(O) MERVEZ – Lotte à l’armoricaine

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    MMervez
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    MMervez
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    Bonjour, après avoir publié il y a 2 ans “Yeunn Ellez” je propose une autre nouvelle écrite “à la manière de Mary Lester” avec l'aimable autorisation du “créateur” de la série des enquêtes de Mary Lester, Jean Failer.

    Cordialement,     Mervez



    Lotte à l’armoricaine

    Mary était perplexe. Assise à une table solitaire de la terrasse du restaurant « les fins becs », sis sur la commune de Piriac, elle contemplait la mer d’un bleu d’opale. Au large tremblait légèrement la côte basse de l’île Dumet. Mary n’était certes pas très douée en cuisine, mais sa voisine et confidente Amandine Trépon, qui à l’occasion lui tenait lieu de mère nourricière, l’avait habituée aux petits plats. Or le poisson que l’on venait de lui servir n’avait rien à envier aux succulentes préparations d’Amandine. « Lotte à l’armoricaine », avait annoncé le serveur en déposant devant elle une assiette généreuse. Et en se penchant sur son épaule il lui avait glissé « un délice ! » avec un œil gourmand si insistant que Mary, interloquée, s’était demandée si sa gourmandise allait à la lotte ou à sa jolie cliente.

    Oui, cette « lotte à l’armoricaine » était une réussite. Seulement… Mary qui n’avait pas tout à fait terminé son assiette jeta un coup d’œil circonspect autour d’elle. La terrasse était presque déserte ; un couple attablé un peu plus loin s’attardait dans une discussion tendre, mais ils n’avaient d’yeux que l’un pour l’autre. Alors Mary tira de son sac à main un sachet plastique de congélation,  prestement y glissa ce qui restait dans son assiette, et dissimula ledit sachet avec l’échantillon derechef dans son sac à main, presque à regret. Puis elle héla le serveur qui s’empressa de venir lui présenter la carte du restaurant, avec un zèle qui la fit sourire intérieurement. Le soleil d’octobre était encore généreux : Mary opta pour un sorbet aux myrtilles…

     

    ***   ***   ***

     

    C’était seulement deux jours auparavant que le patron l’avait convoquée dans son bureau.

    – Mary, j’ai pour vous une affaire délicate. Doublement délicate, soupira-t-il…

    Mary savait par expérience qu’il était inutile de poser des questions : elle attendit.

    – Voilà, fit le commissionnaire divisionnaire Fabien, visiblement satisfait qu’elle se contentât d’écouter ce qu’il avait à lui dire. Une lettre a été envoyée faisant état de fraude alimentaire dans des restaurants, sur fond probable de fausses déclarations de captures d’un certain nombre de pêcheurs du coté du Croisic et de la Turballe.

    Ce n’était pas de leur ressort d’un point de vue territorial, mais Mary se tint coite, et elle fit bien…

    – Evidemment ce n’est pas de notre ressort. C’est la brigade de gendarmerie de saint Nazaire qui a été alertée en premier lieu. Je ne sais comment mais c’est venu aux oreilles du sous-préfet, et là… Patatras, à l’idée que les gendarmes pourraient mener une enquête dont les résultats mettraient à mal à la fois le monde de la pêche et les restaurateurs locaux, le cher homme a failli faire une attaque. C’est un politique, le sous-préfet, autant vous dire que la recherche de la vérité, ce n’est pas sa préoccupation première. Il s’est mis en tête que les gendarmes ne sauraient pas traiter l’affaire discrètement, et il ne veut pas non plus d’enquêteurs de police de la région : il a trop peur des fuites. En fait c’est cela qui est un peu délicat : il veut bien de la vérité à la condition que personne d’autre ne la connaisse. Sa devise à lui, c’est « pas de vague »…

    Mary ne put en entendre davantage :

    – Alors on a pensé à moi ? Et bien, on a eu tort !

    – C’est bien ce que je disais, et il soupira encore plus fort… C’est bien ce que je disais, c’est ça surtout qui est délicat. Il va pourtant falloir que vous vous y colliez. Votre réputation vous poursuit, Mary. Une affaire délicate à débrouiller, qui touche au monde de la pêche. L’impérieuse nécessité de rester discret. Jusque là vous avez vraiment le profil ; qui imaginerait que la police enverrait une femme enquêter dans ce milieu-là ? Seulement…

    Là Mary comprit que son patron attendait qu’elle finît elle-même :

    – Seulement il faut s’engager à ne pas faire de vague, et là, le profil ne correspond plus trop. C’est bien ce que vous pensez, patron ?

    – C’est bien ce que je pense, Mary. Mais vous savez qu’on peut changer de profil, non ?

    Mary se retint de laisser paraître son amusement. Il était peu probable que le patron soit initié à Facebook. Allons, elle allait essayer de changer de profil, comme il disait, sinon elle était bonne pour passer son automne à établir des statistiques pour le ministère.

    – C’est bon, patron, vous avez gagné. Je vais y aller sur cette mission. Alors de quelle fraude s’agit-il ?

    – Et bien voilà, dans tous les restaurants de la côte, on sert de la lotte, accommodée à toutes les sauces. Seulement voilà, il semblerait que ce ne soit pas toujours de la lotte…

    – Et ce serait ?

    – Du congre, Mary, du congre, du vulgaire congre… Rapport de un à dix au prix au kilo. Culbute juteuse évidemment.

    – Et personne ne s’en rend compte ?

    – Personne qui veuille ouvrir les yeux en tout cas. Sauf l’auteur de notre lettre. Dont on ne sait pas très bien s’il s’agit d’un restaurateur concurrent, d’un pêcheur jaloux, d’un intermédiaire, ou seulement d’un convive un peu gourmet. Une lettre anonyme, en tout cas.

    – Et sur une lettre anonyme de dénonciation, on ouvre une enquête ?

    – Avant d’ouvrir officiellement l’enquête, la brigade de gendarmerie a contacté l’IFREMER, et là on lui a confirmé qu’entre les tonnages de pêche annoncés pour la lotte et ce que l’on connaît de l’état de la ressource, il y a plus qu’un écart : une impossibilité.

    – Dites donc, ils s’améliorent les pandores ; s’ils se mettent à réfléchir, on va avoir de la concurrence !

    – Voyons, Mary, voyons…

    – Ils réfléchissent, mais après, ils se taisent… Tout le monde la boucle, c’est bien ça !

