(O) BRUISSEMENT – Drames simples du quotidien

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    BruissementBruissement
    Participant
    #163305
    BruissementBruissement
    Participant

    Chers collègues je soumets à vos votes ces quatre récits et vous remercie de l'attention que vous porterez à cet ensemble.

    Introduction

    La vie des uns et des autres, tel un long fleuve tranquille, ne présente souvent aux regards qu'une surface lisse parcourue de rides… mais qu'en est-il dans ses profondeurs?
    Il est des drames qui, en touchant une seule personne, affectent tout l'entourage, il en est qui restent le secret douloureux d'un seul individu et d'autres qui s'estompent au fil du temps…

    Un bonheur illusoire

    Nos amis venaient d'acquérir le petit château d'un charmant village de l'Auxois, superbe région verte et vallonnée de la Bourgogne.
    Tout leur souriait: ils étaient bien assortis, menaient une vie commune sans heurts avec leurs deux mignonnes fillettes.
    Nous les  avions connus dans leur première maisonnette, puis dans leur belle demeure  et voilà que l'ascension se poursuivait comme dans les contes de fée: un ravissant petit château sis dans un grand parc…

    Ce fut donc pour nous, un choc d'apprendre la séparation du couple!

    Le choc fut grand! Seize années de vie commune nous étaient apparues comme un socle immuable…
    Rien n'avait laissé présager que leur entente harmonieuse devait chanceler un jour.
    Leur bonheur n'avait-il été qu'illusoire, basé qu'il était principalement sur une réussite matérielle?

    En effet, le mari,  quadragénaire, était alors à la tête de deux usines, lui, qui avait débuté au bas de l'échelle… Reconnaissons aussi l'apport indéniable à cette fulgurante prospérité, des aptitudes de sa femme qui avait été, d'abord sa secrétaire bénévole aux durs commencements de l'entreprise et qui continua d'exercer une bonne influence par d'excellents conseils quand, plus tard, elle s'était consacrée à ses filles et à son chez-elle  si joliment entretenu.
    D'où la faille avait-elle bien pu venir?
    D'un excès de présomption peut-être, mais qui eut des conséquences tragiques.

    Monsieur s'était estimé si grand, pour avoir si vite réussi, qu'il s'était  rapidement senti à l'étroit dans son château!
    Il désirait voyager, tandis que sa femme, pensant aussi aux enfants scolarisées, préférait s'enraciner dans l'endroit de leur récente  acquisition.
    Monsieur voulait prendre du bon temps et il délégua ses affaires à son second qui n'avait, certes, pas été du goût de sa femme mais qu'il avait tout de même  recruté contre son avis, conquis qu'il avait été par un beau-parleur sans étoffe.
    Monsieur, devenu un peu plus oisif, s'était tourné tout naturellement vers Internet et ses possibilités de faire des rencontres discrètes, d'autant qu'à l'âge critique  où il était, il n'échappa pas au réflexe commun de vouloir être rassuré sur son pouvoir de séduction.
    Monsieur trouva sa nouvelle conquête délicieuse, si jeune d'esprit et prête à voyager! Elle possédait, en outre, un charme des plus attachants: en effet, elle était nettement plus consciente de ses capacités à lui que ne l'était sa femme, laquelle, assurémment, était bien trop casanière  et agaçante à force de vouloir lui prodiguer ses conseils… judicieux au début, peut-être, mais devenus bien trop timorés pour un développement à la mesure de ses nouvelles ambitions.

    Madame pleura deux ans, sans discontinuer, tant la peine et la déception furent immenses et cette situation déplorable  imprévisible.

    Le château fut vendu.
    Avec la somme du partage, elle put acquérir une belle maison dans une grande ville, où elle scolarisa ses filles, et il lui resta de quoi financer une nouvelle entreprise.
    Car après ces deux années de chagrin profond, elle se releva, reprit contact avec les jours et les heures et  monta une affaire qu'elle fit prospérer grâce à des talents réels en la matière et qu'on ne soupçonnait pas si grands.

    Dans le même temps, l'ex-mari perdit une des deux usines mal gérées depuis son divorce ainsi que sa nouvelle  compagne qui, manifestement,  ne l'avait apprécié que pour son  argent.
     
