait me chercher.

François :

Quel bonheur ! »

François partit en carriole avec Paolo et le domestique, après avoir bien embrassé sa bonne et Christine, et tout consolé par la pensée de les revoir toutes deux le soir même.

Isabelle commença la toilette de Christine, et, sans la tarabuster, sans lui arracher les cheveux, elle l’habilla et la coiffa mieux que ne l’avait jamais été la pauvre enfant. Elle remercia sa bonne avec effusion, l’embrassa, lui dit encore combien elle était heureuse de l’avoir pour bonne et voulut aller joindre sa maman. Elle ouvrait la porte, lorsque M. des Ormes entra.

M. des Ormes :

Comment déjà prête ? Qui est-ce qui t’a habillée ? Comme te voilà bien coiffée ! Avec qui es-tu ici ?

Christine :

Avec ma bonne, papa ; c’est elle qui m’a coiffée et habillée.

M. des Ormes :

Quelle bonne ? d’où vient-elle ? Que veut dire cela ?

Encore une sottise de ma femme, pensa-t-il.

M. des Ormes :

J’en avais une qu’on m’a recommandée et que j’attends depuis le déjeuner. (A Isabelle) Je suis fâché, Madame, que vous soyez installée ici sans que j’en aie rien su ; mais je ne puis confier ma fille à une inconnue, et je vous prie de ne pas vous regarder comme étant à mon service.

Isabelle :

Je croyais vous obliger, Monsieur, d’après ce que m’avait dit Mme des Ormes, en venant de suite près de Mademoiselle ; mais du moment que ma présence ici vous déplaît, je me retire ; vous me permettrez seulement de rassembler mes effets que j’avais rangés dans l’armoire. »

L’air digne, le ton poli d’Isabelle frappèrent M. des Ormes, qui se sentit un peu embarrassé et qui dit avec quelque hésitation :

M. des Ormes :

« Certainement ! prenez le temps nécessaire ; je ne veux rien faire qui puisse vous désobliger ; vous coucherez ici si vous voulez.

Isabelle :

Merci, Monsieur, je préfère m’en retourner chez moi. Adieu donc, ma pauvre Christine ; je vous regrette bien sincèrement, soyez-en certaine. »

Christine pleurait à chaudes larmes en embrassant Isabelle. M. des Ormes regardait d’un air étonné l’attendrissement de la bonne et les larmes de Christine, qui s’écria dans son chagrin :

Christine :

« Dites à mon bon François que je voudrais être morte je serais bien plus heureuse.

M. des Ormes :

Ah çà ! Christine, tu perds la tête. Quelle sottise de te mettre à pleurer parce que je ne garde pas une bonne que je ne connais pas, que personne ne connaît et qui est ici depuis quelques instants, je pense ! »

Christine voulut répondre, mais elle ne put prononcer une parole. Isabelle ramassa promptement le peu d’effets qu’elle avait sortis de sa malle, embrassa une dernière fois Christine, et se disposa à partir en disant :

Isabelle :

« J’enverrai demain chercher la malle, Monsieur ; vous permettrez peut-être que je la laisse ici ; mais si elle vous gêne, je demanderai à M. de Nancé de vouloir bien l’envoyer chercher de suite.

M. des Ormes :

M. de Nancé ! Vous le connaissez ?

Isabelle :

Oui, Monsieur ; je viens de chez lui.

M. des Ormes :

Comment, vous seriez… ? Mais ne vous a-t-il pas donné une lettre pour moi ?

Isabelle :

Non, Monsieur ; j’en avais une pour Madame, qui m’a arrêtée de suite ; mais je vous assure que je regrette bien de m’être présentée ; si j’avais prévu ce qui arrive, je m’en serais bien gardée.

M. des Ormes :

Mon Dieu ! mais… j’ignorais que vous fussiez la personne que devait envoyer M. de Nancé ; je ne savais pas que vous eussiez vu ma femme ; restez, je vous en prie, restez.

Isabelle :

Non, Monsieur ; il pourrait m’arriver d’autres désagréments du même genre et je ne veux pas m’y exposer ; habituée à être traitée par M. de Nancé avec politesse et même avec affection, un langage rude, une méfiance injurieuse me blessent et me chagrinent. Adieu une dernière fois, ma pauvre petite Christine ; le bon Dieu vous protégera. François et moi, nous prierons pour vous. »

En finissant ces mots, Isabelle salua M. des Ormes et sortit. Christine se jeta dans un fauteuil, cacha sa tête dans ses mains et pleura amèrement. Elle ne pouvait aller dîner ainsi chez Mme de Guibert ; M. des Ormes, fort contrarié d’avoir agi si précipitamment, réfléchit un instant, laissa Christine et alla trouver sa femme.

Mme des Ormes finissait sa toilette et mettait ses bracelets.

M. des Ormes :

Vous avez arrêté une bonne tantôt ?

Mme des Ormes :

Non ; hier pour aujourd’hui.

M. des Ormes :

Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit ?

Mme des Ormes :

Parce que le choix d’une bonne me regarde, que vous n’y entendez rien et que je ne suis pas obligée de vous demander des permissions pour agir comme je l’entends.

M. des Ormes :

Votre cachotterie est cause d’un grand désagrément pour nous. Ne connaissant pas cette bonne, je l’ai renvoyée.

Mme des Ormes (stupéfaite) :

Vous l’avez renvoyée ! Mais vous avez perdu le sens ! Jamais je ne retrouverai une femme sûre comme cette Isabelle ! Courez vite; retenez-la, dites-lui de venir me parler.

M. des Ormes (embarrassé) :

C’est trop tard ; elle est partie.

Mme des Ormes (avec colère) :

Partie ! c’est trop fort ! c’est trop bête ! c’est méchant pour Christine que vous prétendez aimer, grossier pour moi qui ai choisi cette femme, injurieux pour cette pauvre bonne, et impertinent pour M. de Nancé qui me la recommande comme une merveille.

M. des Ormes :

Je suis désolé vraiment…

Mme des Ormes :

Il est bien temps de se désolé quand la sottise est faite. Et voilà l’heure de partir pour ce dîner ! Brigitte, allez chercher Christine. »

Cinq minutes après, Christine entra, les yeux et le nez rouges et bouffis, les cheveux en désordre, la robe chiffonnée.

Mme des Ormes :

Quelle figure ! Qu’est-ce qui t’est arrivé pour te mettre en cet état ? Tu ne peux pas aller ainsi faite chez Mme de Guibert. Il faut te recoiffer et te rhabiller. Va chercher ta bonne.

Christine (recommençant à sangloter) :

Ma bonne est partie !

Mme des Ormes :

Ah ! c’est vrai ! Alors, viens tout de même comme tu es.

M. des Ormes :

Elle ne peut pas aller chez Mme de Guibert sanglotante, décoiffée et chiffonnée.

Mme des Ormes :

Taisez-vous et laissez-moi faire ; je sais ce que je fais. Viens, Christine. »

Mme des Ormes repoussa son mari, monta dans la voiture, prit Christine près d’elle et dit au cocher :

Mme des Ormes :

« Chez M. de Nancé. »

M. des Ormes :

Comment ! vous ne m’attendez pas ? Vous allez chez M. de Nancé ? Pour quoi faire ? c’est ridicule.

Mme des Ormes :

Je sais ce que je fais, et vous, vous ne savez pas ce que vous faites. Allez, Daniel. »

Daniel partit, laissant M. des Ormes stupéfait et très mécontent. Une demi-heure après, il fit atteler une petite voiture découverte et partit de son côté.


16:26
16 avril 2011


Carole

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12

CHAPITRE 12 : MME DES ORMES RACCOMODE L’AFFAIRE :

Mme des Ormes arriva chez M. de Nancé au moment où la voiture de ce dernier avançait au perron. M. de Nancé attendait seul et fut très surpris de voir Mme des Ormes et Christine descendre de leur voiture.

Mme des Ormes :

Monsieur de Nancé, attendez un instant ; où est Isabelle ? Il faut que je lui parle. M. des Ormes a fait une sottise comme il en fait si souvent. Ne connaissant pas Isabelle, il l’a prise pour une aventurière et l’a fait partir, ne sachant pas que je l’eusse vue et arrêtée. Il est fort contrarié, je suis désolée, Christine est désespérée, et il faut que je voie Isabelle et que je la ramène chez moi.

M. de Nancé :

Madame, à vous dire vrai, je ne crois pas que vous réussissiez, car elle doit être fort blessée du procédé de M. des Ormes ; elle n’est pas encore de retour ; revenant à pied par la traverse, elle sera ici dans un quart d’heure.

Mme des Ormes :

Eh bien, je l’attendrai chez vous. Je ne pars pas avant d’avoir arrangé cette affaire. »

Un peu contrarié, M. de Nancé lui offrit le bras et la mena dans le salon, où ils trouvèrent François qui venait de rejoindre son père ; il fit un cri de joie en voyant Christine et une exclamation de surprise en apercevant ses yeux rouges et les traces de ses larmes.

François :

Christine, qu’as-tu ? Pourquoi viens-tu ? Qu’est-il arrivé ?

Christine (recommençant à sangloter) :

Ta bonne est partie !

François :

Partie ! Ma bonne ! Et pourquoi ?

Christine :

Papa l’a renvoyée.

François :

Renvoyé ma bonne ! ma pauvre bonne ! et pourquoi ?

Christine :

Je ne sais pas ; il ne la connaissait pas. »

François resta muet ; combattu entre la joie de revoir sa bonne pour quelque temps encore et le chagrin de Christine, il ne savait ce qu’il devait regretter ou désirer. Mme des Ormes expliquait à M. de Nancé la gaucherie de M. des Ormes ; M. de Nancé, ne sachant s’il devait l’accuser avec Mme des Ormes ou combattre l’accusation, gardait le silence. En ce moment on vit Isabelle passer dans la cour et rentrer ; François et Christine coururent à elle.

Mme des Ormes :

« Amenez-la, amenez-la ! »

François et Christine la firent entrer de force dans le salon. Mme des Ormes courut à elle :

Mme des Ormes :

« Ma chère Isabelle, je viens vous chercher. Vous allez revenir chez moi ; M. des Ormes n’a pas le sens commun ; il ne vous connaissait pas, et il voulait avoir, il attendait Isabelle, bonne de François de Nancé ; c’est donc pour vous avoir qu’il vous a renvoyée si brutalement ! Mais n’y faites pas attention ; il est honteux et désolé ; Christine ne fait que pleurer ; tout le monde est dans le chagrin. Vous reviendrez, n’est-ce pas ?

Isabelle :

Madame, je dois avouer que la manière dont m’a parlé M. des Ormes m’a fort peinée, et que je crains d’avoir à recommencer des scènes de ce genre.

Mme des Ormes :

Jamais, jamais, ma bonne Isabelle ; croyez-le et soyez bien tranquille pour l’avenir. Je défendrai à mon mari de vous parler ; personne ne trouvera à redire à rien de ce que vous ferez ; Christine vous obéira en tout.

Christine (se jetant au cou d’Isabelle) :

Oh oui ! en tout et toujours.

François (à Isabelle, tout bas en l’embrassant) :

Ma bonne, ne repousse pas ma pauvre Christine.

Isabelle :

Mes chers enfants, je veux bien oublier ce qui s’est passé, mais M. des Ormes voudra-t-il à l’avenir me traiter avec les égards auxquels m’a habituée M. de Nancé ?

Mme des Ormes :

Oui, je vous réponds de lui, ma chère Isabelle ; il ne s’occupe pas de Christine, vous ne le verrez jamais ; je ne sais quelle lubie lui a pris aujourd’hui.

Isabelle :

Alors, puisque Madame veut bien me témoigner la confiance que je crois mériter, je suis prête à retourner chez Madame. Mais Mlle Christine est toute décoiffée et chiffonnée ; elle ne peut pas dîner ainsi avec ces dames.

Mme des Ormes :

Vous viendrez avec nous et vous l’arrangerez là-bas ou en route ; ça ne fait rien. Voyons, partons tous ; nous sommes en retard. Monsieur de Nancé, venez avec moi dans ma voiture ; les enfants et Isabelle suivront dans la vôtre. »

M. de Nancé, trop poli pour refuser cet arrangement, offrit le bras à Mme des Ormes et monta dans sa calèche. Isabelle et les enfants montèrent dans le coupé de M. de Nancé. Ils arrivèrent tous un peu tard chez les Guibert, mais encore assez à temps pour n’avoir pas dérangé l’heure du dîner. Quelques instants après, M. des Ormes entra ; il avait perdu du temps en faisant un détour pour s’expliquer avec Isabelle au château de Nancé ; tout le monde en était parti, et lui-même vint les rejoindre chez les Guibert. Après avoir salué M. et Mme de Guibert, il s’avança vivement vers M. de Nancé.

