KOWKA et DEN HAL – Boulevard Saint-Michel

Accueil Forums Textes KOWKA et DEN HAL – Boulevard Saint-Michel

2 sujets de 1 à 2 (sur un total de 2)
  • Auteur
    Messages
  • #144361
    CocotteCocotte
    Participant
    #158785
    CocotteCocotte
    Participant

    Boulevard Saint-Michel

     

    Boulevard Saint-Michel, 15 août 1963, le temps est très lourd,

    moite mais je suis légère. Les grandes marées nous ont chassés de

    Noirmoutier, car le camping était inondé.

    Peu de gens en ce début d’après-midi, je bois tout ce qui s’étale

    devant mes yeux, je respire et je transforme les odeurs en parfums

    suaves.

    J’ai 16 ans je sors de chez Nérée Boubée place Saint-André des

    Arts, où je me suis offert le Graal, un bocal avec un cristal de

    cyanure gauchi dans le plâtre. Rareté insigne, que seule cette maison

    négocie. On y trouve aussi ces merveilleux atlas aux planches

    délicatement coloriées sur les insectes, les coléoptères sont ma

    passion du moment. J’y achète aussi les épingles de nylon avec ces

    numéros ésotériques, moi je collectionne les n° 3, 4, 5. J’avais profité

    du week-end du 15 août où Paris est une ville plus ou moins calme.

    Les endroits ouverts étaient rares, mais Boubée était une de ces

    exceptions.

    Quinze ans, des socquettes, une jupe très froncée sur un jupon

    empesé, en carreaux vichy de couleur turquoise, et des couettes à la

    Sheila, à peine 15 ans, je ne marche pas, je vole.

    C’est en remontant le Boulevard Saint-Michel pour aller rue Cigit-

    le-coeur que je l’ai croisée. Je portais ce jour-là, mon jean noir,

    chemise blanche dépassant d’un léger pull noir qui me donnait le

    genre clergyman, genre qui me convenait bien.

    Une silhouette se rapproche, une démarche rapide. Et mon regard

    semble happé par l’image qui se fait plus nette. Le temps s’arrête.

    Ton épaule est presque contre la mienne. Je distingue à peine une

    chemise blanche dans un pantalon d’une couleur foncée, mais je

    chavire, je me noie dans un regard sombre. Noir comme l’inconnu,

    l’improbable, qui s’éclaire comme le sourire qui se dessine à peine

    sur des lèvres charnues.

    Mais l’horloge redémarre, et le vide devant moi s’étale,

    m’absorbe. Mon coeur s’emballe, se serre, refuse. En marchant,

    comme un automate, je me retourne en panique, en espoir, dans un

    état inconnu jusqu’alors. Et je te vois, tu marches, tu t’éloignes, mais

    ton visage tourné vers moi. Comment arrêter ce foutu temps, nous

    sommes en mode ralenti, comment mettre sur pause ? Et tu redeviens

    flou jusqu’à disparaître. Je me heurte à un arbre, mon coeur cogne, et

    le sang pulse très vite à mes tempes. Je ferme les yeux. Ton visage

    est très net, en gros plan même. Et ta bouche si bien dessinée

    esquisse un mot. Lequel ?

    — Denise, qu’est-ce que tu fous ? Tu te dépêches, on va être en

    retard hurle ma soeur.

    Et cette phrase me fait redescendre brutalement dans la réalité.

    — On dirait que tu as vu un fantôme, tu es blanche comme un

    linge. Allez, viens, je t’offre une glace.

    Elle s’avançait comme si elle partait à la conquête du monde, avec

    ses socquettes blanches et sa petite jupe plissée avec une grande

    épingle attachant les deux revers.

    Lorsque nos yeux se croisèrent, quelque chose d’unique nous

    arriva, je suis sûr que cela lui arriva comme à moi, je l’ai lu dans ses

    yeux, c’était magique.

    Des grands yeux d’un smaragdin comme ceux de Salammbô mais

    en beaucoup plus doux, tels que je les imaginais, de ce vert

    insondable très particulier, de cette couleur transparente qu’ont les

    héroïnes des mangas japonaises, des yeux qui lui mangeaient le

    visage. Ils étaient lumineux, pleins de promesses et magnifiques,

    d’une profondeur dans laquelle tous les rêves étaient permis. Les

    pupilles d’un noir intense offraient un contraste saisissant, C’étaient

    pour moi les yeux les plus beaux jamais vus. En la dépassant je

    murmurai, « oh ! un vrai Tanagra, mon Dieu comment tant de

    fraîcheur est possible ». Je continuais mon chemin le coeur battant la

    chamade, puis comme pris de remords j’ai jeté un regard en arrière,

    et j’ai vu ses grands yeux qui me fixaient. Nous avons pourtant

    continué chacun de notre côté. Je me suis toujours demandé pourquoi

    je n’avais pas osé faire demi-tour et l’accoster, c’est la timidité du

    provincial je suppose ou la timidité tout court.

    Boulevard Saint-Michel, 21 décembre 2013. Il pleut, il fait froid,

    je suis percluse de rhumatismes. Ma démarche est lourde et

    douloureuse. Je ferme les yeux. J’avais ma jupe plissée ou celle à

    carreaux ? Qu’importe, ta bouche s’entrouvre, des dents si blanches

    qu’elles m’aveuglent, tes mains sur mes épaules, le temps suspendu,

    tu m’attires contre toi, tes lèvres se posent sur les miennes, je bois le

    mot prononcé…

    — Vous pouvez pas faire attention, non ?

    Je balbutie quelque excuse, j’ai failli tomber dans les bras d’un

    grassouillet presque chauve.

    Mais je souris. Je te souris. je ne saurais jamais ce que tu as dit,

    mais je l’ai tant imaginé toutes ces années. Je ne t’ai pas oublié.

    Place Saint André des arts, 21 décembre 2013, la maison Nérée

    Boubée a disparu, remplacée par une agence automatique de la BNP.

    C’est le moment que choisit ton souvenir pour m’exploser au visage.

    Cette rencontre fugace prend subitement une telle importance,

    pourquoi un moment de votre vie vous revient-il comme un

    boomerang, sans prévenir et fait si mal ? Je revois ces yeux tellement

    profonds qu’il était possible de s’y noyer, dans lesquels j’avais perdu

    une partie de ma raison. L’avais-je recroisée sans l’apercevoir ou ce

    lieu particulier garde-t-il la mémoire d’événement heureux ?

     

2 sujets de 1 à 2 (sur un total de 2)
  • Vous devez être connecté pour répondre à ce sujet.