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WHARTON, Edith – Le jour des funérailles

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18:16
5 octobre 2014


Vincent de l'Epine

Modérateur

L'EPINE

messages 998

1

LE JOUR DES FUNERAILLES

I

Si tu ne cesses pas de la voir, je me jette par la fenêtre, lui avait dit sa femme. Trenham n'avait pas cessé de la voir et sa femme avait tenu parole.
L'enquête, il va sans dire, ne révéla rien de cet incident. Heureusement, Mrs Trenham n'avait laissé ni lettres ni journal — pas même un petit tas de cendres sur le foyer de sa cheminée. Elle était de ces femmes qui ont l'air détachées de la vie matérielle et de voyager les mains vides. Le Dr Lanscomb vint déposer : il soignait Mrs Trenham depuis son arrivée dans la petite ville universitaire de Kingsborough, quand son mari y avait été nommé professeur. Dans sa déposition, le docteur déclara que, depuis la mort de son unique enfant, Mrs. Trenham, qui était de nature émotive et nerveuse, n'avait plus recouvré tout à fait son équilibre. Ce témoignage servit de conclusion à l'enquête. Toute l'affaire n'avait pas duré dix minutes.
Et puis, après quarante-huit heures d'une nouvelle attente, ce fut l'enterrement. A quoi avait-il pu employer ces quarantehuit heures, jamais Ambrose Trenham ue parvint à s'en souvenir. La famille de sa femme vivait à* l'autre bout de l'Amérique, en Californie; lui-même n'avait pas de proches parents; et sa maison, dans laquelle il ne pouvait plus se reconnaître, lui était devenue soudain étrangère, envahie par des voisines charitables, femmes aux attentions maternelles marchant à pas feutrés, et par des représentants obséquieux des pompes funèbres. Ces gens prenaient des mesurés, agitaient à voix étouffées des questions techniques avec les femmes maternelles. Peu après ils apportèrent un cercueil à poignées de métal argenté. Comme quelqu'un demandait à Trenham ce qu'on devait graver sur la plaque : « Rien », répondit-il. Il comprit aussitôt que ce n'était pas la réponse attendue : mais, sur le moment, personne ne songea à la lui reprocher ; on la mit sur le compte du chagrin.
Dans cette nuit d'instants horribles, il y en eut un, avant l'enterrement, qui dépassa tous les autres en hoTreur. Ce fut quand Mrs. Cossett, la femme du professeur de littérature anglaise, s'approcha de Trenham en disant ;
— Voulez-vous la voir ?
— La voir ?
— C'est le moment. 11 va falloir fermer le cercueil… Trenham regarda sans comprendre.
Mrs. Cossett parut étonnée et légèrement scandalisée.
Le veuf avait sur le bout de la langue : « Eh bien ! qu'on le ferme ! » ; mais, au regard surpris de Mrs. Cossett, il vit encore une fois que ce n'était pas ce qu'il aurait dû dire. Il se leva et l'accompagna jusqu'à la chambre de la morte. Il regarda sa femme. La figure était intacte.
Maintenant, les funérailles étaient finies. Inexplicablement, le temps avait passé. Pendant l'enterrement, Trenham — lui si distrait, si peu observateur — s'était découvert une étrange aptitude pour distinguer dans la foule qui emplissait 1?église chacune des personnes qu'il connaissait. Placé au premier rang, incliné en avant, la tête plongée dans les mains, il percevait néanmoins avec une netteté qui l'étonnait lui-même les présences qui l'environnaient. Et, l'office des morts fini, quand il sortit de son rang pour suivre le cercueil, bien qu'il tînt la tête toujours baissée et ne regardât ni à, droite ni à gauche, les visages connus jaillirent de la foule et parmi eux, tout à, coup —■ oui, c'était bien elle, Barbara Wake !
Il en fut bouleversé; il était tellement convaincu qu'elle ne serait pas venue! Plus tard, il se rendit compte qu'elle ne pouvait pas faire autrement — sa présence n'était-elle pas nécessaire pour sauver les apparences ? Les « apparences » font la loi à Kingsborough. Où ne la font-elles pas, d'ailleurs, dans le inonde universitaire de la Nouvelle-Angleterre ? Mais sur le coup, et pendant les longs moments qui suivirent, Trenham se sentit épouvanté, blessé dans ce qui lui semblait être ses sentiments les plus sacrés. Elle ici! De quel droit ? Quelle audace! C'était indécent… Ses remords, brusquement, se retournèrent en haine contre la femme qui était la cause du drame. C'était elle la seule coupable — dans un éclair, Trenham lui rejetait sur les épaules tout le poids de la faute. Oui, c'est vrai. Combien de fois la pauvre Milly ne lui avait-elle pas dit : « Tu es si faible ; elle est toujours à te tenter. »
Il avait ri autrefois quand sa femme lui présentait Barbara Wake dans le rôle de tentatrice. Encore une des chimères de la pauvre Milly ! Alors, il lui semblait que c'est lui qui cherchait toujours la jeune fille, tandis que celle-ci se dérobait. Mais maintenant, il comprenait que c'était sa femme qui voyait juste et il accablait Barbara de son mépris. Quelle effronterie d'être venue à cet enterrement! Pour le voir une fois de plus, sans doute… On eût dit qu'elle n'en avait jamais assez de le dévorer des yeux. A l'avenir, ma petite, se dit Trenham, il faudra bien que tu t'en passes.
II
L'indignation de Trenham allait grandissant : ce fut ce sentiment qui le soutint tout le reste de cette journée interminable, pendant le vide des heures qui suivirent l'enterrement. Son vieil ami le recteur de l'Université le reconduisit à son logis désert et offrit de lui tenir compagnie. Mais Trenham refusa; il lui serra la main devant la grille et remonta seul les marches du perron. Dans la salle à manger un déjeuner froid l'attendait. Sans y toucher, il se versa un whisky et soda, emporta le verre dans son bureau, alluma sa pipe et s'assit dans son fauteuil pour penser, —■ non pas à sa femme, ce compte-là avait été réglé par l'enquête — mais à Barbara Wake. Cette fois, c'était une affaire : réunir ses lettres, y joindre la petite photo qu'il gardait toujours dans son portefeuille (le seul portrait qu'il eût d'elle), et lui renvoyer le tout sans un mot.
