(O) GUISARD, Jeanne – Piero

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    Alice LymAlice Lym
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    Alice LymAlice Lym
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    Objet :   lecture du recueil de nouvelles, « Piero », de Jeanne Guisard (chez Thebookédition)

    bonjour,

     

    je vous propose de lire ce recueil d’histoires brèves à la fois humoristiques, poétiques, imaginatives, qui donnent à réfléchir… sont surtout divertissantes…

     

    L’auteur travaille en ce moment à son 10e ouvrage. Elle a jusqu’à présent écrit des romans, des recueils de nouvelles ainsi que des récits. Elle est publiée chez Thebookédition, les éditions Thierry Sajat et Nombre7 Editions.

     

    Ancienne enseignante en arts plastiques, elle est passionnée par la couleur. Le recueil « Piero » en témoigne. Il est composé de deux parties, l’une traitant « d’histoires multicolores », l’autre « d’histoire en rouge et en vert ».

     

    Texte de la quatrième de couverture :   « Quelques brèves histoires pour s’amuser un peu du temps qui court, qui construit, qui détruit, qui déroule son fil dans la douceur ou dans la violence, qui vieillit les corps, affine les cœurs. Dire ainsi le temps permet de le sublimer et d’en atteindre la joie. »

     

     

    Je vous adresse ici le recueil dans son intégralité (environ 150 pages en format livre de poche)

     

    Très amicalement,

     

    Carole Détain

     

     

     

     

     

    JEANNE GUIZARD



                           

                                    

     

    PIERO

     

     

    TEXTES COURTS

     

     

     

     

     

    DU MÊME AUTEUR

     

     

    L’Amour Au Fond Du Puits – Récit

    JePublie.com- 2009

     

    Petits Chefs – Récit

    Edilivre- 2013

     

    Des Etoiles – Roman

    TheBookEdition- 2014

     

    PIERO – Textes courts

    TheBookEdition- 2014

     

    Le Long Chemin – Roman

    Editions Thierry Sajat – 2015

     

    Un Homme au cœur – Récit

    TheBookEdition- 2016

     

    Le marcheur – Textes courts

    TheBookEdition 2017

     

    Journal d’une sexagémaire – Journal

    Nombre7 Editions 2020

     

    A paraitre :

    L’échelle – Roman

    Nombre7 Editions 2021

                                                      

     

     

     

     

     

    I

     

     

    Histoires multicolores



    Essayeur de gants

     

     

     

         « Je pourrais vous parler de l’âme humaine. Je pourrais pendant des heures élucubrer dans mon poêle et refaire le monde comme Descartes, en n’y touchant pas, en y touchant si peu, au monde. Comme ceux qui pensent et qui pensent et qui se prennent très au sérieux de penser, je voudrais refaire tout ce qui ne va pas. Mais je crois qu’il y aurait trop de travail et je pourrais alors oublier d’agir et je pourrais oublier de vivre. C’est que le monde me touche, voyez-vous, il me touche tant, je veux dire qu’il est là près de moi, qu’il est contre ma peau, je veux dire qu’il est là au plus près de mes sens. Le monde, il est ce qui passe dans mes mains, il est ce qui m’effleure, il est ce qui me frôle. Il me touche au plus haut point. »

           Tel était le propos d’Octave qui avait étudié la philosophie et parcouru tous les livres.

           Il se mit à se rassembler, fit un tas de tout ce qui lui restait de chair et d’os, fit le tour de ses forces vives et se réveilla de sa longue pensée. Il se persuada que vivre consistait à se confronter au monde directement et non à travers les écrits uniquement, comme il l’avait toujours fait.

           Octave était un contemplatif et malgré l’esprit rebelle qu’il avait toujours eu, il était peu fait pour prendre les armes.

           Il se cherchait un autre métier calme mais plus physique où la tête n’aurait pas l’exclusivité absolue. Il lui fallait quelque chose de particulier qui mette en péril le corps, qui l’oblige à entrer en contact avec les autres d’une façon particulière. Il vivait depuis trop longtemps dans sa chambre, à l’abri de tous les regards, à l’abri de toutes les intempéries. Il corrigeait les fautes d’orthographe et de style d’un vieil écrivain qui lui apportait régulièrement ses manuscrits et revenait les chercher deux jours plus tard. C’était son seul commerce avec l’extérieur.

           « Bon maintenant, ça va, dit-il, on n’écrit pas quand on ne sait pas écrire, qu’il se corrige tout seul. Il n’a qu’à rempailler les chaises, ça sera plus utile, parce que hein ! On ne peut pas toujours s’asseoir par terre, et puis ses histoires, je suis le seul à les lire et je préfèrerais maintenant faire autre chose. »

           Il continua sa pensée pour lui-même quelques instants, se persuadant qu’il ne voulait plus lire et laisser le monde courir au-dessus de sa tête et laisser le monde lui échapper.

