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JEHAN-RICTUS – Poésies

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18:59
8 mai 2008


Victoria

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JEHAN-RICTUS – Poésies

Les Soliloques du Pauvre – Crève-Cœur


Eun’ fois j’ai cru que j’ me mariais
Par un matin d’amour et d’ Mai ;

Il l’tait Menuit quand j’ rêvais ça,
Il l’tait Menuit, et j’ pionçais d’bout,
Pour m’ gourer d’ la lance et d’ la boue
Dans l’encognur’ d’eun’ port’ cochère.

(Hein quell’ santé !) — Voui j’ me mariais
Par un matin d’amour et d’ Mai
N’avec eun’ jeuness’ qui m’aimait,
Qu’était pour moi tout seul ! ma chère !

Et ça s’ brassait à la campagne,
Loin des fortifs et loin d’ici,
Dans la salade et dans l’ persil,
Chez un bistrot qui f’sait ses magnes.

Gn’y avait eun’ tablée qu’était grande
Et su’ la nappe en damassé,
Du pain ! du vin ! des fleurs ! d’ la viande !
Bref, un gueul’ton à tout casser,

Et autour, des parents ! d’ la soce !
Des grouins d’ muffs ou d’ bons copains
Baba d’ me voir tourné rupin,
Contents tout d’ même d’êt’ à ma noce :

Ma colombe, selon l’usage,
Se les roulait dans la blancheur,
Et ses quinz’ berg’s et sa fraîcheur
F’saient rich’ment bien dans l’ paysage.

Je r’vois ses airs de tourterelle,
Ses joues pus bell’s que d’ la Montreuil
Et ses magnèr’s de m’ faire de l’œil
Comme eun’ personne naturelle,

Ses mirett’s bleues comme un beau jour,
Sa p’tit’ gueule en cœur framboisé
Et ses nichons gonflés d’amour,
Qu’étaient pas près d’êt’ épuisés,

Et moi qu’ j’ai l’air d’un vieux corbeau,
V’là qu’ j’étais comme un d’ la noblesse,
Fringué à neuf, pétant d’ jeunesse…
Ça peut pas s’ dir’ comm’ j’étais beau !

Je r’vois l’ décor… la tab’ servie
Ma femm’ ! la verdure et l’ ciel bleu,
Un rêv’ comm’ ça, vrai, nom de Dieu !
Ça d’vrait ben durer tout’ la vie.

(Car j’étais tell’ment convaincu
Que c’ que j’ raconte était vécu
Que j’ me rapp’lais pus, l’ diab’ m’emporte,
Que je l’ vivais sous eun’ grand porte ;

Et j’ me rapp’lais pas davantage,
Au cours de c’te fête azurée,
D’avoir avant mon « mariage »
Toujours moisi dans la purée.)

(Les vieux carcans qui jamais s’ plaint
Doiv’nt comm’ ça n’avoir des rêv’ries
Ousqu’y caval’nt dans des prairies
Comme au temps qu’y z’étaient poulains.)

V’nait l’ soir, lampions, festin nouveau,
Pis soûlé d’un bonheur immense
Chacun y allait d’ sa romance,
On gueulait comm’ des p’tits z’oiseaux !

Enfin s’am’nait l’heur’ la pus tendre
Après l’enlèv’ment en carriole,
La minute ousque l’ pus mariolle
Doit pas toujours savoir s’y prendre !

Dans eun’ carrée sourde et fleurie,
Dans l’ silence et la tapiss’rie,
Près d’un beau plumard à dentelles
Engageant à la… bagatelle,

J’ prenais « ma femme ! » et j’ la serrais
Pour l’ Enfin Seuls obligatoire
Comm’ dans l’ chromo excitatoire
Où deux poireaux se guign’nt de près…

Près ! ah ! si près d’ ma p’tit’ borgeoise
Que j’ crois que j’ flaire encor l’odeur
De giroflée ou de framboise
Qu’étaient les bouffées d’ sa pudeur.

J’y jasais : « Bonsoir ma Pensée,
Mon lilas tremblant, mon lilas !
Ma petite Moman rosée,
Te voilà, enfin ! Te voilà !

[« Comme j’ vas t’aimer tous les jours !
T’ es fraîch’.. t’ es mignonn’.. t’es jolie,
T’ as des joues comm’ des pomm’s d’api
Et des tétons en pomm’s d’amour.]

« Quand j’étais seul, quand j’étais nu,
Crevant, crevé, sans feu ni lieu,
Loufoque, à cran, tafeur, pouilleux,
Où étais-tu ? Que faisais-tu ?