    Deux ou trois années passèrent lorsque, sans crier gare, Madame vendit tout: entreprise et maison, et se trouva un petit appartement qu'elle se garda de meubler.
    Moi, qui avais aimé la beauté des tentures de son ancien château ainsi que la délicatesse charmante de l'ameublement de la belle  maison en ville,  j'eus un second choc en pénétrant dans ce minuscule appartement vide, qu'elle se contentait de louer et où il y avait à peine deux chaises ordinaires et une table basse au salon.
    Un peu de conversation me permit de deviner que Monsieur était au bord de la ruine: il avait terriblement réduit la pension alimentaire des filles…
    Madame se savait  à la merci d'un contrat fait au cours de son mariage qui l'impliquait elle aussi, bizarrement  même après son divorce, pour contribuer en cas de faillite et de dettes envers les fournisseurs de la dernière usine de l'ex-mari.
    Et devoir payer les dettes de celui qui lui avait enlevé tout goût de vivre lui était insupportable!
    Je suppose donc qu'elle mit tout son avoir en lieu sûr, en attendant tranquillement dans une misère apparente la venue des huissiers.

    Plus tard, j'appris qu'elle hésita à faire des dons importants  à ses filles, de crainte qu'un futur mari ne puisse partir en emportant le tout… tant sa confiance en l'homme restait ébranlée. Il est vrai cependant qu'elle assura matériellement leur avenir en dotant notamment l'une d'entre elles d'une boutique pour lui éviter d'avoir à n'être qu'employée dans le métier choisi.

    Non seulement, Madame était devenue défiante envers  la gent masculine, mais elle perdit, ô tristesse infinie, son caractère bienveillant.
    Elle ne reprit pas son mari, quand il quémanda un retour au foyer, ce qui se conçoit aisément.
    Elle lui refusa aussi son pardon, ce qui aurait pu leur offrir à l'un et à l'autre un peu de sérénité.

    Malheureusement, elle ne put se défaire d'une haine implacable, et cette détestation qu'elle lui vouait, rongea son cœur jour après jour.

    Ce fut là, la conséquence la plus désastreuse de l'inconséquence de celui qui fut un temps, pour nous, un ami des plus sympathiques.



    Mon ami José

    J'eus beaucoup de peine quand mon ami José mourut, jeune encore, n'ayant pas atteint la cinquantaine.
    Sa mère ne s'en remit pas. Sa sœur, qui lui avait été si dévouée, foudroyée un temps, put malgré tout, se relever pour ses enfants et son mari.
    José avait eu une enfance tranquille et une jeunesse normale. Dynamique et jovial, il excellait dans son métier et menait une vie heureuse  auprès de sa compagne.

    Il n'avait que vingt-huit ans quand le malheur s'introduisit dans son cerveau sous la forme d'un virus, celui de la méningite!
    Étant de solide constitution il échappa d'abord à la mort, et se remettant, apprit que le nerf optique était atteint et que la cécité totale  viendrait inéluctablement…
    Sa compagne étant partie, il prit un appartement dans un des immeubles qui entouraient une place où l'on trouvait également  des commerces, une banque, un bureau de poste, un restaurant et un café.
    Pendant les deux années angoissantes où sa vue se détériorait inexorablement,  il eut le temps de se familiariser avec cet environnement, qui avait l'immense avantage d'exclure les voitures et où l'on pouvait sillonner en toute sécurité et s'orienter seul, grâce à divers points de repère tangibles, l'obsession de José étant de rester le plus possible autonome.

    Ce qu'il avait pu ressentir au fond de lui, jour après jour tandis que sa vue se dégradait, qui le saura?
    Chaque matin il lui avait fallu affronter de nouveaux désagréments, d'autres occasions d'agacements devant les objets obstinément cachés ou l'impossibilité progressive de s'adonner aux activités qui l'intéressaient…
    Comment résista-t-il à la terrible détresse qui s'insinuait dans son âme à mesure que l'éclat des belles choses s'estompait, que ses grandes espérances de vie s'effondraient et que sa jeune force devenait vaine…?
    Un tourment sourd et continuel ne pouvait qu'accompagner  l'implacable brouillard  qui s'épaississait chaque jour davantage.
    Car pour lui, l'horizon se rétrécissait, l'espoir s'amenuisait, l'insondable ennui se profilait…
    C'est ainsi qu'en une vingtaine de mois il descendit, seul, l'inévitable pente vers la cécité… le monde mit tout ce temps à s'écrouler sur lui pour l'enfermer dans une caverne toute noire!
     