           « Je ne veux plus manquer le vent, éviter la pluie, je veux entendre le tonnerre, me noyer, me rouler dans les orages. Alors, les participes passés, présents ou avenir, je vous les laisse, je vous les donne, je vous en fais un petit paquet, à adresser à la synt-axe, à la sainte écriture et tous les saints machins. »

           Il prit dès lors un plaisir extrême à jouer avec les mots, avec leur sens, avec leur orthographe.

           Il se fit appeler Bertilus, parce que « Octave », il y avait déjà trop longtemps que ça durait. Ce prénom faisait référence à l’ancienne grammaire, à l’ancienne loi, aux anciennes règles musicales. Puis, comme le temps était venu d’un grand changement, il rencontra Sidonie.

            Elle correspondait bien à ce qu’il cherchait, Sidonie, à ce qu’il voulait désormais dans sa vie. Elle était fiancée, c’était là un attrait supplémentaire pour lui. Cette situation de femme en attente de mariage avait toujours séduit Octave/Bertilus, l’avait toujours excité à cause du côté ringard de la chose mais surtout, parce qu’il n’aurait pas à s’engager avec elle, ce qui le rassurait. D’autre part, elle n’était ni écuyère, ni dermatologue bien que tout ceci se passait à Pau, ce qui le fit éclater de rire et lui promettait des lendemains qui chantent.

           Elle était fiancée, c’était tout, fiancée comme d’autres sont serruriers ou essayeurs de gants.

           Tiens, essayeur de gants, Bertilus en aurait bien fait son nouveau métier. Mais pour cela, il lui manquait la boutique, le tailleur et les gants.

           Son esprit alla vite en besogne car il était temps, vraiment temps pour lui d’agir. Il vendit tout ce qu’il possédait, surtout des livres, ses éditions rares, ses éditions d’art et s’enquit d’une échoppe dare-dare.

           Il s’acoquina ensuite avec Paulin, un couturier revenu  récemment d’un séjour à l’ombre et dès les premiers spécimens,  ils se mirent tous deux à les essayer,  avec beaucoup de soin et d’ardeur. Ils se serraient la main tout le jour avec entrain et Paulin détectait la moindre imperfection dans les formes, dans la place des coutures, dans le choix des matériaux. Ils se serraient la main, dès les premières lueurs de l’aube, joyeusement et avec grande conviction.

           Sidonie les encourageait chaleureusement dans ce nouveau métier et elle accourait dans l’atelier de confection, offrant généreusement ses mains à Bertilus et à Paulin, dès qu’elle quittait son travail.

           Bertilus trouvait son nouveau métier fort agréable car il réunissait à la fois le plaisir d’être heureux en travaillant, ce qui est de plus en plus rare, et celui d’être heureux avec sa petite amie qui, par ailleurs, avait bientôt décidé de lui offrir autre chose que ses mains.

           Le fiancé  ne venait jamais en cet endroit. Ce n’était pour lui qu’un lieu de travail, il préférait passer son temps libre dans les cafés, de préférence avec Sidonie, quand elle était libre. Sidonie  buvait beaucoup.

           A part ce petit penchant pour la boisson, elle  était, pour Bertilus, une compagne merveilleuse et tout allait très bien. Quand elle arrivait, il l’embrassait longuement, à tel point qu’il se demandait certains jours s’il ne valait pas mieux être professeur de langue émérite qu’essayeur de gants.

           Paulin, son coquin de couturier, tentait de le convaincre, en reluquant la petite, que professeur de langue n’était pas un métier de tout repos,  qu’il fallait professer et que professer, de nos jours, n’était plus de la rigolade, alors que, essayer des gants, l’enjeu n’était pas le même. Les gants, on pouvait toujours les remplacer. Non, le métier d’essayeur de gants était vraiment   incomparable.

           Malgré de courts moments de doute, Bertilus était d’accord avec son couturier, il était persuadé qu’il avait bien choisi son activité, il la savourait toujours grandement, serrant des mains, serrant des mains.

           La seule ombre au tableau, qui était légère, était néanmoins gênante : C’était ce goût immodéré de Sidonie pour le vin. Bertilus, qui appréciait qu’elle fut fiancée, appréciait moins son perpétuel état d’ivresse.

           Un jour, elle arriva à l’atelier de confection en titubant, s’affala sur les chaises, puis roula aux pieds des deux occupants qui, à leur tour, surpris, déséquilibrés, tombèrent sur elle. Les corps enchevêtrés se débattaient désespérément.  L’un d’eux  cria : « De l’air ! » à travers le tas de chair amoncelé mais il était trop tard, la promise avait chuté… la promise cuitée ?

