CRAUSAZ, Bernard F. – Séduire son âme

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    Séduire son âme – Bernard F. Crausaz

    Comme chaque matin, Yuan se rendait chez son Maître. Il avait à traverser le village qu’il connaissait par cœur. Nul besoin de s’orienter, ses pieds le guidaient dans le dédale des rues étroites qui n’offraient qu’un passage d’homme. Dressées les unes contre les autres, alors que la campagne et la forêt au loin s’étendaient à perte de vue, les maisons étaient accolées pour préserver l’intimité de la vie humaine dans l’océan végétal.

    Yuan gravit la colline derrière le village et observa le vol d’une buse. Elle tournoyait, silencieuse, à la recherche d’une proie. Les montagnes, au loin, étaient recouvertes de neige. L’esprit en paix, Yuan poursuivit son chemin le long du ruisseau qui coulait au fond d’un petit ravin. Bientôt, il ne serait plus seul et il appréhendait déjà cet instant. Qu’il se sentait porté par la nature et content quand personne ne se moquait de lui !

    Au sortir de la forêt, il longea la lisière, sachant qu’il allait retrouver ses condisciples du village voisin à la jonction des chemins. Yuan se réfugia de nouveau dans la nature et explora les bordures du chemin à la recherche de plantes médicinales pouvant lui donner le courage de braver le monde humain pesant, lourd et cruel. L’estime qu’il avait de lui-même ne volait pas plus haut que les touffes d’herbes. Il avait à essuyer quotidiennement des rebuffades.

    Il suivit bientôt un papillon au motif intrigant qui voletait de calice en calice.

    – Voilà la liberté, pensa-t-il. Et qui plus est, avec sa beauté, personne n’aurait jamais l’idée de le dénigrer. Rien de comparable avec mon propre corps qui n’est que le véritable reflet de l’indigence de mon âme.

    Il considérait qu’il était une larve méprisable et il espérait réussir, un jour, à dépasser le stade de la chrysalide et à se métamorphoser en un magnifique papillon que tous accepteraient, voire que tous aduleraient.

    Ce n’est qu’ainsi que le cœur de Llana s’ouvrirait à lui…

    – Yuan, dépêche-toi, tu vas te faire sonner les cloches par Le Maître !

    Xuan bouscula Yuan qui tomba au sol.

    Le groupe de ses condisciples qui l’attendait à la croisée des chemins, s’esclaffa.

    Xuan lui tendit la main et la retira quand Yuan l’attrapa. Ce dernier retomba lourdement.

    – Regarde comme il est sot, Llana, à chaque fois, il se fait avoir.

    Le cœur de Yuan s’embruma davantage. La conquérir devenait encore plus illusoire. Jamais il ne tiendrait tête à ses compagnons et, jour après jour, la belle devait se désintéresser un peu plus de lui.

    Yuan tenta de distancer le groupe, en vain. Une fois pendus à ses basques, les autres ne le lâchaient plus d’une semelle. Yuan devenait le seul sujet de leur conversation.

    Malheureusement, à son détriment.

    Le Maître Wuan dispensait à ses disciples un enseignement que beaucoup, y compris Yuan, avaient de la peine à suivre. Malgré tout, son Maître ne l’écartait pas du groupe, même si Xuan demeurait son préféré. Yuan savait qu’il n’obtiendrait pas l’Elévation, l’honneur ultime qui donnait accès à une école où l’on formait d’éminents philosophes.

    Ce matin-là, Wuan leur enseigna la quintessence de sa philosophie. Yuan se sentait revivre en l’écoutant et se mit à rêver. Dans ses visions, il prenait l’apparence d’un nouvel homme, sa vie recommençait à zéro et ses anciens problèmes avaient disparu ; Llana l’adorait, et quant à Xuan, il se tenait à distance, empreint d’une vénération respectueuse.

    – Pour acquérir le respect de soi-même et des autres, il faut d’abord parvenir à séduire son âme… sa propre âme, avait terminé Wuan.

    Sur le trajet du retour, Yuan n’avait cessé de méditer cette phrase. Elle lui donnait l’esquisse d’une solution, mais il ne savait comment séduire son âme. Et voilà la question qui le turlupinait : « Comment séduire mon âme ? » Surtout que Le Maître s’était bien gardé d’être précis : « A chacun de le découvrir par soi-même ! », avait-il ajouté. Son discours sur l’âme humaine avait été exhaustif, mais Yuan n’était pas capable de percevoir la sienne. Déçue, l’avait-elle abandonnée ?

    Son âme l’a quitté ! Yuan en était persuadé. Voilà pourquoi la vie était devenue désagréable et qu’il ne recevait pas de considération. Il saurait réagir dès le lendemain. Il répondrait à la force par la force, Xuan n’avait qu’à bien se tenir ! C’est vers lui que se tourneraient alors les désirs de Llana !

    Au petit matin, Yuan s’extirpa de sa couche, bien décidé à riposter. Il ne parut pourtant pas plus beau dans le miroir que lui tendit sa mère, pour qu’il attache ses cheveux, mais rien ne pouvait ébranler sa résolution. Il fonça alors sur le chemin de l’école, négligeant la nature et sa méditation coutumière.

    A la croisée des chemins, il fut étonné de voir que Xuan l’attendait, seul. Bon ou mauvais présage ? En tout cas, cela ne calma pas ses ardeurs.

    ************

    Xuan arriva à l’école en sueur. Une minute de plus avec cet imbécile de Yuan et il aurait été en retard ! Là où ce dernier gisait, il ne risquait plus d’arriver à l’heure. Donc, exclusion de l’école. Tant pis pour lui.