    Sur tout cela et sur le reste je n'entendis jamais José s'apitoyer… Il garda un humour intact dont la finesse et l'intelligence nuançaient avec bonheur les intonations de sa voix.
    Il avait un courage phénoménal. Il pouvait partir seul jusqu'au Portugal où se trouvait une partie de sa famille. Il décida aussi d'apprendre un nouveau métier compatible avec  son handicap, malgré le train à prendre chaque semaine  pour une ville lointaine. Dès qu'il eut son diplôme d'informatique il chercha du travail, en trouva et devint fort inquiet, tant il était consciencieux, de pouvoir être à la hauteur de ces nouvelles fonctions que ses yeux ne pourraient aider à appréhender.
    Le virus, un temps en dormance, reprenait sournoisement son travail de sape et endommageait son cerveau…
    Le matin qui devait être le premier de sa nouvelle vie, le stress fut si important qu'il tomba dans sa douche, terrassé par un AVC. Par bonheur la mère de José qui avait quitté Paris pour venir près de son fils, s'inquiéta de ne point le voir sortir de l'appartement en face du sien.
    De longs mois plus tard, après une rééducation astreignante et difficile, José retrouva  la parole mais sa diction un peu hébétée ne rendit plus l'intelligence de ses propos. Il retrouva un usage malhabile de ses  jambes et de ses mains et sans succomber au découragement, il cessa de se battre. Lui, qui avait tant voulu rester libre, qui avait tant aspiré à cette fierté que lui aurait procurée son propre travail, il se contenta de sa pension d'invalidité, restant la plupart du temps devant son ordinateur ou jouant aux cartes avec des amis.
    Sa mémoire était fascinante, il retenait toutes les cartes jetées sur la table et signalées à haute voix par les joueurs, et ne faisait point de confusion  avec les parties précédentes! Il était pratiquement imbattable comme au jeu d'échec.
    Forcément déçu de la vie qu'il menait, il ne se plaignait  pourtant pas devant ses amis mais peut-être qu'il le faisait  un peu devant sa sœur, qui venait l'aider, soir et matin, et en avait négligé sa propre vie sentimentale durant près de vingt  ans.
    Le malheur revint sous forme d'épilepsie  et de complications neurologiques qui nécessitèrent des  hospitalisations et des opérations successives.

    Puis un jour de tristesse hivernale, José, cet homme fort et vaillant, gentil et plein de délicatesse, ne fut plus parmi nous.



    La vie compliquée d'une femme qui aimait la simplicité

    Du temps jadis on dotait volontiers les filles du prénom de Marie. C'est ainsi que parmi mes amies, les plus âgées s'appelaient presque toutes ainsi avec quelques nuances, telles que Marie-Paule, Marie-Yvonne, Marie-Bernard etc…
    Voici l'histoire d'une de ces Marie.

    Ce fut le jour de ses sept ans que mon amie Marie-… perdit sa mère!
    Elle se souvenait bien, longtemps après, de la nouvelle, reçue au moment où l'on mangeait un gâteau d'anniversaire,  d'une simple opération de l'appendicite devenue fatale!

    Mon amie, qui, déjà, n'avait pas connu son père, mort à la guerre quelques années plus tôt, n'en fut pas ébranlée le moins du monde, puisque c'était sa tante, sœur de sa mère, qui avait toujours pris soin d'elle tandis que cette dernière avait été occupée auprès de sa sœur jumelle depuis leur naissance. Ces deux petites orphelines eurent donc, malgré tout, une belle enfance. Tout en jouant beaucoup entre elles, elles s'ingénièrent à se différencier le plus possible, à l'école elles n'aimèrent pas les mêmes matières et plus tard, elles choisirent des métiers différents:  tandis que sa sœur devint secrétaire comptable par disposition pour les chiffres, mon amie opta pour le métier de puéricultrice par amour des bébés.
    Eh oui! Marie avait une attirance simple et naturelle pour les enfants.

    Mais revenons à la naissance des jumelles survenue après un mariage qu'il avait fallu faire ratifier par le Pape lui-même!
    Première complication.
    En effet, la mère avait dû demander la permission d'épouser en secondes noces le fils de son premier mari, ce fils était né, lui, d'un précédent mariage dudit premier mari, évidemment. Avec ce premier mari, tout en ayant été la belle-mère de celui qu'elle allait épouser, elle devint mère d'un autre fils qui était, cela va sans dire, le demi-frère du futur mari et donc l'oncle des jumelles tout en étant en même temps le demi-frère de celles-ci par leur mère! Frère et oncle à la fois!
    Compliqué, je sais.