    – C’est ça, jusqu’ici, silence radio, et surtout rien dans la presse, car tout le monde, et les écolos en tête, préfèrent qu’on floue un peu les touristes, pourvu qu’on pêche du congre sans puiser dans ce qui reste de lotte.

    – Mais alors, si tout le monde s’arrange de la situation, si les politiques ne veulent pas ébruiter l’affaire, pourquoi intervenir, patron ?

    – A cause de la lettre, soupira encore une fois le divisionnaire, visiblement acquis à la conspiration du silence, toujours à cause de cette fichue lettre. Son auteur menace, si personne ne fait rien, de contacter Ouest-France et l’Echo de la presqu’île, preuves à l’appui. Et je vous ai dit, le maître mot du préfet, c’est « pas de vague ».

    – Donc je dois établir le délit, mais si je comprends bien, on ne sait pas trop ce qu’on en fera ?

    – C’est ça, établissez le délit, et après on verra bien. Vous le savez aussi bien que moi, nul ne peut prévoir où nous mènera une enquête…

     

    ***   ***   ***

     

    Et c’est comme cela que Mary se trouvait en mission, sur la terrasse d’un des restaurants les mieux cotés de Piriac, à déguster un sorbet aux myrtilles. Dans son sac à main, il y avait désormais un échantillon de « lotte à l’armoricaine », ou prétendue telle. Cette enquête se présentait d’abord comme une véritable aventure gastronomique !

     

    Mary était bien décidée à profiter des aspects les plus sympathiques de cette enquête. Les ennuis viendraient toujours assez tôt ! Aussi elle n’opta pas pour le stakhanovisme masochiste qui eût consisté à tester plusieurs restaurants par repas, et se contenta d’un établissement le midi et d’un autre le soir. Au bout de 4 ou 5 jours elle aurait ainsi suffisamment de petits paquets étiquetés à envoyer au labo pour analyse, venant des restos les plus huppés de la côte d’amour. Et entre temps ? D’abord il y avait à compenser par l’exercice physique l’excellente chère prodiguée par cette enquête. Mary n’avait pas besoin de se forcer pour courir chaque matin dès potron minet sur le sentier côtier, et pour nager en fin d’après-midi à partir des plages du Croisic, de Piriac ou la Turballe. Mais cela n’occupait pas tout son temps, et Mary se mit à gamberger sur les suites qu’elle pourrait bien donner à son enquête. Car elle ne se voyait pas, mais alors pas du tout, établir le délit et revenir à Quimper pour célébrer l’enterrement du dossier.

    On lui demandait de commencer par la fin, c'est-à-dire l’assiette ? N’empêche qu’il faudrait bien à un moment ou à un autre prendre les choses au début, c'est-à-dire par la pêche de ce poisson. Cependant avant d’aller traîner ses basques à la criée de la Turballe ou à celle du Croisic il était opportun de se renseigner un peu plus avant.

     

    Mary n’était pas née de la dernière pluie. La baudroie, le vrai nom de la lotte, elle savait ce que c’était. Même si évidemment on n’en pêchait pas sur le Drakkar , vu que la baudroie est un poisson de fond. Et on n’en voyait pas non plus sur les étals des poissonniers, ou plutôt on n’en voyait que la queue, car une gueule de lotte, franchement, ça n’est pas très ragoutant. Pas plus d’ailleurs que tous ces poissons pélagiques des profondeurs que le Drakkar allait traquer dans les mers glacées par des mille et des deux mille mètres sous la surface.

    Alors on la trouvait où, c’te bestiole ? ! En fait, sur nos côtes, à partir de 30 mètres de fond environ, quelquefois moins, planquée dans la vase ou en pose mimétique parfaite sur des roches, en train d’agiter une espèce de petite pêche à la ligne avec un appât devant sa grande gueule « prête à bondir », comme disait Coluche. Pour faire bref, un poisson pêcheur. « Un peu paradoxal mais ce qui prouve une fois de plus que l’homme qui se croit si malin n’a pas inventé grand-chose », marmonna Mary pour elle-même en pianotant quelques mots clefs sur un moteur de recherches, alanguie sur le divan de sa chambre d’hôtel. Et donc, ça se pêche au chalut, mais au chalut de fond… Mary eut une moue de désapprobation. Déjà, la pêche au chalut pélagique, elle n’aimait pas beaucoup ça. Ca ne préservait pas vraiment la ressource. Mais alors les chaluts de fond, non seulement ça ramassait tout dans une grosse boule compressée au fond du chalut, les bons et les mauvais, les petits et les gros, mais en plus ça bousillait pour de bon l’écosystème en arrachant tout sur son passage. Dans le genre « Attila » sous-marin, après : le désert.

    Ah, on pouvait aussi pêcher ce pêcheur à la ligne à son propre piège : déjà mieux ! Mieux, mais pas efficace question tonnage. Et en plus la baudroie ferait partie des espèces menacées par la surpêche, selon les écolos en tout cas. Voire, faudra interroger les pêcheurs, se dit Mary…

    Puis elle se leva, mit un CD d’une sonate de Mozart et revint se pelotonner sur elle-même dans le canapé, le menton posé sur les genoux : c’était sa façon à elle de réfléchir. Voyons… Compliqué et en tous cas prématuré d’aller directement voir ce qui se passait dans les criées, même si évidemment c’était une étape centrale dans une perspective de fraude. Les criées, ça bosse la nuit, c’est un monde de mecs, fermé, et essayer d’introduire une souris comme elle dans le milieu tout en restant discret, il valait mieux ne pas y compter. Déjà un homme devrait accepter de longs mois d’apprivoisement dans un nouveau boulot avant de pouvoir s’approcher de trafics louches, même en étant encarté, ce qui n’était pas son cas. Mary résolut d’aller plutôt encore en amont, embarquer sur des pêcheurs côtiers.

     

    Le lendemain, téléobjectif en bandoulière, Mary se délectait d’un « médaillon de lotte piqué au chorizo, accompagné d'une compotée de tomates et poivrons et d'une rosace de courgettes cuite au four ». Elle avait opté pour « le palace des gourmets » au Croisic, avec vue sur le Traict. Toute à sa dégustation, et le regard perdu sur le spectacle charmant des langues de sable ocre que découvrait le jusant, Mary faillit finir son assiette.

     

    – Mademoiselle, si je puis me permettre, vous êtes photographe animalière ?

