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SEYLLER, Sandrine – Le Nid

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17:22
16 juin 2013


Christine Sétrin

Modérateur

Castellón, Espagne

messages 784

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SEYLLER, Sandrine – Le Nid

Chaque année des oiseaux nichent dans notre jardin. Le plus souvent des mésanges bleues ou charbonnières, des rouges-gorges, des merles et naturellement des moineaux. L'année dernière, pour la première fois, nous avons eu un couple de sittelles. Ce magnifique oiseau gris-bleu sur le dessus, châtain en dessous, présente une particularité remarquable que je n'ai jamais rencontrée chez un autre oiseau : il est en effet le seul à descendre le long des troncs d'arbres la tête la première, ce qui est très étonnant et passionnant à observer. Dans le fond du jardin nous avons des noisetiers, et j'y ai souvent observé le manège de la sittelle. Elle commence d'abord par descendre à terre à la recherche d'une noisette, et une fois celle-ci trouvée, s'en retourne dans le noisetier. Elle se met alors à parcourir en tout sens le tronc et les branches à la recherche d'un endroit où caler sa noisette. Elle choisit toujours l'intersection de deux branches, y cale soigneusement sa noisette et commence alors à donner des coups de bec dedans pour la percer. Il n'est pas rare que la noisette, sous un coup maladroit, lui échappe et retombe par terre. Elle s'empresse alors de redescendre la chercher et recommence l'opération, et ce, sans ne jamais cependant perdre espoir jusqu'au succès.


Cette année le couple de sittelles n'est pas revenu, mais nous avons déjà eu un nid de rouges-gorges et deux de moineaux. Et malheureusement, comme chaque année, et sans que nous ne puissions rien y faire, notre chien a encore attrapé et tué plusieurs petits. Entre douze jours et quinze jours après la ponte les petits rouges-gorges quittent le nid. Mais ils ne savent pas encore voler et se dissimulent au sol où leurs parents continuent à leur apporter de la nourriture. Mais même dissimulés ils représentent des proies faciles et nombreux sont ceux qui n'atteindront jamais l'âge adulte.


Vers la fin du mois de juin un couple de fauvettes à tête noire est venu faire son nid dans la haie de troènes qui se trouve tout au fond de notre jardin. Il y a deux ans, dans cette même haie de troènes, nous avions eu un nid de fauvette des jardins. Mais alors que la fauvette des jardins est d'un brun-gris uniforme qui n'attire pas trop l'oeil, la fauvette à tête noire est elle remarquable. Le mâle possède en effet une magnifique calotte noire luisante qui descend jusqu'aux yeux, et la femelle est elle peut-être encore plus belle avec cette même calotte, mais de couleur brun-roux.  L'année scolaire venait de se terminer, et ça tombait  à pic. Comme cela j'allais pouvoir consacrer tout mon temps à observer cet oiseau.


 Le nid une fois fini la femelle pondit cinq oeufs blancs tachetés de brun-rouge. Comment je vis les oeufs ?  Eh bien, c'est simple. Je grimpai dans le grand poirier qui surplombe la haie. Et avec une petite paire de jumelles je vis très bien l'intérieur du nid avec ses cinq oeufs. Dès le lendemain matin je retournai à mon poste d'observation pour voir si des fois il n'y aurait pas un sixième oeuf. Non il n'y en avait pas de sixième, mais je remarquai toutefois que l'un des oeufs était plus gros que les autres. Ses couleurs étaient presque les mêmes, quoique légèrement plus foncées. Je le dis à ma mère, qui me répondit alors que je devais avoir la berlue. Elle m'énervait, car elle ne croyait jamais ce que je lui disais.

– Je suis comme Saint-Thomas, je ne crois que ce que je vois ! disait-elle toujours.

– Eh bien t'as qu'à monter dans le poirier, et tu verras si je mens !

– Tu veux une gifle ! me répondit-elle. Et puis laisse-moi, tu vois pas que j'ai du travail !

Je ne parlai donc plus de cet oeuf trop gros à ma mère. Je me gardai aussi d'en parler à mon père qui pour sûr m'aurait dit :

– Si t'as rien d'autre à faire que de perdre ton temps, tu ferais mieux de te rendre utile à quelque chose, et de désherber le  jardin !

