BANVILLE, Théodore (de) – Poésies

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    VictoriaVictoria
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    BANVILLE, Théodore (de) – Poésies

    À Adolphe Gaïffe


    Jeune homme sans mélancolie,
    Blond comme un soleil d’Italie,
    Garde bien ta belle folie.

    C’est la sagesse ! Aimer le vin,
    La beauté, le printemps divin,
    Cela suffit. Le reste est vain.

    Souris, même au destin sévère :
    Et, quand revient la primevère,
    Jettes-en les fleurs dans ton verre.

    Au corps sous la tombe enfermé,
    Que reste-t-il ? D’avoir aimé
    Pendant deux ou trois mois de mai.

    ” Cherchez les effets et les causes “,
    Nous disent les rêveurs moroses.
    Des mots ! Des mots !… Cueillons les roses !

    #145929
    VictoriaVictoria
    Participant

    La Ville enchantée


    Il est de par le monde une cité bizarre,
    Où Plutus en gants blancs, drapé dans son manteau,
    Offre une cigarette à son ami Lazare,
    Et l’emmène souper dans un parc de Wateau.

    Les centaures fougueux y portent des badines;
    Et les dragons, au lieu de garder leur trésor,
    S’en vont sur le minuit, avec des baladines,
    Faire un maigre dîner dans une maison d’or.

    C’est là que parle et chante avec des voix si douces,
    Un essaim de beautés plus nombreuses cent fois,
    En habit de satin, brunes, blondes et rousses,
    Que le nombre infini des feuilles dans les bois!

    O pourpres et blancheurs! neiges et rosiers! L’une,
    En découvrant son sein plus blanc que la Jung-Frau,
    Cause avec Cyrano, qui revient de la lune,
    L’autre prend une glace avec Cagliostro.

    C’est le pays de fange et de nacre de perle;
    Un tréteau sur les fûts du cabaret prochain,
    Spectacle où les décors sont peints par Diéterle,
    Cambon, Thierry, Séchan, Philastre et Despléchin;

    Un théâtre en plein vent, où, le long de la rue,
    Passe, tantôt de face et tantôt de profil,
    Un mimodrame avec des changements à vue,
    Comme ceux de Gringore et du céleste Will.

    Là, depuis Idalie, où Cypris court sur l’onde
    Dans un coupé de nacre attelé d’un dauphin,
    Vous voyez défiler tous les pays du monde
    Avec un air connu, comme chez Séraphin.

    La Belle au bois dormant, sur la moire fleurie
    De la molle ottomane où rêve le chat Murr,
    Parmi l’air rose et bleu des feux de la féerie
    S’éveille après cent ans sous un baiser d’amour.

    La Chinoise rêveuse, assise dans sa jonque,
    Les yeux peints et les bras ceints de perles d’Ophir,
    D’un ongle de rubis rose comme une conque
    Agace sur son front un oiseau de saphir.

    Sous le ciel étoilé, trempant leurs pieds dans l’onde
    Que parfument la brise et le gazon fleuri,
    Et d’un bois de senteur couvrant leur gorge blonde,
    Dansent à s’enivrer les bibiaderi.

    Là, belles des blancheurs de la pâle chlorose,
    Et confiant au soir les rougeurs des aveux,
    Les vierges de Lesbos vont sous le laurier-rose
    S’accroupir dans le sable et causer deux à deux.

    La reine Cléopâtre, en sa peine secrète,
    Fière de la morsure attachée à son flanc,
    Laisse tomber sa perle au fond du vin de Crète,
    Et sa pourpre et sa lèvre ont des lueurs de sang.

    Voici les beaux palais où sont les hétaïres,
    Sveltes lys de Corinthe et roses de Milet,
    Qui, dans des bains de marbre, au chant divin des lyres,
    Lavent leurs corps sans tache avec un flot de lait.

    Au fond de ces séjours à pompe triomphale,
    Où brillent aux flambeaux les cheveux de maïs,
    Hercule enrubanné file aux genoux d’Omphale,
    Et Diogène dort sur le sein de Laïs.

    Salut, jardin antique, ô Tempé familière
    Où le grand Arouet a chanté Pompadour,
    Où passaient avant eux Louis et La Vallière,
    La lèvre humide encor de cent baisers d’amour!

    C’est là que soupiraient aux pieds de la dryade,
    Dans la nuit bleue, à l’heure où sonne l’angelus,
    Et le jeune Lauzun, fier comme Alcibiade,
    Et le vieux Richelieu, beau comme Antinoüs.

    Mais ce qui me séduit et ce qui me ramène
    Dans la verdure, où j’aime à soupirer le soir,
    Ce n’est pas seulement Phyllis et Dorimène,
    Avec sa robe d’or que porte un page noir.

    C’est là que vit encor le peuple des statues
    Sous ses palais taillés dans les mélèzes verts,
    Et que le choeur charmant des Nymphes demi-nues
    Pleure et gémit avec la brise des hivers.