     

    L’interpellation courtoise venait d’un homme d’âge mur assis à la table voisine, également solitaire. Mary lui fit un sourire charmant en le remerciant intérieurement doublement : d’abord d’avoir interrompu son repas alors qu’elle était sur le point d’oublier de prélever un échantillon, et puis aussi parce qu’il lui donnait l’occasion de conforter sa couverture : c’est comme photographe qu’elle envisageait de s’introduire dans le milieu de la pêche. Si elle n’était pas professionnelle, elle se débrouillait assez pour pouvoir le prétendre. Un photographe par définition, ça regarde dans tous les coins : bien pratique ! Et de plus, elle y prendrait beaucoup de plaisir.

     

    – Pas exactement, mais photographe, oui. En fait je travaille en solo pour proposer ensuite mes clichés aux structures touristiques publiques ou privées. Et je suis venue au Croisic pour compléter mon fond sur les activités traditionnelles, la pêche en particulier. Vous-même ?

    – Oh, je ne suis qu’amateur. Mais la faune ornithologique est si riche ici que j’avoue avoir assez souvent réussi de belles images. J’y reviens tous les ans.

    – Et vous avez déjà embarqué sur des bateaux de pêche ?

    – Ma foi, cela m’est arrivé l’an passé. Je voulais photographier des espèces hauturières. Des fous, des guillemots, des pingouins torda. J’ai même eu la chance de photographier quelques pétrels fulmar un jour de gros temps…

    – Hum, et vous croyez que vous pourriez me recommander pour un reportage ? Ce serait une telle opportunité pour moi !

     

    Mary avait mis beaucoup de déférence dans sa requête, assortie d’une minauderie redoutablement efficace dont elle avait le secret. Notre homme se rengorgea et flatté d’avoir à venir en aide à une aussi jolie personne il communiqua à Mary tous les renseignements qu’elle souhaitait avoir. Mary nota consciencieusement trois noms de bateaux sur lesquels son voisin avait embarqué l’an passé. Et lorsque ce dernier se leva enfin pour aller régler sa note Mary en profita pour ensacher un nouvel échantillon de lotte. Le temps avait fraichi, et c’est avec une pomme au four et son coulis de framboise qu’elle acheva son repas. Pour que sa couverture fonctionnât, il fallait qu’elle soit remarquée. Aussi elle passa l’après-midi à déambuler sur les quais, s’amusant comme une gamine qui fait l’école buissonnière à traquer les scènes pittoresques qui ne manquaient pas sur ce vieux port. Elle passa rapidement devant la capitainerie et le port de plaisance, et s’attarda sur les autres bassins, avec même quelques clichés techniques sur la Criée dont l’architecture moderne semblait défier l’harmonie immémoriale de la vieille ville. Elle se doutait bien qu’elle aurait à y revenir, mieux valait étudier précisément ce lieu, identifier chaque entrée de cette plaque tournante des transferts entre les bateaux de pêche et les camions frigorifiques.

     

    16 heures : une à une les embarcations se mirent à embouquer le chenal, animant de leurs couleurs vives la passe tranquille envahie par le flot. Mary guettait, quand elle repéra le « Pierre et Jeanne », l’une des trois unités recommandées par le photographe aux oiseaux. Il vint doucement accoster le quai, et au téléobjectif Mary vit qu’il déchargeait des caisses de crustacés. Elle attendit tranquillement que l’opération soit terminée, que le matelot ait achevé de laver le pont et que le patron ait terminé une discussion animée au téléphone. Alors elle s’approcha, et tout sourire vint présenter sa requête, non sans avoir au préalable exprimé son admiration pour les magnifiques homards bleus qui gisaient au fond des caisses marquées « Criée du Croisic ». Il faut croire qu’elle sut se montrer persuasive, car le lendemain, à 5 h précises, elle enjambait le bastingage du « Pierre et Jeanne ». Patrick, le patron, en la saluant, apprécia l’agilité de sa « matelote » d’un jour, ses bottes de mer et son pull à col roulé. Il n’embarquait pas une midinette ! Mary, quand à elle, savait bien que sur ce caseyeur  elle ne verrait pas la queue d’une baudroie, mais elle espérait bien pouvoir glaner quand même un maximum d’informations…

     

    Dix minutes plus tard, le « Pierre et Jeanne » doublait la jetée du Tréhic, puis arrondissait la pointe en laissant sur bâbord la basse Castouillet.

    – Castouillet, c’est une sonorité qui évoque le midi, s’exclama Mary.

    – Que voulez-vous, c’est la Bretagne sud, ici !

    Patrick mit la barre au « 180 », sous pilote automatique vers la basse Michaud. Cinq miles, dix nœuds : une demi-heure de route, le calcul était vite fait !

    Les yeux rivés sur l’horizon, le patron du « Pierre et Jeanne » se laissait volontiers aller à causer. Sans oublier de prendre un cliché de temps en temps, Mary alimentait la conversation, et l’orientait insensiblement vers la question de la ressource.

    – Tenez, pour ce qui est des homards, c’est quand même malheureux. On n’est plus que deux à faire ce métier. Faut dire qu’avant ça grouillait, et qu’aujourd’hui faut aller les chercher. Sans compter qu’avant y avait aussi de la langouste. Mais c’est fini… J’en ai pêché deux ou trois il y a quinze ans, c’est déjà la génération de nos parents qui l’a fait disparaître. Et nous on fait pareil avec le homard…

    – Et vous ne pensez pas qu’on peut faire quelque chose ?

    – Si bien sur on peut. Les anglais, ça me fait mal au cœur de le dire, mais les anglais sur ce coup-là, ils sont quand même plus malins que nous. Plus disciplinés en tout cas.

    – Comment-ça ?

    – Ben, ils ont décidé de ne plus commercialiser les femelles.

    – Et ça marche ?

    – Un peu que ça marche ! Comme il suffit d’un mâle pour féconder plusieurs femelles, en dix ans ils ont repeuplé leurs côtes en homards. C’est excellent pour les pêcheurs, et c’est bon aussi pour le tourisme.

    – Et il n’y a pas trop de fraude ?

    – Faut croire que non. Puis faut dire que les femelles, quand ils en pêchent, ils leur mettent un truc clipsé sur la queue, un peu comme une sécurité antivol sur les vêtements dans un supermarché. On ne peut pas la retirer sans déchirer la queue du homard. Au cas que le pêcheur d’à coté soye pas trop regardant sur le règlement…

    – Mais alors, pourquoi on ne fait pas ça chez nous ? s’écria Mary un peu naïvement.

