TROLLOPE, Anthony – Alice Dugdale

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    Vincent de l'ÉpineVincent de l’Épine
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      Vincent de l'ÉpineVincent de l’Épine
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        CHAPITRE I. LA FAMILLE DU DOCTEUR.

        On avait coutume de dire dans le village de Beetham que rien n’allait jamais de travers pour Alice Dugdale. Ce qui voulait dire, peut-être, qu’elle était déterminée à faire en sorte tout aille toujours pour le mieux. Elle accueillait toujours les évènements avec une gracieuse bienveillance, et quels qu’ils soient, les évènements eux-mêmes semblaient tellement satisfaits de cet accueil, qu’ils se comportaient à leur tour la plupart du temps avec bienveillance.

        Bien sûr, elle avait eu des chagrins, qui n’en a pas ? Mais elle avait gardé ses larmes pour elle-même, et était restée souriante pour le plaisir de tous ceux qui l’entouraient. Cette petite histoire va montrer combien elle souffrit à un certain moment de sa vie, comment elle continua à sourire, et comment elle parvint finalement à vaincre son chagrin.

        Son père était le médecin de campagne de la populeuse et paresseuse paroisse de Beetham. Beetham est l’un de ces endroits qu’on trouve si souvent dans le sud de l’Angleterre, moitié village, moitié ville, qui ne semblent pas avoir de vraie raison d’exister. Beetham n’avait pas de maire, pas de municipalité, pas de marché, pas de trottoirs, pas de gaz. Ce n’était en conséquence pas plus qu’un village – mais il y avait un docteur, et le père d’Alice, le Dr. Dugdale, était cet homme. Il était établi à Beetham depuis plus de trente ans, et connaissait chaque fréquence cardiaque et chaque langue à dix miles à la ronde. Je ne sais pas s’il était un très grand docteur, mais c’était un homme libéral, au bon cœur, et il jouissait de la confiance des habitants de Beetham, ce qui compte plus que tout. Pendant trente ans, il avait travaillé dur, et avait élevé une grande famille à l’abri du besoin. Il continuait à travailler dur, même à soixante ans passés à l’époque dont nous parlons ici. Même à cet âge, il avait encore beaucoup d’enfants qui dépendaient de lui, et bien qu’il ait joliment prospéré, il n’était pas devenu un homme riche.

        Il avait été marié deux fois, et Alice était le seul enfant de sa première épouse qui était encore à la maison. Deux sœurs ainées étaient mariées, et son grand frère était parti au loin. Alice était bien plus jeune qu’eux, et elle était la seule enfant habitant avec lui quand il ramena à la maison une seconde mère pour elle. Alice avait alors quinze ans. Huit ou neuf ans s’étaient depuis écoulés depuis, et chaque année ou presque avait vu la famille du docteur s’agrandir. Il y avait maintenant sept petits Dugdale dans la nursery, et ce que deviendraient ces sept-là si Alice devait s’en aller, les gens de Beetham étaient bien incapables de le dire. Car Mrs. Dugdale était une de ces femmes qui succombent sous le poids des difficultés – qui semblent être faites de matériaux délicats, et se retrouvent épuisées, usées et démunies face au fardeau de la vie. Mais Alice était faite d’un matériau parfaitement robuste, si bien que, même si elle encaissait des coups, elle n’était jamais brisée. Et le docteur, aussi bon docteur qu’il fût, n’était pas très bon en ce qui concernait les affaires domestiques – et les gens de Beetham avaient bien raison quand il se demandaient ce qui se passerait si Alice devait jamais partir.

        Bien sûr, cette perspective pour une jeune fille de « partir » existe toujours. Il n’est pas rare que les jeunes filles projettent de s’en aller. Parfois elles s’en vont très soudainement, sans l’avoir prémédité. En tout cas une jeune fille comme Alice ne pouvait pas être considérée comme définitivement attachée à la maison. Aussi prenantes que soient ses tâches domestiques, il était bien certain que si une occasion favorable de « partir » devait passer à sa portée, elle la saisirait, laissant ses tâches là où elles en étaient. Alice était vraiment une bonne fille – bonne avec son père, bonne avec ses petits frères et sœurs, indiciblement bonne avec sa pauvre stupide belle-mère – mais, aucun doute, elle «partirait » si on le lui demandait comme il le fallait.

        Quand la perspective de cet inconfort futur dans la maison du docteur apparut clairement dans l’esprit des gens de Beetham, l’idée qu’Alice allait peut-être partir très rapidement commença à prévaloir dans le village. Le fils ainé du Pasteur Rossiter était revenu des Indes sous le nom de Major Rossiter, avec, à ce qu’on disait, un revenu annuel de 2.000 livres – disons au moins 1.500 livres – et il avait renoué connaissance avec son ancienne camarade d’enfance. D’autres (et pas seulement un ou deux) avaient déjà essayé auparavant d’inviter Alice à partir avec eux, mais on disait que ce guerrier à la peau sombre, avec son visage basané, sa barbe noire et ses yeux brillants – et sans doute en lui aussi, quelque chose de plus noble que tous ces attributs extérieurs – avait murmuré des mots qui l’avaient emporté. On pensait qu’Alice avait maintenant trouvé le soupirant qu’il lui fallait, et que par conséquent elle ne tarderait plus à partir.

        Dans l’esprit des habitants de Beetham, il n’y avait aucun doute quant à la qualité de ce soupirant. Chacun considérait qu’il était parfait – tellement parfait qu’Alice partirait le suivrait dès qu’il le lui demanderait. John Rossiter était un homme que chaque habitant de Beetham considérait comme un héros – un héros que Beetham était fier d’avoir engendré. Dans les petites communautés surgit de temps en temps un homme dont on pense qu’aucune jeune fille ne pourrait le refuser. Cet homme, qui avait dix ans de plus qu’Alice, avait tout pour lui. Il avait été doté de tous les dons : la beauté, la rectitude, la dignité, un bon cœur – et 1.500 livres par an grand minimum. Ses obligations professionnelles exigeaient qu’il vive à Londres, à soixante-dix miles de Beetham, mais ces devoirs lui laissaient amplement le temps de se rendre au presbytère. Et on était tellement sûr qu’il était susceptible d’emmener avec lui toute jeune fille qui pourrait lui convenir, qu’il y en avait d’autres, plus élevées qu’Alice dans le monde, dont on disait qu’elles pourraient priver la jeune villageoise d’une si belle prise. Car Alice Dugdale était une jeune fille du village et rien de plus, alors qu’il y avait des familles aristocratiques aux alentours, avec lesquelles il était d’usage pour les Rossiter de s’allier. Et maintenant qu’un tel Rossiter était passé au premier plan, la famille du presbytère était considérée comme presque égale aux gens de l’aristocratie.

        Quel que soit l’avancement des amours d’Alice, elle était restée très silencieuse à leur sujet, et son soupirant n’avait pas encore franchi le pas qui consiste à passer dix minutes enfermé avec le père. Quoi qu’il en soit, tout le monde à Beetham était convaincu qu’il en serait ainsi ; tout le monde… sauf peut-être Mrs. Rossiter. Mrs. Rossiter avait de l’ambition pour son fils, et en cette matière, elle partageait l’opinion des aritocrates du comté : John Rossiter pouvait trouver mieux, et ils ne voyaient vraiment pas ce qu’Alice Dugdale avait de si spécial pour en faire une telle affaire. Bien sûr elle était douce, plutôt brune, avec de beaux yeux. Mais elle n’avait rien d’autre, disaient-ils, dans son visage qui pouvait la faire qualifier de jolie. Son nez était large. Sa bouche était grande. Ils n’aimaient pas ces fossettes sur ses joues, qui, bien que naturelles, semblaient résulter d’un artifice. Elle était forte, presque courtaude, disaient-ils. Sans doute elle dansait bien, car elle avait une bonne oreille et elle était active et en bonne santé, mais avec une taille telle que la sienne, aucune jeune fille ne pourrait véritablement être gracieuse. On lui reconnaissait qu’elle était la meilleure bonne d’enfant qu’ait jamais eu une mère pour sa famille, mais on trouvait regrettable qu’elle pût être éloignée de tâches pour lesquelles sa présence était tellement nécessaire, surtout par quelqu’un comme John Rossiter.

        Mais je connaissais bien Beetham à cette époque, et j’étais toujours sensible au charme féminin même si je commençais la seconde moitié de ma vie, et je disais toujours qu’Alice, même si elle était décidément plus campagne que château, était de loin, de très loin, la plus jolie fille dans cette partie du monde.

        Le vieux pasteur l’aimait, et aussi Miss Rossiter – Miss Janet Rossiter – qui avait quatre ou cinq ans de plus que son frère, et était donc presque une vieille fille. Mais John n’était pas le genre d’homme à qui l’un ou l’autre aurait osé dire quelques mots d’encouragement – et Mrs. Rossiter de son côté aurait pu gaspiller son éloquence en pure perte en sens inverse. Tous ressentaient qu’une tentative de persuasion aurait pu avoir sur John tout autre effet que celui qui était désiré. Quand un homme est à l’âge de trente-trois ans Inspecteur Général Délégué Adjoint de la Cavalerie, il n’est pas facile de lui prodiguer des conseils sentimentaux d’une façon ou d’une autre. Et John Rossiter, même s’il était l’homme le plus agréable du monde, était fort capable de rester taciturne sur un tel sujet. Souvent, les hommes se marient sans y avoir réfléchi le moins du monde. « Eh bien, sans doute ferais-je aussi bien d’y aller. De toute façon je ne peux pas vraiment y échapper. » C’est trop souvent leur raisonnement. Le dialogue intérieur de Rossiter était d’un plus haut niveau, mais peut-être pas tant qu’on aurait pu le croire. « C’est une chose à laquelle il faut réfléchir encore et encore. Un homme doit penser à lui-même, à la jeune femme, et aux enfants à venir après lui – il doit peser tout le bien et tout le mal qui pourront résulter d’une telle décision. » Dans la première attitude il y a un peu trop de négligence, mais dans la seconde peut-être un peu trop de prudence. La Providence aidant, ceux qui se disent « Sans doute ferais-je aussi bien d’y aller » rencontrent parfois plus de succès que ces héros prudents et longs à se décider.

        Le vieux pasteur était très aimable envers Alice, pensant qu’elle serait sa belle-fille, et il en était de même pour Miss Rossiter, qui l’imaginait très bien comme sa sœur. Mais Mrs. Rossiter était quelque peu froide – et Alice se rendait parfaitement compte de tout cela, sans dire un mot. S’il devait en être ainsi, elle accepterait sa chance en étant reconnaissante du fond du cœur pour le bonheur qui lui était donné, mais sinon, jamais personne ne saurait qu’elle avait souffert. Elle ne ferait montre d’aucune indolence. Elle avait du travail à faire, et elle savait que tant qu’il en serait ainsi, elle supporterait son chagrin.

        Dans sa propre maison, on était tellement certain qu’elle allait « partir », qu’elle en était très irritée. « Tu ne seras plus là pour les reprendre », lui dit sa belle-mère, presque en gémissant, à propos des volants d’un petit jupon, qui devaient être rallongés afin de pouvoir continuer à être utilisés avant qu’on ne finisse par les abandonner.

        « Certainement, si Tiny continue à grandir comme elle grandit maintenant. »

        « Je suppose qu’il fera sa demande dans les formes la prochaine fois qu’il descendra ici » dit Mrs. Dugdale. »

         Il y avait dans ces paroles quelque chose qui contrariait profondément Alice. D’abord, cette expression « faire sa demande » lui était insupportable. Ensuite, elle se sentait obligée de répondre qu’il n’en serait rien, alors qu’au fond de son cœur, elle pensait que ce serait probablement le cas. Et elle savait que ces mots pouvaient maintenant être compris de la plus âgée de ses petites sœurs, qui était présente. Et de toute façon, elle n’avait aucune envie d’aborder ce sujet, et pourtant elle pouvait difficilement ne pas répondre quand une question aussi directe lui était posée. « Maman », dit-elle, « ne pensons pas à ce genre de choses. » Mais elle n’était pas satisfaite. Elle aurait dû tout nier immédiatement, mais elle ne pouvait se résoudre à prononcer le mensonge qui s’imposait.

        « Je suppose qu’il viendra – un jour » dit Minnie, celle qui était assez grande pour comprendre ce que cela signifierait.

        « Car les hommes viennent et les hommes vont, mais moi, je continuerai toujours – toujours… » chantonna Alice, s’efforçant d’être drôle, tandis qu’elle se tournait vers sa petite sœur. Mais même sa petite chanson avait un sens : un homme pouvait bien venir, un homme pouvait bien partir, elle continuerait à traverser la vie, sans se troubler, du moins en apparence.

        « Evidemment il t’emmènera, et alors que deviendrai-je ? » gémit Mrs. Dugdale. Il est bien triste pour une jeune fille de se voir ainsi jeter au visage un amour dont elle n’est en réalité absolument pas certaine.

        Un jour ou deux plus tard, une autre remarque, beaucoup plus blessante, lui fut faite au presbytère. Elle s’y rendait fréquemment pour montrer que rien dans son cœur ne pouvait l’empêcher de rendre visite à ses vieux amis autant qu’elle le souhaitait.

        « John sera ici la semaine prochaine », lui dit le pasteur, qu’elle rencontra sur l’allée de gravier juste devant la porte d’entrée.

        « Comme il vient souvent ! Mais que font-ils donc aux Horse Guards, ou je ne sais trop où ? »

        « Il sera plus calme quand il aura pris femme » dit le vieil homme. 

        « Et en attendant, que deviendra la cavalerie ? »

        « Je pense bien que vous le saurez avant longtemps », dit le pasteur en riant.

        « Mais, mon cher, comment pouvez-vous être assez fou pour mettre de pareilles absurdités dans la tête de cette fille ? » dit Mrs. Rossiter, qui à ce moment sortait de la maison. « Et vous faites du tort à John. Vous allez faire croire aux gens qu’il a dit ce qu’il n’a pas dit. »

        Alice à ce moment fut très en colère – aussi en colère qu’il était possible. Il était certain que Mrs. Rossiter ne savait pas ce que son fils avait pu dire ou ne pas dire. Mais il était cruel de la repousser ainsi presque publiquement, elle qui n’avait jamais rien demandé et n’était jamais venue au-devant de celui qu’elle aimait. Aussi discrète qu’elle veuille se montrer, elle devait tout de même dire un mot pour sa défense. « Je ne crois pas que la petite plaisanterie de Mr. Rossiter puisse faire quelque tort à John, ou le moindre mal à moi-même » dit-elle, « mais comme on pourrait la prendre au sérieux, je préfèrerais qu’il ne la répète pas. »

        « C’est ce que John pourrait faire de mieux ; voilà mon avis » dit le vieil homme, retournant vers la maison. Il avait déjà eu des mots auparavant avec sa femme à ce sujet, et il s’était quelque peu fâché.

        « Ma chère Alice, je suis sûre que vous savez que je ne souhaite que le meilleur pour vous. »

        « Si personne ne souhaitait rien pour moi et voulait bien me laisser seule, tout serait pour le mieux. Et quant à la plaisanterie, Mrs. Rossiter, ne me connaissez-vous pas assez bien pour savoir que je ne pourrais me laisser entraîner par ce genre d’idées folles ? »

        « Je sais que vous êtes très bonne. »

        « Alors pourquoi donc me parlez-vous comme si j’étais mauvaise ? » Mrs. Rossiter comprit qu’elle venait de se faire réprimander, et elle était d’autant moins bien disposée à accepter Alice pour belle-fille.

        Alice, tandis qu’elle rentrait à pied, était déprimée, et elle était en colère contre elle-même de se sentir déprimée. Les gens étaient fous. Bien sûr, on ne pouvait espérer d’autre. Elle savait depuis le début que Mrs. Rossiter voulait une femme plus respectable pour son fils, tandis que le pasteur la voulait elle pour belle-fille. Evidemment, elle préférait le pasteur à sa femme. Mais pourquoi donc pensait-elle à ce moment que Mrs. Rossiter finirait par l’emporter ?

        « Bien sûr il en sera ainsi », se dit-elle. « Je le vois bien maintenant. Et je suppose que John aura raison. Mais certainement il n’aurait pas dû venir ici. Mais peut-être vient-il seulement pour … voir Miss Wanless ». Elle s’écarta quelque peu du chemin menant à la maison, pas seulement pour avoir le temps de verser une larme, mais pour être sûre que les traces de son chagrin ne seraient pas visibles. Puis elle passa le reste de l’après-midi à jouer à la balançoire avec ses frères et sœurs.

        CHAPITRE II. LE MAJOR ROSSITER.

        « Peut-être vient-il pour voir Miss Wanless » s’était dit Alice. Et pendant le reste de la semaine, elle put vérifier le bien-fondé de cette supposition. John Rossiter ne resta qu’une nuit au presbytère, et il se rendit ensuite à Brook Park où vivait Sir Walter Wanless et tous les Wanless. Le pasteur n’en avait rien dit quand il avait annoncé à Alice la venue de son fils, mais John lui-même avait déclaré dès son arrivée qu’il s’agissait d’une visite à Brook Park, et non à Beetham. Elle était prévue depuis trois mois, même si elle n’avait été fixée que récemment. Il prit la peine de se rendre chez le docteur pour l’expliquer. « Je suppose que vous avez toujours été intime avec eux » dit Mrs. Dugdale, qui était assise avec Alice au milieu d’un petit groupe d’enfants. Elle avait un ton sarcastique qu’elle ne cherchait pas du tout à cacher. « Nous savons tous que vous valez bien mieux que nous autres paysans. Nous ne connaissons pas les Wanless, mais vous, vous les connaissez. Vous vous sentirez bien plus chez vous à Brook Park que dans un endroit comme celui-ci. » Tous ces mots, bien que non prononcés, étaient énoncés clairement par le ton qu’elle avait pris.

        « Les Wanless ont toujours été nos voisins » dit John Rossiter.

        « Des voisins de dix miles ! » dit Mrs. Dugdale.

        « Le Bon Samaritain vivait bien à trente miles » dit Alice.

        « Je ne crois pas que la distance ait quelque chose à y voir » dit le Major.

        « J’aime que mes voisins habitent dans le voisinage. J’aime les voisins de Beetham » dit Mrs. Dugdale. Chaque mot contenait un reproche. Mrs. Dugdale avait entendu parler de Miss Georgiana Wanless, et le Major Rossiter le savait. A sa manière, cette dame l’accusait d’abandonner Alice.

        Alice le comprit également, et pourtant elle devait bien se comporter et se montrer amicale. « Pour ma part je préfère les gens de Beetham » dit-elle, « mais c’est parce que je n’en connais pas d’autres. Je me souviens être allée à Brook Park une fois, à une fête d’enfants, il y a un siècle, et cela m’a semblé être le paradis. Il y avait une telle profusion de fraises que mon imagination s’emballe encore maintenant lorsque j’y pense. Vous y serez juste pour la saison des fraises, Major Rossiter. » Elle l’avait toujours appelé John jusque récemment – le John des souvenirs d’enfance – mais maintenant, il était devenu le Major Rossiter.