« Ah ! que d’ chagrins, que d’ jours mauvais
Sans carl’, sans bécots, sans asile,
Que d’ goujats cruels, d’imbéciles,
Si tu savais, si tu savais…

« Mais à présent tout ça est loin…
Voici mon Cœur qui chante et pleure,
Viens-t’en vite au dodo, ma Fleur !… »
(Vrai c’est pas trop tôt qu’ j’aye un coin.)

« Ohé l’ poivrot là, l’ sans probloque ?
Vous feriez pas mieux d’ cravailler
Au lieur d’êt’ là à roupiller ?
Foutez-moi l’ camp ou… gar’ le bloc ! »

Non tout’ ma vie j’ me rappell’rai
La gueul’ de cochon malhonnête
Qui s’ permettait d’ m’interpeller
Pass’ que j’y bouchais sa sonnette.

Alors, comm’ j’ le r’luquais d’ travers
Il a sorti trois revolvers,
Deux canifs et son trousseau d’ clefs !
Et y s’a foutu à gueuler :

— « Au s’cours, à moi ! à l’aid’ ! Moman !
On m’ ratiboise ! on m’ saigne, on m’ viole…
Gn’y pas d’ pet qu’y vienn’nt les z’agents,
Pus souvent qu’on verrait leur fiole ! »

Et moi qu’ j’allais p’têt’ arr’sauter
Et créer un beau fait-divers…
Mal réveillé d’ mon Song’ d’Été
J’ me suis ensauvé dans l’Hiver.

19:00
8 mai 2008


Victoria

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2

Les Soliloques du Pauvre – Impressions de promenade

Quand j’ pass’ triste et noir, gn’a d’ quoi rire.
Faut voir rentrer les boutiquiers
Les yeux durs, la gueule en tir’lire,
Dans leurs comptoirs comm’ des banquiers.

J’ les r’luque : et c’est irrésistible,
Y s’ caval’nt, y z’ont peur de moi,
Peur que j’ leur chopp’ leurs comestibles,
Peur pour leurs femm’s, pour je n’ sais quoi.

Leur conscienc’ dit : « Tu t’ soign’s les tripes,
« Tu t’ les bourr’s à t’en étouffer.
« Ben, n’en v’là un qu’a pas bouffé ! »
Alors, dame ! euss y m’ prenn’nt en grippe !

Gn’a pas ! mon spectr’ les embarrasse,
Ça leur z’y donn’ comm’ des remords :
Des fois, j’ plaqu’ ma fiole à leurs glaces,
Et y d’viennent livid’s comm’ des morts !

Du coup, malgré leur chair de poule,
Y s’ jett’nt su’ la porte en hurlant :
Faut voir comme y z’ameut’nt la foule
Pendant qu’ Bibi y fout son camp !

« — Avez-vous vu ce misérable,
« Cet individu équivoque ?
« Ce pouilleux, ce voleur en loques
« Qui nous r’gardait croûter à table ?

« Ma parole ! on n’est pus chez soi,
« On n’ peut pus digérer tranquilles…
« Nous payons l’impôt, gn’a des lois !
« Qu’est-c’ qu’y font donc, les sergents d’ ville ? »

J’ suis loin, que j’ les entends encor :
L’ vent d’hiver m’apport’ leurs cris aigres.
Y piaill’nt, comme à Noël des porcs,
Comm’ des chiens gras su’ un chien maigre !

Pendant c’ temps, moi, j’ file en silence,
Car j’aim’ pas la publicité ;
Oh ! j’ connais leur état d’ santé,
Y m’ f’raient foutre au clou… par prudence !

Comm’ ça, au moins, j’ai l’ bénéfice
De m’ répéter en liberté
Deux mots lus su’ les édifices :
« Égalité ! Fraternité ! »

Souvent, j’ai pas d’aut’ nourriture :
(C’est l’ pain d’ l’esprit, dis’nt les gourmets.)
Bah ! l’Homme est un muff’ par nature,
Et la Natur’ chang’ra jamais.

Car, gn’a des prophèt’s, des penseurs
Qui z’ont cherché à changer l’Homme.
Ben quoi donc qu’y z’ont fait, en somme,
De c’ kilog d’ fer qu’y nomm’nt son Cœur ?

Rien de rien… même en tapant d’ssus
Ou en l’ prenant par la tendresse
Comm’ l’a fait Not’ Seigneur Jésus,
Qui s’a vraiment trompé d’adresse :

Aussi, quand on a lu l’histoire
D’ ceuss’ qu’a voulu améliorer
L’ genre humain…, on les trait’ de poires ;
On vourait ben les exécrer :

On réfléchit, on a envie
D’ beugler tout seul « Miserere »,
Pis on s’ dit : Ben quoi, c’est la Vie !
Gn’a rien à fair’, gn’a qu’à pleurer.