    – Faudrait encore qu’on soit capable de s’entendre ! Vous avez deux pêcheurs bretons, vous avez trois avis. Et surtout pas un seul qui accepte de remettre en cause son bénéfice à court terme… Car évidemment, au début, on divise les prises par deux…

    A l’est l’aurore se substituait peu à peu aux lumières de Saint-Nazaire. Mary était sur le bon terrain, elle résolut de pousser son avantage.

    – Et le poisson, les stocks de poisson, comment évoluent-ils ?

    Patrick éclata d’un gros rire qui sembla le secouer comme un pantin.

    – Ca dépend ma p’tite dame, ça dépend. L’anchois, c’est les espagnols qui nous piquent tout. Bientôt on n’aura plus que les arêtes à pêcher !

    – Il y a des règles, pourtant !

    – Bien sur, mais vous avez déjà vu des pêcheurs respecter les règles, et des pêcheurs espagnols encore en plus ? La seule règle qu’ils comprennent, c’est le canon !

     

    Tout en causant, Patrick se mit à boëtter les casiers d’une nouvelle filière qu’il allait déposer à proximité d’une épave aux deux tiers de la route.

     

    – Vous comprenez, autrefois on puisait dans la mer comme si elle était intarissable. C’était presque vrai d’ailleurs. Aujourd’hui la demande a augmenté, et les techniques ont suivi, alors on vide les mers ; c’est pour cela que maintenant on parle de ressource et de stock de poisson. On doit changer de regard. Et bien se mettre dans le crâne que la ressource, c’est un bien commun. En fait, avant on était des prédateurs, plus on pêchait, plus on gagnait, c’était simple. Mais aujourd’hui on devient des éleveurs, et on doit prélever juste ce qu’il faut.

    – Si je comprends bien, de loups vous êtes devenus bergers, c’est pas une petite révolution dans les mentalités !

    – C’est ça, exactement ça. Et croyez-moi, beaucoup font de la résistance. Ils se disent : les autres ils ont qu’à faire gaffe, et moi en attendant je rafle tout ce que je peux. Y a pas plus individualiste que nous, faut bien l’reconnaître. Mais quand même, ça commence à changer. Dommage que ce soit un peu tard…

    – Concrètement, on fait comment pour tenir compte de la ressource ?

    – Ben la solution, même si on n’aime pas trop ça, c’est le système des quota. Remarquez, ça a du bon les quota. Au moins on ne cherche plus à vider les mers, puisque de toute manière on est limité. Alors ça étale l’arrivée du poisson sur le marché, les cours se tiennent mieux. Et la marge, on ne la fait plus sur le volume, on la fait sur la qualité du poisson. Et ça, ça favorise les pêches propres : la ligne surtout. La marge on la fait aussi sur les économies, le gasoil en particulier. Ca ne sert plus à rien d’aller au bout de l’océan tirer des chaluts, mieux vaut des engins dormants…

    Mary se souvint de la guéguerre opposant les ligneurs, fileyers et caseyers d’une part, et les chalutiers de l’autre. Malgré sa sympathie pour l’équipage courageux du drakkar, elle avait choisi son camp depuis longtemps…

     

    – Mais pour vous, ça ne change pas grand-chose tout ça. J’imagine que les homards ne sont pas dans les zones de chalutage…

    – Peut-être pas, mais ils bousillent quand même tout ces salauds-là.

    Patrick s’échauffait.

    – Il y a des ligneurs au Croisic ?

    – Bien sur, moi-même, je pose des lignes de temps en temps. Surtout pour me débarrasser des congres. Vous verrez ça tout à l’heure, ils infestent les casiers. Et c’est vorace ces bestiaux-là !

    – Si je comprends bien, eux, ils ne sont pas en voie de disparition !

    – Sur que non ! Quand je pose des lignes à congres, je remplis la cale arrière !

    – Et vous en faites quoi ?

    – Ben, on les vend en Espagne. Là-dessus, ils ont pas tort les espagnols, faut le dire. C’est pas si mauvais qu’on le dit, le congre. J’en refile même en direct au resto sur la côte sauvage qu’est en face de chez-moi, et ils savent le cuisiner, croyez-moi. Mais moi, je n’en pêche que de temps en temps, sur mes coins à homard, histoire de nettoyer un peu le terrain…

    – Les congres mangent les homards ?

    – Quand ils muent ma p’tite dame, quand ils muent. Ils ont intérêt à rester bien planqués dans leur trou, sinon…

    – Et les autres poissons alors, lesquels sont vraiment menacés de disparition ?

    – Menacés ? C’est plutôt les pêcheurs qui sont menacés de disparition ! Prenez le bar par exemple, on a augmenté la maille, bien sur, mais beaucoup trop tard. Y’en a beaucoup moins qu’avant. Alors pour s’en sortir quand on fait le bar, ça devient difficile. La sole c’est pareil, avant il y en avait partout, et maintenant… Le rouget c’est pas beaucoup mieux…

    – Et tous ces poissons, ils sont encore pêchés ici au Croisic ?

    – Bien sur, tenez pour le bar vous avez « le soleil rouge », ou encore « coudpo », deux ligneurs. Eux ils font du boulot propre. Tout poisson pêché est vendu, et bien vendu encore. Puis y’a les fileyeurs qui pêchent un peu de tout.

    – J’embarquerais bien avec eux, si vous pensez que c’est possible…

    – Ca oui, c’est possible. Avec ou sans les paperasses obligatoires qu’ils veulent nous faire remplir maintenant dès qu’on embarque quelqu’un ; ah, faut croire qu’y en a qu’aiment ça, la paperasse…

    – Sur ces bateaux, ils pêchent aussi ce drôle de poisson qu’a une gueule de monstre avec une antenne sur la tête ? Ca me ferait des photos terribles !

    – Vous voulez parler de la baudroie ?

    – C’est ça. On la pêche bien dans les parages ?

    – Ca, j’sais pas trop…

    – Ah bon…

    Mary hésita puis se jeta à l’eau, prêchant le faux pour savoir le vrai :

    – C’est bien la lotte, ce poisson ? Je crois bien que j’en ai mangé l’autre jour chez une amie. Je n’sais pas trop d’où elle venait…

    – P’tête bien de Rengis ! Mais en attendant, ça fait une paye que j’en ai pas vu une ramenée à la criée.

