GILMAN, Charlotte Perkins — La Chaumièrette

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      La Chaumièrette

      par Charlotte Perkins Gilman

      titre original The Cottagette, nouvelle parue dans The Forerunner, volume 1, n° 10 – Août 1910

      traduction de l’anglais par Gaëlle pour LittératureAudio

      — Pourquoi pas ? dit M. Mathews. Elle est bien trop petite pour une maison, trop jolie pour une cabane, trop « insolite» pour une chaumière.
      Chaumièrette, absolument, dit Loïs, en s’asseyant sur une chaise du porche. Mais elle est plus grande qu’il n’y paraît, M. Mathews. Est-ce qu’elle te plait, Malda ?

      J’en étais enchantée. Plus qu’enchantée, même. C’était une minuscule coquille en bois brut fraîchement taillé qui émergeait de sous les arbres, la seule maison en vue, à l’exception au loin des taches blanches de quelques fermes éloignées et d’un petit village vagabondant dans la vallée traversée par la rivière. Elle était posée sur la prairie, sans route, sans même un chemin, près des bois sombres qui ombrageaient les fenêtres à l’arrière.
      — Et pour les repas ? demanda Loïs.
      — Pas plus de deux minutes de marche, lui assura-t-il. Et il nous montra un petit chemin dissimulé entre les arbres conduisant jusqu’à la salle où les repas étaient servis.
      Nous discutâmes, nous examinâmes en détail les lieux, nous nous exclamâmes d’enthousiasme. Loïs serrait ses jupes de pongé autour d’elle – nul besoin pourtant d’être si prudente, il n’y avait pas là un grain de poussière — et nous nous décidâmes finalement à la prendre.
      ***
      Je n’avais jamais vraiment connu la joie et la paix de vivre avant cet été béni à High Court. C’était un endroit montagneux, assez facile d’accès, mais étrangement grand, calme et loin de tout une fois sur place. La responsable de l’établissement était une femme excentrique nommée Caswell, une passionnée de musique qui tenait une école d’été de musique et des “arts supérieurs”. Des personnes malveillantes, qui n’y avaient pas été acceptées, appelaient l’endroit “High C”. J’aimais beaucoup la musique, et je gardais habituellement mes pensées pour moi, qu’elles soient supérieures ou futiles, mais cette “Chaumièrette”, je l’aimais vraiment sans réserve. Elle était si petite, si neuve et propre, ne sentant que l’odeur de ses planches fraîchement rabotées, pas même vernies.
      Il y avait, dans cette minuscule maison, une grande pièce et deux petites. Pourtant, de l’extérieur on ne l’aurait pas cru, elle paraissait si petite. Mais si exigüe qu’elle était, elle abritait un trésor : une vraie salle de bain dont l’eau provenait des sources de la montagne. Nos fenêtres s’ouvraient à l’arrière sur le vert ombragé, le brun doux, les bois tranquilles étoilés de fleurs et habités par les oiseaux. Par contre devant, nous avions une vue dégagée vers d’autres comtés, au-delà d’une rivière lointaine dans un autre État, loin, très loin de là — c’était comme être assise sur le toit de quelque chose, quelque chose d’immense. La végétation s’étendait jusqu’au seuil de la porte, jusqu’aux murs même — seulement ce n’était pas que de l’herbe, mais un cortège de fleurs tel que je n’avais jamais imaginé qu’il puisse en pousser en un seul endroit. Il fallait marcher un bon bout de chemin à travers la prairie, en laissant sa propre trace étroite et à peine marquée dans l’herbe, pour atteindre la route reliant la ville en contrebas. Mais dans les bois se trouvait un petit chemin, clair et large, par lequel nous allions pour prendre nos repas.