Les jours passaient, et je n'en allais pas moins jeter tous les jours un coup d'oeil au nid. Du côté du nid rien ne bougeait. Mais j'avais remarqué que le mâle un peu plus loin s'était construit un second nid dans lequel il aimait se tenir pour faire retentir son chant. Au matin du douzième jour j'eus tout de suite l'intuition que quelque chose s'était passé, car je vis la fauvette mâle traverser le jardin avec une grosse chenille pour se diriger vers le nid. Je m'empressai de monter dans le poirier, en redoublant toutefois d'attention pour ne surtout pas les déranger. Et là, quelle ne fut pas ma surprise en découvrant dans le nid deux oisillons fraîchement éclos. Ils piaillaient à tout va, et les parents s'empressaient déjà de faire la navette pour les nourrir. C'était un spectacle merveilleux, et pour rien au monde je n'aurais souhaité être ailleurs. Je passai ainsi toute la matinée à regarder les parents les nourrir. J'avais pris avec moi un calepin et je notais ce qu'ils mangeaient. J'avais inscrit les mots sauterelle, chenille, araignée, larve, etc., les uns en dessous des autres, et à chaque fois que l'un des parents revenait au nid je faisais une croix en face du mot correspondant. Il n'y en avait qu'une en face du mot papillon, et j'étais bien content car j'adorais les papillons. Ce qui arrivait en tête c'étaient les araignées, et là encore j'étais bien content car je n'aimais pas beaucoup les araignées. Ensuite venaient les larves, toutes sortes de larves, car je n'arrivais pas bien à les différencier. Le gros oeuf était toujours là, je me demandais s'il allait bientôt éclore, et donner un poussin plus gros. Toute l'après-midi je revins dans le poirier afin d'assister à une éclosion, mais il n'y en eut pas, et je dus me contenter de faire des croix sur mon calepin. Le lendemain matin, dès neuf heures j'étais dans le poirier. Rien n'avait changé, il n'y avait toujours que deux oisillons et les parents qui s'activaient déjà à trouver de la nourriture. Et je dois dire que d'une certaine manière j'étais bien content, car ainsi, peut-être aurais-je l'occasion d'assister à une éclosion. Jusqu'à dix heures il ne se produisit rien. Et soudain je vis la coquille du gros oeuf qui bougeait. Je me sentais tout excité : c'était la première fois que j'allais assister à une éclosion. Je remerciais le ciel d'être en vacances.


Un petit trou apparut rapidement dans la coquille. Aux jumelles je voyais très bien cette petite dent que le poussin avait au bout du bec et qu'il utilisait à merveille pour se frayer un chemin hors de l'oeuf. Qu'il avait l'air pressé de sortir ! J'avais dû rester les yeux collés trop longtemps à mes jumelles, car ils me faisaient un peu mal et je voyais légèrement flou. Ce n'était pourtant pas le moment d'avoir des problèmes ! Je posai un instant mes jumelles afin de laisser mes yeux se reposer un peu. Quand je les repris, le poussin était déjà à moitié sorti de sa coquille. Il avait les yeux fermés et était complètement nu. Je notai sur mon calepin : « Née à 10 h une fauvette à tête noire. Poussin complètement nu, sans duvet ni plumes. » Je me rappelai qu'il s'agissait du gros oeuf et constatai qu'en effet le poussin était un peu plus gros que les deux qui étaient déjà nés. Mais la différence n'était pas énorme ! Je descendis du poirier pour aller faire quelques courses pour ma mère. Des courses qui devaient être faites avant midi. Aussitôt après manger je retournai dans mon arbre. Il restait encore deux oeufs et j'espérais bien les voir éclore. En apercevant la fauvette femelle piquer dans une chenille qui traversait une allée du jardin, l'idée me vint que je pourrais aider les parents à nourrir leurs petits. Je descendis illico de mon arbre et me mis en chasse. Je savais où trouver des chenilles : dans les choux. Il y en avait plein. C'étaient de petites chenilles vertes, pas très jolies : celles qui donnent les papillons blancs. J'en attrapai une dizaine et les mis en plein milieu de l'allée. Tout d'abord les parents ne parurent pas intéressés. Pendant une bonne dizaine de minutes ils ne vinrent pas. Puis le mâle se posa dans l'allée, à quelques mètres des chenilles, et il s'approcha en sautillant tout en observant bien tout ce qui se passait autour de lui. Il piqua dans une chenille, puis deux, et s'envola vers le nid. Presqu'aussitôt il revint et piqua dans une autre qu'il emporta aussitôt. La femelle vint à son tour, mais elle semblait plus craintive et n'osa jamais approcher jusqu'aux chenilles. Je continuai ainsi toute l'après-midi à chercher divers larves et insectes pour les aider à nourrir leurs petits. De temps à autre je jetais une poignée de chenilles tout près du nid pour la femelle. De temps à autre je remontais également dans mon arbre voir si aucun oeuf n'était sur le point d'éclore. Vers sept heures et demie du soir je m'interrompis pour aller manger. A neuf heures j'étais de retour. Il y avait eu un malheur ! Un des poussins n'était plus dans le nid et avait dû tomber. Je ne mis pas longtemps à le voir par terre et décidai d'aller voir s'il était en vie. Je redescendis du poirier et me mis à ramper jusqu'à la haie de troènes. Je le touchai du bout des doigts, mais il ne bougeait pas. Il avait bien l'air d'être mort. J'aurais bien aimé le remettre dans le nid, mais puisqu'il était mort, ça n'aurait servi à rien. Je me sentais triste. J'avais été si heureux de le voir en vie. J'avais été si heureux ce matin d'assister à une éclosion. Et voilà que déjà l'un d'eux était mort. Je le pris délicatement dans ma main et courus à la maison chercher une petite boîte d'allumettes. Je mis un peu de coton dans le fond et y déposai l'oiseau. Je courus ensuite l'enterrer dans le fond du jardin, dans mon petit cimetière à moi. Il y avait déjà là Jojo le lapin nain, Kiki le cochon d'Inde, et Caroline la tortue. Et tous avaient des croix. Je fis une petite croix en noisetier pour le petit de la fauvette, et dis ensuite une prière que j'inventai. Puis je remontai dans le poirier pour voir comment les parents réagissaient. A ma grande stupéfaction il manquait encore un petit. Je restai bouche bée. Je n'arrivais pas à y croire. Mais comment est-ce possible ? Il n'y en a plus qu'un. Ils ne se sont quand même pas battus ? Car je ne voyais vraiment pas ce qui avait pu se passer. Il n'y avait pas le moindre souffle d'air. Ça ne pouvait donc pas être le vent ! Ça ne pouvait pas non plus être un chat, car il aurait détruit complètement le nid. Vraiment je ne comprenais pas. Et puis soudain je vis l'oisillon qui restait faire une drôle de chose. Je le vis pousser sa tête et son cou sous l'un des oeufs, tout en lançant ses pieds vers l'extérieur et en maintenant sa tête sur le fond du nid. Il fait ainsi passer l'oeuf sur son dos en le maintenant en place avec ses ailes trapues. Je suis stupéfait. Je n'arrive pas à croire à ce que je vois. L'oisillon est maintenant debout dans le nid, adossé à l'une des parois, l'oeuf sur ses épaules et ses petites ailes relevées pour éviter qu'il ne tombe. L'oisillon commence alors l'ascension de la paroi. Je suis sidéré, car je devine déjà ce qu'il va faire. Je fixe intensément l'oeuf et l'oiseau, l'oeuf prisonnier entre les épaules de l'oisillon et la paroi, l'oeuf qui se rapproche bientôt du bord du nid et soudain bascule dans le vide. Mais ce n'est pas fini. Car à peine l'oisillon s'est-il débarrassé de cet oeuf qu'il se dirige vers le dernier oeuf restant. Il glisse sa tête et son cou sous l'oeuf. Il recommence son manège infernal. Je suis pétrifié d'horreur. Comment est-ce possible que cette chose si minuscule, à peine née du matin, la peau complètement nue et les yeux fermés ait déjà en elle de tels instincts meurtriers ? Cet oisillon diabolique a recommencé son manège, et bientôt je vois l'oeuf qui arrive au bord du nid. Et puis plus rien. J'entends un splash. L'oeuf s'est brisé ! Je descends du poirier et cours dire à mes parents ce que je viens de voir. 