M. des Ormes :

« J’ai bien des excuses à vous faire, Monsieur, du mauvais accueil que j’ai fait à la personne recommandée par vous, mais j’ignorais que vous eussiez écrit à ma femme, qu’elle eût vu la bonne de François, qu’elle l’eût prise de suite, et comme je ne connaissais pas de vue cette bonne, que je tenais beaucoup à elle précisément, et que je l’attendais d’un instant à l’autre, j’ai craint quelque originalité de ma femme ; elle a déjà pris, sans aucun renseignement, cette Mina que j’ai renvoyée, et j’ai craint pour Christine une seconde Mina ; je suis fort contrarié de ma bévue, et je vous demande de vouloir bien faire ma paix avec la bonne de François et obtenir d’elle qu’elle rentre chez moi pour le bonheur de Christine.

M. de Nancé :

Mme des Ormes est déjà venue arranger votre affaire, Monsieur. Isabelle a repris son service près de Christine ; elle est ici avec les enfants.

M. des Ormes :

Mille remerciements, Monsieur ; je suis heureux de savoir par vous cette bonne nouvelle. »

Le dîner fut annoncé, et M. des Ormes quitta M. de Nancé pour offrir son bras à Mme de Sibran ; on se mit à table. Les enfants dînaient à part dans un petit salon à côté ; les jeunes Sibran et les Guibert regardaient d’un air moqueur François et Christine qui avaient tous les deux les yeux rouges ; la toilette de Christine avait été imparfaitement arrangée.

Gabrielle :

« Pourquoi Mina t’a-t-elle si mal coiffée et habillée, Christine ?

Christine :

D’abord, je n’ai plus Mina.

Gabrielle :

Plus Mina ! Que j’en suis contente pour toi ! Pourquoi est-elle partie ?

Christine :

C’est papa qui l’a chassée hier matin.

Bernard :

Chassée ? racontez-nous cela, Christine ; ce doit être amusant.

Hélène :

Est-ce qu’il a mis sa meute après elle ?

Maurice :

Oui, sa meute composée du chien de garde et d’un basset.

Christine :

Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vous parlez ainsi de papa et de ses chiens.

Cécile :

Oh ! je t’en prie, Christine !

Christine :

Non, je le dirai après dîner à Bernard et à Gabrielle ; mais à vous autres, rien.

Cécile :

Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes méchancetés.

Maurice :

Je n’ai rien dit de méchant ; demande au chevalier de la Triste-Figure.

Christine :

Qui appelez-vous comme ça ?

Maurice :

Votre chevalier, ébouriffé comme vous, et qui a les yeux gonflés comme vous, ce qui fait croire qu’on vous a administré une correction à tous les deux.

Christine :

On administre des corrections aux méchants comme vous, à des garçons mal élevés comme vous. François est toujours bon, et s’il a les yeux rouges, c’est par bonté pour moi et pour sa bonne. Et s’il a l’air triste, c’est parce qu’il est bon : il est cent fois mieux avec son air triste et doux que s’il avait l’air sot et méchant.

Adolphe :

Avec ça, il a une belle tournure, une belle taille.

Christine :

Attendez qu’il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus grand et le plus beau de vous deux.

Maurice :

Ha, ha, ha ! quelle niaiserie ! Attendre huit ans ! »

Christine, rouge et irritée, allait répondre, lorsque François l’arrêta.

François :

Laisse-les dire, ma chère Christine ! Ces pauvres garçons ne savent ce qu’ils disent : ne te fâche pas, ne me défends pas. Quel mal me font-ils ? Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu’ils sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes vengés par eux-mêmes.

Bernard :

Bien répondu, François ! Bien dit ! Tu sais joliment te défendre contre les méchantes langues.

François :

Je ne me défends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaqué. Je calme Christine qui allait s’emporter. »

Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquèrent de Maurice et d’Adolphe, qui finirent par ne savoir que répondre à François et à Christine et, tout en riant et causant, le dîner s’avançait et on en était au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras, mangèrent si abondamment que le mal de cœur les obligea de s’arrêter.

Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie.

Hélène :

On dirait que vous mourez de faim chez vous.

Cécile :

Ou bien que vous ne mangez rien de bon à la maison.

Bernard :

Vous serez malades d’avoir trop mangé.

Gabrielle :

Et personne ne vous plaindra. »

Maurice et Adolphe, mal à l’aise et honteux, ne répondaient pas ; ils avaient fini leur repas. On sortit de table ; tout le monde descendit au jardin ; les enfants se mirent à jouer et à courir, à l’exception de Maurice et d’Adolphe, qui restèrent au salon à moitié couchés dans des fauteuils. Ils avaient comploté de s’emparer de quelques cigarettes qu’ils avaient vues sur la cheminée, et de fumer quand ils seraient seuls ; leurs parents leur avaient expressément défendu de fumer, mais ils n’avaient pas l’habitude de l’obéissance, et ils firent en sorte qu’on ne s’aperçût pas de leur absence.


16:27
16 avril 2011


Carole

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13

CHAPITRE 13 : INCENDIE ET MALHEUR :

M. de Guibert proposa une promenade en bateau ; on devait traverser l’étang, qui tournait comme une rivière et qui avait un kilomètre de long ; on devait descendre sur l’autre rive, et assister à une danse à l’occasion de la noce d’une fille de ferme de M. de Guibert. On s’embarqua en deux bateaux ; on recommanda aux enfants de ne pas bouger ; les messieurs se mirent à ramer. M. de Nancé avait placé François près de lui, et Christine s’était mise entre François et sa cousine Gabrielle. Quand on débarqua, la noce était très en train ; on dansait, on chantait, on avait l’air de beaucoup s’amuser ; les danseurs accoururent aussitôt pour inviter Mlles de Guibert, Gabrielle et Christine ; Bernard engagea à danser une des petites filles de la noce ; les mamans, les papas dansèrent aussi ; au milieu de l’animation générale, personne ne s’aperçut de l’absence de Maurice et d’Adolphe ; à neuf heures, M. de Nancé parla de départ.

Mme des Ormes :

« Mais il n’est pas tard.

M. de Nancé :

Il est neuf heures, Madame, et, pour nos enfants, je crois qu’il est temps de terminer cette agréable soirée.

Mme des Ormes :

C’est ennuyeux, les enfants ! Ils gâtent tout ! Ils empêchent tout ! Ne trouvez-vous pas ?

M. de Nancé :

Je trouve, Madame, qu’ils rendent la vie douce, bonne, intéressante, heureuse enfin et, s’ils empêchent de goûter quelques plaisirs frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste.

Mme des Ormes :

C’est égal, on est bien plus à l’aise pour s’amuser sans enfants. »

Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du bateau, qui faisaient un effet charmant ; elles étaient en verres de différentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau. Toute la société du château se rembarqua et on s’éloigna. M. et Mme de Sibran s’aperçurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas accompagnés, ce qu’Hélène expliqua par le malaise qu’ils éprouvaient pour avoir trop mangé. On était arrivé, au quart du trajet, à un tournant d’où l’on découvrait le château, et on vit avec surprise des jets de flammes qui éclairaient l’étang ; chacun regarda d’où ils venaient, et on s’aperçut avec terreur qu’ils s’échappaient des croisées du château ; les rameurs redoublèrent d’efforts peur aborder au plus vite ; de nouveaux jets de flammes s’échappèrent des croisées de l’étage supérieur, et quand on put débarquer, les flammes envahissaient plus de la moitié du château. M. de Nancé fit rester les dames et les enfants sur le rivage, fit promettre à François de ne pas chercher à le rejoindre, et courut avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient et venaient éperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne n’exécutait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les chercha de tous côtés ; personne ne lui répondit ; les domestiques, trop effrayés pour faire attention à ses demandes, ne lui donnaient aucune indication. M. de Guibert ne s’occupait que du sauvetage des papiers, des bijoux et effets précieux ; on jetait tout par les fenêtres, au risque de tout briser et de tuer ceux qui étaient dehors. Il n’y avait pas de pompe à incendie, pas assez de seaux pour faire la chaîne, personne pour commander ; à mesure que les flammes gagnaient le château, le désordre augmentait ; on avait heureusement pu sauver tout ce qui avait de la valeur, l’argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les bronzes, la bibliothèque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les glaces furent consumés. M. de Guibert travaillait encore avec ardeur à sauver ce que le feu n’avait pas atteint ; M. de Sibran, éperdu, continuait à appeler et à chercher ses fils ; M. de Nancé avait demandé aux domestiques ce qu’étaient devenus les jeunes de Sibran.

Domestique du château de Guibert :

« Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur ; on suppose qu’ils auront mis le feu au salon, où ils étaient restés seuls, et qu’ils se sont sauvés ; on n’a trouvé personne dans les salons quand on s’est aperçu de l’incendie. Au rez-de-chaussée il ne leur était pas difficile de s’échapper. »

M. de Nancé, rassuré sur leur compte et se voyant inutile, retourna près de ces dames, pensant à l’inquiétude qu’avait certainement éprouvée François en le voyant s’exposer aux accidents d’un incendie, et aussi à l’inquiétude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui étaient très probablement restés au salon, d’après le dire du valet de chambre.

Un cri de joie salua son retour, François se jeta à son cou ; il l’embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main ; Christine était près de lui, l’obscurité croissante l’avait empêché de l’apercevoir ; il la prit aussi dans ses bras et l’embrassa comme il avait embrassé François. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui était profondément accablée et qui, assise au pied d’un arbre, pleurait la tête dans ses mains.

Mme de Sibran (avec inquiétude) :

« Eh bien ! mes enfants ?

M. de Nancé :

Je crois qu’ils sont avec M. de Sibran, Madame ; ils ne tarderont pas à venir vous rassurer.

Mme de Sibran :

Dieu soit loué ! ils sont en sûreté ! Les avez-vous vus ? Où étaient-ils ?

M. de Nancé :

Je ne saurais vous dire, Madame. Nous étions tous trop occupés pour avoir des détails. Mais, comme le disait le domestique que j’ai questionné, il est clair qu’ils ne pouvaient courir aucun danger, quand même ils se seraient trouvés dans le foyer de l’incendie ; au rez-de-chaussée, à six pieds de terre, il ne pouvait rien leur arriver.

Mme de Sibran :

Vous avez raison, mais un incendie est toujours si terrible ; Dieu vous bénisse, mon cher Monsieur, pour les nouvelles rassurantes que vous êtes venu me donner, et que mon mari… »

Un grand cri, cri de détresse et de terreur, interrompit sa phrase inachevée. À une mansarde du château, éclairée par les flammes, apparurent deux têtes livides, épouvantées, criant au secours ; c’étaient Maurice et Adolphe. MM. de Sibran, des Ormes et les domestiques étaient en bas ; leur cri d’épouvante avait répondu au cri de détresse des enfants. M. de Sibran se laissa tomber par terre ; M. des Ormes, les mains jointes, la bouche ouverte, répétait : « Mon Dieu ! mon Dieu ! » mais ne bougeait pas. Les domestiques criaient et couraient.

Mme de Sibran se releva et se précipita pour secourir ses fils, mais Dieu lui épargna la douleur de voir ses efforts inutiles, en la frappant d’un profond évanouissement.

M. de Nancé (la regardant avec pitié) :

« Pauvre femme ! Elle est mieux ainsi que si elle avait sa connaissance. François, ne bouge pas d’ici, je te le défends ; je vais tâcher de sauver ces infortunés.

François (s’écriant, les mains jointes) :

Papa, papa, ne vous exposez point !

M. de Nancé :

Sois tranquille, je penserai à toi, cher enfant, et Dieu veillera sur nous. »

Et il s’élança vers le château.

M. de Nancé :

« Des matelas, vite des matelas ! »…

…cria-t-il aux domestiques épouvantés.

À force de les exhorter, de les pousser, de répéter ses ordres, il parvint à faire apporter cinq ou six matelas, qu’il fit placer sous la mansarde où étaient encore Maurice et Adolphe, enveloppés de flammes et de fumée.

M. de Nancé :

Jetez-vous par la fenêtre, il y a des matelas dessous. Allons, courage ! »

Maurice s’élança et tomba maladroitement, moitié sur les matelas et moitié sur le pavé. M. de Nancé se baissa pour le retirer et faire place à Adolphe ; mais avant qu’il eût eu le temps de l’enlever, Adolphe se jeta aussi et vint tomber sur les épaules de son frère, qui poussa un grand cri et perdit connaissance.

M. de Nancé :

« Malheureux !, ne pouviez-vous attendre une demi-minute ?

Adolphe (faiblement) :

Je brûlais, je suffoquais… »

Et il commença à gémir et à se plaindre de la douleur causée par les brûlures. M. de Nancé remit Adolphe aux mains des domestiques, qui l’emmenèrent à la ferme, et lui-même s’occupa de faire revenir Maurice : mais ses soins furent inutiles ; les reins étaient meurtris ainsi que les épaules ; les jambes, qui avaient porté sur le pavé, étaient contusionnées et brisées ; il demanda qu’on allât au plus vite chercher un médecin, étendit Maurice sur l’herbe, et engagea M. de Sibran à donner des soins à ses fils au lieu de se lamenter.