      En effet nous mangions avec des musiciens très philosophes, et des philosophes très musiciens, dans leur réfectoire tout proche. Ils ne l’appelaient pas réfectoire, terme qui n’était ni supérieur ni musical ; ils l’appelaient “La Calceolaria”. Il y avait beaucoup de calcéolaires dans les environs. Et d’ailleurs peu m’importait le nom qu’ils lui donnaient, tant que la nourriture y était bonne — elle l’était — et les prix raisonnables — ils l’étaient aussi. Ces gens étaient extrêmement intéressants, certains d’entre eux du moins ; enfin, tous l’étaient bien plus que des compagnons d’été habituels. Quoi qu’il en soit, quand bien même aucun d’eux n’aurait été réellement intéressant, cela n’aurait eu aucune importance pour moi dès lors que Ford Mathews était présent. C’était un journaliste, ou plutôt un ancien journaliste devenu ensuite rédacteur pour des magazines, avec des livres en projet. Il avait quelques amis à High Court ; il aimait la musique, il aimait l’endroit, et il nous aimait bien. Loïs l’aimait bien également, naturellement. Et moi aussi, assurément. Il avait pris l’habitude de venir nous voir le soir, de s’asseoir sous notre porche et de parler. Il venait aussi pendant la journée et nous faisions alors de longues promenades ensemble. Il avait installé son atelier dans une petite grotte des plus charmantes, non loin de chez nous — le pays par là-bas est plein de corniches et de creux dans les roches — et il nous invitait quelques fois à prendre le thé dans l’après-midi, qu’il préparait sur un feu de camp.
      Loïs était sensiblement plus âgée que moi, mais non pas tout à fait vieille — on lui aurait donné dix ans de moins que ses trente-cinq ans. Je ne lui ai jamais reproché de le taire, je ne l’aurais jamais mentionné moi-même, en aucune circonstance. Et cependant il me semblait qu’ensemble nous formions une sorte de famille tout à fait convenable et solide. Elle jouait magnifiquement bien, il y avait un piano dans notre pièce principale. Il y avait aussi des pianos dans plusieurs autres petits cottages alentour, mais trop éloignés pour que nous puissions les entendre. Quand il y avait du vent, nous captions de temps à autre des bribes de musique. Mais en général, tout était calme, heureusement calme, autour de nous. Pourtant, la Calceolaria n’était qu’à deux minutes de chez nous — avec nos imperméables et nos bottes de caoutchouc, nous n’avons jamais hésité à y aller.

      Nous vîmes beaucoup Ford, et je commençai à me sentir attirée par lui, c’était plus fort que moi. Il était grand. Pas tant en nombre de livres et de pouces, mais c’était un homme qui voyait grand et qui avait de la poigne, avec de l’ambition et de la volonté. Il ferait de grandes choses. Il me semblait qu’il les faisait déjà, ce n’était pourtant pas le cas. Il disait que c’est comme couper des marches dans un mur de glace : il faut le faire, mais la route est encore longue. Il s’intéressait également à mes travaux, ce qui est inhabituel pour un homme de lettres. Mon travail pourtant, ce n’était pas grand-chose. Je faisais de la broderie et je dessinais. C’est tellement plaisant ! J’aime m’inspirer des fleurs, des feuilles et de tout ce qui m’entoure ; parfois je les représente de manière stylisée, d’autres fois je les peins telles qu’elles sont, dans de doux points de soie. Tout autour de nous ici, il y avait toutes ces petites choses dont j’avais besoin. Il y avait aussi, c’est le plus important, ce qui fait que l’on se sent fort et capable de faire du beau travail : cette amie avec laquelle je vivais si heureuse, ce paysage féerique rempli de soleil et d’ombre, immense, à perte de vue, et le confort délicat de la Chaumièrette. Nous n’avions jamais à nous soucier des tâches domestiques, jusqu’à ce que le doux frisson musical du gong japonais traverse les arbres et que nous trottions vers la Calceolaria.
      Je crois que Loïs le sut avant moi. Nous étions amies depuis longtemps, nous nous faisions confiance, et elle avait de l’expérience.
      — Malda, dit-elle, regardons la réalité en face et soyons rationnelles.
      Il était étrange que Loïs fût tout à la fois si rationnelle et si musicienne ; mais elle l’était pourtant, et c’était l’une des raisons pour lesquelles je l’aimais tant.
      — Tu es en train de tomber amoureuse de Ford Mathews, tu sais ?
      Je répondis que oui, il me le semblait bien.
      —T’aime-t-il ?
      Ça, je ne le savais pas.
      — Ce n’est que le début, lui dis-je. C’est un homme, je crois qu’il a une trentaine d’années, il connaît mieux la vie et a probablement déjà été amoureux avant – ce n’est peut-être rien de plus que de l’amitié pour lui.