     



    PIERO

     

     

     

           Comme tous les soirs, Oncle Paul rentra son étalage vers 20 heures. Il commençait à faire un peu froid, le mois d’octobre était arrivé, l’automne, le vent. Les feuilles s’engouffraient  en tourbillonnant dans le magasin, aussi laissait-il sa porte fermée maintenant pendant la journée. Une clochette tintait pour l’avertir de l’arrivée d’un client, il était ainsi bien tranquille et pouvait rêver à son aise, sans crainte de désagrément. Oui, il rêvait. Il avait  passé la soixantaine mais les rêves, tout au long de sa vie, l’avaient beaucoup occupé. Ce n’était pas des rêves de puissance ou de pouvoir ou d’argent mais des rêves doux. Il était amoureux de l’univers enfantin,  des livres d’images et des couleurs, il aimait aussi la beauté de la nature,  la force de la terre  et l’art de la peinture. Ses jours coulaient  tranquillement, il était calme et heureux.  Son petit commerce  était suffisant  pour subvenir  à ses besoins.  Le soir, chez lui, il lisait beaucoup et feuilletait  sans relâche ses livres du Quattrocento, la peinture   italienne  qu’il affectionnait le plus.  Son commerce  était  à  Paris  mais  il avait  hérité de sa mère  une maison, entourée d’un grand jardin,  pas loin de là.  Dans sa campagne, il s’entraînait  régulièrement à parler aux oiseaux, comme le « François » de Giotto.  Il n’y arrivait  pas encore tout à fait et  disait qu’il fallait  encore  alléger son  âme.  Dans la plus haute pièce de sa maison, il avait fait enlever le plafond pour faire apparaître la charpente, mais  la charpente de bois elle-même avait été remplacée  par une charpente  transparente  recouverte d’un toit de verre. Le tout était rétractable à l’aide d’un simple bouton comme dans une voiture décapotable. La lumière inondait les murs de  cette pièce incroyable en toutes saisons. Des fresques  les couvraient, toujours en chantier, sans cesse recommencées. Des échafaudages permanents y étaient installés, ce qui empêchait totalement de voir  l’avancée du travail : Paul s’adonnait à l’art de la fresque, c’était sa passion.

           Il partait tous les vendredi soirs et revenait le lundi. Il ouvrait sa boutique dès le mardi vers 11 h 30 du matin et n’en bougeait plus jusqu’au soir. Il mangeait sur place à midi, au milieu de ses livres. Il y en avait partout. Depuis longtemps déjà les rayonnages ne pouvaient plus tous les contenir et il avait installé partout des tables, des bancs, des escabeaux, des caisses et des cartons.  C’était  une  ancienne  boulangerie qu’il avait transformée en librairie. Il aimait dire que la nourriture de l’âme avait succédé à celle du corps et que c’était une bonne évolution.  Derrière les deux vitrines donnant sur la rue, une belle surface était aménagée. C’était autrefois le lieu de présentation des viennoiseries et autres gâteaux qui faisaient  saliver les passants.  Paul  avait rajouté à cet endroit des étagères,  ce qui permettait de mettre des livres sur trois niveaux,  une salivation  multipliée  par trois, pensait-il.  Au fond du magasin, il avait laissé le vieux présentoir à pain en fer forgé qui sentait encore la farine. Il l’avait aussitôt  recouvert de livres. Il ne critiquait pas les livres numériques, il faut que le temps passe et que la technologie progresse mais il aimait tout particulièrement les odeurs des choses. Non, il n’aurait pu peindre sur son ordinateur par exemple malgré la perfection des logiciels. Il avait besoin de toucher  la surface à peindre, de toucher  les pigments de sa peinture, d’en avoir plein les mains. Il fallait aussi qu’il puisse manipuler ses livres, en soupeser  leur volume, en apprécier leur matérialité. Les ouvrir mainte fois, les refermer, les rouvrir pour un mot, pour une phrase, pour une expression, une forme ou la couleur d’un  détail qu’il voulait revoir.

           Une fresque le fascinait particulièrement. C’était la rencontre du roi Salomon et de la reine de Saba dans l’ « Histoire de la vraie croix. » Oh cette rencontre ! Oh le regard du roi sur la reine ! Depuis plusieurs années, c’est ce regard qu’il essayait de peindre, dans sa maison,  à la campagne.  Arriver  à rendre ce regard  était devenu le but de sa vie.