Quel mot, en effet, aurait égalé le poids de ce silence ? Barbara Wake avait cette manie féminine de revenir indéfiniment sur les choses, de les retourner jusqu'à l'épuisement; sur ce point, elle ressemblait à la pauvre Milly, et rien ne pourrait humilier ni exaspérer davantage la jeune fille que ce geste muet de rupture. Quel sentiment de sa force lui donnait la scène qu'il se représentait. Barbara Wake s'enfermant seule dans sa chambre pour ouvrir le paquet ! A cette idée, la lassitude qui accablait Trenham s'évanouit, son pouls se mit à battre plus vite, et brusquement une violente sensation de faim le tirailla. La viande froide était-elle encore servie ? Timidement, il se glissa dans la salle à manger. Mais la table était nette. Pour une fois, Jane, la parlour-maid, qui, d'habitude, laissait traîner indéfiniment les plats vides, avait débarrassé la table. Cette lenteur du service faisait toujours souffrir la pauvre Milly. Combien de fois lui avait-il dit impatiemment : « Bon Dieu, qu'est-ce que ça peut faire ? » « Voyons, et les mouches ! » lui répondait-elle. Et aujourd'hui, justement, la partour-maid avait tout emporté. Il retourna à son bureau, se rassit : mais tout à coup sa faim devint si intolérable qu'elle l'empêcha de penser à autre chose. Sa vengeance même ne suffisait plus à le nourrir; rien pour lui ne pouvait plus remplacer les délices de cette tranche de viande froide, de cette salade de pommes de terre dont il avait détourné les yeux avec dégoût deux heures plus tôt. Il lutta quelque temps encore : puis il se leva et sonna.
En général, pour décider cette femme revêche à se déranger, il fallait presque arracher la sonnette. Ce soir, la partour-maid apparut tout de suite, émue et empressée. Trenham était assez penaud d'avoir à lui avouer qu'il mourait de faim ; cet aveu lui parut une sorte de lâcheté : mais c'était plus fort que lui. Il bredouilla vaguement qu^il valait peut-être mieux se forcer à manger… et Jane, tout de suite, se répandit en sympathie larmoyante.
— Monsieur a raison. Monsieur doit prendre sur lui…
— C'est cela, répondit-il, je me forcerai.
— C'est justement ce que nous disions à l'office, Katy et moi : Monsieur ne peut pas durer comme ça…
Il eut peine à se tenir le temps qu'elle acheva sa phrase… Par la porte entr'ouverte de la salle à manger il guettait avidement les préparatifs, les allées et venues, le bruit de la vaisselle, du panier à couteaux. Il était sur le seuil de son bureau quand Jane vint annoncer que Monsieur était servi… et que Katy lui avait brouillé des oeufs à la manière qu'il les aimait.
Quand la porte fut fermée, il s'attabla à son aise, se pencha sur son assiette et vida tous les plats. Jamais jusqu'alors il n'avait senti à ce point le plaisir complexe que peut donner une tranche de viande froide. Il se remplit encore un verre, s'adossa voluptueusement, et attendit sans impatience le fromage, les biscuits et sa tasse de café, accompagnée d'un reste de tarte aux pommes qu'on lui offrit humblement, faute de mieux, après quoi — oh ! résurrection ! — il sortit de sa poche son étui à cigares et sans hâte, presque négligemment, «ous le regard humide et rassuré de Jane, il coupa et alluma son Corona.
« Le voilà sauvé », semblaient dire les yeux attendris de la partour-maid.
III
Il était hors de doute qu'il fallait renvoyer sur-le-champ les lettres de Barbara. Mais à qui les confier ? Bien entendu, ni à l'une ni à l2autre des deux bonnes, et encore moins à l'homme qui s'occupait du jardin et du calorifère, pauvre diable qu'une telle commission aurait tellement dérouté, que même après des explications laborieuses, il eût été capable de remettre le paquet aux mains du professeur Wake, ou bien de l'envoyer par la poste. Cette dernîère possibilité devait être évitée à tout prix. Qu'un employé de la poste reconnût l'écriture de Trenham, et voilà toutes les langues de la petite ville en mouvement ! Rien ne donnait lieu de supposer qu'on soupçonnât la cause de la mort de Mrs. Trenham ; pourtant Trenham n'ignorait pas que plus d'une fois il avait été aperçu en compagnie de Barbara dans des endroits peu fréquentés, et à des heures suspectes. Puisque sa femme « savait », qui empêchait les autres de deviner aussi ? Pendant un certain temps, il valait mieux éviter toute apparence de rapports avec la jeune fille; et lui envoyer un paquet le jour même de l'enterrement ne pouvait manquer d'éveiller les soupçons…
Ainsi songeait, après~ûn bon café, un cigare et une gorgée de vieux cognac, l'homme posé et raisonnable qu'était devenu Trenham. Mais si ce repas lui avait calmé les nerfs, il avait aussi fortifié sa volonté; la velléité de faire sentir à Barbara Wake le poids de son mépris faisait place à une résolution farouche de l'en écraser. Le paquet devait lui être retourné avant la nuit.
Il ferma la porte de son cabinet, sortit son trousseau de sa poche et ouvrit le secrétaire où il gardait sous clef les fameuses lettres. Inutile maintenant d'épier le pas de sa femme ou de se jeter entre la porte et le secrétaire, comme il faisait quand il croyait l'entendre. Il ne tenait qu'à lui maintenant d'étaler tout le jeu sur la table. Jane et Katy étaient occupées à la cuisiné, à lui le reste de la maison : il pouvait tout faire à sa tête. Il pouvait s'asseoir à sa table pour lire une à une, à loisir, les pages compactes, comme tant de fois il brûlait d'envie de le faire, quand c'eût été folle imprudence — et voilà qu'elles n'étaient plus pour lui qu'un tas de banalités, bon à enfouir au plus vite dans une grande enveloppe. Il se mit en quête de l'enveloppe.
Dieu l quelle avalanche d'écritures ! Il y en avait des douzaines, des centaines ! Et toutes de ces derniers mois. Rien d'étonnant que la pauvre Milly… mais lui, comment s'expliquer cette folie ? Son excuse était, il faut le dire, que lui et la jeune fille ne pouyaient se retrouver qu'avec mille difficultés : ils s'écrivaient quand ils n'avaient aucun moyen de se voir. Mais ce bombardement épistolaire n'en était pas moins monstrueux, impardonnable.
Trenham chercha longtemps avant de mettre la main sur une immense enveloppe où, sans daigner y jeter un regard, il engloutit ces feuilles mortes. « Mais quoi, pensa-t-il tout à coup, si Barbara allait se méprendre sur mon silence, supposer que je lui renvoie ses lettres par simple mesure de prudence ? » C'était peu probable : elle savait qu'il n'y avait plus de précautions à prendre; elle pourrait pourtant affecter de le croire, se servir de ce prétexte pour écrire et lui demander ce que signifiait ce paquet retourné sans un mot. C?était lui ménager l'entrée qu'elle désirait sans doute et qu'il était décidé à ne pas lui accorder.
