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YVARS, Alain – Un cri (sur le tableau « l’Eglise d’Auvers » de Vincent Van Gogh)

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20:20
23 février 2014


Esperiidae

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Esperiidae

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Un cri

(sur le tableau « l’Eglise d’Auvers » de Vincent Van Gogh)

Vincent Van Gogh – L’église d’Auvers, juin 1890, Musée d’Orsay, Paris

 

L’angle légèrement de trois quart par rapport à l‘église me paraît le meilleur. Je pose mon matériel au bord du chemin caillouteux qui continue son ascension par un étroit lacet de la route vers le petit cimetière situé un peu plus haut, dans les champs.

J’attrape un pinceau pointu, l’imbibe d’un violet pur très dilué et ébauche les formes de l’église d’Auvers. J’admire ses proportions harmonieuses : au premier plan, la fine abside gothique ventrue ; sur sa gauche, la chapelle de la Vierge ; à l’opposé, l’absidiole romane, la partie la plus ancienne de l’édifice. Grimpé sur les bras du transept, l’élégant clocher, découpé de baies ogivales, s’élance en flèche vers le ciel.

L’esquisse me satisfait. Les volumes sont solides, précis. L’église, imposante, occupe les deux tiers de la toile. Deux chemins de terre, recouverts de sable rosâtre, prennent l’église en tenaille, dégageant devant elle une large bande de pré parcourue de fleurs sauvages.

Ma palette chargée de pâte s’impatiente. Les brosses que je saisis savent déjà ce qu’il faut faire. Elles emplissent de matière colorée les vides laissés par le dessin préparatoire : taches bleues outremer sur les vitraux, murs gris vert pour leur donner de l’épaisseur, touches orangées et rouges illuminant les toits.

La brosse, encore saturée de l’outremer des vitraux, balaie le ciel énergiquement dans un geste ondulatoire. Pas de temps à perdre… Le tube de bleu de prusse est pressé vigoureusement sur la toile. La pâte molle s’enroule en grands cercles déformés, comme des griffes,autour du clocher. Le ciel devient presque noir. Je couvre de virgules le devant ombré de l’église qui paraît envahi de larves rampantes, grouillantes, s’élançant à l’assaut des murs.

Un court instant, un nuage rosé distrait mon attention. Il s’accroche bizarrement au clocher, puis s’effiloche dans l’azur.

J’ensoleille le pré devant l’église et aligne ensuite verticalement des bâtonnets ocre sur les deux chemins sinueux qui l’encerclent. Le contour des toits est souligné de lignes claires, irrégulières, qui contrastent avec le ciel sombre. Pour finir, d’une touche légère bleu pâle, je dessine les fins vitraux de l’abside et de la chapelle de la Vierge, puis, d’un geste étudié avec le même pinceau, j’enroule l’horloge ronde qui transperce le clocher.

Je me lève, recule d’un pas et observe mon travail. L’église paraît enveloppée d’un lourd manteau sombre qui la fait ployer. Volontairement, j’ai supprimé les contrastes ombrés sur l’édifice ; les volumes sont ainsi amoindris, gommés, ce qui donne plus de présence à l’ensemble. Les murs et les toits ondulent comme mus par une force invisible.

Quelque chose s’exprime que je perçois mal ? Je repense au peintre Jean-François Millet que j’admire. Rien à voir avec sa sage Eglise de Gréville ? Satisfait, je me rassois et esquisse une femme vue de dos remontant le chemin d’un pas ferme en direction de l’église. Un bleu vert couvre sa large jupe rebondie aux hanches, une coiffe hollandaise dans le même ton clair que son corsage me rappelle mon pays natal.

- Qu’est-ce qu’elle vous a fait notre église ?

Placé de biais sur la route, je n’avais pas vu arriver le jeune homme au sourire canaille planté derrière moi. Il était grand et svelte, habillé d’une chemise à rayures bleues verticales qui étiraient sa silhouette.

- Pourquoi ? Elle ne vous plait pas ?

Le garçon ne répond pas. Il observait avec attention l’oeuvre, penché sur mon épaule. Sa chevelure était aussi blonde que les blés gorgés de soleil aux alentours. Des mèches folles lui balayaient le visage en cachant partiellement ses yeux malicieux qui s’allumaient par instant d’un vert étrange.

- Pour moi, elle souffre cette église !Il se redresse, regarde le monument longuement, se penche à nouveau vers ma toile pour vérifier ce qu’il ressent. Il se décide :

- Difficile à expliquer… votre église ne ressemble pas à notre église d’Auvers, calme, sereine. La vôtre dégage comme une douleur… Elle se plaint… On dirait qu’elle veut parler, exprimer quelque chose, sans y parvenir.