        Elle l’accompagna un moment dans le jardin quand il prit congé – ils n’étaient pas complètement seuls, car un petit garçon de deux ans s’accrochait à la main d’Alice. « Si je pouvais choisir » dit-elle, « j’aurais des voisins partout, à quelque distance que ce soit. C’est ce que j’envie le plus chez les hommes. »

        « Ceux que l’on aime le plus devraient aussi être les plus proches, je pense. »

        « Ceux qu’on aime le plus ? Oh, oui, pour qu’on puisse faire quelque chose pour eux. Ca n’irait pas si nous n’étions pas ensemble tous les jours, n’est-ce pas, Bobby ? » Et elle autorisa le petit garnement tout barbouillé de tartines beurrées à monter dans ses bras et à l’embrasser.

        « Votre mère voulait dire que je m’éloignais de mes vieux amis. »

        « Bien sûr c’est ce qu’elle voulait dire. Voyez-vous, vous êtes dans tous les esprits ici. Vous êtes, comme le dit Dick, tellement chic, que c’est un peu douloureux pour nous quand vous nous ignorez ainsi. Tout le monde aime à être salué par les grands de ce monde, ne le savez-vous pas ? Brook Park, bien sûr, est le lieu qui convient pour vous, mais ne soyez pas surpris si nous laissons libre cours à nos petites déceptions et nos petites fiertés quand nous nous trouvons ainsi délaissés ! »

        Rien n’aurait pu moins bien refléter ses sentiments que les mots qu’elle prononçait, mais elle se sentait obligée de se moquer de lui : si la conversation avait pris un autre tour, quelque tendre parole aurait pu lui échapper, ce qui aurait pu blesser le major plus gravement que ses railleries. Elle ne pouvait rien trouver à lui dire qui contienne moins de reproches que ces paroles.

        « Je déteste ce mot, « chic » » dit-il.

        « Moi aussi. »

        « Alors pourquoi l’utiliser ? »

        « Pour vous montrer à quel point Brook Park est préférable à Beetham.  Je suis sûre qu’ils n’emploient pas le mot « chic » à Brook Park. »

        « Pourquoi me jetez-vous Brook Park au visage ? »

        « J’ai une certaine envie de me montrer désagréable aujourd’hui. Cela ne vous arrive-t-il jamais ? »

        « J’espère que non. »

        « Et il faut bien que je continue dans la même veine que ce qu’a commencé ma pauvre maman. Mais je ne vous jetterai plus Brook Park au visage. Les Dames que je connais là-bas sont très bien. Sir Walter Wanless est un peu pompeux, n’est-ce pas ? »

        « Vous savez » dit-il, « que je serais bien plus heureux ici que là-bas. »

        « Parce que Sir Walter est pompeux ? »

        « Parce que mes amis d’ici me sont plus chers. Mais il n’en est pas moins vrai que je dois y aller. On ne peut pas toujours être là où on est le plus heureux. »

        « C’est avec Bobby que je suis la plus heureuse » dit-elle, « et je peux toujours avoir Bobby avec moi ». Alors elle lui tendit la main devant le portail, et il redescendit au presbytère.

        Cette nuit-là, Mrs. Rossiter s’enferma un moment avec son fils avant que tous deux n’aillent se coucher. A Beetham, on la disait plus intelligente (et même d’une façon générale, d’un tempérament plus fort) que son mari ou sa fille, et presque à égalité avec son fils. Elle n’avait pas voyagé autant que lui, mais elle était d’une nature ambitieuse et ses vues allaient plus loin que Beetham. Le pauvre cher pasteur ne se souciait guère de ce qui se passait au-delà des limites de sa paroisse.

        « Je suis si heureuse que tu restes quelque temps à Brook Park » dit-elle.

        « Seulement trois jours. »

        « Dans l’intimité d’une maison, trois jours, c’est toute la vie. Bien sûr, je ne veux pas m’en mêler. » Quand elle prononça ces paroles, le major fronça les sourcils, sachant très bien que sa mère allait effectivement s’en mêler. « Mais je ne peux pas m’empêcher de penser à quel point établir des relations avec les Wanless pourrait être profitable pour toi. »

        « Je n’attends rien de quelque relation que ce soit. »

        « Ce sont de belles paroles, John, dans la bouche d’un homme, mais en vérité nous dépendons tous de nos relations avec les autres. Tu ne fais que débuter dans le monde. »

        « Je ne sais rien de tout cela, mère. »

        « A mes yeux en tout cas. Et bien sûr, tu veux progresser. »

        « Je prends les choses comme elles viennent. »

        « Certainement, mais tu dois toutefois garder à l’esprit l’ambition de t’élever. Un homme peut être très avantagé par la femme qu’il épouse. On serait prêt à faire beaucoup pour le beau-fils de Sir Walter Wanless. »

        « Rien, j’espère, du moins en ce qui me concerne. Réussir par faveur, c’est odieux. »

        « Mais même pour s’élever par le mérite, une assistance extérieure est souvent nécessaire ! Tu mériteras sans aucun doute tout ce que tu obtiendras, mais tu seras plus susceptible de l’obtenir en tant que beau-fils de Sir Walter Wanless que si tu épousais une fille obscure. Les hommes qui parviennent le mieux à faire leur chemin dans le monde sont ceux qui pensent à ce genre de chose. Je serais bien la dernière femme au monde à demander à mon fils de se marier pour l’argent. »

        « Les demoiselles Wanless n’en auront pas. »

        « Et je peux d’autant plus t’en parler librement. Elles en auront très peu – selon les standards d’une telle famille. Mais Sir Wanless a une grande influence. Il s’est présenté cinq fois pour le comté. Et puis – as-tu déjà vu plus séduisante jeune fille que Georgiana Wanless ? » Le major pensa bien qu’il en connaissait une, mais il ne répondit pas à la question. « Et elle a toutes les qualités que peut avoir une jeune fille. Ses manières sont parfaites, et son éducation également. Bien sûr, l’assiduité aux tâches domestiques est admirable. S’il faut laver le linge, celle qui lave son linge est une excellente femme. Mais les esprits élevés ne se trouvent généralement pas parmi ces choses mesquines. »

        « Je ne suis pas bien sûr de cela. »

        « C’est pourtant le cas. Comment trouver du temps pour enrichir son esprit quand chaque heure du jour est consacrée à des tâches domestiques ? S’occuper des vêtements des enfants est certes un devoir, mais c’est aussi un obstacle. »

        « Vous parlez d’Alice. »

        « Bien sûr que je parle d’Alice. »

        « Je gagerais ma tête qu’elle a lu deux fois plus que Georgiana Wanless au cours des deux dernières années. Mais, mère, je n’ai pas l’intention de discuter d’une jeune fille ou de l’autre. Je ne vais pas à Brooke Park chercher une femme, et quand j’en choisirai une, ce sera simplement parce qu’elle a ma préférence, et pas parce que je veux l’utiliser comme un marchepied pour m’élever dans le monde. » Mrs. Rossiter savait bien que toutes ces objections lui seraient faites, et pourtant elle avait pensé que glisser un petit mot à ce moment pourrait avoir son effet.

        Et tel fut bien le cas. John Rossiter, tandis que la voiture l’emportait à Brook Park le lendemain matin, avait encore à l’esprit cette allusion à la blanchisseuse. Il avait vu les joues d’Alice souillées de miettes graisseuses après les baisers de son petit frère ; il avait vu le bout de ses doigts marqués par les aiguilles ; il avait vu des fragments de fil de couture accrochés à sa robe, et même de la boue laissée par les souliers des enfants. Il avait vu tout cela, et il savait bien que les vêtements de Georgiana Wanless étaient vierges de toutes ces souillures. Il aimait la grâce parfaite des vêtements féminins immaculés, et il avait également à l’esprit les heures que consacrait Alice aux tâches sans fin de la nursery. Il s’était fait les mêmes réflexions que sa mère. C’était simple, c’était beau, cela valait mille louanges, mais était-ce vraiment cela qu’il attendait d’une femme ? Il avait repoussé avec mépris la doctrine froide et matérialiste de sa mère, mais pourtant il avait bien compris qu’il serait bien agréable qu’on sache à Londres que son épouse était la fille de Sir Walter Wanless. Il était vrai qu’elle était merveilleusement séduisante – une peau d’un teint parfaitement clair, un nez comme taillé dans le marbre, une bouche aussi délicate que celle d’une déesse, avec une taille à l’avenant. Ses épaules étaient d’une blancheur d’albâtre. Sa tenue était toujours parfaite. Ses doigts n’avaient pas la moindre marque. Elle manquait peut-être quelque peu d’expression, mais les visages tellement symétriques sont rarement très expressifs. Et, pour couronner le tout, il avait des raisons de penser qu’elle lui était attachée. Et Lady Wanless elle-même le lui avait presque laissé entendre : quelques mots qui voulaient dire beaucoup, surtout qu’ils furent suivis d’une invitation à Brook Park. Il n’en avait soufflé mot à personne, mais il était déjà allé à Brooke Park, et des rumeurs à propos de quelque chose entre lui et Miss Georgiana Wanless avaient atteint Beetham, et étaient même parvenues, comme nous l’avons vu, jusqu’à Mrs. Rossiter, et même Alice Dugdale.

        Lorsqu’il était à Londres, il y avait eu des moments où les pensées du Major étaient dirigées vers Miss Wanless. Mais il y avait une petite chose qui venait s’opposer à ces projets, et cette petite chose, c’était son cœur. Il avait commencé à se dire que c’était son devoir d’épouser Georgiana, et plus il y pensait, plus la silhouette d’Alice s’imposait à lui, sans qu’il lui fût possible de l’ignorer. Quand il essayait d’évoquer en lui-même la beauté de statue grecque de l’une, c’étaient les beaux yeux de l’autre qui le regardaient, et sa voix qui parvenait à ses oreilles. Une fois il avait embrassé Alice, juste après son retour et en présence du père de la jeune fille, et le souvenir de cet instant béni était encore présent dans sa mémoire. Quand il pensait à Miss Wanless, il ne songeait guère à des baisers. Comme elle serait majestueuse assise à la table de sa salle à manger, comme elle serait majestueuse dans son salon ! Mais avec Alice, comme il serait doux de s’asseoir au bord de quelque ruisseau, et d’écouter le chant de l’eau !

        Et maintenant, depuis qu’il était venu à Beetham, les causes engendrant des conséquences parfois très inattendues, un charme nouveau s’était ajouté aux charmes d’Alice, simplement parce qu’elle s’était efforcée de le contrarier. Elle lui avait dit qu’il était « chic », et avait prétendu être jalouse des Wanless, uniquement parce qu’elle savait qu’il détesterait l’entendre prononcer ces mots, et qu’il serait vexé de la voir étaler cette jalousie ! Il était bien certain que ce n’était pas là ce qu’elle éprouvait au fond d’elle-même. Rien ne pouvait être plus simple et naturel que les sentiments d’Alice, ou sa façon de s’exprimer.  Mais elle avait choisi de lui montrer qu’elle était toute prête à saisir toutes ces petites occasions de l’offenser. Elle lui avait dit, en quelque sorte : « Voyez le peu de cas que je fais de l’image que je vous donne de moi, quand je me range dans la même catégorie que ma pauvre belle-mère ». Alors il se dit qu’il était malgré tout capable de la voir comme il souhaitait la voir, et il ne l’en aima que plus, parce qu’elle avait su courir le risque de lui faire offense.

        Tandis qu’on le conduisait vers Brook Park, il savait bien que son destin était d’épouser l’une ou l’autre des deux jeunes filles, et il avait peur de lui-même – il craignait qu’en quittant la maison il ne soit fiancé à celle qu’il n’aimait pas. A un moment même, il pensa à faire demi-tour. « Major Rossiter », avait dit Lady Wanless, vous savez combien nous sommes heureux de vous recevoir. Il n’y a en ce moment aucun jeune homme dont Sir Walter se préoccupe autant ». Alors il l’avait remerciée. « Mais – puis-je vous donner un petit avertissement ? » avait-elle continué.

        « Certainement. »

        « Et puis-je compter sur votre sens de l’honneur ? »

        « Je crois bien, Lady Wanless. »

        « N’en faites pas trop avec ma chère enfant… à moins que réellement… »

        Et elle n’en dit pas plus. Le Major Rossiter, bien qu’il fût un major et qu’il eût servi plusieurs années en Inde, rougit jusqu’aux sourcils et ne put répondre un mot. Mais il sut qu’on venait de lui offrir Georgiana Wanless, et il était enclin à penser que la jeune fille était tout à fait prête à tomber amoureuse de lui. Lady Wanless, si on lui avait demandé les raisons de sa conduite, aurait répondu que les jeunes gens de nos jours étaient lents à régler leurs propres affaires de cœur, si on ne leur donnait pas un petit coup de pouce.

        Et quand aussitôt après, le Major fut invité à revenir à Brook Park, il ne pouvait s’empêcher de penser que, s’il parvenait à faire son choix, il y serait reçu en tant que beau-fils. Et s’il n’avait pas l’intention d’y être reçu comme tel, il ferait mieux de ne pas y aller. Voilà à quoi il songeait tandis qu’on le conduisait à travers le parc, et qu’il était presque tenté de retourner à Beetham.

        CHAPITRE III. LADY WANLESS.

        Sir Walter Wanless était un de ces grands hommes qui ne font jamais rien de grand, mais atteignent la grandeur en partie grâce à leur tailleur, à l’ampleur de leurs sourcils, à leur bonne tenue – on pourrait dire leur maintien, et en partie grâce aux signes extérieurs de leur richesse. Si l’on regardait sa carrière dans son ensemble, on pouvait dire qu’il n’avait pas eu de chance. Il était un baronnet, avec une belle demeure et une belle propriété – et avec un revenu qui y suffisait à peine. Il avait brigué le Comté à quatre reprises en bon vieux Whig qu’il était, et avait été membre du parlement pendant deux ans. Il n’y avait jamais ouvert la bouche, mais les luttes qu’il avait dû livrer pour y parvenir avaient grandement embarrassé ses finances. Son tailleur avait été bien choisi et avait toujours fait de lui le vieux baronnet le mieux habillé d’Angleterre. Ses sourcils pouvaient imposer le respect à ceux pour qui un froncement de sourcils est efficace. Il ne lisait jamais, évitait l’agriculture, qui lui avait fait perdre de l’argent dans sa jeunesse, et n’avait, pour ainsi dire, pas la moindre occupation. Mais il était Sir Walter Wanless, et ce qu’il pouvait faire avec son tailleur ou avec ses sourcils inspirait un grand respect dans les environs de Beetham. Il avait, en outre, certaines qualités que les gens étaient très heureux de trouver chez un si grand homme. Il payait ses factures, il allait à l’église, était bien élevé, et il maintenait certaines traditions de famille en matière de charité, bien qu’il eût assez peu d’argent.

         

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        Vincent de l'ÉpineVincent de l’Épine
        Maître des clés

          Il avait deux fils et cinq filles. Les fils, à l’armée, n’étaient plus sous son contrôle. Les filles étaient encore toutes à la maison, et elles étaient tout à fait sous le contrôle de leur mère. En vérité, tout à Brook Park était sous le contrôle de Lady Wanless – même si aucun homme ne se donnait un air plus autocratique que Sir Walter. C’était sur les épaules de Lady Wanless que reposait le fardeau des cinq filles, et dans leur intérêt, elle devait veiller à ce que Brook Park reste accueillant, et ce avec des moyens de plus en plus précaires. Lady Wanless était une femme fort occupée à accomplir son devoir, d’une façon certes imparfaite, mais au mieux de ses capacités. Elle était habillée avec raffinement, pas pour son propre confort, mais en vertu de ce sentiment qu’une alliance avec les Wanless ne saurait pas attirer les jeunes gens convenables si elle ne se montrait pas elle-même majestueuse. Les jeunes filles étaient élégamment vêtues, mais oh, combien cela demandait-il de soins, d’économies, et de travail pour elles-mêmes, pour Lady Wanless et les deux femmes de chambres ! Leur père, avec son élection, ses affaires agricoles et une période de vie dispendieuse pendant ses jeunes années, n’avait pas été à la hauteur pour sa famille. Lady Wanless le savait, et ne le lui avait jamais reproché. Mais c’était à elle de rétablir la situation, ce qu’elle ne pouvait faire qu’en trouvant des maris à ses filles. Pour y parvenir, le prestige des Wanless devait être maintenu, mais avec des moyens limités il est tellement difficile de maintenir le prestige d’une famille ! Un duc désargenté peut peut-être y parvenir, ou même un comte, mais la situation d’un baronnet n’est pas suffisamment élevée pour lui permettre de servir du mauvais vins à ses hôtes, sans porter gravement préjudice à ses filles à marier.

          On avait déjà commencé ce qu’on espérait être une longue suite de succès : la fille aînée, Sophia, était fiancée. Lady Wanless n’avait pas visé très haut, sachant qu’un échec dans une telle opération ne pouvait amener que de grands malheurs. Sophia était fiancée au fils aîné d’un squire du voisinage.  La propriété du squire n’était pas très vaste à vrai dire, et il n’était pas susceptible de mourir prochainement, mais il y avait moyen d’en vivre pour l’instant, et d’espérer une rente future de 4.000 livres par an. Le jeune Mr. Cobble habitait maintenant à la maison, et avait été parfaitement accepté par Sir Walter lui-même. La plus jeunes des filles, qui n’avait que dix-neuf ans, était tombée amoureuse d’un jeune clergyman. Cela ne convenait pas du tout, et le jeune clergyman n’était pas autorisé à venir à Brook Park.

          La beauté, c’était Georgiana, et pour elle, plus que pour toute autre, on avait l’espoir d’un destin prestigieux. Et c’était à elle que songeait maintenant Lady Wanless. Le Major était une trop belle proie pour qu’on le laissât échapper. Georgiana, à sa manière froide et impassible, semblait apprécier le Major, et dans son esprit Lady Wanless les avait immédiatement associés l’un à l’autre, avec cet esprit de décision qui devait être le sien face à toutes les difficultés qu’elle devait affronter. Elle n’avait aucun scrupule, certaine qu’elle était que ses filles feraient de bonnes et honnêtes épouses, et que le sang des Wanless constituait une dot en lui-même.

          On avait demandé au Major d’arriver tôt, car il était prévu de visiter des ruines à huit miles de là : Owless Castle, comme on les appelait. Lady Wanless aimait à y conduire ses hôtes, parce que l’historique de la famille proclamait que les Wanless y a   vaient vécu dans un passé lointain. Le château appartenait toujours à Sir Walter, même si malheureusement les terres à parcourir pour s’y rendre étaient pour la plus grande partie tombées en d’autres mains. Owless et Wanless étaient supposés avoir la même origine, et il y avait donc là matière à de nombreuses discussions sur la famille.

          « Je suis ravi de vous voir à Brook Park » dit Sir Walter quand ils se rencontrèrent lors du petit déjeuner. « Quand j’étais à Oxford, j’étais au collège de  Christchurch, et votre père était à Wadham, et je me souviens fort bien de lui. » Il avait prononcé exactement les mêmes mots quand le Major avait été reçu auparavant, et ces mots impliquaient clairement l’idée que Christchurch, bien que largement supérieur, pouvait condescendre à reconnaître Wadham – dans certaines circonstances. Du baronnet, on ne vit et n’entendit plus rien jusqu’au dîner.