    Les Naïades sans yeux regardent le grand arbre
    Pousser de longs rameaux qui blessent leurs beaux seins,
    Et, sur ces seins meurtris croisant leurs bras de marbre,
    Augmentent d’un ruisseau les larmes des bassins.

    Aujourd’hui les wagons, dans ces steppes fleuries,
    Devancent l’hirondelle en prenant leur essor,
    Et coupent dans leur vol ces suaves prairies,
    Sur un ruban de fer qui borde un chemin d’or.

    Ailleurs, c’est le palais où Diane se dresse
    Ayant sur son front pur la blancheur des lotus,
    Pour lequel Titien a donné sa maîtresse,
    Où Phidias a mis les siennes, ses Vénus!

    Et maintenant, voici la coupole féerique
    Où, près des flots d’argent, sous les lauriers en fleurs,
    Le grand Orphée apporte à la Grèce lyrique
    La lyre que Sappho baignera dans les pleurs.

    O ville où le flambeau de l’univers s’allume!
    Aurore dont l’oeil bleu, rempli d’illusions,
    Tourné vers l’Orient, voit passer dans sa brume
    Des foyers de splendeur étoilés de rayons!

    Ce théâtre en plein vent bâti dans les étoiles,
    Où passent à la fois Cléopâtre et Lola,
    Où défile en dansant, devant les mêmes toiles,
    Un peuple chimérique en habit de gala;

    Ce pays de soleil, d’or et de terre glaise,
    C’est la mélodieuse Athènes, c’est Paris,
    Eldorado du monde, où la fashion anglaise
    Importe deux fois l’an ses tweeds et ses paris.

    Pour moi, c’est dans un coin du salon d’Aspasie,
    Sur l’album éclectique où, parmi nos refrains,
    Phidias et Diaz ont mis leur fantaisie,
    Que je rime cette ode en vers alexandrins.

    #145930
    VictoriaVictoria
    Participant

    La Voyageuse

    I


    Au temps des pastels de Latour,
    Quand l’enfant-dieu régnait au monde
    Par la grâce de Pompadour,
    Au temps des beautés sans seconde ;

    Au temps féerique où, sans mouchoir,
    Sur les lys que Lancret dessine
    Le collier de taffetas noir
    Lutte avec la mouche assassine ;

    Au temps où la Nymphe du vin
    Sourit sous la peau de panthère,
    Au temps où Wateau le divin
    Frète sa barque pour Cythère ;

    En ce temps fait pour les jupons,
    Les plumes, les rubans, les ganses,
    Les falbalas et les pompons ;
    En ce beau temps des élégances,

    Enfant blanche comme le lait,
    Beauté mignarde, fleur exquise,
    Vous aviez tout ce qu’il fallait
    Pour être danseuse ou marquise.

    Ces bras purs et ce petit corps,
    Noyés dans un frou-frou d’étoffes,
    Eussent damné par leurs accords
    Les abbés et les philosophes.

    Vous eussiez aimé ces bichons
    Noirs et feu, de race irlandaise,
    Que l’on porte dans les manchons
    Et que l’on peigne et que l’on baise.

    La neige au sein, la rose aux doigts,
    Boucher vous eût peinte en Diane
    Montrant sa cuisse au fond du bois
    Et pliant comme une liane,

    Et Clodion eût fait de vous
    Une provocante faunesse
    Laissant mûrir au soleil roux
    Les fruits pourprés de sa jeunesse !

    Car sur les lèvres vous avez
    La malicieuse ambroisie
    De tous ces paradis rêvés
    Au siècle de la fantaisie,

    Et, nonchalante Dalila,
    Vous plaisez par la morbidesse
    D’une nymphe de ce temps-là,
    Moitié nonne et moitié déesse.

    Vos cheveux aux bandeaux ondés
    Récitent de leur onde noire
    Des madrigaux dévergondés
    A votre visage d’ivoire,

    Et, ravis de ce front si beau,
    Comme de vertes demoiselles,
    Tous les enfants porte-flambeau
    Vous suivent en battant des ailes.

    Tous ces petits culs-nus d’Amours,
    Groupés sur vos pas, Caroline,
    Ont soin d’embellir vos atours
    Et d’enfler votre crinoline,

    Et l’essaim des Jeux et des Ris,
    Doux vol qui folâtre et se joue,
    Niche sous la poudre de riz
    Dans les roses de votre joue.

    Vos sourcils touffus, noirs, épais,
    Ont des courbes délicieuses
    Qui nous font songer à la paix
    Sous les forêts silencieuses,

    Et les écharpes de vos cils
    Semblent avoir volé leurs franges
    A la terre des alguazils,
    Des manolas et des oranges.

    II

    Au fait, vous avez donc été,
    Loin de nos boulevards moroses,
    Pendant tout ce dernier été,
    Sous les buissons de lauriers-roses ?