Il remue sa bouche dans tous les sens, comme s’il malaxait quelque chose.

- Mm… tout bouge dans votre tableau ! Les murs ne sont pas droits, les jointures de la toiture plient, se tordent… Cela me fait penser aux couleuvres prêtes à mordre que je dérange parfois en marchant dans les champs… Et puis ces couleurs ! Ce ciel sombre… Où est passé le soleil qui brille aujourd’hui ? Votre ciel écrabouille la malheureuse église qui est enserrée dans cette pince formée par les deux chemins de chaque côté. La pauvre, elle ne risque pas de s’échapper ! Regardez vous-même, vous ne voyez pas qu’elle étouffe notre église ?

Il arrête de parler pour contempler la bande de pré triangulaire et les chemins sablonneux l’enlaçant de chaque côté. Il reprend :

- La terre semble se soulever comme une vague qui s’apprête à happer l’église… Vous l’avez vraiment voulu ainsi ? Je ne voudrais pas être à la place de la femme sur le chemin qui paraît toute fragile à côté de ce vaisseau balayé par des éléments déchaînés.

C’était bien la première fois qu’un passant, surtout aussi jeune, donnait un avis aussi définitif sur mon travail. Ce garçon à face d’ange me plaisait. Je me lève et me place à côté de lui. Il me dominait d’une bonne tête.

Tout à mon excitation habituelle lorsque je peins, je n’avais pas encore pris le temps de regarder sérieusement mon oeuvre. Le soleil descendait rapidement derrière l’église m’obligeant à plisser les yeux pour mieux appréhender le motif.

J’examinai attentivement l’église et fixai ensuite la toile… Nul doute, ce jeune homme avait raison. L’édifice possédait une vie intérieure… La force des couleurs et des lignes déformées lui donnait un rythme que n’avaient évidemment pas les murs réguliers et lisses que je voyais. Cette paysanne avait été peinte pour fixer l’échelle du tableau. Je m’apercevais maintenant que sa présence inerte, passive, par opposition, donnait vie à l’église : un être fait de chair et de sang.

- Bravo mon garçon ! Vous avez l’oeil ! Votre appréciation sur mon travail rejoint ma propre vision. J’ai réussi ! Votre église d’Auvers n’est plus une simple église de campagne, elle a une âme !

Le jeune homme me regardait, étonné de mon exaltation. Il avait des yeux superbes. J’aurais voulu le dessiner, séance tenante, avec sa tignasse ébouriffée et son regard impertinent.

- Vous habitez Auvers, lui dis-je intéressé ?

- Oui ! Mes parents ont une ferme un peu plus haut, en suivant la route qui mène au cimetière. Je les aide aux travaux des champs. En ce moment c’est calme, mais il vont bientôt avoir besoin de moi… les moissons approchent.

Le garçon tripotait un tube d’outremer qu’il avait pris dans ma boîte.

- J’aime bien votre peinture. Il m’arrive parfois de voir des toiles de peintres modernes lorsque je vais à Pontoise. Cela ne ressemble pas à ce que vous faites… moins de couleurs… moins violent… Bon ! Le soleil baisse ! Mes parents m’attendent pour le repas. J’aurai peut-être l’occasion de vous revoir sur les routes du village. Je vais leur dire que notre église est vivante… ils vont bien rire ! Je m’appelle Georges.

- Merci pour vos commentaires si pertinents, Georges ! Vous savez que bien peu de personnes sont capables de disséquer ma peinture de cette façon et surtout de la comprendre. L’art nouveau est peut-être plus accessible aux regards frais et simples comme le vôtre. Restez ainsi longtemps !

Sa face juvénile s’éclaira. Il fixa une dernière fois mon tableau, puis partit subitement. Sa longue foulée avala le virage. Ses mèches dorées qui viraient au roux à cette heure de la journée m’apparurent encore un court instant. Il disparut.

Etrange bonhomme, me dis-je ? Je rajoute négligemment de larges traits jaunes sur l’herbe du pré, puis range mon matériel. La toile posée par terre, je l’examine de nouveau à distance. Georges avait parfaitement senti la souffrance contenue de cette église. Etait-ce ma propre souffrance, celle qui m’étreignait intensément en Provence… au point d’hurler parfois ? Non ! C’était autre chose, une sorte de cri : un cri humain…

Depuis mon arrivée à Auvers-sur-Oise, j’étais heureux. Un sentiment d’allégresse montait lentement en moi. Je le sentais, les murs de cette église allaient bientôt s’ouvrir. La plainte allait se transformer en chant.

En redescendant vers le village, le clocher de l’église, au loin, s’empourprait de lueurs orangées.

 

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