           Comme il était penché sur  son livre  préféré et  qu’il recherchait  une fois de plus les yeux mi-clos du roi,  son attention fut retenue par un détail insolite.  Il regarda la pendule : Cinq heures de l’après-midi, l’heure banale, l’heure creuse où rien ne se passe  jamais  et où l’ennui est à son comble.  Mais là, il se passait vraiment quelque chose. Il connaissait par cœur ce livre qu’il avait sous les yeux pour l’avoir ouvert et fermé des centaines de fois et seul un habitué  de ce tableau aurait pu dire ce qui avait changé sur cette page qu’il scrutait avec attention. Il crut un instant qu’il rêvait et qu’il avait hérité du « livre de sable » de Borges.  Il alla chercher  sa loupe  sur le comptoir  et revint en proie à une forte agitation.  Mais oui, c’était bien ça,  la  numérotation  des pages passait de quarante-huit à cinquante et un. Il manquait deux pages, quarante-neuf et cinquante avaient disparu et l’on distinguait nettement, au centre du livre, avec la loupe, le lieu d’où la feuille avait été retirée, très délicatement d’ailleurs, du beau travail, presque invisible. Stupéfait, il téléphona immédiatement à sa nièce qui partageait la même passion que lui pour la peinture. Il ne pouvait pas garder cette découverte pour lui-même sous peine de devenir fou. Tout à l’heure encore,  en ouvrant sa boutique, il avait admiré la page manquante, il l’avait eu sous les doigts,  sous les yeux, il l’avait une fois de plus soumise à son jugement.  Il n’était d’ailleurs pas  exagéré de dire qu’il la  regardait  tous les jours, cette page !  Un doute, l’avait-il vraiment regardé ce matin ?  Victorine arriva tout de suite, la nouvelle était de taille  car  l’oncle  Paul n’avait  pas  pour habitude de  faire  des farces.  Oui,  elle avait  bien  participé avec  lui à la fermeture  de la boutique,  la veille, mardi  et ce livre était alors bel et bien intact.  Ils avaient  admiré  ensemble l’œuvre en question puis avaient  rangé le livre à sa place habituelle, à l’écart des autres livres.  Cela le rassura  par rapport à sa  mémoire  mais  comment  la chose avait-elle pu se produire ? Personne n’était entré, de 11 h 30 à 17 h, aucun client  malheureusement… Si, une personne  et la clochette n’avait pas tinté, il s’en était fait la remarque. Et alors, qu’est-ce-que cela prouvait ? Un jeune homme  s’était renseigné pour un ouvrage sur Giotto et était ressorti sans l’acheter, à cause du  prix trop élevé. Paul  ne l’avait  pas quitté  des yeux et  lui  avait  promis  de  baisser  le  prix s’il  se  décidait  vraiment.   Non,  tous deux  pensaient  que l’incident  qui  les  préoccupait  n’avait rien  à voir avec ce visiteur, ou alors était-ce une feinte, une ruse,  une tactique de diversion ? … Faire semblant de s’intéresser à Giotto  pour éloigner les soupçons ? Bof !…Il l’aurait bien vu manipuler  le livre…  Tous deux réfléchissaient  tandis que  le téléphone  sonna.  C’était un de ses collègues  libraires,  marchand  de  livres  d’art  comme lui.  Celui-ci venait d’être victime d’un vol étrange : tous ses livres sur le Quattrocento avaient disparu d’un seul coup et il n’avait vu personne. Deux autres de ses amis libraires venaient aussi de l’appeler pour lui annoncer  la même  disparition.  On pouvait maintenant appeler  ça « l’affaire »,  cela  devenait de plus en plus étrange en prenant de l’ampleur. Victorine eut alors une idée. Habituée depuis longtemps à effectuer des recherches sur « Internet », elle tapa le mot « Quattrocento » sur l’ordinateur dont Paul se servait peu  et à son  étonnement, elle retrouva toutes ses rubriques habituelles sans aucun changement. Les voleurs n’étaient donc pas des maniaques ou des traitres  internationaux mais sans doute des petits voyous du quartier voulant faire une bonne blague aux  libraires. Mais comment avaient-ils procédé, le mystère restait entier. Par acquis de conscience, elle tapa encore sans conviction le mot « Piero ». Elle revit la presque totalité de l’œuvre de l’artiste génial, au grand soulagement de Paul, qui était là, lui aussi, pendu à l’écran. Cependant, un doute s’installa dans son esprit et après des recherches plus précises  concernant  son œuvre,  elle s’aperçut  qu’un  tableau  manquait, toujours le même, sur tous les sites du peintre. Leur stupéfaction  était à son comble,  ils cherchèrent encore et encore d’autres sites, tard dans la nuit mais jamais ils ne revirent cette partie du tableau de l’ « Histoire de la vraie croix » qui montrait la rencontre du roi Salomon et de la reine de Saba.  C’était  le  détail, celui des deux visages,  qui  avait  aussi  disparu  dans  la  librairie de Paul  et il  correspondait  aux  pages  quarante-neuf  et  cinquante  de  son livre.  Ce détail de la rencontre avait disparu de tous les livres, sur tous les sites.