Trenham rencontra un bloc-notes, secoua son stylo, griffonna quelques mots sans regarder le papier, et fourra rapidement le billet dans la liasse. Au contact des feuillets, ses mains devinrent moites; il eut le frisson, se sentit écoeuré… Et cette maudite enveloppe qui ne voulait pas coller ! les grandes enveloppes de toile sont toujours si raides… Et où diable trouver de la cire à cacheter ? Il se mit à fourrager parmi les objets qui couvraient sa table. Il y avait toujours une réserve de cire à cacheter dans le tiroir du bas, à gauche ; il y fouilla vainement, mais n'y trouva que des coupures de journaux jaunies. Milly mettait tant de soin à vérifier que rien ne manquât sur sa table de travail ; mais ces derniers temps.., « Ah ! ma pauvre Milly ! Si elle savait au moins combien je souffre et combien j'expie déjà! » De la ficelle, alors… Il plongea dans un autre tiroir, en sortit une ficelle. Cela tiendrait lieu de cire à cacheter; il allait falloir essayer de faire un double noeud. Mais ses doigts, déjà maladroits, tremblaient comme ceux d'un alcoolique. On aurait dit que les lettres le brûlaient à travers l'enveloppe. D'une main mal assurée, il mit l'adresse sur le paquet et resta là, sans le regarder, cherchant un moyen de le faire parvenir…
IV
Il dîna avec appétit, comme il avait déjeûné ; et après le dîner il prit son chapeau et dit à Jane : — Je vais fumer un cigare dehors.
Il vit tout de suite dans les yeux de Jane comme un regard d'encouragement. « Il va mieux », devait-elle penser.
La nuit était froide et sans lune et à cette heure l'enclos de l'Université était désert… Après tout, le plus sûr était de rapporter les lettres lui-même : pourquoi ne pas aller ouvertement jusqu'à la porte de la Jeune fille ? Si Malvina, la vieille bonne des Wake, lui ouvrait, il sortirait le paquet de sa poche en disant : « Oh! Malvina, j'ai retrouvé quelques livres que Mlle Barbara m'avait prêtés l'année dernière, et comme je pars »… L'expérience lui avait appris à éviter les explications compliquées.
L'obscurité de la nuit acheva de le rassurer. Cela semblait étrange, en quelque sorte pas naturel, de marcher ainsi à l'air libre, comme l'Ambrose Trenham d'autrefois. Il était content qu'il y eût si peu de monde dans les rues, et que les faubourgs de Kingsboroiîgh fussent si faiblement éclairés. Tout en marchant, il sentait sous son coude l'épaisseur du paquet, et à chaque fois, une nausée montait en lui. La maison du professeur Wake était située dans une rue éloignée du centre, une des plus calmes de la ville. Elle était en retrait du trottoir, ombragée de vieux ormes; on apercevait un peu de lumière à une ou deux fenêtres. Et tout à coup, comme Trenham se trouvait presque arrivé à la grille, Barbara Wake en sortit.
Elle s'arrêta un instant, regarda à droite et à gauche, puis elle tourna dans l'étroite ruelle qui bordait le fond du jardin. Trenham se demanda où elle pouvait bien aller. Son premier mouvement fut de se retirer sans qu'elle le vît, mais tout à coup il comprit combien cette rencontre était providentielle. La ruelle était sombre, déserte — un simple passage entre des maisons espacées, endormies au milieu de leurs jardins. Par cette nuit noire et froide, les gens étaient rentrés de bonne heure ; pas une âme en vue. Dans un instant le paquet serait entre les mains de la jeune fille, et lui l'aurait quittée, après l'avoir saluée en silence.
Trenham se rappelait maintenant : le garage des Wake, construit à l'extrême bout du jardin, avait son entrée sur cette ruelle. Le professeur Wake n'avait pas de chauffeur et Barbara, qui conduisait, était seule maîtresse du garage, dont elle détenait les clefs. Quelquefois Trenham était venu, l'y retrouver; triste lieu de rendez-vous ! Mais que faire dans une petite ville comme Kingsborough ? A un moment, elle avait parlé de louer un studio (elle faisait un peu de peinture). Mais ce projet avait inquiété Trenham ; cela aurait fait jaser, et il en avait dissuadé son amie. Le plus souvent, ils prenaient le train et allaient à Ditson, une ville industrielle, à une heure de là, où personne ne les connaissait…
Mais qu'allait-elle faire au garage à cette heure tardive ? Le souvenir de sa femme envahit Trenham. Il découvrait qu'elle avait vécu à ses côtés, n'ignorant rien, jusqu'au jour où elle avait compris qu'elle ne regagnerait plus l'affection de son mari : alors, la vie lui avait semblé à ce point dénuée de prix qu'elle F avait quittée sans un instant d'hésitation…
« Mon Dieu ! si j'avais su que cette femme effacée renfermait de telles profondeurs, comme je l'aurais regardée autrement, et comme l'insipide toquade de cette petite m'aurait laissé indifférent ! »
Pour vivre, il avait besoin d'amour, de tendresse : sa timidité, ses contraintes étaient une glace qu'il fallait perpétuellement faire fondre à la chaleur d'un sourire. Sa femme lui ressemblait trop, souffrait en secret des mêmes refoulements. Elle était toujours partagée entre la honte et l'effroi s'il devinait son sentiment, entre le dégoût et l'ivresse s'il y répondait. A de certains moments, Trenham s'était même imaginé qu'elle le trouvait repoussant : alors, se demandait-il, pourquoi est-elle si furieusement jalouse ? Ce qu'il avait pris pour froideur, répugnance aux caresses, il le devinait maintenant, c'était une passion si violente que la malheureuse en était humiliée, si incompréhensible qu'elle n'en avait jamais appris le langage. Elle lui rappelait, cette pauvre Milly, une fillette qu'il avait connue jadis à un cours de danse où on l'envoyait étant petit : une gamine ayant un amour fébrile de la danse mais n'arrivant jamais à apprendre les pas.
Telles étaient les pensées qui occupaient Trenham tandis qu'il épiait Barbara Wake. Lentement, ÎT avança de quelques pas ; puis il s'arrêta de nouveau. Il n'avait pas encore résolu ce qu'il allait faire. Si elle allait au garage pour y chercher un objet oublié (comme c'était probable à cette heure) elle ne pouvait manquer de repasser dans quelques instants : il l'arrêterait et lui remettrait les lettres. Plus que tout, il voulait éviter d'entrer dans le garage; c'eût été profaner la mémoire de Milly. Il eût voulu effacer tout souvenir des heures qu'il y avait passées en cachette ; mais la vision lui revenait avec une acuité intolérable tandis qu'il regardait la svelte silhouette de la jeune fille s'éloigner de lui et s'arrêter devant la porte. Combien de fois, à ce tournant, sous ces arbres touffus, il l'avait guettée, puis avait attendu qu'elle se glissât la première dans le garage — pour qu'on ne les vit pas entrer ensemble. Combien pitoyables et vaines lui semblaient aujourd'hui les infinies précautions dont ils s'étaient entourés pour cacher leurs rendez-vous ! Elles n'avaient pas même atteint leur but — elles n'avaient fait que diminuer leur amour jusqu'à le dépouiller même de sa spontanéité. La vraie passion, se dit Trenham, doit être libre, téméraire, sans arrière-pensée; elle ne doit pas s'embarrasser de craintes telles que de blesser une femme, de froisser le décorum de l'Université ou de perdre l'amitié du recteur, de hasarder son poste et de briser sa carrière. L'amour qu'iî avait donné à Barbara Wake, avec quelle avarice il l'avait mesuré ! Il lui paraissait maintenant une aumône aussi mesquine que celle qu'il avait accordée à sa femme.