19:01
8 mai 2008


Victoria

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3

Les Soliloques du Pauvre – Les Masons

I — Nocturne

Quand tout l’ mond’ doit êt’ dans son lit
Mézig trimarde dans Paris,
Boïaux frais, cœur à la dérive,
En large, en long, su’ ses deux rives,
En Été les arpions brûlés,
En Hiver les rognons cinglés,
La nuit tout’ la Ville est à moi,
J’en suis comm’ qui dirait le Roi,
C’est mon pépin… arriv’ qui plante,
Ça n’ peut fair’ de tort à la Rente.

À chacun son tour le crottoir.
J’ vas dans l’ silence et le désert,
Car l’ jour les rues les pus brillantes,
Les pus pétardièr’s et grouillantes,
À Minoch’ sont qu’ des grands couloirs,
Des collidors à ciel ouvert.

J’ suis l’Empereur du Pavé,
L’ princ’ du Bitum’, l’ duc du Ribouis,
L’ marquis Dolent-de-Cherche-Pieu,
L’ comt’ Flageolant-des-Abatis,
L’ baron d’ l’Asphalte et autres lieux.

J’ suis l’ baladeur… le bouff’-purée,
Le rôd’-la-nuit… le long’-ruisseaux,
Le marque-mal à gueul’ tirée
Le mâch’-angoiss’… le cause-tout haut.

Si jamais vous êt’s dans l’ennui
Et forcé comm’ moi je le suis
À c’ que ça s’ passe à la balade,
J’ vas vous ess’pliquer mon manège :

Mettons qu’y lansquine ou qu’y neige,
Eh ben ! allez rue d’ Rivoli,
Malgré qu’y ait des vents coulis
On est pas mal sous ses arcades.

Mais si c’est l’Été… pas la peine,
Y vaut mieux s’ filer vers la Seine.
Là su’ eun’ berge ou sous un pont
Vous pouvez eun’ bonn’ couple d’heures
Dans la flotte qu’est un vrai beurre,
Mettre à tremper vos ripatons.

Tâtez, l’essai n’en coûte rien,
Car moi j’ connais tous les bons coins,
Tous les trucs… on peut pas me l’ mette
À forc’ comm’ ça d’ trouver des joints
Et d’ boulotter mes kilomètes.

Aussi des fois su’ la grand’ Ville
Du haut en bas, du sud au nord,
Y a si peu d’ pétard et d’ poussière
Et tout y paraît si tranquille

Qu’on s’ figur’ que Pantruche est mort,
Qu’on voyag’ dans un grand cim’tière
Et qu’y s’ réveill’ra pus jamais,
(Ah ! nom de Dieu si c’était vrai !)

Mais des fois juste à ce moment,
Là-bas… en banlieue… loin du centre,
Y nous vient de longs hurlements,
C’est le chien d’ fer ou l’ remorqueur,
Hou… yaou… on dirait mon ventre !
Ya haou… on jur’rait mon cœur !

Seul’ment ces cris-là m’ fout’nt la trouille ;
Ça m’occasionn’ des idées noires,
Et me v’là r’parti en vadrouille
À r’tricoter des paturons
Pou’ pas risquer d’êt’ fait marron
Par les escargots de trottoir.

On rencont’ ben des attardés,
Des clients en train d’ rouspéter,
Que leurs pip’lets laiss’nt poireauter
Eune heure à leur cordon d’ sonnette.

Des chiffortins, des collignons,
Des tocass’s qu’a pas fait leur plâtre,
Des cabots qui rent’nt du théâtre,
Des magistrats qui r’vienn’nt du claque,
Des poivrots, des flics ou des macs.

(Mais, marioll’, quand qu’on est honnête
On néglig’ ces fréquentations.)

Des fois que j’ traîne mes arpions d’ plomb,
J’ m’arr’pos’ et j’ m’adosse à un gaz
Pour voir « à quel point nous en sommes »,
Tout fait croir’ que j’ suis vagabond :

Et d’ Charonne au quartier Monceau,
Au milieu du sommeil des Hommes,
Me v’là seul avec ma pensée
Et ma gueul’ pâl’ dans les ruisseaux !

Les nuits où j’ai la Lun’ dans l’ dos,
J’ piste mon Ombr’ su’ la chaussée,
Quand qu’ j’ai la Lun’ en fac’ des nuits,
C’est mon Ombre alorss qui me suit ;

Et j’ m’en vas… traînaillant du noir,
Y a quét’ chose en moi qui s’ lamente,
La Blafarde est ma seule amante,
Ma Tristesse a m’ suit… sans savoir.

 

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