           Ils restaient tous les deux hébétés par leur découverte.  Cette disparition  au sein de  l’œuvre de leur peintre préféré était un véritable tour de force. Qui, quand, comment, pourquoi ? L’énigme était entière, à se taper la tête contre les murs. Elle dépassait de loin finalement  les limites  de leur  quartier et  prenait  une  ampleur  internationale.  Il n’y avait aucun indice, aucune trace de passage ou d’effraction,  rien,  le crime était parfait.

           C’était mercredi. Ils se séparèrent très tard ce soir-là et  ne trouvèrent le sommeil ni l’un ni l’autre.  Le lendemain,  Victorine  revint  voir son oncle pour  discuter de l’affaire, chercher  avec lui une explication,  trouver  un  éventuel  suspect  mais ce fut en vain. Les autres libraires  organisaient  également  des  rendez-vous de discussions dans tout Paris pour essayer  de  comprendre  un  tel  phénomène,  puis ce fut dans toute la France,  puis ce fut dans le monde entier que l’on parla de l’évènement.  Piero  était connu dans le  monde entier.  Quand vendredi soir arriva, Paul,  épuisé,  s’éclipsa  bien vite dans sa maison afin d’y retrouver  la  paix.   En arrivant,  quelques  bruits  lui parvinrent  de la salle  aux fresques  mais il ne s’en inquiéta pas, les loirs, les mulots et autres rongeurs s’y installaient régulièrement   tous  les ans.  Il était si fatigué  qu’il  dormit jusqu’au lendemain soir.  Samedi, reposé, il  monta  alors  pour  faire  son  mortier et  entendit  dans  les escaliers,  les mêmes  bruits  que la veille. Il n’aperçut  aucun  petit  mammifère  mais il crut une fois  de plus qu’il devenait fou : Il voyait une silhouette éblouissante qui vociférait. Il se frotta les yeux,  mais oui, il y  avait bien quelqu’un sur son échafaudage en train d’appliquer des pigments sur  sa fresque. Quelle vision extraordinaire !

    « Enfin, vous voilà. Depuis des années, je vous observe, à vouloir recopier mon travail, à vouloir  le  reproduire.  Vous  n’y  arriverez  pas,  une œuvre  d’art est  unique,  personne  ne peut la refaire, vous la détruisez.  Je  suis  venu  pour   recommencer  entièrement votre travail,  c’est mon œuvre, je vous  défends   d’y  toucher.» 

           Paul s’approcha  et  vit  Piero en  gloire,  dans  un halo  de lumière.  Il avait  aussi  devant lui  la  merveille  d’Arezzo.

    « J’ai  refait   cette  étincelle  dans  les yeux  de  Salomon,  oui,  il  aimait déjà  la  reine  dès  sa  première  rencontre,  j’ai fini votre fresque.  J’ai  volé  tous les livres de la terre,  désormais  ce  regard    ne  sera  plus  qu’à Arezzo et  peut-être aussi sur votre mur,  prisonnier  de  la  chaux. Servez-vous de votre propre imagination,  créez,  ne  reproduisez  pas les  œuvres  des  autres,  vous détruisez leur aura. »

    « Vous avez raison,  balbutia  Paul  très impressionné, mortifié, penaud,  je …j’avais oublié    le livre de Walter Benjamin. »

            Puis, Piero  disparut. Il y avait, au pied de l’échafaudage, des tonnes et des tonnes de livres ouverts à la page de la rencontre du roi Salomon et de la reine de Saba.



    On va au cinéma

     

     

     

            « On va au cinéma, on va au cinéma, les films plein de mystère,  j’aime tellement ça, » avait dit Danièle en entraînant Georges.

             L’intrigue, ici, était plutôt enfantine. Pour tout dire, il n’y en avait pas. Tonton avait englouti son sirop de menthe à toute vitesse avant de la suivre. Maintenant derrière l’écran, une professeure s’obstinait à donner un cours à des garnements qui n’avaient aucune attention. Tonton s’énervait, le film manquait vraiment d’intérêt pour lui.

    « Mais pourquoi j’ai bu ce sirop de menthe ? Il me reste là, dans le gosier, ce goût de sucre, et cette prof, qu’est-ce qu’elle fout là ?

