THIERRY CABOT – Dix poèmes

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    Pauline PuccianoPauline Pucciano
    Maître des clés

      Images blanches
      Chaque soir, un peu plus, qu’il est bon de t’attendre
      À l’heure où l’été saigne au bas de l’horizon,
      L’heure que j’imagine, ô sainte floraison !
      De toutes les ferveurs la ferveur la plus tendre.
      Vers ton image seule, illuminée en moi,
      Au-delà des piétons, ruisselle mon émoi.
      Charmé, je fixe au loin la rue ample et sonore.
      Et jusqu’à toi, mes yeux comme un fleuve agrandi,
      Retiennent tout l’espace où tu viendras encore ;
      De ton pas clair et pur, de ton baiser hardi.

      Mémoire de juillet
      Que renaissent, baignés de nitescences roses,
      Les chaleureux matins sur la colline en fleurs,
      Quand l’aurore dansante ouvre les yeux des roses
      Et que l’été, grand peintre, y mêle ses couleurs.
      Couleurs d’un beau juillet qui, dans l’heure première,
      Joue avec les tons purs des jaunes, des carmins…
      Juillet où les habits se gorgent de lumière
      Et dont les parfums soûls dévalent les chemins.
      Que s’allongent ensuite – ô calme ! ô sourde étreinte ! –
      Les longs après-midi dormant près des cours d’eau,
      Tandis que les corps las s’abandonnent sans crainte
      À la molle saveur d’éloigner tout fardeau.
      Indolence, paresse, abandon, charme d’être ;
      Les regards alanguis se font plus caressants ;
      Et juillet plein de gloire, ainsi que flambe un maître,
      Accroche un sceau vermeil aux lèvres des passants.
      Que s’allument enfin les soirs chargés de brises
      Qu’au seuil de l’enjôleuse approche de la nuit,
      Une musique tiède entre les ombres grises
      Effleure à la façon d’une harpe qui luit ;
      Les soirs des amoureux à peine encore sages
      Auxquels un baiser d’or fait toucher l’arc-en-ciel ;
      Car le jour expirant, juillet, par cent messages,
      Étoile chaque don jusqu’au suprême Ciel.

      La chambre vide
      Depuis cinq mois, la chambre neuve attend Romaine.
      Ô chers babils ! comme vous serez bienvenus.
      Du berceau, qui languit semaine après semaine,
      Monte un amour plus saint que tous les dons connus.
      Son petit nom choyé sonne telle une gloire ;
      D’une aube à l’autre, il est le seul qu’on veut ouïr.
      La layette déborde aux recoins de l’armoire
      Et maint jouet rêve à ses doigts pour l’éblouir.
      Pâle, songeuse, ouvrant des lendemains féeriques,
      La blonde mère agite un arc-en-ciel de vœux.
      Même les coups reçus lui parlent d’Amériques
      Où galopent ces mots : « Je la veux, je la veux. »
      Le père à moitié fou câline son beau ventre.
      Quel doux miracle ! À qui va-t-elle ressembler ?
      De tout, elle est l’écho ; de tout, elle est le centre,
      L’ineffable Romaine ardente à s’envoler.
      Le soir les rend confus de chaudes griseries,
      Le matin virginal se colore de chants ;
      Et par-delà le monde, avec des mains fleuries,
      L’enfant jette à leur cou ses menus bras touchants.
      o0o
      Mais la mort frappe aussi les chérubins sans âge.
      Aucun cri n’est venu resplendir ce jour-là.
      La maison endeuillée a changé de visage.
      Leurs yeux, leurs pauvres yeux ont perdu tout éclat.
      Ils n’entendront jamais son gazouillis céleste.
      Le destin fourbe et sot l’a prise en criminel.
      Au bout de tant d’amour, comme tombe,
      il ne reste Que cette chambre vide au silence éternel.


      Évocation
      Contre les galets blancs se déchiraient les eaux.
      C’était comme une force et qui gonfle et qui roule,
      Une bête allongeant ses humides naseaux
      Dans le sillon d’écume entaillé par la houle.
      Le soir déjà fourbu luttait avec le jour,
      Et la nuit violette à peine encline à naître
      Laissait juste entrevoir au fond de l’éther lourd
      L’ébauche d’une forme ou d’un sanglot peut-être.
      Devant les flots rageurs, elle se souvenait
      De tout, de rien, du monde où s’éteint chaque fête,
      Des trilles où loin, loin, un chant de sansonnet
      L’avait jadis émue à s’étourdir la tête.
      Elle se rappelait plus sensuellement
      Les jamais, les toujours confondus sur sa lèvre.
      Quand on aime, quel choc ! Quel éblouissement !
      Le moindre soleil bu nous donne un peu la fièvre.
      Tant d’images montaient face à la mer en deuil ;
      Vagues de souvenirs à l’assaut d’autres vagues ;
      Tout se mêlait sans cesse et tout en un clin d’œil
      Se chargeait de rumeurs nostalgiques et vagues.
      Frisson, fatigue, doute ; au moins quatre-vingts ans
      Contemplaient le flux noir échappé vers le large.
      Alors les doigts bleuis, alors les bras pesants,
      Elle essuya des pleurs, noble, d’un geste large.

