(O) LAETITIA – Un crime

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    LaetitiaLaetitia
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    #154383
    LaetitiaLaetitia
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    Salut l'équipe, le récit n'est pas encore finalisé, mais j'attend votre aval, pour voir si ce texte convient. En attendant, en voici l'échantillon.Sourire

    Un crime

     

     

    Une main potelée plongea dans la cuvette d’eau glacée pour en extirper des coquillages sablonneux. L’enfant fourra sa trouvaille dans sa musette de cuir et frotta ses doigts rougis contre sa tunique de peau. Puis, il rejoignit le groupe, tout en piétinant les vermicelles de sable tracées par des lombrics aquatiques.

     

    Les autres petits taquinaient un crabe paré d’une guirlande de varech. Une adolescente malaxait un œuf de raie luisant et gluant et caressait les fourches anthracite de l’étui, tout en gardant un œil sur l’horizon.

     

    La marée descendait lentement vers la presqu’île. Il était temps de regagner le village avant que l’océan ne les rattrape. Les jeunes rassemblèrent la marmaille, immobilisèrent le groupe et dénombrèrent les petits avec leurs doigts. Puis ils les exhortèrent à courir jusqu’aux dunes, récupérèrent les palourdes égrenées dans le mouvement, et, haletant, rejoignirent les enfants hilares.

     

    Derrière les monticules de sable, émergeaient les chevelures huileuses des adultes et tout un ballet de gesticulations. Tandis qu’un trio d’hommes échangeait quelques grivoiseries, que quelques jeunes femmes s’entretenaient sur les ragots du moment, le reste du clan polissait, cueillait, raclait, remuait, ramassait, allaitait, frottait, soupirait, trouait, creusait et mastiquait.

     

    Dans une outre de peau, suspendue au-dessus d’un disque de braise, baignait un bouquet d’herbes aromatiques. Sur un grand galet grisâtre grésillait un filament de graisse isabelle entre deux filets de viande légèrement faisandée. Près du foyer ondulaient des filets de mulets, suspendus à des branches souples, comme un prélude de Montfaucon. A côté du fumoir, on éviscérait les poissons étêtés à la livrée argentée.

     

    Le village se composait d’une douzaine de huttes circulaires, recouvertes de peau de cerf. Au centre de l’agglomération se dressait une construction plus vaste. Si elle abritait le couple de caciques et leurs descendants, elle accueillait souvent le conteur, son auditoire enfantin, ainsi que les palabres d’adultes.

     

             Tiens, voilà l’Etranger !

     

    S’appuyant sur un bâton sculpté d’une tête de loup, un homme traînait ses guêtres de cuir d’un pas las. A la vue des habitants, il esquissa un sourire bonhomme, dissimulé sous la broussaille de ses poils noirs. A ses côtés trottait une bête au pelage fauve et à la langue pendante. A sa vue, les villageois, perplexes, échangèrent des regards interloqués.

     

             Salut l’Etranger ! Qu’est-ce donc que cet animal ? Il n’est pas dangereux au moins.

             Ne soyez pas effrayés, c’est mon compagnon de voyage. Il me suit, m’obéit et me protège. Approchez, vous pouvez le caresser sans crainte ! J’ai d’ailleurs tellement de choses à vous montrer et vous raconter. Mais d’abord je dois me laver.

     

    On apporta deux calebasses, une vide et une autre remplie de cendres. Tandis qu’au-dessus des braises, l’eau du ruisseau chauffait dans une baudruche de cuir, les enfants taquinaient le chien du colporteur. Le canidé, ravi, jappait et tournoyait parmi les petits, où il incarnait un monstre affamé. Dans ce mélange de crainte, de rire et d’excitation, propre aux jeux enfantins, le quadrupède tenait son rôle de croque-mitaine en happant des menottes imaginaires et en claquant ses crocs sur des mollets fantômes.

     

    Le voyageur se déchaussa, se dénuda et, les membres frissonnants, déversa un filet d’eau tiède sur son corps velu. Avec une poignée de cendre humide, il se frictionna le torse et gratta l’emplâtre de suie, sueur et peau morte.

     

     Le chef du village entreprit de lui frotter le dos et ils entamèrent une conversation. Le marchand évoqua les troupeaux de chèvres et de moutons, qui prospéraient dans les plaines du levant. Il lui expliqua comment l’on soigne et récolte certaines plantes et les travaux constants que réclame la terre. Il lui parla des galettes que l’on déguste en les tapissant de lamelles d’agneau grillé.  Enfin, on évoqua le cas de la tribu voisine surnommée Ceux-qui-parlent.

     

             J’ai bien tenté de les approcher, amorça l’Etranger, mais peine perdue, ils refusent tout contact.