– Calme-toi ! Calme-toi ! me dit mon père.

– Mais c'est quand même incroyable ce que je viens de voir ! C'est peut-être la première fois que quelqu'un le voit ! Un oisillon à peine né et qui s'empresse aussitôt de tuer les autres en les balançant par-dessus bord.

– Ce que tu viens de voir, me dit alors mon père, est l'oeuvre d'un coucou. C'est pour cela que tu avais vu un oeuf un peu plus gros que les autres. C'était celui du coucou. Il ne fait pas de nid, mais pond ses oeufs dans le nid des autres. Et quand le petit du coucou gris éclôt, il s'empresse alors de détruire les petits déjà éclos ainsi que les œufs !

– Et la fauvette va l'élever ?

– Oui, comme si c'était son petit. Et ce, pendant une bonne vingtaine de jours au nid, et encore trois ou quatre semaines après !

– Mais c'est monstrueux ! Comment la nature a-t-elle pu produire de tels monstres ?

– La nature s'est peut-être trompée ! me répondit alors mon père.

– Mais comment la nature pourrait-elle se tromper puisqu'elle ne pense pas ?

– Justement, tu as raison, c'est bien parce qu'elle ne pense pas que cela a pu être. Il faut alors accepter le fait que la nature produit indifféremment le bien ou le mal. D'ailleurs, bien ou mal, cela ne signifie pas grand chose pour elle. Il n'y a que pour nous que cela a un sens. Dans la nature seule compte la loi du plus fort ! Et la meilleure preuve que tu en aies est bien ton livre d'Histoire ! Ne regorge-t-il pas de monstres qui n'ont pas hésité à massacrer tout le monde autour d'eux pour asseoir leur domination ?

Je ne répondis rien à mon père. Je ne savais pas quoi lui répondre. Je dis « Bonne nuit » à mes parents et montai dans ma chambre. La discussion que j'avais eu avec mon père ne me satisfaisait pas vraiment. Il me semblait que quelque part je n'étais pas d'accord, mais sans savoir sur quoi. J'avais l'impression de vouloir oublier tout ce qu'on s'était dit, et de ne vouloir garder en moi que le souvenir visuel de cette terrible expérience. Comme si elle contenait une vérité qui allait bien au-delà des mots, bien au-delà de tout ce qu'on pourrait en dire ! Et j'étais sûr que dans dix ans, dans vingt ans, et même une fois vieillard si je vivais jusque-là, oui j'étais sûr que jamais je n'oublierais ce que j'avais vu aujourd'hui ! Jamais je n'oublierai cet oisillon !

 

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