          Lady Wanless prit place dans une voiture découverte avec trois de ses filles, parmi lesquelles se trouvait Sophia. Puisque son cas était réglé, il n’était pas nécessaire de lui allouer l’une des deux selles d’amazone. Le jeune Cobble, à qui on avait demandé de faire venir deux chevaux de Cobble Hall afin que Rossiter pût monter l’un des deux, trouva cela un peu dur. Mais la décision de Lady Wanless était sans appel. « Vous pourrez profiter d’elle autant que vous voudrez ce soir », lui dit-elle, lui prenant affectueusement le bras, « et il est absolument nécessaire que Georgiana et Edith puissent travailler leur équitation. » Ainsi, on fit en sorte que Georgiana chevauche aux côtés du Major, et Edith, la troisième fille, aux côtés du jeune Burmeston, le fils de Cox & Burmeston, brasseurs en la ville voisine de Slowbridge. Un brasseur de la campagne, ce n’est pas vraiment ce que Lady Wanless aurait préféré, mais dans la difficile situation qui était la sienne, un brasseur jeune et riche valait le coup qu’on s’en préoccupe. Tout ceci était un peu difficile pour Mr. Cobble, qui s’il avait su, n’aurait pas fait venir ses chevaux.

          Notre Major vit d’un coup d’œil que Georgiana était bonne cavalière.

          Il aimait les demoiselles qui montaient à cheval, et il doutait qu’Alice en eût tenté l’expérience une fois dans sa vie. Que d’avantages perd une jeune fille obligée de passer toutes ses journées dans une nursery ! Pendant un moment, de telles idées lui traversèrent l’esprit. Puis il interrogea Georgiana sur le paysage qu’ils avaient autour d’eux. « C’est parfait, vraiment » dit Georgiana. Elle regardait droit devant elle ; elle était assise bien droit sur sa monture. Il n’y avait pas le moindre flottement, pas le moindre signe d’inconfort. Elle ondulait facilement, et même avec grâce, quand le cheval trottait.

          « Je vois que vous aimez l’équitation », dit le Major. « En effet, j’aime monter » répondit Georgiana. Le ton avec lequel elle évoquait sa présente occupation était beaucoup plus animé que celui avec lequel elle avait exprimé son intérêt pour le paysage.

          Une fois arrivés aux ruines, ils descendirent tous de cheval, et Lady Wanless leur conta toute l’histoire des Wanless et des Owless, et le jeune brasseur fut émerveillé devant l’ancienneté et la noblesse de la famille. Mais à ce moment, c’était surtout du Major qu’elle se préoccupait. « Les Rossiter sont une ancienne famille également » dit-elle en souriant, « mais peut-être ne vous souciez-vous guère de ces choses. »

          « Mais si, au contraire » dit-il. Ce qui était vrai – car il était fier de descendre des Rossiter qui étaient depuis quatre siècles en Herefordshire. « Le souvenir des mérites du passé sera toujours une motivation pour les mérites à venir. »

          « Tout à fait, Major Rossiter. C’est étrange de constater que Georgiana m’a cité la même maxime hier en employant presque les mêmes mots. »

          Georgiana fut la première surprise, mais elle ne contredit pas sa mère, même si elle fit à sa sœur une grimace que personne d’autre ne put voir. Puis Lady Wanless s’en alla retrouver le brasseur et Edith, laissant le Major seul avec Georgiana. Les deux autres filles, dont la plus jeune était celle qui avait ce malheureux penchant pour le pasteur, se promenaient parmi les ruines.

          « Je me demande s’il a réellement existé des gens qui s’appelaient Owless » dit Rossiter, ne sachant pas trop quel sujet aborder.

          « Bien sûr qu’ils ont existé. Maman le dit toujours. »

          « Voilà qui règle la question, n’est-ce pas ? »

          « Je ne vois pas pourquoi il n’aurait pas existé une famille Owless. Non, merci, je ne m’assieds pas sur ce muret, cela salirait mes vêtements. »

          « Mais vous allez être fatiguée. »

          « Non, pas particulièrement. Ce n’est pas si loin. Je rentrerais bien en voiture, mais je ne peux pas bien sûr, à cause de ma tenue d’équitation. Oh, oui, j’aime beaucoup danser, j’adore cela. Nous avons toujours deux bals chaque année à Slowbridge. Et il y en a d’autres dans le comté. Je ne pense pas qu’il y ait jamais de bals à Beetham. »

          « Il n’y a personne pour en donner. »

          « Miss Dugdale ne danse-t-elle jamais ? »

          Le Major dut réfléchir un instant avant de répondre à la question. Pourquoi diable Miss Wanless demandait-elle si Alice dansait ? « J’en suis sûr. Maintenant que j’y pense, je l’ai entendue parler de danse. Vous ne connaissez pas Alice Dugdale ? » Miss Wanless secoua la tête. « Elle mérite d’être connue. »

          « J’en suis sûre. J’ai toujours entendu dire que vous le pensiez. Elle est bien bonne pour tous ces enfants, n’est-ce pas ? »

          « Oui, vraiment. »

          « Elle serait presque jolie si elle n’était pas aussi – aussi courtaude, je dirais. » Alors ils remontèrent à cheval et s’en retournèrent à Brook Park. Si Georgiana était fatiguée, elle n’en montra rien, et elle passa sous le portique comme la plus gracieuse des cavalières.

          « Je crains que vous ne l’ayez un peu trop fatiguée » dit Lady Wanless au Major ce soir-là. Georgiana était allée se coucher un peu plus tôt que les autres.

          C’était un peu dur pour lui, car ce n’était pas lui qui avait proposé la promenade à cheval. « C’est vous qui avez tout organisé, Lady Wanless ».

          « Oui, c’est vrai », dit-elle en souriant. J’ai organisé notre petite excursion, mais ce n’est pas moi qui lui ai parlé toute la journée. » Et cela aussi était quelque peu injuste, car presque tous les mots échangés entre les deux jeunes gens ont été rapportés ici.

          Le jour suivant, on continua à les pousser l’un vers l’autre, et avant qu’ils ne se séparent pour la nuit, Lady Wanless glissa à nouveau un petit mot qui indiquait très clairement qu’un lien d’amitié très spécial existait entre le Major et sa deuxième fille. « Vous avez raison », dit-elle en réponse à un compliment qu’elle l’avait contraint à faire, « elle monte très bien à cheval. Quand j’étais à Londres en mai, je n’ai vu personne qui ait une telle aisance. Miss Green, qui enseigne l’équitation aux filles de la Duchesse de Ditchwater, a déclaré qu’elle n’avait jamais rien vu de pareil. »

          Tôt le matin du troisième jour, il devait retourner à Beetham, avec l’intention de repartir pour Londres le même après-midi. On lui ménagea alors une occasion pour faire ses adieux, et il prit un moment dans ses mains les doigts de la jeune fille. A ce moment personne ne les regardait, mais il savait que c’était cela qui rendait ce geste d’autant plus dangereux. Rien ne pouvait être plus intentionnel que la conduite de la jeune fille, conduite qui ne fut en aucun cas trop osée. Elle accepta cette tendre pression, mais elle montra plutôt de la réserve qu’une préférence trop marquée. Ce n’était pas sa faute si elle se trouvait seule avec lui un moment. Elle ne baissa pas les yeux. Et pourtant il sembla au Major, lorsqu’il sortit dans le hall, que tant de choses s’étaient passées entre eux qu’il était presque obligé de lui faire sa demande. Dans le hall se trouvait le baronnet qui voulait lui souhaiter bon voyage – un honneur qu’il ne faisait à ses hôtes que lorsqu’il entendait les traiter avec de grands égards. « Lady Wanless et moi-même sommes ravis de vous avoir reçu ici » dit-il. « Transmettez mes meilleurs souvenirs à votre père, et dites-lui que je me souviens très bien du temps où j’étais à Christchurch et lui à Wadham. » Ce n’était pas rien qu’un baronnet doté de tels sourcils et d’une si belle veste vous prenne la main d’une façon aussi paternelle.

          Et pourtant, tandis qu’il retournait à Beetham, il n’était pas tellement de bonne humeur. Il lui semblait avoir été presque absorbé par les Wanless, sans que rien ne se fasse de sa propre volonté. Il essaya de se consoler en se disant que Georgiana était, sans le moindre doute, une jeune femme remarquablement séduisante, et une parfaite cavalière – comme si c’était là tout ce qui comptait pour lui à l’instant présent ! Puis il passa à la maison du docteur pour dire un mot d’adieu à Alice.

          « Votre séjour a-t-il été agréable ? » demanda-t-elle.

          « Oh, oui, tout était parfait ».

          « La deuxième Miss Wanless est bien belle, n’est-ce pas ? »

          « Elle est séduisante, certainement. »

          « Je dirais qu’elle est ravissante », dit Alice. « Vous êtes allé à cheval avec elle l’autre jour jusqu’à ce vieux château. »

          Comment pouvait-elle déjà le savoir ? « Oui, nous étions plusieurs à y aller. »

          « Et quand retournez-vous là-bas ? »

          En réalité, on avait parlé d’une prochaine visite, et Rossiter avait presque promis qu’il reviendrait. Lorsque des invitations aussi vagues sont faites, il est impossible de ne pas promettre. Un homme ne peut pas indéfiniment prétendre qu’il n’est pas disponible. Mais comment se faisait-il qu’Alice sache tout ce qui s’était passé ? « Je ne peux pas dire que nous avons fixé une date précise » répondit-il, presque avec colère.

          « Je suis au courant de tout, vous savez. Ce jeune Mr. Burmeston était chez Mr. Tweed et nous a dit à quel point vous étiez en faveur là-bas. Si tel est le cas, je dois vous féliciter, car je pense vraiment que cette jeune fille est la plus belle que j’aie vue de ma vie. » Elle prononça ces paroles en souriant, et les appuya d’un petit mouvement de tête joyeux. Si elle devait avoir le cœur brisé, au moins, lui n’en saurait rien. Et elle espérait toujours, elle pensait toujours, qu’en étant assidue à son travail, elle parviendrait à surmonter cette épreuve.

          CHAPITRE IV. LES GENS DE BEETHAM.

          Avant une semaine, la nouvelle que le Major Rossiter était sur le point d’épouser la deuxième des demoiselles Wanless s’était répandue à travers Beetham, et la ville apprécia fort cette nouvelle. Beetham aimait à ce qu’un de ses enfants fût introduit dans cette grande famille, et surtout qu’il ait l’honneur de recevoir la main d’une jeune fille dont tous reconnaissaient la beauté. Beetham, un mois plus tôt, avait déclaré qu’Alice Dugdale, originaire elle-même de la ville – elle y était née, y avait grandi, et y avait toujours vécu – aurait l’honneur d’épouser le jeune héros. Mais on pouvait douter que Beetham ait été entièrement satisfaite de cette combinaison. On est toujours prompt à envier la chance de ceux avec qui on a toujours été familier. Pourquoi Alice Dugdale plutôt que les demoiselles Tweed, ou Miss Simkins, la fille de l’avocat, qui jouirait certainement d’une jolie petite fortune à elle – ce qui, malheureusement, ne serait pas le cas d’Alice Dugdale ? On sentait qu’Alice n’était pas assez bien pour le héros, Alice qu’on avait vu avec tous les enfants Dugdale, promenant leurs landaus presque tous les jours depuis la naissance de l’aîné ! Nous préférons toujours l’autorité d’un étranger, à l’autorité d’un individu choisi parmi nous. Et puisque le héros ne pouvait pas être partagé entre les deux demoiselles Tweed, Miss Simkins, Alice, et trois ou quatre autres encore, il était préférable qu’il les quitte toutes, et aille chercher une compagne dans des contrées plus élevées. Tous sentaient la grandeur des Wanless, et pensaient comme Mrs. Rossiter que l’étoile montante du village pourrait, par ce noble mariage, obtenir tout le soutien que demandait son ascension.

          Sans doute, il existait un parti qui pensait qu’Alice serait l’heureuse élue. Mrs. Dugdale, la belle-mère, s’en était vantée, et le vieux Mr. Rossiter avait murmuré sa secrète conviction à l’oreille de chacun de ses heureux paroissiens. Le Docteur Dugdale lui-même avait autorisé ses patients à le questionner sur le sujet. Cela devenait si fréquent qu’Alice elle-même en était secrètement indignée – et en aurait été ouvertement indignée si elle avait seulement pu se résoudre à aborder la question. Si elle l’avait fait, tout Beetham aurait été scandalisé par l’inconstance de son héros.

          Mais, en tout cas chez les dames, on était bien loin de ces pensées. Evidemment, un homme comme le Major devait obtenir ce qu’il y avait de mieux pour lui-même. Se marier est une affaire sérieuse, et ce n’est pas parce qu’un jeune héros, emporté par la ferveur d’une vieille amitié, s’était laissé aller à embrasser une jeune fille dès son retour à la maison, qu’il devait se sentir obligé de l’épouser.

          Tout Beetham connaissait l’histoire du baiser, et les autorités compétentes avaient décrété que cela ne voulait rien dire. C’était une dernière manifestation des joyeuses embrassades de l’enfance, et si Alice avait la folie de vouloir lui donner plus de signification, elle devrait payer le prix de cette folie. « C’était en présence du père de la jeune fille », dit Mrs. Rossiter en défendant son fils face à Mrs. Tweed, et Mrs. Tweed avait émis l’opinion que ce baiser devait en effet compter pour rien.  L’innocence du Major était reconnue – et cette innocence se fraya même un chemin jusqu’à la nursery du Docteur, si bien qu’Alice dut admettre que le jeune homme pouvait épouser la fille de Brook Park sans faillir à l’honneur. En formulant cette pensée, elle n’ajoutait pas à son chagrin. Si le jeune homme voulait épouser cette fille, grand bien lui fasse. Et elle lui trouvait des excuses au fond de son cœur. Ce que recherche généralement un homme, se disait-elle, c’est une belle femme, et on ne pouvait douter de la beauté de Miss Georgiana Wanless. Seulement… Seulement… Seulement, il y avait certains mots qu’il n’aurait jamais dû prononcer !

          Environ une semaine après la visite du Major, un évènement retint l’attention des gens de Beetham :  la voiture de Brook Park s’arrêta devant la porte du presbytère. Ce n’était pas un fait complètement nouveau. S’il n’y avait eu aucun précédent, on aurait eu du mal à trouver une explication dans les circonstances actuelles. Lady Wanless venait peut-être une fois tous les deux ans au presbytère, et sa visite était toujours suivie d’une invitation à Brook Park, durant laquelle on faisait toujours référence à Wadham et à Christchurch. Mais cette visite n’était pas de celles-là, car seulement neuf mois s’étaient écoulés depuis la dernière – une irrégularité dont tout Beetham se rendit parfaitement compte. Miss Wanless et la troisième fille accompagnaient leur mère, Georgiana étant restée à la maison. Beetham ne sut jamais ce que se dirent les deux vieilles dames, mais on put faire des conjectures. Cela dut ressembler à peu près à ceci :

          « Nous étions tellement heureux d’avoir le Major chez nous », avait dit Milady.

          « C’était si aimable de votre part. »

          « Sir Walter l’adore. »

          « Sir Walter est si bon. »

          « Et nous sommes très heureux de l’avoir parmi nos jeunes gens. » Et ce fut tout ; mais c’était suffisant pour faire comprendre à Mrs. Rossiter que John pourrait avoir Georgiana dès qu’il la demanderait, et que Lady Wanless attendait de lui qu’il fasse sa demande. Puis elles se séparèrent avec des signes d’affection plus forts que jamais, et il y eut une poignée de main et un signe de tête qui voulaient dire beaucoup. Alice resta muette, et fit son travail en s’efforçant de rester joyeuse. Encore et encore, elle se disait : que m’importe ? Même si elle était malheureuse, même si elle ressentait au cœur une douleur vive, réelle, perpétuelle, en quoi cela était-il important tant qu’elle pouvait continuer à vaquer à ses occupations ? Certaines personnes en ce bas monde doivent être malheureuses – peut-être la plupart des gens. Et ce chagrin, même si elle ne pouvait s’en défaire, elle pourrait finir par le supporter. Elle était même contrariée qu’il y ait le moindre chagrin : la providence lui avait assuré des conditions de vie qui n’étaient pas dénuées de charme. Elle aimait sincèrement ceux qui l’entouraient – son père, ses petits frères et sœurs et même sa belle-mère fatiguée et désœuvrée. Elle était la reine de la maison, la reine de ses petites occupations, et elle aimait être une reine, et elle aimait être occupée. Personne ne la réprimandait, personne ne la grondait, personne ne la contredisait. Elle avait la satisfaction de se savoir utile. Pourquoi cela ne lui aurait-il pas suffi ? Elle se méprisait parce qu’il y avait un vide dans son cœur, parce qu’il lui semblait se ratatiner sur elle-même dès que le nom de Georgiana Wanless parvenait à ses oreilles. Et pourtant elle prononçait ce nom elle-même, et pouvait parler des Wanless avec ce qui ressemblait à de l’admiration. Et elle répétait qu’il était bon pour les hommes de se battre pour faire leur chemin dans le monde, et que le monde lui-même s’améliorait à travers ces efforts individuels. Mais elle ne prononçait pas le nom de John Rossiter, pas plus qu’elle ne supportait qu’on le prononçât devant elle en faisant la moindre référence à elle-même.

          Mrs. Dugdale, même si elle était usée et désœuvrée – comme un vieux meuble tout penché et sans la moindre utilité et fait d’un mauvais bois, comme il a déjà été dit, Mrs. Dugdale voyait cela mieux que quiconque, et elle en était indignée. Perdre Alice, ne plus avoir personne pour repriser et recoudre, ce serait la fin de son propre confort. Mais, même si c’était une bonne à rien, elle avait bon cœur, et elle savait qu’Alice était trahie. Seule Alice avait des droits sur le héros, et non cette petite snobinarde de Brook Park. Ce fut ainsi qu’elle aborda la question avec le Docteur, et après un moment elle ne put s’empêcher d’en parler avec Alice elle-même. « Si ce dont ils parlent doit arriver, alors je penserai plus de mal de John Rossiter que je n’en ai jamais pensé de tout autre homme au monde. » dit-elle un jour, en présence de son époux et de sa belle-fille.

          « John Rossiter ne s’en portera pas beaucoup plus mal » dit Alice, sans se détourner un instant de son travail. Sa voix avait un ton taquin, comme si elle se moquait de la bêtise de sa belle-mère. « Vraiment, on dirait que les hommes peuvent faire tout ce qui leur passe par la tête de nos jours » continua Mrs. Dugdale.