      Rêve énorme
      Si faible d’une vie acculée à l’impasse,
      Si fort de mes desseins géants et fabuleux,
      Je me découvrirai semblable au ciel qui passe
      Avec ses moutons gris, ses loups noirs, ses geais bleus.
      Brisant le cadenas des pays en jachère,
      Soutenu, fécondé par de nouveaux printemps,
      J’agiterai ma soif ô combien la plus chère
      Aux secousses d’un hymne ouvert à tous les temps.
      Et comme je n’aurai plus d’âge, plus de forme,
      Comme sur moi viendront se déchaîner sans fin,
      Exquis, des millions d’éléments, rêve énorme,
      Je me ferai matière à chaque place, enfin !
      D’abord sous le feuillage empli de moiteurs chaudes,
      Je serai goutte d’eau, frémissement, duvet.
      Le soleil soufflera des éclats d’émeraudes
      Et cheminera pur, la houle à son chevet.
      Bientôt je serai fleur dans le nid de la brume,
      Source dans les taillis, flamme dans le désert.
      Bientôt dans les sous-bois que le désir allume,
      Je serai fin murmure ingénument disert.
      Quoi que diront les jours à l’étoile fugace,
      Je serai même brise et sable et lune et flots,
      Lorsque la nuit songeuse emmaillote l’espace
      Et que toute ombre douce y brode maints halos.
      Parmi la grâce neuve ou l’odyssée altière,
      Je serai tout autant montagne au rire d’or
      Qui, pleine du baiser profond de la lumière,
      Explosera de fête au cœur de messidor.
      Je serai… je serai tempête, déchirure,
      Écrasement boueux des plaines sans couleur
      Dont se déferont l’âme ainsi que la parure
      Après cent mille chocs tombés du vent hurleur.
      Puis… puis, charme inconnu, presque fou, délectable,
      Consumant dix coteaux, dévorant cent vallons,
      Je serai lave épaisse unie au sol instable
      Pour napper de sang vif les élans les plus longs.
      Encore, encore là, clair poème du monde,
      Je serai fleuve, mer, océan ; je serai
      Onde gonflée, ô suc ! de la force de l’onde,
      Eau suave toujours d’un infini secret.
      Encore, encore ailleurs, jusqu’au plafond des astres,
      Nu dans le firmament joyeux de refleurir,
      Je serai – bleu cyclone – et naissance et désastres,
      Création suprême, à mourir, à mourir.

      Quelque chose

      Jour et nuit, quelque chose en moi pleure et s’entête,
      Un bégaiement de vie obscur et palpitant,
      Égaré dans un coin douloureux de ma tête
      Et que l’espoir agite à ma lèvre, un instant.
      Chaque fois, bien ou mal, vivre est un casse-tête ;
      Je ne sais quoi m’enivre ou me mord tout autant :
      La beauté prise aux mots de mes songes d’esthète
      Ou l’heure exténuée enfuie en tremblotant.
      Hélas ! de quel soleil ravirai-je la flamme ?
      Le jour épais me laisse une griffure à l’âme
      Puis remue à nouveau son éternel ennui ;
      Et l’œil encore plein d’un feu que l’aube glace,
      Vraiment que puis-je aimer de ma cervelle lasse
      Qui ne soit une fleur arrachée à la nuit ?

      Amour océanique

      Devant lui, troublés,
      Nous nous sommes envolés,
      Mon amour, ma joie,
      Les flots dans les yeux
      Parmi l’adorable soie
      Du sable et des cieux.
      Comme face aux dunes,
      Tantôt blanches, tantôt brunes,
      Il gonfle ses eaux
      Et de vague en vague,
      Encerclé de cris d’oiseaux,
      Galope… divague.
      Fier océan neuf !
      Juillet deux mille dix-neuf ;
      A cette heure encore,
      Nous, nous, si vivants !
      O fécondité sonore !
      O perles des vents !
      Nous, beaux à renaître
      Du pur délice d’un être ;
      Nous, faits d’un baiser
      Pendant que s’enroule
      A nos mains pour tout oser,
      L’explosive houle !
      Rochers ombrageux,
      Qui par d’invisibles jeux
      Sculpte vos arêtes ?
      Qui blesse un moment
      Vos chaudes lignes secrètes ?