M. de Sibran (avec désespoir) :

« Ma femme ! ma femme !

M. de Nancé :

Que diable ! mon cher, ayez donc courage ! Que votre femme s’évanouisse, on le comprend. Mais vous, faites votre besogne de père, et voyez ce qu’il y a à faire pour secourir vos fils.

M. de Sibran :

Mes fils ! mes enfants ! Où sont-ils ?

M. de Nancé :

Ils sont contusionnés et brûlés ; Maurice, là, près de vous, et Adolphe à la ferme.

M. de Sibran (s’écriant et se jetant près de son fils) :

Maurice ! Maurice ! »

Maurice poussa un gémissement douloureux.

M. de Nancé :

Prenez garde ! ne lui donnez pas d’émotions inutiles. Faites-lui respirer du vinaigre, bassinez-lui le front et les tempes, mais ne le secouez pas ! Mettez deux matelas près de lui, et tâchons de l’enlever pour le placer dessus. »

M. de Sibran demanda du monde pour l’aider à transporter Maurice. M. de Nancé appela M. des Ormes, lui répéta ce qu’il y avait à faire en attendant le médecin, et retourna près de ces dames. Il prit de l’eau dans son chapeau, en jeta quelques gouttes sur la tête et le visage de Mme de Sibran, toujours évanouie, lui bassina à grande eau les tempes et le front, et demanda à ces dames de continuer jusqu’à ce qu’elle reprît ses sens. Mme des Ormes et Mme de Guibert s’en chargèrent et apprirent par M. de Nancé le triste état de Maurice et d’Adolphe.

François :

« Qu’est-ce qui a causé l’incendie, papa ? Où est ma bonne ?

M. de Nancé :

Ta bonne va bien, mon enfant ; elle est allée donner des soins à Adolphe. Quant à l’incendie et ce qui l’a occasionné, personne ne le sait ; les domestiques étaient tous à table ; il n’y avait au salon que Maurice et Adolphe ; on ne comprend pas comment le feu a pris au salon, et comment ces deux garçons se sont trouvés dans les mansardes. Maurice est encore sans connaissance, et Adolphe gémit et ne parle pas ; tous deux sont fortement brûlés et doivent souffrir beaucoup. »

Mme de Sibran était revenue à elle pendant que M. de Nancé parlait aux enfants consternés. On lui dit que ses fils étaient sauvés ; M. de Nancé lui expliqua de quelle manière et comment la précipitation d’Adolphe avait contusionné Maurice.

M. de Nancé :

« On a été chercher un médecin, et je pense qu’on pourra sans inconvénient les transporter chez vous, Madame. »

Après quelques autres explications à ces dames et aux enfants, Mme de Guibert lui demanda si toutes les chambres du château avaient été atteintes et consumées, et s’il n’y avait plus de logement pour elle et sa famille.

M. de Nancé :

Tout est brûlé, Madame, mais on a pu sauver les effets d’habillement et les objets de valeur.

Mme de Guibert :

Qu’allons-nous devenir ? Où irons-nous ?

M. de Nancé :

Si j’osais vous offrir un refuge provisoire, Madame, je vous demanderais de vouloir bien accepter mon château ; je n’en occupe qu’une petite partie avec mon fils ; le reste est à votre disposition.

Mme de Guibert :

Merci, Monsieur de Nancé ; je suis bien reconnaissante de votre offre ; si mon mari m’y autorise, je l’accepterai pour quelques jours, jusqu’à ce que nous trouvions à nous loger. Ce sera une gêne pour vous, je le sais, et je vous suis d’autant plus obligée.

M. de Nancé :

Trop heureux de vous venir en aide dans un si grand embarras, Madame.

Mme de Guibert :

Permettez-vous que nous nous installions chez vous dès cette nuit ?

M. de Nancé :

Certainement, Madame. Je retourne chez moi pour donner les ordres nécessaires. Viens, François nous allons bientôt partir, mon ami. »

Mmes des Ormes et de Cémiane proposèrent à Mme de Sibran de la ramener près de ses fils.

Mme de Cémiane :

« Après quoi nous retournerons chacune chez nous ; les pauvres enfants doivent être harassés de fatigue. »


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CHAPITRE 14 : HEUREUX MOMENTS POUR CHRISTINE :

Ils se dirigèrent tous vers la pelouse où se trouvait Maurice avec son père, toujours morne et accablé, et MM. des Ormes et de Cémiane. Maurice avait retrouvé sa connaissance et la parole ; il se plaignait de ses brûlures, de vives douleurs dans les jambes, dans les reins ; il ne pouvait faire un mouvement sans gémir. Mme de Sibran s’agenouilla près de lui sans parler ; ses larmes tombèrent amères et abondantes sur le visage de son fils noirci par la fumée, et qui exprimait une souffrance aiguë. Elle déposa un baiser sur son front, puis resta immobile et silencieuse. Elle demanda à ces dames de la laisser près de son fils et d’emmener leurs enfants. Elle pria M. de Sibran de faire porter Maurice près d’Adolphe, afin qu’elle les eût tous deux sous les yeux. M. de Nancé se chargea de la commission et s’éloigna avec François, que Christine n’avait pas quitté un instant. Isabelle vint les joindre pour chercher Christine et la faire monter dans la voiture de Mme des Ormes. Mais quand ils arrivèrent dans la cour où étaient les voitures, ils trouvèrent Mme des Ormes partie. N’ayant trouvé ni Christine ni Isabelle, elle s’en était informée ; on lui avait répondu qu’elles avaient sans doute été emmenées par M. des Ormes ; ne poussant pas plus loin ses recherches, elle était partie pour les Ormes.

L’effroi de Christine en se voyant oubliée fut de suite calmé par M. de Nancé, qui lui dit :

M. de Nancé :

« Ma petite Christine, je t’emmènerai avec François et Isabelle, et tu coucheras chez moi avec Isabelle, qui nous sera fort utile pour préparer les logements des Guibert.

Christine (en lui baisant la main qui tenait la sienne) :

Merci, cher Monsieur de Nancé, comme vous êtes bon ! Comme François est heureux ! et comme je suis contente pour lui que vous soyez son papa !

François (s’écriant, les yeux brillant de joie) :

Merci, papa ! mon cher papa ! Montons vite en voiture, de peur que Mme des Ormes ne revienne chercher Christine. »

Christine sauta dans la voiture près de M. de Nancé ; François s’élança en face d’elle ; Isabelle, près de lui ; et M. de Nancé, souriant de l’inquiétude de François et de Christine, dit au cocher d’aller bon train. Quand ils arrivèrent, il chargea Isabelle d’installer Christine dans l’ancienne petite chambre de François donnant dans celle d’Isabelle ; François, tout joyeux, mena Christine dans cette petite chambre, l’embrassa ainsi que sa bonne, et alla se coucher dans la sienne, près de son père. Il n’oublia pas dans sa prière de remercier le bon Dieu de lui avoir donné un si bon père et une si bonne petite amie, et il s’endormit heureux et reconnaissant.

M. de Nancé, au lieu de se reposer des fatigues de la journée, veilla, avec Isabelle et Bathilde, à l’arrangement des chambres destinées aux Guibert, maîtres et domestiques ; tout était prêt quand ils arrivèrent. Il les reçut à la porte du château, les installa chacun chez eux, leur recommanda de demander tout ce qu’ils désiraient, et échappa à leurs remerciements mille fois répétés, en rentrant dans son appartement ; il embrassa son petit François endormi et se coucha après avoir, lui aussi, remercié le bon Dieu de lui avoir donné un si excellent fils.

Christine dormit tard et se réveilla le lendemain tout étonnée de ne pas connaître sa chambre ; elle ne tarda pas à se ressouvenir des événements de la veille, et son cœur bondit de joie quand elle pensa qu’elle reverrait François et M. de Nancé et qu’elle déjeunerait avec eux, chez eux. À peine Isabelle l’eut-elle habillée et lui eut-elle fait faire sa prière, que François entra ; Christine courut à lui et se jeta dans ses bras.

Christine :

« Oh ! François, garde-moi toujours chez toi ! Je me sens si heureuse ici mon cœur est tranquille comme s’il dormait.

François :

Je serais bien, bien content de te garder toujours, mais ton papa et ta maman ne voudront pas.

Christine :

Pourquoi ? qu’est-ce que ça leur fait ? Tu vois bien qu’ils m’ont oubliée hier dans ce château brûlé.

François :

C’est parce que tout le monde était agité par cet incendie. Tu vas voir qu’ils vont t’envoyer chercher… En attendant, je viens t’emmener pour déjeuner. Je déjeune toujours avec papa, et j’ai dit que tu déjeunerais avec nous. Veux-tu ?

Christine :

Merci, merci, mon bon François. Quelle bonne idée tu as eue ! »

François embrassa sa bonne, qui les regardait avec tendresse, et, prenant la main de Christine, ils coururent tous deux chez M. de Nancé, qui écrivait en attendant François.

François (en lui passant les bras autour du cou) :

« Bonjour, mon bon cher papa. » 

Il se sentit en même temps embrassé de l’autre côté, et deux petits bras entourèrent aussi son cou. C’était Christine, qui faisait comme François.

Il sourit, les embrassa tous deux.

M. de Nancé :

« Bonjour, chers enfants ; vous voilà déjà ensemble ?

Christine :

Cher Monsieur de Nancé, gardez-moi toujours avec vous et avec François. Je serais si heureuse chez vous ! je vous aimerai tant ! autant que François.

M. de Nancé :

Ma pauvre chère enfant, j’en serais aussi heureux que toi ; mais c’est impossible ! Tu as un père et une mère.

Christine (laissant retomber ses bras) :

Quel dommage ! »

M. de Nancé sourit encore une fois et l’embrassa.

M. de Nancé :

« Notre déjeuner est prêt. Nous avons bon appétit ; mangeons. »

Il servit à Christine et à François une tasse de chocolat, et prit lui-même une tasse de thé. Les enfants mangèrent et causèrent tout le temps ; leurs réflexions amusaient M. de Nancé ; leur amitié réciproque le touchait ; il regrettait, comme Christine, de ne pouvoir la garder toujours ; son petit François serait si heureux ! Mais il se redit ce qu’il leur avait dit déjà :

M. de Nancé :

« C’est impossible ! »

Après les avoir laissés jouer quelque temps :

M. de Nancé :

« Je crois, ma petite Christine, que je vais à présent faire atteler la voiture pour te ramener chez tes parents, qui doivent être inquiets de toi.

Christine :

Déjà !

François :

Déjà !

M. de Nancé :

Eh oui ! déjà, mais vous vous reverrez bientôt et souvent. Isabelle te mènera promener de notre côté, et François ira se promener avec moi du côté des Ormes ; vous jouerez pendant que je lirai au pied d’un arbre ; et puis nous ferons des visites au château et à ta tante de Cémiane quand tu y seras. »

M. de Nancé fit atteler ; il monta dans la voiture avec François, Christine et Isabelle ; un quart d’heure après, ils descendaient au château des Ormes. Ils trouvèrent M. et Mme des Ormes dans le salon.

Mme des Ormes :

Ah ! vous voilà, Monsieur de Nancé ; c’est fort aimable de m’avoir vous-même ramené Christine ; je pensais bien que quelqu’un s’en serait chargé.

M. des Ormes :

Comment est-ce M. de Nancé qui nous amène Christine ? D’où venez-vous donc, mon cher Monsieur ?

M. de Nancé :

De chez moi, Monsieur.

Mme des Ormes :

Ah ! c’est que vous ne savez pas, mon cher, que j’ai laissé Christine hier soir chez les Guibert, la croyant avec vous. Ce n’est pas étonnant ! Cet incendie était si terrible ! Mais j’ai bien pensé ce matin, en la sachant encore absente, que M. de Nancé ou bien ma sœur de Cémiane l’aurait emmenée et nous la ramènerait.

M. des Ormes :

Vous abusez de l’obligeance de M. de Nancé, Caroline.

Mme des Ormes :

Pas du tout. Je suis bien sûre que M. de Nancé est très heureux de me rendre ce service.

M. de Nancé :

Celui-là, oui, Madame ; je vous l’affirme bien sincèrement.

Mme des Ormes (triomphante) :

Vous voyez bien ! Vous croyez toujours que les autres pensent comme vous. Je suis persuadée, moi, que si j’avais à faire un voyage, et si je demandais à M. de Nancé de garder Christine chez lui en mon absence, il le ferait avec plaisir.

M. de Nancé :

Non seulement avec plaisir, Madame, mais avec bonheur. Essayez, vous verrez.