          « Je suppose qu’ils sont maintenant tels qu’ils ont toujours été », dit le Docteur. Un homme peut se montrer déloyal s’il le souhaite, aujourd’hui comme hier. »

          « Je trouve cela indigne d’un homme » dit Mrs. Dugdale. « Si j’étais un homme, je rosserais le Major. »

          « Et pourquoi le rosseriez-vous ? » lui répondit Alice, qui se leva ; et ce faisant, elle jeta sur la table la petite robe sur laquelle elle travaillait. « Si vous aviez le pouvoir de le rosser, pour quelle raison le feriez-vous ? »

          « Parce qu’il ne se conduit pas bien envers toi. »

          « Qu’en savez-vous ? Vous ai-je jamais dit cela ? Avez-vous entendu un seul mot qu’il m’aurait dit, qui pourrait confirmer qu’il se conduit mal envers moi ? C’est vous qui vous conduisez mal envers moi quand vous me parlez comme cela. »

          « Alice, ne sois donc pas si violente » dit le Docteur.

          « Mon père, je vais vous dire une chose, et je ne la répèterai pas, et ensuite, par pitié, par pitié, qu’il n’en soit plus question. Je n’ai aucun droit de me plaindre en quoi que ce soit du Major Rossiter. Il ne m’a fait aucun mal. Ceux qui m’aiment ne devraient pas associer son nom au mien.

          « C’est un brigand » dit Mrs. Dugdale.

          « Ce n’est pas un brigand. C’est un gentleman, pour ce que j’en sais, depuis le sommet de son crâne jusqu’à la plante de ses pieds. Vous rendez-vous compte à quel point vous faites peu de cas de moi lorsque vous parlez de lui ainsi ? Ôtez tout ceci de votre esprit, mon père, et que tout redevienne comme avant. Pensez-vous que je sois transie d’amour pour qui que ce soit ? J’ai dit que le Major Rossiter était un honnête homme et un gentleman, mais je ne donnerais pas le petit doigt de mon petit Bobby contre toute sa personne. »

          Il y eut un silence, puis le Docteur dit à sa femme qu’il valait mieux ne plus prononcer entre eux le nom du Major. En cette occasion, Alice s’était montrée très fâchée contre Mrs. Dugdale, mais le soir même et le lendemain matin, elle se fit encore plus tendre qu’elle ne l’était habituellement envers sa belle-mère. Cette dernière avait eu tort de s’emporter contre le major, mais Alice n’en avait pas moins été touchée.

          Quelque temps après, un soir, le pasteur vint trouver Alice alors qu’elle cueillait des fleurs dans un chemin aux environs de Beetham. Elle avait tous les enfants avec elle, et était occupée à remplir le tablier de Minnie avec des fleurs cueillies sur la haie. Le vieux Mr. Rossiter s’arrêta pour leur parler, et après un moment il parvint à convaincre Alice de marcher en sa compagnie. « N’avez-vous pas eu de nouvelles de John ? » demanda-t-il.

          « Oh, non », répondit Alice, presque en sursautant. Et elle se dépêcha d’ajouter : « Personne chez nous n’a de raisons d’avoir de ses nouvelles. Il n’écrit à aucun de nous. »

          « Je me disais que vous aviez peut-être reçu un message. »

          « Je ne pense pas. »

          « Il sera ici très bientôt. » dit le pasteur.

          « Oh, vraiment ». Elle n’eut qu’un instant pour y réfléchir, mais elle continua : « Je suppose qu’il se rendra à Brook Park. »

          « Je le crains. »

          « Vous le craignez… mais pourquoi devriez-vous le craindre, Mr. Rossiter ? S’il va là-bas, c’est que c’est l’endroit où il doit être. »

          « C’est ce dont je doute, ma chère. »

          « Ah ! Je ne sais rien de tout cela. Dans ce cas, je suppose qu’il ferait mieux de rester à Londres. »

          « Je ne pense pas que John se soucie beaucoup de Miss Wanless. »

          « Et pourquoi ? Elle est la plus ravissante jeune femme que j’aie jamais vue. »

          « Je ne crois pas qu’il s’en soucie beaucoup, parce que je crois que son cœur est pris ailleurs. Alice, c’est vous qui avez son cœur. »

          « Non. »

          « Je crois que si, Alice. »

          « Non, Mr. Rossiter. Pas moi. Ce n’est pas le cas. Je ne sais rien de Miss Wanless, mais je peux parler de moi-même. »

          « Il me semble que c’est de lui que vous parlez en ce moment. »

          « Alors, pourquoi va-t-il là-bas ? »

          « C’est justement ce que j’ignore. Pourquoi va-t-il là-bas ? Pourquoi prenons-nous si souvent la mauvaise décision, alors que nous voyons quelle est la bonne ? »

          « Mais nous ne manquons jamais de faire ce dont nous avons envie, Mr. Rossiter. »

          « Si, cela arrive – lorsque nous y sommes contraints. Alice, j’espère, j’espère que vous serez sa femme. » Elle s’efforça de soutenir que cela était impossible, qu’elle-même se sentait bien trop libre pour cela, mais les mots ne purent pas franchir ses lèvres, et elle ne put que sangloter tandis qu’elle faisait un effort pour retenir ses larmes. « S’il vient à vous, donnez-lui une nouvelle chance, même s’il s’est montré déloyal envers vous pendant un moment. »

          Puis elle se retrouva seule au milieu des enfants. Elle dut sécher ses larmes et retenir ses sanglots, parce qu’elle savait que Minnie était assez grande pour en comprendre la signification si elle les voyait ; mais elle se sentait incapable pour le moment de rentrer à la maison. Elle les laissa dans le couloir et ressortit, pour emprunter un petit sentier qui courait entre les buissons au fond du jardin.

          « Je crois que son cœur est ailleurs. » Se pouvait-il qu’il en fût ainsi ? Et si c’était le cas, quelle valeur peut avoir l’amour d’un homme si cet amour le pousse d’un côté tandis que lui-même va de l’autre ? Elle pouvait tout à fait comprendre que cela n’avait pas été une histoire de cœur ; qu’étant un homme et non une femme, il avait pu faire de ce tournant de sa vie une question de calcul, et avait pu se laisser porter ici ou là sans qu’il soit question d’amour. Tout comme il aurait pu chercher une demeure convenable, il pouvait rechercher une épouse convenable. En se fondant sur cette réflexion, elle avait osé déclarer à son père et à sa mère que le Major Rossiter n’était pas un coquin, mais un parfait gentleman. Mais tout cela n’était pas compatible avec ce que lui disait le père. « Alice, son cœur t’appartient », lui avait dit le vieil homme. Comment pouvait-il le savoir ? Et pourtant son affirmation était si douce, si sereine, si pleine à ses oreilles de céleste musique, que sur le moment elle ne put en douter elle-même. « S’il vient vers toi, donne-lui une nouvelle chance ». Eh bien, pourquoi pas ? Jamais elle ne parlait de Miss Wanless sans la louer, elle se forçait à jurer que Miss Wanless était l’épouse qui lui convenait, mais elle se connaissait trop bien elle-même pour ne pas savoir qu’elle valait bien mieux que Miss Wanless. Pour cette raison, elle pouvait, avec la conscience tranquille, donner au Major une nouvelle chance. Ce cher vieux pasteur ! Il avait tout vu, il avait su, il avait compris. Si elle devait un jour devenir sa belle-fille, il aurait sa récompense. Elle ne se disait pas qu’elle espérerait le retour du jeune homme, mais s’il revenait, elle donnerait une nouvelle chance au pasteur. Voilà quelles étaient ses pensées à ce moment. Mais avant longtemps, elle dut en changer.

          CHAPITRE V. L’INVITATION

          Quand le Major Rossiter réfléchissait à sa propre conduite, comme les hommes y sont souvent poussés par leur conscience qui vient s’opposer à leurs désirs, il n’était pas très satisfait de lui-même. A son retour des Indes, il s’était retrouvé pourvu d’un confortable revenu, et avait commencé une vie agréable, sans penser beaucoup au mariage. Il n’est pas fréquent qu’un homme recherche une femme simplement parce qu’il s’est décidé à en trouver une : il se promène plutôt nonchalamment, jusqu’à ce que se présente à lui cet être, qui sur le moment lui semble tout à fait désirable, et alors il réfléchit au mariage. Ainsi en avait-il été de notre Major. Alice s’était présentée à lui comme un être tout à fait désirable – un être qui, lorsqu’on le touchait ou qu’on le regardait, semblait si plein de douceur, qu’il était à ses yeux la plus charmante chose au monde. Il n’était pas un homme direct – un homme qui pouvait voir pour la première fois une jeune fille le lundi, et lui proposer le mariage le mardi. Quand l’idée de faire d’Alice sa femme se présenta pour la première fois à son esprit, il devint réservé et peu démonstratif. Le baiser n’avait, en vérité, pas eu plus de signification que ne l’avait deviné Mrs. Tweed.

          A partir du moment où il commença à penser qu’il l’aimait, il n’osa même plus imaginer l’embrasser à nouveau.

          Mais bien qu’il pensât l’aimer – il serait peut-être plus juste de dire, en ces premiers temps de ses sentiments : bien qu’il la préférât à toute autre femme – lorsqu’il en venait à penser au mariage, l’importance de tout cela le faisait hésiter. Certains n’hésitaient pas à lui rappeler, par de petites allusions, qu’Alice était après tout une petite chose très commune. Une certaine personne le laissait même entendre par des propos beaucoup plus directs. « Il est convenable, et même préférable dans ce genre d’affaires » disait Mrs. Rossiter, « d’épouser une jeune femme qui soit son égale ». Si le destin de John avait été d’être un médecin de campagne, Alice lui aurait très bien convenu. Son destin toutefois, l’avait porté plus haut, et réclamait qu’il vive à Londres, parmi des gens du monde, aux mœurs raffinées, avec des manières bien à eux. Alice ne serait-elle pas hors de son élément à Londres ? Il suffisait de voir au milieu de quoi elle passait sa vie ! On n’utilisait pas le moindre morceau de savon ni la moindre livre de sucre dans cette maison, qui ne soit passé par ses mains. Elle passait son temps à laver, faire les leçons, et coudre pour les enfants. Même lorsqu’elle se promenait, elle poussait un landau devant elle. Sans aucun doute elle était la fille du docteur, mais en réalité elle était la bonne d’enfants de la seconde Mrs. Dugdale. Rien n’était plus admirable. Mais certaines choses doivent se ressembler pour pouvoir s’assembler, et lui, le héros de Beetham, Inspecteur Général Délégué Adjoint de la Cavalerie Britannique, pouvait certainement trouver mieux qu’une respectable bonne d’enfants. Tels étaient les arguments dont usait Mrs. Rossiter, et ils n’étaient pas sans effets sur son fils.

           

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          Vincent de l'ÉpineVincent de l’Épine
          Maître des clés

            Alors, Georgiana Wanless fut, littéralement, jetée dans ses bras. Quand on est bombardé de friandises, on peut difficilement en éprouver de la colère. Il était assez intelligent pour comprendre qu’on le bombardait, mais au début il apprécia les friandises. Une jeune fille montant à cheval le dos bien droit, tenant bien les rênes, avec un chapeau haut-de-forme sur la tête, est malheureusement une vision bien plus attirante pour un homme ordinaire, qu’une jeune femme poussant deux bébés dans un landau. Je dis malheureusement, car dans les deux cas la jeune femme devrait être jugée selon ses propres mérites, et non selon son apparence extérieure. Mais le Major se disait que les mérites personnels seraient affectés par l’apparence extérieure. Une jeune fille qui avait poussé des landaus pendant des années ne devait pas avoir une âme capable de s’élever plus haut que les landaus. Il manquerait la saveur du romanesque, cette sorte de vague poésie sans laquelle une jeune fille peut difficilement être charmante aux yeux d’un amoureux sachant l’apprécier. Puis, peu après, il se demanda si Georgiana Wanless était vraiment romantique et poétique – s’il y avait chez elle cette authentique saveur.

            Et pourtant il pensait que son destin était d’épouser Georgiana Wanless, dont il n’était certainement pas amoureux, et de laisser Alice à ses landaus – Alice, que sans aucun doute il aimait. Et tandis qu’il pensait à tout cela, il n’était certes pas à l’aise. Il ferait mieux d’abandonner son titre d’Inspecteur Général Délégué Adjoint de la Cavalerie, de retourner en Inde, et de se débarrasser d’un seul coup de ces deux soucis. Mais le destin, tel qu’il se le représentait, prit la forme de Lady Wanless. Il était triste de se dire qu’il n’était qu’une faible créature entre les mains de cette vieille femme, qui voulait l’utiliser pour parvenir à ses fins, mais il ne voyait aucun moyen de s’échapper. Lorsqu’il commença à se consoler en se disant qu’il aurait une des plus élégantes femmes de Londres à sa table, il sut qu’il ne pourrait pas s’échapper.

            Au milieu du mois de juillet, il reçut la lettre suivante de Lady Wanless :

            « Cher Major Rossiter,

            Mes filles harcèlent leur père depuis dix jours pour qu’il leur organise un tournoi de tir à l’arc dans les jardins, et elles ont fini par l’obtenir, bien que Sir Walter, comme tous les pères, déteste qu’on piétine sa pelouse. C’est donc maintenant décidé. « Je verrai ça » a fini par dire Sir Walter, et quand on a déjà obtenu cela, on sait bien que le tournoi de tir à l’arc finira par se faire.  Sir Walter aime faire les choses à sa façon, et n’est pas toujours facile à persuader. Mais lorsqu’il montre le plus petit signe de concession, il ne revient pas sur sa parole. Maintenant se pose la question de la date, qui est en discussion devant le comité plénier. En la matière, Sir Walter n’a rien à dire : « Peu lui importe quel jour dans la semaine ou quel jour dans le mois » a dit Georgiana avec quelque irrévérence. Peu lui importe, en effet, du moment que tout est réglé pour le jour de l’ouverture de la chasse à la perdrix.

            Les filles ont déclaré unanimement que vous deviez être présent – en tant qu’invité de la maison. Nos chambres seront pleines de jeunes filles, mais soyez sûr que l’une d’elles vous sera réservée. Donc, quel jour vous conviendrait le mieux ? Ou plutôt, quel jour conviendrait le mieux à la Cavalerie en général ? Tout dépendra bien sûr de la cavalerie. Les filles disent qu’il est certain que la cavalerie quittera la ville après le 10 août. Mais elles préfèreraient décaler d’une semaine plutôt que de manquer l’Inspecteur-Général. Le mercredi 14 conviendrait-il à la cavalerie ? Elles sont toutes en train de lire chacun des mots que j’écris, et elles me prient de vous faire savoir que si le jeudi ou le vendredi de cette semaine-là, ou le mercredi ou le jeudi de la suivante conviennent mieux, il sera fait au mieux pour contenter la cavalerie. Le lundi ou le samedi ne sont pas envisageables, car cela empièterait sur le dimanche. Et le mardi, nous ne pourrions avoir l’orchestre de Slowbridge.

            Vous êtes maintenant au courant de notre grand projet et de nos petites difficultés. Une chose que vous ignorez cependant, c’est à quel point nous sommes déterminées à nous conformer aux désirs de la cavalerie. Le tournoi ne saurait se tenir sans l’Inspecteur-Général. Alors faites-nous rapidement part de la réponse de cet auguste fonctionnaire. Les filles pensent que l’Inspecteur ferait mieux de venir avant le jour du championnat, afin d’aider aux préparatifs.

            Je vous prie de croire que je suis, avec les plus sincères salutations de Sr Walter, votre dévouée

            Margaret Wanless. »

            Le Major trouva cette lettre fort flatteuse, mais qu’elle était aussi pleine de fausseté, et écrite dans un but précis. Il pouvait lire entre chacune des lignes. La fête devait être organisée, non à l’instigation des filles, mais de Lady Wanless elle-même, et c’était le piège final destiné à s’emparer de lui – et peut-être de Mr. Burmeston. Tous ces mots irrévérencieux ne pouvaient venir de Georgiana, qui était bien trop placide pour les avoir jamais prononcés. Il ne croyait pas une seconde à l’histoire des jeunes filles la regardant écrire la lettre. Dans de telles affaires, Lady Wanless avait plus de vie, plus d’énergie que ses filles. Et tout ce petit jeu autour de la cavalerie venait de Lady Wanless elle-même. Les filles ressemblaient trop à leur père pour se permettre de tels débordements. Toutes ces petites facéties auxquelles on avait associé les noms des jeunes filles – et particulièrement à son intention le nom de Georgiana – trouvaient elles aussi, il en était sûr, leur origine en Lady Wanless. Georgiana a dit telle ou telle chose amusante – mais il n’avait jamais entendu Georgiana s’exprimer de cette façon. Le piège n’était que trop évident pour lui, et pourtant, il savait que, tôt ou tard, il serait capturé.

            Il prit une journée de réflexion avant de répondre à la lettre, et il envisagea un déplacement militaire à Berlin juste à cette période. Dans ce cas, il devrait être absent la plus grande partie du mois d’août, s’il voulait que sa présence au tournoi soit absolument impossible. Et finalement, il écrivit pour dire qu’il serait présent. Il eût été faible de fuir. Après tout, rien ne pouvait le forcer à demander la main de la jeune fille tant qu’il ne décidait pas de le faire.

            Il écrivit un joli petit billet à Lady Wanless pour lui dire qu’il serait à Brook Park le 14, comme elle le lui avait suggéré.

            Ensuite, il prit une grande résolution, et se jura à lui-même qu’on ne le prendrait pas cette fois-ci, et qu’après le championnat il ne se rendrait plus ni à Brook Park ni à Beetham pendant un moment. Il n’épouserait ni la jeune fille pour laquelle il n’éprouvait qu’indifférence, ni celle qui de par sa position était bien mal placée pour devenir sa femme. Alors, il vaqua à ses occupations avec la conscience tranquille, et pour cette fois et pour toujours, il épousa la cavalerie.

            Certaines rumeurs de la fête que préparaient les Wanless étaient parvenues aux oreilles du Pasteur, quand il avait annoncé à Alice, tandis qu’ils marchaient sur le chemin, que son fils reviendrait bientôt à Beetham, et qu’il retournerait à Brook Park. Avant fin juillet, tout le monde dans cette partie du comté sut que l’on préparait des festivités. Cela ne s’était pas produit depuis de nombreuses années – Lady Wanless était encore elle-même une jeune femme, avec deux sœurs qui avaient besoin d’un mari – et qui le trouvèrent. Certains se souvenaient encore comment Lady Wanless s’était comportée en cette occasion. Depuis ce temps-là, l’hospitalité à une large échelle avait été plutôt rare à Brook Park – et on n’en connaissait que trop bien la raison. Sir Walter était résolu à ne pas embarrasser davantage ses affaires, et ne voulait pas engager de telles dépenses. Il y avait forcément une raison supérieure pour qu’il dérogât ainsi à ses principes. Les dames du voisinage – avec certains des gentlemen – se réunirent pour y réfléchir, et déclarèrent qu’il s’agissait d’attraper d’un seul coup le Major Rossiter et Mr. Burmeston. Comme la mère pourrait calmer ses angoisses si elle pouvait marier ses trois filles les plus âgées et se débarrasser d’elles le même jour !