           Danièle avait traîné Georges au cinéma, en effet, devant ce film qui lui rappelait les années où elle était enseignante. Tonton s’était laissé faire. Danièle avait dit qu’il y avait du mystère et une bonne progression dans l’action, elle l’avait lu dans le journal.

           Moi, la filleule, j’étais là aussi mais j’étais comme Georges, je ne trouvais pas le film génial du tout. Il était triste et sans rebondissement. Cette prof, franchement, se battait avec ses élèves pour faire entrer la moindre chose dans leur tête. J’en avais bien connu, des profs comme ça et beaucoup d’élèves aussi. Elle se battait, elle se battait comme une folle. On sentait un réel sentiment d’épuisement. Le combat était perdu d’avance. Pourquoi faire un film sur ce sujet-là tellement désespérant et sans issue ?

            Georges ne rêvait maintenant que d’un petit verre de rouge, pour faire passer le sucre. Seule, Danièle suivait attentivement le déroulement des images et des pauvres dialogues. Soudain, elle cria à l’adresse de Georges qui commençait à somnoler et qui sursauta :

    « Regarde, regarde, les élèves, ils sont peu à peu transformés, métamorphosés, non,  pas en bons élèves, non,  ils sont changés en statues. Leurs têtes disparaissent  petit  à  petit,  leurs  corps aussi.  Comment le metteur en scène a-t-il pu faire ça si doucement, dans l’extrême ralenti ? »

           Pour un œil non attentif, on ne voyait rien venir. Mais Danièle, elle, voyait tout ce qui se passait par le menu, dans l’imperceptible, presque dans l’invisible. C’est qu’elle sentait venir la chose, elle la sentait car elle l’avait déjà éprouvée tellement de fois dans sa carrière, cette impuissance devant une tâche trop lourde, devant des adolescents malmenés, malheureux. C’était une besogne énorme, impossible, un travail  monstrueux qui  était  à  faire  et elle n’y était pas  arrivée : Tous les élèves venaient de se transformer en moulins à vent.

    « Aucun intérêt, » dit Georges en se levant et il partit avant tout le monde, libéré par le dénouement, enfin,  se rincer la gorge.

     

     

     

     



     

    Joséphine

     

     

     

           Il était une fois une petite fille qui s’appelait Joséphine. Elle avait dix ans, une chevelure noire énorme et bouclée. Elle était toujours un peu triste car sa mère ne l’aimait pas. Elle ne savait que faire pour gagner cet amour impossible. Elle essayait sans cesse de la séduire avec son luth dont elle jouait déjà fort bien mais ses efforts étaient toujours restés vains.

           Elle se réfugiait alors dans la forêt, près des animaux, tous très gentils avec elle. Dès qu’elle pénétrait au manoir, elle voyait sa mère commander méchamment  aux serviteurs et  son regard  se pétrifiait,  son ventre  se serrait, elle savait  alors qu’elle n’était pas désirée.  Elle cherchait à se faire toute petite, à se rendre invisible. Les amies de sa mère étaient toutes des sorcières. Elles organisaient ensemble des messes noires.

           Joséphine était souvent l’enjeu de toutes ces mauvaises pensées réunies. Un jour, l’une d’elles lui jeta un sort qui la mit en sommeil pendant dix ans. Aucun médecin ne put lever le sortilège.

           Le temps passa et dans le manoir, Joséphine dormait toujours.

           La départementale  Dreux-Châteaudun longeait maintenant l’unique forêt du pays et Charlus y conduisait quotidiennement son car qui assurait la liaison entre les deux villes. Mais un jour, une panne d’essence le cloua là, en pleine campagne.

           Pourtant, on ne pouvait pas dire que Charlus était insouciant. Il n’était jamais tombé en panne d’essence et celle-ci avait quelque chose d’insolite car le fait lui  échappait totalement, sortait de son libre-arbitre comme  un chemin tout tracé  serait brusquement sorti de sa route. Il senti très fort qu’il devait écouter son destin, ne se lamenta pas, ne se découragea pas, pris cet incident comme un évènement positif et  se laissa conduire.

           Il fit à pieds le tour des lieux et aperçut une demeure à travers les arbres. Il décida d’aller voir de plus près pour demander de l’aide. Quand il se fut rapproché suffisamment du manoir, les portes s’ouvrirent pour lui laisser libre passage. Il fut bientôt dans une grande pièce et là, au beau milieu, Joséphine dormait.

           Il s’approcha et la regarda tendrement.

           Elle se réveilla, comprit que son prince était venu, qu’il était temps,  saisit son luth et se mit à jouer tellement bien que Charlus en fut tout séduit.