             Sais-tu, lança le chef, qu’ils refusent même de laisser partir les jeunes filles ? Les frères copulent avec les sœurs, les filles ont des enfants de leurs pères. Leurs enfants sont malingres et mal formés. Ils n’ont pas plus de bon sens qu’un sanglier en rut. Vois-tu, poursuivit-il en lui raclant le dos, ils ne sont bons qu’à parler au lieu d’assurer leur subsistance.

             Et on dit qu’ils jalousent votre idole.

             Les pauvres fous ! Ils s’imaginent que c’est l’idole qui nous rend prospère. Même si je ne doute pas qu’elle nous protège, c’est le travail qui nous remplit la panse. Et à cause d’eux, nous avons dû mettre en place des tours de garde pour empêcher qu’on la dérobe. Ce soir, c’est la Rousse et la Boiteuse qui s’en occupent.

     

    Saisissant l’outre, il en versa lentement le contenu sur l’homme nu et grelottant, qui en gémit de soulagement. Se redressant, il dévoila son corps musculeux tapissé d’une toison ébène. Les femmes, pourtant peu contemplatives, dédaignant leur ouvrage, suivaient d’un air rêveur les ablutions de l’éphèbe. D’une taille de six pieds, il dépassait allégrement tous les hommes du voisinage.

     

    La peau ambrée, les yeux d’une teinte de limon légèrement bridés, le menton bardé d’une barbe laineuse, il venait de l’Orient. Il avait grandi aux abords d’un fleuve que l’on appellerait plus tard le Tigre, là, où d’ingénieux peuples avaient conquis l’animal et la plante et entamaient la révolution de l’agriculture.

     

    Depuis plusieurs millénaires, l’Homme se retrouvait enfin seul. Comme un enfant ingrat spolie sa mère sénile, il avait vaincu homo erectus, le dompteur du feu. Il avait connu, dans l’archipel indonésien, la variante pygmée d’habilis et s’était débarrassé facilement du minuscule insulaire. Mais en Eurasie, il rencontra le robuste néandertalien, un tonneau de muscle d’un quintal, aussi puissant qu’avisé. Sapiens, la créature tropicale, qui, en comparaison de son alter ego au physique de lutteur, semblait aussi longiligne qu'un Massaï, avait supplanté son rival. Robuste, intelligent et raffiné, néandertal n'avait laissé que quelques reliques de son règne par son art pariétal et quelques tombeaux. Mais dans sa défaite, il avait su transmettre à l'homme-qui-pense quelques fragments de son sang. Il y avait dans l'Etranger un peu de la face prognathe et des sourcils bosselés de l'homme fossile.

     

    Alors que le marchand tamponnait ses cuisses grelottantes avec un drap de peau, un charivari de voix féminines explosa ses tympans. Longue et frétillante comme un congre, une femme poussait des hurlements suraigus, tout en hâlant de ses bras anguleux un môme maladif et apeuré. Dans un élan de gestes désordonnés, elle lançait invectives et malédictions aux villageoises, qui la toisaient en une mimique à la fois consternée et amusée.

     

             Qui est-ce ? interrogea le colporteur.

             C’est l’Egarée. Tu ne te souviens donc pas d’elle ? Elle est partie faire sa vie au village voisin mais ils l’ont renvoyée. Dans tous les cas, évite de t’en approcher. Elle a l’esprit tortueux et cherche perpétuellement la querelle.

     

    ***

     

    Assises sur un tronc d’arbre, deux femmes contemplaient la nuit. Illuminés par le foyer, les yeux nyctalopes d’un chat sauvage roulaient sur une branche de hêtre tanguante. L’écho d’un brame tardif les fit tressaillir. La Rousse et La Boiteuse se serrèrent près du foyer.

     

    Dans la hutte, devant laquelle se tenait leur poste de sentinelle, trônait l’idole. C’était une déesse, taillée dans les défenses d’un mammouth. Le colosse n'avait plus foulé les plaines d'Europe depuis des siècles. Pour qu’un mastodonte barrisse à nouveau sur le continent, il leur faudra attendre les pachydermes belliqueux d'Hannibal. Des terreurs de leurs ancêtres, ne subsistait que cette sculpture teintée d'albâtre, plus lisse et blanche que les quenottes d'un nourrisson.

     

    L'objet représentait une femme, aux courbes capiteuses, ornée d'une coiffe voluptueuse, une sorte de fantasme baudelairien primitif.

     

    Le vent léger faisait trembler les flammes comme la carcasse d’un tremble. Sur l’humus tapissé de feuilles mortes filait une procession de musaraignes.

     

    En dépit de ses deux dents manquantes qui donnaient à son sourire un aspect risible, La Rousse était une femme plaisante, dans la force de l’âge. Plantureuse et robuste, elle arborait une poitrine large et rebondie ainsi que des cuisses rondes et musculeuses. Malgré ses atouts présageant abondance et fertilité, elle demeurait bréhaigne.