Il avança un peu, vit la jeune fille entrer au garage. Dans l'obscurité, il pouvait à peine suivre ses mouvements ; mais une fois devant la porte, elle sortit une lampe électrique de poche (encore des souvenirs!) et, dans un éclair, il entrevit sa main nue qui poussait la clef dans la serrure. La clef tourna, la porte craqua, et tout rentra dans Fobscurité…
A la vue de cette main, Trenham se souvint de la première fois qu'il avait osé la prendre dans la sienne et appuyer un baiser sur la paume. Ils s'étaient rencontrés par hasard dans le train, en revenant tous les deux de Boston, et Trenham avait proposé à la jeune fille de descendre à la dernière station avant Kingsborough et de rentrer à pied par un raccourci qu'il connaissait, à travers bois, le long de la rivière. C'était un beau 502 LA BEVUE BELQE
jour de plein été et la jeune fille, amusée, avait accepté… Il revoyait toutes les lignes, toutes les courbes de cette main jeune, forte et vive, avec ses longs doigts, légèrement aplatis du bout, et la paume élastique, sensuelle. Comme cela allait être étrange de continuer à vivre sans jamais plus connaître le toucher de cette main…
Naturellement, il s'en irait; il ne pouvait faire autrement. Si c'était possible, il partirait la semaine suivante. Peut-être obtiendrait-il de la Faculté qu'on lui laissât avancer son congé septennal. Sinon, on lui accorderait probablement son trimestre, après quoi il pourrait donner sa démission et chercher un poste ailleurs — dans le Midi ou en Californie — aussi loin que possible de Barbara Wake. En attendant, ce qu'il voulait, c'était s'en aller dans quelque pays tropical, tiède et moite, où l'on passe les nuits dehors, étendu au bord de la mer, écoutant le murmure des palmes répondre au murmure des vagues, et les vents alizés venant de Dieu sait où… Une de ces îles de feu, une île heureuse couverte de fleurs, où un homme peut s?abandonner à son instinct sans déchaîner des catastrophes ou se sentir moralement déchu… Surtout, plus jamais de scènes, d'inquiétudes et de reproches, ne plus se faire un drame de choses qui; devraient être aussi simples que le boire et le manger…
Barbara, il fallait en convenir, n'avait peur de rien, ne se tourmentait jamais, et n'avait jamais fait un reproche à son ami. D'instinct, elle était belle joueuse; jamais elle n'avait hésité devant un risque, ne s'était laissée intimider par le désir de sauver les apparences. Une ou deux fois même, sur le point d'être découverts, la jeune fille l'avait presque effrayé par son sang-froid et sa décision. Il eut un sourire de mépris : ce n'était pas une débutante ! Mais cette injure ne le soulagea pas. A qui la fa^.te, si la jeune fille était passée maîtresse dans Fart de dissimuler ? A qui, sinon à lui ? Lui seul (il en reçut soudain un coup terrible) lui seul en était responsable. Pauvre enfant ! Pauvre Barbara ! Lui, son séducteur, son corrupteur, c'était bien à lui de !a juger ! Et déjà son ressentiment se dissipait comme un flocon do brume. Le sentiment de sa responsabilité, qui tantôt lui avait, paru si odieux, lui devenait presque doux. Responsable! Il devait donc quelque chose à la jeune fille! Le ciel en soit loué ! Car maintenant sa passion, camouflée en devoir, il pourrait — ah t le pourrait-il ? Poserait-il ? — lui faire ouvertement une place dans sa vie. Déjà il avait moins froid et se sentait moins triste. Que le vrai, le beau, le bien puissent s'incarner dans la tendre silhouette, la chaleur humaine de l'amour et venir s'asseoir à son foyer sous la forme de Barbara, comme cela le réchauffait, le consolait, le rassurait! Trenham vit dans un éclair Barbara assise pour de vrai dans le vieux fauteuil de cuir élimé de son bureau (il faudrait le faire recouvrir), ses . petits pieds posés sur le vieux tapis fané (il le ferait remplacer). « Quel ennui, pensa-t-il follement, de devoir quitter Kingsborough! » Il le faudrait sans douté. Dommage de ne pas pouvoir installer Barbara chez lui, dans cette même maison où, pendant tant de mois, il n'avait pas même osé lire ses lettres ouvertement… Bien entendu, s'il décidait de rester à l'Université, il ferait remettre la maison à neuf.
V
La porte du garage grinça et de nouveau Trenham vit la lueur de la lampe de poche sur la main nue qui tournait la clef ; puis Barbara s'avança dans l'obcurité.
Il souffla :
— Barbara !
Et elle s'arrêta.
— Vous vouliez me voir ?
Sa voix enveloppa Trenham comme un souffle chaud.
— Pouvons-nous entrer ? dit-il en indiquant Te garage.
— Dans le garage ?… Oui, sans doute…
Elle retourna sur ses pas, et il la suivit, inondé soudain de ce bien-être inexplicable qu'il éprouvait auprès d'elle. Elle ouvrit la porte et il entra, derrière elle.
— Attention ! dit-elle, j'ai laissé le cric quelque part. Automatiquement, iî sortit une allumette et elle alluma une
bougie dans une vieille lanterne accrochée au mur. Combien de fois Trenham avait-il sorti sa boîte d'allumettes pour allumer cette même bougie ! Dans cette petite sphère de clarté douteuse, ils se regardèrent.
— Vous ne m'attendiez pas ? balbutia-t-il.
—■ Je ne savais pas, répondit-elle doucement et, dans le demijour, il aperçut un sourire. Délices de ce sourire !
fc
504 LA BEVUE BELGE
— J'étais seulement sorti pour faire quelques pas…
Il s'arrêta. Sa démarche lui semblait tout à coup trop difficile à expliquer.
— Mon pauvre ami! dit-elle en posant la main sur son bras. Comme j'ai souffert pour vous…
Trenham sentit son coeur se desserrer. C'est ce qu'il lui fallait : une amie tendre, compatissante… Il poussa un soupir de soulagement. Il était content de soi ; la pitié de la jeune fille lui composait une attitude. N'avait-il pas oublié sa propre souffrance pour penser à celle de Barbara ?
— C'a été horrible, murmûra-t-il.
— Mon pauvre ami…
Elle s'assit sur le marche-pied de la vieille Packard, et il trouva à tâtons un escabeau qu'il approcha de la lumière.