    « Salut la compagnie et pas d’chichi, » cria-t-elle  en se dirigeant vers la sortie. Elle empoigna son instrument d’une main et de l’autre, la main du chauffeur, en chantant à tue-tête :

    « J’me barre en car, j’me barre en car, carambar,  caramba !!



    Tais-toi donc un peu

     

     

     

           J’peux pas, j’peux pas, pis arrête de me regarder comme ça, comme si j’étais enragée. T'as qu’à pas écouter, tu vas faire un tour pis quand tu reviendras, j’aurai p’t-être fini, j’peux pas m’empêcher de parler » avait dit Josiane.

           C’était tout le temps comme ça, avec Simon,  il ne voulait pas la laisser parler.  Il  trouvait que son discours manquait trop souvent d’intérêt, qu’elle jacassait comme il disait, qu’elle pérorait, etc…etc… que  son « français » était incorrect ou vulgaire. Il ne supportait pas qu’elle prenne la parole à tout propos, pour ne rien dire, d’après lui.

           Simon était allé faire un tour, il avait, pour une fois, suivi les conseils de Josiane. Tout allait mieux ainsi. Lui  ne parlait pas beaucoup. Il disait que l’air était toujours occupé, un peu comme il aurait dit que l’atmosphère était toujours polluée, pas moyen d’en placer une, pas moyen jamais de faire place au silence.

           Mais Josiane, pourquoi  parlait-elle ?

           Elle parlait car Simon ne parlait pas, et oui, il fallait bien combler cette absence  insupportable.  Elle disait que  rester  des heures entières à écouter voler les mouches, ça lui plombait le moral.  C’est alors que tous les soucis revenaient, tous les incidents de la journée plus ou moins désagréables arrivaient pêle-mêle dans sa mémoire.

           « Tu parles trop, » insistait Simon, et alors Josiane s’arrêtait net et le blues revenait.

           Elle était chaque fois très en colère qu’on lui coupe ainsi la parole. Aussi l’idée d’une petite vengeance montait en elle. Simon attendait des nouvelles importantes concernant son  emploi. Si c’était elle qui décrochait le téléphone, elle ne le mettrait pas au courant. Et justement, le téléphone avait sonné.

           « Personne n’a appelé aujourd’hui, » avait-il demandé en rentrant du travail ?

           Elle n’avait pas répondu. Pour une fois, elle s’était murée dans son silence, elle avait réussi à tenir sa langue, elle l’avait laissé poser sa question et celle-ci avait  résonné dans le vide. Elle était fière de sa performance.



    Le pari

     

     

     

         Nous étions quelques-uns à nous aimer d’amitié, une petite bande qui laissait échapper des éclats de rire monstrueux, de quoi réveiller les chauves-souris. D’ailleurs, ça y était, on commençait à les voir sillonner le ciel et amorcer leurs virages à 90° à folle allure. Simone se tenait la tête car elle croyait aux bêtises que les gens racontent, à savoir que les chauves-souris s’accrochaient dans les cheveux. Hélène aussi avait peur de la même chose, sans oser le dire. Les garçons, eux, se moquaient, comme d’habitude.

           Il y avait Patrick, il y avait Christian. Ils discutaient en lançant aux filles des regards espiègles. Apparemment, à leur manière de chuchoter,  ils étaient en train de préparer  un coup fumant. Les éclats de rire continuaient à fuser, les filles se marraient bien quand même avec leurs histoires de peur.

           Tous les cinq, avec moi, la narratrice,  buvions copieusement, ce qui accentuait encore  les hilarités. Tout à coup, Christian fit part de son  idée à haute voix : Il s’agissait d’être, dans trois heures, montre en main, au bord de la mer, en Bretagne pour être précis et sans passer par l’autoroute.

           Les chauves-souris volaient toujours, pour l’instant, dans la banlieue parisienne. Tous les cinq habitions entre Vincennes et Montreuil, où quelques mètres carrés de verdure et quelques arbres faisaient croire à la campagne.

           Bon, le pari était lancé, les femmes protestèrent mollement, évoquant le danger de conduire dans cet état mais personne n’était apte à protester d’une façon plus nette et plus virulente. Les derniers verres bus, nous priment place tous les cinq dans la 403, un des premiers modèles roulants de la gamme, dans la maison Peugeot.

           C’était parti. Patrick, assis devant à côté du chauffeur, avait pour mission de tracer  l’itinéraire. Bien sûr, les hommes devant, les femmes derrière, on n’avait même pas discuté du sujet, ça allait de soi, c’était ainsi.