            Beetham, qui était à dix milles de Brook Park, avait sa propre gare, tandis que celle de Slowbridge était à six milles du domaine. Le Major aurait préféré atteindre sa destination en passant par Slowbridge, pour ne pas risquer de rencontrer Alice, mais son père et sa mère auraient été mortifiés de cette désertion. Sa mère le pria de profiter de l’occasion pour passer une nuit avec eux. Elle avait beaucoup à lui dire, et bien sûr il pourrait disposer du cheval du presbytère et du phaéton du presbytère pour se rendre à Brook Park gratuitement. Il se rendit donc à Beetham, y passa la soirée, et partir pour Brook Park sans avoir parlé à Alice Dugdale.

            « Tout le monde dit que tu vas épouser Georgiana Wanless » dit Mrs. Rossiter.

            « S’il n’y avait pas d’autre raison pour que je ne le fasse pas, le fait que tout le monde le dise suffirait à m’en dissuader. »

            « Ce n’est pas raisonnable, John. La chose doit être examinée en elle-même, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Il se peut que Lady Wanless parle plus qu’elle le devrait. Il se peut que, comme le disent les gens, elle soit à la recherche de maris pour ses filles. J’en aurais peut-être fait autant si j’en avais cinq sur les bras avec très peu à leur offrir. Et alors, comment aurais-je pu trouver un meilleur mari pour l’une d’entre elles que le Major John Rossiter ? » Et elle lui déposa un baiser sur le front.

            « Je déteste tout ce genre de choses » dit-il. Il pensait être ferme, mais il montrait qu’il était flatté par les cajoleries de sa mère.

            « Il se pourrait bien, John, qu’une telle union puisse être désirable pour toi comme pour eux. Et si tel est le cas, pourquoi ne pourrait-on trouver un arrangement profitable entre vous ? Tu sais bien que tu admires cette jeune fille. » Il ne le nia pas, car il pouvait encore arriver qu’elle devienne sa femme. « Et chacun sait qu’en ce qui concerne la naissance, il n’y a pas une famille dans le comté qui soit au-dessus d’eux. Je suis si fière de mon garçon que je désire le voir épouser ce qu’il y a de mieux. »

            Il n’arriva au Presbytère que juste avant le dîner ce soir-là, et le matin suivant il ne sortit de la maison que pour monter dans le phaéton qui devait le conduire à Brook Park. « N’iras-tu donc pas rendre visite au vieux docteur ? » lui demanda le pasteur après le petit déjeuner.

            « Non, je ne pense pas. Il n’est jamais chez lui, et les dames sont toujours entourées d’enfants. »

            « Elle va le prendre mal » soupira son père.

            « J’irai à mon retour » dit-il, rougissant de sa fausseté. Car s’il s’en tenait à ses plans, il passerait par Slowbridge. Si le destin voulait qu’il n’y ait rien entre lui et Alice, il valait certainement mieux qu’ils ne se rencontrent plus. Il ne savait que trop bien ce que voulait dire son père, et désirait encore moins prendre conseil auprès de celui-ci qu’auprès de sa mère. Et pourtant, il rougissait parce qu’il avait conscience de ne pas être honnête.

            « Essaie de ne pas donner l’impression que tu lui manques de respect » dit le vieil homme. « Elle est trop bonne pour cela ».

            Alors il partit pour Brook Park, et tandis qu’il tournait dans les rues pour quitter Beetham, il vit Alice à un carrefour, avec comme toujours les enfants et le landau. Il ne fit que soulever son chapeau lorsqu’il passa, et ne s’arrêta pas pour lui parler.

            CHAPITRE VI. LE CHAMPIONNAT DE TIR A L’ARC

            L’ Inspecteur Général Délégué Adjoint de la Cavalerie, quand il atteignit Brook Park, constata que les choses n’allaient pas être faites à moitié. Les deux salons étaient emplis de fleurs, et la grande salle à manger était prête pour le repas du lendemain, pour ceux qui la préfèreraient à la tente. On conduisit d’abord Rossiter aux appartements du Baronnet, où Sir Walter rangeait ses fusils et administrait la justice. « Quel terrible ennui que tout ceci, Rossiter », dit-il.

            « Cela doit énormément vous déranger, Sir Walter. »

            « Oh, mon cher, terriblement ! Que dirait mon vieil ami votre père s’il avait à s’occuper de tout cela ! Et pourtant, quand j’étais à Christchurch et lui à Wadham, nous n’étions pas les derniers à nous amuser. Et j’ai bien l’impression que c’est à vous que je dois ça. »

            « A moi, Sir Walter ! »

            « Je serais enclin à penser que c’est vous qui leur avez mis cette idée dans la tête. » Et il se mit à rire comme s’il trouvait la farce plaisante, puis il indiqua au Major où il pouvait trouver ces dames. Son épouse l’avait expressément prié d’être aimable envers le Major, et il avait été aimable à sa façon.

            Rossiter, en sortant sur la pelouse, vit Mr. Burmeston, le brasseur, qui marchait avec Edith, la troisième fille. Il ne pouvait qu’admirer la stratégie de Lady Wanless lorsqu’il reconnut en lui-même le talent qu’elle avait pour organiser tout cela. Le brasseur n’aurait jamais été autorisé à marcher avec Gertrude, la quatrième fille, ni même avec Maria, la fille désobéissante qui aimait le clergyman – parce que c’était le tour d’Edith. Celle-ci était certainement la moins gracieuse de la famille, et pourtant c’était son tour. Lady Wanless était une bien trop bonne mère pour avoir des favorites parmi ses propres enfants.

            Il finit par trouver la mère, l’aînée des filles et Gertrude, occupées à superviser la décoration d’une tente, qui devait servir d’extension à la salle à manger. Il s’attendait à trouver Mr. Cobble, avec qui il avait sympathisé : un jeune gentleman de province charmant, plaisant et plein de franchise ; mais on n’avait absolument pas besoin de Mr. Cobble et il n’aurait pu que gêner. Mr. Cobble était déjà dans les filets et ne pouvait s’échapper. Avant peu le Major se retrouva donc en train de parcourir les jardins en compagnie de Lady Wanless elle-même. Les autres jeunes filles, bien que promises à devenir ses sœurs, n’avaient jamais été incitées à lui témoigner la moindre intimité. « Elle ne tardera pas à descendre maintenant qu’elle vous sait ici » dit Lady Wanless. « Elle était quelque peu fatiguée, et j’ai pensé qu’il valait mieux qu’elle s’allonge. Elle est si émotive, vous savez. » « Elle », c’était Georgiana, il le savait très bien. Mais pourquoi sa mère devait-elle dire « elle » en lui parlant de Georgiana ? Si elle avait été sa fiancée, cela aurait été compréhensible. Mais ce n’était pas du tout le cas. Et tandis qu’on lui rebattait les oreilles avec « elle », il se disait qu’il avait vraiment eu très peu de véritables conversations avec la jeune fille.

            Alors il lui vint à l’idée qu’il pourrait expliquer à Lady Wanless qu’il y avait eu une méprise. Cela lui demanderait du courage, mais il pensa qu’il pourrait trouver assez de ressources viriles en lui – si seulement il parvenait à trouver les mots, et aussi l’occasion. Mais même si « elle » était au centre de toute la conversation, rien ne fut dit qui lui donna l’opportunité attendue. Il est difficile pour un homme de rejeter une jeune fille qui lui est offerte – mais c’est encore plus difficile avant que l’offre n’ait été réellement faite. « Je crains que vous ne vous soyez fait des idées concernant votre fille et moi » : voilà comment il aurait dû parler, mais ensuite il aurait dû supporter le déferlement de sa colère, quand elle lui aurait répondu que ces idées n’existaient que dans son propre cerveau arrogant. Il laissa passer l’occasion et ne dit rien, et avant peu il jouait au tennis avec Georgiana, qui ne semblait pas le moins du monde fatiguée.

            « Ma chérie, cela suffit » dit Lady Wanless une heure plus tard, en venant interrompre la partie. « Major Rossiter, vous auriez dû le savoir » et sur ce, par jeu, elle lui prit la raquette des mains. « Maman est tellement fatigante ! » dit Georgiana tandis qu’elle regagnait la maison en compagnie du Major. Celui-ci avait déjà eu l’occasion de se rendre compte que la seconde Miss Wanless était une excellente cavalière, et il voyait maintenant qu’elle jouait très bien au tennis, mais il ne voyait aucun signe mental ou physique se rapprochant de ce que sa mère avait décrit comme de l’ « émotivité ». Elle n’en était pas moins une jeune fille ravissante, et si jouer au tennis pouvait contribuer à rendre son époux heureux, elle pouvait aussi bien jouer au tennis.

            Ceci se passait la veille du tournoi – la veille du Grand Jour. Au matin, les jeunes filles descendirent tard pour prendre leur petit déjeuner, et notre héros se retrouva seul avec Mr. Burmeston. « Vous connaissez la famille depuis longtemps » dit le Major, tandis qu’ils flânaient ensemble sur les allées de gravier, en fumant leurs cigares.

            « En vérité, non » dit Mr. Burmeston. « Je ne les connais que depuis trois mois – juste avant la sortie à Owless. Des gens charmants, ne trouvez-vous pas ? »

            « Charmants » dit le Major.

            « Ils occupent une telle position dans le comté. La naissance, c’est quelque chose, vous savez. »

            « Certainement » dit le Major.

            « Et même si le baronnet ne fait plus grand-chose désormais, il a siégé à la chambre, vous savez. Toutes ces choses sont très utiles. » Alors le Major comprit que Mr. Burmeston regardait les choses en face, et en avait conclu qu’à certains égards, il pouvait être intéressant de conduire l’une des Miss Wanless à l’autel de l’hyménée. En cela, Mr. Burmeston se conduisait de façon plus virile que lui – qui avait déjà pris une résolution une demi-douzaine de fois, et n’avait jamais été satisfait de lui.

            A midi, les visiteurs commencèrent à arriver, et bientôt Sophia et Mr. Cobble commencèrent à s’exercer ensemble au tir à l’arc. Sophia n’avait pas été autorisée à voir son amoureux la veille, et elle tenait à se rattraper. Tout cela était très bien, mais Lady Wanless était un peu fâchées contre sa fille aînée. Pour elle, le succès était assuré. Son affaire était réglée. Compte tenu des nombreux sacrifices qui avaient été consentis pour elle au cours des douze derniers mois, elle aurait dû activement aider ses sœurs, au lieu de ne penser qu’à son propre amusement.

            Le Major n’était pas très fort au tir à l’arc. Il était sans aucun doute un excellent Inspecteur Général Délégué Adjoint de la Cavalerie, mais si les arcs et les flèches avaient encore été utilisés dans certains régiments de l’armée britannique, il n’aurait pu, sans formation complémentaire, être qualifié pour les inspecter. Georgiana Wanless, au contraire, était douée. C’était un plaisir de la voir tirer à l’arc. Elle était l’image vivante de Diane, avec sa belle silhouette et ses traits réguliers, habillée pour la circonstance, tandis qu’elle se tenait debout, tendant son arc et décochant ses flèches. Celles-ci ne se plantaient jamais plus loin que le cercle qui entourait immédiatement le centre de la cible. Mais bien qu’elle fût très douée, et le Major très maladroit, on les fit toujours tirer ensemble. Après une multitude d’échecs, le Major cessa de tirer, mais il n’en continua pas moins à accompagner Georgiana à chaque fois qu’elle se déplaçait, et se retrouva entièrement dévolu à cette tâche. L’idée s’imposa en lui durant cette journée que la seconde Miss Wanless lui revenait de droit – tout comme la plus âgée était la propriété de Mr. Cobble. Les autres jeunes gens adressaient tout juste la parole à la jeune fille. Et quand une fois de plus après le grand repas sous la tente, Lady Wanless vint poser la main affectueusement sur son bras, et lui chuchota quelques mots à l’oreille en présence de toute l’assemblée, il sut que le comté tout entier considérait qu’il s’était laissé prendre.

            La vieille Lady Deepbell était venue. Comment il se fit qu’à la fin des réjouissances de la journée, Lady Deepbell avait réussi à mettre la main sur lui, il ne le sut jamais. Lady Deepbell et lui n’avaient pas été présentés, et pourtant elle s’était emparée de lui. « Major Rossiter, vous êtes l’homme le plus heureux de cette journée » lui dit-elle.

            « Fort bien » dit-il, feignant de rire, « mais pourquoi donc ? »

            « C’est la plus belle des jeunes femmes. Aucune des jeunes filles de la saison à Londres n’avait une aussi jolie silhouette. »

            « Vos suppositions sont tout à fait erronées, Lady Deepbell. »

            « Non, non, j’ai raison. Je vois tout. Bien sûr la pauvre fille n’aura pas d’argent, mais c’est parfait puisqu’un gentleman comme vous est tout à fait capable de s’en passer. Peut-être tiennent-elles un peu de leur père, et il n’est assurément pas très brillant, mais à mon avis, ce n’est pas plus mal pour une jeune fille. Que peut-il y avoir de bon à faire toujours des discours et des discours ? »

            « Lady Deepbell, vous faîtes allusion à cette jeune fille sans la moindre certitude » dit le Major.

            « Mais bien sûr que si » dit la vieille femme, s’éloignant à petits pas.

            Aussitôt après, le jeune Cobble vint le rejoindre, et lui parla comme s’il était un fils de la maison. Le jeune Cobble était un brave type, et très honnête quant à ses intentions matrimoniales. « Nous serions enchantés de vous compter parmi nous le premier » dit Cobble. Le premier, bien sûr, cela voulait dire le premier septembre. « Que diriez-vous d’une petite semaine à chasser. Sophia sera là, et nous aurons Georgiana aussi. »

            Le Major adorait la chasse, et aurait accepté l’offre avec plaisir, mais il n’était pas question qu’il se laissât entraîner ainsi sous un faux prétexte à Cobble Hall. Et ne se devait-il pas de faire comprendre à ce jeune homme qu’il ne prétendait en aucune façon à la main de la seconde Miss Wanless ?

            « C’est très aimable à vous » dit-il.

            « Nous serions ravis » dit le jeune Cobble.

            « Mais je crains qu’il n’y ait un malentendu. Je ne peux pas en dire plus pour le moment parce que cela ne se fait pas de nommer les gens, mais il y a un malentendu. Mais j’en aurais été ravi. Au revoir. » Et il s’éloigna, laissant le jeune Cobble stupéfait et mystifié.

            La journée fut très longue. Le tir à l’arc et le tennis se poursuivirent longtemps après ce qui tint lieu de déjeuner, et au début de la soirée, quelques couples se levèrent pour danser. Il était évident pour le Major que Burmeston et Edith s’entendaient très bien. Gertrude s’amusait bien, et même Maria semblait satisfaite, même si le clergyman n’était évidemment pas là. Sophia, avec son amoureux légitime, n’était que trop heureuse que la journée et la soirée soient longues. Mais Georgiana commença à montrer des signes de mécontentement, et lorsque le Major, comme forcé par le destin, l’invita à danser, elle refusa. Il était évident pour elle qu’il l’inviterait, et il avait fini par le faire, mais elle refusa. La soirée semblait interminable au Major, et juste au moment où il commençait à penser à s’échapper vers son lit, et se demandait à quelle heure il devrait se lever le lendemain, Lady Wanless s’empara de lui et l’emmena dans une des pièces inoccupées. « Est-elle très fatiguée ? » demanda la mère inquiète.

            « Qui est fatiguée ? » Le Major, à ce moment-là, aurait bien donné vingt guinées pour se trouver dans ses appartements près de Saint-James Street.

            « Ma pauvre fille » dit Lady Wanless, prenant un air de touchante sollicitude.

            Il était vain de continuer à prétendre qu’il ignorait qui pouvait être la personne en question.

            « Oh, ah, oui, Miss Wanless. »

            « Georgiana. »

            « Je pense qu’elle est fatiguée. Elle a énormément tiré à l’arc. Puis il y a eu un quadrille – mais elle n’a pas dansé. Beaucoup des jeunes filles sont fatiguées. »

            « Vous n’auriez pas dû la laisser en faire tant. »

            Comment pouvait-il s’en sortir ? Que devait-il dire ? Si on demande clairement à un homme quelles sont ses intentions, il peut dire qu’il n’en a aucune. Ce devait être la façon de faire traditionnelle quand on trouvait qu’un gentleman était un peu long à faire sa demande. Oui, mais c’était donner à l’amoureux indécis une échappatoire tellement commode ! C’était comme le soudain mouvement de poignet du pêcheur peu expérimenté : si le poisson n’est pas pris tout de suite, il redescend le ruisseau et on n’entend plus parler de lui. Mais avec cette nouvelle façon de faire, il n’y avait plus aucun moyen de s’échapper. « Je ne pouvais rien pour elle, parce qu’elle n’est rien pour moi. » Voilà quelle aurait été la réponse la plus directe – mais aussi la plus difficile à faire. « J’espère qu’elle ira mieux demain matin » dit le Major.

            « Je l’espère vraiment moi aussi. Oh, Major Rossiter ! » La position de la mère était elle aussi difficile : il ne sert à rien de jouer trop longtemps avec un poisson si on ne finit pas par lui enfoncer l’hameçon dans les ouïes.

            « Lady Wanless ! »

            « Que puis-je vous dire ? Je suis sûre que vous connaissez mes sentiments. Vous savez combien est sincère l’estime que vous porte Sir Walter. »

            « J’en suis très flatté, Lady Wanless. »

            « Voilà qui ne veut rien dire. » C’était vrai, mais le Major n’avait rien voulu dire de particulier. « De toutes mes filles, elle est la plus belle. » Cela aussi était vrai. Le Major aurait été ravi de reconnaître la beauté de la jeune fille, s’il avait pu ainsi mettre fin à tout cela. »

            « J’avais pensé… »

            « A quoi aviez-vous pensé, Lady Wanless ? »

            « Si je me suis trompée sur vous, Major Rossiter, je ne croirai plus jamais en aucun homme. Je vous voyais comme l’incarnation même de l’honneur. »

            « J’espère n’avoir rien fait qui ait pu me faire baisser dans votre estime. »

            « Je ne sais pas. Je ne saurais dire. Pourquoi me répondez-vous ainsi quand je vous parle de mon enfant ? » Et elle joignit les mains en levant vers lui un regard implorant. Il devait reconnaître qu’elle était bonne actrice.  Il fut presque tenté de se soumettre et de lui déclarer sa passion pour Georgiana. A ce moment, cela semblait un moyen tellement simple pour se sortir de là !

            « Je vous parlerai demain matin » dit-il, presque solennellement.

            « Vraiment ? » demanda-t-elle, s’emparant de sa main. « Oh, mon ami, qu’il en soit comme je le désire ! Ma vie entière sera consacrée à faire votre bonheur à tous deux. » Alors seulement, il fut autorisé à s’échapper.

            Lady Wanless, avant d’aller se coucher, s’enferma quelque temps avec sa fille aînée. Sophia étant maintenant presque une femme mariée, elle était plus que ses sœurs admise en conseil restreint. « Pour Burmeston, tout est réglé » dit-elle, « mais pour ce cavalier, il ne veut rien entendre. » Ce qui était dommage, c’est qu’on aurait très bien pu s’assurer de Burmeston sans le concours de tir à l’arc, et que tout cet argent, dépensé pour le Major, l’avait été en pure perte.