— Je suis bien contente que vous soyez venu, dit-elle, toujours de la même voix qui lui était si douce, car je file demain de bonne heure, et…
Il se leva si violemment que l'escabeau tomba.
— Vous partez ? Demain matin ?
Comment n'en savait-il rien ? Il se sentait faible et blessé. Où donc pouvait-elle aller ainsi, brusquement ? S'il ne l'avait pas rencontrée ce soir, n'aurait-il rien su de ce départ ? Il eut l'impression que son coeur se rétrécissait, se glaçait.
Mais elle parlait avec calme :
— Convenez-en, c'est mieux ainsi. Je vais chez les Jim Soutwick, en Californie. Voilà longtemps déjà qu'ils veulent que je vienne. Mes parents s'imaginent que je pars à cause de ma santé.
Elle se tut, mais il ne trouva rien à dire. L'avenir notait plus pour lui qu'un désert informe.
— Je voulais vous voir avant mon départ, poursuivit-elle, et je ne savais pas au juste… j'espérais que vous viendriez.
Il coupa court :
— Quand revenez-vous ? demanda-t-il désespérément.
— Oh! je n'en sais rien; on voudrait me garder tout l'hiver. Il s'agit aussi d'un projet affolant : une croisière aux îles Hav, aï et à Samoa. Ce serait merveilleux, n'est-ce pas ? Et de là, on continuerait peut-être sur… Mais il n'y a rien de décidé…
Trenham étouffait. S'il ne criait pas, s'il ne la faisait pas taire tout de suite, il allait suffoquer. 
— Mais voyons, ce n'est pas possible ! Vous ne pensez pas me laisser comme cela!
Sans le vouloir, il avait haussé la voix.
— Ambrose… murmura-t-elle avec douceur, comme si elle cherchait à le calmer.
— Mais ce n'est pas possible, répétait-il ; vous ne pourriez pas… c'est de la folie. Vous ne comprenez pas. Vous dites que vous devez partir, qu'il vaut mieux que vous partiez. Qu'est-ce que cela signifie ? Pourquoi est-ce que cela vaut mieux ? Ce sont les on-dit qui vous font peur ? C'est cela ? Qu'est-ce que les mauvaises langues peuvent trouver à dire puisque nous nous marions ? Est-ce que vous oubliez que nous allons nous marier ? s'écria-t-il lâchement.
Dans sa hâte de la persuader, il bousculait les phrases, accumulait les raisons.
Elle hésita un instant et il attendit dans une angoisse mortelle. Comme les femmes aimenï à faire souffrir! Elle dit enfin, d'une voix contrainte :
— Je crois que nous ferions mieux de ne pas parler encore de tout ceci….
Des reproches, — oui, c'était par des reproches qu'elle répondait à son offre! Mais ne comprenait-elle pas, pouvait-elle ne pas comprendre ? Ou prenait-elle plaisir à le torturer ?
— Comment pourrais-je ne pas en parler, quand vous me dites que vous partez demain matin ? Aviez-vous vraiment l'intention de vous en aller sans même me prévenir ?
— Si je ne vous avais pas vu, j'aurais écrit, dit elle à mots entrecoupés.
— Eh bien ! puisque me voilà, vous êtes dispensée d'écrire. Vous n'avez qu'une chose à faire, c'est de me répondre, reprit-il presque avec colère.
Ce calme de la jeune fille, c'était à perdre la tête. Comme si elle n?était pas encore décidée, grand Dieu !
— De quoi ayez-vous peur ? s7écria-t-il durement.
— Je n'ai pas peur, seulement, je ne m'attendais pas… Je pensais que nous parlerions de tout cela plus tard… si^à mon retour vous n'avez pas changé, si nous ne changeons ni l'un ni l'autre.
L'étau se resserrait de nouveau. « Si nous ne changeons ! » Qu'est-ce que cela voulait dire ? Etait-ce surhumaine grandeur 506 LA BEVUE BELGE
d'âme — ou était-ce fierté, excès de délicatesse, crainte que Trenham lui fit cette offre par pitié ? Pauvre petite, chère enfant ! C'était cela, sans doute. Trenham ne l'en aimait que davantage. Ou bien était-ce que vraiment elle redoutait de s'engager, préférait se garder libre pour ce voyage absurde, s'offrir l'occasion de jeter un coup d'oeil là-bas — elle si jeune, si fraîche, si radieuse — plutôt que de se lier d'avance à un universitaire d'âge mûr ? Les îles Hawaï, Samoa, archipels pleins d'oisifs riches, de yachtsmen désoeuvrés et de jeunes officiers de marine (il voyait surgir de partout des ténors de Madame Butterfly en tenues blanches chamarrées d'or), les cocktails, les foxtrot, les clairs de lune sous les tropiques… Tout à coup, il se sentit un homme vieillissant, voûté, usé, aux cheveux clairsemés, grisonnants… Bien entendu, ce qu'elle voulait, c'était aller là-bas tenter sa chance ! Il chercha à tâtons l'escabeau, le remit debout et s'assit.
— C'est parce que vous n'êtes pas sûre d'avoir les mêmes intentions à votre retour ? C'est cela ? interrogea-t-il avec amertume.
De nouveau, elle hésita.
— Il me semble qu'il ne faut pas décider comme ça, tout de suite, ce soir.,.
La colère de Trenham éclata.
— Et pourquoi non ? Je me suis bien décidé, moi. Pourquoi pas vous ?
— Vous n'êtes pas vraiment décidé non plus, répliqua-t-elle de sa voix calme.
—. Pas décidé, moi ? Que voulez-vous dire ?
Il lança un éclat de rire, qu'il eût voulu gai, mais qui sonna comme un défi. Il ne se sentait plus le maître de sa voix ni de ses paroles — mais aussi, pourquoi le mettait-elle au supplice ?
— Mon Dieu, après tout ce que vous venez de souffrir…
— Après ce que je viens de souffrir ? Mais est-ce que vous ne voyez pas que c'est justement pour cela ? Je n'en peux plus, je n'en peux plus.
— Je sais, je sais.
Elle se leva et, s'approcfiant de lui, posa sa main sur son épaule.
— J'ai souffert a,ussi pour vous. Quel coup affreux cela a dû être ! C'est pourquoi je ne veux rien dire encore que vous puissiez… Il écarta vivement la main de la jeune fille.
— Quelle fausseté! s'écria-t-il (et il s'entendit qui recommençait à hurler). Vous voulez sans doute garder votre liberté pour vous marier là-bas si le coeur Vous en dit ? C'est cela ? Alors, pourquoi ne pas le dire tout de suite ? 
— Parce que ce n'est pas vrai. Vous êtes le seul homme au monde, mon ami, que j'aie envie d'épouser.