      — Penses-tu que cela ferait un bon mariage ? me demanda-t-elle.
      Nous avions souvent parlé d’amour et de mariage, et Loïs m’avait aidé à me forger une opinion – la sienne était très précise et tranchée.
      — Mais oui, s’il m’aime, dis-je. Il m’a beaucoup parlé de sa famille, de bons fermiers de l’Ouest, de vrais Américains. Il est fort et en bonne santé — on devine qu’il a une vie saine, à ses yeux et sa bouche. Les yeux de Ford étaient comme ceux d’une fille, le blanc de ses yeux était particulièrement clair. Les yeux de la plupart des hommes, quand on les observe avec un œil critique, ne sont pas comme cela. Leurs yeux vous regardent d’une manière très expressive, mais quand vous les étudiez de près, en tant que tels, ils ne sont pas très beaux. J’aimais l’allure de Ford, mais je l’aimais, lui, plus encore. Je lui répondis donc que, pour autant que je l’imaginais, oui, ce serait sans doute un bon mariage — si cela en faisait jamais un.
      — À quel point l’aimes-tu ? me demanda-t-elle.
      Je n‘aurais su le dire – sûrement beaucoup, mais il ne me semblait pas que cela me tuerait de le perdre.
      — L’aimes-tu assez pour faire quelque chose qui te gagnerait son cœur — pour te mettre vraiment en valeur dans ce but ?
      — Eh bien, oui, je crois que oui. S’il s’agit de quelque chose que j’approuve. Que veux-tu dire ?
      Alors Loïs me dévoila son plan. Elle avait été mariée — un mariage malheureux, dans sa jeunesse. Il était rompu depuis des années, elle m’en avait déjà parlé il y a longtemps, et elle m’avait dit qu’elle ne regrettait pas la souffrance et la séparation, parce que cela lui avait donné de l’expérience. Elle avait retrouvé son nom de jeune fille, et sa liberté. Elle m’aimait tellement qu’elle voulait me faire profiter de son expérience — sans la souffrance.
      — Les hommes aiment la musique, dit Loïs. Ils aiment avoir des conversations intelligentes, ils apprécient la beauté, bien sûr, et…
      — Alors ils devraient t’aimer ! l’interrompis-je.
      C’était effectivement le cas. Je connaissais plusieurs hommes qui avaient voulu l’épouser, mais elle avait dit « une fois, ça suffit ». D’ailleurs je ne pense pas que cela aurait fait de “bons mariages”.
      — Ne fais pas l’enfant, dit Loïs, je suis sérieuse. Ce qui leur importe le plus, à la fin, c’est le confort domestique. Bien sûr, ils peuvent tomber amoureux de n’importe qui, mais celle qu’ils veulent épouser, c’est une femme au foyer. Or, nous vivons ici d’une manière idyllique, tout à fait propice à tomber amoureux, mais pas à donner la tentation du mariage. Si j’étais toi — si j’aimais vraiment cet homme et que je souhaitais l’épouser — je ferais de cet endroit un foyer.
      — En faire un foyer ? Mais pourquoi, c’est un foyer. Je n’ai jamais ailleurs été plus heureuse de ma vie. Que diable veux-tu dire, Loïs ?
      — Une personne pourrait être heureuse dans une montgolfière, je suppose, répondit-elle, mais cela n’en serait pas pour autant un foyer. Ford vient ici, il s’assoit pour parler avec nous ; c’est un endroit calme, féminin et attirant. Puis alors nous entendons ce grand gong à la Calceolaria, et nous allons toute affaire cessante à travers les bois humides — le charme est rompu. Tu pourrais cuisiner, par exemple.
      Je savais cuisiner. Je cuisinais excellemment. Ma chère maman m’avait rigoureusement enseigné toutes les branches de ce que l’on appelle aujourd’hui les “arts domestiques” ; je ne refusais pas ces tâches, si ce n’est que cela m’empêchait de faire autre chose. Et l’on n’a pas de si belles mains lorsque l’on fait la cuisine et la vaisselle. J’avais besoin de protéger mes mains pour mes travaux d’aiguille. Mais s’il s’agissait de plaire à Ford Mathews…
      Loïs continua calmement :
      — Mlle Caswell nous installerait une cuisine en un rien de temps, elle l’a dit, tu sais, quand nous avons pris le cottage. Beaucoup de gens tiennent une maison ici, nous pouvons le faire si nous le voulons.