    – Ah, dommage, j’aurais bien fait un reportage sur le monstre qu’on met dans nos assiettes !

     

    L’après-midi était déjà bien avancé quand Mary quitta le patron du « Pierre et Jeanne ». Dans sa besace, un homard bleu magnifique : une belle godaille ! Elle avait chaleureusement remercié Patrick pour la virée, et l’avait gratifié de 4 bises à la finistérienne. C’est vrai, quoi, il le méritait bien ! Car Mary avait obtenu au passage des informations qui confortaient sérieusement la lettre anonyme de dénonciation et les soupçons de l’IFREMER…

     

    *** *** ***

     

    Récapitulons, murmura Mary pour elle-même dans la chambre de l’hôtel « beau rivage » qui donnait sur le vieux port du Croisic. De baudroie pêchée au Croisic, pas la première queue ; par contre, du congre, du congre  en veux-tu en voilà… Du congre censé partir en Espagne, et dont tout semble indiquer qu’on le retrouve dans les assiettes des restaurants de la côte…

    Plus que jamais, l’attention de Mary se focalisait sur le vaste bâtiment moderne qui défigurait le vieux port : la criée. C’était pour cela bien sur qu’elle avait loué cette chambre : pas pour l’originalité du nom de l’hôtel !

    Pfff ! Mary soupira profondément. Elle s’était levée avant 5 heures pour partir sur le « Pierre et Jeanne », et voilà ce qui l’attendait : une planque toute la nuit pour observer les activités de la criée. Encore heureux s’il ne fallait pas répéter cette planque pendant une semaine… Et dire qu’au téléphone le commissaire Fabien s’était encore fendu d’allusions lourdingues sur les vacances de Mary en Bretagne sud !

     

    Mary se surprit en flagrant délit de mauvaise foi caractérisée, et sourit d’elle-même. Allons, comme planque, on avait vu moins confortable ! Résumons  l’ordre de bataille pour affronter la nuit… :

    Le repas du soir à l’hôtel, d’abord, avec pour changer, un boudin grillé aux pommes. Evidemment pas l’idéal pour dormir, mais justement, elle ne dormirait pas beaucoup… Et puis marre, quoi, de la lotte qu’est même pas de la lotte, si ça se trouve !

    Une petite sieste ensuite, jusqu’à minuit. Il ne risquait pas de se passer grand-chose avant minuit.

    A minuit, et pour tenir la marée, un bon bain chaud avec tous les gadgets : mousse, bulles, parfum… Pas de sa faute si la chambre avec la meilleure vue sur le traict, et surtout sur la criée, était la chambre la plus luxueuse de l’hôtel !

    En salivant d’avance, Mary étala aussi toute une provision de tablettes de chocolat : au citron vert, aux myrtilles, aux amandes, au parfum « crème brûlée », et aux éclats de caramel au beurre salé (la locale de l’étape). Ca maintient éveillé, le chocolat !

    Hum, c’est tout ? Ah, j’oubliais, bien sur un coffret de CD du divin Mozart.

    Et puis un fauteuil en osier pas profond pour ne pas trop avoir à lutter contre le sommeil, enfin pour terminer un polar assez prenant pour vous passer l’envie de roupiller !

    Mary se mit franchement à rire toute seule : oui, la planque ne serait pas la plus difficile de sa carrière !

     

    *** *** ***

     

    Minuit : la petite musique de nuit qui lui sert de sonnerie de réveil tire Mary de sa torpeur : direction la salle de bain pour une transition douce vers la longue veille qui s’annonce…

    Une heure : après les dernières bravades de pseudo marins alcoolisés, le calme complet s’est établi sur le port du Croisic, et les lampadaires se sont éteints. Mais il reste assez de la lune pour que Mary ne manque rien de la scène.

    Deux heures : déjà toutes les tablettes sont grignotées, et celle aux éclats de caramel n’est plus qu’un souvenir. Mais Mary a du mal à s’intéresser au polard, et reste à contempler les quais. On doit être proche de l’étale basse. Deux chats qui miaulent et râlent. Activité proche du néant.

    Trois heures : RAS.

    Trois heures dix : plusieurs personnes arrivent à la criée, à pied ou pour certaines en voiture. Quelques lumières s’allument, puis s’éteignent… Ils entrent sans doute par une porte coté mer, invisible de sa chambre.

    Trois heures vingt, un chalutier s’approche tranquillement du quai. A peine les aussières tournées sur les taquets, la petite grue bleue décharge des piles de caisses, aussitôt rentrées dans la criée grâce à un engin élévateur.

    Quatre heures quarante : trois autres chalutiers ont déchargé, et voici qu’un camion frigorifique arrive auprès d’une des larges portes de la criée et se gare cul au bâtiment, pour charger sans doute. Immatriculation : Santander. Clic, c’est dans la boîte à images…

    Cinq heures, le camion espagnol est reparti. Il n’a pas perdu son temps celui-là, deux autres sont arrivés. Même manège, mais ce sont des camions plus modestes immatriculés en Mayenne et en Sarthe, avec des publicités de mareyeurs sur le flanc.

    Désormais des lumières attestent d’une activité intense à la criée, d’autres personnels sont arrivés.

    Accessoirement, il ne reste plus beaucoup de chocolat !

    Mary referme le rideau. Une pièce supplémentaire s’est ajoutée au puzzle. A première vue c’est l’activité ordinaire d’une criée : du poisson arrive par bateau, du poisson repart par camion. Il y a bien du poisson qui part pour l’Espagne, et c’est un camion particulièrement matinal, donc discret. Que transporte-t-il ? Encore un point à vérifier, ce qui serait un jeu d’enfant pour une enquête ordinaire : il suffirait d’un coup de fil à la répression des fraudes pour un contrôle du camion. Mais comme il ne faut pas faire de vague… On trouvera un autre moyen !

    Allez, au dodo, et surtout, ne pas oublier de désactiver le réveil !!!

     

    *** *** ***

     

    « Aux délices de la côte ». Mary avait pris son temps à l’hôtel pour mettre de l’ordre dans ses notes et ses idées, et elle se trouvait maintenant à la devanture du petit resto sur la côte sauvage du Croisic. Pas si sauvage que ça quand on connaît la pointe saint Matthieu ou même Quiberon, mais bon, il ne faut pas leur en vouloir, ils font avec ce qu’ils ont ! Toutefois ce qui retenait l’attention de Mary, ce n’était pas la douceur de la côte ingénument affublée du sobriquet de « sauvage », c’était la carte : « rôti de congre à l’armoricaine ». Mary était soulagée, elle aurait eu mauvaise conscience à dénoncer un trafic impliquant Patrick, le sympathique patron du « Pierre et Jeanne ». Mais ici au moins on annonçait la couleur ! Et bien sur, moins cher, mais alors beaucoup moins cher que toutes les spécialités de « lotte » goûtées par Mary ces derniers temps. Allons, pour une fois le patron n’aurait pas de mal à digérer cette note de frais !