           Je me souvenais très bien de cette nuit-là, moi, la narratrice. La voiture roulait aussi vite que le permettait son pauvre moteur usé. Nous étions toujours hilares. Un feu rouge nous arrêta. Le conducteur redémarra au vert, joyeusement et dans un éclat de rire avec Patrick, fit une embardée dans la file de voitures stationnées à notre droite et l’on entendit une succession de boum, boum, boum, dans la nuit silencieuse chaque fois qu’une voiture de la file s’encastrait dans la précédente.



     

    Un raté dramatique

     

     

     

           C’est une histoire édifiante.

           C’est un looser.  Dans la cour de récréation, ses camarades se moquent de lui sans arrêt. Il se fait huer pour un oui ou pour un non : ses chaussures, son pantalon, son blouson, son sac, son nom de famille, sa mère, etc… Les adolescents ne sont pas tendres entre eux mais surtout avec lui, tout est sujet à les faire rire à ses dépens. Il n’est pas non plus un très bon élève, ce qui est souvent le cas lorsqu’un collégien est le souffre-douleur des autres. Non, il est un élève sans éclat.  Simplement,  il n’est pas heureux chez ses parents, sa mère est affectueuse mais sans pouvoir le protéger du père qui est violent.

           Il est une victime comme certains sont tout de suite de gros costauds redoutables et redoutés. Il en prend conscience peu à peu. Il n’ose pas encore réagir, il ne se sent pas assez fort, il n’en est pas encore là, il grandit lentement, balloté de droite et de gauche par les insultes, les agressions, le mépris. Ses parents n’ont pas pu faire mieux. Il vit dans l’insécurité depuis qu’il est tout petit, son père a été élevé lui-même dans l’insécurité. Il le frappe tous les jours ou le ridiculise, les mémoires se répètent toujours. Sa mère est une cousine de son père, les deux époux sont dans la consanguinité, ce qui n’arrange certainement pas les choses.

           Une souffrance commence à venir, une angoisse, une peur de ne jamais s’en sortir, d’être toujours écrasé ou battu. Rappelons-nous nous-mêmes de ce qui se passait quand nous avions peur, que faisions-nous ? A notre insu, il se développait en nous une force négative qui était aussi un instinct de survie : nous tuions l’araignée par peur qu’elle nous tue car nous ne savions pas estimer le danger à sa juste mesure, la peur exacerbe le danger, l’amplifie, le passe à la loupe. Mais avons-nous le droit pour autant de faire n’importe quoi dans notre vie d’adulte ?

           Ainsi, avec la souffrance, une violence arrive aussi et il se jure à lui-même qu’un jour il trouvera la force qui lui manque pour se redresser. Il ne sait pas ce qu’il veut faire quand il sera grand mais à son âge, il a onze ans, c’est normal. Peu d’adolescents le savent. La personnalité et les désirs se forment souvent par éliminations successives, non, je ne serai pas fonctionnaire, non, je ne serai pas inspecteur des douanes…etc. Puis un jour, il y a soudain un projet qui plaît particulièrement, artiste-peintre peut-être, oui. Il faut contrer le père.

           Il a maintenant dix-neuf ans, il n’a réussi aucune étude mais une certaine force a grandi en lui. Il fera ce qu’il aura décidé de faire. Il ne fera rien sous la contrainte. Il tente encore de devenir artiste-peintre ou architecte bien qu’il ait déjà raté deux fois son examen d’entrée aux beaux-arts.  Cependant, il peint et vit plus ou moins de ses peintures jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans.

           C’est la vie qui va décider de son destin mais c’est par pur libre-arbitre qu’il devient engagé volontaire dans la première grande guerre mondiale. Il est maintenant soldat. Ce n’est toujours pas brillant quant à ses ambitions personnelles, il a vingt-six ans à la fin de la guerre, il sera blessé, gazé… Mais il aura été un guerrier fanatique, sans aucune fraternité et il restera désormais dans la fascination de la guerre. Celle-ci lui a dévoilé son amour morbide pour la violence. Il restera dans l’armée. Il se

    #163368
    Alain DegandtAlain Degandt
    Participant

    Oui

    A.D.

    #163386
    Alice LymAlice Lym
    Participant

    Merci à Alain pour sa réponse favorable

    Et merci d’avance pour l’avis des autres lecteurs…

    je vous souhaite un très bon Noël…

    bien amicalement…

    Carole

     

    #163413
    Alice LymAlice Lym
    Participant

    Bonjour,

    je souhaite une bonne année à tous les auditeurs de Littérature audio et à toute l’équipe sympathique qui travaille pour le site…

    … je relance… concernant le recueil de nouvelles de Jeanne Guizard dont j’ai proposé la lecture le 17 décembre dernier… pourriez-vous m’indiquer si votre réponse est favorable ?

    Un grand merci d’avance

    Carole

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