RETBI, Shmuel – Le Dentier

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    Le dentier

    Shmuel Retbi

     

    Histoire trop bizarre pour être vraie

     

    Avant-propos

     

    Les canons se taisent enfin. Après deux ans de guerre, le jeune Etat d'Israël commence un peu à respirer. Les forces israéliennes et les troupes jordaniennes s'observent tout au long des sept kilomètres sur lesquels serpente la ligne du cessez-le-feu précaire qui séparela ville de Jérusalem en deux. Minuit va bientôt sonner en cette belle nuit de juin 1951. Le Colonel Dayan et le Général A-Tel semblent jouer aux petits carrés à la lueur de la faible ampoule électrique qui éclaire la pièce aux murs délavés et aux fenêtres brisées. Ils sont assis l'un en face de l'autre et se penchent sur une carte de la ville où l'on remarque des points rouges et des points verts. Ces signes indiquent les positions respectives des armées en présence. Certains postes occupent une cave, d'autres un grenier. Des soldats ont pris possession du salon ou de la cuisine de familles juives ou arabes. De guerre lasse, c'est le cas de le dire, les deux côtés ont décidé de s'entendre pour officialiser la trêve.

     

    Le Général Abdalla A-Tel jette son crayon rouge sur la table et se lève.

    Il arpente la pièce d'un pas nerveux. Le crayon a roulé sur la carte et a atterri dans le camp israélien. Dayan s'en empare et commence à tracer des petits traits sur la carte, du côté jordanien. Le Général A-Tel se plante devant lui et contemple  ce travail d'un œil sceptique. Dayan relie les vingt-cinq points rouges les uns aux autres. Il dépose le crayon rouge et reprend le vert en main. Il effectue maintenant la même opération du côté israélien, reliant les dix-neuf points verts les uns aux autres.

    Les deux adversaires contemplent le résultat en silence. Finalement, le Général jordanien pose un doigt vigoureux sur l'espace qui sépare la ligne rouge de la verte :

    ” C'est quoi, ça ?

    – Ça ? C'est… disons que ce sera le No Man's Land, la zone démilitarisée, si vous voulez. “

    Le Général sourit :

    ” Vous ne manquez ni d'imagination, ni du sens de l'improvisation, Colonel.

           Sans l'une et l'autre des deux côtés, nous ne serions pas là ce soir, mon Général. “

    Une franche poignée de mains ratifie l'accord. Pendant les seize années qui vont suivre, la situation s'exposera ainsi :

    Interdiction aux civils de se promener dans le no Man's Land

    Interdiction aux membres des forces armées de pénétrer dans cette bande de cent-cinquante mètres de large

    Interdiction de se tirer dessus mutuellement

    Autorisation aux forces de l'ONU de faire des patrouilles entre les deux parties, et ce, deux fois par jour.

    Point, rompez les rangs.

     

    Scène Un : Un match de foot international

    Yoram Lévy a trouvé la mort dès le début des hostilités qui suivirent la déclaration d'indépendance d'Israël. Il a laissé une veuve, Yaël, et trois garçons, Yoav et Yaïr, jumeaux de huit ans, et le petit David, âgé de six ans à la mort de leur père. Yaël et ses enfants sont venus il y a trois ans s'installer chez la grand-mère, Sara Feldmann qui habite une maison de deux étages tout près du Palais du Gouverneur. Cet imposant bâtiment, qui constituait autrefois la résidence du Proconsul britannique sous le Mandat, accueille aujourd'hui les représentants de l'ONU, y compris un petit bataillon d'une centaine de casques bleus.

     

    Nous sommes au mois de juillet. Il fait chaud et les enfants s'ennuient. Ils descendent dans la cour avec un ballon mais ils n'ont pas envie de jouer à deux contre un. Soudain des appels s'élèvent du côté jordanien. Les jumeaux reconnaissent de loin leurs anciens amis Mohammed, Ayoub et Akram. Ces trois jeunes garçons ont forcé la consigne et appellent leurs copains à venir terminer la partie de foot qu'ils avaient entamée à la veille de la Déclaration d'indépendance. Les trois gamins s'élancent et jettent la balle au milieu  de la zone de démarcation. La partie commence. Dès le premier engagement, Ayoub trompe la défense israélienne et signe un à zéro. Le match s'anime. Akram augmente l'avantage jordanien. Deux à zéro. Ayoub marque son deuxième but et fixe le score à trois à zéro par trente-deux degré à l'ombre.