    Les sœurs jumelles passèrent, ainsi que je l'ai dit,  de belles années à la campagne jusqu'à leur majorité et tandis que l'une y restera toute sa vie, mon amie préféra la grande ville.
    Elle y vécut fort heureuse durant les dix premières années de son mariage avec celui qui avait su la séduire par son humour. Outre cet humour irrésistible, l'époux possédait sans doute quelques autres qualités mais aussi des défauts insurmontables, que mon amie supporta cependant durant dix ou douze autres années supplémentaires, le temps d'élever au mieux deux filles très différentes l'une de l'autre. Ce n'est pas que l'homme ait été violent, mais il était tellement occupé en dehors de sa vie professionnelle, par son hobby la musique, qu'il négligea tout le reste, femme, enfants, jardin en friche et maison pleine du désordre à ne surtout pas toucher, de ses travaux musicaux. Mon amie ne pouvait recevoir personne! et quand je venais, elle m'introduisait en hâte dans son étroite cuisine poursuivie que j'étais par trois chiens qu'elle n'aimait pas mais dont elle s'occupait tant bien que mal pour le compte de son mari et de ses filles, complication dont elle se serait volontiers passée!
    Car elle ne savait pas les gérer… ainsi pour qu'ils n'urinent point sur mon sac à main, elle m'enjoignait de bien le tenir, sans pouvoir le poser, le temps nécessaire qu'il leur fallait pour me renifler et me griffer les mollets avant qu'ils ne finissent par décider de repartir d'eux-mêmes… et aussitôt disparus, elle s'empressait de fermer la porte de la cuisine pour que nous pussions converser tranquillement.
    Je savais donc que le mari se disputait chaque jour avec sa femme pour une affaire lointaine qui remontait au temps où la plus jeune fille avait été inscrite au collège qui n'avait pas eu l'heur de plaire à Monsieur. L'aînée s'était bien plu au collège catholique qui dispensait en plus des cours habituels, de longues heures de musique et de chants obligatoires. Mais la cadette dont les facultés intellectuelles et le courage devant la masse de travail à fournir étaient moindres, abhorrait ce collège et se révolta un jour en n'y allant pas. Que faire? Le père tempêtait, la mère cherchait une solution. Le Principal envoya une convocation aux parents. Le père ne voulut pas s'y rendre, il se défaussa sur sa femme pour qu'elle résolût la chose dans sa perspective à lui. Mais voilà, mon amie pensa en mère et voulut pour sa fille qui détestait la musique, des classes moins contraignantes: elle l'inscrivit  dans un autre collège. Pendant quelques années la fille lui en sut gré et sembla complice de sa mère tout en détestant son père.
    Pourquoi ces disputes récurrentes sur un même sujet?
    Monsieur estimait avoir été bafoué dans son autorité et n'arrivait pas à le digérer.
    Par ses continuels ressassements d'un temps pourtant révolu, il compliquait donc la vie de tous les jours, tandis que mon amie aspirant simplement à un peu de paix, se ressouvint qu'il lui aurait été plaisant de pouvoir inviter des amis dans un cadre ordonné et propret, devint allergique à la musique omniprésente chez elle et ne rêva plus que de s'en aller.
    Les filles étaient élevées et parties et le moment pouvait  se présenter.
    Ce fut à la faveur d'un héritage que Marie quitta la maison conjugale pour  s'installer dans un  petit studio qu'elle meubla avec une simplicité spartiate.
    Dès lors, les relations qu'elle eut avec son mari retrouvèrent une belle harmonie,  elle continua  à le voir chez lui une fois par semaine ce qui donnait au mari l'occasion de lui concocter un délicieux repas  (mon amie détestait cuisiner). D'ailleurs il ne négligeait plus de lui venir en aide quand elle en avait besoin: il avait bon espoir qu'elle revint un jour à la maison me confiait malicieusement mon amie qui n'en avait pas la moindre intention.
    Elle se sentait plus libre dans son minuscule appartement.
    C'est dans son séjour, toujours impeccable, qui faisait, le soir, office de chambre à coucher que cette Marie invitait ses amis mal-voyants à jouer aux cartes. Il faut préciser qu'elle avait un cœur débordant du désir de faire plaisir. Pendant de longues années elle fit des visites régulières à deux hommes, qui avaient eu la double malchance  d'être à la fois sourds et aveugles et elle leur rendit de multiples services. De plus, elle ne manquait pas de téléphoner chaque jour, avec une fidélité digne d'être  citée, à d'autres aveugles en maisons de retraite qui s'ennuyaient terriblement.
    Mon amie avait un grand cœur, qui malheureusement eut beaucoup à souffrir.
    Comme je l'ai dit elle s'était gentiment occupée de ses filles du mieux qu'elle avait pu et les deux le lui rendirent en chagrin. Elle ne les voyait que très rarement. L'une, l'intellectuelle pieuse aux prestigieuses études, lui reprocha continuellement d'être séparée de son père et l'autre,  s'offusqua, au contraire, qu'elle ait pu rester avec lui durant son enfance. Cette dernière,  avait été secondée par sa mère durant ses grossesses et aussi lorsqu'il avait fallu accompagner les enfants, petits, à l'école.
    Mais cette cadette, qui avait toujours refusé à son père le plaisir de voir ses petits-enfants ou même seulement de leur téléphoner, fit subir le même outrage, à sa mère dévouée, quatre longues années durant: ni téléphone, ni visite!
    Des années  noires qui furent le cauchemar secret de ma généreuse amie, qu'une dépression visible laissait entrevoir.
    Ce douloureux épisode prit fin et Marie put revoir ses petits-enfants, elle apprit à l'une la couture, joua aux échecs avec un autre et donna de leurs nouvelles au grand-père.
    J'allais volontiers jouer aux dames dans le studio de  mon amie où elle gardait quelques menus trésors: les photos de ses petits-enfants, les poésies de sa tante bien-aimée, une de mes cartes postales qui l'assurait de mon amitié, toutes ces choses simples qui auraient pu suffire à son  bonheur, n'était le tragique manque de cœur de ses deux filles qui empêchait le sien de se réjouir.