     

    Mary éprouva une satisfaction particulière à ne pas laisser une miette du plat de résistance : cela la vengeait de tous ces sachets de congélation envoyés au labo. Ce rôti de congre, vraiment une réussite ! Comme il n’y avait presque personne l’occasion était bonne d’aller tailler une bavette avec Jean-Marc, le cuistot, et Mary, tout sourire, se lança dans un éloge à la fois sincère et piqué de curiosité sur la recette de ce plat de congre.

    – Vraiment, c’était délicieux !

    – Ben, c’est vrai qu’on me le dit à chaque fois ! Et pourtant, ça ne fait qu’un mois que je suis ici, mais il y a déjà des gens qui reviennent pour le rôti de congre !

    – Il faut dire que vous êtes sans doute le seul resto à en proposer ! Et j’imagine que c’est du congre pêché au Croisic ?

    – Bien sur. Les congres, ici, ça n’est pas ça qui manque !

    – Ce qui manque peut-être, ce sont les artistes pour savoir le cuisiner !

    Jean-Marc rosit de plaisir, et bredouilla quelque chose d’inintelligible, qui devait s’apparenter à un remerciement.

    – Vraiment, je vais rester là-dessus, mais comptez-sur moi pour vous faire de la publicité !

     

    *** *** ***

     

    Mary se promenait sur la plage de la Govelle, le regard distrait par quelques étudiants qui prolongeaient sans excès de mauvaise conscience leurs longues vacances d’été par des séances de surf au mois d’octobre…

    La nuit précédente, elle avait pour la troisième fois consécutive assisté au manège du chalutier qui accostait discrètement, et environ une heure et demie plus tard, un camion espagnol prenait la route. Durant ces deux journées, Mary avait complété son tour des restaurants chics et envoyé assez d’échantillons pour permettre de se faire une idée précise de l’étendue de la fraude, si fraude il y avait.

    Elle allait probablement avoir tout à l’heure confirmation par le labo que bien des sachets envoyés ne contenaient que du congre, certes particulièrement bien cuisiné, mais pas mieux que celui dont elle s’était régalé « aux délices de la côte ». Et le risque était grand que le patron, qui n’aimait pas trop se passer de Mary longtemps, la rappelât pour lui signifier que bravo, elle avait bien établi le délit, et qu’on allait en rester là. Evidemment Mary n’était pas satisfaite par cette perspective, mais alors pas du tout. D’abord parce qu’elle était presque sure que tout cela ne déboucherait sur rien. Le sous-préfet miserait sur l’espoir que le dénonciateur allait se dégonfler, ou même qu’il bluffait en prétendant avoir des preuves ; en mettant les choses au pire, on pourrait toujours arguer qu’une enquête était en cours. Et puis savoir que le congre pêché au Croisic arrivait sur les tables des restaurateurs, cela ne résoudrait pas la question de savoir ce qui partait en Espagne chaque nuit. Peut-être aussi du congre, peut-être que non. Ce camion qui chargeait en catimini, ça la turlupinait… Et Mary voulait en avoir le cœur net.

    Il y avait bien une solution, ou en tout cas une chose à tenter, mais Mary rechignait un peu à s’y résoudre. Elle aimait bien son indépendance, certes, mais elle ne souhaitait pas non plus désobéir. Evidemment, elle pouvait toujours « oublier » de rappeler le commissaire Fabien. Et tenter une incursion discrète dans la criée. Pas grand-chose à craindre si rien d’anormal ne se passait dans cette criée. Et ma foi, s’il y avait un trafic louche à mettre à jour, on ne pourrait pas la blâmer d’avoir pris l’initiative d’aller en chercher la preuve… à condition de réussir.

    Seulement… Il fallait bien reconnaître que Mary se lançait « sans filet » : elle n’était pas mandatée pour s’introduire dans la criée, ne pourrait s’appuyer sur aucun soutien officiel, et son petit doigt lui disait que ce n’était pas prudent, prudent… Pourtant, la même intuition la poussait à aller voir ce qui se tramait dans ce bâtiment qui vivait la nuit, avec une remarquable discrétion tant dans les entrées que dans les sorties…

    Mary leva les yeux. Sur les bandes de tissus synthétiques qui coupaient le vent afin de permettre aux oyats de reconstituer la dune, une main malhabile avait tagué « cè bau la mer ». Pas fortiche en orthographe, mais au moins celui-là était sensible à la splendeur du spectacle qu’il avait devant les yeux. Pas vraiment le genre de tags sinistres et désabusés qu’on trouve sur les gares de banlieue. Décidément, quitte à être désœuvré, il valait mieux l’être au bourg de Batz que dans le neuf-trois…

    Faisons le point. La seule piste qui se présente, c’est d’aller voir ce qui se trame dans la criée. Primo : plutôt risqué d’y aller seule. Deuzio : pas de renfort officiel possible… Mary savait qu’il y avait un troisième terme pour résoudre l’équation, mais elle avait quelque scrupule à y recourir… Sans avoir vraiment choisi, Mary ralluma son téléphone portable, et aussitôt, il se mit à vibrer. Allons, si c’était le patron : l’enquête se terminerait là, devant les rouleaux de la plage de la Govelle. Mary hésita, puis en soupirant répondit à l’appel :

    – Capitaine Lester, je vous écoute ?

    – Lieutenant Fortin, je vous parle !

    – Ca, Jipi, tu m’as fichu la trouille, d’où m’appelles-tu ? Je ne connaissais pas le numéro et j’ai eu peur que ce soit le patron qui veuille terminer l’enquête…

    – Ben, je le comprendrais. C’est que tu nous manques ici, tu sais !

    – Allez mon grand, tu me manques aussi, et plus encore que tu ne peux croire !