    Le fier soleil du Portugal
    Vous tendait sa lèvre obstinée
    Et faisait son meilleur régal
    Avec votre peau satinée.

    Mais vous, tordant sur l’éventail
    Vos petits doigts aux blancheurs mates
    Vous découpiez Scribe en détail
    Pour les rois et les diplomates ;

    Et, digne d’un art sans rivaux,
    Pour charmer les chancelleries,
    Vous avez traduit Marivaux
    En mignonnes espiègleries.

    C’est au mieux! L’astre des cieux clairs
    Qui fait grandir le sycomore
    Vous a donné des jolis airs
    De Bohémienne et de More.

    Vous avez pris, toujours riant,
    Dans cet éternel jeu de barres,
    La volupté de l’Orient
    Et le goût des bijoux barbares,

    Et vous rapportez à Paris,
    Ville de toutes les décences,
    Les molles grâces des houris
    Ivres de parfums et d’essences.

    C’est bien encor! même à Turin
    Menez Clairville, puisqu’on daigne
    Nous demander un tambourin
    La-bàs, chez le roi de Sardaigne.

    Mais pourtant ne nous laissez pas
    Nous consumer dans les attentes !
    Arrêtez une fois vos pas
    Chez nous, et plantez-y vos tentes.

    Tout franc, pourquoi mettre aux abois
    Cet Éden, où le lion dîne
    Chaque jour de la biche au bois
    Et soupe de la musardine ?

    Valets de coeur et de carreau
    Et boyards aux fourrures d’ourses,
    Loin de vous, sachez-le, Caro,
    Tout s’ennuie, au bal comme aux courses.

    Vous nous disputez les rayons
    Avec des haines enfantines,
    Et jamais plus nous ne voyons
    Que les talons de vos bottines.

    Songez-y! Vous cherchez pourquoi
    Ma muse, qui n’est pas méchante,
    M’ordonne de me tenir coi
    Et ne veut plus que je vous chante ?

    C’est que vos regards inhumains
    Ont partout des intelligences,
    Et tout le long des grands chemins
    Vont arrêter les diligences.

    #145931
    VictoriaVictoria
    Participant

    Les Torts du cygne


    Comme le Cygne allait nageant
    Sur le lac au miroir d’argent,
    Plein de fraîcheur et de silence,
    Les Corbeaux noirs, d’un ton guerrier,
    Se mirent à l’injurier
    En volant avec turbulence.

    Va te cacher, vilain oiseau !
    S’écriaient-ils. Ce damoiseau
    Est vêtu de lys et d’ivoire !
    Il a de la neige à son flanc !
    Il se montre couvert de blanc
    Comme un paillasse de la foire!

    Il va sur les eaux de saphir,
    Laid comme une perle d’Ophir,
    Blanc comme le marbre des tombes
    Et comme l’aubépine en fleur !
    Le fat arbore la couleur
    Des boulangers et des colombes !

    Pour briller sur ce promenoir,
    Que n’a-t-il adopté le noir !
    Un fait des plus élémentaires,
    C’est que le noir est distingué.
    C’est propre, c’est joli, c’est gai ;
    C’est l’uniforme des notaires.

    Cuisinier, garde ton couteau
    Pour ce Gille, cher à Wateau !
    Accours! et moi-même que n’ai-je
    Le bec aigu comme un ciseau
    Pour percer le vilain oiseau
    Barbouillé de lys et de neige !

    Tel fut leur langage. A son tour
    Dans les cieux parut un Vautour
    Qui s’en vint déchirer le Cygne
    Ivre de joie et de soleil ;
    Et sur l’onde son sang vermeil
    Coula comme une pourpre insigne.

    Alors, plus brillant que l’Oeta
    Ceint de neige, l’oiseau chanta,
    L’oiseau que sa blancheur décore ;
    Il chanta la splendeur du jour,
    Et tous les antres d’alentour
    S’emplirent de sa voix sonore.

    Et l’Alouette dans son vol,
    Et la Rose et le Rossignol
    Pleuraient le Cygne. Mais les Anes
    S’écrièrent avec lenteur :
    Que nous veut ce mauvais chanteur ?
    Nous avons des airs bien plus crânes.

    Il chantait toujours. Et les bois
    Frissonnants écoutaient la voix
    Pleine d’hymnes et de louanges.
    Alors, d’autres êtres ailés
    Traversèrent les cieux voilés
    D’azur. Ceux-là, c’étaient des Anges.

    Ces beaux voyageurs, sans pleurer,
    Regardaient le Cygne expirer
    Parmi sa pourpre funéraire,
    Et, vers l’oiseau du flot obscur
    Tournant leur prunelle d’azur,
    Ils lui disaient : Bonsoir, mon frère.

    #142109
    VictoriaVictoria
    Participant
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