Mme des Ormes :

Que vous êtes aimable, Monsieur de Nancé !

M. des Ormes :

Caroline, ne faites donc pas des suppositions impossibles. Monsieur de Nancé, voulez-vous rester à déjeuner avec nous ?

M. de Nancé :

Merci bien, Monsieur ; j’ai chez moi nos pauvres voisins incendiés, et je ne les ai pas encore vus aujourd’hui. »

M. de Nancé partit avec François quelques instants après ; Christine monta dans sa chambre avec Isabelle.

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CHAPITRE 15 : TRISTES SUITES DE L’INCENDIE :

Aucun événement extraordinaire ne vint plus troubler la tranquillité des châteaux voisins. Christine continua à voir François, Gabrielle et Bernard, presque tous les jours, tantôt chez eux, tantôt au château des Ormes. François s’attachait de plus en plus à Christine, et, grâce au désir qu’avait Isabelle de se rapprocher de lui, ils se retrouvaient dans leurs promenades et aussi dans leurs visites au château de Cémiane. M. de Nancé, cédant au désir de François, donnait souvent des déjeuners et des goûters aux enfants des environs ; c’étaient les beaux jours de François et de Christine. Paolo continuait avec un succès marqué ses leçons à ses deux élèves. Mme des Ormes avait voulu que Paolo les donnât à Christine sans payement, mais M. des Ormes, qui redoutait le ridicule, plus encore qu’il ne craignait l’humeur de sa femme, les paya assez largement pour fermer la bouche aux mauvaises langues ; car dans le voisinage on s’amusait beaucoup de l’avarice de Mme des Ormes pour tout ce qui concernait sa fille.

La vie se passait donc heureuse et calme pour François et Christine ; pour M. de Nancé, qui n’était heureux que par son fils ; pour Isabelle, qui aimait beaucoup Christine à cause de la tendresse qu’elle témoignait à François, et aussi à cause des charmantes qualités qui se développaient par les soins de cette bonne intelligente et par ceux de M. de Nancé. Ce dernier portait à Christine une affection paternelle, et il cherchait à suppléer à la direction qui manquait à la pauvre enfant du côté de ses parents, par des conseils, toujours écoutés et suivis avec reconnaissance. Mme des Ormes oubliait sans cesse sa fille pour ne s’occuper que de toilette et de plaisirs. M. des Ormes, faible et indifférent, avait, comme nous l’avons vu, des éclairs de demi-tendresse qui ne duraient pas ; tranquille sur le sort de Christine depuis qu’il la savait sous la direction sage et dévouée d’Isabelle, il ne s’occupait pas de sa fille, et cherchait, comme sa femme, à passer agréablement ses journées. Tous deux laissaient à Isabelle liberté complète d’élever Christine selon ses idées ; c’est ainsi qu’aidée de M. de Nancé elle donna à Christine des sentiments religieux et des habitudes pieuses qui lui manquaient ; elle la menait au catéchisme avec François, qui fit cette année sa première communion sous la direction du bon curé du village et guidé par son père, dont la piété touchait et encourageait François et Christine.

Dès les premiers temps qui suivirent l’entrée d’Isabelle chez Christine, ils eurent occasion d’exercer la vertu de charité à l’égard de Maurice et d’Adolphe. Les brûlures d’Adolphe le faisaient souffrir beaucoup, mais ce n’était rien auprès de ce que souffrait Maurice. Outre des brûlures, le médecin lui avait trouvé les reins et le dos contusionnés et déviés, et les jambes toutes disloquées.

On les transporta chez eux la nuit même de l’incendie ; et ce fut après qu’ils furent installés dans leurs lits, que les deux médecins appelés commencèrent à panser les brûlures et à remettre les membres démis et brisés. Paolo avait demandé à assister à l’opération ; il voulut donner des conseils, et faire autrement que ne faisaient les médecins pour remettre les membres disloqués et brisés. Mais on se moqua de ses avis, et on refusa de les suivre.

Paolo se retira en branlant la tête, et dit le lendemain à M. de Nancé :

Paolo :

« Mauvais, mauvais pour le Maurice ! Sera bossou et horrible ; les zambes mal arrangées ; très mal ! C’est abouminable ! Moi z’aurais fait bien ; pas comme ces zens imbéciles. »

Maurice poussa des cris lamentables pendant cette opération, qui dura une demi-heure environ. Maurice se trouvait dans l’impossibilité de remuer, à cause des appareils qui maintenaient ses jambes et ses épaules ; il fallait le faire boire et manger, le moucher et l’essuyer comme un petit enfant ; il se désolait, se fâchait ; ses colères et ses agitations augmentaient son mal.

Les premiers jours sa vie fut en danger, et personne ne put le voir ; mais, après un mois, M. de Nancé demanda si François ne pouvait pas venir le distraire et le consoler ; M. et Mme de Sibran acceptèrent la proposition avec joie, et ils annoncèrent à leur fils la visite de François.

Maurice (gémissant) :

« Pourquoi l’avez-vous acceptée ? Il va triompher de me voir si malade ; Adolphe et moi, nous nous sommes moqués de sa bosse, et il doit nous en vouloir.

Mme de Sibran :

Mon pauvre ami, tu t’ennuies tant et tu souffres tant, que ton père et moi nous avons jugé utile de te donner une distraction.

Maurice :

Jolie distraction !

Adolphe :

Agréable passe-temps ! »

Malgré l’humeur qu’ils témoignaient, ils ne voulurent pas que Mme de Sibran écrivît à François pour l’empêcher de venir. Le lendemain, François arriva à une heure ; ni Maurice ni Adolphe ne bougèrent ni ne parlèrent quand il entra chez eux et qu’il leur dit bonjour d’un air affectueux.

François :

Vous avez bien souffert et vous souffrez encore beaucoup ?… »

Pas de réponse.

François :

Noua avons été tous bien tristes de votre accident… Papa a envoyé tous les jours savoir de vos nouvelles… Dès que j’ai su que vous alliez un peu mieux, j’ai bien vite demandé la permission de venir vous voir… Vous surtout, pauvre Maurice, qui ne pouvez pas faire un mouvement… Je vous fatigue peut-être ?… Dites-le-moi franchement ; je reviendrai demain ou après-demain… »

Le pauvre François était un peu embarrassé ; il ne savait s’il devait rester ou s’en aller ; il attendit encore quelques minutes, et, Maurice et Adolphe persistant à garder le silence, il se leva.

François :

« Adieu, Maurice ; adieu, Adolphe ; je reviendrai vous voir avec papa, et je ne resterai pas longtemps, pour ne pas vous fatiguer. »

Le bon François sortit un peu triste du mauvais accueil que lui avaient fait ces garçons dont il avait déjà eu tant à se plaindre ; mais, toujours bon et généreux, il se dit :

François :

« Il ne faut pas leur en vouloir, à ces pauvres malheureux ! Ils souffrent ; peut-être que le bruit leur fait mal… Je verrai une autre fois à leur parler de choses qui les amusent. »

Christine savait qu’il avait été voir les Sibran ; le lendemain, elle alla chez lui savoir de leurs nouvelles.

François :

« Ils souffrent toujours beaucoup.

Christine :

Ont-ils été contents de te voir ?

François :

Je ne sais pas ; ils ne me l’ont pas dit.

Christine :

T’ont-ils raconté comment le feu avait pris au salon ?

François :

Non, je ne le leur ai pas demandé.

Christine :

De quoi avez-vous donc causé ?

François :

Mais ils n’ont pas causé ; j’ai parlé tout seul.

Christine :

Ah ! mon Dieu ! est-ce que leur langue est brûlée ?

François (souriant) :

Non ; seulement ils ne parlent pas. »

Christine le regarda attentivement.

Christine :

François,… ils t’ont fait quelque méchanceté, et tu ne veux pas le dire. Je le vois à ton air embarrassé.

M. de Nancé (riant) :

Et tu as deviné, Christine ! Ils ne lui ont pas dit un mot, pas répondu un oui ou un non ; ils ne l’ont pas regardé. Et François veut y retourner.

Christine :

Tu es trop bon, François ! Je t’assure que tu es trop bon. Ne trouvez-vous pas, cher Monsieur ?

M. de Nancé :

On n’est jamais trop bon, ma petite Christine, et rarement on l’est assez. En retournant chez Maurice et Adolphe, François fait un double acte de charité, il rend le bien pour le mal, et il visite des malheureux qui souffrent et qui ont longtemps à souffrir encore, surtout Maurice. Cette seconde visite les touchera peut-être ; et, s’ils voient souvent François, ils deviendront probablement meilleurs.

Christine :

C’est vrai cela ; on est toujours meilleur quand on a passé quelque temps avec François et avec vous… Et c’est pourquoi je serais si contente de ne jamais vous quitter tous les deux !… Si vous vouliez ?…

M. de Nancé (l’embrassant) :

Pauvre chère enfant, n’y pense pas ; c’est impossible.

Christine :

Quand je serai vieille, et que je serai ma maîtresse, je viendrai chez vous et j’y resterai toujours.

M. de Nancé :

Alors nous verrons ; nous avons le temps d’y penser. En attendant, va jouer avec François ; j’ai à travailler.

Christine :

Qu’est-ce que vous faites ? À quoi travaillez-vous ?

M. de Nancé :

Tu es une petite curieuse. Je travaille à un livre que tu ne comprendras pas.

Christine :

Vous croyez ? Je crois, moi, que je comprendrai. De quoi parlez-vous ?

M. de Nancé :

De l’éducation des enfants, et des sacrifices qu’on doit leur faire.

Christine :

Ce n’est pas difficile à comprendre. Il faut faire comme vous, voilà tout. Je comprends très bien tous les sacrifices que vous faites à François. Je vois que vous restez toujours à la campagne pour l’éducation de François ; que vous ne voyez que les personnes qui peuvent être utiles ou agréables à François ; que vous me laissez venir si souvent vous déranger et vous ennuyer chez vous, pour François ; que vous m’apprenez à être bonne et pieuse, pour François ; que vous m’aimez enfin pour François ; que vous…

M. de Nancé (l’embrassant) :

Assez, assez, chère enfant ; tu es trop modeste pour ce qui te regarde et trop clairvoyante pour le reste. Dans l’origine, je t’ai aimée et attirée pour François, mais je t’ai bien vite aimée pour toi-même, et, après François, tu es la personne que j’aime le plus au monde. François le sait bien : nous parlons souvent de toi, et nous nous entendons très bien pour t’aimer.

Christine (se jetant à son cou) :

Je suis bien contente de ce que vous me dites là ! Comme je vous aime, cher, cher Monsieur de Nancé ! Et comme cela m’ennuie de vous appeler monsieur ! J’ai toujours envié. de vous dire : PAPA.

M. de Nancé :

Ne fais jamais cela, mon enfant ; ce serait mal.

Christine :

Pourquoi mal ?

M. de Nancé :

Parce que ce serait presque un blâme pour ton papa ; c’est comme si tu disais M. de Nancé est meilleur pour moi que mon vrai papa, et je l’aime davantage.

Christine :

Mais… ce serait la vérité.

M. de Nancé :

Chut ! ma Christine chut ! Que personne ne t’entende dire pareille chose. »

Christine resta un instant sans parier, la tête appuyée sur l’épaule de M. de Nancé.

M. de Nancé :

À quoi penses-tu, Christine ?

Christine :

Je pense que je suis très heureuse de vous avoir connus, vous et François. Il est si bon, François !

M. de Nancé (souriant) :

Oui, il est bien bon, mais prends garde qu’il ne s’impatiente de perdre son temps à nous regarder au lieu de jouer.

Christine :

Est-ce que cela t’ennuie, François ?

François :

Oh non ! pas du tout. J’aime beaucoup à t’entendre dire des choses aimables à papa et à l’entendre te répondre.

Christine :

Iras-tu demain chez Maurice ?

François :

Oui, certainement ; je l’ai promis.

Christine :

Veux-tu que j’y aille avec toi ?

François :

Oui, si papa veut bien t’emmener.

M. de Nancé :

Tu ne peux pas y aller, Christine ; tu as neuf ans ; tu ne peux pas faire des visites à des grands garçons de treize et onze ans.

Christine :

C’était seulement pour que François ne s’ennuie pas chez eux que je demandais à y aller, car je les déteste,… c’est-à-dire je ne les aime pas beaucoup.

M. de Nancé :

Tu as bien fait de te reprendre, chère petite, car ton déteste n’était pas charitable ; à présent, mes enfants, allez-vous-en ; vous m’empêchez d’écrire. »

Les enfants allèrent rejoindre Isabelle et jouèrent quelque temps. Paolo arriva pour donner à François ses leçons ; et ils se séparèrent en disant :

Christine :

« À demain ! »

François :

« À demain ! »

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CHAPITRE 16 : CHANGEMENT DE MAURICE :

Le lendemain, avant la visite de Christine, qu’elle faisait toujours un peu tard, vers trois heures, à cause des leçons que lui donnait Paolo, François retourna avec son père chez les Sibran ; il monta, comme la veille, chez Maurice et Adolphe, qui le virent entrer avec surprise. Maurice rougit et voulut parler, mais il ne dit rien.