      Un moment d’extase

      Je vis soudain parmi les ombres chuchotantes
      Je ne sais quoi de clair, de doux et de grisant
      Qui, telle une chimère aux ailes éclatantes,
      Me promit les saveurs d’un éternel présent.
      Alors des frissons neufs agitèrent les plaines ;
      La nue écarquilla ses yeux de paradis ;
      Les zéphyrs exhalant leurs pures cantilènes
      Firent chanter au loin mille mots jamais dits…
      Et les blanches saisons pétillèrent de joie ;
      Des pétales de feu rêvèrent sur les eaux ;
      Dans le ciel vaporeux comme une longue soie,
      Un nuage s’émut de l’entrain des oiseaux.
      Puis du haut des sentiers où tremblent les collines,
      Quelque majestueux sourire d’un beau jour
      À tout – haleines, voix et mousses cristallines –
      Mêla son éclat tendre et son magique amour.

      Mathieu et Solène
      Quelle tristesse encore ! Il gèle à pierre fendre.
      Sur le pays sans voix gronde un souffle de cendre
      Et les grands fleuves nus tourmentés par l’hiver
      Pleurent des songes noirs dans leur lit découvert.
      Au bord d’un étang glauque où plus rien ne sait vivre,
      Seul, pour écho peut-être, un craquement de givre
      Dont les sons frappent l’air là-bas comme un danger.
      Tout à coup l’homme semble à lui-même étranger.
      Mais non ; il en est un, coiffé d’écume grise,
      Cheminant sous l’extrême assaut fou de la bise,
      Qui, malgré le chaos, la froidure et le vent,
      Porte, cachée au coeur, la flamme du vivant.
      Ses limpides yeux bruns si charmeusement nobles
      Ont l’éclat des vins chauds tirés de ses vignobles
      Et de son habit rude à l’étoffe au grain lourd,
      Emane une grandeur plus sainte que l’amour.
      Après avoir souffert mille tâches, la veille,
      Tout à l’heure à nouveau, Mathieu fera merveille,
      Puis demain, puis toujours, quel que soit le climat,
      A s’user tout autant les mains que l’estomac.
      La terre, il la connaît depuis qu’au bout des plaines
      Feu l’aïeul tenait haut le sceptre des Jeanlaines,
      Oui celui-là pour qui le moindre aulne ou lopin
      Par quelque roi dût être au moins l’idéal peint.
      Partout il sent frémir, trembler l’élan d’une aile,
      Partout sonner la pierre avec l’aube éternelle,
      Partout renaître enfin du sol comme assoupi,
      Et le germe et la fleur et la grappe et l’épi.
      Ce que dit à mi-voix la colline à la source,
      Ce que murmure l’ombre au faon plein de sa course,
      La lumière qui saigne aux lèvres des roseaux,
      Tout chez lui se fait âme ou pépiements d’oiseaux.
      Et ce jour-là tandis que contre la bourrasque,
      Il laisse voir à peine un infortuné masque,
      Qu’en longs soupirs brumeux, l’ample morte-saison
      Se charge de frimas jusque vers l’horizon,
      Mathieu, les poings serrés, les chevilles tendues,
      Beau face aux cris rageurs des borgnes étendues,
      Rêve longtemps, longtemps à celle qui demain
      Parmi les sentiers bleus, lui tiendra fort la main.
      Maintenant qu’il contient plus que l’or de Byzance,
      Qui voudrait même une heure en gommer la présence ?
      Indomptable, fécond, de ses doigts adorés
      L’impérieux soleil couvre d’émoi les prés.
      C’est le printemps. L’azur que ne trouble aucun vide,
      Croît démesurément comme un espace avide,
      Et les eaux par l’effet d’un miroir diligent,
      Sur elles font courir des liserés d’argent.
      Ah près de lui quel choc pour notre homme à l’ouvrage !
      Car du menu chemin jouxtant le pâturage,
      Telle dans l’air amène une insolite fleur,
      Surgit devant Mathieu la nymphe de son coeur.
      La bêche qui tintait aux coins vifs de la roche
      S’est déjà tue. O ciel ! le pied souple, elle approche ;
      Voici qu’il la regarde, ébahi de la voir.
      Un clerc n’en eût pas mieux perdu là tout savoir.
      D’où vient-elle ? Sa robe où joue un peu la brise
      L’enveloppe de grâce en une ronde exquise.
      De ses yeux, à flots doux, extrême volupté,
      S’échappent vers les siens des vagues de clarté.
      Il ne la connaît point et du fond de son être
