EXTRAIT 2 – La Poursuite
Le lendemain, après avoir mangé et bu, je songeai à mon bonheur.
« Me voici sauvé, pensais-je; jamais on ne me retrouvera, et dans deux jours, quand je serai bien reposé, j’irai plus loin encore. »
A peine avais-je fini cette réflexion, que j’entendis l’aboiement lointain d’un chien, puis d’un second; quelques instants après, je distinguai les hurlements de toute une meute.
Inquiet, un peu effrayé même, je me levai et je me dirigeai vers un petit ruisseau que j’avais remarqué le matin. A peine y étais-je entré, que j’entendis la voix de Jules parlant aux chiens.
« Allons, allons, mes chiens, cherchez bien, trouvez-moi ce misérable âne, mordez-le, déchirez-lui les jambes, et ramenez-le moi, que j’essaye mon fouet sur son dos. »
La frayeur manqua me faire tomber; mais je réfléchis aussitôt qu’en marchant dans l’eau les chiens ne pourraient plus sentir la trace de mes pas; je me mis donc à courir dans le ruisseau, qui était heureusement bordé des deux côtés de buissons très épais. Je marchai sans m’arrêter pendant fort longtemps; les aboiements des chiens s’éloignaient ainsi que la voix du méchant Jules : je finis par ne plus rien entendre.
Haletant, épuisé, je m’arrêtai un instant pour boire; je mangeai quelques feuilles de buissons; mes jambes étaient raides de froid, mais je n’osais par sortir de l’eau, j’avais peur que les chiens ne vinssent jusque-là et ne sentissent l’odeur de mes pas. Quand je fus un peu reposé, je recommençai à courir, suivant toujours le ruisseau, jusqu’à ce que je fusse sorti de la forêt. Je me trouvai alors dans une grande prairie où paissaient plus de cinquante bœufs. Je me couchai au soleil dans un coin de l’herbage; les bœufs ne faisaient aucune attention à moi, de sorte que je pus manger et me reposer à mon aise.
Vers le soir, deux hommes entrèrent dans la prairie.
— Frère, dit le plus grand des deux, si nous rentrions les bœufs cette nuit ? On dit qu’il y a des loups dans le bois.
— Des loups ? Qui est-ce qui t’a dit cette bêtise ?
— Des gens de Laigle. On raconte que l’âne de la ferme des Haies a été emporté et dévoré dans la forêt.
— Bah ! laisse donc. Ils sont si méchants, les gens de cette ferme, qu’ils auront fait mourir leur âne à force de coups.
— Et pourquoi donc qu’ils diraient que le loup l’a mangé ?
— Pour qu’on ne sache pas qu’ils l’ont tué.
— Tout de même il vaudrait mieux rentrer nos bœufs.
— Fais comme tu voudras, frère; je ne tiens ni à oui ni à non.
Je ne bougeais pas dans mon coin, tant j’avais peur qu’on ne me vît. L’herbe était haute et me cachait, fort heureusement; les bœufs ne se trouvaient pas du côté où j’étais étendu; on les fit marcher vers la barrière, et puis à la ferme où demeuraient leurs maîtres.
Je n’avais pas peur des loups, parce que l’âne dont on parlait c’était moi-même, et que je n’avais pas vu la queue d’un loup dans la forêt où j’avais passé la nuit. Je dormis donc à merveille, et je finissais mon déjeuner quand les bœufs rentrèrent dans la prairie : deux gros chiens les menaient. Je les regardais tranquillement, lorsqu’un des chiens m’aperçut, aboya d’un air menaçant, et courut vers moi; son compagnon le suivit. Que devenir ? Comment leur échapper ? Je m’élançai sur les palissades qui entouraient la prairie; le ruisseau que j’avais suivi la traversait; je fus assez heureux pour sauter par-dessus, et j’entendis la voix d’un des hommes de la veille qui rappelait ses chiens. Je continuai mon chemin tout doucement, et je marchai jusqu’à une autre forêt, dont j’ignore le nom. Je devais être à plus de dix lieues de la ferme des Haies : j’étais donc sauvé; personne ne me connaissait, et je pouvais me montrer sans craindre d’être ramené chez mes anciens maîtres.
Les Nouveaux maîtres
Je vécus tranquillement un mois dans cette forêt. Je m’ennuyais bien un peu quelquefois, mais je préférais encore vivre seul que vivre malheureux. J’étais donc à moitié heureux lorsque je m’aperçus que l’herbe diminuait et devenait dure; les feuilles tombaient, l’eau était glacée, la terre était humide.