François :

Bonjour, Maurice ; bonjour, Adolphe ; j’espère que vous allez un peu mieux aujourd’hui… Vos yeux sont plus animés et vous êtes moins pâles… Je ne vous ferai pas une longue visite,… comme hier,… seulement pour vous raconter que M. de Guibert va demain s’établir à Argentan, où il a trouvé une maison à louer, pendant qu’il fait rebâtir son château brûlé… Il paraît qu’il ne perdra rien, parce que la compagnie d’assurances lui paye tous ses meubles et son château… Adieu, pauvre Maurice ; adieu, Adolphe ; je prie toujours le bon Dieu qu’il vous guérisse bientôt. »

François leur fit un salut amical et se dirigea vers la porte.

Maurice (d’une voix faible) :

« François ! »

François retourna bien vite près de son lit.

Maurice :

François ! pardonnez-moi; pardonnez à Adolphe. Vous êtes bon, bien bon ! Et nous, nous avons été si mauvais, moi surtout ! Oh ! François ! comme Dieu m’a puni ! Si vous saviez comme je souffre ! De partout ! Et toujours, toujours ! Ces appareils me gênent tant ! Pas une minute sans souffrance !

François :

Pauvre Maurice ! Je suis bien triste de ce terrible accident. Je ne puis malheureusement pas vous soulager : mais si je croyais pouvoir vous distraire, vous être agréable, je viendrais vous voir tous les jours.

Maurice :

Oh oui ! Bon, généreux François ! Venez tous les jours ; restez bien longtemps.

François :

À demain donc, mon cher Maurice ; à demain, Adolphe. »

Dès qu’il fut sorti, le regard douloureux de Maurice se reporta sur son frère.

Maurice :

« Pourquoi n’as-tu rien dit, Adolphe ? Comment n’as-tu pas été touché de la bonté de ce pauvre François, que nous avons si maltraité, que nous avons reçu si grossièrement avant-hier, et qui veut continuer ses visites, malgré notre méchanceté ?

Adolphe :

Je déteste ce vilain bossu ; les bossus sont toujours méchants ; c’est toi-même qui l’as dit.

Maurice :

J’ai mal dit, car François est bon.

Adolphe :

Est-ce qu’on sait s’il est bon ou méchant ?

Maurice :

Ce qu’il fait pour nous prouve qu’il est bon. S’il vient demain, je t’en prie, sois poli pour lui, et parle-lui. »

Adolphe ne répondit pas ; Maurice était fatigué, il ne dit plus rien.

En revenant à la maison avec son père, François lui raconta avec bonheur ce que lui avait dit Maurice. M. de Nancé partagea le triomphe de François et lui fit voir combien la bonté et l’indulgence réussissaient mieux que la colère et la sévérité.

M. de Nancé :

« Continue ta bonne œuvre, cher ami, peut-être s’améliorera-t-il tout à fait. C’est un vrai bonheur quand on peut rendre bons les méchants. »

Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à de meilleurs sentiments.

Pendant deux mois, François retourna tous les jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d’un mois ; il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté, à l’amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François, devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour ; au bout de ces deux mois, le médecin lui permit de se lever et de faire usage de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber de suite sur son lit ; un second essai, plus heureux, lui permit de s’appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace ; mais de quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes ou d’onguent, couturé et défiguré par les brûlures ! Adolphe l’avait été aussi, mais beaucoup moins.

Le malheureux Maurice poussa un cri d’horreur et retomba presque inanimé sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son désespoir à son fils.

Maurice :

« Mon Dieu ! mon Dieu !, ayez pitié de moi ! Mon Dieu ! ne me laissez pas ainsi ! Que vais-je devenir ? Je ne veux pas vivre pour être un objet d’horreur et de risée ! »

Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace :

Maurice :

« Mais je suis horrible, affreux ! François lui-même reculera d’épouvante en me voyant ! Lui est bossu, c’est vrai, mais son visage, du moins, est joli, son jambes sont droites… Et moi et moi !… Maman, maman, secourez-moi ; ayez pitié de votre malheureux Maurice ! »

Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore Maurice, l’horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent craindre un évanouissement ; au lieu de répondre à l’appel de son fils, elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la sienne.

Maurice resta seul en face de la glace ; plus il examinait ses difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et repoussantes ; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les plaques rouges de son visage ; sa faiblesse faisait ployer ses reins et ses jambes. Pendant qu’il continuait l’examen de sa personne, la porte s’ouvrit doucement, et François entra. Toujours attentif à éviter ce qui pouvait peiner ou blesser les autres, il réprima, non sans peine, un cri de surprise et de frayeur à la vue de l’infortuné Maurice, qu’il devina plus qu’il ne le reconnut. Maurice se retourna, l’aperçut et examina l’impression qu’il produisait sur François. Il ne put découvrir que l’expression d’une profonde pitié et d’un sincère attendrissement.

François :

Mon pauvre ami ! Mon pauvre Maurice ! Quel malheur ! Mon Dieu, quel malheur ! »

François soutint dans ses bras Maurice prêt à défaillir ; il le fit asseoir, resta près de lui, et pleura avec lui et sur lui.

François :

« Du courage, mon ami ; ne perds pas l’espoir de redevenir ce que tu étais. Tu es faible à présent, tu ne peux pas te redresser ni te tenir sur tes jambes ; dans quelques jours, quelques semaines au plus, tu retrouveras des forces et tu te tiendras droit comme avant.

Maurice :

Non, non, François ; je sens que je ne me tiendrai jamais droit. Et mes jambes ?… Comment se redresseraient-elles ? elles sont contournées et tortues. Et l’épaule ? Comment s’aplatirait-elle et redeviendrait-elle ce qu’elle était ? Regarde-moi et regarde-toi. Eh bien, moi qui me suis tant moqué de ton infirmité, qui t’ai ridiculisé et tourmenté, j’en suis réduit à envier ton apparence. Je n’oserai jamais me montrer ; je ne sortirai plus de ma chambre.

François :

Tu auras tort, mon pauvre Maurice ; tu te rendras malade, tu t’ennuieras horriblement et tu souffriras bien plus.

Maurice :

Crois-tu que ce soit agréable de voir tout le monde rire et chuchoter, d’entendre crier les petits enfants : Un bossu, un bossu ! Venez voir un bossu !

François (souriant) :

Ce n’est pas agréable, je le sais mieux que tout autre ; c’est triste et pénible. Mais on se résigne à la volonté du bon Dieu et on s’y habitue un peu. Et puis, comme on est heureux quand on trouve quelqu’un de bon qui vous témoigne de la pitié, de l’amitié, qui prend votre défense, qui vous aime parce que vous êtes infirme ! Ce bonheur-là, Maurice, compense ce qu’il y a de pénible dans ma position.

Maurice :

Tu pourrais bien dire notre position… Ce que tu m’as dit me fait du bien ; je ne me sens plus aussi désespéré ; peut-être, en effet, serai-je moins difforme dans quelque temps. »

François resta longtemps chez Maurice ; quand il le quitta, le désespoir des premiers moments était calmé ; il promit à François d’espérer, de se résigner et d’obéir docilement aux prescriptions du médecin, quand même il ordonnerait les promenades à pied et en voiture.

Adolphe ne parut pas, tant que François resta chez Maurice ; il n’avait pas encore vu son frère levé.

Quand Maurice fut seul, Adolphe entra ; il poussa un cri en voyant la difformité de Maurice.

Adolphe :

Mon pauvre Maurice, que tu es laid ! Quelle tournure tu as ! Quelles épaules ! Quelles jambes ! Et ta figure !… En vérité, je te plains ! c’est affreux ! c’est horrible !

Maurice (tristement) :

Je le sais, Adolphe ; je le vois sans que tu me le dises.

Adolphe :

Toi qui te moquais tant de François, tu es bien pis que lui ! Si tu voyais la figure que tu as !

Maurice :

Je l’ai vue dans la glace.

Adolphe :

Et tu n’as pas eu peur en te voyant ?

Maurice :

Non, j’ai pleuré… Et le bon François a pleuré avec moi.

Adolphe :

Ce qui veut dire que je dois pleurer aussi. Je t’en demande bien pardon ; je suis très fâché de ce qui t’arrive, mais il m’est impossible de pleurer comme un enfant parce que tu as eu le malheur de devenir difforme !

Maurice :

Comme c’est mal ce que tu dis, Adolphe ! François m’a consolé, m’a encouragé ; et toi, qui es mon frère et qui devrais me plaindre, tu ne trouves rien à dire pour me consoler de ce grand malheur.

Adolphe :

François a pleuré avec toi parce qu’il est bossu, lui ; mais moi, que veux-tu que je fasse, que je dise ?

Maurice :

Adolphe, laisse-moi seul, je t’en prie ; ton indifférence me peine ; elle m’afflige pour toi.

Adolphe :

Pour moi ? tu es bien bon ! Je suis très fâché de ce qui t’arrive, mais quant à pleurer et en mourir de chagrin, je laisse cette satisfaction au sensible François. Adieu, je sors avec papa ; nous allons t’acheter quelque chose pour te consoler ; nous serons de retour dans une heure.

Adolphe sortit. Maurice joignit les mains avec un geste de désespoir et gémit tout haut sur l’insensibilité de son frère ; il en fit la comparaison avec François, et il se demanda d’où pouvait venir cette différence. Il crut comprendre qu’elle provenait de l’éducation différente qu’ils avaient reçue Adolphe et lui, élevés légèrement, sans religion, sans principes, ne vivant que pour le plaisir et la dissipation ; François, élevé pieusement, sérieusement, quoique gaiement, pratiquant la religion et la charité, s’oubliant pour les autres et faisant passer le devoir avant le plaisir.

Maurice :

« Il faut que j’en parle à François, et si j’ai deviné juste, je changerai de manière de penser et de vivre, et je crois que j’en serai plus heureux. »


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16 avril 2011


Carole

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CHAPITRE 17 : HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES :

Christine arriva le lendemain comme d’habitude pour savoir des nouvelles du malade ; les larmes lui vinrent aux yeux quand elle sut combien l’incendie et la chute avaient défiguré le pauvre Maurice, et le désespoir dans lequel il était plongé à l’arrivée de François ; elle fut très contente du second succès de son ami.

Christine :

Je suis sûre que tu finiras par le rendre excellent. C’est comme moi ; tu m’obliges à devenir bonne, rien que par amitié pour toi. Je ne sais ce que je serais capable de faire pour toi.

François :

Tu ne ferais pas de mauvaises choses, bien certainement.

Christine :

Oh non ! d’abord parce que tu ne m’en conseillerais jamais, et puis parce que je te ferais de la peine et à ton papa aussi en faisant mal.

François :

Bonne Christine ! je plains le pauvre Maurice, s’il doit rester infirme, de n’avoir pas une chère petite Christine comme moi.

Christine :

Il n’a qu’à prendre pour amie une des demoiselles Guibert.

François :

Ce ne sont pas des Christine. »

Domestique du château de Nancé :

« M. de Nancé demande M. François et Mlle Christine. »

Les enfants coururent chez M. de Nancé.

François :

« Vous nous demandez, papa ?

M. de Nancé :

Oui, chers enfants ; je reçois un petit mot de Mme des Ormes qui me demande d’aller de suite chez elle avec toi, François, et avec toi, Christine ; je ne sais pas ce qu’elle désire de nous. Il faut y aller, mes enfants ; apprêtez-vous, nous irons à pied par les prairies. »

Les enfants et Isabelle furent prêts en cinq minutes ; M. de Nancé les attendait sur le perron ; ils coururent gaiement en avant. M. de Nancé les suivait avec Isabelle.

M. de Nancé (pour lui-même) :

« Que peut me vouloir Mme des Ormes ? Elle est si bizarre, si absurde, que je crains toujours quelque sottise dont ma petite Christine serait victime… et mon pauvre François aussi par conséquent… Je vais le savoir bientôt, au reste ; la voici qui vient au-devant de nous. »

Effectivement, Mme des Ormes, ne pouvant attendre patiemment l’arrivée de M. de Nancé, accourait comme une jeune personne de quinze ans, cueillant une fleur, poursuivant un papillon, gambadant et pirouettant.

Mme des Ormes :

Venez vite, Monsieur de Nancé, que je vous dise une bonne nouvelle. M. des Ormes vient d’acheter un hôtel à Paris ; superbe hôtel ! Je donnerai des bals, des concerts… Non, pas de concerts ; je n’aime pas la musique. Des tableaux vivants ; c’est charmant. Vous figurerez dans mes tableaux vivants ; vous ferez le roi Assuérus, et moi la reine Esther, et mon mari l’oncle Mardochée ; ah, ah, ah ! mon mari en Mardochée avec une grande barbe blanche ! N’est-ce pas que ce sera amusant ?