      Depuis toujours il semble ô combien la connaître.
      Par quelle image neuve, infiniment séduit,
      Voit-il sa longue attente oubliée aujourd’hui ?
      Est-ce un mirage, un leurre, une chimère, un songe ?
      Ebloui jusqu’à même étreindre le mensonge,
      Mathieu lève à deux mains ainsi qu’un preux féal
      On ne sait quel énorme et solaire idéal.
      Les champs, les bois au loin baignés de molles ondes,
      A la lumière tiède offrent des larmes blondes
      Et les parfums joignant leurs baisers autour d’eux
      Semblables à des coeurs, s’envolent, deux à deux.
      Quelque chose d’ardent habite son haleine ;
      Elle lui dit sans fard : “je m’appelle Solène.”
      O comme dans le sein confus du paysan
      S’entrouvre un arc-en-ciel et fertile et grisant !
      Puis les regards, les mots deviennent plus complices ;
      Le silence compose un bouquet de délices ;
      Ils se sont tant frôlés, devinés qu’en ce jour
      Une promesse monte en chapelet d’amour.
      L’été règne ; le vent hume les herbes chaudes.
      L’appel à vivre bout sur des lits d’émeraudes.
      Que de fois l’un et l’autre, aux replis d’un bosquet,
      Maintes vignes là-haut jusqu’au flanc des collines
      Gonflent leurs vaisseaux verts pleins d’ardeurs cristallines
      Et les rires poudreux du soleil conquérant
      Fusent parmi l’eau claire où galope un torrent.
      Dès le matin, pendant que l’émoi le soulève,
      Mathieu prend sa besace et promène son rêve
      Des coteaux semés d’ocre aux plaines de velours
      Dont les vergers tremblants explosent de fruits lourds.
      Fut-il jamais soldat plus fier dans l’aube hellène ?
      Il emporte avec lui l’image de Solène,
      Où qu’il aille, en tout lieu, par les chemins lascifs
      Qui la voient tournoyer devant ses yeux pensifs.
      Admirable semeur, éternel patriarche,
      Le sang du monde coule au rythme de sa marche ;
      Et les Jeanlaines vont, lignée aux chiffres d’or,
      Ajouter une perle à leur divin trésor…
      Mais quoi ? Rien tout à coup ; ce n’est qu’une aventure
      Sous le regard muet de l’aveugle nature ;
      A peine un engouement chez elle passager,
      A Neuille où sa grand-mère avait pu la loger ;
      Ensuite la frivole au gré de ses toquades
      Pour d’illusoires jeux cultivés en cascades,
      Doit retrouver bientôt – perfide coup de poing ! –
      Les bourdonnements creux de quelque ville au loin.
      Est-il homme pourtant avec lequel on joue ?
      Le malheur l’a frappé comme un coeur mis en joue.
      Ni les blés, ni les fleurs, ni les suaves monts
      N’auraient su même offrir du baume à ses démons…
      Lorsque les premiers froids blessent les feuilles mortes,
      Quand l’automne se glisse, obscur, au coin des portes,
      Que les nuages noirs dans leur cortège amer,
      Ecrasent le pays d’un avant-goût d’hiver,
      Pareil au claquedent privé de toute enseigne,
      Mathieu n’est déjà plus qu’une douleur qui saigne,
      Une âme loqueteuse, un Jeanlaines perdu
      Qu’un soir, près de sa ferme, on découvre pendu.

      Sur la plage
      Elle resplendirait, muette, insaisissable,
      Foulant de ses pieds fins l’infinité du sable,
      Et sur sa jambe nue aux coquettes façons,
      Comme le vent saurait, haletant de frissons,
      Poser le friselis d’un souffle impérissable.
      Elle rayonnerait dans l’été jeune, ainsi
      Que l’âge d’or lui-même, espiègle, à la merci
      Des flots d’enchantements tout le jour mis en scène.
      Rien ne fatiguerait sa marche noble et saine
      Où ne se feraient voir nulle ombre et nul souci.
      Vers l’horizon lascif troublé de moiteurs vagues,
      Elle s’habillerait du seul rythme des vagues
      Dont la rumeur confuse aimanterait ses pas ;
      Et devant ces yeux bruns, ces fabuleux appas,
      Le passant malgré lui songerait : « Tu divagues ! »
      Mais quel regard eût pu l’émouvoir en chemin ?
      Elle s’amuserait d’aujourd’hui, de demain
      Avec le sang houleux d’une reine impavide.
      Là ni déclin ni mort, là ni chute ni vide.
      Là toute la splendeur enlacée à l’humain.

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