GAUTIER, Théophile – Poésies

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    GAUTIER, Théophile – Poésies


    “L’art”

    Oui, l’oeuvre sort plus belle
    D’une forme au travail
    Rebelle,
    Vers, marbre, onyx, émail.

    Point de contraintes fausses !
    Mais que pour marcher droit
    Tu chausses,
    Muse, un cothurne étroit.

    Fi du rhythme commode,
    Comme un soulier trop grand,
    Du mode
    Que tout pied quitte et prend !

    Statuaire, repousse
    L’argile que pétrit
    Le pouce
    Quand flotte ailleurs l’esprit :

    Lutte avec le carrare,
    Avec le paros dur
    Et rare,
    Gardiens du contour pur ;

    Emprunte à Syracuse
    Son bronze où fermement
    S’accuse
    Le trait fier et charmant ;

    D’une main délicate
    Poursuis dans un filon
    D’agate
    Le profil d’Apollon.

    Peintre, fuis l’aquarelle,
    Et fixe la couleur
    Trop frêle
    Au four de l’émailleur.

    Fais les sirènes bleues,
    Tordant de cent façons
    Leurs queues,
    Les monstres des blasons ;

    Dans son nimbe trilobe
    La Vierge et son Jésus,
    Le globe
    Avec la croix dessus.

    Tout passe. – L’art robuste
    Seul a l’éternité.
    Le buste
    Survit à la cité.

    Et la médaille austère
    Que trouve un laboureur
    Sous terre
    Révèle un empereur.

    Les dieux eux-mêmes meurent,
    Mais les vers souverains
    Demeurent
    Plus forts que les airains.

    Sculpte, lime, cisèle ;
    Que ton rêve flottant
    Se scelle
    Dans le bloc résistant !

    #145554
    Prof. TournesolProf. Tournesol
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    “Le pin des Landes”

    On ne voit en passant par les Landes désertes,
    Vrai Sahara français, poudré de sable blanc,
    Surgir de l’herbe sèche et des flaques d’eaux vertes
    D’autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc,

    Car, pour lui dérober ses larmes de résine,
    L’homme, avare bourreau de la création,
    Qui ne vit qu’aux dépens de ceux qu’il assassine,
    Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon !

    Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte,
    Le pin verse son baume et sa sève qui bout,
    Et se tient toujours droit sur le bord de la route,
    Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

    Le poète est ainsi dans les Landes du monde ;
    Lorsqu’il est sans blessure, il garde son trésor.
    Il faut qu’il ait au coeur une entaille profonde
    Pour épancher ses vers, divines larmes d’or !

    #142045
    Prof. TournesolProf. Tournesol
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    #145555
    Prof. TournesolProf. Tournesol
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    “Symphonie en blanc majeur”

    De leur col blanc courbant les lignes,
    On voit dans les contes du Nord,
    Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes
    Nager en chantant près du bord,

    Ou, suspendant à quelque branche
    Le plumage qui les revêt,
    Faire luire leur peau plus blanche
    Que la neige de leur duvet.

    De ces femmes il en est une,
    Qui chez nous descend quelquefois,
    Blanche comme le clair de lune
    Sur les glaciers dans les cieux froids ;

    Conviant la vue enivrée
    De sa boréale fraîcheur
    A des régals de chair nacrée,
    A des débauches de blancheur !

    Son sein, neige moulée en globe,
    Contre les camélias blancs
    Et le blanc satin de sa robe
    Soutient des combats insolents.

    Dans ces grandes batailles blanches,
    Satins et fleurs ont le dessous,
    Et, sans demander leurs revanches,
    Jaunissent comme des jaloux.

    Sur les blancheurs de son épaule,
    Paros au grain éblouissant,
    Comme dans une nuit du pôle,
    Un givre invisible descend.

    De quel mica de neige vierge,
    De quelle moelle de roseau,
    De quelle hostie et de quel cierge
    A-t-on fait le blanc de sa peau ?

    A-t-on pris la goutte lactée
    Tachant l’azur du ciel d’hiver,
    Le lis à la pulpe argentée,
    La blanche écume de la mer ;

    Le marbre blanc, chair froide et pâle,
    Où vivent les divinités ;
    L’argent mat, la laiteuse opale
    Qu’irisent de vagues clartés ;

    L’ivoire, où ses mains ont des ailes,
    Et, comme des papillons blancs,
    Sur la pointe des notes frêles
    Suspendent leurs baisers tremblants ;

    L’hermine vierge de souillure,
    Qui pour abriter leurs frissons,
    Ouate de sa blanche fourrure
    Les épaules et les blasons ;

    Le vif-argent aux fleurs fantasques
    Dont les vitraux sont ramagés ;
    Les blanches dentelles des vasques,
    Pleurs de l’ondine en l’air figés ;

    L’aubépine de mai qui plie
    Sous les blancs frimas de ses fleurs ;
    L’albâtre où la mélancolie
    Aime à retrouver ses pâleurs ;

    Le duvet blanc de la colombe,
    Neigeant sur les toits du manoir,
    Et la stalactite qui tombe,
    Larme blanche de l’antre noir ?

    Des Groenlands et des Norvèges
    Vient-elle avec Séraphita ?
    Est-ce la Madone des neiges,
    Un sphinx blanc que l’hiver sculpta,

    Sphinx enterré par l’avalanche,
    Gardien des glaciers étoilés,
    Et qui, sous sa poitrine blanche,
    Cache de blancs secrets gelés ?

    Sous la glace où calme il repose,
    Oh ! qui pourra fondre ce coeur !
    Oh ! qui pourra mettre un ton rose
    Dans cette implacable blancheur !

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