« Hélas ! hélas ! pensai-je; que devenir ? Si je reste ici, je périrai de froid, de faim, de soif. Mais où aller ? Qui est-ce qui voudra de moi ? »
A force de réfléchir, j’imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis de la forêt, et j’allai dans un petit village tout près de là. Je vis une petite maison isolée et bien propre; une bonne femme était assise à la porte, elle filait. Je fus touché de son air de bonté et de tristesse; je m’approchai d’elle, et je mis ma tête sur son épaule. La bonne femme poussa un cri, se leva précipitamment de dessus sa chaise, et parut effrayée. Je ne bougeai pas; je la regardai d’un air doux et suppliant.
— Pauvre bête ! dit-elle enfin, tu n’as pas l’air méchant. Si tu n’appartiens à personne, je serais bien contente de t’avoir pour remplacer mon pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai continuer à gagner ma vie en vendant mes légumes au marché. Mais… tu as sans doute un maître, ajouta-t-elle en soupirant.
— A qui parlez-vous, grand’mère ? dit une voix douce qui venait de l’intérieur de la maison.
— Je cause avec un âne qui est venu me mettre la tête sur l’épaule, et qui me regarde d’un air si doux que je n’ai pas le cœur de le chasser.
— Voyons, voyons, reprit la petite voix.
Et aussitôt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garçon de six à sept ans. Il était pauvrement mais proprement vêtu. Il me regarda d’un oeil curieux et un peu craintif.
— Puis-je le caresser, grand’mère ? dit-il.
— Certainement, mon Georget; mais prends garde qu’il ne te morde.
Le petit garçon allongea son bras, et, ne pouvant m’atteindre, il avança un pied, puis l’autre, et put me caresser le dos.
Je ne bougeai pas, de peur de l’effrayer; seulement je tournai ma tête vers lui, et je passai ma langue sur sa main.
Georget — Grand’mère, grand’mère, comme il a l’air bon, ce pauvre âne, il m’a léché la main !
La grand’ mère — C’est singulier qu’il soit tout seul. Où est son maître ? Va donc, Georget, par le village et à l’auberge où s’arrêtent les voyageurs : tu demanderas à qui appartient ce bourri. Son maître est peut-être en peine de lui.
Georget — Vais-je emmener le bourri, grand’mère ?
La grand’mère — Il ne te suivrait pas; laisse-le aller où il voudra.
Georget partit en courant; je trottai après lui. Quand il vit que je le suivais, il vint à moi, et, me caressant, il me dit : « Dis donc, mon petit bourri, puisque tu me suis tu me laisseras bien monter sur ton dos ». Et, sautant sur mon dos, il me fit : Hu ! hu !
Je partis au petit galop, ce qui enchanta Georget. Ho ! ho ! fit-il en passant devant l’auberge. Je m’arrêtai tout de suite. Georget sauta à terre; je restai devant la porte, ne bougeant pas plus que si j’avais été attaché.
— Ou’est-ce que tu veux, mon garçon ! dit le maître de l’auberge.
— Je viens savoir, monsieur Duval, si ce bourri, qui est ici à la porte, ne serait pas à vous ou à une de vos pratiques.
M. Duval s’avança vers la porte, me regarda attentivement. « Non ce n’est pas à moi, ni à personne que je connaisse, mon garçon. Va chercher plus loin. »
Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchâmes, demandant de porte en porte à qui j’appartenais. Personne ne me reconnaissait, et nous revînmes chez la bonne grand’mère, qui filait toujours assise devant sa maison.
Georget — Grand’mère, le bourri n’appartient à personne du pays. Qu’allons-nous en faire ? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand quelqu’un veut le toucher.
La grand’mère — En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser passer la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener à l’écurie de notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et un seau d’eau. Nous verrons demain à le mener au marché; peut-être retrouverons-nous son maître.
Georget — Et si nous ne le retrouvons pas, grand’mère ?
La grand’mère — Nous le garderons jusqu’à ce qu’on le réclame. Nous ne pouvons pas laisser cette pauvre bête périr de froid pendant l’hiver, ou bien tomber aux mains de méchants garnements qui la battraient et la feraient mourir de fatigue et de misère.
Georget me donna à boire et à manger, me caressa et sortit. Je lui entendis dire en fermant la porte :
« Ah ! que je voudrais qu’il n’eût pas de maître et qu’il restât chez nous ! »
Le lendemain Georget me mit un licou après m’avoir fait déjeuner. Il m’amena devant la porte, la grand’mère me mit sur le dos un bât très léger, et s’assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de légumes, qu’elle mit sur ses genoux, et nous partîmes pour le marché de Mamers. La bonne femme vendit bien ses légumes, personne ne me reconnut et je revins avec mes nouveaux maîtres.
Je vécus chez eux pendant quatre ans; j’étais heureux; je ne faisais de mal à personne; je faisais bien mon service; j’aimais mon petit maître, qui ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait assez bien. D’ailleurs, je ne suis pas gourmand. L’été, des épluchures de légumes, des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches; l’hiver, du foin et des pelures de pommes de terre, de carottes, de navets : voilà ce qui nous suffit à nous autres ânes.