Oh ! la musique de ces paroles ! Il leva les mains pour y cacher ses yeux brûlants. Le son de cette voix effleurait son front comme un e caresse hypnotique. Etait-il possible qu'un tel bonheur sortît de tant d'angoisse ? Il oublia tout, le garage, l'enterrement, sa haine contre la jeune fille, et d'un geste brusque, aveugle, il saisit son bras et lui enlaça la taille.
— Ambrose ! fit elle, haletante.
Elle se débattit. Il lutta fiévreusement pour trouver ses lèvres.
Dans la demi-obscurité, quelque chose tomba à terre entre eux. Ils se séparèrent, et elle le regarda, stupéfaite.
— Qu'est-ce que c'est ? 
Ce que c'était ? Trenham le savait bien; un frisson le parcourut. Les lettres, parbleu ! — les lettres de Barbara! L'enveloppe débordante, mal ficelée, était tombée de la poche ; dans sa chute, le noeud s'était dénoué et les feuillets se répandaient, éparpillés aux pieds de Barbara comme un jeu de cartes. La jeune fille prit sa lampe de poche et braqua le rayon de lumière sur le paquet défait.
— Des lettres ! s'écria-t-elle. Ambrose, est-ce que ce sont les miennes ?
Elle attendit une réponse, mais il ne trouvait rien à dire.
— Est-Ce pour cela que vous veniez ? ajouta-t-elle.
S'il y avait quelque chose à répondre, il ne sut pas le trouver et, sans savoir ce qu'il faisait, il se baissa et se mit à ramasser les lettres. Il eut conscience que. pendant un instant, eiie resta debout, immobile, à le regarder; puis elle se baissa aussi, et ramassa la grande enveloppe béante.
— Miss Barbara Wake, lut-elle tout haut. Elle éclata de rire.
— Mais attendez, dit-elle, il y a encore quelque chose dedans ! Une lettre pour moi ? Qu'est-ce que c'est ?
Il étendit la main.
— Barbara, je vous défends ! Barbara, je vous en supplie ! Elle dirigea le rayon de la lampe sur la feuille de papier qui,
dans l'obscurité environnante, prit la solidité d'une tablette de marbre. Elle lut tout haut, lentement, d'une voix froide et mesurée, comme si elle parodiait les pauvres phrases de Trenham :
— Le 10 novembre… Vous sentez sans doute comme moi (non, Ambrose, laissez-moi…) Vous sentez sans doute comme moi qu'après ce qui s'est passé nous ne pouvons ni vous ni moi…
Elle s'arrêta court et leva les yeux sur Trenham.
— Après ce qui s?est passé ? Que voulez-vous dire ? Qu'estce qui est arrivé de nouveau, mon ami, entre vous et moi ?
Il avait reculé de quelques pas et s'appuyait contre la voiture. —- Je n'ai pas écrit : « Entre vous et moi ».
— Alors quoi ?
Elle éclaira de nouveau la page fatale :
— Nous ne pouvons, ni vous ni mot, désirer nous revoir jamais. Elle laissa retomber le bras, et demeura sans rien dire. Comme il sentait peser sur lui le regard de Barbara, il murmura :
— Je vous avais supplié de ne pas lire ces sottises.
— Mais puisqu'elles me sont adressées, j'ai tout de même bien le droit de les lire ?
— Vous voyez bien pourtant que cela n'a aucun sens. J'étais fou en vous écrivant ainsi.
— Mais c'est écrit il y a quelques heures à peine. C'est daté d'aujourd'hui. Vous n'avez pas tellement changé en si peu de temps ? Et vous écrivez : « Après ce qui s?est passé ». Cela doit vouloir dire quelque chose. Qu'est-ce que c'est ? Que s'est-il donc passé ?
Si elle continuait, il allait devenir fou.
— Oh! non, je vous en supplie ! s'écria-t-il.
— Comment, non ?
— Cessez de me demander ce qui est arrivé. Ne comprenez-vous pas que, sur le moment…
Il s'arrêta, mais elle insistait :
— Eh bien ! sur le moment ?
— Je n'ai pas eu la force de supporter tout seul le poids de cette horreur. Lâchement, comme un misérable, j'ai accepté l'idée que vous étiez coupable aussi. Vous comprenez, je voulais me le persuader moi-môme…
Dans l'ombre, on eut dit qu'elle pâlissait et. que ses lèvres tremblaient :
— Coupable de quoi ? bégaya-t-elle à mi-voix. Il redressa les épaules et dit lentement :
— De cette mort. -Te me sentais trop faible tout seul pour ce fardeau.
— Cette mort ?
Il y eut un silence, pendant lequel les ombres semblèrent s'épaissir. A peine Trenham distinguait-il maintenant le visage de la jeune fille, tant elle lui semblait subitement lointaine.
— En quoi est-ce ma faute ? Elle s'arrêta, puis poursuivit :
— Est-ce que vous voudriez… Dois-je comprendre que… qu'il n'y a pas eu… d'accident ?
— Non, ce n'était pas un accident.
— Alors…
— Vous ne devinez donc pas ? bégaya-t-il, soufflant a peine.
— Vous voulez dire que… qu'elle s'est tuée ?
— Oui.
— A cause de… nous ?
Il fut incapable de répondre. Après un instant de silence, elle poursuivit précipitamment :
— Mais qu'est-ce qui vous le fait supposer ? Quelle preuve en avez-vous ? Est-ce qu'elle a parlé à quelqu'un ? A-t-elle laissé quelque chose… une lettre ?
Il fit un effort pour parler, la gorge sèche.
— Non. Rien.
— Eh bien, alors ?…
— Elle me l'avait dit avant; elle m'avait menacé…
— Menacé ?
— Oui. Si je continuais à vous voir… Et j'ai continué… j'ai continué malgré ses avertissements répétés.
» Vous comprenez maintenant ? s'écria-t-il en se retournant sur la jeune fille avec la fureur angoissée d'un animal qui se défend contre son bourreau.
Il y eut un silence. Il parut à Trenham ne devoir jamais finir.
Elle n'eut ni un mot ni un geste : niais tout à coup, il entendit un bruit de sanglots. Elle pleurait, elle pleurait comme un enfant épouvanté. Retours déconcertants des choses ! Tout à l'heure, il n'y a qu'un instant, Trenham avait cru sentir la force vitale de la jeune fille gonfler ses veines refroidies, et il avait pensé en lui-même : « Plus jamais je ne me retrouverai seul avec mes terreurs. » Et maintenant, c'était la terreur de Trenham qui avait gagné la jeune fille : elle semblait intérieurement rétractée, pelotonnée sur elle-même comme si elle reculait d'horreur devant la contagion d'un crime.
— C'est épouvantable, épouvantable, gémissait-elle.
Et elle se remit à pleurer, comme un enfant secoué par une nouvelle rafale de désespoir après la première bourrasque apaisée.
— Qu'est-ce qu'il y a d'épouvantable ? s'écria-t-il, agacé par ces sanglots qui ne voulaient pas se calmer. Vous deviez bien vous douter que notre amitié n'était pas pour lui faire plaisir.