      — Mais nous ne le voulons pas, répondis-je, nous ne l’avons jamais voulu ! Le charme même de cet endroit, c’est qu’il n’y a jamais eu de cuisine à faire. C’est vrai pourtant, comme tu le dis, que ce serait plus confortable par une nuit humide, nous pourrions avoir de délicieux petits dîners, et le garder ici…
      — Il m’a dit qu’il n’avait jamais eu de foyer véritable depuis ses dix-huit ans, dit Loïs.

      C’est ainsi que nous en vînmes à installer une cuisine dans la Chaumièrette. Des hommes la montèrent en quelques jours, juste un appentis avec une fenêtre, un évier et deux placards. C’est moi qui faisais la cuisine. Nous avions de bons produits ici, c’était indéniable : du bon lait frais, des légumes surtout, les fruits et la viande étaient difficiles à trouver dans cette région, mais nous nous débrouillions bien. Moins vous avez, plus vous devez vous débrouiller — il faut du temps et de l’intelligence, c’est tout. Loïs aime faire le ménage et la cuisine, mais cela abîme ses mains pour la pratique de son instrument, elle ne peut donc pas le faire, et j’y étais parfaitement disposée — c’était dans mon propre intérêt. Ford semblait apprécier, il venait souvent et goûtait mes plats avec un plaisir indéniable. J’étais donc enchantée, même si cela nuisit beaucoup à mon propre travail de broderie. Je travaille toujours mieux le matin. Mais évidemment les tâches ménagères doivent également être faites le matin. Il est étonnant de voir la quantité de travail qu’il y a dans la plus petite des cuisines ! Vous n’y entrez que pour une minute, y voyez ceci et encore cela à faire, et votre minute est devenue une heure avant que vous ne le sachiez ! Lorsque j’étais enfin prête à m’asseoir, la fraîcheur du matin avait disparu. Auparavant, lorsque je me réveillais, je ne sentais que l’odeur de bois propre de la maison, et celle si fraîche de l’extérieur. Maintenant, je sentais l’odeur de la cuisine dès mon réveil. Un poêle à pétrole sent un peu, à l’intérieur comme à l’extérieur de la maison. Et aussi l’odeur du savon — enfin, vous savez comme cela rend la pièce différente, si vous cuisinez dans une chambre à coucher ? Auparavant notre maison n’était que chambre et salon.
      Nous faisions aussi notre pain — celui du boulanger était vraiment très mauvais. Ford appréciait particulièrement mon pain brun complet, mes petits pains chauds et mes gâteaux. Cela me faisait plaisir de lui préparer à manger, mais cela réchauffait la maison et me donnait chaud. Je ne pouvais pas beaucoup travailler — à ma propre activité — les jours de cuisson. Et quand enfin je m’y mettais, des paysans passaient avec toutes sortes de choses — du lait, de la viande, des légumes — ou des enfants avec des baies. Ce qui m’affligeait le plus, c’était les traces de roues qu’ils laissaient sur notre prairie. Cela devint assez vite presque une route — c’était naturel, bien sûr, mais cela me déplaisait beaucoup car je perdis cette sensation merveilleuse d’être au bout du monde et de pouvoir regarder au-loin. Nous n’étions plus qu’une perle sur un fil comme les autres maisons. Mais j’aimais vraiment cet homme, et j’aurais fait plus encore pour lui plaire. Nous ne pouvions plus non plus partir en excursion aussi librement qu’avant : pour préparer les repas, il faut bien que quelqu’un soit présent et reçoive les provisions lorsqu’elles arrivent. Quelquefois, Loïs restait à la maison, elle se proposait toujours. Mais la plupart du temps c’était moi qui restais. Je ne pouvais pas la laisser gâcher son été pour moi. Et Ford aimait assurément ma cuisine.
