Répondre à : (O) AHIKAR – Dies irae – Comment Jonas déplaça une montagne

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AhikarAhikar
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    Comment Jonas déplaça une montagne

     

     

     

     

     

        La colère passée, le roi des éléphants revint à ses affaires.

    Il adressa au singe les paroles suivantes :

     Ô toi, singe si savant, ne pourrais-tu déplacer cette montagne de chair qui se décompose dans le lit de notre rivière ?

    Le singe bien sûr accepta, tout en se demandant comment il allait faire.

     Assurément, ajouta l’éléphant, j’aurais pu le faire, et sans que nulle aide ne me soit nécessaire.

    Jonas releva la tête vers le grand éléphant.

     Mais à qui croyez-vous donc avoir affaire ? Je prends la nature à témoin, qu’aucune aide à moi non plus ne sera nécessaire.

     Eh bien, si vous réussissez à déplacer cette montagne de chair, sans que nul être qui marche sur cette terre ou vole dans les airs ne vous soit nécessaire, alors assurément j’en conviendrai, vous mériterez d’être élu roi des animaux.

    Jonas à ces mots, se sentit tout empli de joie. Mais le défi était de taille. Comment un si petit singe tel que lui pourrait-il bien arriver à déplacer un éléphant de plusieurs tonnes ?

    Tous les singes de la forêt se proposèrent immédiatement de l’aider, mais il ne put que décliner leur offre.

    Un vieil orang-outan qui avait beaucoup de sagesse vint le voir :

     Accepte donc notre offre. A plusieurs nous aurons tôt fait de le déplacer, et tu verras que le roi des éléphants saura bien te remercier, de lui avoir si vite ôté de la vue l’horrible spectacle de son frère supplicié.

    Jonas se gratta la tête.

     Je voudrais bien Vieux Sage, vous faire plaisir ; mais je ne peux point. C’est… que j’ai fait une promesse !

    Laissez-moi faire à ma manière.

    La nuit passa.

    Le lendemain, dès potron-minet, on vit Jonas affairé à tailler des roues dans le bois le plus dur : de belles roues bien polies, avec chacune une gorge pour le passage de la corde.

    A la mi-journée, tout était presque fini. Il demanda à quelques singes de creuser une fosse sous le grand figuier.

     Je m’en vais faire un petit somme. Je l’ai bien mérité. Prévenez-moi dès que vous aurez fini !

     Mais comment comptez-vous donc monter le cadavre de l’éléphant jusqu’à la fosse ? demanda un singe. C’est impossible, vous ne pourrez jamais y arriver seul !

     Vous le verrez bien assez tôt. Contentez-vous donc pour l’instant de creuser. Chacun son métier !

     Il y a au moins cinquante pas jusqu’à la rivière, dit un autre singe. C’est vraiment à rien y comprendre !

     …Et qu’on ne vienne pas me réveiller avant que le trou ne soit fini ! dit Jonas avant de disparaître dans les frondaisons.

    Une heure ou deux s’écoulèrent.

    Jonas n’entendant plus creuser, redescendit illico au pied de l’arbre. Il trouva tous les singes affalés autour du trou, en train de dormir.

     Ah, non ! non ! non ! pesta Jonas. Ça va pas ! Ils vont voir de quel bois je me chauffe. Et il se mit à pousser des hurlements comme s’il avait vu un tigre.

    Panique générale. Tous les singes se précipitèrent dans l’arbre en criant, sauf un qui tomba dans le trou.

     Bande de fainéants ! cria Jonas. C’est comme ça que vous travaillez. Le trou n’est même pas fini, et vous dormez ! Vous devriez avoir honte !

    Les singes se remirent à travailler sous la surveillance de Jonas.

     Plus profond ! Plus profond ! Ça vous apprendra !

    Tout en les surveillant, Jonas vérifia la fixation de ses poulies. Elles étaient fixées à intervalles réguliers sur la plus grosse branche du figuier, juste au-dessus de la fosse.

     J’espère que ça va marcher, se dit Jonas en se grattant la tête. Ça fait quand même un paquet de poulies ! Bon… on mettra aussi des rondins sous l’éléphant pour diminuer les frottements !

    En fin d’après-midi, tout était fin prêt.

    On fit mander le roi des éléphants.

    Jonas était assis sur un petit tabouret, un chasse-mouches à la main.

    Le roi des éléphants vit tout de suite que le cadavre n’avait pas bougé d’un millimètre.

     Ah mais je vois que vous avez renoncé ! C’est une sage décision. Chasser les mouches vous convient mieux.

     Ah mais pas du tout ! mais pas du tout ! s’écria Jonas vexé. Vous allez voir que je n’ai nullement présumé de mes forces. Je vais tirer sur cette corde jusqu’à ce que l’éléphant tombe dans la fosse.

     Morbleu, je veux bien être changé en singe sur le champ si vous réussissez à le déplacer ne serait-ce que d’un centimètre !

    Jonas prit la corde dans sa main et commença à tirer. Les poulies se mirent en branle et démultiplièrent les forces de Jonas, et bientôt – ô miracle ! – l’éléphant commença à bouger.

    Le roi des éléphants n’en croyait pas ses yeux. Comment un si petit singe peut-il avoir une telle force ? Et en plus, il n’a même pas l’air de se fatiguer ! C’est à n’en pas douter un singe extraordinaire…

    Au fur et à mesure que Jonas tirait la corde, et que l’éléphant avançait, un autre petit singe était chargé de placer correctement les rondins sous le corps. On le voyait sans cesse faire la navette d’un bout à l’autre de l’éléphant, récupérant par derrière le rondin qui venait d’être libéré pour aussitôt le placer à l’avant.

    Quand enfin le corps arriva au bord de la fosse, Jonas s’arrêta de tirer et demanda au roi des éléphants s’il voulait prononcer quelques mots pour son frère avant qu’on ne l’ensevelisse.

    Je ne rapporterai point ici le discours que fit l’éléphant, car il contenait un flot de paroles injurieuses à l’encontre des hommes.

    Jonas tira donc encore un peu sur la corde, et le corps bascula dans la fosse. Les singes qui tout à l’heure avaient creusé le trou, achevèrent de le reboucher.

    Toute la forêt, et jusqu’à la canopée, était déjà au courant de l’exploit extraordinaire que venait d’accomplir Jonas.

    Le roi des éléphants reprit :

     Vous êtes vraiment un singe extraordinaire. Vous possédez à n’en pas douter des pouvoirs surhumains…

     

    Jonas, devant un tel compliment, se garda bien de dire qu’il venait en fait de refaire la grande expérience du port de Syracuse, où Archimède tira devant le roi Hiéron II, à lui tout seul et d’une seule main, une galère chargée de sa cargaison et d’un équipage important, démontrant ainsi ad oculos qu’il est possible de déplacer un poids donné, quelque grand qu’il soit, au moyen d’une force donnée, quelque petite qu’elle soit, ce que niait la Physique d’Aristote. « Donne-moi un point d’appui, et je soulèverai la terre. »

     

    Ce fut donc ainsi que Jonas gagna le roi des éléphants à sa cause.

    Mais bien d’autres aventures l’attendaient…

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