MAUPASSANT, Guy (de) – Au bord du lit

Accueil Forums Textes MAUPASSANT, Guy (de) – Au bord du lit

2 sujets de 1 à 2 (sur un total de 2)
  • Auteur
    Messages
  • #142029
    VictoriaVictoria
    Participant
      #145510
      VictoriaVictoria
      Participant

        MAUPASSANT, Guy (de) – Au bord du lit



        Un grand feu flambait dans l’âtre. Sur la table japonaise, deux tasses à thé se faisaient face, tandis que la théière fumait à côté contre le sucrier flanqué du carafon de rhum.
        Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur une chaise, tandis que la comtesse, débarrassée de sa sortie de bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait aimablement à elle-même en tapotant, du bout de ses doigts fins et luisants de bagues, les cheveux frisés des tempes. Puis elle se tourna vers son mari. Il la regardait depuis quelques secondes, et semblait hésiter comme si une pensée intime l’eût gêné.
        Enfin il dit :

        -Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir ?

        Elle le considéra dans les yeux, le regard allumé d’une flamme de triomphe et de défi, et répondit :

        – Je l’espère bien !

        Puis elle s’assit à sa place. Il se mit en face d’elle et reprit en cassant une brioche :

        – C’en était presque ridicule… pour moi !

        Elle demanda :

        – Est-ce une scène ? Avez-vous l’intention de me faire des reproches ?

        – Non, ma chère amie, je dis seulement que ce M. Burel a été presque inconvenant auprès de vous. Si… si… si j’avais eu des droits… je me serais fâché.

        – Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd’hui comme vous pensiez l’an dernier, voilà tout. Quand j’ai su que vous aviez une maîtresse, une maîtresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon chagrin, j’ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison : Mon ami, vous compromettez Mme de Servy, vous me faites de la peine et vous me rendez ridicule. Qu’avez-vous répondu ? Oh ! Vous m’avez parfaitement laissé entendre que j’étais libre, que le mariage, entre gens intelligents, n’était qu’une association d’intérêts, un lien social, mais non un lien moral. Est-ce vrai ?
        Vous m’avez laissé comprendre que votre maîtresse était infiniment mieux que moi, plus séduisante, plus femme ! Vous avez dit : plus femme. Tout cela était entouré, bien entendu, de ménagements d’homme bien élevé, enveloppé de compliments, énoncé avec une délicatesse à laquelle je rends hommage. Je n’en ai pas moins parfaitement compris.
        Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, mais complètement séparés. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d’union.
        Vous m’avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu’aux apparences, que je pouvais, s’il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette liaison restât secrète. Vous avez longuement disserté, et fort bien, sur la finesse des femmes, sur leur habileté pour ménager les convenances, etc.
        J’ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup, beaucoup Mme de Servy, et ma tendresse légitime, ma tendresse légale vous gênait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens. Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous allons dans le monde ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez nous.
        Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d’homme jaloux. Qu’est-ce que cela veut dire ?

        – Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j’ai peur de vous voir vous compromettre. Vous êtes jeune, vive, aventureuse…

        – Pardon, si nous parlons d’aventures, je demande à faire la balance entre nous.

        – Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de dire, c’est fortement exagéré.

        – Pas du tout. Vous avez avoué, vous m’avez avoué votre liaison, ce qui équivalait à me donner l’autorisation de vous imiter. Je ne l’ai pas fait…

        – Permettez…

        – Laissez-moi donc parler. Je ne l’ai pas fait. Je n’ai point d’amant, et je n’en ai pas eu… jusqu’ici. J’attends… je cherche… je ne trouve pas. Il me faut quelqu’un de bien… de mieux que vous… C’est un compliment que je vous fais et vous n’avez pas l’air de le remarquer.

        – Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolument déplacées.

        – Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m’avez parlé du dix-huitième siècle, vous m’avez laissé entendre que vous étiez régence. Je n’ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesser d’être ce que je suis, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans même vous en douter… cocu comme d’autres.

        – Oh !… pouvez-vous prononcer de pareils mots ?

        – De pareils mots !… Mais vous avez ri comme un fou quand Mme de Gers a déclaré que M. de Servy avait l’air d’un cocu à la recherche de ses cornes.

        – Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de Mme de Gers devient inconvenant dans la vôtre.

        – Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quand il s’agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s’agit de vous. Tout dépend du point de vue. D’ailleurs je ne tiens pas à ce mot, je ne l’ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.

        – Mûr… Pour quoi ?

        – Mais pour l’être. Quand un homme se fâche en entendant dire cette parole, c’est qu’il… brûle. Dans deux mois, vous rirez tout le premier si je parle d’un… coiffé. Alors… oui… quand on l’est, on ne le sent pas.

        – Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. Je ne vous ai jamais vue ainsi.

        – Ah ! Voilà… j’ai changé… en mal. C’est votre faute.

        – Voyons, ma chère, parlons sérieusement. Je vous prie, je vous supplie de ne pas autoriser, comme vous l’avez fait ce soir, les poursuites inconvenantes de M. Burel.

        – Vous êtes jaloux. Je le disais bien.

        – Mais non, non. Seulement je désire n’être pas ridicule. Je ne veux pas être ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les… épaules, ou plutôt entre les seins…

        – Il cherchait un porte-voix.

        – Je… je lui tirerai les oreilles.

        – Seriez-vous amoureux de moi, par hasard ?

        – On le pourrait être de femmes moins jolies.

        – Tiens, comme vous voilà ! C’est que je ne suis plus amoureuse de vous, moi.

        Le comte s’est levé. Il fait le tour de la petite table, et, passant derrière sa femme, lui dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle se dresse d’une secousse, et, le regardant au fond des yeux :

        – Plus de ces plaisanteries-là, entre nous, s’il vous plaît. Nous vivons séparés. C’est fini.

        – Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque temps.

        – Alors… alors… c’est que j’ai gagné. Vous aussi… vous me trouvez… mûre.

        – Je vous trouve ravissante, ma chère ; vous avez des bras, un teint, des épaules…

        – Qui plairaient à M. Burel…

        – Vous êtes féroce. Mais là… vrai… je ne connais pas de femme aussi séduisante que vous.

        – Vous êtes à jeun.

        – Hein ?

        – Je dis : Vous êtes à jeun.

        – Comment ça ?

        – Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à manger des choses qu’on n’aimerait point à un autre moment. Je suis le plat… négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous la dent… ce soir.

        – Oh ! Marguerite ! Qui vous a appris à parler comme ça ?

        – Vous ! Voyons : depuis votre rupture avec Mme de Servy, vous avez eu, à ma connaissance, quatre maîtresses, des cocottes celles-là, des artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j’explique autrement que par un jeûne momentané vos… velléités de ce soir.

        – Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de vous. Pour de vrai, très fort. Voilà.

        – Tiens, tiens. Alors vous voudriez… recommencer ?

        – Oui, Madame.

        – Ce soir !

        – Oh ! Marguerite !

        – Bon… Vous voilà encore scandalisé. Mon cher, entendons-nous. Nous ne sommes plus rien l’un à l’autre, n’est-ce pas ? Je suis votre femme, c’est vrai, mais votre femme – libre. J’allais prendre un engagement d’un autre côté, vous me demandez la préférence. Je vous la donnerai… à prix égal.

        – Je ne comprends pas.

        – Je m’explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes ? Soyez franc.

        – Mille fois mieux.

        – Mieux que la mieux ?

        – Mille fois.
        – Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la mieux, en trois mois ?

        – Je n’y suis plus.

        – Je dis : combien vous a coûté, en trois mois, la plus charmante de vos maîtresses, en argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., entretien complet, enfin ?

        – Est-ce que je sais, moi ?

        – Vous devez le savoir. Voyons, un prix moyen, modéré. Cinq mille francs par mois : est-ce à peu près juste ?

        – Oui… à peu près.

        – Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je suis à vous pour un mois, à compter de ce soir.

        – Vous êtes folle.

        – Vous le prenez ainsi ; bonsoir.

        La comtesse sort, et entre dans sa chambre à coucher. Le lit est entr’ouvert. Un vague parfum flotte, imprègne les tentures.


        Le comte apparaissant à la porte :

        – Ça sent très bon, ici.

        – Vraiment ?… Ça n’a pourtant pas changé. Je me sers toujours de l’eau d’Espagne.

        – Tiens, c’est étonnant… ça sent très bon.

        – C’est possible. Mais, vous, faites-moi le plaisir de vous en aller parce que je vais me coucher.

        – Marguerite !

        – Allez-vous-en !

        Il entre tout à fait et s’assied dans un fauteuil.

        La comtesse :

        – Ah ! c’est comme ça. Eh bien, tant pis pour vous.

        Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant ses bras nus et blancs. Elle les lève au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant la glace ; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rose apparaît au bord du corset de soie noire.

        Le comte se lève vivement et vient vers elle.

        La comtesse :

        – Ne m’approchez pas, ou je me fâche !…

        Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres.
        Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre d’eau parfumée pour sa bouche, et, par-dessus l’épaule, le lance en plein visage de son mari.
        Il se relève, ruisselant d’eau, furieux, murmurant :

        – C’est stupide.

        – Ça se peut… Mais vous savez mes conditions : Cinq mille francs.

        – Mais ce serait idiot !…

        – Pourquoi ça ?

        – Comment, pourquoi ? Un mari payer pour coucher avec sa femme !…

        – Oh !… quels vilains mots vous employez !

        – C’est possible. Je répète que ce serait idiot de payer sa femme, sa femme légitime.

        – Il est bien plus bête, quand on a une femme légitime, d’aller payer des cocottes.

        – Soit, mais je ne veux pas être ridicule.

        La comtesse s’est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis.
        Le comte s’approche un peu et d’une voix tendre :

        – Quelle drôle d’idée vous avez là ?

        – Quelle idée ?

        – De me demander cinq mille francs.

        – Rien de plus naturel. Nous sommes étrangers l’un à l’autre, n’est-ce pas ? Or vous me désirez. Vous ne pouvez pas m’épouser puisque nous sommes mariés. Alors vous m’achetez, un peu moins peut-être qu’une autre.
        Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d’aller chez une gueuse qui en ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre ménage. Et puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant, de plus original que de se payer sa propre femme. On n’aime bien, en amour illégitime, que ce qui coûte cher, très cher. Vous donnez à notre amour… légitime, un prix nouveau, une saveur de débauche, un ragoût de… polissonnerie en le… tarifant comme un amour coté. Est-ce pas vrai ?

        Elle s’est levée presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette.

        – Maintenant, monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre.

        Le comte debout, perplexe, mécontent, la regarde, et, brusquement, lui jetant à la tête son portefeuille :

        – Tiens, gredine, en voilà six mille… Mais tu sais ?…

        La comtesse ramasse l’argent, le compte, et d’une voix lente :

        – Quoi ?

        – Ne t’y accoutume pas.

        Elle éclate de rire, et allant vers lui :

        – Chaque mois, cinq mille, monsieur, ou bien je vous renvoie à vos cocottes. Et même si… si vous êtes content… je vous demanderai de l’augmentation.

      2 sujets de 1 à 2 (sur un total de 2)
      • Vous devez être connecté pour répondre à ce sujet.
      Veuillez vous identifier en cliquant ici pour participer à la discution.
      ×