      Il était si souvent chez nous que Loïs dit qu’elle pensait qu’il vaudrait mieux avoir une personne plus âgée avec nous. Que sa mère pourrait venir si j’en étais d’accord, et pourrait bien sûr nous aider aux tâches ménagères. Cela parut raisonnable, et sa mère vint. Je n’aimais pas beaucoup la mère de Loïs, Mme Fowler, mais cela commençait à paraître un peu trop évident que M. Mathews mangeait chez nous plus qu’à la Calceolaria. Il y avait d’autres hommes, évidemment, beaucoup d’autres qui passaient, mais je ne les y encourageais pas vraiment, cela me donnait tellement plus de travail. Ils venaient pour le dîner, puis nous avions des soirées musicales. Certains d’entre eux proposaient bien de m’aider à faire la vaisselle, mais une nouvelle main dans la cuisine n’est pas d’une grande aide, je préférais la faire moi-même puisque je savais où ranger les plats. Ford, lui, ne semblait jamais vouloir essuyer la vaisselle, alors que lui, j’aurais aimé qu’il le fasse.
      Ainsi Mme Fowler vint. Loïs et elle durent partager la même chambre — et elle fit réellement une grande partie du travail, c’était une vieille dame très active. La maison devint alors bruyante. Je suppose que l’on entend plus les bruits d’une autre personne dans une cuisine que les siens – et nos murs n’étaient que des planches. Elle balayait plus souvent que nous aussi. Je ne crois pourtant pas qu’il était nécessaire de balayer beaucoup dans un endroit si propre. Et elle faisait les poussières tout le temps, ce qui était parfaitement inutile à mon avis. Je continuais à faire la plus grande partie de la cuisine, mais je pouvais sortir plus souvent pour dessiner dans la nature, et me promener. Ford allait et venait continuellement, et il me semblait qu’il se rapprochait vraiment de moi. Qu’est-ce donc qu’un seul été de travail inachevé, de bruit, de saleté, d’odeur et de la préoccupation constante du prochain repas, comparé à une vie d’amour ? De plus, s’il m’épousait, il faudrait toujours que je fasse cela, et je ferais mieux de m’y habituer dès à présent. Loïs me rendait satisfaite, en me répétant les compliments que Ford faisait sur ma cuisine. “Il l’apprécie beaucoup”, me disait-elle.

      Un jour, il vint assez tôt et me demanda de l’accompagner jusqu’au Pic de Hugh. C’était une belle excursion, qui prendrait toute la journée. J’hésitai un peu : nous étions lundi, et Mme Fowler pensait qu’il était moins coûteux, plutôt que de faire venir une femme pour la lessive, que nous la fassions, mais cela nous faisait clairement plus de travail.
      — Que nous importe, dit-il, que ce soit le jour de la lessive, du repassage ou de quelque sottise de cette vieille femme ? C’est le jour de notre promenade, voilà ce que c’est.
      Vraiment l’air était doux et frais — il avait plu dans la nuit — et le temps était particulièrement clair.
      — Venez ! dit-il. Nous pourrons voir jusqu’à Patch Mountain, j’en suis certain. Il ne pourra jamais y avoir de meilleur jour.
      — Quelqu’un d’autre nous accompagne ? demandai-je.
      — Personne. Il n’y aura que nous deux. Venez.
      J’acceptai bien volontiers, et suggérai seulement :
      — Attendez, laissez-moi préparer quelque chose pour le déjeuner.
      — Je ne vous attendrai que le temps que vous mettiez un knickers et une jupe courte, dit-il. Le déjeuner est prêt dans mon sac à dos. Je sais combien de temps il vous faut, à vous autres femmes, pour préparer des sandwichs et quelques petites choses.
      Nous fûmes partis après à peine dix minutes, le pied léger et heureux, et la journée fut en tout point ce que l’on pouvait en attendre. Le déjeuner qu’il avait apporté, et qu’il avait fait lui-même, était également parfait. J’avoue qu’il avait meilleur goût que ceux que je préparais moi-même, mais peut-être était-ce l’effet de la marche. Lorsque nous fûmes presque redescendus, nous nous arrêtâmes près d’une source sur une large corniche, et nous fîmes du thé, comme il aimait à le faire en plein air. Nous regardâmes le soleil se coucher à l’une des extrémités du monde, et la lune ronde se lever à l’autre, s’éclairant doucement l’un l’autre. C’est alors qu’il me demanda d’être sa femme. Nous étions très heureux !
      — Mais il y a une condition ! me dit-il d’un seul coup, se redressant et prenant un air très féroce. Vous ne devez plus cuisiner !