    Yuan n’arrivait pas à se dépêtrer des lianes qui le maintenaient tête en bas, pendu à une branche d’arbre. Xuan avait été le plus fort ! C’en était fini de lui et de ses rêves de séduire son âme. Ternie et noircie, elle devait s’apprêter à le quitter, et Yuan pourrait l’aider en finissant ses jours, car la honte n’aime pas la lueur du jour.

    A force de balancements, cependant, la liane finit par céder. Yuan tomba lourdement sur le sol. La matinée était tellement avancée qu’il ne valait plus la peine de courir à l’école pour se faire entendre signifier son renvoi. Yuan partit donc à l’opposé et progressa à travers la forêt.

    Qu’il était difficile de sentir son âme ! Personne ne lui avait jamais dit comment la reconnaître. Certains prétendaient qu’on en avait une, ce dont Yuan doutait, d’autres prétendaient qu’on en était une.

    Yuan percevait d’autant plus la présence de la forêt qu’il s’enfonçait en son cœur. Sa force apaisante lui avait redonné un léger sourire, le goût à l’existence. Yuan n’avait rien à redire envers la vie, tant qu’elle lui conférait joie et bonheur. Par contre, quand elle le conduisait vers la mort, comme le jour où il avait eu à pleurer la disparition de son grand-père, ou vers les échecs, comme ceux qu’il avait à endurer constamment, il la dédaignait.

    Yuan se demanda comment les arbres s’y prenait pour être aussi agréables. Aucune animosité, ils respiraient la tranquillité et la sérénité, malgré les bûcherons, les tempêtes et les incendies.

    – Ils sont fiers d’être ce qu’ils sont… la simplicité d’esprit.

    Yuan se remémora les paroles du Maître. Il n’avait pas tort. En fait, les arbres acceptaient leur condition et ne se lamentaient pas.

    Yuan parvint à une clairière. Les rayons du soleil caressaient la luzerne qui scintillait des dernières gouttes de rosée, heureuse de resplendir aux couleurs de l’arc-en-ciel, comme la jeune fille s’apprêtant pour son premier rendez-vous galant.

    – Et pourtant, songea Yuan, ce n’est que de la luzerne…

    Il observa la forêt et se sentit à la fois grand et petit.

    – Oui, mais moi qui déconsidère la luzerne et moi-même, qui suis-je véritablement ?

    Yuan avait toujours dénigré la force brutale et les gens qui l’utilisent à mauvais escient. A croire qu’elle ne représentait pas la vie avec un grand V ni la liberté à ses yeux, mais limites et contraintes.

    Yuan s’aperçut qu’il avait faim et regarda le soleil qui avait entamé son déclin journalier depuis quelques heures. La fin de l’école approchait. Y retourner ? Non. Mais il faudrait songer à rentrer au village avant la nuit. Le pire, c’est qu’il ignorait à quelle distance de celui-ci il se trouvait. Auparavant, c’eut été un drame, mais plus aujourd’hui.

    Un magnifique papillon se posa sur son nez.

    Yuan le reconnut immédiatement à ses motifs : le papillon du chemin. Il loucha pour mieux l’observer.

    Son âme avait dû élire domicile dans ce sublime papillon. Il en était fier. Elle devait être intelligente, belle, plaisante et pleine d’allant !

    En fait, tout ce qu’il désirait être et qu’il ne s’était jamais permis d’être.

    Le papillon disparut. Yuan crut perdre conscience.

    Des cris d’enfants le tirèrent de sa torpeur. Yuan se leva et franchit les derniers bosquets pour se retrouver sur le chemin de l’école, juste devant le groupe, emmené par Xuan. Yuan contempla Llana. Quelle était belle !

    – Regardez, fit Xuan, voilà Yuan, qui ne sera jamais un érudit !

    Et il partit d’un éclat de rire, qui cessa bien vite devant le regard souriant de Yuan.

    – J’adore ton humour, fit Yuan, heureusement, car, sans toi, la vie serait bien morose. Tu amuses ta cour et tu m’amuses ; c’est dommage, on ne se verra plus.

    Médusé, Xuan observa Yuan traverser le groupe et prendre le chemin de l’école.

    – Je vais aller faire mes adieux au Maître. Adieu mon ami, mes amis… Chère Llana, tu es la plus belle des jeunes filles que mes yeux aient jamais admirées, je te souhaite tout l’amour du monde.

    Yuan se retourna et força le pas vers l’école.

    – Entre, je t’attendais, Yuan, fit le Maître.

    Yuan s’exécuta.

    Tu as pris une sage décision, Yuan, dit le Maître qui paraissait avoir tout deviné. Dommage, cependant, nous perdons un bon élève, ce que tu aurais été, et loyal, et juste, et brave. Je t’ai préparé une lettre de recommandation pour celui qui fut mon Maître. Il saura te guider sur la voie de la sagesse.

    Yuan retrouva ses esprits qu’une fois sorti de l’enceinte de l’école. Il gambada alors sur le chemin du retour. C’était mieux qu’un renvoi, une Elévation !

    Il faillit percuter quelqu’un de plein fouet.

    – Pardon, murmura-t-il avant de la reconnaître.

    Llana ouvrit ses bras et l’enlaça, lui chuchotant à l’oreille : « As-tu lu la lettre ? ». Perplexe, Yuan ne comprit pas ce le sens de sa question.

    – Lis-la, fit-elle, impatiente.

    La lettre citait le nom de deux élèves élevés : Llana et Yuan.

    – Oui, on sera ensemble ! fit Yuan, émerveillé.

    Llana leva doucement les yeux vers lui.

    – Oui, pour la vie…

    Et ils s’embrassèrent.


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