    La sélection israélienne ne s'avoue pas vaincue. Yoav s'élance, la balle au pied. Trois à un !Vingt secondes plus tard, c'est le petit David qui marque trois à deux.

    Soudain un rugissement se fait entendre du balcon du second étage de la maisonnette Feldmann.  Grand-maman Sara éructe :

    ” Rentrez à la maison immédiatement. C'est l'heure où on commence à tirer ! “

    Elle s'occupait elle-même à étendre la lessive lorsqu’elle a aperçu les six footballeurs. Et, de fait, une détonation retentit. La vieille dame éclate de rage :

    ” Bande de Légionnaires tordus ! Ma nappe de Shabbat toute trouée ! Allez vous autres, les trois bandits, à la maison, et plus vite que ça !

    Grand-maman, une seconde, on en est à trois à deux, on fait match nul et   on   rentre ! “

    Une deuxième détonation, encore côté jordanien, interrompt les négociations. Le match s'arrête net et les joueurs se dispersent à toutes jambes. D'un poste voisin, un soldat israélien tire lui aussi deux balles en direction du poste jordanien qui a commencé. Il ne veut pas être en reste, c'est la règle. Balle pour balle, dent pour dent.

     

    Scène Deux : Une catastrophe peu ordinaire

    Deux minutes s’écoulent et trois violents coups de poing ébranlent la porte d'entrée. Sara Feldmann accourt et ouvre. Un officier furibond l'invective :

    ” Dites donc, vous trouvez que nous n'avons pas assez d'embêtements sur la tête ? Vous ne pouvez pas garder vos garnements sous votre contrôle ? Un peu plus et ils se faisaient canarder comme à la foire. Vous n'avez pas entendu parler de la zone de démilitarisation ? Encore un truc comme celui-là, et ça vous coûtera cher. “

    Il tourne les talons sans attendre la réponse.

    Vers six heures et demie, Yaël Lévy rentre de son travail en ville. Le conseil de famille se réunit. Les garçons expliquent que le cessez-le-feu, ils s'en balancent et qu'ils étaient sur le point d'égaliser quand tout ça a commencé. La Grand-Mère promet des représailles sous la forme d'une privation d'œufs au plat pour le diner. Après de longues supplications du côté de la mère, la sentence est commue en  avertissement avec menace en cas de récidive.

    La journée du lendemain se passe dans un calme relatif. Mais, à trois heures moins le quart, le véritable drame va éclater. Sara Feldmanm se souvient soudain de sa lessive sur la corde et elle monte pour la retirer. La nappe trouée, d'abord, fait l'objet de ses lamentations. Puis ce sont trois paires de chaussettes et quatre chemises qui regagnent l'intérieur de la maison. Il ne reste sur la corde que deux pyjamas et trois pantalons courts. Dans le salon du rez-de-chaussée, un drame affreux a lieu. Yoav a mangé la dame de Yaïr. Celui-ci réplique en lui tirant les cheveux. Ce geste arrache au premier un cri de douleur. Le hurlement fait son chemin par l'escalier et arrive jusqu'au balcon où la grand-mère est penchée sur sa corde à linge. Elle jette un ordre impérieux tout en ramassant les culottes courtes :

    ” Ca suffit comme ca, bande de gredins ! “

    Et c'est alors quel a pire des catastrophes arrive. Dans sa hâte, la bonne dame a oublié de refermer la bouche et voilà que son dentier s'envole, effectue deux ou trois volutes et atterrit à six ou sept mètres de la maison, en pleine zone de démarcation. La pauvre femme contemple ce vol plané d'un air affligé. Elle referme la bouche, renifle d'un air mécontent et quitte le balcon, sa lessive à la main.

     

    Scène Trois : Premiers pourparlers

    Pendant le diner, Sara et Yaël échangent des vues sur la conduite à suivre. La grand-mère s'inquiète :

    ” Il va falloir chrouver une choluchion. Cha peut pas conchinuer comme cha… 

    Sa fille propose judicieusement de s'adresser à la police. Sara approuve et déclare qu'elle ira faire sa déclaration le lendemain matin de bonne heure.