M. de Nancé (gravement) :

Très amusant, Madame ; mais ce n’est pas pour cela que vous m’avez fait venir avec les enfants ?

Mme des Ormes :

Si fait, si fait ; c’est pour vous proposer de venir demeurer avec nous dans mon hôtel ; vous prendrez le rez-de-chaussée, que je vous louerai dix mille francs, mais à la condition que, les jours de réception, on soupera dans votre appartement.

M. de Nancé :

C’est impossible, Madame. D’abord je ne joue pas la comédie ; ensuite je passe mes hivers à la campagne avec mon fils.

Mme des Ormes :

À la campagne ! Quel dommage ! J’avais si bien arrangé tout cela ! Vous auriez fait un superbe Assuérus. »

M. de Nancé ne put s’empêcher de sourire : tout cela lui parut d’un tel ridicule, que, pour le faire sentir à Mme des Ormes et pour l’en dégoûter, il lui dit :

M. de Nancé :

« Prenez Paolo, Madame ! Ordonnez-lui de laisser pousser sa barbe et ses moustaches ; il jouera tout ce que vous voudrez.

Mme des Ormes :

Tiens ! c’est une idée. Quand vous serez chez vous, envoyez-moi Paolo. Adieu, mon cher Monsieur de Nancé ; au revoir, je pars demain. Christine, dis adieu à tes amis, nous partons demain.

Christine :

François, mon cher François ! je ne veux pas le quitter ! Laissez-moi avec lui, maman ; je vous en supplie, ne m’emmenez pas.

François :

Madame, Madame, laissez-moi ma chère Christine ! Je serai si malheureux sans elle ! De grâce, je vous en prie, ne l’emmenez pas. »

Et tous deux se jetèrent en sanglotant au cou l’un de l’autre.

Mme des Ormes :

Eh bien ! eh bien ! qu’est-ce que cela ? Quelle scène absurde ! Vas-tu finir de pleurer, Christine. Cela m’ennuie de voir pleurer.

Christine :

Je pleurerai toujours tant que je serai séparée de François.

Mme des Ormes :

Je t’enverrai à Séraphin, à Franconi !

Christine :

Je ne veux pas de Séraphin sans François ; je veux rester avec François.

Mme des Ormes :

Dieu ! quel ennui ! Que vais-je devenir avec une figure pleurante en face de moi ? Mon bon Monsieur de Nancé, de grâce, venez faire Assuérus.

M. de Nancé :

Impossible, Madame ; je ne me ferai jamais comédien.

Mme des Ormes :

Que faire alors ? Venez à mon secours.

M. de Nancé :

Madame… »

M. de Nancé hésita.

Mme des Ormes :

Quoi, quoi ? dites, dites, mon cher Monsieur de Nancé. Délivrez-moi de cet ennui ; je ne peux pas supporter la lutte.

M. de Nancé :

Madame,… je vous offre un moyen de vous en délivrer. Laissez-moi Christine ; vous serez bien plus libre, sans aucun embarras, aucune gêne.

Mme des Ormes :

Mais pour vous quel ennui ! quelle charge !

M. de Nancé :

Non, Madame ; je jouirai d’abord du bonheur de ces deux enfants, et puis de la satisfaction de vous rendre un service, quelque léger qu’il soit.

Mme des Ormes :

Léger ? mais c’est un énorme service que vous me rendez. C’est vrai ! Cette pauvre Christine ! elle serait sans cesse dérangée de sa chambre pour mes soirées, mes dîners : elle serait mal, très mal. Chez vous elle sera très bien ; c’est une chose décidée alors. Je vous l’envoie demain avec Isabelle. Seulement, comme j’ai besoin de mes chevaux et de mes gens, je l’enverrai dans la charrette de la ferme avec ses effets.

M. de Nancé :

Ne dérangez personne, Madame, j’irai prendre moi-même Christine et Isabelle.

Mme des Ormes :

Merci, cher Monsieur ; vous me rendez un service d’ami ; je vous en remercie infiniment. Envoyez-moi Paolo pour Assuérus. »

M. de Nancé, délivré de son inquiétude pour François et Christine, rit bien franchement à la pensée de Paolo en Assuérus. Mais il promit de l’envoyer le soir même. Il allait s’éloigner, lorsque Mme des Ormes le rappela.

Mme des Ormes :

« Monsieur de Nancé !… Cher Monsieur de Nancé, vous êtes si bon, que vous voudrez bien, j’en suis sûre, compléter votre obligeance en prenant Christine aujourd’hui même ; j’ai tant à faire ! M. des Ormes est parti ce matin ; je dîne chez ma belle-sœur de Cémiane ; je ne verrai pas Christine ; alors j’aime mieux vous la donner de suite.

M. de Nancé :

De tout mon cœur, chère Madame : quand faut-il que je vienne la prendre ?

Mme des Ormes :

Tout de suite ! Remmenez-la, et envoyez votre carriole pour ses effets, qu’Isabelle mettra dans une malle. Adieu, Christine ; adieu, ma fille ! sois bien sage, bien obéissante ; ne fais pas enrager ce bon M. de Nancé, qui veut bien de toi. Au revoir, dans six ou sept mois. »

Elle embrassa Christine sur les deux joues, serra la main de M. de Nancé, et s’éloigna en courant et sautillant comme elle était venue.

Quand elle se fut éloignée, Christine et François, dont le cœur bondissait de joie, se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, puis Christine se jeta dans ceux de M. de Nancé, qu’elle embrassait en répétant :

Christine :

« Mon père ! mon père ! mon bon père ! Vous m’avez sauvée ! Que je vous aime, cher, cher père ! »

M. de Nancé, attendri, lui rendit ses baisers.

M. de Nancé :

« Chère enfant ! Oui, je suis ton père d’adoption ; tu sais si je t’aime tendrement. »

Et il réunit dans ses bras ces deux enfants dont l’un était à lui, et dont l’autre lui était seulement confié, mais il les aimait presque d’une égale tendresse. La rentrée au château de Nancé fut triomphale ; des cris de joie annoncèrent à Bathilde le séjour de Christine au château. Le dîner, la soirée furent une fête et un éclat de rire continuel. Christine se coucha, installée dans la maison de son cher François et fut longtemps à s’endormir, tant la joie l’agitait. François était au moins aussi heureux ; et M. de Nancé l’était plus sérieusement et plus profondément.


16:28
16 avril 2011


Carole

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18

CHAPITRE 18 : PAOLO, PRIS, S’ECHAPPE :

Aussitôt après être rentré, M. de Nancé envoya chercher Paolo et le fit mener de suite chez Mme des Ormes, qui l’attendait avec impatience. Dès qu’elle l’aperçut, elle courut à lui.

Mme des Ormes :

Arrivez, arrivez vite, mon cher Paolo ; j’ai besoin de vous. M. de Nancé vous a-t-il parlé ?

Paolo :

Non, Signora ; il m’a seulement dit, avant que z’aie pou descendre de la voitoure : « Partez vite, mon cer, Madama des Ormes vous attend ». Et la voitoure m’a remmené si vite que z’en avais le vertize. Ce bon M. de Nancé, il a des cevaux qui courent comme des diavolo.

Mme des Ormes :

Bon ! c’est très bien ! Je pars demain pour Paris ; je laisse Christine à M. de Nancé ; mon mari a acheté un hôtel charmant, je donnerai des soirées, des bals et j’ai besoin de vous.

Paolo :

De moi ! Oh ! Signora ! ze ne sais pas danser, voltizer en tournant comme la sarmante Signora des Ormes. Ze ne peux vous servir à rien et z’aime mieux rester avec M. de Nancé.

Mme des Ormes :

Du tout, du tout. J’ai besoin de vous pour mes charades ; vous ferez Assuérus.

Paolo :

Quoi ! c’est des sarades, Signora ? Quoi ! c’est Souérousse ?

Mme des Ormes :

Des charades sont des choses charmantes ; je vous expliquerai cela plus tard. Assuérus est un roi ; ce sera vous.

Paolo :

Mais ze ne peux pas être roi, Signora. Ze ne souis qu’un pauvre médecin italien.

Mme des Ormes :

Que vous êtes nigaud, mon cher ! Vous ne serez pas roi pour de bon, ce sera pour rire ; et je serai votre Esther, votre femme.

Paolo (effrayé) :

Oh ! Signora, c’est impossible ! Ce bon M. des Ormes ! Non, non ! Ze ne pouis pas accepter ça, Signora. Ze souis trop zeune pour que vous soyez ma femme.

Mme des Ormes :

Mais puisque je vous dis que tout cela est pour rire, pour s’amuser. Il faut absolument que je vous emmène.

Paolo :

Signora, de grâce ! laissez-moi avec M. de Nancé, mon bon ami. Ze souis trop bête pour être un roi.

Mme des Ormes :

Ça ne fait rien. Assuérus était très bête. Vous allez coucher ici ; je vous emmènerai demain avec moi. Brigitte, faites préparer un lit pour M. Paolo, je l’emmène à Paris. Sans adieu, mon cher Paolo. Brigitte, faites préparer un dîner pour M. Paolo. Je pars ; à demain. »

Mme des Ormes sauta dans un coupé, qui s’éloigna rapidement. Paolo resta sur le perron sans voix et sans mouvement. Revenant à lui enfin et se frappant la tête de ses poings :

Paolo :

« Imbécile ! qu’ai-ze fait ? Elle va m’emmener ! ze ne veux pas moi avoir oune femme si horrible et si ridicoule ! Ze veux la laisser au pauvre M. des Ormes !… Quel diable d’Assouérous ! Ze ne souis par Assouérous ! ze souis le pauvre Paolo, et ze veux être le pauvre Paolo et rester avec le bon M. de Nancé, qui ne me fait zamais enrazer comme cette femme ridicoule. Et ze veux rester et donner des leçons à mon petit François… Quel bon garçon !… Et à ma Christinetta !… Quelle bonne, douce demoiselle ! Si vive, si gaie ! et qui vous entortille avec ses grands yeux bleus si doux, et qui rient toujours… Quoi faire ? Ze vais parler à M. de Nancé ; ze me moque bien du dîner de la Signora ; ze ne veux pas de son dîner, moi. »

Paolo partit en courant, malgré les cris de Brigitte, et arriva tout essoufflé chez M. de Nancé au moment où les enfants venaient de se coucher.

M. de Nancé :

Qu’y a-t-il donc, mon pauvre Paolo ? Vous arrivez comme un homme poursuivi par des loups.

Paolo :

Oh ! caro Signor, z’aimerais mieux oune bande de loups que Mme des Ormes ; ze me souis sauvé cé vous ; elle veut m’emmener, me faire roi Assouérous, m’épouser. C’est impossible, Signor ! impossible ! Ze ne veux pas être son mari ! Ze ne veux pas sasser ce pauvre M. des Ormes ! Quoi faire, Signor ! elle va me relancer partout ; à Arzentan, cé vous, partout ! »

M. de Nancé riait à se tenir les côtes ; il calma le pauvre Paolo, lui expliqua ce que Mme des Ormes voulait de lui, et quelle serait la vie qu’il mènerait à Paris. Paolo frémit, pria M. de Nancé de le cacher jusqu’après le départ de sa persécutrice et de lui permettre de venir passer quelques jours chez lui, de peur que Mme des Ormes ne le fît enlever à Argentan. M. de Nancé lui promit secours et protection, consentit volontiers à le garder tant qu’il voudrait rester à Nancé, et lui demanda où il avait dîné.

Paolo :

Noulle part, Signor ! Cette femme m’a fait perdre la tête et l’appétit.