    – C’est gentil, mais si je te manquais tant que ça, tu serais déjà de retour. J’ai cru comprendre que t’avais fini le boulot, mais que tu ne te précipitais pas pour avoir le résultat ! Les conclusions du labo sont sur le bureau du patron depuis hier, et toutes les 10 minutes il demande si tu as appelé. Et je pense bien qu’entre temps il cherche à te joindre… Tu dois en avoir une tripotée de messages sur le téléphone !

    – Hum, à vrai dire, il est éteint depuis un petit moment. J’hésitais entre appeler le patron pour terminer cette enquête sur un demi-succès, et pour moi ce serait plutôt un demi-échec évidemment, ou t’appeler toi pour une opération, disons, euh, de surveillance rapprochée en dehors du plan de mission…

    – …

    – Bon, j’ai compris, je t’en demande un peu trop cette fois-ci !

    – Mais non Mary, tu ne m’en demandes jamais trop ! Saperlipopette, tu n’imagines quand même pas que je vais me dégonfler ! Dans ma tête je suis déjà dans la bagnole, mais faudrait savoir un peu ce qui m’attend. Déminage ? Plasticage ? Combat rapproché ? Fusil à lunette ? Raconte un peu pour que je m’équipe, et dans à peu près deux heures je suis sur place !

    – Mon grand, je savais que je pouvais compter sur toi ! Par contre, ça risque de te fusiller la nuit, car demain matin, faudra être de retour au boulot à Quimper. Encore, si ça réussit, le patron passera dessus comme d’habitude. Mais si on ne prend rien, ou pire, s’il y a de la casse… J’aime autant ne pas y penser !!!

    – Ca ne me dit pas ce que je dois emporter, tout ça !

    – Rien que d’habituel : de quoi neutraliser des malfrats, si je ne me trompe pas… et les talkies walkies miniatures qu’on a reçu à l’automne. Je te donne rencart à l’hôtel Beau Rivage, au Croisic.

    – Le temps de passer au tabac acheter l’Equipe, et je prends la route. J’appellerai ma femme une fois parti, ça lui évitera d’essayer de me faire rester !

     

    *** *** ***

     

    Et c’est ça ton plan ! Le Lieutenant Fortin regardait Mary avec une moue réprobatrice. Tu rentres dans la criée avec le poisson. Et tu ressors avec le poisson. Le tout déguisée en poisson, peut-être ?

    – Jipi, te moque pas. Tu en as un autre, toi, de plan ?

    – Ben, on braque le chalutier, pour savoir ce qu’ils ramènent, puis on braque le camion espagnol…

    – Sans faire de vague, je te rappelle, et sans mandat d’aucune sorte…

    – Bon, ça va. Alors tu vas te jeter dans la gueule du loup, et si le loup te croque, j’interviens. C’est ça ?

    – Exactement ça. Seulement j’aimerais autant que tu interviennes avant que je ne sois déjà digérée.

    – Et j’agis sans faire de vague, bien sur !

    – Me charrie pas, si tu dois intervenir, on prend la poudre d’escampette sans laisser d’adresse. Alors s’il y a des vagues, on ne saura pas d’où elles viennent. C’est tout ce que demande le patron. Enfin presque…

     

    *** *** ***

     

    Trois heures du matin. C’est au tour de Jipi de poireauter dans la chambre d’hôtel. L’Equipe a remplacé Mozart pour faire passer le temps, mais Jipi n’arrive pas à se prendre aux commentaires sportifs. « Sa » Mary a disparu derrière la criée, et la dernière vacation sur talkie-walkie remonte à plus d’une demi-heure.

    Depuis le chalutier annoncé est arrivé, et Jipi se doute que Mary a réussi à se faufiler dans le bâtiment avec la cargaison… Mais l’entrée lui est cachée et avec le temps qui passe Jipi commence à s’impatienter. Alors quand le camion espagnol arrive il n’y tient plus et descend sur le quai… L’inaction, c’est pas son truc, au lieutenant Fortin !

     

    Cinq heures, le camion espagnol est reparti. Celui-là n’ira pas très loin, avec l’additif que Jipi a rajouté dans le réservoir. Mais Saperlipopette, toujours pas de Mary !

     

    Cinq heures vingt, « La bordée », le café qui fait face à la criée, a ouvert ses portes et des marins sont entrés. Son talkie-walkie toujours sur veille, Jipi s’y glisse à son tour, plus pour se donner une contenance que pour se réchauffer. Il commence à être bougrement inquiet…

     

    Deux hommes sont accoudés au comptoir. Ils ont l’air déjà bien allumés, sans doute pas dessaoulés de la veille, et des bribes de leur conversation parviennent à ses oreilles aux aguets.

    « M’avait l’air trop mignonne pour être honnête… »

    « Au frais l’anguille, elle a voulu se glisser pour voir du poisson, c’est la dernière chose qu’elle verra »

    « Bonne à boüetter les casiers, circulez… »

    « …C’est coulé ! »

    « Une gueuse à chaque pied, par 100 brasses de fond »

    « En deux jours, elle fera un bel épouvantail à poissons volants ! »

    Et il ricanèrent d’un rire gras…

     

    D’un coup, Jipi se fige. Il a une conscience aigüe de l’horreur et de l’urgence du danger que ces propos décousus laissent entendre. Et il lui faut une énergie terrible pour aller calmement régler son café noir sans rien laisser paraître de la fureur et de l’angoisse qui l’ont saisi.

    Dehors les premières lueurs de l’aube adoucissent la nuit à l’est. Les portes de la criée qui donnent sur la rue sont fermées. Celles qui donnent sur le quai aussi, mais elles sont cachées de la rue. Jipi avise la petite grue bleue qui sert à décharger les bateaux. Vite, il fixe une élingue de la grue à la porte de la criée la plus proche et s’installe aux commandes sur le siège. L’élingue se tend, la porte grince… et cède. Aussitôt Jipi se précipite dans le bâtiment. Une lumière blafarde éclaire les piles de caisses bleu clair et bleu foncé, un long présentoir, et… Voilà ! des portes en inox avec chacune un affichage digital qui garantit la température de conservation. Jipi s’engouffre dans la première chambre froide : vide. La seconde : seulement des piles de caisses. La troisième… Derrière une armoire métallique, Mary, ligotée et recroquevillée, étendue sur le carrelage. D’un bond Jipi la prend dans ses bras. Elle gémit et ce léger halètement donne des ailes au lieutenant qui est déjà dehors lorsque des cris le poursuivent. Mais Jipi ne les entend même pas. Mary est déposée sur la banquette arrière. Il tranche ses liens, la recouvre d’un plaid et démarre en trombe, faisant rugir le moteur en surrégime pour faire monter plus vite la température, chauffage au maximum. En remontant le coteau de Guérande il double sans s’arrêter le camion espagnol en panne sur le bas-côté. L’habitacle commence à tiédir. Au rond-point il hésite, fait un tour complet et se gare.