A travers ses larmes, elle gémit :
— Je me figurais qu'elle ne savait rien…
— Vous vous imaginiez que nous Pavions trompée ? Pendant tout ce temps ? Dans un trou comme celui-ci, où tout le monde est à l'affût du voisin ? Comme c'est probable!…
— Je me figurais pourtant… Je n'aurais jamais cru… ne cessait-elle de répéter.
Exaspéré, il éclata:
— Eh bien ! vous commencez à vous rendre compte de ce que j'ai souffert…
— Souffrir ? Vous ?
Il lui échappa un petit rire d'amertume,
— Et elle ? Et ses souffrances à elle, tout ce que nous lui avons fait souffrir à nous deux ?
— A nous deux! Vous le reconnaissez… vous l'avouez!
Elle ne répondit pas, mais Trenham sentit dans ce silence un mouvement de fuite intérieure, un geste pour s'écarter de lui. Quoi ! sa complice l'abandonnait ? Car elle s'avouait sa complice — elle venait de dire « nous » — et pourtant elle s'éclipsait, s'évadait. Eh bien ! non, elle n'allait pas s'échapper si facilement, il n'allait pas la laisser déserter ; il ne pouvait plus affronter la solitude de tout à. l'heure.
— Barbara ! s'écria-t-il, comme si la distance qui les séparait avait véritablement doublé.
Comme elle ne disait toujours rien, il se hâta d'ajouter avec crainte :
— Non, ne croyez pas que je vous donne tort, mon enfant, ne croyez pas…
— Qu'est-ce que ça fait, puisque je m'accuse, moi ? dit-elle, la tête dans les mains.
— Vous accuser ? Quelle folie! Vous venez de dire que vous ne saviez pas.
— Bien sûr que je ne savais pas ! Comment pouvez-vous supposer ? Mais il est arrivé cette horreur; et vous saviez qu'elle pouvait arriver… Vous le saviez depuis toujours… Vous aviez eu tout le temps cette arrière-pensée, chaque fois que nous nous retrouvions ici, et aussi les jours où nous allions à Ditson!… A Ditson! Cette chambre d'hôtel me fait horreur… Et tout ce temps-là, la malheureuse attendait toute seule chez elle ; elle savait tout, et elle me détestait comme si j^étais son assassin…
— Grand Dieu ! Barbara ! Et moi, est-ce que vous croyez que je ne me reproche rien ?
— Mais alors, comment pouviez-vous continuer, comment pouviez-vous me laisser croire que cela lui était égal ?
— Je ne croyais pas qu'elle en souffrît à ce point-là, dit-il d'une voix sourde.
— Mais puisque vous dites qu'elle vous avait prévenu ! Qu'elle vous l'avait dit et répété.
— Je ne voulais pas le croire et je ne le croyais pas. Quand on perd la tête, voyez-vous… Vous ne trouvez donc pas ce qui m'arrive déjà assez cruel sans toutes ces paroles ? Ne suis-je pas assez à plaindre ?
— A plaindre ? fit-elle lentement. C'est votre femme que je plains. Je ne sens de pitié que pour elle. Ce qu'elle a dû endurer, quand vous la laissiez seule dans son coin, elle qui savait tout… qu'elle se représentait ce que vous me disiez… les baisers que vous me donniez… qu'elle regardait la pendule et comptait les heures… et puis vous rentriez et vous expliquiez votre absence, vous inventiez des prétextes — et vous faisiez semblant de l'aimer, car vous faisiez semblant, n'est-ce pas ? Elle savait que vous mentiez, et pourtant elle avait soif de vous croire… Elle vous avait pourtant prévenu, et elle voyait que cela n'y 512 LA BEVUE BELGE
changeait rien… que cela vous était égal qu'elle meure ou nou… que vous faisiez tout cela pour la tuer… que vous attendiez sa mort, que vous comptiez peut-être les jours !
La voix passionnée se brisa dans un sanglot, et Barbara resta debout, pleurant désespérément, comme un enfant inconsolable.
Trenham se tut. Il n'avait jamais été capable d'entrer dans les imaginations de la pauvre Milly, de chercher le sujet de ses rêveries solitaires ; et, tout à coup, voilà que cette jeune fille, dans une lueur, y voyait clair, pénétrait jusqu'aux profondeurs de cette âme renfermée. Oui; c'est ce que la pauvre Milly avait dû éprouver — il en était sûr à présent — et ce que Barbara souffrirait s'il lui arrivait de la trahir. Ah ! la trahir, jamais ! Quelle pensée monstrueuse! Jamais un instant il ne cesserait de l'aimer. Cette catastrophe les avait unis comme ne l'aurait jamais fait les fiançailles les plus heureuses. C'était l'amour, c'était la crainte qu'elle ressentait pour leur avenir, qui bouleversait la jeune fille jusqu'à l?âme, lui donnait ce pouvoir surnaturel d'entrer dans l'esprit de Milly. Si seulement Trenham pouvait trouver des mots pour la rassurer, maintenant, tout de suite ! Mais il ne trouvait rien.
— Barbara ! Barbara ! répétait-il, comme si ce nom eût possédé un pouvoir magique.
— Songez-y donc, ces heures sans fin, cet interminable abandon ! Y avez-vous jamais réfléchi ? En rentrant de nos rendezvous, est-ce que vous vous souveniez chaque fois de la menace ? Vous demandiez-vous, en approchant de la maison, si tétait pour cette fois-là ?
— Barbara…
— Peut-être même lui en vouliez-vous de tant tarder- à en finir ? Avouez-le !
— Voyons ! Barbara ! Barbara !
— Et quand enfin le jour est venu, avez-vous été surpris ? Etiez-vous tellement las d'attendre que vous aviez fini x>ar croire qu'elle n'en viendrait jamais là ? Certains jours, ne vous sentiez-vous pas presque fou de devoir ajourner le moment de votre liberté ? C'est ce que je sentais, moi, quand, sur le point de partir pour le train de Ditson, j'étais rappelée par papa qui voulait me dicter des lettres, ou par maman qui me demandait de la remplacer à quelque réunion de charité. Il y avait des jours où je les aurais tués parce qu'ils bouleversaient mes projets, et me faisaient manquer une des heures que nous avions à passer ensemble. Ah ! vous ne m'auriez pas crue capable de cela ? Mais je sais ce que c'est qu'une âme d'assassin. Je sais ce qu'est la vôtre, parce que vous êtes un assassin ! Assassin ! Et maintenant, sur cette tombe à peine refermée, quand vous venez ici, que vous tâchez de m'embrasser, que vous me parlez de mariage… Sans doute vous imaginez-vous qu'ainsi vous étoufferez plus sûrement la victime, vous piétinerez un peu la terre sur cette tombe…
Barbara se tut, comme effrayée de ce qu'elle venait de dire, et déroba ses yeux à la vision qu’elle avait évoquée. Trenham était debout, immobile. Il avait rassemblé les lettres qui formaient, entre eux, un petit tas à terre. Qu'en faire, en effet ? Et il songeait (ah ! que de millions de fois d'autres s'étaient dit la même chose à des moments pareils) « Cela va passer, elle se calmera, demain elle me demandera pardon… » Mais cette réflexion ne parut pas le satisfaire. La jeune femme pourrait oublier, mais lui n'oublierait pas. Il eut comme l'intuition que son avenir serait chargé, assombri d'un arriéré de souvenirs. Telle que la jeune fille venait de peindre sa rivale, telle il la verrait lui-même pour toujours. Il aurait désormais à payer son oubli et à le payer avec usure ; garder la jeune fille avec lui allégerait peu sa dette. C'était une de ces rançons qu'on acquitte tout seul. Enfin il parla comme malgré lui :
— Je ferais mieux de m'en aller, dit-il.