    A huit heures exactement, la bonne dame se présente au poste de police du quartier d'Arnona. Un planton fatigué prend sa déposition et promet de faire suivre. Mais nous sommes au Moyen-Orient et en période de guerre latente. Donc, rien ne se passe pendant près de quinze jours. Sara Feldmann retourne au poste de police et a la chance de trouver là un officier qui se montre prêt à l'écouter. Elle explique :

    ” J'enverrai bien l'un de mes petits-enfants le chercher mais d'abord, c'est dangereux et ensuite, c'est interdit. On m'a déjà menacé de représailles si je les laissais encore jouer en bas. D'un autre côté, je ne peux pas continuer à manger de la bouillie à tous mes repas. Il y a des limites aux restrictions alimentaires qu'on peut s'infliger à soi-même en plus de la disette générale. “

    L'officier acquiesce. Il évoque deux solutions possibles :

    ” Soit nous envoyons un peloton de six fantassins couverts par un blindé, soit nous demandons l'assistance de l'ONU. La première éventualité risque d'entraîner des complications. Si les Jordaniens aperçoivent un corps d'armée dans la zone de démarcation, ils risquent de prendre ça comme prétexte et la conflagration peut reprendre de plus belle. Maintenant, en opérant de nuit, on a de fortes chances de louper le dentier… De plus, nous non plus, nous n'avons pas le droit de mettre le pied dans cette zone démilitarisée. Donc, il ne reste que la solution de l'ONU. Cela ne va pas être très commode, car on sait bien que cet organisme fait tout pour satisfaire les Arabes sur notre dos à nous. Enfin, je vais voir ce qu'on peut faire. “

    Le Capitaine Doron comprend l'urgence de récupérer le râtelier le plus vite possible. La santé et la bonne humeur de Mme Feldmann en dépendent. Il appelle au téléphone le commandement local de la défense de Jérusalem ouest. Il demande le Colonel Dayan. Après cinq minutes d'explication le Colonel répond qu'il saisit la gravité de la situation et qu'il va mettre tout en œuvre pour aboutir à un résultat satisfaisant pour toutes les parties concernées.

    Tous les jours à onze heures, le Colonel Dayan se retrouve avec le Capitaine Beaumont, officier français chargé par l'ONU des relations avec les forces israéliennes et jordaniennes dans la région de Jérusalem. Le Capitaine se trouve en permission pour une période de quinze jours. La rencontre n'aura donc lieu que le quatre août.

     

    Scène Quatre : Une Organisation Internationale sur les dents

    Les deux officiers discutent des derniers événements : une charge explosive au passage d'une Jeep de l'armée israélienne, un malade jordanien que l'on veut faire passer côté israélien pour traitement, et enfin, le dentier de Sara Feldmann.  Le Capitaine Beaumont croit d'abord à une plaisanterie. Mais il reconnait son erreur rien qu'à voir la mine déconfite de son interlocuteur et il l'écoute attentivement. Il réfléchit longuement avant de déclarer :

    ” Vous avez raison. Le seul organisme capable de résoudre le problème, c'est le corps d'armée de l'ONU. Les Jordaniens, comme vous autres, n'ont pas le droit de pénétrer dans cette zone de cent-cinquante mètres. Le problème, c'est qu'il me faut une bonne raison pour agir. J'effectue mes patrouilles deux fois par jour, c'est vrai, mais je n'ai rien à faire à sept mètres des maisons limitrophes de la ligne de démarcation, comprenez-vous ? Je risque de m'attirer non seulement les récriminations des Jordaniens mais même leurs coups de feu. Ce n'est pas que j'ai peur des balles, non, mais cependant, je n'aimerais pas voir encore la région mise à feu et à sang alors que ma mission consiste à sauvegarder la paix. Je dois m'adresser à mes supérieurs. “

    Huit jours plus tard, le Capitaine Beaumont communique la réponse du Commandement des forces de l'ONU à Jérusalem :

    ” Il faudrait une demande officielle du Gouvernement israélien. Sans cela, nous ne pourrons pas exécuter l'opération. “

    Le Colonel Dayan demande une entrevue avec le Directeur du Ministère des Affaires Etrangères. Celui-ci, en fonctionnaire très occupé, ne peut le recevoir que douze jours plus tard, le 24 du mois. L'officier expose le problème et mentionne la demande de l'ONU. Le Directeur du Ministère s'engage à soumettre la question au Ministre. Chose étonnante, il fait exactement ce qu'il a promis et le Ministre donne immédiatement ses directives pour que l'affaire soit menée rondement. Muni du document signé en bonne et due forme, le Colonel Dayan confère le 3 septembre au matin avec le Capitaine Beaumont. Celui-ci présente à ses supérieurs l'original et la traduction certifiée conforme à l'original. Au bout de trois heures de débats, le Commandement des forces de l'ONU donne le feu vert à l'opération 28, suivant le nombre de dents qui ornent les deux moitiés du râtelier. Le capitaine Beaumont demande une entrevue avec le Général A-Tel, commandant les cinq unités de Légionnaires postés le long de la ligne de cessez-le-feu. Le Général prend connaissance de l'affaire et éclate de rire. Il secoue énergiquement la tête de gauche et de droite :