      — Quoi ! Il ne faut plus que je cuisine ?
      — Non, dit-il, vous devez y renoncer – pour moi.
      Je le regardai fixement, l’air stupide.
      — Oui, je suis au courant, poursuivit-il, Loïs me l’a dit. J’ai passé beaucoup de temps avec Loïs, depuis que vous vous êtes mise à cuisiner. Et puisque j’aimais à parler de vous, j’ai évidemment appris beaucoup de choses. Elle m’a raconté comment vous avez été élevée, et combien votre instinct domestique était fort. Mais bénissez votre âme d’artiste, ma chère, vous avez d’autres qualités !
      Puis il sourit assez curieusement et murmura « Car lorsque l’oiseau voit le chasseur, c’est en vain que celui-ci jette le filet »
      — Je vous ai observée tout l’été, chérie, continua-t-il, cela ne vous convient pas. Bien sûr, vos plats ont bon goût — mais les miens aussi ! Je suis moi-même plutôt bon cuisinier. Mon père a été cuisinier, pendant des années – il avait un bon salaire. J’en ai l’habitude, voyez-vous. Un été, alors que j’étais dans le besoin, j’ai fait la cuisine pour gagner ma vie — et j’ai économisé de l’argent au lieu de mourir de faim.
      — Ho ! dis-je, cela explique le thé — et ce délicieux déjeuner !
      — Et beaucoup d’autres choses, dit-il. Mais quant à vous, vous avez fait moitié moins de vos admirables broderies, depuis que vous avez commencé cette affaire de cuisine ; et — vous me pardonnerez, ma chère — elles n’ont pas été aussi réussies. Votre travail est trop précieux pour être abandonné ; vous avez un talent magnifique et particulier, et je ne veux pas que vous le laissiez partir. Que penseriez-vous de moi si je renonçais à de longues et difficiles années d’écriture pour me contenter d’être un simple cuisinier bien payé !
      J’étais encore trop heureuse pour penser clairement. Je m’assis, et le regardai.
      — Mais vous voulez m’épouser ? dis-je.
      — Je veux vous épouser, Malda, parce que je vous aime, parce que vous êtes jeune, forte et belle, parce que vous êtes sauvage, douce et parfumée — et insaisissable comme les fleurs sauvages que vous aimez. Parce que vous êtes une véritable artiste, vous voyez la beauté et vous la donnez à voir aux autres. Je vous aime pour tout cela, parce que vous êtes fine, intelligente et capable d’amitié — et malgré votre cuisine !
      — Mais… comment voulez-vous que nous vivions ?
      — Comme nous l’avons fait ici, au début, dit-il. Il y avait la paix, un silence délicieux. Il y avait la beauté — rien que la beauté. Il y avait les odeurs de bois propre, les fleurs, les parfums et le vent doux et sauvage. Et il y avait vous — vous si belle, toujours délicatement vêtue, aux doigts blancs et fermes, précis dans votre art délicat. Je vous aimais alors. Quand vous vous êtes mise à cuisiner, cela m’a choqué. J’ai été cuisinier, je vous l’ai dit, et je sais ce que c’est. J’ai détesté cela, voir ma fleur des bois dans une cuisine. Mais Loïs m’a expliqué que vous aviez été éduquée de cette manière et que c’est ce que vous désiriez. Alors je me suis dit : « J’aime cette femme, je vais attendre voir si je l’aime même en tant que cuisinière ». Et c’est le cas, ma chérie : je retire ma condition. Je vous aimerai toujours, même si vous insistez pour être ma cuisinière à vie !
      — Oh, je n’insisterai pas ! criai-je. Je ne veux pas faire la cuisine, je veux dessiner ! Mais je croyais… Loïs m’avait dit… Comme elle vous a mal compris !
      — Il n’est pas toujours vrai, ma chérie, dit-il, que le chemin jusqu’au cœur d’un homme passe par son estomac ; du moins ce n’est pas le seul. Loïs ne sait pas tout, elle est encore jeune ! Et peut-être que pour moi vous pourriez y renoncer. Le pourriez-vous, ma douce ?
      Le pourrais-je ? Le pourrais-je ? … Y a-t-il jamais eu un homme comme lui ?

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