Inconsciemment, il attendait une réponse, un rappel, une protestation, peut-être. Mais rien ne vint. Il fit quelques pas vers la porte. A cet instant, il entendit Barbara éclater de rire, et ce bruit incroyable à cet endroit, à ce moment, l'arrêta net.
— Quoi ? dit-il, à demi tourné vers elle, comme si elle l'eût appelé.
— Et moi qui ai envoyé une couronne ! J'ai envoyé une couronne ! Elle est sur sa tombe, les fleurs ne sont pas encore fanées.
— Ah ! fit-il, haletant, comme s'il avait reçu le coup en pleine figure.
Il se dévisageaient, debout, hostiles, désespérés. Les derniers mots avaient creusé entre eux un abîme infranchissable. Trenham, au fond de lui-même ,entendait une voix lui dire : « Elle ne pouvait rien trouver de plus cruel ». Mais, au tremblement des lèvres de Barbara, il vit qu'elle cherchait encore, ruminait quelque nouveau trait.
— Et le pis, s'écria-t-elle enfin, c?est que si je ne m'en allais pas, et que nous continuions à traîner ici à côté l'un de l'autre, je finirais peut-être par vous pardonner.
Elle avait raison ; c'était vrai. I/imagination humaine ne pouvait pas descendre plus bas.
D'un pas rapide, il alla vers la porte.
— Eh bien ! mais vous partez, n'est-ce pas ?
— Oui. Je pars, fit-elle.
Lentement, par les rues désertes, il rentra. Ses idées, brouillées par le choc de la querelle inattendue, s'éclaircissaient peu à peu et Trenham contemplait le monde nouveau qui se découvrait en lui. Au premier abord, sa tête lui sembla une maison vide après un déménagement. Le néant absolu. Mais graduellement, dans ce désert, une idée se fit jour — comme une souris qui s'aventure sur un parquet nu. Trenham s'arrêta à un coin de rue et pensa :
« En somme, il n'y a rien de changé. J'allais lui dire que nous n'avions plus de raison de nous voir, elle est du même avis. Nous sommes d?accord, voilà tout. »
Ce lui fut en quelque sorte un soulagement ; cette petite pensée occupait sa tête qui sonnait creux. Il pressa le pas et se dit, en approchant de la rue qu'il habitait : « Il va pleuvoir d'ici une minute ». Il sourit en s'apercevant que, machinalement, il avait marché vite pour arriver avant la pluie. « Jane doit se faire du mauvais sang : elle aura remarqué que je n'ai pas pris mon parapluie ». A l'idée que quelqu'un, dans l'immense monde hostile, s'inquiétait sincèrement de savoir s'il avait pris ou non son parapluie, il sentit une faible douceur au coeur. « Mais non, parce qu'elle dort déjà comme un sabot », réfléchit-il découragé.
Sur le seuil, il s'arrêta et chercha son passe-partout. Il fouilla avec impatience ses poches l'une après l'autreT Pas de clef. Il avait une vague idée de l'avoir posée sur la table de son bureau en rentrant — d'où rentrait-il donc ? Mais voyons, ce matin même, après l'enterrement ! Il avait dû poser le passe-partout parmi ses papiers et Jane ne s'en était pas aperçue. « Elle n'aura jamais eu l'idée de regarder là », se dit-il (on avait défendu à Jane tant de fois de toucher au bureau de son maître). Et d'ailleurs, elle était probablement persuadée qu'il avait sa clef sur lui. Et voilà qu'en pleine nuit, il se voyait mis à la porte de chez lui…
Une fureur d'exaspération s'empara de lui. Il fallait qu'il eût perdu décidément tout sens de nuances, tout sens de la mesure relative des choses, car il se sentait aussi déconcerté et aussi en colère qu'il l'était tout à Pheure sous les insultes de Barbara. Se voir fermer sa propre porte le remplissait de désespoir ; il avait envie de s'asseoir sur le «euil et d'éclater en sanglots. Et la pluie, par-dessus iémarché, qui commençait…
Il porta la main à la sonnette; mais s'entendait-elle du grenier haut perché où couchaient les bonnes ? Y avait-il la moindre chance pour que le faible tintement traversât deux étages et montât de l'office jusqu'aux combles, pour pénétrer dans des oreilles emmitouflées de sommeil ? C'était bien improbable. Et alors, quelle ressource ? Il ne restait qu'à passer la nuit à l'hôtel — la nuit qui suivait l'enterrement de sa femme ! Le lendemain matin, tout Kingsborough le saurait, depuis le recteur de l'Université jusqu'au garçon laitier…
Mais à peine sa main avait-elle touché la sonnette qu'il crut s'apercevoir d'un bruit à l'intérieur de la maison. La vitre de l'imposte s'alluma brusquement au-dessus de la porte; puis, se confondant presque avec les rumeurs nocturnes, un faible son de chausson traîna dans le lointain, puis s'affermit sur le carreau du vestibule et Jane, encore irréprochablement coiffée et habillée, ouvrit la porte toute grande .
— Comment, Jane, encore debout ? J'ai oublié ma clef…
— Je le savais, monsieur, je l'ai trouvée. J'attendais monsieur.
Elle lui retira son manteau ruisselant.
— Mon Dieu, mon Dieu ! Monsieur n'avait pas de parapluie ! Trenham traversa le vestibule; derrière lui, il entendit Jane
verrouiller la porte et mettre la barre. Il aimait ce bruit familier de chaîne et de loquets. Il sut gré à Jane de s'être aperçue qu'il n'avait pas de parapluie. Enfin, il se sentait chez lui; une main bienveillante poussait les verrous, allumait les lampes, prenait soin de sa sûreté. I/horrible impression d'abandon s'effaça un peu au contact connu, pacifique, des vieilles habitudes.
— Merci, Jane ; désolé de vous avoir fait veiller si tard, marmonna-t-il, avec un petit signe de tête, en montant se coucher.

Edith WHARTON.

 

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