M. de Nancé :

Vous allez dîner ici, mon pauvre Paolo. Je vais dire qu’on vous prépare à dîner et à coucher. »

Pendant que Paolo tremblait d’être enlevé, Mme des Ormes se fâchait et grondait tous ses gens pour avoir laissé échapper ce pauvre Paolo. Elle commanda qu’on allât au petit jour à Argentan, et qu’on le lui ramenât de gré ou de force ; mais le lendemain la carriole revint sans Paolo, qu’on n’avait pu trouver nulle part. Grande colère de Mme des Ormes, qui n’avait plus le temps d’aller à sa recherche : elle partit furieuse, arriva de même et trouva à redire à tout ce que son mari avait fait dans l’appartement ; elle donna divers ordres contraires à ceux qu’avait donnés M. des Ormes, et, aussitôt arrivée, elle annonça qu’elle aurait une grande soirée dans quinze jours, vers le 15 décembre. Et dès le lendemain elle commença sa vie dissipée et tourbillonnante, visites, emplettes, dîners, spectacles, soirées, se couchant à trois et quatre heures du matin, se levant à midi, une vie de femme du monde, c’est-à-dire de folle. Elle se mit à organiser ses charades, mais elle trouvait difficilement des acteurs et actrices. Quand on sut qu’elle voulait faire le rôle d’Esther, personne ne voulut faire Assuérus. Dans son désespoir, elle écrivit à Paolo :

Mme des Ormes :

« Mon cher, mon bon Paolo, je vous demande en grâce de me donner huit jours. Prenez demain le chemin de fer ; descendez chez moi, dans mon hôtel, rue de la Femme-Sans-Tête, 18. Je ne vous garderai que huit jours au plus ; et comme je ne veux pas vous faire perdre l’argent que vous font gagner vos leçons, je vous donnerai cinq cents francs le jour de votre départ. J’ai absolument besoin de vous ; sans vous, ma fête est manquée. Si vous me refusez, je ne vous reverrai de ma vie et je vous défendrai de voir Christine. Ne répondez pas, mais arrivez vite.
« CAROLINE DES ORMES. »

Quand Paolo reçut cette lettre, il retomba dans le désespoir ; M. de Nancé, après avoir ri de la persévérance de Mme des Ormes, conseilla à Paolo de se rendre à ses vœux et de prendre le chemin de fer de midi qui l’amènerait à Paris à quatre heures. Paolo soupira, pleura même, se tapa la tête et partit, maudissant la signora et ses charades. Il était attendu ; on le reçut avec enthousiasme ; sans lui donner le temps de se reposer, Mme des Ormes l’entraîna dans le salon où se faisaient les répétitions ; tous les acteurs y étaient ; ils accueillirent Paolo avec des éclats de rire que ne justifiaient que trop son air effaré, étrange, son attitude embarrassée et son apparence misérable ; car pour ménager son habit de parade, il avait mis sa redingote râpée et tachée, des souliers ferrés, le reste à l’avenant.

Mme des Ormes le traînant par la main, le présentant à tout le monde :

Mme des Ormes :

« Voici mon Assuérus ; commençons la répétition. »

On plaça Paolo sur une estrade ; l’un lui leva le bras, l’autre la jambe ; on lui ouvrit la bouche, on lui tira le nez, on hérissa ses cheveux ; tous riaient à se tordre, excepté Paolo, qui, impatienté de ces plaisanteries et de ces rires, bondit de dessus l’estrade au milieu du salon, et cria avec colère :

Paolo :

« Ze ne veux pas qu’on me tiraille comme un veau qu’on égorge. Ze veux qu’on me respecte et qu’on me donne à manzer. Si la Signora me fait des farces comme ça, moi, Paolo, ze prends la dilizenze et m’en retourne à Arzentan. »

Toute la société rit de plus belle, mais se retira devant les yeux enflammés et les gestes furieux de Paolo. Mme des Ormes lui expliqua que c’était une répétition, qu’on allait lui servir un bon repas ; elle le flatta, le calma, et puis elle sonna pour qu’on le menât dans sa chambre. Elle pria ces messieurs et ces dames de ne pas se décourager, que tout irait bien, maintenant qu’elle tenait son Assuérus, et qu’elle se chargeait de lui faire répéter son rôle et ses pauses.

Le jour de la représentation arriva. Le salon était plein de monde ; deux tableaux avaient été passablement exécutés, Esther et Assuérus, qui excitaient d’avance les rires de l’assemblée, étaient attendus avec impatience ; enfin la toile se leva. Assuérus, raide comme un soldat au port d’armes, le sceptre sur l’épaule en guise de fusil, regardait les spectateurs d’un œil hébété et terrifié ; Esther, demi-agenouillée devant lui, les bras étendus, le regardait d’un œil suppliant.

Mme des Ormes (tout bas) :

« Abaissez votre sceptre sur ma tête »…

…avait-elle dit tout bas, au moment où la toile allait se lever.

Assuérus l’abaissa, mais trop tard, convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur la tête de Mme des Ormes ; le coup était si violent, si imprévu, qu’elle ne put s’empêcher de porter la main à sa tête en poussant un léger cri. Assuérus, éperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta à bas de l’estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d’un air courroucé ses invités, qui riaient à qui mieux, mieux, s’approcha de la rampe et voulut parler ; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et détaché, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin, redoublèrent les éclats de rire ; on n’avait jamais vu pareille Esther. Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo de l’échec qu’elle subissait. Mais Paolo n’y était plus ; devinant la confusion et la colère de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui avait donnés M. des Ormes le matin même, et courut au chemin de fer pour y attendre le premier départ. Le lendemain, de bonne heure, il était à Nancé, racontant sa mésaventure qu’il bénissait puisqu’il lui devait d’être débarrassé de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantés de le revoir ; il leur raconta les beautés de Paris telles qu’il les avait vues et jugées, et les ennuis des répétitions, des dîners et des soirées de Mme des Ormes tels qu’il les avait éprouvés.

Peu de jours après, il reçut une lettre furieuse de son Esther ; elle le traitait de mal élevé, de brutal, de goujat, de voleur même, pour avoir accepté et emporté les cinq cents francs que son mari avait eu la sottise de lui donner.

Paolo (riant) :

« Ze les ai bien gagnés ; quant à ses inzures, ze m’en moque et je m’en bats l’œil et le mollet. Mas ze vais la défourioser. Ze vais lui dire des soses…, des soses qui lui feront ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodil. »

Et se mettant à table, il écrivit :

Paolo :

« Ô Signora ! ô bella ! ô adorable ! comment est-il possible qu’Assouérous reste comme oune homme de carton devant la belle Esther ! Z’ai fait tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux éparpillés, mon sceptre de bois, z’ai donné une calotte sans le vouloir, ze vous zoure, Signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de douleur ma cétive personne, que moi, Paolo, roi Assouérous, zé mé souis sauvé et z’ai couru comme un dératé zousqu’à la dilizence du cemin de fer. Pardonnez, Signora de mon cœur, Signora de mon âme, et recevez encore votre humble, soumis et éternel esclave.
« PAOLO PERONNI. »
« II faut que ze montre à M. de Nancé ; c’est zoliment zoli ce que z’ai écrit.

Paolo (entrant chez M. de Nancé) :

« Monsieur de Nancé, Signor, venez, ze vous prie, lire ma réponse ! Vous me direz si ce n’est pas sarmant. Voici la lettre, voilà la réponse. »

M. de Nancé sourit à la lecture du style de Mme des Ormes, et éclata de rire en lisant la réponse de Paolo. Celui-ci, enchanté de l’effet qu’il avait produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu’aux oreilles, que M. de Nancé témoignât tout haut son admiration.

M. de Nancé (lui rendant les lettres) :

Mon cher Paolo, votre lettre est dans son genre aussi ridicule que celle de Mme des Ormes. Elle vous injurie comme un Auvergnat, et vous lui répondez par une moquerie par trop évidente.

Paolo :

Cer Monsieur de Nancé, ze ne souis pas bête, quoique z’aie l’air d’oune imbécile ; c’est comme ça qu’il faut faire avec cette Signora absourdissima. Elle croit qu’elle est souperbe, zé lui dis qu’elle est souperbe ; elle croit que zé l’adore. Voilà la Signora ensantée ; ze souis peut-être le seul qui dise comme elle ; alors elle pardonne et ne se fasse pas quand ze viens donner des leçons à ma Christinetta. Voilà pourquoi z’ai écrit comme oune imbécile.

M. de Nancé :

Nous verrons si vous avez deviné juste, mon cher Paolo ; je le désire pour vous. »

Deux jours après, Paolo entra triomphant chez M. de Nancé, et lui présenta une lettre.

Paolo :

« Prenez, Signor, lisez, voyez si Paolo est oune bête ! »

M. de Nancé déploya le papier et lut :

Mme des Ormes :

« Mon bon et cher Paolo, votre charmante lettre m’a touchée et m’a bien fait regretter les injures que je vous ai écrites. Pauvre Paolo ! Pardonnez-moi ; je vous accepte pour esclave et je vous traiterai en bonne maîtresse. Adieu, mon esclave. Je m’amuse beaucoup, je donne des bals ; je danse toute la nuit.
« CAROLINE DES ORMES. »

M. de Nancé (levant les épaules) :

« Folle ! Que je suis heureux d’avoir pu tirer ma chère Christine de cette maison de folie et de dissipation ! »


16:28
16 avril 2011


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19

CHAPITRE 19 : CHRISTINE EST BONNE, MAURICE EST EXIGEANT :

L’hiver se passait doucement et agréablement au château de Nancé. François et Christine accompagnaient M. de Nancé dans ses promenades de propriétaire, aidaient à la plantation des arbres, au tracé des chemins, etc. Elles étaient précédées et suivies des leçons de Paolo et de M. de Nancé. François sacrifiait quelquefois une promenade pour aller voir le pauvre Maurice, toujours si heureux de ces visites ; Maurice questionnait beaucoup François, lui demandait des conseils, et en profitait au point d’avoir amené un changement complet dans son caractère. Il devenait doux, humble, raisonnable. Adolphe, tout en reconnaissant ce changement favorable, s’éloignait de plus en plus de son frère et détestait François chaque jour davantage. Maurice sortait depuis quelque temps, mais il ne s’était encore fait voir à personne. Un jour, il demanda à François si M. de Nancé voudrait bien lui permettre d’aller le voir au château. François l’assura que M. de Nancé serait charmé de le recevoir ainsi que Christine.

Maurice :

Christine ? Je croyais Mme des Ormes partie depuis longtemps.

François :

Oui, il y a trois mois qu’elle est partie, mais elle nous a laissé Christine et Isabelle.

Maurice :

Christine est avec toi ? Comme tu es heureux d’avoir une si bonne et si gentille petite fille !

François :

Oui, tu dis vrai ! très heureux ! Si tu la connaissais mieux, tu verrais comme elle est bonne, dévouée, aimable, gaie, charmante ! Et comme elle nous aime, papa et moi ! Elle nous dit, tout en riant, des choses si aimables, si affectueuses, que nous en sommes attendris, papa et moi.

Maurice :

Oh oui ! Je la connais bien.

François :

Je ne t’en parlais jamais, parce que le croyais que tu ne l’aimais pas.

Maurice :

Je la détestais comme je te détestais quand j’étais méchant ; mais, à présent que je me souviens comme elle te défendait, comme elle t’aimait, je l’aime moi-même beaucoup, et je voudrais qu’elle m’aimât. Quand pourrai-je venir chez toi ?

François :

Veux-tu venir demain ? je préviendrai papa.

Maurice :

Très bien ; au revoir, à demain à deux heures. »

Ils se séparèrent et François annonça la visite de Maurice. M. de Nancé en fut bien aise pour François, qui formait là une nouvelle et agréable intimité.

Le lendemain, quand Maurice entra, embarrassé et honteux de sa ridicule apparence, François et Christine coururent à lui. Christine fut presque effrayée et repoussée au premier aspect. mais, surmontant sa répugnance par un sentiment de bonté, elle s’approcha de Maurice et l’embrassa.

Christine :

« Pauvre Maurice, je sais combien vous avez souffert ; j’ai tout su par François.

Maurice :

Qui m’a pardonné comme vous me pardonnez, bonne Christine. Dieu m’a bien puni de mes méchantes moqueries à l’égard du bon François. Je riais de votre amitié pour lui, de votre généreuse défense contre mes ignobles attaques. À présent je comprends le bonheur d’être aimé et défendu par un ami, et j’envie son heureux sort d’avoir une amie telle que vous.

Christine :

Moi ! je suis une pauvre petite amie qui dois tout à François et à M. de Nancé ! Sans eux je serais ignorante, sotte, méchante.

Maurice :

Ignorante, peut-être ! Mais sotte et méchante, jamais.

M. de Nancé (entrant) :

Bonjour, mon bon Maurice. Vous voilà bien mieux, mon ami ; et votre courage se soutient ; je sais par François combien vous êtes patient, résigné et… amélioré, pour tout dire.

Maurice :

C’est François qui m’a fait du bien par sa bonté, Monsieur. Moi qui avais été si méchant pour lui, et lui…

M. de Nancé :

Ne parlons pas du passé, mon ami, et profitons du présent. Venez nous voir souvent ; nous sommes très heureux ici. Ma petite Christine est gaie comme un pinson, douce comme une colombe et bavarde comme une pie : j’entends, une pie bien élevée et raisonnable, ce qui la rend très agréable et jamais incommode. »

Christine sourit et baisa la main de M. de Nancé. Maurice voulut lui prendre le bras, car il marchait péniblement avec ses jambes tortues ; le premier mouvement de Christine fut de céder à sa répugnance et de reculer ; mais, rencontrant le regard peiné de François, elle se rapprocha et tendit son bras à Maurice.

Maurice :

Vous aimez peut-être mieux courir ou marcher en liberté, Christine ?