     

    –       Mary, hôpital de Saint-Nazaire ou maison direct ?

    –       Maison, mon grand, arrive à murmurer le capitaine Lester.

    A Herbignac la chaleur étouffante commence à ravigoter Mary. 3 km plus loin elle réclame :

    –       Je ferais bien une pause avec un grand thé bouillant bien sucré.

    –       Dans 5 minutes à la Roche Bernard, ça te va ?

    –       Ça me va mon grand, ça m’ira même très bien.

     

    Et c’est ainsi que Mary et Jipi se trouvèrent attablés autour d’un solide petit-déjeuner à l’auberge du croissant d’or. Mary était encore secouée de temps à autre d’un long frisson, mais elle sentait la chaleur revenir à l’intérieur de son corps et sirotait son thé à petits coups tandis que Jipi calmait ses nerfs en engloutissant croissant sur croissant.

     

    Soudain, Mary avisa une cabine de téléphone public à l’ancienne derrière le comptoir. Elle hésita un cours instant, et se retourna vers son acolyte :

    –       Tu sais quoi, Jipi, je crois qu’on a gagné le droit de faire quelques vaguelettes.

    –        ???

    –       Avant d’arriver au commissariat à Quimper, on va donner quelques coups de fil. Anonymes, bien sur…

    –       Téléphoner ? Mais à qui ? !

    –       Jipi, si tu ne m’avais pas tiré d’un mauvais pas, je dirais que tu manques un peu d’imagination. Y’en a pourtant des gens qui vont s’intéresser à nos histoires… Surtout si on leur met un peu la pression !

     

    A 8h30 ils se glissaient tous deux par la porte arrière du commissariat de Quimper. Par bonheur, une réunion régionale des divisionnaires dispensa les compères d’avoir à fournir des explications dans le bureau du patron ce jour-là. Mary ne tenait pas encore la grande forme, et même Amandine n’eut pas droit ce soir-là au compte-rendu qu’elle escomptait au retour de son héroïne. A Mizdu seul elle raconta en lui lustrant la pelisse quelques bribes d’histoires de lotte et de congre qui lui firent se lisser les moustaches. Puis elle se glissa sous la couette, savoura la douce chaleur et s’endormit dès 20h.

     

    Un tour de cadran plus tard, quand Mary arriva encore ensommeillée au commissariat, Jipi avait délaissé « l’Equipe » pour se plonger avec délectation dans les « vaguelettes » de Ouest-France et de l’Echo de la presqu’île, qu’il consultait sur internet…

     

    « Un tsunami pour les restaurateurs de la côte d’amour »

    Une source autorisée nous l’a confié : des étoiles vont tomber. Il semblerait que de nombreux restaurateurs aient pris l’habitude dans leur carte de faire passer du congre pour de la lotte. La chair de ces deux poissons est blanche, ferme et musculeuse. Mais la lotte se négocie 10 fois le prix du congre au kilo. Plusieurs investigations ont eu lieu ces derniers jours. Selon une source proche de l’enquête la perspective d’un profit facile a suffi pour faire vaciller l’honnêteté de certains restaurateurs peu sc

    #163247
    MMervez
    Participant

    Désolé il manquait un petit bout de la nouvelle !



    « Un tsunami pour les restaurateurs de la côte d’amour »

    Une source autorisée nous l’a confié : des étoiles vont tomber. Il semblerait que de nombreux restaurateurs aient pris l’habitude dans leur carte de faire passer du congre pour de la lotte. La chair de ces deux poissons est blanche, ferme et musculeuse. Mais la lotte se négocie 10 fois le prix du congre au kilo. Plusieurs investigations ont eu lieu ces derniers jours. Selon une source proche de l’enquête la perspective d’un profit facile a suffi pour faire vaciller l’honnêteté de certains restaurateurs peu scrupuleux. On ne mesure sans doute pas encore l’étendue du scandale et des répercussions sur la filière…

     

    « La pêche turbalaise et croisicaise dans la tourmente »

    Avis de grand frais pour la pêche turbalaise et croisicaise après la découverte d’un chargement de bars de chalut de taille inférieure à la maille. L’histoire est rocambolesque. La répression des fraudes a été saisie en urgence par la brigade de gendarmerie de Guérande intervenue sur un camion à destination de Santander qui venait de charger à la criée du Croisic. Un épais mystère entoure cette affaire. La gendarmerie a été prévenue par un appel anonyme qu’il convenait de contrôler un camion en panne sur la départementale 774. D’après les premiers éléments de l’enquête la panne aurait été provoquée artificiellement afin de permettre ce contrôle. On ne sait pas encore si l’auteur du coup de fil est aussi responsable de l’immobilisation du camion, mais il était bien renseigné, car les inspecteurs ont mis à jour un trafic frauduleux. Ce camion était censé transporter une cargaison de congre, mais sous les premières caisses ils ont découvert un chargement composé de bars de chalut de taille inférieure à la taille légale. Ceci intervient dans un contexte tendu entre les tenants de la pêche au chalut et les ligneurs qui pourraient ici marquer des points décisifs. Ceux-ci accusent régulièrement les premiers de fragiliser la ressource. Cette affaire pourrait être en lien avec la mise en cause de mareyeurs dans une autre histoire de fraude avec des restaurateurs pour complices…

     

    Et puis un simple entrefilet :

     

    « Le sous-préfet de Saint-Nazaire hospitalisé en urgence à la cité sanitaire pour apoplexie »

    Jipi entendit la voix souriante de Mary commenter par-dessus son épaule :



    – On ne le regrettera pas outre mesure, celui-là !




    #163252
    Christiane-JehanneChristiane-Jehanne
    Participant

    Oui.



    et amitiés de Bretagne…  



    Christiane 

    #163263
    BruissementBruissement
    Participant

    O

    Bravo pour cette plaisante histoire 🙂

    #163294
    BruissementBruissement
    Participant

    Je pense que votre validation ne va pas tarder, cher Mervez, de façon à ce que nous puissions vous écouter dans cette intrigue policière bienvenue.

6 sujets de 1 à 6 (sur un total de 6)
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