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XXIII
Ce matin-là, je me réveillai en pleine forme, le sommeil réparateur avait fait
son oeuvre. L’expatrié m’attendait. Il voulait m’emmener sur un autre continent :
l’Afrique. Comme à l’accoutumée, il attaqua le sujet par le petit bout de la lorgnette.
Sa perception et sa sensibilité très particulières l’amenaient à me présenter les
choses sous des angles insolites. Je m’installai à califourchon sur deux oreillers, le
dos appuyé contre le mur. Je me sentais à mon aise dans mon lit, je pouvais tout
entendre, je désirais tout comprendre.
Il aborda les côtes africaines en me proposant de revêtir les nombreux
masques de l’ouest du continent noir. J’avoue que l’origine et le sens des différents
attributs, qui composaient ces déguisements, ne me préoccupaient guère. Je me
rendis à l’évidence, ma culture africaine présentait de sérieuses lacunes. Dans
l’immensité des pays qui la constituent, l’Afrique recèle des mystères. L’expatrié
m’expliqua longuement la signification des parures et des rites s’y rattachant.
Les masques représentent d’innombrables fantasmes pour le non-initié. Il
commença par me parler de l’expression privilégiée que revêtaient ces
accoutrements pour ces peuplades de tradition orale. Les rituels, élaborés par les
tribus, montraient la palette des représentations du symbolisme. Bien sûr, la guerre
se réservait une place de choix parmi les fêtes et le travestissement servait à mimer
la victoire sur l’ennemi. Ici, l’adversaire immédiat était le village voisin. On se battait
pour la survie, on se combattait pour la possession des terres et de l’eau, ce bien si
précieux.
D’autres incantations entouraient les cérémonies masquées. Il s’agissait
parfois d’invoquer des forces divines pour obtenir la fécondité et la descendance.
Le masque porté par un homme représentait la virilité et les femmes en transes se
frottaient et se déhanchaient pour capter l’énergie qui permet d’enfanter. Une
épouse stérile se trouvait rapidement répudiée ou ramenée à un rang subalterne de
servante. Les jeunes filles rêvaient souvent, la fertilité occupait leurs esprits.
Je recueillais avec la plus grande attention les propos de mon compagnon. Je
me délectais de ces anecdotes qui me plongeaient dans des pays inconnus. Je
voyageais dans les déserts de sable, m’arrêtant dans des oasis de verdure. Je voguais
sur des fleuves mythiques m’abritant sous des arbres géants. La jungle et sa faune
me regardaient passer, l’escapade se poursuivait. Les savanes, brûlées par un soleil
de plomb, recelaient des trésors que les griots transmettaient de génération en
génération.
L’expatrié ne comprenait pas grand-chose à l’amour, la passion humaine lui
était étrangère. Il décrivait les masques ayant trait à ces thèmes avec sa vision
personnelle. Le sentiment amoureux se superposait à la danse, la séduction devait
conduire le soupirant à obtenir les faveurs de la belle. Un rituel élaboré codifiait les
mouvements et devait susciter du désir dans les yeux des protagonistes. Des
breuvages s’ajoutaient pour amplifier la révélation de l’amour.
Je commençais à comprendre la complexité des sociétés africaines et mon
jugement se trouva fortement modifié. Une fois de plus, l’expatrié savait m’amener
à la réflexion. Sa présentation paraissait simpliste, mais je constatai qu’il n’en était
rien. Chaque détail reflétait l’âme d’un peuple, il suffisait de s’en imprégner. La
tradition omniprésente facilitait l’accès à ce monde étrange. Il fallait observer et
retenir pour transmettre, tel se voulait le message.
Des tribus pratiquaient le culte des morts, le masque était une réincarnation
d’un défunt. Ici, la sorcellerie prenait souvent le pas sur le réel, il s’agissait
d’invoquer les âmes disparues. On voilait sa propre image pour se confondre dans
un vertige. Le danseur se métamorphosait et devenait un autre. La magie et le
surnaturel prenaient possession des lieux, le symbolisme était poussé à son
paroxysme. Le mimétisme amenait à se transformer jusqu’à l’incarnation de
l’ancêtre. Le miracle accompli, les augures prédisaient du bien pour la communauté,
la prospérité se gagnait par l’effort, la cérémonie y participait.
Certains accoutrements protégeaient et guérissaient. Ils étaient souvent
confectionnés par des sorciers et des marabouts suivant des prévisions
astrologiques. Ils pouvaient appeler la pluie pour mettre fin à la sécheresse et
endiguer la famine. Les adorateurs du cosmos se pliaient à ces coutumes. La magie,
le surnaturel et le désir se mêlaient, les masques profanes ou sacrés se côtoyaient.
Leur but était de rassembler et de souder les villageois, afin de résister aux calamités
et aux dangers présents et futurs. Les légendes circulaient et participaient à la
sacralisation des cérémonies. Il en était ainsi depuis des temps immémoriaux.
Les maquillages, tatouages et scarifications faisaient partie intégrante des
fêtes. Certaines ethnies se servaient du corps pour exprimer de manière artistique
toute la gamme des sentiments. Ils représentaient l’incarnation de l’invisible et
aidaient l’homme dans sa quête de sens.
Synonyme de puissance et de force pour son détenteur, il générait l’envie, il
fédérait aussi par la liesse et la danse. Le masque était tout cela. L’initiation
marquait l’entrée dans le cercle social. Le jeu et la créativité permettaient un accès
ludique à tous. Chaque ethnie possédait ses codes et ses clés pour ouvrir la porte. Il
fallait appartenir à la tribu ; sans elle, point de salut.
Les heures passaient inexorablement et je n’avais pas le huitième soleil pour
m’éclairer. Je ne bougeais pas, l’expatrié me fascinait. Il savait me captiver et
m’obliger à concentrer mes énergies vers lui. Il lui restait tant de choses à me faire
connaître. Aurions-nous assez de temps ?