    Un sentiment de panique.

    Elle avait sept ans, était petite et menue et portait des lunettes, chose fort ennuyeuse à l'époque pour une petite fille qui aimait courir et ne le  pouvait pas, car, pendant la récréation, il fallait ôter ces lunettes  aux verres cassables, et dès qu'elle les avait retirées, elle se trouvait plongée dans une grisaille paralysante, qu'elle était seule à connaître parmi ses camarades.
    Cependant elle aimait beaucoup l'école, une fenêtre ouverte sur un monde fabuleux de connaissances qui la fascinera toujours.
    Elle avait sept ans, était étourdie, détestait ses chaussettes marron, qu'elle trouvait disgracieuses et était affublée  d'une blouse pour éviter les taches d'encre sur sa robe, comme toutes les écolières en ce temps-là.
    L'encrier avait son ancrage dans  les petits bureaux à deux places d'une grande classe d'une école en préfabriqué d'un quartier populaire. L'encrier finissait par se vider et on devait le remplir de temps en temps, mais à la petite fille étourdie, on ne demandait pas ce genre d'office, il y fallait un peu de sérieux et de doigté qu'une  autre  élève possédait et dont on pouvait mesurer la compétence par une calligraphie parfaite!
    Ainsi, elle avait sept ans, rêvassait, écrivait mal mais aimait grammaire, calcul, histoire et poésie.
    Elle écrivait mal et la plume, au bout de ce porte-plume qui lui laissera toujours un durillon  sur son majeur droit, lui donnait bien des peines. Il fallait faire les pleins et les déliés! Les pleins nécessitaient d'appuyer un peu plus fort sur le porte-plume qui portait la plume à l'indépendance redoutable! Cette plume, pour une raison inconnue, mais tragique, gicla quelques gouttes d'encre sur une blouse propre!
    Tout étourdie que fut cette petite fille de sept ans, elle mesura l'ampleur du dégât!
    La maîtresse, gentille et merveilleuse, en supputa une partie, et pleine de compassion, car elle connaissait la maman, que même les autres petites filles craignaient, et devançant une colère qu'aucun argument logique ne pouvait atteindre, elle crut pouvoir l'éteindre par un filtre magique.
    À l'heure de la sortie la maîtresse appela donc la petite fille pour lui donner une fiole dont le contenu aurait raison de la tache, et qu'elle mit consciencieusement dans le cartable de l'enfant.

    De ce moment, la panique obstrua les pensées de la petite fille à la blouse tachée.