Christine :

Non, non, je vais vous aider à marcher ; cela me fera plaisir. Appuyez-vous bien ; Maurice, n’ayez pas peur ; je peux vous soutenir.

Maurice :

Bonne Christine, serez-vous aussi mon amie comme vous l’êtes de François ?

Christine :

Comme de François, jamais. Je ferai ce que je pourrai pour vous, je vous aiderai, je vous amuserai, je vous rendrai des services. Mais pour François, c’est autre chose. Je ne peux aimer personne comme j’aime François et M. de Nancé. »

François était enchanté de cette déclaration si franche de Christine ; Maurice redevenait triste ; bientôt il se plaignit d’éprouver de la fatigue, et on rentra ; après une demi-heure de conversation, il se leva, dit adieu à tout le monde et s’en alla. Christine courut à lui, lui offrit son bras ; il l’accepta en souriant tristement.

Maurice :

« Christine, je suis bien malheureux, et je n’ai pas un ami.

Christine :

Vous avez François. Et François vaut tous les amis du monde. Adieu, Maurice, à bientôt, j’espère. »

Christine rentra dans le salon. Elle s’approcha de M. de Nancé, qui lisait dans un fauteuil, et, lui passant un bras autour du cou :

Christine :

« Mon père.

M. de Nancé (l’embrassant et posant son livre) :

Ah ! ah ! ceci annonce une confidence ou une confession. Voyons, de quoi s’agit-il, mon enfant ?

Christine (tout bas) :

Mon père, Maurice me répugne : je le déteste ; je sens que c’est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je lui donne le bras. Et j’ai été bien fausse, car je lui ai offert mon bras pour l’aider à s’en aller et je lui ai dit : « À bientôt, j’espère », quand je voudrais ne le revoir jamais.

M. de Nancé :

Tu n’as pas été fausse, ma fille ; tu as été bonne ; tu as senti que ton aversion était injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le détestes-tu ?

Christine (s’animant) :

C’est depuis qu’il m’a demandé de l’aimer comme j’aime François. En moi-même, je le trouvais sot et ridicule. Lui ! Maurice ! que je connais à peine, l’aimer comme j’aime François, comme je vous aime, vous qui êtes si bon pour moi depuis quatre ans ! François qui est mon frère, vous qui êtes mon père ! Que j’aime un étranger comme vous ! C’est bête et sot ! Et pour cela, je ne peux plus le souffrir.

M. de Nancé (l’embrassant à plusieurs reprises) :

Ma chère enfant, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous t’aimons de tout notre cœur ; mais il ne faut pas que tu te moques de ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d’un malheureux infirme, sans aucune affection au monde, car on m’a dit que depuis qu’il était difforme, son frère même rougissait de lui. Tu vois, ma chère petite, que c’est une vraie charité d’être bonne pour lui.

Christine :

Bonne, je veux bien, mon père, mais je ne peux pas et je ne veux pas l’aimer comme j’aime François et vous.

M. de Nancé :

Tu n’y es pas obligée, mon enfant, mais tu ne dois pas le détester. Je serais bien triste de te voir détester quelqu’un.

Christine :

Vous ! triste ? Par ma faute ? Oh ! mon père ! jamais je ne détesterai personne, pas même Maurice.

M. de Nancé :

C’est bien, mon enfant ; je te remercie de ta promesse et de ta confiance.

Christine :

Je serais bien fâchée de vous cacher quelque chose, mon cher père, surtout quand c’est du mal. »

François entra au moment où un dernier baiser de Christine terminait la conversation.

François :

Ce pauvre Maurice me fait pitié ! il est parti si triste, plus triste que je ne l’ai vu depuis longtemps.

Christine :

Qu’est-ce qu’il a ? Qu’est-ce qu’il veut ?

François :

Comment, ce qu’il a ? Tu as bien vu comme il est tortu, bossu, défiguré ?

Christine :

Oui, j’ai vu ; il est horrible, affreux.

François :

Eh bien, c’est ça qui l’attriste ; il a bien vu que tu t’approchais avec répugnance, presque avec dégoût.

Christine :

C’est vrai, mais c’est sa faute.

François :

Comment, sa faute ? C’est sa chute pendant l’incendie qui l’a si terriblement défiguré.

Christine :

Oui, mais écoute, François ; avant je ne l’aimais pas, parce qu’il était méchant pour toi. Le bon Dieu l’a puni ; je l’ai plaint beaucoup et je lui ai pardonné quand il est devenu bon et qu’il t’a aimé. Aujourd’hui, quand il est entré, il m’a fait pitié et j’étais disposée à lui porter un peu d’amitié mais il m’a demandé de l’aimer comme je t’aime, et alors… (le visage de Christine exprima une rive émotion) alors… je l’ai,… je ne l’ai plus aimé du tout. Je l’ai trouvé ridicule et bête ! C’est sot de sa part ; cela prouve qu’il n’a pas de cœur, qu’il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j’ai pour toi et pour notre père ; il ne comprend pas que je ne peux aimer personne comme je vous aime ; que je ne suis heureuse qu’ici, avec vous, et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand maman et papa reviendront, je serai désolée. »

Christine fondit en larmes ; François la consola de son mieux, ainsi que M. de Nancé, qui lui dit qu’elle était une petite folle ; que ses parents ne songeaient pas encore à revenir ; que personne ne l’obligeait à aimer Maurice ; qu’elle ne lui devait que de la compassion et de la bonté. Christine essuya ses yeux, avoua qu’elle avait été un peu sotte et promit de ne plus recommencer.

Christine :

« Seulement, je te demande, François, de ne pas me laisser trop souvent pour aller voir Maurice et de ne pas l’aimer autant que tu m’aimes.

François :

Sois tranquille, Christine ; tu seras toujours celle que j’aimerai par-dessus tout, excepté papa. »


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16 avril 2011


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CHAPITRE 20 : SURPRISE DESAGREABLE QUI NE GÂTE RIEN :

Les beaux jours du printemps arrivèrent et rendirent la campagne encore plus agréable aux habitants du château de Nancé ; Paolo était devenu l’homme indispensable. Dévoué, affectionné comme un chien fidèle, il était toujours prêt à tout ce qu’on lui demandait ; pour M. de Nancé, c’étaient les affaires, les comptes, l’arrangement de la bibliothèque, les courses lointaines, et autres travaux, qu’il accomplissait avec un zèle, un empressement que rien n’arrêtait. Pour les enfants, c’étaient des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des leçons de menuiserie, de gymnastique, des établissements de cabanes, de berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et dévoué. M. de Nancé lui avait demandé de venir demeurer chez lui, l’éducation de François et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance. Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des Ormes semblaient avoir oublié l’existence de leur fille ; excepté une lettre que M. des Ormes écrivait à Christine à peu près tous les mois, elle n’entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s’était pas informée une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de musique, de tout ce qui compose l’éducation d’un enfant. Christine ne songeait pas encore à ces détails, mais elle avait un sentiment vague et pénible de l’abandon de ses parents, et un sentiment tendre et reconnaissant de ce que M. de Nancé faisait pour son éducation, pour son amélioration ; elle éprouvait aussi une grande reconnaissance des soins que donnait Paolo à son instruction ; elle l’aimait très sincèrement ; lui, de son côté, admirait son intelligence, sa facilité à retenir et à comprendre : elle venait d’avoir dix ans ; elle avait commencé son éducation à huit ans, et en piano, italien, histoire, géographie, dessin, elle était avancée comme l’est une bonne élève de dix à onze ans ; elle avait donc regagné tout le temps perdu. Isabelle aussi lui inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne cessait de remercier son cher François de l’avoir décidée à se charger de Christine.

Isabelle :

« Quelle heureuse position tu m’as faite, mon cher François, entre toi et Christine, chez ton excellent père ; rien ne manque à mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours ! »

Il dura jusqu’à l’été. Un jour de juillet, que les enfants, aidés de M. de Nancé et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au milieu d’eux ; c’était Mme des Ormes. La surprise les rendit tous immobiles ; rien n’avait fait pressentir sa visite.

Mme des Ormes :

Eh bien, Monsieur de Nancé ; eh bien, mon cher esclave Paolo ; eh bien, Christine, vous ne me dites rien ? »

M. de Nancé salua froidement et sans mot dire. Paolo salua gauchement et devint rouge comme une pivoine. Christine alla embrasser sa mère, mais Mme des Ormes arrêta une démonstration dangereuse pour son col garni de dentelles et pour sa coiffure emmêlée de fausses nattes et de faux bandeaux ; elle lui saisit les mains, lui donna un baiser sur le front, et, la regardant avec surprise :

Mme des Ormes :

« Comme tu es grandie ! Je suis honteuse d’avoir une fille si grande ! Tu as l’air d’avoir dix ans !

Christine :

Et je les ai, maman, depuis huit jours.

Mme des Ormes :

Quelle folie ! Toi, dix ans ! Tu en as huit à peine !

Christine :

Je suis sûre que j’ai dix ans, maman.

Mme des Ormes :

Est-ce que tu peux savoir ton âge mieux que moi ? Je te dis que tu as huit ans, et je te défends de dire le contraire. Puisque j’ai à peine vingt-trois ans, tu ne peux avoir plus de huit ans. »

Personne ne répandit ; elle mentait et se rajeunissait de dix ans, car elle s’était mariée à vingt-deux, ans, et Christine était née un an après son mariage.

Mme des Ormes :

« Monsieur de Nancé, je vous remercie d’avoir gardé Christine si longtemps ; elle a dû bien vous ennuyer.

M. de Nancé :

Au contraire, Madame, elle nous a fait passer un hiver et un printemps fort agréables.

Mme des Ormes :

En vérité ! Mais… alors,… si vous vouliez la garder jusqu’au retour de mon mari ? J’ai tant à faire, tant à arranger dans ce château ! J’ai tout justement besoin de l’appartement de Christine, car j’attends beaucoup de monde. Je serais obligée de la mettre dans les mansardes, et la pauvre petite serait très mal. Et puis elle s’ennuierait à mourir, car je ne peux la laisser descendre au salon quand j’ai quelqu’un ! Elle est trop grande pour… pour perdre son temps. Vous me la rendrez quand je serai seule.

M. de Nancé :

Donnez-la-moi, Madame, quand vous voudrez et le plus que vous pourrez ; mon fils et moi, nous sommes heureux de l’avoir.

Mme des Ormes :

Votre fils ? Ah oui ! c’est vrai ! C’est ce joli petit là-bas. À la bonne heure ! Il ne grandit pas comme une perche, lui ! il ne vous fait pas vieux par sa taille. Adieu, cher Monsieur ! Paolo, venez, avec moi ; j’ai besoin de vous. Adieu, Christine. »

Mme des Ormes fit quelques pas, puis revint.

Mme des Ormes :

« À propos, Christine, tu n’as pas besoin de venir me voir chez moi. Ne la laissez pas venir, cher Monsieur de Nancé. Je viendrai la voir chez vous… Adieu… Eh bien, où est Paolo ?… Paolo !… mon pauvre Paolo ! Il sera parti en avant dans son empressement de me voir. »

Et Mme des Ormes hâta le pas pour rentrer et retrouver Paolo, auquel elle voulait faire exécuter différents travaux dans ses appartements.

M. de Nancé fut quelques minutes avant de revenir de son étonnement. Cette mère retrouvant sa fille sans aucune joie, aucune émotion, après une séparation de huit mois ! ne s’occupant que de la taille et de l’âge de sa fille, qu’elle veut cacher pour se rajeunir elle-même ! c’était plus révoltant encore que l’indifférence passée ; et la tendresse de M. de Nancé pour Christine se révoltait d’un accueil aussi froid.

François et Christine n’étaient pas encore revenus de leur frayeur d’être séparés, et de leur stupéfaction de se sentir réunis pour longtemps.

Christine :

Oh ! François, François ! quel bonheur que j’aie tant grandi ! Je vais tâcher de beaucoup manger pour grandir plus encore et pour rester ici avec toi. »

Christine et François sautaient et battaient des mains dans leur joie ; M. de Nancé rit de bon cœur de la résolution de Christine. Chacun avait compris son bonheur et se livrait à une gaieté bruyante et à des plaisanteries réjouissantes, lorsque Paolo parut, l’air encore effrayé et regardant de tous côtés si la tête de Méduse avait réellement disparu. Se voyant en famille, comme il disait, il se mit aussi à battre des mains, à gambader, à rire tout haut, au grand ébahissement de ses amis ; François et Christine joignirent leur gaieté à la sienne ; M. de Nancé riait en les regardant.

Paolo :

« Ze me souis cacé derrière la gros arbre ! Z’avais oune peur terrible que la Signora ne m’aperçoût et ne me tirât de ma cacette. Quelle Signora terribila ! Aïe ! ze crois que ze l’entends. »

Et Paolo se précipita derrière son arbre. C’était une fausse alerte ; personne ne parut.


 

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