     

    Son amie La Boiteuse, svelte et même un peu frêle, avait une nombreuse progéniture. Depuis l’âge de 16 ans, elle enchaînait les grossesses sans jamais déplorer ni mort-né, ni enfant malade. A peine quelques heures après l’enfantement, elle abandonnait son sort de parturiente pour claudiquer sur la place du village, s’informant des événements survenus pendant qu’on lui extirpait le placenta. Elle avait hérité d’une guibole estropiée, au cours d’une chasse où une laye acculée avait piétiné sa mince cheville. Depuis, elle traînait son pas brinquebalant et ce surnom de boiteuse.

     

             Arrête un peu de t’occuper de l’Egarée, tança La Rousse. Tu vois bien qu’elle te prend toute ton énergie et que tu ne peux la changer. Et puis, à force de la soutenir, tu finiras par te faire des ennemis.

             Que crois-tu ? Je sais bien que cette pauvre femme est folle, mais je ne peux pas la laisser seule. Elle a besoin qu’on la rassure, qu’on éloigne d’elle ses idées démentes.

             Peut-être, mais prends garde qu’elle ne se retourne contre toi.

             J’assume. Si le corps à ses maladies, la tête aussi.

             Il ne s’agit pas de maux, mais de démons. Un esprit mauvais lui a jeté quelque sort qui la rend si irascible.

     

    Soudain, un passereau poussa un cri d'alarme; quelques piaillements énergiques et rythmés, compréhensibles pour tout oiseau, mais que les humains négligent souvent. Dans le concert de bruits nocturnes, elles n'avaient pas entendu ce langage ornithologique, signalant que quelque prédateur rôdait alentour.

     

    Un piétinement de feuilles mortes, puis le sifflement d'une flèche. La Boiteuse poussa un cri d'effroi: l'engin venait de transpercer l'orbite de la Rousse. Une seconde projection atteignit l'autre oeil. Les flèches plantées dans la chair gélatineuse semblaient un iris étiré comme du caoutchouc. La Rousse n'avait pas poussé un râle, l'attaque avait instantanément éteint tous ses sens. Le cœur, inonda encore quelques secondes ses ventricules de tout ce sang désormais inutile. Une série de convulsions parcoururent les membres de l'agonisante, puis muscles et sphincters se relâchèrent, et le cadavre s'affaissa dans les bras de son amie. Soutenant la créature molle et souillée, La Boiteuse leva la tête, incrédule.

     

    Alors, un coup de pied frappa son bas-ventre. Une douleur atroce inonda tout son corps. S’agenouillant, elle posa sa main sur son pubis Un bouillonnement d’urine rubis dévala sa paume. Une odeur nauséabonde de sel, de sang et d’ammoniaque, se mêla aux effluves douceâtres des végétaux en décomposition.

     

    Alors qu’elle tentait de se relever, à genoux comme une implorante, un fragment de roche frappa sa tête. De son crâne jaillit une bouillie d’os et de cuir chevelu, mêlée d’une nuée d’asticots roses ; des débris de cerveau.

     

    ***

     

    Pour les funérailles, le marchand eu la délicatesse de confectionner pour chaque défunte un collier de porcelaines glanées sur la plage. Les corps furent lavés et frottés de fleurs séchées et d’écorces odorantes. On déposa les deux cadavres sur un brancard de cuir épais. En tête du cortège, deux femmes et deux hommes, tête rasée et vêtements déchirés en signe de deuil, soulevèrent le fardeau pour le convoyer.

     

    Sur ses épaules, un adolescent avait hissé deux paires de bois de cerf ; la première, découverte à la fin de l’hiver, la seconde, un trophée de chasse de la Rousse. Toute la horde engendrée par La Boiteuse traînait le pas derrière les porteurs, les plus petits profitant de la lenteur de la procession pour ramasser des cailloux.

     

    Dans la fosse s’entassaient divers coquillages : buccins, huîtres, couteaux, tellines, chapeaux chinois et turritelles. Leurs entrailles de nacre explosaient comme autant de gouttelettes de lumière. Parmi les reliques de mollusques, s’éparpillaient des os rongés goulûment et des arêtes raclées avec gourmandise.

     

    Avec une tendresse douloureuse, on les disposa dans le tombeau. Genoux repliés, couronnées des bois de cerf, mains étalées dans une posture gracieuse, elles se tenaient en arrêt devant l’empire de la mort. Le groupe entonna un chant à bouche fermée. De cette litanie muette, roulaient une multitude de mélodies, formant un ressac tragique. L’océan se mêlait à la mélopée funèbre, il murmurait la mort des femmes, la perte de l’idole et la fuite de la folle.

     

    Ayant dispersé des poignées de sable dans le sépulcre, les villageois contemplèrent quelques instants encore le visage des disparues.

     

    – Quand les jours de deuil se seront écoulés, conclut le chef, il n’y aura pas de place pour la pitié.

     

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