            CHAPITRE VII. APRES LA FETE

            Quand le Major quitta Brook Park le matin qui suivit le tournoi, il était sûr d’une chose : quoi qu’il arrive, il ne demanderait pas à Georgiana Wanless d’être sa femme. Il avait promis de lui écrire une lettre : il l’écrirait dès son arrivée. Il lui semblait impossible que Lady Wanless ne pût comprendre quel pourrait être l’objet de cette lettre, même si, quand elle l’avait quitté le soir précédent, elle avait prétendu espérer autre chose. Mais nous avons deviné, d’après les confidences qu’elle fit à Sophia dans l’intimité de sa chambre, qu’elle n’avait pas grand espoir.

            Il avait eu l’intention de revenir par Slowbridge, mais avec le matin il changea d’avis et se rendit à Beetham. Il ne savait pas bien pourquoi. Il essaya de se convaincre qu’il valait mieux envoyer la lettre de Beetham, tant qu’il se trouvait encore dans le voisinage immédiat, que depuis Londres. Mais tandis qu’il se faisait cette réflexion, ses pensées étaient toutes pleines d’Alice Dugdale. Il ne demanderait pas à Alice de l’épouser. A ce moment en vérité, il était fermement opposé à l’idée du mariage, car il avait été tout à fait dégoûté de la société des femmes à Brook Park. Mais il devait reconnaître qu’Alice était une personne de grande valeur, et qu’il existait entre eux une grande amitié, qui lui rendait douloureuse l’idée de quitter la région sans lui avoir fait d’autre signe que ce bref salut en soulevant son chapeau quand il l’avait aperçue au carrefour.  Il s’était mal comporté dans cette histoire de Brook Park – pour avoir été tenté en dépit de cette inclination pour Alice, qui lui était d’une compagnie si plaisante – et il avait honte de lui. Il ne pensait pas qu’il pourrait revenir à ses premières idées. Il se doutait qu’Alice devait lui en vouloir, et qu’elle ne croirait jamais qu’il pourrait redevenir celui qu’il avait été jadis à ses yeux. L’Angleterre et Londres étaient devenues odieuses au Major. Il allait repartir pour servir à l’étranger comme il se l’était proposé. Il en avait l’opportunité s’il le souhaitait, et il pourrait revenir à ses présentes occupations après un an ou deux. Mais il verrait Alice avant de partir. Pensant à tout cela, il arriva à Beetham.

            Ce matin-là, des nouvelles des festivités de Brook Park, qui étaient un grand succès, arrivèrent chez le docteur. Des nouvelles de la fête à venir, puis de sa préparation, et enfin du grand jour lui-même, étaient parvenues jusqu’à Alice, si bien qu’il lui semblait que tout Beetham ne parlait que de cela. La vieille Lady Deepbell avait pris froid à marcher sur la pelouse avec presque rien sur ses vieilles épaules – la stupide vieille femme – et elle avait fait venir le docteur dès le matin. « C’est tout à fait décidé » avait-elle dit au docteur, « Tout est organisé, Dr. Dugdale. Lady Wanless me l’a dit en personne, et j’ai félicité le gentleman. » Elle ne raconta pas que le gentleman avait nié cette accusation – mais il faut dire qu’elle n’avait pas cru à cette dénégation. Le docteur, à son retour à la maison, pensa qu’il était de son devoir de prévenir Alice, et Alice avait accueilli la nouvelle avec un sourire. « Je savais qu’il en serait ainsi, père. »

            « Et toi ? » dit-il, en prenant sa main et en la regardant tendrement dans les yeux.

            « Moi ! Cela ne me fera pas souffrir. Je n’ai pas l’intention de vous mentir, père » ajouta-t-elle après un moment. « Une femme ne souffre pas parce qu’elle ne gagne pas à la loterie. Si cela était arrivé, j’ose dire qu’il ne m’aurait pas déplu. »

            « Et pas plus que cela ? »

            « Et pourquoi cela aurait-il dû arriver ? » et elle continua à parler, éludant la dernière question de son père, déterminée, non à mentir, si elle pouvait l’éviter, mais déterminée aussi à ne montrer aucune douleur. « Je suis très heureuse de ma vie, mais je pense que ce n’est pas là qu’il pouvait trouver sa femme. »

            « Pourquoi pas, ma chère ? »

            « Pour des milliers de raisons. Je suis toujours occupée, et bien sûr il aimerait une jeune femme qui n’a jamais rien à faire. » Elle comprenait quels avaient été les effets du landau, et du fil et des aiguilles. « De plus, même s’il est très bien, il n’aurait jamais pu être aussi cher à mon cœur que le sont les enfants. Je pense que j’aurais plus perdu que gagné en partant. » Elle savait que cette dernière affirmation était un mensonge, mais il était si important que son père croie qu’elle se satisfaisait de ses tâches domestiques ! Et elle s’en satisfaisait en vérité, même si elle était très malheureuse. Quand son père l’embrassa, elle lui sourit – oh, si tendrement, si chaleureusement ! Et le vieil homme pensa que son amour ne devait pas avoir été si profond. Puis elle regagna sa chambre, et resta assise un moment, seule, dans une toute autre attitude. Une profonde tristesse assombrissait son regard. Il n’y eut pas une larme, mais elle serrait les dents et sa main allait et venait machinalement. Elle ne voyait rien, mais restait assise, les yeux grands ouverts, regardant droit devant elle. Puis elle se leva vivement, et en frappant le cœur, elle se dit tout haut : « Cela passera. Il n’en vaut pas la peine, cela n’en sera que plus facile. Et même s’il en avait valu la peine, je m’en remettrai. Oui, Bobby, j’arrive. » Et elle se remit à son travail.

            Il devait être à peu près midi. Ce ne fut qu’après le repas, qu’ils prenaient tôt avec les enfants, que le Major arriva chez le Docteur. Il avait regagné le presbytère tôt le matin, et avait écrit sa lettre. Après quoi, il était resté assis, immobile, sur la pelouse – pas dans les meilleurs termes avec sa mère, à qui il avait juré que, quelles que soient les circonstances, il ne ferait jamais de Georgiana Wanless sa femme. « Je préfèrerais épouser une fille d’une troupe d’acrobates » avait-il dit avec colère. Mrs. Rossiter savait qu’il avait l’intention de monter chez le docteur, et en conséquence, l’ambiance entre la mère et le fils n’était guère plaisante. Mes lecteurs, s’ils le veulent bien, peuvent lire ci-après la lettre qu’il avait écrite à Lady Wanless.


            #161309
            Vincent de l'ÉpineVincent de l’Épine
            Maître des clés

              « Ma chère Lady Wanless

              Il est très délicat pour moi de vous dire qu’il y a eu, je le crains, un malentendu entre nous sur une certaine question. J’en suis très troublé, car vous-même et Sir Walter avez été très bons pour moi. Vous avez prononcé la nuit dernière quelques mots qui me font craindre que vous n’ayez cru déceler en moi des sentiments et des aspirations qui n’ont jamais été les miens. Personne ne peut être plus sensible que moi à l’honneur qui m’était fait, mais je me sens tenu de dire que je ne suis pas en mesure de l’accepter. Veuillez croire que je suis,

              Chère Lady Wanless,

              Votre toujours fidèle,

              John Rossiter. »

              La lettre, une fois écrite, lui sembla très insatisfaisante. Elle était pleine de mots ambigus, et de toute cette phraséologie à l’eau de rose qui lui répugnait. Mais il ne savait pas comment écrire la lettre autrement. Il est difficile de dire une chose irrespectueuse avec respect dans un anglais direct : « Vous voulez que j’épouse votre fille, mais je ne ferai rien de tel. » Et ainsi, la lettre fut envoyée. Mais le comportement dont il avait vraiment honte ne concernait pas Miss Wanless, mais Alice Dugdale.

              Finalement, avec lenteur, il se dirigea vers la maison du docteur. Il ne savait pas très bien ce qu’il dirait une fois là-bas, mais il était certain qu’il ne ferait pas une demande en mariage. Même s’il n’y avait eu aucun autre problème, il y aurait eu quelque chose d’inconvenant à se déclarer ainsi juste après ses histoires avec Miss Wanless. Il n’était pas alors d’humeur à parler d’amour, mais cependant, il pensait qu’il n’eût pas été correct de quitter Beetham sans voir son amie de toujours. Il trouva les deux dames ensemble, avec comme toujours les enfants autour d’elles, assises près d’une porte-fenêtre. Mrs. Dugdale tenait à la main un roman, étendue dans un fauteuil à bascule. Alice avait également un livre ouvert sur la table devant elle, mais elle était penchée sur une machine à coudre. Elles avaient fini par répartir les tâches entre elles : Mrs. Dugdale avait mis les enfants au monde, et Alice les avait lavés, habillés, nourris une fois qu’ils étaient là. Quand le Major entra dans la pièce, Alice avait l’esprit occupé par les nouvelles qu’elle avait apprises de son père – nouvelles qui n’avaient cependant pas été communiquées à Mrs. Dugdale.

              Alice au début resta silencieuse quand Mrs. Dugdale demanda comment s’étaient passées les festivités. « C’était ce qui s’est fait de plus grandiose par ici depuis longtemps. »

              « Et comme toutes les grandes choses, c’était très ennuyeux » dit le Major.

              « Pas pour vous, je suppose, Major Rossiter » répondit-elle.

              Alors la conversation porta sur la description des activités de cette journée. Il avait à cœur de faire comprendre qu’aucun lien permanent n’existait entre lui et Brook Park, mais il ne savait pas vraiment comment le dire sans sortir des limites d’une conversation ordinaire. Mais enfin, il lui sembla qu’il y avait une ouverture – pas exactement celle qu’il aurait souhaitée, mais quand même une ouverture. « Brook Park n’est pas exactement l’endroit » dit-il « où je pourrais jamais me sentir chez moi. » répondit-il à quelques mots prononcés fortuitement par Mrs. Dugdale.

              « J’en suis bien désolée » dit Alice. Elle aurait donné une guinée pour rattraper ces mots avant de les avoir prononcés. Mais les mots, une fois prononcés, ne peuvent pas être rattrapés.

              « Pourquoi désolée ? » lui demanda-t-il en souriant.

              « Parce que – Eh bien, parce que vous serez probablement là-bas très souvent. »

              « Je n’en sais rien du tout. »

              « Vous êtes maintenant si intime avec eux ! » dit Alice. On dit à Beetham que la fête a été organisée en votre honneur. » C’était en effet ce que lui avait dit Sir Walter. Et Maria, la vilaine fille, avait ajouté : « Si ce n’était pour vos beaux yeux, Major Rossiter, il n’y aurait pas eu de fête du tout. » Elle avait prononcé ces mots alors qu’elle le taquinait à propos de sa sœur Georgiana. « Je ne sais pas pourquoi » dit le Major, mais quoi qu’il en soit, je ne me sentirai jamais chez moi à Brook Park. »

              « N’aimez-vous pas les jeunes demoiselles ? » demanda Mrs. Dugdale.

              « Oh, si, beaucoup, et Lady Wanless aussi, et Sir Walter. Je les aime tous, d’une certaine façon. Mais jamais je ne me sentirai chez moi à Brook Park. »

              Alice était très fâchée contre lui. Il aurait mieux fait de ne pas y aller du tout. Il aurait dû savoir qu’il ne pouvait y aller sans lui faire de mal. Elle croyait vraiment qu’il était fiancé, et c’était ainsi qu’il parlait de la famille de la jeune fille ! Il avait cru – c’était du moins ce qu’elle pensait – qu’il pourrait atténuer la douleur qu’elle ressentirait en faisant peu de cas de ces grands personnages dont allait dépendre son futur. Comme c’était mesquin ! Il n’était pas le John Rossiter à qui elle avait donné son cœur.  Un tel homme n’avait jamais existé. Elle avait été trompée. « Je crains fort que vous ne soyez de ceux qui, où qu’ils soient, se mettent toujours en quête de trouver mieux ailleurs » dit-elle.

              « Voilà des paroles qui se veulent sévères. »

              « Ma sévérité ne compte pas pour beaucoup. »

              « Je crois que vous l’avez bien mérité » dit Mrs. Dugdale, fort étourdiment.

              « Dois-je voir là une attaque ? » demanda-t-il, les regardant l’une après l’autre.

              « Pas du tout » dit Alice, affectant de rire. « J’aurais mieux fait de ne rien dire si j’avais su que maman le prendrait aussi sérieusement. J’étais seulement désolée de vous entendre parler de vos nouveaux amis avec tant de légèreté. »

              Par la suite, il fut difficile de poursuivre la conversation, et il se leva bientôt pour prendre congé. Ce faisant, il demanda à Alice de l’accompagner pour lui dire un mot dans le jardin. Il leur avait déjà expliqué qu’il ne reviendrait pas à Beetham avant un certain temps. Alice quitta lentement sa machine à coudre, mit son chapeau, et sortit par la porte-fenêtre d’un pas digne et quelque peu compassé. Elle sentait son cœur battre la chamade, mais elle donnait l’impression d’en maîtriser chaque battement. « Pourquoi m’avoir dit cela ? » demanda-t-il.

              « Dit quoi ? »

              « Que je recherche toujours de meilleures choses et de meilleures personnes que celles que j’ai trouvées. »

              « Parce que je vous crois ambitieux – et insatisfait. Il n’y a rien là de répréhensible, même si ce n’est pas le caractère que pour ma part je préfère. »

              « Vous voulez parler plus précisément des Wanless ? »

              « Seulement parce que vous revenez de là-bas et nous parlez d’eux. »

              « Et d’un des membres de cette famille en particulier ? »

              « Non, Major Rossiter. Vous faites erreur. Je ne faisais allusion à personne en particulier. Ils ne me sont rien. Je ne les connais pas. Mais à ce qu’on en dit, ce sont des gens charmants et amicaux, très élégants et avec de bonnes manières. Bien sûr je sais, puisque tout le monde sait tout sur chacun dans cette petite ville, que vous êtes récemment devenu beaucoup plus intime avec eux. Alors quand je vous entends dire que vous n’êtes déjà plus satisfait d’eux, je ne puis m’empêcher de penser que vous êtes décidément difficile à satisfaire. Je suis désolée que maman ait dit que vous l’aviez bien mérité. Je ne voulais pas parler aussi sérieusement. »

              « Alice ! »

              « Oui, Major Rossiter. »

              « J’aimerais que vous puissiez me comprendre. »

              « Je ne vois pas ce qui pourrait en sortir de bon. Nous sommes de vieux amis, et bien entendu je vous souhaite tout le bonheur possible. Je dois vous dire au revoir maintenant. Je ne peux pas aller plus loin que le portail, car je dois emmener les enfants dehors. »

              « Au revoir alors. J’espère que vous n’aurez pas mauvaise opinion de moi. »

              « Pourquoi aurais-je une mauvaise opinion de vous ? Je ne pense que du bien de vous – si ce n’est que vous êtes ambitieux. » Et ce disant, elle rit à nouveau, puis le quitta.

              Il avait voulu lui dire qu’il ne se mariait pas, mais il n’avait pas su comment le lui dire. Il ne pouvait déclarer qu’il n’épousait pas l’autre fille, sans sous-entendre qu’il pouvait l’épouser elle, si elle le voulait. Alors il quitta Alice au portail et elle retourna à la maison, toujours fermement convaincue qu’il était fiancé à Georgiana Wanless.

              CHAPITRE VIII. SIR WALTER A LONDRES.

              Le Major, quand il quitta la maison du médecin, était plus que jamais amoureux d’Alice. Il y avait eu quelque chose dans sa démarche quand elle l’avait précédé en sortant par la porte-fenêtre, et à nouveau, dans la façon dont elle avait hâtivement pris congé de lui devant le portail, d’un air décidé, qui le forçait à reconnaître que pousser des landaus et fabriquer des jupons n’avait rien enlevé à ses charmes féminins ou à sa dignité féminine. Elle était habillée de ses vêtements ordinaires – ces mêmes vêtements où il avait plus d’une fois vu les marques laissées par les souliers sales du petit Bobby, mais elle avait plus charmé son œil que Georgiana dans toute la gloire de ses atours de Diane chasseresse. La plume qu’elle portait avait de l’allure, la ceinture de cuir à sa taille était colorée et élégante. La robe un peu relevée, adaptée à cette activité, la mettait en valeur. Mais tout cela n’était que décoratif. Elle était comme une boite pleine de friandises multicolores, agréables à l’œil, mais qu’on n’a pas envie de prendre pour les manger. Alice ressemblait plutôt au placard d’une bonne ménagère, parfaitement rangé, mais avant tout conçu pour être pratique. Tandis qu’il remontait vers Londres, il commençait à se dire qu’il ne partirait pas pour l’étranger. S’il laissait passer quelques mois, Alice serait toujours là, et peut-être serait-elle disposée à l’accueillir plus favorablement quand elle aurait entendu dire que ses folies à Brook Park étaient terminées.

              Trois jours après son retour, il était assis à son bureau, pensant peut-être plus à Alice Dugdale qu’à toute la cavalerie britannique, lorsqu’un soldat de garde lui apporta une carte. Sir Walter Wanless était venu lui rendre visite. S’il était libre, Sir Walter serait heureux de le voir. Il n’était pas du tout ravi de rencontrer Sir Walter, mais il n’y avait pas d’alternative, et Sir Walter fut introduit dans la pièce.

              Pour expliquer la raison de la visite de Sir Walter, nous devons retourner quelques instants à Brook Park. Lorsque Sir Walter descendit prendre son petit déjeuner le lendemain de la fête, il fut surpris d’apprendre que le Major Rossiter était parti. A la table était assis le jeune Burmeston ; pour lui au moins il n’y avait pas à s’inquiéter. Et il y avait aussi le jeune Cobble, qui avec l’aide de Sophia avait obtenu  d’être logé pour la nuit. Tous les autres jeunes gens étaient aussi présents, y compris les cinq demoiselles Wanless. Leur père, quoique peu observateur, vit que Georgiana était très morose. Lady Wanless elle-même affectait une bonne humeur qui ne le trompait pas, et ne trompait sans doute personne.

              « Son devoir l’appelait, il a été obligé de nous quitter ce matin » dit Lady Wanless. « Il m’en avait avertie, mais je n’ai pas voulu en parler hier. Georgiana fronça le nez, comme pour signifier que les allées et venues du Major Rossiter n’avaient guère d’importance pour qui que ce soit, et moins encore pour elle. A part le père, personne dans la pièce n’ignorait que Lady Wanless avait laissé filer son poisson.

              Mais elle-même n’était pas encore certaine d’avoir complètement échoué. Elle détestait l’échec, et elle échouait rarement. Elle était brave aussi, et capable de livrer jusqu’au bout un combat perdu d’avance. Elle était très fâchée contre le Major, et elle se rendait bien compte qu’il tentait d’échapper à ses filets. Mais il n’en pas pour autant moins utile en qualité de beau-fils, et elle ne lui permettrait pas de s’enfuir. Avec cinq filles à marier, une mère se devait d’être opiniâtre. Elle n’abandonnerait pas, mais devait examiner attentivement le problème avant de prendre de nouvelles mesures. Elle craignait qu’une simple invitation n’échoue à faire revenir le Major à Brook Park. Sur ce, était arrivée la lettre du Major, qui avait rendu les choses encore plus compliquées.