    ” Vous en avez de bonnes, vous autres, les Français ! Les champions de la veuve et de l'orphelin ! Les chevaliers de la denture perdue ! Les patrons de la mastication ! Non, c'est non ! “

    Le Capitaine Beaumont prend la mouche :

    ” Mon Général, si c'est non, je vais devoir porter l'affaire devant l'Assemblée Générale des Nations-Unies qui doit se réunir dans une dizaine de jours. De plus, je vais m'adresser à votre Gouvernement et même au Palais Royal pour cause d'entrave à la mission de l'Organisation des Nations-Unies au Moyen-Orient. “

    Le Général jordanien hésite un moment puis hausse les épaules :

    ” L'ONU, ça m'est bien égal. Mais je ne voudrais pas désobliger sa Majesté. Notre bon roi est un monarque éclairé qui ferait certainement tout pour que cette Juivesse retrouve son dentier. D'accord, je marche. Je vais donner mes ordres en conséquence. “

     

    Scène Cinq : Le dentier retrouvé

    Le matin du 14 septembre, le Général A-Tel fait passer une circulaire à l'ordre du jour ordonnant à tous les officiers, sous-officiers et soldats en garnison le long de la ligne de démarcation de n'entraver en aucune façon une opération du bataillon des Nations-Unies à laquelle il a donné son accord. Il s'agit d'une incursion d'une heure à deux environ depuis le poste le plus avancé de Djab-El-Moukaber en direction des lignes israéliennes et retour par la même route. Le but de l'opération fait l'objet du secret le plus complet.

    La colonne de l'ONU se met en marche du côté jordanien à deux heures et demi exactement, avec à sa tête le Capitaine Beaumont. Celui-ci a sous ses ordres un lieutenant américain et un sergent norvégien qui commandent eux-mêmes une douzaine d'hommes de toutes couleurs et origines.  Les officiers montent une Jeep de commandement et le reste de la colonne avance à pied. On progresse avec la plus grande prudence car la présence de mines est à craindre. A trois heures et cinq minutes, la colonne arrive à proximité de l'habitation Feldmann, désignée sur la carte comme objectif No. 1 de l'opération 28. Les douze fantassins reçoivent l'ordre impérieux de fouiller les taillis et les ronces et de rapporter aux officiers tout objet trouvé. Les uns après les autres, ils arrivent avec de vieux journaux, des pots de yaourt, des boites de conserves éventrées, une vieille brosse à chaussures, une paire de bottes éculées et un collier de chien. A trois heures cinquante, un soldat argentin trouve un dentier tout boueux qu'il remet au Capitaine Beaumont. Celui-ci donne l'ordre du repli. Il était grand temps : à quatre heures, comme le dernier casque bleu passe devant le poste jordanien, une fusillade éclate. Les deux protagonistes se tirent dessus à la mitrailleuse lourde et au mortier. Le calme ne revient qu'à sept heures du soir sous l'ordre expres du Général A-Tel et du Colonel Dayan. Une fois de plus, le précaire armistice est sauvé.

    Dès le lendemain matin, le Capitaine Beaumont appelle le Colonel Dayan et annonce simplement :

    ” Mission accomplie. “

    A onze heures, l'officier français remet à son collègue israélien un petit paquet à l'adresse de Mme Sara Feldmann. Le paquet passe de main en main et d'unité en unité. Il échoue finalement  chez le Capitaine Doron qui frappe à la porte de la maison Feldmann une semaine plus tard.

    Sara s'empresse d'ouvrir, reconnaît l'officier et le fait entrer. Ce dernier accepte la proposition d'un bon thé chaud, avec de la menthe du jardin. Il remet le paquet à Mme Feldmann. Celle-ci l'ouvre, en observe le contenu et le referme. Elle sourit au Capitaine, montrant deux belles rangées de dents bien blanches. Doron en reste bouche bée de stupéfaction. La brave dame explique :

    ” Dites donc, vous ne pensez quand même pas que j'allais vous attendre comme ça pendant trois mois ! Il y a quand même des bornes aux limites ! “

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