    Ôter un objet qu'une maîtresse avait placé, cela ne se faisait pas et pourtant, elle le savait, loin d'être secourable, le flacon qui enlèverait la tache serait avant tout le révélateur de celle-ci et donc de la maladresse qui l'avait produite, faute indélébile!
    Avant cette aide malencontreuse, ayant quelque peu réfléchi, la petite fille se savait à même de cacher pour un temps le terrible forfait… sept années de vie commune affinent les approches psychologiques… pour tout dire, dès l'âge de trois ans, lors d'un séjour d'une année en sanatorium, elle avait déjà su ne point s'étonner d'être privée de courrier ou de cadeau à Noël pendant que ses camarades sautaient de joie sur les lits… et quelques années plus tard elle saurait mettre à son profit le raisonnement si peu cartésien de sa mère.
     
    Mais ce jour-là, la situation lui parut tragique!

    Car, bien évidemment,  le cartable serait inévitablement fouillé, comme il l'était chaque jour, et comme il le serait durant tout le primaire et même  au collège et au  lycée!

    Bref, sur le court chemin qui menait à la maison, la petite fille de sept ans était en pleine panique.

    Elle ne pouvait s'attarder, on lui octroyait cinq minutes, pas une de plus, elle n'avait d'ailleurs jamais eu la permission d'accompagner sa gentille amie à une rue de chez elle ce qui lui aurait pris six minutes… et plus tard du collège et du lycée bâtis un peu plus loin, elle n'aurait que vingt minutes à bicyclette pour rentrer à la maison, vingt et une minutes pouvaient déclencher des foudres qu'il valait mieux éviter et qu'elle n'évita pas toujours même en pédalant à toute vitesse dans les côtes pour s'offrir cinq merveilleuses minutes… ailleurs… des petits moments  qui lui permirent d'attendre. Et qu'attendait-elle? Tout, tout ce qui était beau comme la liberté et  l'amour… Elle attendait tout, elle qui n'avait rien, du moins selon son ressenti à elle, car pour sa mère la petite fille ne manquait de rien.
    En effet, cette mère, du temps de sa propre enfance avait été occupée, après l'école,  à garder les chèvres, sans avoir de chaussettes l'hiver, ni suffisamment de pommes de terre au ventre… alors, ayant souffert du froid et de la faim pendant la guerre, cette mère s'était attachée à combattre ces maux pour sa progéniture. Toute son énergie, qui était grande, était canalisée pour offrir généreusement de la chaleur et de la nourriture, et non seulement, pour ce faire, elle ne  s'encombrait pas de futilités, mais elle estimait salutaire de les soustraire à ses enfants… qu'auraient-ils gagné à perdre du temps à jouer, lire, courir, chanter en faisant la vaisselle ou se prendre d'amitié pour des camarades?

    Bien démunie donc, mais munie de ce fâcheux cartable, la petite fille de sept ans cheminait rapidement dans la rue sans trouver une meilleure idée que celle de se débarrasser de l'objet compromettant en le lançant dans le premier jardin venu!

    Le voisin rapporta à la famille, le cartable facilement identifiable.
    La petite fille prit alors  un air buté et se refusa à toute explication!
    Après tout, lui avait-on donné, à elle, une explication sur l'utilité d'une blouse qu'il ne fallait surtout pas salir mais qu'on devait porter pour éviter des  taches sur une robe bien ordinaire et d'affreuses chaussettes marron?

    #163306
    CocotteCocotte
    Participant

    Très intéressant!

    Bravo!

    Oui!

    #163307
    PommePomme
    Participant

     A l'exception du dernier récit, on a l'impression de lire un synopsis plutôt qu'un récit.

    Quelle propension à la catastrophe!

    Mais, au fait, qui est l'auteur?

    #163308
    BruissementBruissement
    Participant

    Le nom de l'auteur est mentionné comme il se doit.

    Il n'y a aucune propension à la catastrophe, mais quatre récits conformes au sujet donné dans le titre!

    Je précise que tous les faits sont rigoureusement exacts et  que, pour ne pas tomber dans le pathos, l'auteur s'est tenu un peu en retrait tout en mettant en avant des éléments propres à toucher le lecteur et à le convaincre que contrairement aux apparences la vie peut ne pas être un long fleuve tranquille.

    Il est tout à fait possible que l'auteur ait failli dans cette entreprise.

    Merci à vous chère Pomme d'avoir pris le temps de lire et de commenter.

    Merci à vous chère Cocotte pour votre intérêt.

    #163313
    Christiane-JehanneChristiane-Jehanne
    Participant

    Oui. 

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