              « Mon cher » dit-elle à son époux en s’asseyant en face de lui dans son cabinet, « ce Major Rossiter ne se comporte pas tout à fait comme il le devrait. »

              « Je n’en suis guère surpris » répondit le Baronnet avec colère. « Je n’ai jamais rencontré quelqu’un de Wadham capable de se comporter correctement. »

              « C’est un vrai gentleman, si c’est ce que vous voulez dire » dit Lady Wanless. « Et il est assuré de faire son chemin dans le monde, et la pauvre Georgiana l’adore – ce qui ne me surprend pas du tout. »

              « A-t-il dit quoi que ce soit pour qu’elle se mette ainsi à l’adorer ? Je suppose qu’elle s’est couverte de ridicule – comme Maria. »

              « Pas du tout. Il lui a beaucoup parlé, beaucoup plus qu’il ne l’aurait dû s’il n’avait eu aucun projet en tête. Mais la vérité, c’est que de nos jours les jeunes gens ne savent jamais ce qu’ils veulent si on ne leur montre pas le chemin. Vous devez aller le voir. »

              « Moi ! » fit le père, mortifié.

              « Bien sûr, mon cher. Quelques mots judicieusement choisis peuvent faire tellement dans ce genre de situation. Je ne le demanderais pas à Walter – Walter était le fils aîné, qui se trouvait avec son régiment – car il pourrait en résulter une querelle. Je ne veux rien de tel, dans l’intérêt de ma chère petite. Mais personne ne saura ce que vous lui direz, et cela pourrait avoir les effets souhaités. Bien sûr vous resterez très calme – et aussi très sérieux. Personne ne pourrait le faire mieux que vous. Il ne fait aucun doute qu’il s’est joué de l’affection de la chère petite, sinon pourquoi serait-il resté avec elle tout le temps chaque fois qu’il est venu ici ? C’était tellement visible mercredi que tout le monde me félicitait. La vieille Lady Deepbell m’a même demandé si la date état fixée. J’ai traité le jeune homme comme si c’était le cas. Les jeunes gens sont si souvent sujets à ces accès de doute. Et alors, quelques mots peuvent suffire à les remettre sans le droit chemin. » Et ainsi, le Baronnet comprit qu’il devait aller voir le Major.

              Il repoussa ce désagréable devoir jusqu’à ce que sa femme finisse par le mettre littéralement dehors. « Mon cher » dit-elle, « laisserez-vous votre fille mourir de chagrin pour ne pas avoir voulu prononcer un mot ? »

              Quand les choses lui furent présentées de cette façon, il fut obligé de partir, bien que, pour être honnête, il ne put trouver le moindre signe d’un chagrin d’amour chez sa fille. Il ne put pas parler à Georgiana lui-même, sa femme lui ayant dit qu’elle ne pourrait pas le supporter.

              Sir Walter, quand il fut introduit chez le Major, se sentait bien incapable de mener à bien cette affaire, et pour le Major lui-même, ce fut un moment extrêmement pénible. Il pensait bien qu’il pouvait recevoir une réponse à sa lettre, une réponse qui pouvait être indignée, suppliante, moralisatrice, ou tout simplement injurieuse, selon le cas – une lettre qui l’aurait trop certainement contraint à une correspondance suivie, mais il ne lui était jamais venu à l’esprit que Sir Walter pourrait se déplacer en personne. Mais il était là, dans cette pièce, et il n’arborait pas du tout cette cordialité dont il avait fait montre là-bas à Brook Park. Les deux gentlemen se saluèrent toutefois courtoisement, si ce n’est cordialement, et Sir Walter s’attela à sa tâche.

              « Nous avons été fort surpris de constater que vous nous avez quitté si tôt ce matin-là. »

              « Je l’avais dit à Lady Wanless. »

              « Oui, je sais. Quoi qu’il en soit, nous avons été surpris. Et maintenant, Major Rossiter, quelles sont vos intentions au sujet… au sujet de cette jeune personne ? » Le Major resta silencieux. Il ne pouvait pas prétendre ignorer les intentions de Lady Wanless après la lettre qu’il venait lui-même d’écrire. « C’est quelque chose de très douloureux, vous le savez, Major Rossiter. »

              « Certes, vraiment douloureux, Sir Walter. »

              « Quand je me remémorais que votre excellent père était à Wadham tandis que j’étais à Christchurch, je pensais que je pouvais vous accueillir chez moi sans la moindre crainte. »

              « J’oserais dire, Sir Walter, que vous aviez tout à fait raison de le croire, que ce soit parce que vous avez fréquenté Christchurch, ou en raison de ma bonne réputation ou de ma position dans le monde. » Il savait que l’entretien serait plus facile s’il pouvait se montrer quelque peu indigné.

              « Et pourtant on me dit… on me dit… »

              « Que vous dit-on, Sir Walter ? »

              « Je crois qu’on ne peut nier que vous avez, pour ainsi dire, montré de l’intérêt pour ma fille. » Sir Walter était un gentleman, et il trouvait que la tâche qu’on lui imposait allait à l’encontre de ses sentiments.

              « Si vous voulez dire que je me suis efforcé de gagner son affection, alors vous avez été mal informé. »

              « C’est bien ce que je veux dire. N’avez-vous pas été reçu tout récemment encore à Brook Park comme – comme montrant de l’intérêt pour elle ? »

              « J’espère que non. »

              « Vous espérez que non, Major Rossiter ? »

              « J’espère qu’il n’y a eu aucun malentendu de ce genre. Pas de mon fait, en tout cas. J’étais très flatté d’être reçu chez vous. J’ai écrit l’autre jour quelques lignes à Lady Wanless, et je pensais m’être complètement expliqué sur ce point. »

              Sir Walter fit les gros yeux quand il entendit pour la première fois parler de la lettre, mais il fut assez fin pour ne pas montrer son ignorance sur le moment. « Je ne sais pas ce que vous entendez par « s’expliquer ». Il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer aussi facilement. Mon épouse m’assure que la pauvre fille a été trompée – cruellement trompée. Et alors je vous le demande, Major Rossiter, quelles sont vos intentions en tant que gentleman ? »

              « Vraiment, Sir Walter, vous n’avez pas à me poser une telle question. »

              « Même pas au sujet de ma propre enfant ? »

              « Je ne peux pas envisager les choses de ce point de vue. Je peux seulement vous dire que je n’ai rien dit, rien fait que je puisse me reprocher. Je ne parviens pas à comprendre comment il a pu y avoir un tel malentendu, mais en aucun cas il n’est venu de moi. »

              Le baronnet en resta coi. On lui avait expressément recommandé de ne pas terminer l’entretien sans avoir obtenu de l’ennemi un signe de faiblesse. S’il pouvait au moins obtenir la promesse d’une autre visite à Brook Park, ce serait déjà bien. S’il pouvait lui faire exprimer son affection ou son admiration pour la jeune fille, ce ne serait pas si mal. S’il obtenait une allusion au fait qu’il valait mieux prendre son temps, ce serait déjà une base sur laquelle fonder de nouvelles opérations. Mais là, il n’avait rien obtenu. « C’est la chose la plus, la plus, la plus incroyable que j’ai jamais entendue » finit-il par dire.

              « Je ne vois pas ce que je peux vous dire de plus »

              « Eh bien je vais vous dire, moi » dit le baronnet. « Venez chez nous voir Lady Wanless. Les femmes comprennent tout cela beaucoup mieux que nous. Venez, et discutez-en avec Lady Wanless. Elle ne vous proposera rien qui ne vous convienne pas. » En guise de réponse, le Major hocha la tête. « Vous ne viendrez pas ? »

              « Il ne pourrait en résulter aucun bien, Sir Walter. Ce serait douloureux pour moi, et certainement très perturbant pour la jeune personne. »

              « Alors vous ne ferez rien ! »

              « Il n’y a rien à faire. »

              « Ma parole, je n’ai jamais rien entendu de tel de toute ma vie, Major Rossiter. Vous venez chez moi, et alors, alors vous ne… alors vous ne voulez plus revenir ! Certainement il était à Wadham, mais je pensais que le fils de votre père se serait mieux comporté ! » Alors il ramassa son chapeau et sortit de la pièce sans un mot de plus.

              La rumeur selon laquelle Sir Walter était monté à Londres et avait rendu visite au Major Rossiter arriva à Beetham, et parvint aux oreilles des Dugdale – mais ils ne surent rien de la nature de la conversation. « Je me demande quand cela arrivera » dit Mrs. Dugdale à Alice. « Maintenant qu’il est allé à Londres, je suppose que c’est pour bientôt. »

              « Le plus tôt sera le mieux, pour tout le monde » dit Alice gaiement. Quand un homme et une femme se sont mis d’accord, je ne vois pas pourquoi ils ne se dirigeraient pas sur-le-champ vers l’église bras dessus bras dessous. »

              « Il y a tant à faire avec les hommes de loi ».

              « Au diable les hommes de loi ! C’est au pasteur de faire le nécessaire, et le plus tôt est le mieux. Ainsi Il n’y aurait pas tout ce cortège de cadeaux, de robe de mariée, de nourriture et de boisson, et tout cela pour enrichir les commerçants. Si je devais me marier, je m’éclipserais juste pour gagner l’église du quartier, comme si j’allais chercher une miche de pain chez Mrs. Bakewell. »

              « Ca ne conviendrait pas à une demoiselle de Brook Park. »

              « Je pense que non. »

              « Et pas non plus au Major. »

              Alors Alice secoua la tête et soupira, puis sortit marcher seule quelques minutes dans la campagne. Comment pouvait-il être à de point différent de l’homme qu’elle avait cru connaître ? On était maintenant en septembre, et elle pouvait se souvenir d’une soirée de mai, quand les feuilles des arbres s’épanouissaient, où ils marchaient ensemble dans la fraîcheur de l’air, exactement comme elle le faisait maintenant, solitaire, parmi les splendeurs moins fraîches mais encore plus parfaites de l’automne. Combien il lui semblait maintenant une personne différente de celle qu’il était alors – pas différent parce qu’il ne l’aimait pas, mais différent parce qu’elle ne pouvait plus l’aimer. « Alice », lui avait-il dit ce jour-là, « vous et moi sommes pareils, nous aimons ce qui est simple, ce qui est utile. » Elle n’avait jamais oublié ces mots, qui étaient si profonds pour elle. Etait-elle simple et utile, et pouvait-il donc l’aimer ? A ce moment-là, elle était certaine que lui-même était simple et utile, et qu’en conséquence elle pouvait l’aimer. C’était ainsi qu’en son for intérieur elle parlait de lui, et qu’elle était sûre de sa valeur. Et maintenant, l’été n’était pas encore fini, et il était fiancé à une Georgiana Wanless et s’apprêtait à devenir le héros d’un mariage mondain !

              Mais, tandis qu’elle marchait seule, elle était fière de sentir qu’elle avait déjà vaincu l’amertume de cette douleur qui, pendant un jour ou deux, avait été tellement forte qu’elle avait craint qu’elle ne finisse par la terrasser. Pendant un jour ou deux après ces adieux devant le portail, elle s’était obligée à se concentrer sur ses devoirs – et même le devoir de rester souriante aux yeux de son père, de participer aux jeux des enfants, d’écouter les bavardages de sa belle-mère. Mais ce faisant elle avait ressenti une souffrance qui avait failli l’écraser. Elle avait maintenant traversé cette épreuve, et elle voyait clairement le chemin devant elle. Elle n’était pas complètement guérie de cette blessure à son cœur, mais elle s’était assurée qu’elle pourrait vivre désormais sans en ressentir la douleur.

              CHAPITRE IX. LADY DEEPBELL.

               

              Peu à peu, on commença à dire dans les environs, et jusqu’à Beetham, que les fiançailles entre le Major Rossiter et Miss Georgiana Wanless n’étaient peut-être pas une affaire aussi fermement conclue qu’on le pensait. Mr. Burmeston avait laissé entendre qu’il y avait un grain de sable ; peut-être pensait-il que si un autre avait pu s’échapper, lui-même pourrait en faire autant. Cobble, qui lui n’avait aucune intention de s’échapper, déclara qu’à son avis le Major Rossiter méritait une bonne correction à coups de cravache, mais le véritable crieur public qui diffusait partout la nouvelle, c’était Lady Deepbell. Tout le monde le sut avant Alice, et tout le monde y croyait, tandis qu’Alice, elle, refusait d’y croire – ou plutôt, elle ne se souciait pas d’y croire ou de ne pas y croire.

              Lady Deepbell occupait une position intermédiaire,  à mi-chemin entre la supériorité reconnue de Brook Park, et l’humilité reconnue de Beetham. Son titre y était pour quelque chose, mais son époux n’avait été qu’un fonctionnaire, qui avait bien servi son pays avec une longévité méritoire. Elle habitait un joli petit cottage à mi-chemin entre Brook Park et Beetham, qui était juste assez grand pour qu’elle puisse en parler comme de « ses terres ». Elle aimait sincèrement Brook Park, ainsi que toutes les familles aristocratiques du Comté, mais sa passion pour les rapports sociaux en général lui interdisait de manquer les réunions du village, qui étaient plus fréquentes. Elle était intime non seulement avec Mrs. Rossiter, mais aussi avec les Tweed, les Dugdale et les Simkins, et même si appréciait beaucoup la grandeur aristocratique des Wanless, elle pouvait parfaitement se contenter des agréables commérages des gens de Beetham. Elle fut la première à répandre à Beetham la rumeur selon laquelle le Major Rossiter était, comme elle disait, « hors course ».

              Ce fut auprès de Mrs. Rossiter elle-même qu’elle y fit allusion pour la première fois, mais ce fut d’une façon plus subtile qu’à l’accoutumée. L’ « alliance » était flatteuse, et elle inclinait à penser que Mrs. Rossiter serait fort déçue. « Nous étions certains, Mrs. Rossiter, que ces jeunes gens avaient des intentions sérieuses l’autre jour à Brook Park. »

              Mrs. Rossiter n’était pas une grande admiratrice de Lady Deepbell, et n’apprécia pas beaucoup cette allusion.  « Tout irait beaucoup mieux si les jeunes gens pouvaient arranger leurs affaires entre eux sans faire autant jaser » dit-elle avec aigreur.

              « Fort bien, mais il faut bien que les langues parlent, vous le savez, Mrs. Rossiter. J’en suis désolée pour tous les deux, car je trouvais qu’ils allaient bien ensemble. »

              « Certainement, si les deux jeunes gens, comme vous les appelez, se plaisent. »

              « Mais je suppose que tout est fini à présent, Mrs. Rossiter ? »

              « Je n’en sais vraiment rien, Lady Deepbell. » Alors la vieille dame, très satisfaite de savoir que le projet d’ « alliance » était abandonné, s’en alla chez les Tweed.

              « Je n’y ai jamais vraiment cru » dit Mrs. Tweed.

              « Je ne vois pas pourquoi cela aurait pu être possible » dit Matilda Tweed. « Georgiana Wanless est charmante d’une certaine façon, mais aucune d’elles n’a d’argent, et le Major Rossiter est un homme à la mode. » Les Tweed étaient tout-à-fait en dehors des cercles que fréquentaient les Wanless, et c’est pour cette raison que Matilda appelait toujours la seconde Miss Wanless par son prénom.

              « Je suppose qu’il va revenir vers Alice, maintenant » dit Clara, la plus jeune des demoiselles Tweed.

              « Je ne vois pas du tout les choses comme cela » dit Mrs. Tweed.

              « Je n’ai jamais vraiment cru à cette histoire » dit Lady Deepbell.

              « Ni moi » dit Matilda. « Il s’est promené avec elle, et qu’est-ce que cela veut dire ? Les enfants étaient toujours avec eux. Je ne pense pas qu’il puisse avoir aussi peu d’ambition. »

              « Mais est-on certain que toute cette histoire de Brook Park ne mènera à rien, avec la fête et tout le reste ? » demanda Mrs. Tweed.

              « Sans aucun doute » dit Lady Deepbell avec autorité. « Je peux vous affirmer que tout est terminé. » Alors, elle se leva et se rendit chez les Simkins.

              La rumeur n’atteignit pas la maison du Docteur ce jour-là. La conviction que le Major s’était mal comporté envers Alice – et que celle-ci avait été complètement abandonnée au profit d’une alliance avec les Wanless, avait été si forte, que même Lady Deepbell ne voulait pas aller délibérément mesurer la gravité de cette blessure. Ce sentiment avait été tellement unanime, que personne à Beethmam n’avait eu le courage de parler à Alice du triomphe de Miss Wanless, ou de l’inconduite du Major, et Lady Deepbell craignait de colporter son histoire jusque chez Alice.

              Ce fut le docteur qui, le premier, amena les premières rumeurs à la maison, et lorsqu’il le fit, Lady Deepbell était déjà depuis plusieurs jours au village. « Tu ferais mieux de n’en rien dire à Alice. » Telles furent les premières instructions qu’il donna à sa femme. « Quoi qu’il arrive, cela ne pourrait que la perturber. » Mrs. Dugdale pensait que le jeune homme, maintenant qu’il était libéré de son second amour, reviendrait vers le premier.  Dévorée par son secret, mais désireuse d’être obéissante, elle était si agitée et fébrile qu’Alice comprit qu’elle avait quelque chose à lui dire.

              « Vous avez un grand secret, maman » dit-elle.

              « Quel secret, Alice ? »

              « Je le sais. N’attendez pas que je vous le demande. Qu’il sorte, s’il doit sortir. »

              « Je n’ai rien à dire. »

              « Très bien, maman, alors ne dites rien. »

              « Alice, vous êtes la jeune femme la plus exaspérante à qui j’aie jamais eu affaire dans ma vie. Si j’avais vingt secrets, je ne vous en dirais pas un seul. »

              Le lendemain, Alice apprit tout par son père.  « J’avais compris, à voir les manières que faisait maman, qu’il y avait quelque chose » dit-elle.

              « Je lui ai dit de ne rien dire. »

              « Je m’en doute. Mais qu’est-ce que cela peut bien me faire, papa, que le Major Rossiter épouse ou pas Miss Wanless ? S’il lui a donné sa parole, j’espère bien qu’il la tiendra. »

              « Je ne crois pas qu’il la lui ait jamais donnée. »

              « Même dans ce cas, peu m’importe. Papa, ne vous faites donc pas de souci pour lui. »

              « Mais vous ? »

              « J’ai traversé les flammes, et j’en suis ressortie en m’étant à peine brûlée. Cher papa, j’aimerais tellement que vous compreniez. C’est si bon d’avoir quelqu’un à qui l’on peut tout dire. A vrai dire, il me plaisait. »

              « Et lui ? »

              « Je n’ai rien à dire à ce sujet, pas un mot. Je suppose que les jeunes filles sont souvent stupides, et qu’elles s’imaginent beaucoup de choses. Je n’ai rien à lui reprocher. Mais j’ai été faible. Alors il y a eu cette histoire avec Miss Wanless, et j’ai été malheureuse. Je me suis éveillée d’un rêve, et le réveil a été douloureux. Mais j’ai surmonté cela maintenant. Je ne crois pas que vous remarquerez jamais, à voir le comportement de votre fille, qu’il lui soit arrivé quoi que ce soit. »

              « Ma brave petite ! »

              « Mais ne laissez pas maman me dire qu’il va revenir parce que l’autre jeune fille ne lui a pas convenu. Qu’il fasse ce qu’il veut avec l’autre jeune fille, qu’il fasse ce qu’il veut sans elle, qu’il fasse de lui-même qu’il voudra, mais qu’il me laisse en paix. » Il y avait dans sa voix une grande force tandis qu’elle prononçait ces mots, et son père la regardait avec effarement. « Ne pensez pas que je suis une sauvage, papa. »

              « Une sauvage, ma chérie ! »

              « Mais je suis sérieuse. Bien sûr, s’il vient à Beetham, nous le verrons forcément. Mais comme n’importe qui d’autre. Ce n’est pas parce qu’il est venu voleter par ici comme un oiseau à la fenêtre, et qu’il y a reçu un bon accueil, puis qu’il est parti voler autre part, qu’il recevra le même accueil s’il décide de revenir.  C’est tout, papa. » Puis, comme la fois précédente, elle sortit se promener seule, pour puiser de la force dans ses réflexions solitaires. Elle avait si bien soigné la plaie autour de sa blessure, que tout danger était maintenant écarté. Elle devait maintenant éviter de subir de nouvelles blessures. Les gens des environs ne manqueraient pas de venir lui parler de cette rupture entre son ancien amoureux et la demoiselle Wanless. Les Tweed et les Simkins, et la vieille Lady Deepbell n’auraient que cela à la bouche. Elle devait être prête à leur répondre de façon à s’assurer qu’ils ne lui parlent plus par la suite du Major Rossiter. Elle était suffisamment guérie pour ne pas chanceler sous le choc : et maintenant, elle ne se laisserait plus importuner par les petites piqûres des petites personnes qui l’entouraient. Elle avait eu assez d’amour – de l’amour d’un homme – et se contenterait maintenant de Bobby et des autres enfants.

              #161310
              Vincent de l'ÉpineVincent de l’Épine
              Maître des clés

                « Sûr qu’il va revenir » dit Mrs. Dugdale à son mari.

                « Il est inutile d’en parler » dit le docteur. « Si vous voulez suivre mon conseil, ne prononcez pas son nom devant elle.  Je pense qu’il ne le mérite pas et ne vaut pas la peine qu’on parle de lui. » Tout cela était bien beau, pensait Mrs. Dugdale, mais tout le monde au village était certain qu’il avait au bas mot 1.500 livres de revenu, et qu’il était bel homme, et que cela ne se trouvait pas tous les jours. Ce sont justement les hommes qui papillonnent le plus avant le mariage qui savent le mieux se stabiliser par la suite. C’est ainsi qu’elle en parlait avec Mrs. Tweed, et elles tombèrent d’accord sur le fait que s’il se présentait à nouveau à la porte du docteur, il faudrait « oublier le passé ».

                Lady Wanless, même après que son mari fût rentré de Londres, ne considérait pas encore l’affaire comme définitivement perdue. Sir Walter, qui avait été le seul messager qu’elle pût envoyer directement au jeune homme, avait été, elle s’en rendait compte, le pire des messagers. Il n’était pas capable de se montrer autoritaire, ni convainquant. En conséquence, quand il lui avait dit, à son retour à la maison, qu’il était facile de se rendre compte que le père du Major Rossiter n’aurait pas pu fréquenter Christchurch, elle n’avait pas ressenti de vraie déception. La prochaine étape pour elle, était de rendre visite à Mrs. Rossiter. Si cela échouait, elle irait débusquer la bête dans sa tanière, et se rendrait en personne chez le Major Rossiter aux Horse Guards. Elle ne doutait pas d’être capable de faire au moins aussi bien que Sir Walter. Mrs. Rossiter, elle le savait, était en ce qui la concernait, favorable à cette alliance.

                « Ma chère Mrs. Rossiter », dit-elle d’un ton très confidentiel, « il y a quelque chose qui ne va pas entre nos jeunes gens, et je crois que si nous y réfléchissons toutes deux, nous pouvons y mettre de l’ordre. »

                « Si j’en juge à ce que je sais de l’un de ces jeunes gens », dit Mrs. Rossiter, « il sera très difficile de le faire changer d’avis. »

                « Il s’est montré très empressé auprès de la jeune fille. »

                « Bien sûr, je ne sais rien de tout cela, Lady Wanless. Je ne les ai jamais vus ensemble. »

                « Cette chère Georgiana est si discrète qu’elle n’en a rien dit, même à moi, mais je pensais vraiment qu’il lui avait fait une proposition. Elle ne dira jamais un mot contre lui, mais je pense qu’il l’a fait. Eh bien, Mrs. Rossiter, que penser de tout cela ? »

                « Comment une mère pourrait-elle répondre pour son fils, Lady Wanless ? »

                « Evidemment, je le sais bien. Les jeunes filles, bien sûr, sont différentes. Mais je pensais que peut-être vous sauriez quelque chose, car je suppose que vous êtes favorable à cette alliance. »

                « Bien sûr, pourquoi ne le serais-je pas ? Personne n’attache plus de prix à la naissance que moi, et à mon avis rien n’aurait pu être plus favorable pour John. Mais il ne voit pas les choses comme moi. Je pourrais lui parler pendant une semaine, cela n’aurait aucun effet. »

                « C’est cette fille du docteur, Mrs. Rossiter ? »

                « Je ne crois pas. J’ai dans l’idée qu’après avoir bien tourné et retourné la question dans son esprit, il en est arrivé à la conclusion qu’il serait mieux célibataire que marié. »

                « Nous pourrions le guérir de ca mal, Mrs. Rossiter. Si je pouvais seulement l’avoir ici à Brook Park une autre semaine, je suis sûre d’y parvenir. »

                Mrs. Rossiter, toutefois, ne pouvait dire qu’elle pensait pouvoir convaincre son fils de séjourner prochainement à Brook Park.

                Une semaine plus tard, Lady Wanless parvint enfin à se frayer un passage jusqu’au Major chez les Horse Guards –  mais sans beaucoup de succès. Je rapporterai seulement au lecteur les derniers mots de cet entretien, tels qu’ils furent prononcés par Lady Wanless et le gentleman.

                « Devrai-je donc voir ma fille mourir le cœur brisé ? » dit Lady Wanless, son mouchoir devant les yeux.

                « J’espère que non, Lady Wanless, mais quelle que soit la cause de sa mort, je n’en serai pas responsable. » Et tandis qu’il parlait, il fronçait le sourcil d’une façon qui fit peur à Lady Wanless elle-même.

                Tandis qu’elle rentrait à Slowbridge cet après-midi-là, puis à Brook Park, elle décida qu’il fallait maintenant considérer l’affaire comme terminée. Il n’y avait plus aucun terrain où livrer bataille. Avant d’aller se coucher, le soir, elle envoya chercher Georgiana. « Ma chère enfant » dit-elle, « cet homme n’est pas digne de vous. »

                « Je l’ai toujours su » dit Georgiana.

                Et ainsi se termina ce petit épisode des aventures de la famille Wanless.

                CHAPITRE X. L’OISEAU QUI TAPAIT A LA FENETRE

                 

                L’oiseau qui était entré par la fenêtre et avait été bien accueilli, mais il était reparti sans montrer la moindre gratitude. Il pouvait bien revenir cogner du bec à la fenêtre, il ne recevrait plus la moindre miette d’amour. Alice, l’esprit résolu, l’avait décidé. Malgré ses allures humbles, les heures passées à repriser les chaussettes, à préparer les tartines des enfants, à pousser le landau dans les allées, il y avait une fierté chez elle, une conscience de sa dignité de femme, qui n’auraient pu être plus fortes chez une femme bien née, riche, ou à la mode. Elle ne réclamait rien. Elle  ne s’attendait pas à être admirée. Elle s’était contentée de prendre le monde tel qu’il se présentait à elle, sans penser beaucoup à l’amour. Quand John Rossiter s’était montré pour la première fois à Beetham, à son retour des Indes, et qu’il s’était montré si chaleureux – trop chaleureux – avec son ancienne camarade de jeux, elle n’avait pas pensé un seul instant qu’il pourrait devenir plus que son ancien camarade de jeux. Son cœur était trop précieux pour qu’elle le donne avec légèreté au premier venu. Puis l’oiseau était entré par la fenêtre, et sa présence avait été délicieuse, mais, même pour lui, elle n’aurait rien changé à ses manières, à moins que par chance, un jour, elle ne finisse par lui appartenir. Alors, il serait de son devoir de s’abandonner complètement à lui. Mais en attendant, même s’il lui laissait percevoir par de petites allusions que ses servitudes domestiques pourraient un jour se terminer, elle n’en accomplissait pas moins ses devoirs avec application. S’il lui plaisait de l’accompagner quand elle promenait les enfants, il était le bienvenu. S’il avait envie de la voir quand elle reprisait les chaussettes ou préparait les tartines, qu’il vienne la voir. Et s’il trouvait tout cela dégradant, alors qu’il reste chez lui.

                Et ses sentiments s’étaient développés, jusqu’à ce qu’elle se retrouve surprise, et comme qui dirait prise au piège de l’amour. Mais elle était restée calme, s’était courageusement cramponnée au landau, et son comportement était devenu un peu plus froid qu’auparavant.

                C’est alors que le Major Rossiter, comme le sait le lecteur, avait rendu deux visites à Brook Park. L’oiseau pouvait toujours frapper du bec, on ne lui ouvrirait plus jamais la fenêtre.

                Mais l’oiseau, à partir du moment où il avait fait ses bagages à Brook Park, avait décidé qu’il franchirait la fenêtre à nouveau, ou, tout moins qu’il s’y présenterait, et la frapperait du bec avec constance pour demander qu’on lui ouvre. Quand il pensait maintenant à ces deux jeunes filles, la féminité de l’une, comparée au matérialisme de l’autre, le séduisait complètement. Mais à aucun moment son cœur n’avait véritablement penché vers la jeune athlète de Brook Park. A aucun moment ou presque il n’avait été infidèle à Alice. Mais pendant un temps il avait été sensible à ce qui brille, et pendant un temps, il ne se satisfaisait plus de l’aspect plus terne de l’or pur. Il avait désormais honte de lui-même, et il savait quelle douleur il avait causée. Il avait compris, très clairement, à travers ses discussions avec le père et la mère d’Alice, et avec d’autres aussi, qu’il y avait ceux qui pensaient qu’il épouserait Alice Dugdale, et ceux qui espéraient qu’il épouserait Georgiana Wanless. Mais maintenant, enfin, il pouvait affirmer qu’aucun amour autre que celui qu’il sentait vibrer dans son cœur à présent n’aurait pu être possible. Mais il était conscient aussi qu’il aurait beaucoup à faire pour retrouver l’estime de la jeune femme. Il ne pouvait oublier le regard d’Alice et ses manières tandis qu’elle le saluait devant le portail.

                Deux mois passèrent avant qu’on ne le revît à Beetham. En fait, son devoir l’avait appelé ailleurs durant cette période, et il fit en sorte qu’on le sache à Beetham. L’information, sous une forme ou une autre, parvint jusqu’à Alice. Extérieurement, elle n’y prêta aucune attention, mais en son for intérieur, elle se disait que ceux qui se donnaient du mal pour lui faire parvenir cette nouvelle en seraient pour leurs frais. « Les hommes viennent et les hommes vont », chantonnait-elle doucement. Combien peu ils la connaissaient, ceux qui venaient à elle avec des nouvelles sur les allées et venues du Major Rossiter !

                Puis un jour, il revint. Un matin, au début du mois de décembre, le fait, incontestable, fut annoncé à table. « Le Major est au presbytère » dit la servante. Mrs. Dugdale regarda Alice, qui continuait à servir le hachis de mouton avec un calme imperturbable.

                Ensuite, on ne dit plus un mot sur lui. Le docteur avait demandé à sa femme de garder le silence, et même si elle mourait d’envie de parler, elle parvint à se contenir. Après dîner on se livra aux tâches domestiques habituelles, puis ce furent les jeux dans le jardin. Le temps était sec et clément pour cette période de l’année, si bien qu’Alice était occupée à pousser deux enfants sur la balançoire quand le Major Rossiter franchit le portail. Minnie, qui était sa favorite, se mit à courir vers lui, et il traversa lentement la pelouse jusqu’à l’arbre où était fixée la balançoire. Pour un instant, Alice s’arrêta afin de pouvoir lui serrer la main, puis elle retourna à sa place. « Si je devais m’arrêter avant que ce soit le tour de Bobby » dit-elle, « il trouverait cela injuste. »

                « Non, je trouve pas » dit Bobby. « Tu peux aller si tu veux. »

                « Mais je ne veux pas y aller, Bobby, et le Major Rossiter pourra trouver Maman dans le salon », et un moment Alice envisagea même de mettre son chapeau et de quitter les lieux. Puis elle se dit que fuir serait manquer de courage. Elle n’allait pas partir chaque fois que cet homme viendrait. N’avait-elle pas une fois pour toutes décidé en son for intérieur qu’il n’était rien pour elle ? Alors elle se mit à balancer les enfants, très posément, afin de se convaincre que la visite du jeune homme ne l’avait pas perturbée.

                Dix minutes plus tard, le Major était là à nouveau. Il était naturel de penser que la conversation avec Mrs. Dugdale ne le retiendrait pas trop longtemps. « Puis-je pousser l’un des enfants un moment ? » demanda-t-il.

                « Eh bien, non, je ne crois pas. C’est ma façon de faire de l’exercice, et je n’y renonce jamais. »

                Mais Minnie,  qui savait ce que le robuste bras d’un homme pouvait faire, fut intraitable, et le Major prit possession de la balançoire.

                Et soudain, il s’arrêta. « Alice » dit-il, je veux que vous veniez faire un tour avec moi sur la route. »

                « Je ne sors pas aujourd’hui » dit-elle. Sa voix était ferme et bien contrôlée, mais ses joues s’empourprèrent légèrement.

                « Mais je vous le demande expressément. Vous devez venir aujourd’hui. »

                Elle n’avait qu’un instant pour réfléchir, mais elle prit cet instant pour reconsidérer la chose. Si le jeune homme décidait de lui parler sérieusement, elle devait l’écouter – une fois et une seule. Il avait le droit de demander cela. Lorsqu’un tel oiseau vient frapper du bec de cette façon, il faut lui prêter une certaine attention. Alors elle mit son chapeau, et passant devant lui, elle ouvrit le portail et s’engagea le long de la route en s’éloignant du village. Pendant quelque temps il ne parla pas, et ce fut elle qui la première lui dit : « Je ne peux rester dehors bien longtemps, Major Rossiter, alors s’il y a quelque chose… »

                « Il y a quelque chose, Alice. » Bien sûr, elle le savait, mais elle était résolue. Résolue ! Chaque moment de sa vie, depuis qu’ils s’étaient séparés, n’avait-il pas été consacré à renforcer cette résolution ?  Chaque coup d’aiguille dans le calicot n’avait fait que renforcer sa détermination ! Et maintenant il était là. Oh, comme il était doux de l’avoir là, du temps où ses résolutions étaient d’une toute autre nature ! Mais elle avait été punie pour cela, et était maintenant assez forte pour prévenir de futures souffrances. « Alice, il vaut mieux dire les choses simplement. Je vous aime, et vous ai toujours aimée de tout mon cœur. » A ce moment, Alice fronça légèrement les sourcils et affermit ses pieds sur le sol, mais elle ne dit pas un mot. Oh, si seulement cela était arrivé plus tôt, quelques semaines plus tôt !

                « Je sais ce que vous allez me dire, mais je voudrais que vous m’écoutiez, si c’est possible, avant de le dire. Je vous ai donné des raisons d’être fâchée contre moi. »

                « Oh, non ! » s’écria-t-elle, l’interrompant.

                « Mais je n’ai jamais été un seul instant infidèle envers vous. Vous sembliez me mépriser. »

                « Et si tel était le cas ? »

                « Cela passerait. Si vous me méprisez maintenant, je pourrai le supporter. Et même si vous me disiez en me regardant droit dans les yeux que vous ne m’aimez pas, je pourrais le supporter. Mais j’ai tant d’amour dans mon cœur, qu’il faut que je vous en parle. Jour et nuit, il m’emplit entièrement. Je ne peux penser à rien d’autre. Je rêve que je tiens votre main dans la mienne, mais quand je m’éveille je pense que cela ne sera jamais. »

                Sur le moment, elle eut la tentation de laisser glisser ses doigts dans les mains du jeune homme, mais elle ne fit que joindre ses deux mains entre elles, afin qu’aucun doigt rebelle ne s’aventure dans cette direction et ne la trahisse. « Si vous ne m’avez jamais aimé, si vous n’avez jamais pu m’aimer, dites-le-moi, et je partirai. » Elle aurait dû parler alors, à l’instant, mais elle ne fit que laisser aller son pied sur le gravier en restant silencieuse. « Que je sois puni me semble mérité. Que la punition s’étende à nous deux, voilà qui ne serait pas juste. »

                Elle ne voulait pas le punir, elle ne voulait que se montrer brave. Si se montrer ferme ne revenait qu’à le rendre malheureux, alors était-il juste qu’elle soit ferme ? Il serait bien dommage qu’après s’être tant fortifiée, elle succombe au premier mot, mais pour son salut à lui, pour son salut à lui, ne pourrait-elle pas supporter même cela ? « Si vous ne m’avez jamais aimé, si vous n’avez jamais pu m’aimer, dites-le-moi, et je partirai. » Elle s’était promis de ne pas mentir, même à elle-même. S’il lui avait demandé sans détour d’être sa femme, elle aurait pu répondre qu’elle ne le serait pas. La voie, ensuite, aurait été tracée toute droite devant elle. Mais que répondre à la question qu’il lui avait posée ? Pouvait-elle dire qu’elle ne l’avait pas aimé, ou même qu’elle ne l’aimait pas ?

                « Alice » dit-il, lui posant la main sur le bras.

                « Non ! »

                « Alice, pouvez-vous me pardonner ? »

                « J’ai déjà pardonné. »

                « Et  ne m’aimerez-vous pas ? »

                Elle tourna la tête vers lui dans l’intention de froncer les sourcils, mais l’intensité du regard du jeune homme était trop forte et eut raison d’elle, et une larme apparut au coin de son œil, et sa lèvre trembla, et elle réalisa enfin que sa grande résolution n’avait jamais rien représenté pour elle.

                J’ajouterai que bien avant le mariage d’Alice, Sophia et Georgiana Wanless se marièrent toutes deux – Sophia en premier, comme il se doit, au jeune Cobble, et Georgiana à Mr. Burmeston, le brasseur. Ceci, comme le lecteur pourra s’en rendre compte, était tout à fait inattendu, mais c’était un grand principe bien établi chez Lady Wanless, que ses filles devaient se marier chacune à leur tour.

                 

                 

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